HOTEL SOUVENIRS DE FAMILLE

Annie Munier

Roman

A tous les gens que j’aime

Vous savez qui vous êtes

Même si je ne vous nomme pas.

Je vous souhaite de ne jamais renoncer à la

recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour, car

 la vie est une magnifique aventure et nul de

raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille.

Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de

l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.

JACQUES BREL

1er Janvier 1968

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

-1-

   Je suis sorti du CHU il y a deux heures. L’amertume et la tristesse me

submergent et j’ai du mal à réfléchir. Sur le parking, je tente de rassembler mes

souvenirs de la consultation avec le professeur. Il était grand, blond, une mèche se

dressait au-dessus de son front. A mon avis, il se coiffe avec les doigts, ça doit être un

homme pressé qui ne connait pas le peigne. Ils sont toujours pressés ces gens-là, disait

ma grand-mère…Il n’a pas voulu ouvrir mon dossier médical et il m’a demandé de le

faire, sans doute à cause du Covid. Je lui ai tendu les radios et les I.R.M où le

radiologue a distingué des taches blanches dans mon cerveau. Le professeur a

soupiré, il a ouvert nonchalamment les enveloppes puis il a demandé à l’assistante un

imprimé. Il a coché rapidement des cases, m’a donné le formulaire, a croisé les mains

religieusement puis il a parlé très vite : « Vous souffrez d’une sclérose en plaques. Il

s’agit d’un dysfonctionnement de votre système immunitaire. Les globules blancs

détruisent la gaine de myéline qui protège les neurones. Je suis direct, dans 10 ans

vous serez en fauteuil roulant. Vous ne récupérerez pas l’autonomie que vous perdrez

à chaque poussée de la maladie, vous aurez des difficultés à vous servir de vos mains,

vous ferez des chutes et vous prendrez du poids avec les médicaments. Si vous le

souhaitez, vous pouvez rejoindre une cohorte pour tester un anti-douleur non

autorisé en France. La secrétaire vous donnera les coordonnées du responsable de

l’étude. Avez-vous des questions ? »

J’ai bredouillé et transpiré. J’ai un pote qui est tombé dans les pommes quand on lui

a annoncé son cancer. Ce n’est pas mon cas, je ne me suis pas senti défaillir mais j’ai

eu l’impression que le médecin exerçait une pression sur mon bras afin de me mener

vers la porte. Il me salua en sortant : « « Bon courage et n’hésitez pas si vous avez

besoin ! » Formule passe-partout. Il serait injoignable si je le sollicitais. Il aurait

toutefois répondu à mes questions mais je n’en ai pas posées parce que je ne veux pas

me projeter dans l’avenir. Dédaignant les connaissances scientifiques sur la maladie,

je suis resté silencieux quand il a précisé que l’on vient de découvrir le virus qui la

cause.

Il est déjà dans le couloir, escorté par la cadre de santé. Elle me prend en charge et

m’informe avec bienveillance et compassion des nouvelles stratégies thérapeutiques

dont la réparation de la myéline qui aurait un effet protecteur sur les tissus entourant

les lésions. Je me dirige vers l’accueil du service ambulatoire où l’on me remet les

dates des prochains examens et un imprimé de consentement à essai thérapeutique

avant de fouler les bandes au sol colorées d’orange qui mènent à un vaste parking

bétonné où se pressent visiteurs et soignants.

Mon cerveau fonctionne en roue libre et une question revient en boucle : « A qui vais-

je confier que je suis malade ? Je suis abattu et bouleversé. Ma femme est en

Californie où elle organise la communication d’un groupe de musiciens : « J’ai

davantage besoin d’elle que ces loufoques mais elle n’aime pas sa vie ici ou plus

exactement elle ne m’aime plus. Au demeurant, comment pourrait-t-elle aimer un

homme taciturne, timide et gauche ? C’est à l’hôtel Souvenirs de famille où elle était

en vacances en famille que je l’avais rencontrée. Ses cheveux roux, son teint solaire de

fleur, le jeu de flammes brillantes qui animaient ses pupilles, j’aimais tout chez elle y

compris son espièglerie et son ton taquin. Ils n’étaient pourtant pas du goût de ma

grand-mère qui me mit en garde contre son exubérance et sa tendance au chahut

« dans les soirées d’étudiants attardés où l’on se jette de la Vodka à la tête. Tu fais le

choix de risquer beaucoup en épousant une fille insouciante, indocile, vive et

effrontée. » Ma grand-mère affirmait avoir ses sources ! Notre première promenade

main dans la main, nous l’avons faite dans le parc de l’hôtel et ce flirt innocent se

transforma quelques années plus tard en une expérience voluptueuse qui m’amena à

la demander en mariage. Sa voix chaude et enivrante embrasa mes sentiments :

 « Pourquoi pas, t’es pas trop con mais il faudra que tu aies de la répartie, de l’ambition

et que tu fasses travailler ce truc spongieux entre tes deux oreilles. » Bien décidé à

viser haut pour Sophia éclatante d’une beauté astrale dans sa robe en dentelle du

Puy, je liais ma vie à la sienne par une belle journée d’automne.

Mon sang se fige, mes pensées deviennent incohérentes tandis que mes yeux se

gonflent de larmes et que mes mains tremblent : « Nous avons été mariés vingt-cinq

ans puis elle est partie. Je commençais à souffrir de ma maladie et je me sentais

perdu parce que j’étais seul au monde. Que vais-je devenir avant de…allez je le dis,

avant de mourir ? J’ai encore toute ma tête mais la souffrance, les renoncements et

l’amertume vont finir par creuser le vide dans mon cerveau. »

La fin d’après-midi violette se précise. J’aime cette couleur qui me tranquillise et

m’aide à retrouver un peu de lucidité : « Je veux être seul mais je ne veux pas

retourner chez moi. Un hôtel, oui un hôtel, voilà ce qu’il me faut. Un compagnonnage

anonyme ! »

L’angoisse me tenaille l’estomac car c’est la première fois qu’un médecin me parle du

temps qu’il me reste avant la dépendance.

Dans la voiture, mes idées s’enchevêtrent. J’ai besoin de solitude et d’espace. Si la

mode avait été aux tatouages alors que j’étais adolescent, j’aurais inscrit sur mon

avant-bras un préambule « Je suis taiseux ! » Voilà, ce serait dit une fois pour toutes

car j’apprécie que l’on me fiche la paix. L’étudiant sombre et fermé comme une

huitre que j’étais avait voulu prendre une année sabbatique pour découvrir le vaste

monde ! Ma grand-mère avait menacé de me couper les vivres si j’abandonnais mes

études pour « aller cracher du feu à Ouagadougou avec des baskets troués…» J’avais

cédé à l’époque mais aujourd’hui rien ne m’empêchera de prendre la route de

l’océan chatoyant, argenté, gris, vert et bleu que longent les forêts de pins maritimes,

de chênes et de cistes. J’aime les arbres depuis toujours. Quand j’étais enfant, je

plantais un arbre avec l’aide de mon grand-père dès que j’apprenais une naissance. Il

est arrivé que le nouveau-né demeurât un inconnu pour nous mais j’avais

l’impression que l’arbre en embellissant nous saluait. Ce soir, un grand pin se dresse

droit sur le bord de la route. Il m’invite à donner vie à un fantasme de santé

retrouvée et je descends de voiture pour aller le toucher. J’espère qu’il me

communiquera son énergie. Il fait très chaud et le soleil darde. Dans quelques heures

la nuit va tout envelopper et l’océan sera semblable à un tableau noir sur lequel on

aurait peint les lueurs rouges d’un phare. Un appart’hôtel se profile mais je ne

m’arrête pas. J’ignore encore où je vais aller quand les panneaux annoncent la

direction de l’océan. Je me laisse faire et je bifurque vers la droite. L’automne s’est

fait artiste aux mains d’or entre vignes et vergers au long des routes, mais les feuilles

jaunies des arbres sont déjà en train de tomber. Cela me laisse tout compte fait

indifférent parce que je n’ai jamais été sensible à la beauté de la saison. Pour moi,

c’est avant tout le début de quelque chose, la rentrée scolaire ou étudiante. C’est aussi

en automne que je suis tombé amoureux de Sophia.

La Saintonge n’a pas beaucoup changé depuis mon enfance. La mosaïque de ses

paysages à la beauté austère défile comme les gabares sur la Charente nonchalante.

Elles ne transportent plus le sel, le fer et l’eau de vie mais elles navigueront encore

sur le fleuve quand on ne verra plus l’épervier, ses cinq battements d’ailes et sa

glissade ni le geai s’offrant un repas plantureux dans les branches d’un figuier.

Cinquante pour cent des oiseaux vont disparaître du territoire et qu’en sera-t-il du

papillon Apollon aux taches rouges et noires qui vole ce soir sur les chardons violets

et semble s’égarer dans la prairie ? L’espèce va s’éteindre parce que son cycle

biologique est lié au nombre de jours de neige quasi nul dans la région. Depuis mon

élection, j’appuie systématiquement les dossiers pour la préservation de

l’environnement. Je tente de convaincre avec humour les maires de l’utilité des zones

humides : « Les mares ne sont pas que des lupanars à crapauds, ce sont des stations

d’épuration ! » Aurai-je longtemps l’énergie nécessaire pour mener ces combats ? Je

ne suis pas un héros antique à la volonté de fer et il faudra peut-être que j’anticipe la

fin de ma mandature si la maladie progresse. Cette possibilité toutefois ne me rend

pas mélancolique et je suis convaincu que le pouvoir que j’aurais perdu ne

m’alanguira pas car j’ai eu une vie avant d’être élu et j’espère en avoir une autre

après.

Pendant les vacances, je faisais des balades sur la limoneuse Charente avec un petit

bateau que pilotait mon grand-père et qui était amarré à Saintes. Il s’arrêtait sur des

berges qu’il connaissait pour pêcher et nous ramenions au cuisinier de Souvenirs de

famille des brochets, des sandres, des perches et des silures. Il reste ce soir une place dans la gabare à fond plat et je me laisse convaincre de la prendre. Je redécouvre des rives, des châteaux et des villages et je renoue peu à peu avec le fil des vacances au gré des pontons et des guinguettes. J’entends le sifflement strident du martin-pêcheur, flèche bleue au-dessus de l’eau. Un martinet noir qui s’est attardé avant de rejoindre

l’Afrique boit en effleurant la surface de l’eau et, virtuose de la voltige aérienne, il

vire serré pour contourner le sommet d’un saule pleureur. La nature me paraît vierge

mais cette impression naïve est déroutée par les commentaires de l’accompagnateur.

L’espèce humaine destructrice de la nature tente à présent de réparer les dégâts

qu’elle a commis en légiférant avec des protocoles sur la protection des anguilles, des

aloses, des visons d’Europe et les campagnes d’arrachage de la plantureuse jussie.

L’amertume des souvenirs disparus m’envahit. D’humeur maussade, je me ferme aux

explications du guide sur la fabrication de la belle eau de vie de couleur brune

embouteillée sous l’appellation de cognac, sur la fabrication des tonneaux qui

clarifient le vin et les flacons qui en subliment le parfum. Je fais le tour de Saintes en

voiture. Les demeures bourgeoises en pierre de taille blanche ont vieilli faute

d’entretien. Seuls subsistent dans leur majesté les parcs aux essences exotiques de

magnolia et de tulipier. Les petites maisons mitoyennes aux volets bleus de la

cité des cheminots semblables à elles-mêmes attendent comme autrefois survie et

protection les unes des autres. Les jardins plantés de rosiers, d’arômes et de canas

que je discerne à la lumière des réverbères éclipsent les entrepôts où s’entassent les

masses menaçantes des tonneaux et les carcasses de voitures. Les sifflements éraillés

des trains se noient dans les rafales de vent qui annoncent la pluie. Cette ville où

pénètre la campagne n’existe pas pour qu’on s’y étiole, partout le sol rappelle son

riche passé de capitale Romaine en Gaule.

La région des vacances de mon enfance se trouve à une quarantaine de kilomètres,

dans l’estuaire où se rencontrent l’Océan salé et la paisible Charente aux eaux douces

et au parcours sinueux. Dans un balancement eaux salées et eaux douces la mer surgit

entre la digue et la dune pour laisser voir les prés salés aux couleurs changeantes

selon les saisons qui se couvrent de spartines et de salicornes, où pâturent les moutons

à la face noire. L’élévation du niveau marin rend ses droits à la mer qui reprend les

terres gagnées par les hommes.

La Charente est conciliante et docile. Ses eaux lentes reçoivent les eaux courantes des

affluents, la roche calcaire modifie sa trajectoire. Elle traverse le pays des marais

saumâtres, des pâtures, des prairies humides, des roselières et des forêts de chênes

verts, de prunelliers et de tamaris. Magnanime, elle recueille les loutres à la recherche

des cistudes et les visons. Elle prend aussi sous sa protection les libellules et les

papillons menacés. Serait-ce toutes ses vertus qui justifieraient que pour

François 1er elle fut « le plus beau ruisseau du Royaume » ?

Ma famille louait des chambres dans un hôtel de Port-des-Barques pendant deux

mois d’été. Je ne connais du littoral que la douceur de la saison estivale mais je suis

conscient de la rudesse de ses tempêtes hivernales qui peuvent décourager certains,

pourtant amoureux des grands espaces. Les embruns fouettent mon visage et je

m’arqueboute comme le font les massifs de spartine pour faire face au vent qui

souffle sur la Passe aux Bœufs, fine langue de terre sableuse et caillouteuse reliant

Port-des-Barques à l’Ile Madame. Mon corps revendique le droit de sentir l’iode, de voir l’immensité, d’entendre les oiseaux de mer, de toucher les galets et de goûter aux effluves des algues. Je n’ai plus l’habitude de marcher dans les vasières et je chemine en pèlerinage vers mon enfance.

J’arrive dans la nuit à l’hôtel Souvenirs de famille. Il se dresse devant moi orné de

marronniers qui forment une majestueuse et sombre frondaison. La façade de la

demeure s’est enveloppée d’un manteau de lierre. Tout me semble sous l’influence

d’un narcotique. Enfant, j’aimais y revenir et séjourner à l’hôtel pendant les

mois d’été. Toute la famille, invitée par mes grands-parents, appréciait ces

retrouvailles où chacun se sentait allégé des tâches habituelles et cohabitait dans un

climat fraternel mais dépourvu d’intrusion. Mes grands-parents qu’accompagnait

grand-grand Mamy, me prodiguaient attention et affection. Ma mère était décédée

quand j’avais un an et mon père, médecin, travaillait pour une ONG dans les

bidonvilles de Port-au-Prince. Je ne le voyais que deux fois par an, à Noël et l’été.

C’était disait-on un cœur pur, épris de justice qui prêchait la solidarité entre tous les

êtres humains. Mes grands-parents qui l’avaient adopté à l’âge de cinq ans dans un

orphelinat haïtien étaient très fiers de leur fils médecin et ils me rabâchaient que mon

père luttait inlassablement et héroïquement contre l’insalubrité des camps de fortune

et les maladies des âmes et des corps dans les abris de bâches et de tôles usées

balayées par la pluie et le vent. Ils me persuadaient qu’il fallait des gens comme lui

dans les pays rongés par le banditisme et les gangs. J’étais admiratif de son courage

et de son engagement quand j’apprenais qu’il distribuait inlassablement de l’eau

potable et de la nourriture aux populations affamées. J’avais entendu ma grand-mère

dire que les jeunes haïtiens cherchaient à quitter le pays et j’espérais que mon père

reviendrait en France, que ce serait enfin pour moi qu’il jouerait de la guitare. Je

compris vers l’âge de sept ans que je grandirai sans lui, je cessai de lui écrire et de lui

manifester de l’affection. Enfant timide et discret, je m’inscrivis dans un parcours de

docilité et de rêveries qui confortait mes ascendants. Je passais de longues heures

avec grand-grand Mamy dont j’écoutais les histoires de son enfance, fiacres

dodelinant sur les boulevards de Saintes ou gabarres alignées les unes contre les

autres sur la rive de la Charente. Elle ne radotait pas même si elle racontait souvent

les mêmes blagues, en particulier : « Tous les champignons sont comestibles, certains

ne le sont qu’une fois ! » Jamais blasée de ses redites, elle partait alors d’un grand

éclat de rire qui me rendait heureux. Adolescent, je délaissai grand-grand mamy et je déambulai dans les rues de Saintes et de Rochefort sur Mer,

walkman sur les oreilles qui diffusait des airs qui donnaient envie de se déhancher. Ma

grand-mère qui m’avait aperçu dans une rue de Saintes me chapitra vertement :

« Tes postures ne sont pas convenables. Ne chaloupe donc pas quand tu marches ! »

Je pénètre dans le vestibule de l’hôtel qui sent bon la soupe. Il est déjà tard et les

clients se sont retirés dans leurs chambres après le dîner. Un lustre de cristal illumine

le salon de réception qui a été rénové. Seul le grand escalier à rampe de chêne

me rappelle quelques souvenirs mais il est à présent encombré d’animaux peints qui

imitent les sculptures de Nicky de Saint Phalle. Je n’aime guère la nouvelle

décoration de l’escalier que j’ai souvent emprunté parce qu’il n’y avait pas

d’ascenseur à l’époque. Dans la grande salle où sont dressées les tasses et les

soucoupes en faïence bleue du petit déjeuner, deux femmes entourent un enfant qui

hoquète devant un petit aquarium : « Mon Némo, mon Némo, rendez-moi Némo… »

L’une d’elles tente de réconforter l’enfant : « Il a perdu un morceau de nageoire. Ca

arrive. Tu l’aimeras encore plus qu’avant parce qu’il est handicapé ! »

– Non je l’aimerai jamais parce que c’est pas Némo !

Elles se regardent ennuyées et confuses.

La plus jeune attire l’enfant contre sa poitrine. Une barrette s’est échappée de son

chignon et ses cheveux blancs caressent la joue de l’enfant qui se débat « Laisse-moi,

Mamie, je veux Némo. Où il est ? »

– Il est là et il a besoin que tu oxygènes son eau.

– Tu mens, Mamie, c’est pas Némo. Lui, il se collait contre ma main.

La grand-mère pose sa main sur le bocal et elle fait un claquement sec avec le pouce

et l’index. Le poisson rouge arrête sa trajectoire circulaire et s’oriente

perpendiculairement : « Tu vois, il vient vers ma main même s’il manque d’oxygène.

Allez soigne vite Némo pendant que je m’occupe du monsieur. »

– Bonjour, je suis Monsieur Froger et j’ai réservé une chambre, marmonnais-je.

– Oui, chambre numéro 22, sous les toits comme vous le voulez. J’ai toutefois hésité à

vous l’attribuer à cause de la chaleur. N’hésitez pas si vous voulez changer de

chambre. Les chambres du deuxième étage sont toutes libres. L’ascenseur s’arrête au

3ème étage. Prendrez-vous le petit déjeuner ?

J’acquiesce en me dirigeant vers l’ascenseur et je tapote au passage la tête de l’enfant

dont les larmes collent aux joues.

L’escalier qui monte aux chambres mansardées est étroit et raide. J’aime séjourner

sous les toits comme quand j’étais enfant et j’ignore les étages nobles qui me sont

proposés quand je suis en déplacement. La chambrette ressemble à celles que

j’occupais autrefois. Mon père m’y rejoignait pour parler entre hommes comme il

disait. Il m’annonçait parfois qu’il devait écourter ses vacances pour rejoindre Port

au Prince et ses bidonvilles, dépotoirs où l’on vit sous la menace de l’expulsion, la

peur des Bulldozers, de la mafia ou de l’armée, J’appris très tôt que les hommes faisaient des enfants, buvaient puis s’en allaient. Quand j’étais petit, je pressais mon père de me parler des maisons où habitaient les gamins :

« Au mieux des cabanes insalubres et précaires en terre ou en bois sur des terrains

squattés, répondait mon père. La maison, cocon rassurant, a toujours eu beaucoup

d’importance pour moi et la représentation que je me faisais de ces masures me

faisait fondre en larmes. Mon père qui connaissait mon point faible me consolait en

disant qu’il serait avec nous à Noël et que je devais garder mon sang-froid comme le

recommande la chenille d’Alice au pays des merveilles. Il était beau avec ses cheveux

bruns et raides et ses yeux sombres. On disait que je ressemblais à ce héros qui

sauvait des vies. C’est pendant ces années que j’ai contracté la maladie du silence qui

m’interdit encore aujourd’hui de montrer mes failles ou de formuler mes espoirs. Je

vis dans l’hyper vigilance et l’inquiétude bien qu’il m’arrive parfois de prendre

plaisir à des conversations à bâtons rompus.

La lumière des réverbères vacille sous la brise qui s’est levée. Je reste accoudé à la

lucarne de la chambrette. Je connais les raisons de ma tristesse de ce soir. Ma maladie

s’est déclarée il y a deux ans. Les médecins ont tâtonné avant de mettre un nom sur le

mal. Je ne me suis pas informé sur son évolution, cela ne m’intéresse pas de savoir

comment je finirai. Le doute, les conjectures et le secret sont dans ma nature et je les

entretiens. Et voilà que ce cador bouleverse ma stratégie de survie en pointant par le

menu comment je vais finir et en me forçant à une humilité maximum parce qu’il

m’annonce en filigrane que je vais mourir ! Je lui concède qu’il se serait

probablement abstenu s’il avait su qu’il allait provoquer un chaos émotionnel ! Il

s’est délesté d’une charge parce qu’il ignore que j’aurais aimé vivre au temps où l’on

parlait fluxion de poitrine ou attaque cérébrale…Je ne suis pourtant pas hostile au

progrès mais mon état se dégradera à coup sûr plus vite depuis que je sais à quoi je

ne peux échapper. Pourquoi m’a-t-il annoncé toutes les catastrophes qui vont fondre

sur moi ? Mon cerveau est si embrouillé que je fais le parallèle avec les menaces qui

pèsent sur notre planète. La différence entre elle et moi, c’est qu’elle a besoin qu’on

l’aide et que les terriens doivent savoir qu’elle va mal. Moi, je veux ignorer jusqu’au

nom de ma maladie et je ne veux pas qu’on sache que je suis malade.

L’air est étouffant malgré le vent qui fait tournoyer les feuilles. Les douze coups de

l’horloge de l’église me parviennent assourdis tout comme le cliquetis de

l’interrupteur et les grincements de pas dans l’escalier vermoulu. Seules les chambres

du rez-de-chaussée et du premier étage sont occupées et aucun client ne songerait à

s’aventurer au-delà du dernier étage desservi par l’ascenseur. Intrigué par le pas

hésitant et feutré j’ouvre la porte d’un mouvement brusque. La réceptionniste est

devant moi, fébrile et confuse :

– Excusez-moi, vous êtes Monsieur Froger, de Haute Vienne ?

– Je viens de la Haute Vienne effectivement. Pourquoi ? ai-je demandé.

La femme me dévisage sans parler. Elle reste silencieuse quelques instants puis d’une

voix tremblante, elle murmure : « Vous ne me reconnaissez pas bien sûr, il y a

longtemps. Je suis Emilie, la fille des propriétaires de l’hôtel au temps où vous

séjourniez ici en famille. »

Je fixe avec attention le visage aux yeux bruns et bienveillants qui laissent percer la

mélancolie et les cheveux poivre et sel tirés en chignon. Je ne suis pas un goujat et je

ne fais aucune allusion au temps qui passe et qui marque les visages et les corps.

– Oui Emilie ! Emilie qui me donnait des albums de Tintin…

– Vous vous souvenez de ça ! Vous vous installiez de bon matin avec les albums dans

un fauteuil en rotin de la véranda et votre grand-mère me demandait d’aller vous

chercher quand le déjeuner était servi. J’avais du mal à vous extraire de votre

lecture.

– C’était dans les années 1970…

– Votre grand-mère vous appelait « le grand échalas » ! Vous êtes toujours aussi…Elle

semble embarrassée, se tait quelques instants puis elle poursuit : « Vos grands-

parents étaient de braves gens. On ne rencontre plus des gens comme eux, toujours

prêts à rendre service. Mes parents les appréciaient et ils aimaient les retrouver et

converser avec eux. »

Je me rappelais d’Emilie tendre et sensible qui passait de l’autre côté de la voie ferrée

pour aider les indésirables comme elle disait. Elle avait une dizaine d’années de plus

que moi et disait qu’elle voulait soulager les tensions et les violences sociales. Nous

échangeâmes encore quelques souvenirs. Elle me remit en mémoire la spécialité

culinaire de la maison, le foie gras avec sa compotée d’oignons roses de Roscoff. Elle

me rappela que j’adorais ce plat puis elle ouvrit brusquement la porte en me

souhaitant bonne nuit. Elle lança tout en descendant précautionneusement les

marches : « Vous paraissez plus jeune que votre âge. On vous donne la

cinquantaine. Bonsoir Monsieur Froger. »

– Dîtes moi est-ce que le poisson rouge est le vrai Némo ? criai-je.

– Non, je l’ai acheté sur le Cours, ce matin. J’ai trouvé Némo mort dans son

bocal ce matin. J’espère que mon petit-fils va s’habituer à ce nouveau

compagnon.

– Les enfants savent quand on leur ment.

– Croyez-vous ? me demanda Emilie en me dévisageant avec curiosité et un

brin gênée. Elle me souhaita bonsoir puis elle disparut dans l’ascenseur.

Après son départ, je restai de longues heures assis sur le lit à penser à mon

enfance et à ceux qui m’étaient proches. Je prendrai demain mon petit-

déjeuner au soleil matinal dans la cour où flotte l’âme de mes grands-parents,

oncles, tantes et cousins. Je sombrai dans le sommeil après avoir retrouvé

l’inflexion des voix chères qui se sont tues et esquissé quelques sourires aux

souvenirs de mes bêtises de jeunesse.

Mon esprit désorienté avait souffert d’un trouble dissociatif qui, en

anesthésiant mon cerveau, avait occulté ma visite à l’hôpital.

– 2-

   Je suis réveillé par le sifflement d’un train qui se perd dans la campagne. Voilà dix

ans que je vis entre deux trains, alternant les séances à l’Assemblée Nationale, les

permanences, les inaugurations de foires agricoles et de bâtiments publics, les

séminaires sans compter les dîners avec les politiques et les notables…Je suis emporté

dans un tourbillon de visages, de demandes, de promesses, d’accolades…Certains

pensent que je me suis approché des étoiles en devenant un élu de la République. Ils

se trompent parce qu’ils ne savent pas que je suis peu sensible aux honneurs.

Mon secrétaire me rappelle par vidéo le programme de la fête des vignerons et de la

luzerne que j’inaugure demain. Je le connais sur le bout du doigt parce qu’il sera

vraisemblablement semblable à celui des autres années. Le secrétaire insiste : « Cette

année, nous aurons un concert de rock. Le chanteur Joe est couvert de bandages. Il

va chanter entre autres « Bad » de Mickael Jackson et du Ballavoine.

– Comment s’appelle le groupe ?

– Ramsès.

Je fais une moue d’ignorance. Il faut dire que je ne connais que le groupe Téléphone

et sa chanson sur l’argent néfaste. Je ne suis pas familier des groupes actuels. Je lui

demande d’appeler mon suppléant pour qu’il prépare le discours. C’est un jeune

loup vif, intelligent et les dents longues qui brigue la circonscription. Fils de notables

de la région, diplômé de l’EDHEC, parti travailler au Canada où il a trouvé l’élue de

son cœur puis revenu au pays pour se lancer en politique. Je lui reconnais de

l’énergie, du sérieux et une bonne connaissance des problématiques de la

circonscription mais j’ignore s’il est préparé à recevoir des jets de goémon, des

menaces et des coups de la part d’énergumènes ! Je n’en suis pas sûr. J’ai pensé un

instant que la fête est le moment propice pour annoncer que je quitte mon mandat de

député mais je ne peux le faire en son absence même si j’ai la conviction qu’il ne

refuserait pas le poste. Les troubles de mémoire, de concentration et d’attention qui

vont m’affecter au même titre que les troubles de la parole et le manque de rapidité

d’exécution me laissent penser que je devrais me défaire de mes responsabilités et me

retirer pour cultiver mon jardin.

Mon secrétaire me rappelle dans l’après-midi. Il n’est pas parvenu à joindre mon

suppléant à Venise où il séjourne avec son épouse et par ailleurs les prévisions

météorologiques l’inquiètent : « La température va monter à 45 degrés demain.

J’espère qu’il n’y aura pas de victimes d’insolation ! »

Je lui demande de s’assurer de la présence des pompiers et je raccroche pour

préparer le discours. Je n’ignore pas que les hommes et les femmes politiques sont

devenus inaudibles. Les élus des zones rurales doivent être d’autant plus inventifs

pour restaurer la confiance des agriculteurs qui se sentent abandonnés par les élus et

les gouvernements. Les revendications des habitants se font chaque année plus

véhémentes quand il s’agit de l’accès aux soins et à la couverture numérique. Je dois

aussi dialoguer avec les militants pro-agriculture biologique et les couples venus de la

ville qui veulent tordre le cou au coq matinal du fermier voisin ou faire cesser le son

des cloches à l’heure où la terre se réveille.

D’ordinaire, je n’ai pas la plume facile mais à mon grand étonnement j’écris le texte

de mon discours en peu de temps. La nymphe des foires agricoles doit roder dans la

chambrette. Elle m’a assisté et c’est l’âme légère que je m’absorbe dans la

contemplation des nuages denses et leurs vertigineux mouvements. Le ciel s’est coloré

d’ocre et la route est revêtue d’une fine couche de sable orangé.

Un homme au visage rubicond qui déjeune à la table voisine m’interpelle : « Bonjour

Monsieur Froger, je vous ai reconnu. Qu’est-ce que vous faîtes dans les parages ? » Il

n’attend pas de réponses : « Cette chaleur n’est pas normale en cette saison et ces

nuages rouges ne me disent rien qui vaille… » J’opine de la tête puis je remonte dans

ma chambre pour déclamer ma prose. Mon discours ne sera pas une harangue car je

n’ai rien de Démosthène. Je ne suis pas un monstre d’orateur et mon humble

prestation n’aura pas lieu sur l’Agora mais au milieu de la nature, de quelques

humains et du bétail.

Chers concitoyens,

Voilà dix ans que je représente les zones rurales de Haute Vienne à l’Assemblée

Nationale, que j’y fais entendre votre voix et celle des élus locaux. Je porte les

dossiers dans les ministères à Paris et à Bruxelles avec l’objectif de trouver des

solutions concrètes à vos problèmes.

Je dois avouer qu’il arrive que je ne puisse satisfaire les demandes qui me sont faites, je pense à  celle d’un administré qui souhaitait que je ressuscite deux dodo mauriciens,

un mâle et une femelle afin de leur faire un nid douillet dans la forêt pour qu’ils se

reproduisent…Je précise que l’espèce s’est éteinte il y a cent ans et que je n’ai pas

répondu à la missive. Pas plus qu’à une demande d’intervention auprès du Dalaï-

Lama pour qu’il rappelle les moines bouddhistes de France. Sa petite fille pleure

dans sa poussette quand elle les croise parce qu’elle n’aime pas la couleur de leur

robe…

Mis à part quelques cas où je demeure impuissant, j’interviens dans l’intérêt de tous.

La même démarche me guide dans mes fonctions de membre des groupes d’études et

d’amitié, langues et cultures régionales et pêche et territoires.

Je pose systématiquement des questions orales au gouvernement concernant les

problèmes que vous rencontrez, que ce soit dans vos activités professionnelles ou vos

situations familiales. Mes dernières interventions à l’hémicycle visaient les actions

violentes contre les agriculteurs et le gel dans les vignes. J’ai évoqué d’autre part la

situation des personnes âgées, notamment des femmes, sans permis de conduire, qui

ne sortent jamais de chez elles car elles sont isolées dans nos campagnes où l’habitat

est dispersé, les transports en commun souvent inexistants et les aides à domicile en

nombre insuffisant. J’ai proposé que l’on développe des transports d’utilité sociale

vers des tiers-lieux de sociabilité où ces habitants pourront revenir vers la vie et la

société en échangeant avec des travailleurs sociaux.

Je suis revenu à maintes reprises sur la pauvreté qui ne devrait pas exister chez les paysans qui portent des valeurs d’altruisme en nourrissant la population. Vingt pour cent vivent sous le seuil de pauvreté,  qu’ils perçoivent le RSA ou des retraites dérisoires alors qu’ils ont travaillé toute leur vie sur l’exploitation. Les revenus de la ferme servent à acheter les semences  et à la maintenance des tracteurs alors que le RSA permet de survivre. Certains paysans pudiques ne le demandent pas alors qu’il n’est qu’une aide compensatoire à un prix qui n’y est pas. Beaucoup d’entre vous sont endettés vis-à-vis de la banque, de la coopérative ou de la MSA. L’orientation vers davantage de productivité va encore accélérer votre mal-être.

Je demeure très attentif à la santé de vous toutes et tous et à la protection des plus

vulnérables. J’ai donc suivi chaque semaine, en visioconférence avec les autorités de

santé du département, l’évolution de l’épidémie de la COVID 19 afin que les règles

sanitaires vous protègent au mieux.

Certains d’entre vous possèdent des animaux de compagnie essentiels à leurs

quotidiens. Je m’engage concrètement pour protéger les animaux qui sont au contact

des humains y compris les animaux sauvages domestiqués. Vous qui êtes proches de

vos animaux savez qu’ils comprennent beaucoup de choses et qu’ils ne sont pas des

animaux machines, contrairement à ce que pensent certains agriculteurs adeptes de

l’idéologie managériale de la performance.

Il me vient à l’esprit une réflexion autour des corvidés. A mon avis, il ne

sert à rien de les supprimer dans les champs cultivés puisque les spécialistes

affirment qu’ils sont très mobiles. Le lendemain de leur destruction, d’autres

corvidés qui auront fait trois cents kilomètres viendront les remplacer…

En règle générale, vos efforts vers une agriculture raisonnable et la création de haies qui

retiennent l’eau servent la cause des oiseaux et des insectes qui se portent mieux et

dont la chute vertigineuse est enrayée. Il convient de retrouver de la biodiversité,

alliée naturelle de l’agriculture.

Il faut avoir un foutu caractère pour être paysans ! Vous êtes obstinés, créatifs et vous

pensez le changement. Francis Blanche disait que « Face au monde qui change, il

vaut mieux penser le changement que changer le pansement ! » Vous vous

convertissez au bio, vous diminuez votre cheptel, vous veillez à la rotation des

cultures, vous réduisez de moitié les traitements de la vigne en obtenant les mêmes

rendements. Vous créez des lisières agricoles, des espaces de transition végétalisés

entre les habitations et les vignes pour préserver les riverains, vous installez des

diffuseurs de phéromones dans les champs pour limiter la reproduction des insectes

nuisibles. Nombre d’entre vous ont le souci de la fertilité du sol et refusent l’emploi de

semences hybrides non reproductibles, d’engrais, de pesticides et intrants chimiques.

L’agriculture industrielle ne repose que sur douze plantes et cinq espèces. Trop

fragile, elle ne pourra pas nourrir le monde. Il faudra donc que l’agro écologie la

supplée.

Je dénonce comme vous les prélèvements exorbitants en eau. La sécheresse et la

canicule mettent à rude épreuve vos exploitations. Pour pallier aux catastrophes climatiques, vous vous regroupez et creusez des puits qui vont jusqu’aux nappes phréatiques. Vous vous adaptez également en diversifiant les cultures pour obtenir un sol vivant capable de retenir l’eau et vous semez sous des couverts végétaux en limitant la température du sol. Les difficultés ne manquent pas mais vous y faîtes face avec courage. Pour faire court, vous ne vous la jouez pas cow-boy version 2022 avec un drône, jouant de la guitare, écouteurs sur les oreilles et galopant après les vaches rebelles dans les champs gorgés de glyphosate.

Certains d’entre vous m’ont croisé, installé derrière mon chevalet dans la forêt de

Veyre, source d’inspiration, d’émotions face à la luxuriance de la végétation et aux

sculptures que des artistes ont créé dans ce lieu unique. La forêt de Veyre pourrait être dans la décennie qui vient un pèlerinage obligatoire pour les artistes du monde entier. Nous briguerons le classement de ce patrimoine en forêt d’exception comme le firent les peintres de l’école de Barbizon pour la forêt de Fontainebleau. Les plus jeunes d’entre nous verront peut-être, qui sait, son inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

La liste de ce que vous entreprenez pour prendre soin de la nature en dit long sur

votre détermination à respecter notre planète. Mundiya Kepanga, chef papou en

tournée en France, n’hésite pas à dire que « Nous devons respecter notre planète si

nous voulons qu’elle nous respecte en retour. »

Il s’agit de la survie des humains parce qu’à force de détruire les éco-systèmes, on

multiplie les pandémies. Si nous ne respectons pas la nature, il y aura tous les ans un

nouveau virus qui menacera neuf milliards d’hommes et de femmes. Notre planète,

elle, s’en remettra toute seule de même que l’eau ira toujours où elle veut et pas là où un

énarque lui dira d’aller.

Je souhaite que la planète prenne la mesure de vos efforts et qu’elle vous gratifie en

retour de ses bienfaits.

Le malaise agricole est patent : fermetures d’exploitation, suicides et revenus en

chute. Au long des routes, les panneaux sont accablants : « La mort est dans le pré.

La moitié des paysans français gagnent moins de 350 euros. » Unissez-vous pour

renforcer le poids des agriculteurs face aux lobbys de l’industrie pétrochimique et

aux distributeurs ! Tant que je vous représenterai, je lutterai sans relâche pour que

soient supprimées les normes débiles qui tuent vos initiatives et grèvent votre

compétitivité.

Vos rires m’honorent et je suis fier de vous rencontrer dans les fêtes, les foirails, les

assemblées générales d’associations, en même temps que les maires, les conseillers

départementaux et régionaux et les responsables associatifs. Le succès de la fête qui

nous réunit aujourd’hui conduit à envisager de l’organiser sur un temps plus long.

L’année prochaine, un jour sera consacré à la luzerne et à la nature, une journée à la

vigne et nous célèbrerons aussi les bêtes à cornes et les chevaux avec

des rodéos et des jeux équestres. Une dernière journée sera

consacrée aux petits animaux, volailles, oiseaux et chiens.

Je suis heureux si j’ai pu accompagner et trouver une solution pour satisfaire

quelques-unes et quelques-uns d’entre vous. Je vous exprime ma reconnaissance pour

la confiance que vous me manifestez quand vous m’exposez vos attentes et je reste à

votre disposition dans mes permanences.

Ma prose trop classique ne me semble pas convaincante et je renonce à citer Victor

Hugo qui enjoignait l’homme de rendre à la nature ce qui est sa lumière à lui, sa

chaleur, son instinct et son parfum : l’amour. Je mesure les décalages qui existent entre le potache intègre que j’étais qui aurait fait de la pensée d’Hugo la conclusion idéaliste de son devoir, l’élu de la ruralité qui se veut pragmatique et le bétail désillusionné par mon discours qui me tournera l’échine. Je n’inaugurerai pas toutefois la fête des vignerons et de la luzerne par un discours alarmiste bien que la situation actuelle me

paraisse instable et que l’effondrement brutal nous attende si l’on continue à vouloir

la croissance du PIB. Les visiteurs viennent se distraire et je ne veux parler de la casse du monde qu’avec humour.

Emilie m’avertit que la météo annonce des orages : « Ils seront les bienvenus. Les

cultures et les jardins ont besoin d’eau… »

Je lui ramènerai un souvenir de la foire parce qu’elle a la même douceur

qu’autrefois.

– 3 –

   La départementale sinueuse et étroite grimpe vers le Mont Rose. Elle serpente entre

les prairies aux cultures grillées et les forêts de résineux qui sèchent sur pieds. Est-ce

un effet de la chaleur mais l’odeur des conifères me monte soudain à la tête. Le

présentateur météo accélère son débit de paroles, les températures dépassent les

prévisions et l’on pourrait revivre une canicule féroce et létale. Je l’imagine

dégoulinant de sueur comme moi en ce moment. Les spécialistes imaginent des

scénarios de périodes caniculaires dans les villes où il n’y aurait plus d’eau, plus

d’électricité ni ascenseurs. La chaleur silencieuse tue les invisibles parce qu’ils

subissent injustement la chaleur du fait qu’ils ne possèdent pas de grandes maisons

dotées de pièces fraîches…Les scénarios s’égrènent, plus sombres les uns que les

autres et je préfère diriger mes pensées vers les terres que je traverse. Les noyers

parsèment les vignes et dans les villages au fond des vallons, les âmes vivent derrière

les volets clos de façades noircies par l’évaporation de « la part des anges », champignon nourri par les vapeurs de Cognac. Je connais les

lieux pour y avoir fait des réunions électorales. Réputés il y a peu pour leur fraîcheur

autour des roues à aubes, ils n’attirent aujourd’hui ni cyclistes ni randonneurs. Je

traverse sans m’arrêter les carrières aux immenses parois de calcaire blanc, musées à

ciel ouvert que les sculpteurs ont déserté à cause du soleil brûlant.

La nostalgie du temps passé m’envahit à l’approche d’Archau, beau village aux toits

de tuiles roses, rouge et d’ardoise. Sophia et moi étions mariés depuis peu quand nous

sommes venus ici. Nous nous sommes embrassés devant la fontaine de la fidélité,

lavoir en pierre et bois tapi au milieu des roses trémières, où selon la légende, la

source jaillît quand le preux chevalier se donna la mort au dernier souffle de sa bien-

aimée. Un panneau recommande de respecter l’Outarde canepetière qui nidifie près

du village, la grive mauvis qui migre sur ces terres quand vient l’hiver et le couple de

cigognes noires qui a fait son nid dans les grands arbres de la vallée toute proche. Je

prends le temps de renouer avec les choses simples qui m’entourent et qu’il faut

apprécier pour elles-mêmes. Amusé, je vois un engoulevent au milieu des herbes qui

ne tarde pas à fermer son gros œil noir pour ne pas être repéré.

J’aime me retrouver à la foire de la vigne et de la luzerne. Elle existe depuis des

siècles et les jeunes agriculteurs respectent les traditions en y vendant vaches,

cochons, moutons tondus et chevaux. Le syndicat des éleveurs y organise

traditionnellement un concours de chevaux zains et de bestiaux distingués pour la

stabilité de leurs aplombs, leur culotte et la couleur de leur robe. Les patous font des

démonstrations de leur travail et les commerçants vendent leur vin au détail ainsi que

leurs grains.

Une cabane en pierre sèche, une borie venant d’autres âges, semble veiller sur les

champs et les végétaux déshydratés. Je me gare sur le parking du théâtre gallo-

romain sous le soleil brûlant. En lisière de la forêt de chênes verts et de chênes lièges

des brebis paissent au milieu des fougères sèches aux tons ocre et rose.

Des banderoles interpellent sur la colère des agriculteurs victimes des restrictions d’eau.

Le théâtre est dans un vallon adossé à une colline et contigu à des édifices mis à jour

récemment, thermes et sanctuaire où les romains célébraient un culte au dieu

Mercure, le dieu aux cheveux bouclés que l’on représente coiffé du pétase, avec une chlamyde jetée sur l’épaule et tenant caducée et bourse dans ses mains. La voie romaine qui longe la scène du théâtre antique se poursuit à travers

les champs de colza et les landes à bruyères et myrtilles. Les sols sont

compactés et desséchés sous un ciel laiteux de canicule. Un filet d’eau ténu, murmure d’une résurgence qui prend sa source à une dizaine de kilomètres et chemine sous les collines, rappelle par son clapotis que la vie est présente.

Des aménagements récents ont maintenu l’architecture du théâtre où les

gradins en bois s’organisent en deux demi-cercles. J’incrimine la chaleur étouffante,

cause d’un vertige qui me fait entendre les hourras de milliers de spectateurs venus

assister à des divertissements ou des combats de gladiateurs. Le goudron brûlant a eu

raison de jeunes pies, passereaux et palombes morts de déshydratation et qui

reposent dans une caisse à l’ombre des frênes jaunis.

Des sons de guitare me parviennent de la scène qu’entourent quelques spectateurs

téméraires qui bravent une lumière de fin du monde, espérant apercevoir le mythique

chanteur momifié. Guitariste, batteur et bassiste règlent la sonorisation et l’éclairage

avec l’équipe technique. Ils suscitent l’enthousiasme d’un spectateur au visage

écarlate et brillant de sueur : « Un concert rock dans un théâtre gallo-romain, c’est

quand même mieux que dans une salle des fêtes qui fout l’angoisse ! »

J’acquiesce non pas que je sois hostile aux salles des fêtes car j’y ai participé à des

réveillons fort sympathiques mais parce qu’ici le site est sublime et l’acoustique

excellente. Je préfèrerais bien entendu assister à une représentation comique ou

même tragique mais mon interlocuteur prétend que le bonheur arrive par la musique

du groupe : « Si vous voulez un petit coup de niaque le matin, vous écoutez du

Joe ! Vous me paraissez sympathique et je vais vous confier quelque chose. Je

m’embête dans la vie depuis que je suis en retraite. Ma femme ne veut pas que je sois

dans ses pattes et les crétins de Bel Age me proposent la carte Séniors. Je ne sais pas

quoi faire de ma peau. Heureusement que ce fichu confinement est fini. Entendre tous

les jours les mêmes discours, c’était à devenir fou ! »

– Allez donc à Bel Age. Vous y trouverez à coup sûr une activité qui vous

plaira.

– A la belote, je suis tombé sur un glandu qui racontait ses histoires de culs

avec des jeunes godiches sexy. D’après lui, les filles intelligentes ne sont pas

excitantes. Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

– Que c’est un jouisseur ironique…

– Nous sommes tous des jouisseurs…Tenez je vous parle et en même temps je

pense aux fumets des lentilles à la truffe noire, du faisan à la coriandre et

d’une pastilla.

– Vous vous êtes perdu ici ! Vous auriez dû aller dans un relais

gastronomique, pas dans une comice agricole.

– On peut trouver un restau gastronomique éphémère même dans une foire

agricole !

Je m’éloigne discrètement avec un sourire entendu.

Si cette fichue canicule, le soleil brûlant, le vent qui souffle un sable rouge et bouillant

ne sévissaient pas, les parents seraient plus nombreux à se déployer dans les prés.

Assommés et exténués, ils se rassemblent avec leurs progénitures à l’ombre des

chênes et des châtaigniers et contemplent les animaux assoiffés. Vieux sachems, deux

 bœufs à la retraite surveillent les troupeaux du regard. Complices et tendres

dans ce paysage de planète Mars, un jeune père et sa fillette juchée sur les épaules

rythment « La maman des poissons » tandis qu’une mère explique à ses deux pré-

adolescentes l’histoire de la chapelle accrochée sur un promontoire qui domine

la vallée et sa tour de 30 mètres de haut: « En 1791, les Révolutionnaires avaient

vendu aux enchères les biens, les terres et le mobilier de l’abbaye dont il ne reste que

des ruines. Les travaux de restauration entrepris par le département n’ont concerné

que l’église où l’on peut voir une Piétà. » Je ne sais si cette femme imagine le passé de

l’oeuvre de façon à intéresser ses filles ou s’il s’agit de la réalité historique : « Le

tableau avait été acheté par un marchand d’art, conte la maman. Il était restée dans

la famille jusqu’au jour où un architecte le retrouva et alerta les habitants de La

Fare. Particulièrement religieux et voulant récupérer leur Madone, ils s’armèrent de

fusils, menèrent une expédition contre les descendants qui l’ayant reléguée dans le

poulailler la rendirent volontiers. La Piéta s’autorisa un voyage à dos de mule,

retrouva sa place dans l’église et sur le portique de l’église on a longtemps pu lire :

Quand la Vallée rendra la Pieta

Les souris mangeront les rats.»

Séduit par la narration, je contemple la haute tour en m’autorisant quelques

indiscrétions :

– Est-ce que les Sarrasins sont venus ici Maman ? » demande une des gamines.

– Oui, les villageois de la vallée s’étaient réfugiés dans la chapelle alors que le

siège des Sarrasins s’éternisait. Voulant faire croire aux assaillants qu’ils

avaient encore des vivres, ils mirent leurs dernières ressources dans un gros

poisson qu’ils jetèrent du haut de la tour. Les Sarrasins tombèrent dans le

piège, crurent que leurs ennemis regorgeaient de victuailles et ils levèrent le

camp.

– Ils ont été bluffés ! C’est quand même ennuyeux tes histoires ! J’aurais

préféré que tu dises que personne n’est passé ici depuis six cents ans et que

les derniers habitants de la chapelle de la Belle au bois dormant étaient les

Bons Hommes et les Bonnes Femmes…

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Ben oui, tu sais bien les Cathares.

– Tu devrais cultiver ton don d’imagination, chuchote avec tendresse la mère

de l’adolescente.

– Bon il arrive ce concert pour qu’on s’amuse un peu ! » s’impatiente la

gamine.

Mon indélicatesse cesse quand le maire de La Fare, commune sur laquelle se dresse le

Mont Rose m’agrippe le bras et m’entraîne vers l’estrade recouverte d’un dais blanc.

Je l’interpelle sur la présence des soldats du feu et la sécurité civile en poste au bout

du pré mais il préfère me parler du loup qui s’attaque aux troupeaux domestiques en

pâturage sur le Mont Rose et au problème de l’eau : « L’infiltration ne se fait plus

dans les sols, les nappes phréatiques se tarissent et ne se rechargent pas. Les eaux

ruissellent pendant les gros orages et des catastrophes sont à prévoir. » Il espère que

je vais parler des prélèvements trop massifs d’eau pour l’arrosage du maïs de juin à

septembre afin d’alimenter les méthaniseuses. Ce sera mon propos à la prochaine

foire, aujourd’hui j’entends surtout féliciter les agriculteurs qui nous nourrissent

pour leurs prises de conscience en faveur de l’environnement et les changements

effectifs qu’ils opèrent dans les modes de culture.

Je suis des yeux une cigogne noire qui se pose discrètement sur le nid imposant

qu’elle a construit en haut du hêtre aux racines hiératiques tandis qu’une quinzaine

de guêpiers virent dans le ciel. J’expédie mon discours devant un parterre de visages

cachés par des chapeaux à larges bords et des éventails agités furieusement. Je salue

quelques spectateurs qui m’applaudissent et je reste médusé en la voyant. Elle est là,

droite et fière, assise au premier rang, croisant élégamment les jambes et me faisant

signe de la rejoindre avec une autorité impériale.

Voilà six mois que Sophia est partie vivre son rêve américain et force m’est de

reconnaître qu’elle respire la santé. Le siège à côté du sien est vide et je m’y installe

après m’être courbé comme si je voulais pratiquer le baisemain: « Que viens-tu faire

au Mont Rose ? » Sophia reste silencieuse et je me hasarde à la complimenter sur sa

bonne mine même si en la dévisageant de plus près, je lui trouve un physique aussi

sec que celui d’une arboriste et quelques plis amers autour des lèvres. Toutefois, dans

sa robe en mousseline vert pâle rehaussée d’une indomptable chevelure rousse qu’elle

étale sur ses épaules, on lui donnerait dix ans de moins.

– Tu es magnifique ! dis-je avec conviction.

– Tu pensais peut-être que j’étais devenue nonne au Zanskar habillée de rouge

et le crâne rasé ? Pour la présentation, je n’en dirais pas autant de toi, une

vraie tête de panda dépressif. Qu’est-ce-que tu peux être relou dans ton

costume de sous-préfet aux champs. Il te manque les rouflaquettes, un

claque et une serviette en chagrin, rétorque-t-elle méchamment vacharde.

– Tu as probablement raison. J’ai des problèmes de santé. Que fais-tu ici ?

– J’accompagne Joe, le chanteur du groupe Ramsès qui fait une tournée en

France.

– Le mec aux pieds nus et couvert de bandages ? Note qu’il transpire peut-être

moins qu’avec une cote de mailles ! Ca fait quand même Pompes Funèbres

ou Ramsès 2 aux Urgences toutes ces bandelettes !

– Il ne veut pas rester dans sa bouse, lui. Il n’est pas comme toi qui échangeais pendant des heures sur les qualités laitières des races de vaches et sur la fabrication des

fromages. Joe est enjoué, sexy et tendre. Il a l’art du mixage et

d’hybrider la musique comme il sait souffler des émotions avec sincérité. ll

m’emplit de joies et d’espoirs quand il chante « Bad ». L’inespéré m’est

arrivé en le rencontrant. Au diable les mines compassées, le baisemain et

vive les mecs qui s’allument.

– Qu’est-ce que tu as contre le baisemain ? C’est un signe de politesse et de

respect pour les femmes.

– C’est pompeux et ringard, ça date du temps où la femme n’était pas l’égale

de l’homme.

– Je ne vois pas les choses comme ça. Tu vois un mec enlever son couvre-chef,

s’incliner sur le gracieux poignet que lui tend une femme puis rentrer chez lui et

commettre un féminicide.

– Pourquoi pas ! Vous les hommes, vous avez des pets au casque !

– Je n’épiloguerai pas sur le baisemain…Revenons plutôt à ton chanteur que

je vois devenir dingue, sombrer dans la coke, se trimbaler en slip par moins

20 et prendre trente kilos. Je n’aurais pas pensé que tu te serais fixée sur un

danseur au regard à marée basse et à la démarche chaloupée. On ne voit que

ses yeux et ses pieds.

– Joe chante pieds nus parce qu’il sent mieux l’atmosphère des chansons…

– Oui, c’est ça ! Je le vois se jeter sur les femmes comme sur un morceau de

viande.

– Tu te livres sans preuves à une charge ad hominem contre Joe. Tu n’es qu’un

homme de théâtre, un rigolo…

– Homme de théâtre ! Excuse-moi de préférer Hamlet à un match de foot !

– Joe et moi, nous sommes fiancés. Si tu veux tout savoir, il a un tatouage bleu sur la fesse gauche, un dragon polynésien.

– Pourquoi bleu ?

– Parce qu’il est autiste.

– Tu plaisantes ?

– Pas du tout. Il dort avec sa guitare et il m’appelle « sa

meuf exotique ».

– Hum… Je suppose que cet avion de chasse est friqué vu que tu as un rapport spécial avec le pognon qui te file entre les doigts, l’argent de tes conquêtes bien sûr parce que tu ne ferais pas fondre ton vermeil pour un mec. Je serais étonné que Sophia, la sybarite, place maintenant l’amour au-dessus de l’argent.

– Ne fais donc pas ton rageux ! Tu comptes me faire la gueule jusqu’en 2050 ?

Ecoute ce que j’ai à te dire, je veux divorcer.

– J’espère que tes griefs sont sérieux.

– Oui et tu les connais. Pendant ces années où nous avons vécu ensemble, tu

jouais à l’élu qui a un destin et tu me cantonnais dans un rôle de faire-valoir,

pour ne pas dire de potiche qui valait quelque chose parce qu’elle t’était

nécessaire. Sœur tourière, j’ai accueilli des centaines de vieux barbons

ventripotents et des jeunes hommes timides et boutonneux triés dans la

pépinière de l’ENA qui pouvaient t’être utiles. Seule ta carrière comptait.

Rappelles-toi, tu ne m’as pas soutenu quand j’ai voulu être maire de

Candas.

– Quelle mauvaise foi ! Tu t’es sabordée en disant à la commère du village que

les gens de Candas vivaient comme des Amish. La mère Germaine a colporté

tes propos de ferme en ferme. Pas étonnant que tu aies obtenu 2% des voix.

– J’ai fait ce score minable parce que tu soutenais les élus qui avaient décidé la

fermeture définitive de la départementale empruntée par les tritons et autres

amphibiens. Candas s’est trouvé coupé de tout et les habitants devaient faire

un long détour à travers les champs de boue pour aller à leurs occupations, tout ça parce que trois grenouilles traversaient la chaussée.

– La traversée de la départementale est périlleuse pour les tritons et les

batraciens qui regagnent les mares de reproduction de l’autre côté de la

chaussée et périssent écrasés par les voitures.

– Et l’ancien maire qui s’est encadré dans un poteau placé là pour les

écureuils qui y grimpaient puis filaient sur une corde reliée à des conifères.

– Il n’y a pas eu de dégâts corporels ni matériels.

– Non mais au café du centre, on te traitait de fada…

– Je me fiche de ce qu’on pense de moi. Ce qui m’importe, c’est de sauver les

écureuils.

– Tu n’avais rien à faire de la sécurité des habitants de Candas quand tu as

exercé des pressions sur les élus pour qu’ils suppriment tout éclairage dans

le village. Les gens n’avaient que la lumière blafarde de leurs portables pour se diriger…

– Nous avons sauvé la vie de centaines de mouettes, flamants roses, hirondelles

désorientés par la lumière artificielle qui perturbe leur horloge interne. Tu conviens en toute honnêteté que la pollution lumineuse n’apporte pas la lumière dans les cerveaux des hommes ! Candas a reçu le label « Village étoilé. »

– Comme toujours tu as réponse à tout sauf quand il s’agissait de me

défendre. Tes interventions à Candas m’ont valu des chansons sur le modèle

de La Carmagnole : « Sophia avait résolu / De nous faire tomber sur le

cul/ Mais son coup a manqué / Elle a le nez cassé. » Tu as probablement

oublié aussi la campagne d’affichage : « Avec Sophia, Candas sera dans

la mélasse. » Tu te tais, bien sûr ! Ca te faisait plaisir de me cloitrer

comme une nonne reléguée à organiser des réceptions qui pouvaient servir

ta carrière.

– C’est faux ! Tu peux éprouver de la colère contre moi mais tu ne peux pas

nier que j’ai travaillé à rétablir l’égalité hommes femmes…

– Tout ce que je sais c’est que tu es en mode pacha et têtu et que le monde est

fait pour toi. Ce n’est pas un melon que tu as sous ton large front de bélier

obstiné, c’est une montgolfière. Tu te prends pour la Divinité du Kondo ou

un hiérarque du Kremlin, roi de la piste ! Tu es has been, un pauvre vieux

mou comme une algue, une véritable énergie fossile qui ne parle pas la

même langue que ses électeurs !

– Le vieil homme pâle et apathique dont tu parles a certes perdu du collagène,

de l’élastine et de la mélamine mais il a conservé ses esprits et il connait les

raccourcis. Je te rappelle d’ailleurs qu’un doge de Venise prit la mer avec les

Croisés à 95 ans, que Ramsès 2 mourut à 90 ans et que Louis XIV régna

jusqu’à 77 ans.

– Avec des bésicles et un cornet ?

– J’espère que l’on ne te dira jamais qu’il est temps de te retirer dans la forêt !

Tu sais, passé 40 ans, il faut se méfier…

– Tu voudrais que je me couvre davantage que les jeunes femmes ou que je

m’habille en noir ?

– Calme-toi, ça va le faire ! Je reconnais humblement que je passe parfois

pour un hurluberlu sans charisme, un peu à la marge et que je ne rentre pas

dans les cases. Reconnais au moins que j’ai le courage d’être fou.

– Tu as employé le mot juste, hurluberlu comme quand tu militais pour

donner le statut d’éco-citoyen aux hérissons !

– Absolument parce que les hérissons n’ont pas la nature sauvage qui leur est

nécessaire pour survivre…Je reconnais que j’ai commis des erreurs avec toi.

J’ai fait tourner ton peignoir blanc, enfin anciennement blanc, dans la

machine à laver avec mon maillot de boxe anglaise, je t’ai proposé comme

cadeau d’anniversaire un voyage en Arctique dans la soute – nous sortions

d’une scène de ménage et je reconnais que ce n’était pas futé de ma part – je

t’ai égratigné le dos avec des épines en te prenant dans mes bras parce que

j’avais oublié que j’avais un bouquet de roses dans les mains…Mais tu ne

me feras pas avouer que je suis Landru ressuscité ou que j’ai tué Kennedy…

– Tu es vraiment un bourrin ! Trêve de guignolades et cesse de te foutre de

moi ! Il faut être drogué pour être désinhibé à ce point ! Tu m’agaces…

Rappelle toi, tu n’étais jamais à la maison…

– Il fallait bien que je me forme à l’écologie ! Tu ne partages pas mon combat pour tenter avec d’autres d’éviter la sixième extinction de masse de certaines espèces et particulièrement des insectes. Je connais ta vision utilitariste de la nature et ton goût pour les descentes de lit en peau d’ours. Tu ne connais pas le sacré !

– Arrête avec ta religion de salut terrestre. L’écologie, ça ne veut rien dire

pour toi. Parlons-en d’une vocation messianique, tu ne t’intéresses qu’aux

tritons visqueux et aux oiseaux bouffeurs de graines. C’est ça coupe moi la parole…

– Le lézard dont tu parles se déplace en altitude, 30 mètres par an à cause du

réchauffement climatique. Notre jardin n’était qu’une étape…

– J’ai perdu une amie à cause de tes lubies parce qu’elle s’est pété la cheville

contre les pierriers que tu avais généreusement installés dans le jardin pour

servir d’abris aux crapauds et aux lézards de murailles…Elle te taille des

croupières tous azimuts. Tu le mérites bien mais en attendant j’ai perdu ma

meilleure partenaire au bridge…

– Les crapauds sont les habitants naturels de ce terrain. Ils indiquent la

qualité de l’environnement. Comment ne pas craquer devant le crapaud à

l’œil en forme de cœur ?

– C’est ça ! Et que dire des aménagements que tu as faits dans le jardin pour

la transhumance des taupes, des trous que le maçon a creusés dans la façade

de la maison pour nicher les hirondelles et les pipistrelles…La pergola était

devenue le domicile des affreux faucons sous prétexte qu’ils doivent être en

hauteur pour s’envoler…

– Il est bien connu que ce n’est pas simple pour les parents de nourrir leurs

nichées. Elles sont voraces.

– Ouais… Et la sapinière que tu as fait planter bien que je déteste les sapins

peu branchus…

– Il faut protéger les grands tétra vieillissants. L’espèce va s’éteindre.

– Il reviendra sous une autre forme ! Les libellules mesuraient soixante-dix

centimètres de long il y a deux-cent cinquante millions d’années.

Aujourd’hui elles ne font plus que quinze millimètres mais elles sont

toujours sur terre. Pour le grand tétra, qu’est-ce que tu trouves beau chez ce

grand coq noir au battement d’ailes brutal et au vol lourd ? Tu le kiffais plus

que moi, je sais, quand tu partais dans le jardin au milieu de la nuit dans

l’espoir de voir sa parade amoureuse. Que pouvais-tu espérer d’un oiseau

sur le retour ?

– Il danse et son cri ressemble à celui d’une cisaille.

– Hum…Impossible de me payer une croisière parce qu’un écolo illuminé

voulait qu’on achète des tonnes de myrtilles pour nourrir deux grands

tétras !

– Les croisières polluent les océans.

– Je me serais contentée d’un circuit en voilier…De toutes façons les vacances que tu me proposais étaient  aussi jouissives qu’un stage à l’Institut Médico-Légal.

Crois-moi j’aurais préféré rester à la maison plutôt que de crever de froid en arpentant  la campagne à la recherche de morceaux de météorites.

– J’aurais aimé trouver ces pierres qui ont plus de quatre millions d’années.

– Puis tu es passé aux ruches que tu as placées autour de la véranda parce que

les abeilles y sont plus fécondes. Leur bourdonnement incessant a rendu la

pièce inhabitable.

– Les abeilles sont en reconversion professionnelle tout au long de leur vie.

Industrieuses, elles s’exténuent à la peine avec leurs innombrables voyages

par jour. Je me sers de ma notoriété pour limiter les dégâts que les hommes

causent au vivant. Le glyphosate a décimé les abeilles et les papillons. Des

espèces n’ont pas de capacité de fuite. Soit elles s’adaptent, soit elles

meurent. Il faut sauver ce qui peut l’être et que les gens vivent dans une

sobriété heureuse en osmose avec les paysans et les animaux. Ils doivent

prendre conscience de la richesse de la nature, de sa fragilité et de sa

résilience. Je fais ces choses pour pouvoir me regarder le matin dans la

glace. C’est ma folie, c’est ma vie. En soignant la terre, je me soigne moi-

même. On ne pourra pas me traiter de vieux méfiant, revanchard et

psychopathe indifférent aux prévisions d’effondrement de la planète.

– Je connais les rengaines et leur part émotionnelle exacerbée : « Faisons des

calins aux arbres, cultivons les vertus de solidarité, de commensalité et

de symbiose avec la nature… Respectons les océans et ceux qui les peuplent…

Chaque poisson est singulier, exceptionnel… Toi le citoyen lambda qui a

survécu au cancer, remercie chaque jour le vivant pour la journée qui renaît

et que tu vas vivre…Eduquons-nous à la beauté de la nature et nous

n’aurons pas l’idée de nous exporter sur Mars ni de coloniser un bout de

rocher dans l’espace… Le Paradis est là près de nous…Ouvrez les yeux sur

le jardin d’Eden qui est autour de vous. Ne passons pas à côté par

imprévoyance, arrogance et cupidité… Nous humains refusons les

changements alors que le vivant s’adapte depuis des millions d’années… La

nature s’en sortira avec ou sans humains… »

– Tu seras surprise d’apprendre qu’en m’intéressant à l’écologie, j’ai cherché

à m’approcher de moi-même…J’ai toujours été sérieux. Au lycée on

m’appelait le binoclard à lunettes qui n’aime pas la déconnade.

– Tu ne déconnais pas peut-être pendant ta période diététique où on ne mangeait que des brocolis à l’oseille. C’était tellement dégueu que je jetais mon assiette dans le pot de ficus.

Dalaï-Lama, sortez donc de ce corps ! Samuel Froger, prix de vertu est

étouffant. Pour moi la fin du monde, c’est pour après, après, après demain,

après moi. Pour l’écologie, crois-moi, moins on en fait, mieux ça vaut parce

que la nature est la plus maligne. De toute façon nous ne réduirons pas notre

consommation, nous ne ferons que diminuer son impact sur

l’environnement. Dans les prochaines décennies les humains vivront dans un

univers technologique qui les éloignera de la nature.

– Parlons-en de la technologie ! On ne sait pas reconstituer un brin d’herbe…

– Si tu veux…Comme il n’est pas possible de te désenvoûter, vas donc vivre au

sommet de l’Himalaya avec des boites de conserves pour vingt-cinq ans. Je

te ferai coucou à l’occasion d’un treck interdit car vois-tu je n’obéirai jamais

à un impératif qu’on me fera au nom de l’écologie-dictature.

– Tu ne peux plus me supporter ! On devrait faire faire nos statues. Elles

seraient semblables à celle du pugiliste des Thermes, sauf que nous n’avons

pas de cicatrices sur le visage…

– Cela ne me déplairait pas parce que je serais célébrée comme une héroïne et

couverte d’offrandes.

– Ne crois pas ça. On ne joue pas à la boxe comme on joue au foot. Pour nous

il ne s’agit que de joutes oratoires…

– C’était horripilant d’entendre parler en boucle du virus de la rétractation de

soi et de l’égoïsme qui a contaminé la société et la famille. La faillite morale,

culturelle et climatique te préoccupait davantage que la faillite de ton

couple. Notre mariage était le mariage de la carpe et du lapin…

– Hum…Laissons tomber. Les problèmes de la société ne t’ont jamais

intéressée. Par contre tu mentais si bien. Ne joues donc pas la surprise !

Blême et d’une voix tremblante je lui rappelle ses infidélités : « Tu m’as trompé d’une

façon vile et abjecte. Je t’ai surpris dans la Gloriette de « Souvenirs de famille ». Je

n’ai pas vu vos visages mais j’ai entendu les mots ardents que vous prononciez à voix

basse puis vous vous êtes engouffrés dans l’ascenseur. L’hôtel était désert en milieu

d’après-midi, je traversai la vaste salle à manger puis je sortis par la porte au fond du

jardin. Une solitude lugubre m’étreignait, je marchais toute la nuit le long de la

Charente, me perdant dans la masse noire des arbres enchevêtrés pour tenter

d’oublier une chaudasse qui se fait sauter dans les vestiaires. Tu te souviens peut-être

de la période qui a précédé ton départ. Nous ne nous adressions la parole que d’une

voix hachée et contrainte, moi enfermé dans un ressentiment obstiné, inflexible et

haineux et toi à la recherche d’aventures amoureuses qui te faisaient déserter la

maison.

– Ne fais donc pas ton Tartuffe comme le faisait ma mère qui m’emmenait

devant la maison où vivaient des filles-mères. Elle me disait que je finirais là-dedans

si un garçon me touchait. Quand elle me surprit à en embrasser un, elle me lut tous les soirs le Lévitique soit disant pour m’assagir…

– Le Lévitique ?

– Oui un truc indigeste écrit par Moïse où on apprend qu’on doit offrir des

animaux mâles sans défaut en holocauste…

– Pas marrant effectivement.

– J’avais quinze ans…Pour en revenir à nous, alors tu me fliquais ?

– Tu ne te cachais pas !

– A quoi bon ressasser ces vieilles histoires et me rappeler toutes ces nouilles

complètement givrées avec un ravioli à la place du cerveau. Soit des boulets,

soit des machos-geoliers ! Mais au fait, je ne te connaissais pas aussi loquace.

– Que veux-tu dire ?

– Tu ne communiquais pas avec moi, un vrai animal à sang froid aux chakras

fermés à vie, un sclérosé du cœur.

– Ne dis pas ça ! Je t’aimais. Tu n’étais pas une amourette de collégien ni une

futile invention romanesque. Je voulais que tu sois ma femme pour la vie

parce qu’avec toi je me sentais vivant. Dans les couples, il y en a toujours un

qui aime plus que l’autre. Je t’aimais plus que tu ne m’aimais et tu m’as trahi en piétinant mes rêves de fidélité. La loyauté était inscrite dans mes gênes. Nous aussi étions entrés furtivement, la première fois, dans une chambre de « Souvenirs de famille »,

je me souviens de son nom, la chambre Angélina. C’était un après-midi

d’été, les clients de l’hôtel étaient sortis…

– Tu as toujours été un triste lover…

– Tu es une femme morte de l’intérieur, dénuée de romantisme. Et tu serais à

présent amoureuse de ce chanteur à la voix androgyne qui s’accompagne

d’une guitare californienne ? Je ne peux pas le croire, tout au plus s’agit-il

d’une aventure stérile de femme vieillissante.

– Tu es cynique…

– Je reconnais que ma remarque est glauque et peu élégante. Tu cherchais une

détox mais tu t’es égarée dans l’illusion d’une vie intense, dans l’éphémère

d’un coup de foudre. Entre nous c’est sûr l’amour est périmé et nous

respirerons mieux loin l’un de l’autre.

– Alors, parlons sérieusement…Je voudrais récupérer le studio de Paris. Nous

aurions un pied à terre quand Joe fait des concerts en France.

– D’accord, je louerai un appartement pendant les sessions à l’hémicycle.

– Grand seigneur ! Bravo !

– Il restera les souvenirs que l’on a partagés …

– Quels souvenirs ? Les retrouvailles à chaque vacance avec tes grands

parents qui jouaient aux grands bourgeois, tout de noir vêtus, bouffaient du

poisson en croute de sel et parlaient pendant des heures de choses

ridicules ? Encore ton grand-père, ça pouvait aller mais sa femme, la vieille sorcière

malveillante qui ne pouvait pas me blairer et que je devais supporter parce

que tu ne voulais pas que je réponde à ses provocations, celle-là, elle doit  voler sur un balai en compagnie de Satan…

– Tu exagères toujours…

– Je ne pensais qu’à prendre la poudre d’escampette. Tu parlais des souvenirs

que nous avons en commun : tes cadeaux peut-être, des yaourtières, des

gaufriers, des machines à pain and so on…

– Shakespeare a dit que les souvenirs qu’on invente sont les plus beaux. Je sais

que tu aurais voulu sortir, fréquenter les restaurants gastronomiques, aller

au théâtre, visiter les expositions et assister aux vernissages mais je n’avais

pas le temps pour ça parce que je travaillais comme un fou.

– Oui, on aurait dit que tu étais rompu comme si tu avais quatre-vingt-dix

balais quand je te proposais une sortie.

– Tu sais bien que les partenaires en couple se plaignent d’un manque de vie

sociale par rapport au temps où ils vivaient en solo. Les célibataires

n’ouvrent pas leurs portes aux couples et ces derniers ne peuvent pas

s’inviter à l’improviste chez les autres.

– Tu prêches une convaincue…Se mettre en couple avec toi, c’est mener une

vie de recluse et entrer en religion. Tu m’as dit quelques mois après notre

mariage que je me laissais aller parce que j’avais pris cinq kilos et que je

chiffonnais toute la journée. De fait je n’avais pas d’autres alternatives que

d’être une mémère au foyer, de me goinfrer et d’astiquer. Fini la jeunesse

parce que ton manque congénital d’hormones de contact était un prétexte

pour ne pas faire l’amour…Abstinence tous azimuts.

– Mon regard sur toi fut toujours tendre et empathique. Ton agacement et ta

froideur me déroutaient.

– Tu es méchant quand tu me mets tout sur le dos !

– Les méchants sont plus drôles que les gentils.

– En vérité tu es un pisse-vinaigre pervers et toxique. Tu es égoïste comme tous

les artistes et tu te grilles tout seul. Je reconnais que tu as des cartouches

dans le barillet…

– Je ne suis pas méchant et je vais te remercier de ne pas m’avoir fait dormir

dans la niche ou dans la baignoire quand tu m’as éjecté de la chambre.

– Plaisante, plaisante…J’ai fait une grosse déprime, après quoi j’ai renversé la

vapeur en me débarrassant de schémas. Je voulais être seule dans le lit et je

dormais confortablement couchée en étoile de mer.

– Tout compte fait, ça m’aurait bien plu de passer la nuit dans la niche du

chien à contempler la lune, prêt à cueillir les salades fraîches au petit matin.

La vérité est que je ne trouve pas grâce à tes yeux, je suis superficiel si je fais

de l’humour et prétentieux si je raisonne. Tu ne me demandes même pas

comment je vais…

– Tu n’as pas l’air dévasté. On pourrait penser que tu as oublié jusqu’à mon

existence.

– Après ton départ, j’ai vidé une citerne de Chablis puis j’ai sombré dans la dépression. Je suis resté une semaine recroquevillé sur le canapé, la gorge nouée par l’angoisse et incapable de parler. Notre couple recouvert d’une glu noire fut une boite à chagrins. J’étais damné et j’ai rêvé de quitter l’enfer en laissant tout derrière moi.

– Tu veux dire que tu as pensé à en finir avec la vie ?

– Non mais à tout laisser, mandat d’élu, maison…

– Pour aller où ?

– Aux Marquises comme Brel.

– Quelle idée ! Tu as toujours eu horreur des ports et du bruit des haubans.

– Justement je rêvais d’un monde que je ne connaissais pas.

– Samuel, tu as des problèmes de santé…Pense à te soigner plutôt qu’à partir

dans des déserts médicaux.

– A quoi bon maintenant que la maladie est déclarée et qu’elle ira à son terme.

– C’était inévitable que tu tombes malade ! Tu ne faisais pas de sport et tu

entretenais ta bedaine devant la télé en caressant ton chat en extase qui

ronronnait contre ton pantalon de pyjama. Ne parlons pas du chien, on

aurait dit qu’il voyait le Messie quand il te regardait. Je ne sais pas pourquoi

grand dieu parce que ce n’était pas toi qui le sortais.

– Léo écoute avec moi Beethoven, Mozart et Chopin. Il est toujours là et il ne

me juge pas. Je pense que les chiens sont comme des anges. Je t’en prie ne

m’accable pas ! Tu aurais pu essayer de me comprendre…

– Je ne suis pas assez intelligente pour ça.

– La maladie me serait tombée dessus même si j’avais été marathonien. Tu

m’as abandonné au moment où j’étais diminué…

– Joe m’attendait aux US.

– Tu m’aurais quitté même si tu n’avais eu personne d’autre dans ta

vie.

– Peut-être…Tu sais que je déteste la maladie et que j’aurais été incapable de

te soigner. Je ne peux prendre soin ni des humains, ni des animaux…Tu t’en

sors mieux tout seul que si j’étais là…

– Que veux-tu que je fasse ?

– Tu peux aller à Istanbul toucher la colonne qui pleure de la basilique Sainte Sophie.

 Tu guériras de ta maladie si ton doigt est mouillé.

– Je peux aussi me faire pousser la barbe, rester au lit en communiquant par

des lettres glissées sous ma porte comme les hikicomori du Japon. Je suis

conscient qu’avec toi j’ai raté mais je peux grandir et mieux rater la

prochaine fois.

– Ne me dis pas que tu espères que je vais te tomber dans les bras comme une

potiche débile.

– Pas du tout. Je ne parlais pas de notre histoire…

– Heureusement parce que si tu avais voulu me saoûler avec un deuxième

round, je n’aurais pas été d’humeur à t’écouter et j’aurais fui à toutes

jambes comme une évadée…

– Comment a-t-on pu en arriver là toi et moi ?

– L’amour c’est trop fragile. Ce n’est qu’une attente de la félicité absolue qui

n’arrivera pas, une illusion qui comble un besoin. On aime celui qui par la

magie de sa présence suscite l’espoir de nous donner ce qui nous manque.

– Et tu n’as jamais ressenti cet espoir avec moi ?

– Difficile si je pense à tes pulls remèdes contre l’amour. Reconnais que tu

n’étais pas classe avec tes larges pulls de camionneurs…

– Tu es une petite snobinarde. Soyons sérieux ! En serions-nous là si nous

avions eu des enfants ?

– Je n’ai jamais éprouvé avec aucun de mes partenaires le désir d’avoir un

enfant pour la bonne raison que c’est une injonction, un destin oppressif que

l’homme a fabriqué à la femme. Les rédacteurs du Code Civil avaient écrit

que la femme est donnée à l’homme pour faire des enfants et qu’elle est sa

propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier…D’ailleurs, toi non

plus tu ne voulais pas d’enfants.

– Je m’absentais trop souvent. Un enfant a besoin de voir ses parents tous les

soirs…Nous sommes des mammifères intelligents et nous aurions pu quand

même nous aimer jusqu’au bout mais ça a foiré. Ce n’est pas parce que

notre vie commune a parfois manqué d’élégance qu’il faut faire comme

elle…Je voudrais te dire que j’ai eu des moments heureux avec toi.

Souviens-toi de notre amour du cinéma et du temps que nous passions dans

les vidéo-club et les salles Art et Essais.

– Pour voir cent fois « Nanouk l’Esquimau » ou « L’homme qui plantait des

arbres »…

– A l’époque tu voyais la générosité de celui qui plantait patiemment des

graines dans l’espoir de voir la forêt grandir…Te souviens-tu de ce bal du 14

Juillet où nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre ? J’éprouvais de l’admiration pour toi mêlée à un désir passionné. Tu m’avais envoûté et ton sortilège me laissait sans volonté. Je me rappelle avec émotion ce week-end en amoureux sur l’Ile de Ré. Nous étions assis dans la pénombre, l’un près de l’autre. La lumière vacillante du

réverbère venait jusqu’à nous et nous enveloppait de douceur. J’entendais ta

respiration un peu oppressée et je t’ai demandée en mariage.

– Tu étais un crevard qui jalousait ma vie sociale. Même ta demande était

maladroite et lourde. Tu m’as dit qu’il fallait qu’on unisse nos destins parce

que j’allais fêter Sainte Catherine et que mes copains avaient tous convolé…

Je pense qu’il y a plus romantique !

– Sois sérieuse ! Tu ne voulais quand même pas que je fasse une parade

amoureuse comme l’autruche mâle qui rivalise d’effets de plumes, émet des

sons rauques et passe au préalable un test de vitesse !

– Je préfère l’hippocampe qui fait sa cour avec élégance et en douceur !

– Je reconnais que je suis dénué d’ambition hégémonique et que je n’avais que la simplicité de mon cœur pour te faire la cour.

– Hum…Comme tu es peu psychologue ! Tu rappelles son âge à une femme au

moment où tu la demandes en mariage ! Tu es vraiment un crétin !

– Tu feuillettes l’album du passé où les mauvaises phrases sont bien

imprimées. Il faut que tu saches qu’on ne se souvient jamais d’un souvenir

de la même façon parce que le cerveau est un système complexe. Si je

pouvais toutefois créer une machine à remonter le temps et effacer toutes les

âneries que j’ai pu dire et faire ! Requiers une autre partie de ta mémoire et

souviens-toi de notre mariage, de la chapelle improvisée à « Souvenirs de

famille », un portique décoré de camélias blancs sous lequel nous nous

sommes embrassés. Tu étais si fine, élégante et aérienne. Quand tu acceptas

de m’épouser, ma grand-mère affirma que mon souffle court et accéléré

redevint ample, que mes cernes s’atténuèrent et que l’amertume et

l’angoisse disparurent de mes lèvres.

– Le discours a changé ! Un jour de scène de ménage, tu m’as dit que ta

grand-mère t’avait mise en garde contre mon goût pour la fête, les potes, les

voyages, les casinos de jeux et les garçons d’un soir. Ce serait de nos jours,

elle dirait quelque chose du genre : « Une femme le jour, un homme la

nuit ! Elle se balade avec un panneau lumineux autour du cou avec écrit :

« Open bar, Buffet à volonté ! »

Pour elle, j’étais Godzilla, une fille évaporée, rebelle, au franc-parler, égoïste

et menteuse, une mante religieuse qui existait pour te faire souffrir.

– Je t’avais défendue en lui disant que tu étais mon mentor, que j’avais besoin

de ta fantaisie et de ton grain de folie et que j’étais amoureux de toi.

– Hum…Pour la fantaisie, oui j’aime rire. Je veux sauter le COVID.

Aujourd’hui, la fête est rouverte. La vieille taupe acariâtre avait vu juste,

j’aime faire la fête et ce n’est pas une tare que je sache. De toutes les façons,

j’étais plus sérieuse que son fils…

– Pourquoi parles-tu de mon père ?

– La poison m’avait suppliée de ne pas divulguer que ton père s’était jeté sur

moi…

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Ah, je pensais que tu le savais…Je vois que le secret a été bien gardé !

– Le secret ?

– Après tout, c’est le grand déballage…Ton père s’est jeté sur moi et il a voulu

me violer dans la chambre Flore. Je me suis débattue et j’ai hurlé. Ta mère

est entrée et ton père s’est sauvé. Elle m’avait fait juré de ne jamais t’en

parler. Tu me traites de chaudasse…Si j’en avais été une j’aurais laissé faire

ton père !

– C’est arrivé quand ?

– A Noël après notre mariage. Je n’étais jamais à l’aise en sa présence et ce

jour-là ton daron dépourvu de moralité, pervers, féroce et diabolique, m’a

agressé sexuellement.

– Tu aurais dû m’en parler.

– Pourquoi ? Ma vie n’était déjà pas facile avec la douairière qui me pompait

l’air…Elle ne manquait jamais une occasion de me descendre en flèche. En

lui promettant de ne pas te parler, j’ai gagné la paix même si ce fut une paix

armée. Sur ces bonnes paroles, ciao Samuel, on se reverra dans un lieu

improbable. Ah j’oubliais, prends un nouveau chien. Ses yeux inquiets ne te

jugeront jamais et si tu te conduis mal avec lui, il pensera qu’il est coupable.

Moi je persiste à croire que je n’ai pas démérité au long de notre vie

commune.

Les mots deviennent inutiles quand ils n’ont pas été prononcés au moment

où l’autre pouvait encore les entendre. Un arc en ciel d’émotions prit

possession de moi tandis que le passé martelait à mes tempes et me

paralysait. Dans mon esprit bouleversé apparaissaient des images de mon

père. L’homme héros de mon enfance, celui qui sauvait des vies s’était

transformé au fil des ans en un homme sans visage. J’avais vu une seule fois

sa haute taille dans le vestibule du lycée. Il m’avait fait monter dans la

Range Rover que les grands parents venaient d’acheter pour les vacances à

Serre Chevalier. Sombre et froid, il ne m’avait pas questionné sur ma vie de

potache. Il était là parce que l’heure tournait et qu’il fallait arriver à la

Station avant la nuit. Dans un désamour terrifiant, j’appris à ne pas lui

manifester plus d’attentions qu’il ne m’en manifestait et je tuais l’enfant

adulant son père que j’avais été à cinq ans. Les années avaient passé et

j’appris son décès par la revue de Médecins Sans Frontières. L’article ne

mentionnait pas la cause de sa mort et je ne cherchais pas à la connaître. Les

révélations de Sophia réveillèrent l’abime de ressentiments que j’avais

appris à taire comme mes émotions. Je n’éprouve pas de culpabilité

empruntée, je ne me sens pas coupable de la conduite de mon père. Je ne

vais pas bien ce soir parce que ceux qui m’ont élevé ne se révèlent pas aussi

fiables que je le pensais. Pourquoi m’ont-ils menti sur la personnalité de

mon père ?

J’ai besoin d’être seul et je m’éloigne d’un pas rapide et le souffle court

quand l’hôtesse d’accueil m’interpelle à grands signes : « Monsieur le

Député, j’ai un courrier pour vous. » Elle me tend une enveloppe que je

mets dans ma poche, une requête de plus et m’invite à rejoindre la tribune

car le concert va commencer.

– 4–

   Le ciel est dense et lourd mais on ne peut pas s’empêcher de sourire à la

vie. Le bal à papa avec ses airs de rumba, de paso doble, de cha-cha- cha et

de tango embarquent jeunes et vieux couples au son d’un bandonéon.

Le maire de La Fare exulte : « Ce n’est rien à côté du concert de Ramsès.

Leur musique soigne toutes les cellules du corps, elle met de la joie, de

l’espoir, de la lumière dans le monde et elle guérit du chaos. »

Je suis déconcerté parce que les airs mélancoliques qui accompagnent mes accès de

tristesse me plaisent davantage que la musique festive. Au demeurant le maire qui ne

s’intéresse pas qu’aux loups me fait réfléchir sur une tendance négative que j’ai à

classer facilement les gens parmi les bovidés et les autres. Je dois reconnaître que

l’édile est un hybride, le métal n’est guère poli mais il a de la valeur.

Le guitariste George, Steeve le batteur et Gary le bassiste en bermudas et

casquettes sont au taquet, prêts à mettre le théâtre en effervescence par leur énergie

communicative. Le dieu vivant de l’Egypte ancienne se fait attendre et je me

demande comment les spectateurs peuvent baver devant un Apollon enrubanné.

J’espère que le public n’attendra pas les 70 jours requis pour la momification, qu’on

ne mettra pas des yeux factices à Ramsès et qu’on ne lui enlèvera pas le cerveau !

Dans l’Egypte Ancienne, on ne survivait pas après la mort sans un minimum de

sophistication. Le royaume d’Osiris se mérite. J’en suis là de mes pensées jubilatoires

et vengeresses quand le chanteur fait son entrée et qu’une marée de flashs crépite

alors que la star demande qu’on le prenne en photos. Je dois me rendre à l’évidence,

l’homme qui m’a remplacé dans le cœur de Sophia suscite un bouillonnement

d’émotions, d’enthousiasme et de ferveur.

On le célèbre en criant, en tapant des pieds et en balançant les bras de droite  à gauche. Les écrans géants diffusent les images des musiciens, de la scène et des fans et intercalent le déroulé des paroles dans une atmosphère surréaliste, magique, mystérieuse et mystique de nuit tombante sous une chape de plomb où le vertige d’un face à face fusionnel avec l’artiste détache du quotidien et touche au sacré.

« Grimper sur le colline de Solsbury

Je pouvais voir la lumière de la ville

Le vent soufflait. Le temps était toujours le même

L’aigle volait hors de la nuit.

Mon cœur faisait Boum Boum Boum

Fils il a dit ramasse tes affaires

Je viens te ramener à la maison

Je me suis résigné je garde le silence

Mes amis penseraient que je ne tourne pas rond. »

Le refrain est repris en chœur par le public :

« My heart going Boum Boum Boum

Son, he said Grab your things

I’ve come to take you home. »

Les lumières s’intensifient au milieu du morceau alors que le chanteur entame un solo de guitare claire qui déchaine les applaudissements. Les fans gesticulent et hurlent aux

dernières notes de Solsbury Hill :

« My heart going Boum Boum Boum

Hey I said You can keep my things

They’ve come to take me home. »

L’homme momifié pointe du doigt le public et il lui sourit en alternant des chansons

de Mickael Jackson et de Daniel Ballavoine :

« Je me raccroche à la vie,

Je me saoule avec le bruit

Des corps qui m’entourent

Comme des lianes nouées de tresses.

Tous les cris, les SOS

Partent dans les airs

Dans l’eau laissent une trace

Dont les écumes font la beauté

Pris dans leur vaisseau de verre

Les messages luttent

Mais les vagues les ramènent

En pierres d’étoile sur les rochers… »

Le concert prend fin quand Joe s’avance vers ses admirateurs et les salue en présentant « Sophia sa muse » qui l’a rejoint sur scène. Une main autour de sa taille et l’autre pointant les membres du groupe, il descend vers les spectateurs qui déferlent des gradins pour ressentir sa vitalité et ses émotions.

Des centaines de fans rappellent leur star en battant des mains et en dansant

sans prêter attention aux sirènes cornes de brume, à l’écho des haut-parleurs et aux cloches des églises qui résonnent étrangement dans la vallée.

– 5 –

L’homme gesticule en pointant le mur du barrage qui se fracasse contre les rochers :

Mon père l’avait prédit…Il avait participé il y a cinquante ans à la construction du mur en travers du cours d’eau. Il disait qu’il y avait des malfaçons et que l’on avait économisé le béton pour réduire les coûts. Je l’entends encore dire qu’il aurait fallu faire des opérations de mise à sec pour évaluer les circulations d’eau dans les roches de la zone d’ancrage. L’eau peut être dangereuse car elle exerce une poussée vers le haut alors qu’elle devrait être reportée sur les flancs de la vallée. Le barrage est un colosse de soixante mètres de haut et cinquante millions de mètres cubes d’eau destiné à l’irrigation, l’alimentation en eau des villes et la lutte contre les incendies. Des articles sont parus dans la presse nationale. Ils disaient que l’ouvrage était vieux et mal entretenu, le béton des voûtes s’effritait, il y avait des problèmes avec la bâche de turbine et les conduites. Des scénarios évoquaient des possibles éboulements provoquant une vague d’eau et de boue haute de 40 mètres qui devait sauter le barrage, déferler à 70 km heure dans la vallée, noyer les villages et atteindre la Préfecture une vingtaine d’heures après. La centrale nucléaire pourrait être submergée, coupée d’alimentation électrique… Personne n’a bronché, probablement à cause de la grande renommée du constructeur…Mon père se demandait pourquoi des associations de défense du territoire ne s’étaient pas mobilisées contre la construction…

La part de mystère va bien à l’être humain mais elle va mal aux ouvrages qu’il construit ! commente un poète.

A quoi sert de philosopher quand la catastrophe est là ? Nous allons être engloutis par une onde de submersion. Il y aura une élévation brutale de l’eau à l’aval. Les survivants devront travailler à faire incarcérer les responsables, le maître d’ouvrage, l’ingénieur-conseil, l’entrepreneur…fulmine l’homme.

Il faut courir dans quelle direction pour éviter la vague ? lui demande un père de famille qui caresse la tête de son gamin en pleurs.          

Impossible de répondre…L’eau ira où elle veut, pas là où ces messieurs lui diront d’aller.

Le colonel des pompiers s’est saisi d’un micro et clame inlassablement qu’il  ne faut pas paniquer et de rester groupés.

 – Cet amphithéâtre gallo-romain porte malheur. Pothin, Blandine…combats

de gladiateurs, parades d’animaux, exécutions publiques des condamnés amenés au centre de l’arène… Tout ça c’est malsain…Et si les dieux romains avaient décidé que le sort en est jeté et que nous devons mourir, s’écrie Georges.

– Pourquoi ? demande Sophia

– Parce que nous sommes impuissants. Nous ne savons pas invoquer les pontifes, les augures, les mânes et les lares. Nous ne pouvons pas organiser des

combats de gladiateurs ni des sacrifices d’animaux. Les holocaustes sont

inutiles puisque nous ignorons comment examiner les entrailles des porcs,

des moutons et des taureaux.

Nous pourrions peut-être invoquer les déesses de la fécondité avec des cornes d’abondance ou les dieux gaulois tenant une bourse…Sois sérieux, Georges, nous allons mâchonner des violettes et des gousses de genets pour tromper la faim, nous boirons du café ou de la chicorée additionnés de sciure de bois et de craie fondue en guise de sucre et de lait. Comme l’humain augmenté n’existe pas, nous ne survivrons que deux jours puis nous mourons empoisonnés parce que nous ne savons pas reconnaître les végétaux non toxiques. Il est préférable que cela se passe ainsi car si nous tenions jusqu’à l’hiver, nous nous chaufferions avec de la bouse de vache séchée puis nous pratiquerions l’anthropophagie. Trêve de plaisanteries, tempête Sophia. Pourquoi l’ordre d’évacuation ne vient pas ? Qu’est-ce-qu’ils font à la Préfecture ? Combien de temps on va encore attendre les secours fantômes ? Quelle débâcle dans ce pays où règne l’impéritie ! Aux U.S, on détourne des géocroiseurs qui vont percuter la terre ! Ici ils ne sont pas foutus d’ouvrir des vannes pour que l’eau s’écoule dans une vallée…

– Il y a peut-être une solution pour plaire aux dieux…s’écrie Georges.

– Laquelle ?

– Scander des citations latines…

– Tu te moques, de nous rétorque Sophia sur un ton méprisant.

– Pas du tout. Ecoute puis tu diras ce que tu en penses.

Georges récite avec scansion deux vers des Métamorphoses d’Ovide.

– En quoi ces vers peuvent infléchir les dieux ?

– Tu connais Philémon et Baucis ?

– Mes humanités sont loin.

– Philémon et Baucis sont deux vénérables vieillards qui ont accueilli Mercure et Jupiter dans leur modeste cabane. J’ignore si le premier des dieux olympiens avait le foudre à la main ou s’il ne portait, dans sa nudité divine, qu’une draperie sur l’épaule mais avec Mercure, il a voulu se rapprocher des humains et mieux les connaître. Devant leur refus d’hospitalité, les dieux engloutissent le village sous les eaux. Seule reste debout la cabane de Philémon et Baucis transformée en un temple au toit doré dont les vieillards seront les gardiens. Les dieux exaucent aussi leurs vœux de connaître la mort ensemble en les couvrant de feuillages et en les laissant se dire adieu avant que l’écorce des arbres recouvre leurs bouches.

– Et alors ?

– Il s’en dégage une morale, ceux qui honorent les dieux sont à leur tour

honorés. Aucun d’entre nous ne conteste en cet instant la puissance des

dieux. J’en conclus qu’ils devraient nous sauver comme ils l’ont fait pour

Philémon et Baucis.

– C’est invraisemblable de faire appel à la mansuétude des dieux… Tu crois que Mars avec son casque, sa hampe et son bouclier va nous sauver… Vous blasphémez ! Seul  le Dieu unique nous sortira de là, s’écrie Steeve.

– Encore faut-il qu’il le veuille. Ton dieu ne se manifeste pas pour l’instant…

– Dieu ne viendra que si tu l’appelles avec sincérité et conviction.

– Quand on me demande si je crois en Dieu, je réponds : Dieu, pour quoi

faire ? Appelle-le toi qui a la foi !

– C’est ce que je fais. Ecoutez-moi tous :

Je m’appelle Steeve Brown et je suis pasteur de l’église presbytérienne

d’Atlanta. J’ai été envoyé en mission dans le Dakota où j’ai ouvert une école

pour les enfants Sioux qui connaissent misère et violence dans les réserves.

Je fais des tournées avec le band pour collecter de l’argent pour les élèves. Je

me tourne vers Dieu et je crie vers lui :

Daigne jeter ton regard vers nous Seigneur en particulier sur les innocents.

Viens nous secourir par la grâce de ta Miséricorde…A moins que tu veuilles

montrer au monde des centaines de cadavres recouverts de boue et des

squelettes de bétails gisant au gré des flots. Aie pitié de nous, n’aie pas la tête

aussi dure que la nôtre qui t’a rayé de nos vies. Nous confessons nos fautes et

nous reconnaissons que nous sommes dans l’ignorance. Devrons-nous enfin

te reconnaître quand le soleil s’obscurcira, que la lune ne donnera plus sa

clarté, que les étoiles tomberont du ciel et que des météorites datant de

quatre millions d’années tomberont sur la terre ? Faut-il attendre pour se

convertir le souffle considérable d’un astéroïde qui exterminera tout ce qui

vit sur la terre ? Te verrons-nous alors venir dans les nuées avec grande puissance

et gloire entouré d’anges qui rassembleront les élus ? Malgré la

détresse que nous vivons, nous voulons rester éveillés parce que nous

sommes tous reliés par l’unité de l’espèce et que Tu es peut-être proche.

Nous subissons un grand stress comme Toi à Gethsémani qui a connu

l’angoisse qui a fait éclater les capillaires sanguins sous ta peau. Je crie ma

confiance en toi parce que je suis sûr que ton Amour va nous sauver.

Frères gardons confiance parce qu’au temps de l’épreuve, Jésus nous confie

un trésor l’Espérance et il va nous libérer.

L’appel de Steeve à retrouver le calme intérieur laisse Georges indifférent. Il

livre le colonel au mépris public pour son incurie ce qui génère des

échauffourées entre les sinistrés et les pompiers. Ni sages ni pacifiques, hommes et femmes gaspillent leur énergie en cris, vociférations, insultes et

coups.

Indifférent aux échauffourées, le maire de La Fare renchérit : « Tout le mal

vient de ce qu’on ne laisse pas plus de place aux collectivités. Il aurait fallu

utiliser les ressources locales comme la biomasse, plutôt que de construire

des barrages ! »

Je parviens non sans mal à rétablir le calme parmi les belligérants en me

saisissant d’un micro dans lequel je hurle qu’ils vont rester avec plaies et

bosses, la protection civile et le médecin ayant déjà suffisamment à faire

avec les victimes de vertiges, de pertes de connaissance et d’angoisses face à

la mort. Dans le calme retrouvé, chacun réajuste ses vêtements fripés et

remet en place ses cheveux. Steeve m’arrache le micro et dans l’oppressante

obscurité il continue d’instruire mécréants et agnostiques : « Quand les

branches du figuier deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez

que l’été est proche. De même soyez tendres et compréhensifs les uns avec

les autres et gardez votre cœur ouvert. »

– C’est le moment de chanter, énonce Sophia qui entonne du

Cabrel pour faire diversion :

« Adossé à un chêne liège

Je descendais quelques arpèges

En priant Dieu, Bouddha, que sais-je

Est-ce que tu penses à nous un peu. »

 – He Sophia, sais-tu où est Joe ? Je ne le vois pas, interroge Georges.

– Je ne sais pas.

– Je rentrais mon matériel dans la camionnette et j’ai vu passer le chanteur. Il

tirait une caisse de vins et il se dirigeait vers la tour de la Madone, intervient

le fabricant de glaces qui alimente en eau fraîche les enfants et leurs parents

regroupés sur les gradins.

– J’ai acheté une caisse de Château Angélus, dit Sophia. C’était

pour fêter la fin de la tournée en Europe. Pourquoi Joe est-il parti avec ?

La lumière tremblante des réverbères laisse entrevoir le désarroi sur le visage de

Sophia.

– Ne t’en fais pas ! Il va retrouver le chemin même s’il a avalé un casier de

Château Angélus !

– Ca m’étonnerait ! intervient Gary, le bassiste du band, qui arrive essouflé.

Joe est bourré…

– Qu’est-ce-que tu dis ?

– Il m’a avoué qu’il avait pris sa première cuite à dix ans et qu’il a toujours

picolé.

– Je m’en serais aperçu ! Qu’allais-tu faire là-haut ?

– Des commerçants l’ont vu filer vers la Madone du Mont Rose.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Il a les yeux rivés sur le vol d’un aigle. Il est en pleine crise existentielle.

C’est à croire que Jimi Hendrix lui apparaît pour le descendre en flèche !

Joe tremble et il se flagelle. Il se reproche de faire une musique qui

manque de flammes sans influences de blues et de jazz, seulement de la musique

populaire avec l’amour, la danse, la sexualité. A l’inverse de son père qui puise

ses sources dans la philosophie, joue de la flûte traversière et fait du rock

artistique. Il se plaint de ne pas avoir eu comme Elvis un Colonel Parker, de ne pas mettre les foules en transes et le pire de tout du montant insuffisant de ses cachets !

I’M FED UP WITH HIS STATEMENTS !

– Keep cool Gary ! L’artiste prend du recul par rapport à la situation. Il a

des affinités avec l’exploration des mystères de la vie. Tu dis qu’il suit des

yeux le vol d’un aigle ? Fort bien, l’aigle est le messager du monde des

esprits. Il donne à Joe une vision claire de la situation et de ce que nous

devons faire. Que du positif ! C’est Joe qui va nous sortir de ce guêpier !

Guidé par l’aigle, il va diriger les hommes et les bêtes.

Gary qui déteste la casuistique verbeuse et alambiquée de Sophia clame que

Joe tient des propos incohérents : « C’est pas parce qu’on est

intelligent collectivement qu’on n’est pas stupide tout seul. Joe a désobéi aux

autorités civiles qui ordonnaient d’attendre les ordres. Il est hypocrite et

lâche,  Il aurait mieux fait de rester avec nous pour s’occuper des autres. Il faudra lui faire sa fête si on s’en sort. »

– Comment peux-tu descendre Joe et le traiter de lâche ? Tu sais bien que c’est

un rebelle qui refuse les conventions, fulmine Sophia tremblante de colère.

– Les conventions ?

– Tu en connais beaucoup d’hommes chevaleresques qui donnent leurs vies

pour sauver des femmes entre autres ? Dans le naufrage de l’Estonia, il y a

eu peu de survivants femmes ou enfants. Et que penser du capitaine du

Concordia qui n’a pensé qu’à sauver sa peau ?

– Mon arrière-grand-père est mort dans le naufrage du Titanic en essayant de

secourir des passagers.

– Peut-être mais le mythe du patriarche, protecteur de la famille a vécu. C’est

une imposture parce que les hommes ont laissé tomber le masque de la

virilité protectrice. Joe n’est pas pire que tous ces hommes terrorisés qui se

terrent derrière les troncs d’arbres. Ils se soucient comme d’une guigne de

leurs compagnes et de leurs mômes et ne pensent qu’à leur survie. Ils se

carapateront en laissant leurs familles sur place s’ils le peuvent et on peut les

comprendre dans la panique. Tu ne saisis donc pas que Joe, lui, essaie de

nous sauver. Seule la vision perçante et puissante de l’aigle totem peut nous

conduire à travers la montagne.

C’en est trop pour Steeve qui s’interpose : « Arrêtez donc de vous quereller. Gary, tu veux que Joe finisse noyé par la populace ou quoi ? Tempora si fuerint nubila, solus eris1. Je ne savais pas que tu pouvais abandonner Joe aussi vite alors que tu lui as fait des ronds de jambes pendant des années. »

 – Tu ne m’impressionnes pas avec tes deux mots de latin.

– Si tacuisses, philosophus mansisses2 Bye, bye, ça au moins tu comprends !

Les élus familiers du plateau ont réparti les familles dans les grottes où vivent les

bergers pendant les mois d’été. Seuls les enfants ont reçu des couvertures de survie.

Les hommes et les femmes sans enfants sont allongés sur des lits de mousse qui

pousse sur le bois mort.

Dans l’air étouffant qui ôte toute possibilité de sommeil, bêtes et humains sont agités.

Les pleurs des enfants qui réclament leurs doudous augmentent les tourments des parents désemparés et impuissants à sécher leurs larmes. Ils ajoutent leurs voix à la colère qui monte contre les pompiers, les médecins, les élus et le préfet.

1 Si le ciel se couvre de nuages, tu seras seul.

Si tu n’avais rien dit, tu serais resté philosophe.

– 6 –

Le silence profond qui se fait peu à peu au cœur de la nuit pourrait favoriser

l’endormissement mais l’insomnie m’accompagne de façon cruelle. Sophia hante mes

pensées. J’ai définitivement perdu sa confiance et elle ne reviendra pas vers moi. Je

ne suis à ses yeux qu’un vétilleux et elle a donné son amour à un prophète commandeur qui sait décrypter la farandole aérienne des aigles.

La terreur me gagne parce qu’un gouffre béant va tous nous engloutir hommes,

femmes, enfants et bêtes. Pour tenir tranquilles les affres de l’angoisse, je

contemple la goutte de lait qu’Héra a laissé tomber et je tente de m’immerger dans la

voie lactée et la coupole de ciel que je devine au-dessus de l’obscur massif.

– Comment faire apparaître des petites étoiles dans le noir le plus profond…

Pourquoi l’obscurité est-elle aussi prégnante ? murmurai-je à mi-voix.

– Pour protéger nos songes capables de faire descendre les étoiles dans le ciel.

Vous connaissez ? me répond le poète.

– Non, ai-je répliqué.

– C’est la réponse de la magicienne Circé à Ulysse.

– C’est beau.

– Le temps nocturne de l’entre-deux est improbable…Avez-vous vu les

tableaux de Théodore Rousseau ?

– Quelques-uns.

– Vous avez remarqué que les arbres qu’il a peints sont vivants. Cette nuit, les

frênes, les aulnes, les saules, les peupliers vivent silencieusement. Leurs

feuilles ne bruissent pas, les mousses des sous-bois n’ouvrent pas leurs

spores. Les souches et les roches sont dans une attente inquiète et l’on ne

respire pas l’odeur de l’humus. On n’entend pas le chant très

pur du rossignol, les vocalises des chouettes et des hulottes, le martellement

discontinu des pics verts et les stridulations des grillons. Les insectes et les

amphibiens se taisent, les cerfs et les sangliers feignent l’assoupissement. Les

animaux du petit matin vont vivre la nuit avec les nocturnes. Tous ressentent

le danger et font silence. J’ai travaillé dans la forêt Guyanaise et je me souviens des sons

gutturaux des singes hurleurs dans la canopée. La dimension sonore de la

forêt apaisait le rythme cardiaque et le niveau de stress. Elle me faisait

oublier quelque peu les souffrances des champignons sur la peau…

L’inconséquence des hommes qui construisent des barrages n’a pas de

limites. Ils auraient introduit cent castors, mis de l’eau, des bois morts de

saules et de peupliers à ronger et le tour était joué. Ils auraient eu de

magnifiques barrages colmatés avec de la boue.

– Je ne connais rien aux barrages mais pour ce qui concerne les sangliers, ce

sont des animaux diaboliques qu’il faut détruire., intervient un chasseur.

– Ne craignez pas les sangliers, ils foncent mais ils ne sont pas agressifs.

L’homme est leur principal prédateur et ils le fuient, chuchote le poète.

– On voit que vous n’avez jamais vu leurs défenses pointues et tranchantes…

Je vous conseille de passer votre chemin si vous les entendez frotter leurs

dents les unes contre les autres, c’est qu’il sont en colère…A cet instant, ils

nous ont vus. les compagnies lèvent le groin, les poils se hérissent. Espérons

qu’ils ne vont pas nous faire le même sort qu’à Ulysse ou Adonis…

– Foutez-nous la paix avec vos mensonges. Vous chassez ces animaux sous le

prétexte de stabiliser leur nombre mais vous ne régulez rien du tout,

simplement vous vous faîtes plaisir en les massacrant.

– Vas dire ça, crétin, aux éleveurs qui perdent leur cheptel parce que les sangliers sont

trop nombreux et qu’ils véhiculent la peste porcine… »

C’en est trop ! Je prends ma voix de cérémonie : « Allons Messieurs, le

moment n’est pas à la désunion. Nous sommes tous dans la même galère et

nous n’avons pas d’échappatoire pour l’heure. Cessez de vous quereller,

restons souder… »

L’aurore darde ses rayons d’argent à travers la brume. Où est l’aurore aux doigts de

rose que chantait Homère. Les blocs de granit vont se refermer sur des sépultures et des mausolées. Auréolée de soufre pâle, la masse sombre et immobile qui veut prendre nos vies se laisse deviner dans le petit matin. Le barrage peut à tout instant se casser en son milieu nous faisant prisonniers de tombes en béton.

Un voile noir recouvre la forêt sous un ciel déchiré entre le sombre désespérant et le

bleu pâle qui incite à la confiance. Combien de temps allons-nous tenir avec les

denrées des commerçants ambulants ? Quelques ballots de vivres jetés des avions s’écrasent, éventrés sur le sol.

Des spécialistes affirment que des planètes privées de matière nourricière ne dansent

plus et meurent. Mon imagination me fait concevoir ce scénario pour la terre. Je mets

en cause les habitants qui communiquent avec des lance-flammes dans les yeux et

j’incrimine ce monde dégoûtant où règnent la brutalité, la violence, les mensonges et

les rivalités. Des ingénieurs rusés, épris de gloire à vie et d’argent qui ont

laissé faire des malfaçons dans la construction du barrage ont

fabriqué des euros mais ils n’ont pas su produire les relations horizontales de solidarité qui rendent heureux. Ils dorment à présent sur leurs deux oreilles dans leurs maisons

douillettes pendant que les enfants prisonniers de ce lieu vivent un traumatisme dont

ils ne guériront jamais. Que les foudres du ciel s’abattent sur eux et puisse le destin

qui nous unit dans l’espoir inébranlable de survivre aux lames d’eau éloigner de nous

la terrible menace.

J’ai eu le privilège d’avoir une torche et je vide mes poches. J’ai remarqué qu’après

un deuil, les proches nettoient les lieux. Ils se défont des vêtements et des lunettes du

défunt. J’en ai connu qui organisaient un petit espace pour eux seuls en condamnant les pièces où vivait leur proche, de peur de croiser son ombre et de faire renaître la souffrance de la séparation, Je romps avec ma vie d’hier en déchirant les requêtes d’agriculteurs qui s’enfoncent dans l’humus du sous-bois. Les courriers me paraissent vides de sens au regard de la tragédie que je vis. Je ne sais pas où va ma vie et si elle va bientôt s’éteindre. Je ferme les yeux et je m’imagine emporté par les flots bouillonnants vers un sort inconnu.

La dernière lettre attire mon attention par ses premiers mots écrits en majuscules que je relis plusieurs fois et qui me laissent désemparé. A la lumière vacillante de la torche, je déchiffre :

A TOI QUE J’AI TOUJOURS AIME DEPUIS CINQUANTE ANS ET QUI N’EN A

JAMAIS RIEN SU

Une pression amicale et bienveillante de ta main sur mon épaule te rendit

définitivement aimable à mes yeux. Tu devais avoir seize ou dix-sept ans quand j’ai commencé à t’aimer. Je fus attirée vers toi comme un navire vers le triangle des Bermudes. La vie est quelque chose d’improvisé et j’ai fait un choix instinctif en t’aimant, le cœur plus impliqué que la tête.

Ton corps longiligne, souple et svelte ainsi que ta taille élancée laissaient penser que

tu étais sportif. Adolescent, il se dégageait de ta personne un mélange de sérieux, de

retenue et de compassion, une tristesse calme qui n’excluait pas la sociabilité. Je

t’épiais depuis le bureau de l’hôtel que tenaient mes parents et où tu venais passer les

vacances d’été avec ta famille. Cachée derrière une porte vitrée je t’entendais parler

avec ta bande de copains et copines de vos matchs de tennis et vos compétitions de

bowling.

Plus tard, ta tête ne fut pas en reste puisque les journaux te présentèrent comme le

plus jeune agrégé de civilisation américaine. Quand tu fus élu député, il me fut aisé de

suivre avec admiration ton parcours à travers la presse locale qui annonçait ta

présence aux foires agricoles et aux inaugurations. Je n’en ai manqué aucune. Mon

amour était très pur et t’apercevoir suffisait à me rendre heureuse pendant des jours.

J’ai pu observer que tu inspirais confiance et que l’on t’abordait volontiers. Je vivais

près de toi grâce aux médias qui relataient tes déplacements, tes discours et tes

interventions à l’Assemblée Nationale.

Je connaissais ta nature sensible et je pense que tu as été dévasté par le chagrin au

décès de tes grands-parents. J’ai prié Dieu pour que tu poursuives tes différentes

activités. Par bonheur tu as continué le combat de l’écologie et j’ai lu les nombreux

articles que tu as écrits sur les problèmes de l’agriculture et des communes rurales.

J’ai été surprise et heureuse de te revoir à l’hôtel. Même dans mes rêves les plus fous,

je n’imaginais pas revoir un jour ton visage et ta haute silhouette. Ta présence a

conforté les sentiments que je ressentais depuis toujours.

Peut-être te souviens-tu de Romain bien qu’il était plus âgé que toi. Adulte, il a

continué de venir à Port-des-Barques avec ses parents et je l’ai épousé…Romain

n’avait aucun pied dans la réalité. Nous devions avoir dans les vingt-cinq ans quand

je lui ai demandé ce qu’il ferait s’il était riche : « Je voudrais vendre mon manuscrit

pour un millions de dollars à Martin Scorsèse et j’achèterai un banc à Central

Park. » Il était jeune, il se cherchait, je trouvais des excuses à son oisiveté et je l’ai

épousé. Il dira au moment de notre séparation qu’il m’avait choisie pour mon calme,

ma clarté et mon équilibre ! Exubérant, frivole, père administratif qui négligea notre

fille, il partit vivre à New York et nous ne le revîmes jamais. Je me suis occupée les

mains pour surmonter le désarroi qui m’envahit après son départ. Certes je ne

l’aimais pas mais au temps de notre vie commune, sa présence me réconfortait

surtout quand mes parents sont décédés dans un accident de voiture.

Après ces épreuves, j’ai rêvé ma vie. Le transport amoureux est une grâce qui

vous emporte. Tu m’invitais dans une belle demeure de la Riviera, face à la mer

turquoise. Enlacés, nous contemplions la nuit violette qui venait, les lumières qui

s’allumaient autour du fort et les poussières d’or sur l’île déchiquetée.

Je veux revenir à la réalité et la tristesse me gagne car il me revient de t’apprendre le

secret qui entoure ta naissance. J’étais dans la cuisine quand j’ai entendu ta grand-

mère le confier à ma mère en lui faisant jurer de ne jamais en parler à personne. Elles étaient intimes depuis l’enfance et ma mère a respecté son serment de ne rien dire.

Tu as été trouvé par ton père et d’autres sauveteurs dans les décombres d’un immeuble sous un éboulis qui t’a miraculeusement protégé. Tes parents biologiques sont morts dans un tremblement de terre à Port-au-Prince. Un médecin t’a recueilli et il t’a ramené en France où il t’a confié à ses parents adoptifs. Tu devines que le médecin en question, c’était celui qu’on t’a présenté comme ton père. Ne condamne pas tes grands-parents parce qu’ils ont choisi d’emmener leurs secrets avec eux et qu’ils t’ont caché tes origines. Ils t’aimaient profondément et ils ont fait un modus vivendi pour que tu vives comme

tous les autres enfants, avec des références familiales. Ils pensaient que les coups de

pouce suffisaient à changer les choses, que les petits émois et les bonheurs que tu

vivais avec eux t’aideraient à affronter les sacrés moments de la vie qui font souffrir.

Ils ne t’ont rien dit parce qu’ils rêvaient pour toi d’une brillante carrière politique

que rien ne devait ternir. Comment les citoyens auraient-ils pu faire confiance à un

enfant trouvé ? Le secret était le garant de ta future réussite. Cette révélation

te bouleverse bien entendu. Je sais qu’elle sera la cause d’idées noires et

d’intranquillités. Je voudrais être la bouée à laquelle tu te raccrocheras dans les

moments de tourments.

J’ai su par une indiscrétion que tu divorçais. J’ai un trésor d’amour dont je ne

peux pas me défaire. La compagne de tes jours ne peut être que moi car nous

avons été faits l’un pour l’autre et que nous devons vivre ensemble la beauté des

choses. Je ne crains pas de te faire cette déclaration car tu es une personne

bienveillante qui ne pensera pas que je vais me jeter dans le fleuve si tu ne réponds

pas à mon amour.

Si le destin décidait que nous ne nous retrouverons pas, mon chemin est tracé. La foi

m’a toujours fait du bien et je ne compte pas m’en priver. J’ai fait des stages chez les

Clarisses et la Mère supérieure dont l’air inquisiteur sait percer une âme m’a proposé

de revenir dans quelques mois. Je laisserai l’hôtel à ma fille qui a l’âge et les capacités

nécessaires pour le diriger et je rejoindrai cette communauté. C’est là que mon cœur

veut me mener pour vivre une vie commune dans la prière et l’obéissance.

Je pense pouvoir satisfaire mes besoins de dévouement, d’immanence et de transcendance dans la vie religieuse. Tous les êtres humains portent en eux quelque chose de déchiré et de blessé. Les souffrances de la vie se logent dans notre cœur solitaire mais Jésus est là, le Jésus des petits, de ceux qui n’ont rien, le Pasteur des brebis perdues. Je lui ferai confiance pour mettre de l’ordre dans ma vie selon l’expression de Thomas d’Aquin. Qui sait, peut-être un  jour prononcerai-je des vœux religieux…

J’aurais voulu mener ma vie avec toi plutôt qu’en attendre une autre pour posséder le bonheur. Je suis maintenant à la croisée des chemins et si pour une raison qui te serait propre et que je respecterais tu ne répondais pas à mon amour, saches qu’il ne se passerait pas un jour sans que je demande à Dieu de te protéger.

Comment pourrais-je trouver le sommeil après la lecture de la lettre d’Emilie ? Accablé par le poids du secret de mes origines, je m’éloigne des corps allongés, ceux qui  cherchent le sommeil dans des postures crispées et ceux qui se sont abandonnés aux ronflements. A croire que ces derniers sont des purs esprits à la conscience

immaculée. J’ai besoin de remuer mes membres mais je dois me tenir au mur parce que

je perds l’équilibre. J’ai du mal à discerner les troncs d’arbres et les véhicules au loin.

Des fourmillements et des crampes gênantes et douloureuses paralysent mes bras. Pourquoi suis-je tellement fatigué ? S’agit-il d’une poussée de sclérose en

plaques imprévisible ? Le professeur m’a dit que ces symptômes peuvent disparaître

en quelques jours, de manière spontanée. Dérouté par la catastrophe que nous vivons

aujourd’hui, j’ai oublié de prendre les corticoïdes. Le poète qui est mon voisin de bivouac m’a tendu un gobelet d’eau. Bien que je sois un homme pudique et discret, je me surprends à lui parler de ma maladie et des douleurs que je ressens. Il m’écoute attentivement et me conseille de faire l’inventaire de ce qui me sera désormais indispensable à présent que je suis souffrant.

Quand, ivre de fatigue, je tombe enfin dans un sommeil profond, des animaux

décharnés, affamés et des humains dépenaillés ondoient dans un trou noir. Ils

parviennent à se réfugier dans une forêt repère de brigands et d’elfes où retentissent le

hurlement d’un homme dans le silence de la nuit et la voix d’une secouriste qui tente

de rassurer le berger ensanglanté :

– Calmez-vous Monsieur ! On va vous soigner ! Vous avez été attaqué par des

chauve-souris ! De nombreuses espèces des plaines se sont installées dans la

montagne pour survivre au climat de la région qui se rapproche de celui de

l’Andalousie. Dans cette forêt, on trouve des saules, des bouleaux et

une mosaïque de milieux qui leur plaisent. Elles savent repérer les zones

du corps riches en vaisseaux sanguins. Elles meurent d’inanition si elles sont

privées de sang pendant soixante heures…

– J’ai voulu défendre mes brebis sur lesquelles elles ont foncé en grognant et

en battant des ailes. Elles se sont retournées contre moi puis elles se sont

accroupies et elles ont sauté verticalement en se projetant en l’air.

– Elles peuvent faire peur effectivement par leur taille, celle d’un enfant de dix

ans, leur envergure d’un mètre cinquante et leurs dents et griffes acérées.

Elles se nourrissent surtout de sang d’oiseaux et s’attaquent plus rarement

au bétail. Elles abritent sur leur pelage et leur peau toutes sortes de parasites

hématophages, des acariens, des tiques, des mouches et des vers.

– Elles ont des gros yeux brillants, des oreilles triangulaires, des museaux de

bouledogues, des pattes velues et elles sautillent comme des lutins…

– Il se peut que ce soient des chauves-souris vampires. Il y en a peut-être un

millier dans les arbres creux du sous-bois et dans les anfractuosités des

roches. Leurs excréments créent une bio corrosion qui fait doubler de

volume les cavités. Elles se servent des ondes comme d’un radar pour

chasser en fin d’après-midi. Elles nous ont localisés au seul bruit de notre

respiration et la colonie chasse en cette période pour prendre des réserves

avant les cinq mois d’hibernation. Dîtes donc, elles se sont régalées sur votre

crâne et vos oreilles en prélevant des morceaux de peaux. Vous êtes bien

entaillé aussi sur les mains et le dos. Nous allons vous soigner dans le

fourgon et vous faire le vaccin antirabique. Vous resterez sous surveillance

parce que les plaies peuvent saigner pendant plusieurs heures. Pour les

brebis blessées, je vais voir avec mes hommes ce qu’on peut faire.

Joe présent dans mon rêve exprime son angoisse avec véhémence :

« Combien de temps allons-nous rester ici à attendre la mort ? Chez les

Mayas, les chauves-souris conduisent les mourants vers les entrailles de la

terre ! »

Sophia renchérit : « Ne comptez pas sur moi pour célébrer la fête des Voisins

avec les grands parapluies noirs ni avec Dracula ! Je vous conseille de trouver le moyen de nous évacuer sinon j’envoie un SMS à un excellent ami journaliste à Washington pour dénoncer votre gestion déplorable de la catastrophe. »

Le préfet a convoqué une cellule de crise. Les ordres sont formels : Hommes et bêtes doivent rester hic et nunc. Toutes les routes sont submergées ou coupées par les éboulis. Vous n’avez aucune chance de regagner la plaine alors calmez-vous et faîtes ce qu’on vous dit !

– Pour nous sortir de cette situation, il nous faut quelqu’un sous LSD pas un

mollusque sous Lexomyl comme vous ! Et ça se dit responsable…

grommèle Sophia.

Je prends vivement le bras du colonel que j’entraîne à l’écart afin qu’il

n’invective pas Sophia. Je suis bien placé pour savoir combien elle peut être

exaspérante parfois quand elle ne veut pas lâcher prise. Une véritable sangsue !

– Son mec doit pas rigoler tous les jours avec cette virago ! Cette décérébrée

devrait savoir que le réel, ça cogne ! s’esclaffe le soldat du feu.

De vigoureuses tapes sur mes épaules mettent fin à ma somnolence. Le Colonel parle

d’une voix précipitée :

– Nous venons de recevoir l’ordre d’organiser l’évacuation. L’eau est montée à soixante mètres au-dessus de la crête du barrage pulvérisant le chemin de ronde et la cabine de contrôle. La masse d’eau est tombée à un kilomètre en aval dans le lit d’un petit ruisseau où il a fait un cratère de trente mètres de profondeur, arrachant la terre et les arbres. On ne connaît pas l’état des appuis rocheux ni de l’essentiel du barrage-voûte. Nous ignorons s’il y a eu renversement ou glissement d’un ou plusieurs plots. L’ingénieur qui a fait les plans est injoignable. Des spécialistes pensent qu’il faudrait évacuer la moitié de la capacité du barrage en ouvrant les vannes plates côté Nord essentiellement agricole mais les voltigeurs ont constaté qu’elles sont dans un état avancé de rouille ce qui rend impossible leur ouverture par glissement. La rupture qui va se produire entraînera plusieurs vagues successives de sept mètres de haut…Pour l’instant nous avons été miraculeusement épargnés mais nous devons partir le plus vite possible.

– Comment allons-nous quitter le Mont Rose ?

– Par un ancien chemin ânier bordé de murs de pierres sèches du côté des

carrières. Les propriétaires de l’asinerie sont d’accord pour que leurs

cinquante ânes servent d’éclaireurs et portent les enfants.

– Vous parlez du chemin de la grotte qui pleure ? interroge le maire de La

Fare.

– Oui.

– Je veux bien croire que les ânes sont d’excellents pilotes et qu’ils savent où

ils vont mais est-ce que ce plan est bétonné ? Il y a 200 personnes et autant

de bêtes à faire passer par ce chemin qui peut aboutir à une impasse.

– C’est un risque à courir. Les anciens ne sont plus là pour en parler. De toutes

façons, nous n’avons pas d’autre alternative.

– Vous rigolez, on est mal barré si on s’engage sur un chemin qui a un nom

comme ça. Quelle idée de faire appel à des baudets pour nous convoyer.

Quelle poisse ! marmonne Georges.

Le propriétaire de l’asinerie n’apprécie pas le ton railleur du guitariste. Ses

ânes sont comme ses enfants et il use du patois pour les défendre : « O.K

cow-boy, tu viens de ton corral et tu connais pas mes baudets, baignassou…

Regarde les là-bas Asteur… Membres puissants, croupes larges pour porter

les drôles. Des champions pour le bât et l’attelage…Les baudets, c’est ta seule

chance mon gars primo de sauver ta peau et deuxio d’être moins con…En

attendant tu vas attendre qu’ils soient prêts. Ca t’apprendra l’humilité

parce que tu devras les flatter et les mettre en confiance pendant le voyage. »

Le fracas étourdissant des tonnes d’eau qui se déversent sur le versant abrupt du

Mont Rose me pétrifie davantage que la migraine et les douleurs que je ressens. Des cris et des pleurs s’élèvent autour de moi tant il est aisé d’imaginer ce qui se passe tout près de nous, les roches qui s’entassent, emportées par les flots en furie de la vague géante et se figent dans les arbres qui ploient et se cassent en gémissant.

– Ne perdons pas de temps, il faut faire vite, hurle au micro le responsable des secours :

« Rassemblement des familles dans la clairière. Les enfants monteront sur

les ânes, les parents se relaieront pour tenir la longe des bêtes. L’asinier

donnera les consignes pour mener les ânes. Il faudra les respecter à la lettre.

Hommes et femmes sans enfants fermeront la colonne. Tous doivent se

séparer des objets inutiles. Nous ne savons pas si le chemin est praticable et

il ne faut pas être chargé inutilement. Parents, ne paniquez pas et

dirigez-vous calmement vers l’asinier et ses bêtes. »

La légèreté de ma voix m’est inconnue quand je déclare au cénacle des élus

et responsables : « Je fermerai la colonne pour veiller sur la sécurité de tous,

hommes et bêtes. »

On se méprendra peut-être sur ce qui me motive. Quelques-uns de mes

concitoyens diront que j’ai agi dans un souci d’électoralisme mais nul ne

connaîtra la vérité. Ma décision est liée au soulagement de la douleur que je devais à la privation de l’amour d’une mère. J’ai découvert fortuitement grâce à une

femme qui m’avoue son amour l’origine de mon mal être. Comme tout être

humain j’ai été un enfant qui a vécu la séparation de la cellule protectrice

lors de ma naissance, aggravée pour moi par l’absence de la mère

affectueuse, joyeuse, encourageante et consolatrice. D’aucuns se plaignent

d’avoir une mère dévoratrice ou culpabilisante, parfois même désinvolte.

Certains cherchent désespérément chez la leur des manifestations

d’affection telles qu’ils se les représentent et non celles qui appartiennent en

propre à leurs mères. Toutefois nul être humain ne peut affirmer que sa

mère n’a pas été aimante comme elle a pu et avec les moyens qui étaient les

siens. Marceline Desbordes-Valmore qui avait perdu sa mère très jeune

écrivait :

« Elle a passé ! Depuis mon sort tremble toujours

Et je n’ai plus de mère où s’attachent mes jours. »

Avoir été exclu de cet amalgame protecteur si particulier m’a plongé dans un

océan de mélancolie. L’être désarmé, sensible et rêveur, rongé par une

souffrance inconnue vient d’identifier son mal et les portraits de femmes que

je veux peindre à l’avenir distilleront l’image de la mère apaisante. Bonheur

de la révélation qui m’est faite, qui va me pacifier et me réconcilier avec moi-même et peut-être aussi avec mes proches. En se dissipant peu à peu, le mal laissera émerger l’empathie dont Sophia pense que je suis dénué.

Pourquoi cette révélation vient-elle à moi à un moment aussi critique de ma vie ? Je

l’ignore. J’ai replié avec soin la lettre d’Emilie tellement poignante de sincérité et je ne peux m’empêcher d’en explorer les contours dans ma poche. Sa présence atténue quelque peu les battements de mon cœur oppressé par l’incertitude sur la durée qui me reste à vivre et qui cogne à grands coups dans ma poitrine.

Une force lumineuse et protectrice m’enveloppe toutefois tandis que je

rejoins la clairière où sont regroupés animaux et humains apeurés.

7 –

   Le vrombissement des moteurs des hélicoptères et le bourdonnement des pales des drones rythment le lent exode de la ville nomade.

Sur la crête apocalyptique les parents taisent leurs tremblements intérieurs, marchent

devant les ânes et tiennent fermement la longe. Les plus aguerris racontent

des histoires où de doux ânes travailleurs et amicaux s’attachent à leurs

compagnons de route et les ramènent à la maison. Le poète conte qu’un petit âne aux longues oreilles s’était blessé en tombant dans une combe. Il s’est contenté de peu, mangeant des herbes dures et des branches d’arbres. Il a su trouver les plantes qui l’ont guéri et son maître a fait une grande fête quand il est revenu à la ferme quelques semaines plus tard.

Les ânes qui sont de grands sensibles perçoivent l’irritabilité des

hommes et des femmes en fuite. Intuitifs, ils les ont scannés et constatant

leur désarroi et leur tristesse, leur ont offert docilité et amitié comme le font

les chiens qui lèchent la main des maîtres qui ont un coup de blues.

Conscients de la lourde responsabilité de porter des enfants inquiets, les ânes

trottinent d’un pas sûr et régulier après avoir évalué les risques. Ils ne

réclament pas d’étrillage, de brossage et de nettoyage des sabots. L’un d’eux

mû par la peur fera quelques foulées de petit trot puis s’arrêtera pour

réfléchir. Il rejoindra vite ses compagnons sur le sentier faisant rire aux

éclats les gamins qu’ils portent. Même le passage à gué d’un cours d’eau d’une

dizaine de mètres de large ne posera pas de problèmes au plus craintif des

équidés. L’asinier exigera cependant une pause de trente minutes toutes les deux heures pour libérer ses bêtes du poids des enfants, les panser, leur donner à boire et

les faire brouter.

La longue colonne s’est élancée il y a trois heures dans un chaos granitique au milieu

de paysages desséchés et non reliés au réel. L’herbe tendre a disparu car les derniers étés furent caniculaires. Les sols ne produisent plus et de nombreuses fermes sont abandonnées par leurs habitants partis à la ville. Les rustiques animaux du convoi rechignent à manger l’herbe rousse et flétrie de ces steppes désolées et caillouteuses où les vautours cherchent pitance. Les bois de hêtres pelés, sans joie et sans fraîcheur ont souffert du réchauffement climatique et les chênes chétifs tombent en poussières. Un âne qui n’a pas charge de gamins a trotté vers la butte, s’est roulé dans le sable rouge et le kaolin des carrières de lithium d’où il est prévu d’extraire dans cinq ans des milliers de tonnes d’or blanc pour équiper les batteries des voitures électriques.

Je me plais à rêver qu’assis à mon bureau, je vérifie si l’exploitant a obtenu le label de mine responsable avec extraction, concassage et stockage des déchets en sous-sol pour limiter les poussières, s’il utilise des engins de chantiers émettant peu de gaz à effet de serre, s’il recycle les grandes quantités d’eau utilisées et s’il informe les agences de l’eau des possibles remontées d’eau chargées de métaux lourds susceptibles de se retrouver dans les circuits hydrauliques. Les études ont elles pris en compte micro séismes, instabilité des terrains, pollutions… ?

L’asinier a mis fin au braiment rauque et vigoureux de ses animaux d’une voix ferme et le périple reprend au travers d’un cimetière d’écureuils qui, faute de troncs tant montés et descendus, se sont éteints au seuil des champs ou des maisons désertées.

« Les humains ont volé leurs vies à ces joyeux lutins des bois au pelage

foncé en faisant mourir les arbres qu’ils franchissaient si allègrement » murmure le

poète venu me rejoindre en bout de colonne. D’une voix amère, il décrit le paradis qui

régnait jadis sur ce versant du Mont Rose : « Je ne vous décrirai pas les lieux

idéalisés de la poésie latine qui représentent la douceur et l’harmonie des paysages.

Non je vous parlerai du temps où des centaines d’agriculteurs cultivaient du seigle,

des céréales, du grand et du petit épeautre sur cette terre qui ne demandait pas

d’arrosage, sept mètres de limon avec en-dessous de l’argile. Ils se convertirent peu à peu au machinisme et à la chimie et ils ne reconnurent bientôt plus leur plateau.

Quand les terres montrèrent des signes de fragilité, ils se mobilisèrent contre Monsanto, Bayer et les complexes agro-industriels-capitalistes et financiers mais il était trop tard. La terre érodée, oxydée et sans humus se refusa un jour à produire. La chaleur extrême et les canicules desséchèrent définitivement les plantes qui devinrent immangeables pour les chenilles et l’on ne vit plus voleter de papillons. Les campagnols, furets, lapins et renards disparurent. Les insectes qui faisaient un énorme travail de pollinisation moururent et il n’y eut plus de fruits. On n’entendit plus le chœur matinal des tourterelles et des merles tandis que s’installait le silence dans les champs et les bois. On ne vit plus voler le milan royal et le busard cendré. Les camaïeux de vert et de gris disparurent ainsi que la verveine, les gentianes et les orchidées. Les buissons se couvrirent d’épines, les ruisseaux devinrent brûlants et s’asséchèrent désenchantant les rivières qu’ils alimentaient. Les petits paysans qui avaient été gentiment écrasés, à qui on avait fait croire qu’il y avait un monde entre eux et d’autres plus riches découvrirent

que tous les agriculteurs étaient ruinés et ne pouvaient plus nourrir ni abreuver leurs

cheptels. Partout on abattit les bêtes pour survivre jusqu’aux jours où les paysans quittèrent le plateau. »

Un gamin aux grands yeux noirs, juché sur un anon, demande à son père : « Ils sont morts, dis papa, est-ce qu’ils sont morts ? »

– Non, ils sont partis vivre sur Mars, assure le père.

– Est-ce qu’ils sont bien arrivés, dis papa ?

– Risque pas, s’insurge le poète agacé. Ca fait cinquante ans qu’on ne dépasse

pas la lune !

Le gosse fait la moue mais le père fait naître un sourire en désignant une

boule de poils roux, un renard survivant qui s’enfuit à travers la tourbe.

– Tu vois mon fils, il y a encore des renards…

– Oui mais il n’y a pas d’écureuils parce qu’ils n’ont plus les arbres pour

jouer.

– T’en fais pas, fils. Les arbres couchés apportent beaucoup de nourriture à la

terre et il va y avoir des légumes. On replantera des arbres et les écureuils

reviendront.

– Pourquoi faîtes-vous croire à votre gamin qu’il vit dans un monde de

bisounours ?

– Je parie que vous n’avez pas de gosses. C’est préférable parce que vous en

auriez fait un mal aimé. Je préfère dire au mien que je suis de bonne

humeur quand je vois les petites mains et la bouille sympathique d’un écureuil.

– Hum, quand il y en a ! maugrée le poète.

– Emerveillez-vous donc de la nature qui reste ! Les rapaces sont encore là, les

saumons parcourent toujours les eaux des rivières.

– Ce ne sera pas toujours le cas…Il en sera pour eux comme des dinosaures.

Il faut que tu saches, gamin, que des dinosaures sont passés ici il y a cent quarante millions d’années. Ils mesuraient trente-cinq mètres de haut, pesaient cinquante tonnes et leurs pattes faisaient six mètres de long…

– Comment tu sais qu’ils sont passés là ?

– Parce qu’il y a du caca fossilisé.

– Vous voyez que vous savez parler aux enfants, ironise le père qui se tait bien

vite quand il entend les hurlements de son gamin dont la joue a fait

connaissance avec une abeille rescapée de l’écocide : « Il n’avait jamais vu d’abeilles ! », avoue-t-il penaud.

Pour consoler son fils, il désigne un rocher : « Regarde le rocher des petites

fées. Les fadettes dansent la nuit et ne sont pas sages. »

– Pourquoi ?

– Parce qu’elles sont taquines et pleines de malices. Tiens bien ta peluche.

Elles pourraient te la prendre…

La voix puissante de Steeve s’élève dans le silence : « Sur cette terre,

retenons notre parole, cheminons à l’intérieur de nous-mêmes, convertissons-nous et recentrons-nous sur le chemin qui nous mènera vers le Salut. Nous ne foulons pas la

terre vierge et riche des premiers temps où jaillissait l’eau pure mais nous

pouvons faire couler en nous l’Amour infini de Dieu. Vivons ces souffrances dans

l’immanence afin de nous approcher du Christ qui a connu comme nous la fatigue, la peur, la faim et la soif. Demandons-Lui de l’aide car il est venu soulager la douleur de chacun. » Avec des mots plein de confiance et de liberté musclée, Steeve Lui demande de se manifester pour sauver le convoi.

Sophia et les trois membres du groupe musical cheminent à mes côtés.

– Pourquoi m’as-tu abandonnée ? lance Sophia à Joe.

– J’avais besoin de voir la chapelle juchée sur son promontoire. Sais-tu

Sophia qu’elle a été construite selon le plan carré des églises byzantines et

que le Christ pantocrator trône dans le chœur.

– Le Christ pantocrator ?

– Il bénit le monde de sa main droite et il présente les évangiles avec l’autre

main. L’autel est Art déco avec trois paons en mosaïque faite de tesselles

d’or. Vraiment tu aurais dû venir avec moi parce que tu as raté quelque

chose…

– Quelle mauvaise foi. Tu es parti à toutes jambes…

– Jamais de la vie. Je pensais à vous tous et je demandais à Dieu de nous sortir

de là.

– De te sortir de là… Tu n’en avais rien à faire de moi et du groupe…

– Il fallait faire quelque chose. Je n’ai pas réfléchi et j’ai obéi à mon intuition

en allant dans la chapelle.

– Tu étais suffisamment lucide pour ne pas oublier ton portable et la caisse de bonnes bouteilles.

– Je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité. J’ai essayé de sauver des gens qui ne bougeaient pas.

– Tu es exaspérant quand tu nies ta responsabilité. Tu devais penser au groupe

et à ce que tu pouvais faire pour lui. En haut du clocher, tu avais une chance

de t’en sortir. Sur le plateau, nous n’en avions aucune. Tu es d’une

impudence et je m’en veux d’avoir cru en ton aigle sauveur ! Tu as abusé de

ma crédulité et je me suis ridiculisée en te défendant parce que personne ne

croyait à tes histoires. La vérité est que tu t’es sauvé comme un rat et je me

demande comment tu peux encore te regarder dans une glace après ta

dérobade.

– Ce n’est pas moi qui me suis sauvé comme un rat. J’ai scruté le ciel pendant

plusieurs heures mais l’aigle nous a abandonnés.

Allons Darling, sois cool ! On donnera des concerts au profit d’associations

caritatives. Toi Steeve, tu récupèreras de l’argent pour les enfants Sioux et

toi, Sophia, tu auras ton collier de perles…

– Tu plaisantes, intervient Steeve sur un ton réprobateur en redressant son

corps longiligne.

– Pas du tout. Il nous faudra décompresser si on s’en sort et rien de tel que la

musique pour nous changer les idées.

– Je ne remonterai jamais sur scène avec toi parce que tu refuses de voir la

vérité et d’admettre ta culpabilité. Ta conduite ne fut pas glorieuse, c’est le

moins que l’on puisse dire. Mets-toi bien dans le crâne que tu as creusé un

gouffre entre nous. Georges et Gary veulent quitter le band.

– Vous voulez dire que le groupe n’existe plus ? s’inquiète Sophia.

– Tout à fait. Un groupe se doit d’être en fraternité, mieux en gémellité quoi

qu’il arrive. Personne n’est dupe que Joe ne croit plus en la formation. Il est

temps pour nous de passer à autre chose.

– Va te faire foutre avec tes baguettes. Tu n’as pas le feu sacré, hurle Joe avec

rage. On tombe dans le sommeil quand on t’écoute.

– Le moment est mal choisi pour faire des projets, vous ne croyez pas ? On

reparlera de tout ça quand on sera sains et saufs. Joe, tu es en pleine

déprime. Ressaisis-toi, le chemin est escarpé et il te faut de l’énergie pour

continuer, clame Georges.

– Tu es un lâche et tu auras ton salaire conclut Steeve exaspéré.

– Tu es trop intransigeant Steeve et ça ne me plait pas. C’est pas la

bienveillance qui t’étouffe, mon vieux…

Les paquets de chips, les barquettes de salades et les ballots de malabars

pour les plus jeunes jetés depuis les hélicoptères qui survolent la colonne mettent fin aux échanges verbaux corrosifs. La caravane avance depuis des heures et la faim se fait sentir. Le colonel des pompiers ordonne qu’une brève pause ait lieu à l’abri dans une grande maison désertée dont la porte est béante. Des gouttes de sueur coulent sur les visages marqués par la peur et pour remonter le moral des réfugiés, le responsable originaire du Valais propose d’ouvrir les bouteilles d’abricotine lancées à sa demande par les avions-cargo militaires avec le matériel de survie. Un homme au visage rubicond lance des boutades qui font floc : « C’est pas ici qu’on fera passer le Tour de France… »

– Si cet andouille pouvait se taire avec ses balourdises…confie le poète.

Dans la soirée, le chemin caillouteux qui descend vers La Fare se rétrécit. Ce n’est pas une voie qui a avalé du béton et du pétrole comme les routes construites ces derniers siècles. La voie romaine, droite, en terre et cailloux qui partait de Lyon vers l’Océan vit passer il y a deux mille ans légionnaires et charriots de plusieurs tonnes et se déroule à travers champs, taillis et collines. Encombrée de vestiges, de blocs de granit qui constituaient les mausolées et les sanctuaires communs aux cultes des Celtes et des Romains, cernée de murs de pierres qui arasent sur le sol où s’élevaient les réserves d’eau, les thermes et les foyers qui les alimentaient, la voie donne à entendre le clapotis de l’eau et le ronflement des fours : « Imaginez le brouhaha des curistes en tuniques qui venaient se baigner dans les piscines d’eau chaude, se faire racler la peau, masser avec de l’huile et se parfumer sous le regard d’une Vénus nue, à la taille fine, aux larges hanches et à la poitrine menue où retombent des mèches de cheveux. » souffle le poète que l’angoisse de l’eau qui va déferler et tout engloutir a saisi à la gorge et qui fait appel à son imagination pour se libérer des affres de la peur : « Les scientifiques ont constaté depuis trente ans que les habitants de la planète terre ont déclenché la sixième extinction massive, soixante-cinq millions d’années après que la cinquième eut effacé les dinosaures de sa surface. Ni les habitants ni les dirigeants n’ont écouté leurs mises en garde. Le barrage détruit, la décrue sera lente, les populations seront impactées par la montée des eaux, la destruction des maisons et des réseaux d’eau potable, la libération des polluants, la diminution de l’oxygène de l’eau et la mortalité piscicole. Je rêve d’un monde nouveau qui renaîtra, fleuri, où les citadins se reposeront dans des parcs emplis d’oiseaux, de papillons, d’insectes et cultiveront des jardins partagés sans jeter l’opprobre sur les nuages d’éphémères qui vibrent au-dessus des rigoles d’eau. Je rêve de fermes bio sur le Mont Rose où les abeilles polliniseront les cultures protégées par des milliers de coccinelles. J’imagine des exploitants prenant soin du sol, utilisant le moins possible de pesticides et indifférents aux injonctions de croissance et de rendements optimaux. »

Les hauts parleurs interrompent les rêves utopiques du poète en diffusant les ordres du Préfet qui sont de ne pas faire de haltes nocturnes malgré la fatigue des réfugiés,

la traque des moustiques et des mouches, rares insectes qui semblent

prospérer avec la chaleur. Les humains avancent avec difficulté sous les

projecteurs des hélicoptères d’autant plus que les coups de vents s’enflent et

deviennent de puissantes bourrasques. Tous peinent à garder les yeux

ouverts. Agacés, les ânes deviennent nerveux et activent le pas. L’asinier

passe d’équipage en équipage et maitrise l’entrain des animaux en faisant

tourner la longe dans l’air devant les museaux.

Le présent montre tant d’exigences qu’il dissipe la pression et le souci du

futur. Enfermé dans mon âme, abattu par la fatigue, je chemine au tintement monotone des petits cailloux, ce kilomètre pour ceux qui ont pris soin de moi, cet autre

pour Sophia que je n’ai pas su aimer, cet autre et cet autre encore pour

regretter mon repli sur moi-même, mon égocentrisme et mes travers. Le petit

groupe de prières formé par Steeve alterne prières, incantations, chapelets et rosaires, mêlés aux paroles de Saint Augustin : « Mieux vaut suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme ! »

Le mauvais chemin fut mon enfermement dans une cellule morale qui a pu me conduire

à la maladie, à l’indifférence aux besoins de celle que j’avais choisie et qui,

lasse d’affronter mes démons et mes choix autoritaires, m’a quitté. Mes

jambes et mes pieds lourds de fatigue, en fuite devant la Parque, couverts de

la suie de la sécheresse climatique, mon corps torturé par la maladie, mon

cœur blessé par l’amour disparu, mon esprit envahi du désarroi de ne pas

avoir été fidèle à mes engagements conjugaux ont besoin d’être lavés, pansés

et relevés. C’est en ce lieu où je constate ma propre vulnérabilité et le sombre

futur du monde poubelle qui m’entoure qu’il me faut trouver l’élan d’une

régénération personnelle. L’agnostique que je suis écoute distraitement le

Pasteur Steeve rabâcher les psaumes « laissant entrevoir le chemin cahotant d’une guérison que peut accorder Celui qui dispense ses miséricordes à ceux qui lui confient leurs espoirs. »

Si mon esprit reste pragmatique devant l’implacable menace, il ne peut s’empêcher d’entrevoir l’espérance de la survie et au-delà une pratique répandue de la religion de salut terrestre, selon l’expression de Sophia. Ma petite notoriété pourrait me faciliter l’accès des établissements scolaires pour faire prendre conscience aux jeunes générations des énormes destructions causées par le travail humain de leurs prédécesseurs. Il appartient à tous ceux qui croient que la survie des habitants et des créatures de cette terre dépend de la nature, de se mobiliser contre sa domestication, de la restaurer dans ses droits et de labeurer pour sauvegarder les espèces végétales et animales. Si la Providence me maintient en vie, j’oeuvrerais dans cette circonscription pour encourager les agriculteurs à s’adapter au changement climatique en restaurant les cultures anciennes moins opulentes certes mais peu exigeantes en irrigation. Il faudra aussi motiver les jeunes à acheter des terres pour devenir exploitant. En bref il convient de redonner du sens au métier de paysan.

Je m’informerais pour aider les décideurs à faire le meilleur choix de construction des

barrages. Pourquoi ne pas laisser faire les castors particulièrement doués pour les aménagements hydrauliques ? Architectes des cours d’eau, ils favoriseraient les conditions de vie dans les vallées en remplissant les nappes phréatiques, en hydratant les sols et en réduisant les inondations en aval. En régénérant les rivières, ils amélioreraient les milieux naturels.

Qu’en sera-t-il des futures submersions marines sur la côte ? Le niveau de l’océan augmente et des brèches apparaissent dans les digues. Agriculteurs et ostréiculteurs voudront-ils résister au retour de la mer dans les polders ou bien accepteront-ils de s’adapter au nouveau trait de côte ? J’aimerais tant participer à ces débats !

8 –

   Pour les rescapés du Mont Rose, le parcours salutaire dura une quinzaine

d’heures. Il n’aurait pu être qu’un chemin d’espoir de retrouver la vie d’avant, celle dont les multiples tâches emplissent les journées et font délaisser toute réflexion sur l’avenir. En réalité, l’Odyssée du Salut selon l’expression des

médias fut pour les humains venus passer un après-midi festif sur le Mont

Rose un tableau énigmatique et sombre de leur futur. La plupart des réfugiés ne vécurent plus d’illusions ni de dénis et prirent conscience de la tempête écologique qui s’annonce.

Les rapports des experts justifièrent les choix de construction du barrage : « Excellente tenue des barrages-voûtes où la plus grande partie de la poussée de l’eau se transmet sur les rives solides. Ces barrages ont fait leurs preuves dans le monde entier et dans le temps, l’effet d’arc était déjà appliqué par les Romains et au XIIIème siècle en Iran. La compétence des fondations en roche calcaire ne peut être remise en cause ainsi que les  excellentes conditions géologiques au point de vue de l’étanchéité et la bonne charge statique supportée par le barrage. » Les auteurs assurèrent que l’ouvrage régulièrement surveillé par son exploitant avait bénéficié d’un dispositif complet de vérifications avec  repères topométriques, mesures de fuites et auscultation de la fondation par piézomètres.

Le responsable des travaux fut le seul à faire état de la formation possible d’ettringite dans le ciment pouvant mener à une fissuration du béton au cours du temps : « Les causes du phénomène de gonflement interne sulfatique ne sont pas encore connues et font intervenir plusieurs paramètres : l’eau, la température, les teneurs en sulfates et en aluminates du ciment ainsi que la teneur en alcalins du béton. Il est judicieux de penser que les différentes vérifications réalisées ne révélèrent pas de parties endommagées qui auraient nécessité d’être sciées mais il faut tirer des leçons de ce drame. Les barrages nécessitent en permanence de fines mesures, il ne faut pas faire trop confiance à la technique et l’exploitant doit garder le doute à l’esprit. »

Les différents jugements rendus quelques années après la catastrophe innocentèrent le constructeur et l’exploitant. Aucune charge ne fut retenue contre ce dernier alors que les services de la Préfecture  ne trouvaient pas trace des bilans d’inspection des parties noyées du mur de béton. Le Conseil d’Etat constata qu’aucune faute n’était imputable au constructeur et la Cour de Cassation conclut « Qu’aucune faute, à aucun stade, n’a été commise. »

Environnés de tonnes de boue, d’eau turpide et de gravats, les sinistrés vécurent durant des mois dans des préfabriqués montés à la hâte sur les fondations de leurs maisons pulvérisées. Ils enterrèrent une centaine de parents, amis, voisins engloutis par l’onde de submersion, en toute hâte par crainte des épidémies. Privés d’eau, d’électricité, de téléphone et de tout à l’égout, ils ne prirent pas le temps de faire le deuil de leurs disparus emportés par les flots et enterrés sous des tonnes de roches anthracite tant ils étaient occupés à assurer leur survie. Ils souffrirent de la destruction par la deuxième lame d’eau de nombreux bâtiments publics, des routes, des ponts déchiquetés et  constatèrent avec ironie que seul le pont construit il y a  un millénaire était resté debout. Mille hectares de terres agricoles ravagées et la destruction quasi complète du bétail s’ajoutèrent à leur détresse psychologique. Il fallut attendre une décennie pour que les promeneurs reviennent peu à peu sur le Mont Rose où flotte, rescapé de la catastrophe, un poteau en bois sur lequel s’égrènent les noms des victimes et des disparus. Une croix en galets amenés par les visiteurs a pris forme, se couvrant peu à peu d’ex-voto, de dessins, de tableaux et d’hommages aux familles décimées et aux vies bouleversées. Une cérémonie officielle appelle chaque année au souvenir de la tragédie et les anciens racontent avec amertume les fêtes des vignerons et de la luzerne d’antan, celles d’avant 2023.

Les enfants apprirent à connaître les ânes aux longues oreilles et ils

nouèrent des liens particulièrement avec celui qui les avait pris en charge.

Une trentaine d’enfants vient régulièrement à l’asinerie pour avoir un

échange affectif avec Cadichon, Ventalon et leurs pairs.

Joe ne retrouva pas l’amour de Sophia. Elle ne revint pas davantage vers

moi après la tragédie. Nous ne vieillirons pas ensemble et la mort ne nous

arrachera pas l’un à l’autre. Sophia s’est envolée pour Los Angeles avec

Georges et le projet de refonder un groupe et un couple plus beaux que les

précédents.

Dans le hall de Saint Exupéry, Sophia la sybarite, m’a fait comprendre ce qu’elle

attendait dorénavant de la vie :

– Tout le plaisir de l’amour est dans le changement parce que c’est dans

l’ordre des choses que l’amour se rétrécisse et s’éteigne. L’ordinaire de

l’existence, c’est fini pour moi. Je suis une combattante, pas une énervée et

je veux être une femme puissante et admirée. Je veux aussi que mon

amoureux du moment me rende fière de ce que je suis. J’ai perdu mon

bracelet porte-bonheur il y a vingt ans ! Il est temps que la lumière vienne

sur moi. C’est le kayros, le moment opportun pour me réaliser après une vie

minuscule. Je ferai le buzz sur Instagram, j’écrirai un livre polémiste sur la

rupture du barrage que j’appellerai « La nouvelle Odyssée » puis avec les royalties je ferai des repas suiffeux et je m’achèterai une rivière de diamants digne d’un faste oriental.

Je serai toujours en quête d’un endroit où, en bonne saltimbanque, je me

sentirai mieux, probablement parce que je ne peux pas me résoudre à penser

que je ne vais vivre qu’une seule vie, une unique vie. Peu importe si mon

destin ressemble à un parcours de marathonien ou aux raids d’Indiana

Jones, ma détermination est implacable. Et toi qui a commencé à tisser ta

toile, tel une araignée, n’attends pas trop pour rebâtir quelque chose avec

une consoeur férue de nature et qui t’aimera pour tes œuvres. Un tuyau, vas

sur des sites de rencontres pour trouver « the one ». Si tu restes sur ton

canapé, tu risques de fossiliser dans l’amertume et tu vas t’enliser. Tourne la page, Samuel et vis tes passions.

Sophia est revenue sur ses pas et elle a soufflé à mon oreille : « Ne regarde

pas derrière toi en cultivant ta plaie et te demandant pourquoi ? Regarde en

avant et dis-toi pourquoi pas ? Puisse le changement ne plus être pour toi

une souffrance mais un possible. »

– A propos de changement, prends garde Sophia, ne te jette pas sur le premier

venu parce qu’il connaît deux phrases de latin.

– T’inquiète, je sais où je vais et je le planterai s’il me déçoit.

Je confiai à Sophia mes regrets de ne pas l’avoir mieux comprise et de ne pas

avoir su fortifier notre couple. En lui proposant d’être toujours là pour elle,

c’est un peu comme si je restaurais un objet brisé avec de l’or et qu’il

retrouvait sa beauté.

– Bon vent, Samuel, lança-t-elle en s’éloignant.

Mon ex a voulu m’aider à tourner une page de ma vie et je lui en suis reconnaissant.

Ses conseils portèrent du fruit et je m’engageai dans un chemin de réflexions sur lequel une phrase de Nelson Mandela hanta mon esprit : « Nos choix doivent être le reflet de nos espoirs et non de nos peurs. » Je dois à la sagesse de l’homme d’avoir pris la route de Port des Barques.

Quand l’océan d’huile se dévoila, il avait englouti les premiers tons de l’arc en ciel et pigmenté d’aigue marine les façades des chalets en pierre, en bois sculpté ou en mosaïque. Sous un ciel sans nuages, les oies bernaches se reposaient au soleil jaune de l’estran, loin de l’Est Sibérien. L’astre disparut peu à peu sous l’horizon et ses couleurs s’estompèrent sans laisser paraître le rayon vert. Etais-je assez armé alors que je n’avais pas vu son ultime fulgurance pour plaider ma cause auprès d’Emilie ?

Elle sait presque tout de moi mais elle ignore l’essentiel. Je dois lui dire que je suis malade. Acceptera-t-elle de prendre soin de moi quand elle saura que les raideurs et les paralysies gagneront peu à peu mes membres ? Aurai-je encore le goût d’aimer malgré la dépression et la difficulté de faire des projets d’avenir ? Attendrons-nous avec confiance les nouvelles stratégies thérapeutiques qui doivent  empêcher la dégénérescence ?

Je veux croire en la sollicitude d’Emilie, elle qui a vécu mille vies avec l’amour dans les yeux. Je vais vers elle comme les marins vers le phare de tous les espoirs. Le caractère sacré que j’attribue à son amour fidèle apaise mes émotions.

Emilie va probablement me dire que je fais preuve d’une force morale exceptionnelle

malgré les évènements adverses que j’ai traversés. Je lui répondrai qu’elle incarne

une Providence, un imprévisible qui, en transformant le plomb en or, m’enrichit

d’espérance et me laisse croire que j’ai droit à une nouvelle chance.

Se pourrait-t-il que je sois touché par la grâce et que le mot demain soit en couleurs

malgré les incertitudes, les blessures et le flétrissement ?

Pourrons-nous tous deux être guéris de l’inquiétude d’être quittés et ressentir à nouveau le vertige d’être attendus ? Je promets au Temps Consolateur de lui ériger sur l’Ile Madame une belle statue en reconnaissance pour l’énergie dont il nous a dotés à vouloir reconstruire nos  vies en dépit des vents contraires qui les ont secouées.

C’est avec une gravité affable que je demande à l’enfant que j’étais de me laisser vivre une vie d’adulte qui sent vibrer la musique. Je franchis le seuil de l’hôtel  en murmurant les paroles que Joe n’avait pas eu le temps de chanter :

« Contre le passé y a rien à faire

Il faudrait changer les héros

Dans un monde où le plus beau

Reste à faire. »

LUMIERES SUR LE CANAL

Annie Munier

  A tous les gens que j’aime

                                                                                     Vous savez qui vous êtes

                                                                                     Même si je ne vous nomme pas.

    Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

La vie nous donne toujours une seconde chance qui s’appelle demain.

                        Paul Fort

                                                                       1

   Reste calme, Isa, ça va se faire !

   Assise à l’arrière du taxi qu’elle avait hélé à Toulouse, Isa répétait telle une litanie la phrase que lui rabâchait son grand-père soixante ans auparavant et qu’elle avait fait sienne. Elle s’était décidée à faire une croisière sur le canal du Midi en passant devant la vitrine d’une agence de voyage où s’affichait le poster type, des berges plantées de platanes infiltrés de soleil qui se reflétaient dans l’eau sombre. L’employé de l’agence de voyage n’avait pas eu de mal à la convaincre de la justesse de son choix car en cette fin d’été, la navigation était aisée et les prix attractifs. Il avait insisté, la paix et le silence entre les rives du canal lui ferait oublier la vie francilienne agitée et grouillante. 

   Isa hocha la tête alors que le taxi passait devant la terrasse chahuteuse d’un bistrot d’étudiants et elle se souvint qu’à leur âge, elle avait déjà la réputation d’une fille trop sage qui ne fréquentait pas les bars. Plus tard, elle avait refusé les invitations à rejoindre ses collègues de travail qui se délassaient devant une bière dans les brasseries parisiennes : « Mon mari et ma fille m’attendent ! » se justifiait-elle. Femme de devoir elle avait, pendant de longues années, sauté dans le premier R.E.R B afin de retrouver au plus vite sa famille. Se voulant épouse modèle, mère exemplaire et employée au-dessus de tout éloge, elle avait surinvesti ses vies familiale et professionnelle. A présent libérée de ces obligations, elle s’autorisait des échappées qu’elle choisissait sur des coups de tête bien qu’elle appréhendât encore les changements de lieux, de climats et de rythmes. Elle ignorait déjà au temps où elle était mariée l’origine des vertiges qui la saisissaient quand elle faisait les valises pour partir en vacances. Son mari fustigeait alors volontiers sa disposition à l’inquiétude toujours présente dès qu’il s’agissait de partir vers l’inconnu.

   Le chauffeur de taxi maugréait entre ses dents contre les embouteillages et elle exprima sa solidarité :

  • Vous avez raison et je m’y connais parce que je viens de banlieue parisienne ! Je viens dans la région faire une croisière sur le canal du Midi.
  • Moi je préfère me défouler sur le circuit de Nogaro puis faire un gueuleton avec du confit d’oie et du cassoulet !
  • Evidemment, trente kilomètres en six heures, ça fait un peu sauts de puces ! mais ça doit être reposant, ajouta-t-elle.

   Le chauffeur ignora l’éloge de la lenteur que prônait sa passagère qui renonça à susciter un échange. Isa se retourna pour admirer un hôtel Renaissance dont la cour secrète se laissait deviner dans l’embrasure du porche puis soudain le plan d’eau du port de l’Embouchure se déroula devant ses yeux.

  • Voilà, vous y êtes ! Cà fera cent euros !

   Isa régla la course et donna dix euros pour l’aide qu’il lui apporta en sortant les bagages et se dirigea vers le port. Derrière ses lunettes noires, elle scruta les quais écrasés de lumière et se dirigea vers une jeune femme blonde aux cheveux tirés en chignon qui brandissait une ardoise et qui l’interpella par un vigoureux :

  • Madame Gilg ?
  • Oui, et vous les Croisières joyeuses, je suppose, répondit Isa en reculant pour apprécier la hauteur surprenante des talons de la jeune femme. Visiblement son interlocutrice ne souhaitait pas perdre de temps. Elle invita d’emblée Isa à la suivre sur la passerelle pour visiter le Pélicano bleu et blanc, son double poste de pilotage, sa terrasse sur le pont supérieur, sa véranda ombragée par des plantes grimpantes qui retombaient en cascades sur le verre, ses cabines meublées de lits transformables en lits doubles dotées de salles de bains confortables puis elle désigna d’un signe de la main la trappe qui menait à la cale. Isa s’attarda dans la cuisine, inspecta les appareils ménagers et le contenu des éléments bien dotés en ustensiles.
  • Parfait, affirma-t-elle avec un sourire satisfait. Et le co-locataire ? Votre direction m’a parlé d’un navigant expérimenté. Heureusement car je n’ai aucune expérience en la matière…
  • Effectivement. Monsieur Bousquet a fait plusieurs croisières avec notre compagnie. C’est un navigant sérieux titulaire du permis bateau. Cela vous évitera de vous retrouver dérivant au milieu du canal au petit matin. Monsieur Bousquet arrive demain. Profitez-en pour visiter notre belle ville rose…
  • C’est fait ! Je suis arrivée à Toulouse il y a trois jours et j’ai visité la basilique Saint-Sernin, la Cathédrale Saint-Etienne et le couvent des Jacobins. J’ai flâné longuement sur la place du Capitole…

   La jeune femme acquiesça de la tête avec un sourire commercial, conseilla de profiter de l’eau, de l’air, de la lumière et du soleil jusque fin Octobre puis elle affirma avec amabilité : « Vous garderez un souvenir enchanteur de votre voyage sur l’eau et du passage des écluses. Les brigands n’ont jamais établi leur territoire sur le Canal. Vous y serez en sécurité absolue, même dans les endroits les plus déserts et par les nuits les plus obscures. »

  • Super ! J’espère faire la croisière dans une bonne ambiance.
  • Vous n’aurez aucun problème avec votre co-équipier, Monsieur Paul Bousquet. Il est A.D.O.R.A.B.L.E, c’est un écrivain. Allez au plaisir et bon vent Madame Gilg.

   Membre de la société des humains depuis plus de six décennies, Isa avait pris conscience de la complexité déconcertante des êtres et de la subjectivité de leurs jugements. Elle décida qu’elle se ferait sa propre opinion sur Paul Bousquet, s’enfonça dans un transat à l’ombre d’un parasol et médita sur les commentaires divergents qu’avaient faits d’illustres prédécesseurs à l’issue du voyage sur le Canal. Flaubert s’était ennuyé tandis que Chateaubriand y avait fait un voyage exaltant. Un écrivain anglais dont elle avait oublié le nom s’était plaint d’un climat changeant de pays froids…

   Isa ignorait quelle avaient été leurs attentes et si elles avaient été satisfaites. Une angoisse la submergea quand elle pensa à la nouvelle orientation qu’elle devait donner à sa vie et elle se demanda si la descente du long ruban d’eau lui apporterait la sagesse et le discernement nécessaires pour faire le bon choix.

                                                           2

   L’homme descendit de la Porsche Cayenne et il ôta ses lunettes noires pour mieux examiner le Pélicano, déployant une haute silhouette svelte et sportive. Il emprunta la passerelle à grandes enjambées et apercevant Isa, il martela d’une voix directe et dépourvue d’attente :

  • Isa Gilg, je suppose. Bonjour, Paul Bousquet.

   Isa bredouilla un mot de salutation et détailla le visage entaillé par les rides de l’âge, des yeux bleus et profonds, des mâchoires puissantes, une chevelure blonde où se mêlaient d’insolents filaments blancs et une mèche rebelle au-dessus du front. Il poursuivit sur un ton supérieur qui lui déplut d’emblée :

  •  Les croisières joyeuses m’ont annoncé que vous n’avez aucune pratique de la navigation. C’est extrêmement contrariant parce que vous comprenez bien que je ne pourrai pas tout faire, tenir le volant, gérer les imprévus climatiques, accoster dans les écluses, sauter dans les orties pour attraper les amarres, aider l’éclusier à manœuvrer les portes et j’en passe…

   Interloquée, Isa restait silencieuse tandis que l’homme insistait :

  • Il va falloir vous y mettre parce que je ne viens pas ici pour réaliser des exploits sportifs pendant que vous ferez la sieste au soleil dans les vignes…
  • Je n’en avais pas l’intention, répliqua sèchement Isa.
  • Il y a des écluses à passer à la force des bras sans compter qu’il faut faire tous les jours le plein du réservoir d’eau dans les points indiqués sur la carte …Vous devez utiliser l’eau potable uniquement pour les douches, la cuisine et la vaisselle. Je vous charge du ravitaillement dans les commerces alimentaires et de tenir à jour les notes de boulangerie, d’épicerie et de boucherie. Je ne déteste pas manger du poisson le vendredi. C’est vous qui lirez la carte fluviale et relèverez le point kilométrique…
  • J’hallucine, explosa Isa : « Pas question que je prépare les repas d’un ours arrogant.  Vous manipulerez la clé de contact du bateau, vous actionnerez les marches avant et arrière et vous préparerez votre repas ! Au fait, il y a que du vieux parmesan dans le frigo et un pot de moutarde ancienne…

  Paul Bousquet haussa les épaules, tourna le dos et il se dirigea vers l’arrière du bateau où il entra dans une cabine dont il referma la porte. « Heureusement que je ne me suis pas installée là ! C’est bien ma chance de tomber sur un gougeât pareil ! » Bien qu’elle fût décontenancée par Paul Bousquet, Isa refusait de se laisser impressionner. Elle sortit sur le pont et s’assit dans un fauteuil en rotin. Elle avait très peu dormi la nuit précédente, dérangée par la pluie et des pensées tourmentées ramenées d’Australie où elle avait laissé sa fille Margot et sa petite fille Olivia.  Margot, pâtissière qui fabrique des macarons aux parfums variés dans le quartier des affaires de Perth, Théodorus son gendre qui les commercialise et Olivia, sa petite fille bilingue qui se démarque de ses parents à la chevelure blonde et au teint clair par d’épais cheveux noirs et des yeux sombres. Isa retrouvait chez sa petite fille des caractéristiques qui lui étaient propres avant que ses cheveux ne se constellent de filaments argentés. Elle était allée chercher sa petite fille à la sortie de l’école chaque jour à quinze heures. Elle la débarrassait de son tablier, un uniforme vert et rose, puis elle achetait des tourtes de viandes hachées dont les deux complices se régalaient pendant les matchs de foot ovale. La petite adorait manger des saucisses cuites sur les barbecues en libre-service de l’ile aux kangourous. Lors de la soirée d’adieu au restaurant japonais sur Sunset Market, Margot avait annoncé à sa mère qu’elle lui avait retenu une place dans une maison de retraite de Perth. Isa avait senti son cœur battre violemment et elle avait cessé de contempler le coucher de soleil rouge et jaune. Sa fille décidait de son avenir, indifférente aux adaptations qui seraient nécessaires. Il lui faudrait quitter l’Ile de France, sa maison de Bagneux et quelques amis de quarante ans. La froideur de Margot lui avait rappelé celle de son mari, l’homme qui les avait abandonnées brusquement quand la petite avait neuf ans. Margot évoquait à de très rares occasions celui qu’elle appelait son géniteur. Il avait quitté Isa et leur fille sans donner d’explications et Margot qui avait neuf ans n’avait plus parlé de son père.

   Le soleil réchauffait peu à peu le pont après les violentes averses de la nuit. Isa sentait la chaleur gagner son visage. Elle suivit du doigt les sillons qui creusaient ses joues et son front et elle tapota ses poches sous les yeux. Le soleil du Busch australien avait donné à sa peau la texture du serpent. Elle se leva prestement, descendit sur la berge où elle trouva une dizaine d’escargots qu’elle posa sur son visage. Indifférente au chatouillis que causait leur progression, elle maugréa : « Ca passera ou ça cassera ! J’espère que je vais croiser ce mufle et qu’il quittera le bateau écœuré par la bave des gastéropodes. Les Croisières joyeuses m’enverront un autre pilote, je ne peux pas y perdre au change ! »

3

   Isa s’éveilla en sursaut. Tout était silencieux sur le Pelicano. Elle avait mal dormi. Dans ses cauchemars, le capitaine lui avait posé les mains sur le gouvernail et il lui avait demandé de faire ses preuves de navigante. Furieuse, elle avait quitté la pénichette au prochain accostage et elle était rentrée à Bagneux. Elle se prépara une tasse de camomille dans la cuisine déserte, enfourna quelques biscottes dans ses poches et elle s’installa sur le pont. Un appel criard lui fit détourner le regard vers le fourgon bleu de la gendarmerie : « Madame, venez ici ! Nous allons parler un peu… »

  • Que se passe-t-il ? balbutia Isa
  • Madame Bousquet ?
  • Pas du tout. J’ignore où est Monsieur Bousquet. Peut-être dans sa cabine. Je suis la co-équipière.

   Un gendarme descendit à l’intérieur du bateau et il revint avec Paul Bousquet vêtu d’un pyjama-jogging, l’épi dressé au-dessus du front. Du fourgon sortit une gendarme qui accompagnait une femme plutôt âgée aux sourcils assombris et à la mèche rose et aguicheuse.

  • Des automobilistes ont trouvé votre mère errant sur la voie rapide à Toulouse. Elle est fatiguée.
  • Que c’est-il passé ? Ma mère réside dans le secteur surveillé de l’EHPAD, la Farigoulette à Villeneuve… Je suis allée la voir il y a trois jours et je lui ai promis de revenir en Octobre, après la croisière. Elle était d’accord…
  • Bien que votre mère porte des boots et un polaire par trente-cinq degrés, elle ne sera pas la première fugueuse que l’on retrouve morte de froid dans un champ ou sur un chemin de halage… Votre mère est violente, elle a blessé à l’œil notre collègue avec la pointe de son parapluie. Elle doit être prise en charge.
  • Je vais trouver une solution et cela ne se reproduira plus … plaida Paul Bousquet.
  • Je m’appelle Odette et je ne veux pas retourner à la Farigoulette gémit la vieille dame. Ils sont méchants avec moi et les éoliennes tournent jamais dans le même sens.
  • Allez, viens Maman. Je vais te montrer ta cabine, interrompit le fils.

   Paul Bousquet et sa mère disparurent à l’intérieur du Pélicano sous le regard glacé des deux gendarmes qui se dirigèrent vers la passerelle. Restée seule sur le pont, Isa haussa les épaules et murmura avec un rictus d’ironie : « C’est chaud ! Que va-t-il faire de sa mère ? »

   Le Pélicano s’aventura sagement sur le canal avec les trois passagers en début d’après-midi, laissant derrière lui les faubourgs industriels. Il glissait sur l’eau et l’on entendait le clapotement du remous contre la carène. Les paysages du Lauragais devinrent plus champêtres et ils se parèrent de roux tandis que la pierre remplaçait peu à peu la brique. Paul Bousquet passa avec aisance quelques écluses, négociant brillamment les entrées et les sorties de sas. Les éclusiers jouèrent de la manivelle pour ouvrir et fermer les vantaux et se proposèrent même de maintenir la péniche pendant la montée de l’eau, dissipant l’appréhension d’Isa de ne pas être à la hauteur des exigences du capitaine.

   Paul Bousquet se résolut à amarrer en fin de journée dans le bief où les eaux dévalent soit vers la Méditerranée, soit vers l’Atlantique. Se tournant vers Isa qui suivait du regard l’envol d’un héron cendré, il déclara : « Nous allons accoster ici, le chemin est dégagé et vous pouvez sauter. Ne plantez pas les piquets d’amarrage au milieu du chemin et prenez garde aux racines qui percent la berge et qui peuvent endommager le bateau ! » Isa exécuta les consignes, maugréant contre le « sauvage qui avait sciemment arrêté la péniche à la hauteur de buissons de ronces ». Elle s’installa sur la terrasse avec des croque-monsieur qu’elle partagea avec les canards, les cygnes et les ragondins. La douceur de la soirée lui faisait un peu oublier les griffures qui chauffaient la peau de ses chevilles et de ses mollets. De la cuisine où dînaient Paul Bousquet et sa mère lui parvenaient les descriptions pittoresques que faisait le capitaine des auberges dégoûtantes emplies de chiens, de chats, de pigeons et de poules qui avaient accueilli les passagers du canal quatre siècles auparavant.

   La lampe torche projetait des ombres furtives sur les parois de la véranda plongée dans la nuit. Isa jugea nécessaire d’informer Paul Bousquet installé dans un fauteuil qu’elle ferait de bon matin une promenade en vélo et qu’il veuille bien ne pas mettre les moteurs en marche avant son retour ! Au lever du soleil, elle pédala sur les berges du canal, dans la douce lumière tamisée par les peupliers qui se dressaient fièrement. Elle s’aventura jusqu’à l’Arboretum où s’exposait la beauté paisible des cèdres, des érables et des pins d’Alep. Dans la majestueuse allée de platanes à la hauteur vertigineuse, elle se renfrogna en entendant Paul Bousquet l’interpeller : « Madame Gilg, voulez-vous voir le lieu où s’annoncera la fin du monde ? »

  • La fin du monde ?
  • Oui, la légende veut qu’elle survienne quand les fissures qui strient le calcaire se fermeront mais vous préférez peut-être pédaler vers les vallées abruptes et les silhouettes arrogantes des châteaux médiévaux aux parcs de cèdres immenses ?
  •  Non, merci, je rentre à la péniche où j’écouterai les sources qui coulent à travers les rochers. Comment va votre mère ?
  • Elle est extravagante, n’est-ce-pas, avec ses cheveux roses, sa mèche sur l’œil, son rouge à lèvres corail et son pagne fluo…Je l’avais toujours connue avec des cheveux blancs, sans maquillage et attifée comme une nonne ! lança-t-il sur un ton dépité.
  • Elle n’est pas plus ridicule que les hommes avancés en âge et vêtus d’un pantalon blanc …
  • Est-ce pour moi que vous dîtes cela ?
  • Prenez-le comme vous voulez … Permettez-moi de vous dire que votre mère ne se plait pas à l’E.P.A.H.D.
  • Cela se peut en effet mais je ne peux pas prendre ma mère avec moi, j’ai besoin de solitude et de calme pour écrire. Le romancier est un forçat qui doit réfléchir à chaque mot.
  • Vous avez toujours écrit ?
  • Pas du tout ! J’ai d’abord été un pingouin soumis dans une société de contentieux pendant dix ans. Les chefs m’ont proposé le poste de directeur des Ressources Humaines parce qu’ils me savaient capables d’exécuter le sale boulot avec une obéissance aveugle. J’étais un spécialiste des charrettes de licenciés. Je convoquais les individus et je mesurais l’angoisse dans leurs yeux apeurés. Je faisais mon choix parmi les plus fragiles, ceux pour qui le travail n’avait plus de sens et que les fontaines de chocolat, de jus d’orange ou le babyfoot du mess ne détournaient pas de la mélancolie. J’étais un Gallifet, vous savez le militaire qui faisait fusiller les communards à cheveux blancs dans les fossés de Passy. Il disait qu’ils étaient plus coupables que les autres. Je pensais aussi que les employés qui faisaient partie des meubles devaient partir…
  • Vous n’aviez pas honte de vous ?
  • Pas du tout, je tenais à ma réputation de salaud et je n’avais aucun regret de ce que je faisais. Je n’ai jamais pratiqué la repentance.
  • Nous ne sommes pas du même milieu ! Je serai toujours du côté des obscurs, des dominés et des indignés. Ici même, des gardes royaux traînaient de pauvres manants avant de les fouetter pour avoir eu l’audace de pêcher des poissons ou de laver leur linge dans le canal. Les révolutions sont inévitables. Je vous salue, coupa Isa.

   Le jour commençait à baisser et la campagne avait pris une teinte mélancolique que la verdure des bords du canal ne parvenait pas à dissiper. Des nuages obscurs s’amoncelaient au-dessus des platanes. Ils présageaient de froides ondées dans la nuit. Abasourdie par le cynisme de Paul Bousquet, Isa écrasait les pédales de son vélo pour gagner en vitesse et rejoindre le partage des eaux. Elle envisagea de prendre ses bagages et de quitter la pénichette mais elle ne savait où aller. Après le départ de son mari, les quelques amis du couple avaient cessé de lui téléphoner. Elle s’était alors repliée sur elle-même, menant une vie érémitique rythmée par la scolarité de Margot, son travail de secrétaire et les vacances en Chalosse où sa mère possédait une maison au milieu des pins. Elle était décédée depuis quelques années et Isa déplorait de ne pas avoir de parents ou d’amis chez lesquels se réfugier. Elle avait vaguement parlé à ses voisins balnéolais de son projet d’escapade sur le canal mais elle ne répondait plus sur son portable depuis Toulouse. Il se pouvait aussi que Margot ait cherché à la joindre et qu’elle se soit inquiétée de son silence.

   Isa pédala machinalement vers Le Pélicano en prêtant attention au murmure de l’eau, aux platanes décimés par le chancre et à la mauvaise humeur des pêcheurs de carpes ou d’anguilles sensibles aux remous que provoquait le passage des péniches. Certains galégeaient cependant en rappelant le temps où l’on pêchait des poissons de plus de deux mètres… Elle regagna la péniche en fin d’après-midi et se dirigea vers le carré après avoir rangé son vélo dans le local. Odette vêtue d’un short pailleté enroulait sa mèche rose autour de ses doigts et riait aux éclats en écoutant un fringant septuagénaire lui conter avec impudeur sa vie sentimentale du moment : « Un fiasco ! C’est morne plaine pour les joutes amoureuses. J’ai tellement d’heures de vol que les femmes ne font plus escale ! Où sont les gonzesses magnifiques, belles et rebelles d’autrefois ? Elles me fuient comme si j’avais un eczéma carabiné sur les testicules. Quel gâchis ! J’ai un beau tatouage pourtant mais son emplacement fait que je ne vous le montrerai pas. Tous les désespoirs me sont permis à présent et j’ai la nostalgie du temps où je consommais les gourmandises de l’existence. Je déplore que l’on ostracise les pratiques libertines, échangistes et le droit de cuissage ! »

  • Vous deviez être déjà un petit macho dans l’âge bête ! gronda Odette

   L’homme resta silencieux à la vue de Paul Bousquet que sa mère interpella :

  • C’est toi, mon Chéri. Je te présente Georges, il est dans la péniche qui suit la nôtre. Il est venu nous présenter Lara, la chienne qu’il a recueillie.
  • Très heureux de vous rencontrer. Je vous présente ma nouvelle meuf qu’une de mes ex a trouvé sur la route. Elle ne peut pas la garder et les refuges sont complets. Elle m’a conseillé de l’adopter pour ne plus penser à ma prostate. J’ai parfumé Lara avec « Air du Temps ».

   Le bichon femelle aux yeux noirs et aux poils couleur champagne, lovée dans les bras de son sauveur, lui léchait les mains tandis que son nouveau maître décrivait la cohabitation que la chienne avait imposée : « Elle a pris possession de la chambre et elle manifeste une joie extrême quand je me glisse dans le lit. Aucune femme ne m’avait léché les pieds avec une langue aussi râpeuse…

   Paul Bousquet ignora le toutou et son maître :

  • Je meurs de faim, Maman, qu’as-tu préparé pour le dîner ?
  • Rien, mon fils. Il n’y a pas de matériel pour cuisiner sur ce bateau.

   Paul Bousquet fronça les sourcils et grommela : « Mais enfin, Maman, nous avons tout le nécessaire, four à micro-ondes, table de cuisson, marmites, casseroles… »

   Odette protesta vivement : « Ca ne vaut pas une bonne vieille cuisinière à charbon…Rien ne marche sur cette péniche, une douche sans pression, des toilettes mécaniques où il faut pomper, pomper et pomper encore sans parler du tam-tam nocturne de la pompe de cale et des punaises qui ont envahi le matelas… C’est la galère ici pour trouver autre chose que des lingots et de la graisse d’oie et l’odeur nauséabonde du canal m’enlève toute envie de manger.

   Le septuagénaire qui perçut l’agacement de Paul Bousquet s’éclipsa rapidement après avoir adressé un signe de la main à Odette dont le regard perdu l’excluait déjà.

  • Quelle plaie, ce type ! maugréa Paul Bousquet. La prochaine fois que je le vois, je le désosserai vivant !  On dirait qu’il trompe son ennui en se grisant de paroles…

   Enfermée dans sa cabine, Isa ouvrit avec inquiétude la lettre réexpédiée de Bagneux que lui avait remise l’éclusier au petit matin. L’homme qui roulait les r avait largement fait part de sa mélancolie : « Quelle misère ce ciel gris, les arbres jaunis, le canal désertifié et le cristal de givre sur l’herbe ! Où est la belle lumière du mois d’Août ?»

  • La garrigue a encore sa jolie teinte bleutée…avait suggéré Isa dont les efforts pour réconforter l’éclusier étaient restés vains.

   Durant sa randonnée à bicyclette, elle avait senti à plusieurs reprises le froissement du papier dans sa poche. La lettre de Margot se rappelait à elle avec impatience et lui commandait de l’ouvrir mais Isa avait retardé jusqu’au soir le moment d’en prendre connaissance.

   Margot allait à l’essentiel dès la première ligne :

   Maman,

   As-tu réfléchi à notre proposition ? Théodorus et moi t’avons retenu une place à l’Institution Katrina dans le Busch. Il y a toutes les commodités, salle de gym et piscine, professionnels de surveillance et équipe médicale.

   Bien sûr, tout ça a un coût que tu pourras assurer en vendant la maison. Tu seras ainsi en mesure de profiter de dix années de vie heureuse et sécurisée.

   Même si les médecins sont un peu rassurés par ta rémission de cinq années, tu n’ignores pas que tu as une épée de Damoclès au-dessus de la tête. La vérité est que tu feras à coup sûr une récidive du cancer.

   Le moment est venu où tu dois entendre la vérité, tu vas mourir Maman. Il m’est difficile de te dire cela mais je le fais pour ton bien car tu n’aimerais pas que je te mente. Le moment est arrivé où tu dois faire un compromis entre ton idéal d’indépendance et la nécessité de sécurité qui s’impose. Tu trouveras à Katrina un personnel soignant accueillant, attentif et formé.

  Je ne parviens pas à te joindre sur ton portable. Réponds-moi par courrier, nous avons réservé ta chambre pour le 1er Janvier.

  Bises.

Margot

   Contrariée, Isa replia soigneusement la missive. Elle répondra plus tard à sa fille, quand elle aura surmonté les difficultés de la descente de cent quatre-vingt-dix kilomètres vers Thau et Sète, le dénivelé, les quarante-huit écluses parfois doubles, triples ou même quadruples…Sans oublier biefs, épanchoirs et déversoirs…Et quand elle aura contemplé dans une rêverie voluptueuse les jolies maisons éclusières, les ponts couverts de lierre et les aqueducs moussus.

4

   Isa frappa à la porte de la cabine d’Odette alors que le Pélicano était à quai depuis deux jours et son pilote invisible. Le regard vide et lointain, l’étrange femme aux sourcils assombris, vêtue d’un pyjama de soie couleur saumon ouvrit la porte en balbutiant :

  • Entrez Isa. Depuis que mon mari est parti, je fais de la dépression, j’oublie tout, je n’ai même pas su faire réchauffer mon dîner. Je suis une chienne crevée à la dérive. Et mon époux qui ne répond pas au téléphone… »
  • Je croyais qu’il était décédé…
  • Je ne sais plus. J’ai la tête vide. C’est comme si on avait débranché mon cerveau et je ne peux pas le reconnecter. Ca ne s’arrangera pas. Et Paul qui n’est pas là…
  • Savez-vous où est votre fils ?
  • Il disparaît parfois. Probable qu’il est allé au Vénusien.
  • Au Vénusien ?
  • Oui, un salon où une dame présente des filles. Les clients choisissent celle qui leur plait le plus et la prestation érotique qu’ils veulent avec la fille. Le service est à 150 euros la demi-heure…
  • Vous connaissez bien la vie intime de votre fils…Quel est son type de fille ?
  • Autrefois, c’étaient les grandes blondes avec du chien. A présent, je ne sais pas car Paul ne me fait plus de confidences.
  • Habillez-vous Odette. Nous allons nous amuser aussi…C’est l’heure du passage de la barge. Nous allons acheter des produits frais du pays, des haricots tarbais pulpeux et croustillants pour faire un bon cassoulet. Nous ferons un festin de Sardanapale en l’accompagnant d’une bouteille de Bordeaux.

   Odette acquiesça. Elle semblait avoir retrouvé sa lucidité : « Je ne sais si Paul sera des nôtres. On ne peut rien prévoir avec lui ! »

  • Peu importe. Nous discuterons pendant la préparation du plat, histoire de mieux nous connaître.

   L’épicière fluviale à la face rubiconde et réjouie n’avait que des haricots, du lard de poitrine, quelques grammes d’oie confite et un saucisson à l’ail : « Nous n’avons pas de collet de mouton ni d’échine de porc » cria-t-elle depuis la barge rouge et blanche.

  • Tant pis pour le cassoulet toulousain, nous ferons un cassoulet occitan, de quoi ranimer la guerre des cassoulets rétorqua Isa, puis se tourant vers Odette : « Je crois savoir qu’il y a autant de cassoulets que de cuisiniers et de cuisinières ! »

   Le visage de l’étrange femme parcheminé et lourd de fatigue semblait impavide. Georges qui les rejoignit, s’assit lourdement dans un fauteuil avant d’y avoir été invité : « Là où y’a de la gêne, y’a pas de plaisir ! Comment allez-vous Odette ? demanda-t-il en constatant la lassitude des traits. Vous semblez à l’ouest. Vous avez perdu quelque chose ? » déclara l’incorrigible bavard dont une bouteille de Belzebuth déliait la langue. Mutique, Odette sortait compulsivement des papiers d’un portefeuille en cuir vert, les dépliait, puis les rangeait, le regard absent. Isa reposa la question : « Tout va bien, Odette ? »

  • Pas très bien. J’ai retrouvé la clé de ma cabine dans le frigo…Heureusement que Paul ne le sait pas…Tout est triste et vain…
  • Vous êtes bien sombre ce soir, compatit Georges. Pour vous dérider, je vais vous raconter l’histoire de la tourterelle éconduite qui cherche désespérément l’âme sœur. Ca se passe sur la berge, là juste en face. J’observe chaque jour une tourterelle qui atterrit sur le fil électrique où se sont posées ses congénères. La tourterelle fait sa cour, s’approche avec précaution d’une de ses semblables en chantant, remue la tête de haut en bas puis gonfle le cou …et l’oiseau s’envole. Même flop avec les autres volatiles qu’il drague ! 
  •  C’est idiot votre histoire clama Odette avec une soudaine agressivité. Vous nous racontez là votre histoire de séducteur déchu ! Vous parlez chair et parties de voluptés…Ce n’est pas amusant et vous n’allez pas au fond des choses. La vie est une belle saloperie qui reprend ce qu’elle a donné. Même si votre tourterelle connaissait le grand amour, les amoureux seraient séparés par la mort. Vous occultez la faucheuse mon cher. Elle est là et elle nous guette, prête à foncer sur nous telle un rapace.

   Georges détestait parler de la mort. Il prit rapidement congé des deux femmes en leur souhaitant de joyeuses ripailles avec le cassoulet.

  • C’est ça ! Barrez-vous ! vitupéra Odette.

   Déconcertée par la violence d’Odette, Isa lui proposa une promenade sur le chemin de halage : « Ca nous ouvrira l’appétit pour le cassoulet ! » tandis que Georges lançait sur le mode qui lui était coutumier : « Oui, Oui, allez chercher les plantes aux molécules aphrodisiaques pour vos nuits érotiques… »

   Sur la berge, Isa tenta de fixer l’attention d’Odette : « Les arbres ont pris les couleurs d’automne, le jaune couleur du blé, de l’or, du soleil et le rouge celle du bonheur. »

  • Pour moi, le jaune trompe son monde. C’est le symbole de la traîtrise, de la félonie. Le rouge est plus franc…Le bleu seul me rassure. Nous n’écoutons pas ce que disent les couleurs, poursuivit Odette.
  • Que veulent-elles nous communiquer ?
  • La colère des arbres et de la nature à l’égard de l’espèce humaine qui détruit tout sur son passage.
  • Vous êtes pessimiste Odette. Tout n’est pas fichu. Nous pouvons peut-être encore sauver la nature en relevant la tête et en faisant notre part, même si ce ne sont que des coups de pouces.

   Des bulles montaient et crevaient à la surface de l’eau où clapotaient des gouttes de pluie.

  • Je suis heureuse de ne pas avoir de petits-enfants ! Quel piteux spectacle à leur offrir ! Mamie en pantoufles qui traîne les pieds en marmonnant, qui rentre et sort son dentier en le faisant claquer. Si j’ajoute que j’ai un pace-maker, que les cellules de mon cerveau se ferment peu à peu et que mes souvenirs s’évaporent à jamais, nous tomberons d’accord que la maladie et la mort m’attendent…Je pense que ce voyage ne me vaut rien ! La péniche tangue au passage des bateaux, elle ne va jamais droit et elle se déplace aussi lentement que la charrette à zébus. Il n’y a que de l’herbe verte, des arbres verts, encore de l’herbe verte et des arbres verts, des écluses et une eau noire malodorante et sinistre.
  • Vous ne pouvez pas apprécier le canal aujourd’hui parce que vous êtes d’humeur maussade. Pensez au travail prodigieux des êtres humains qui ont creusé la montagne avec des simples pelles et des pioches. Ils ont même fait passer des rivières sous le canal…
  • Mais où est Paul ? répondit Odette.

5

   Paul Bousquet arriva à la péniche en fin d’après-midi. Il était d’une humeur massacrante : « Saint Waze m’a envoyé dans les bouchons de Narbonne et de Carcassonne. » 

  • Où es-tu allé ? lui demande Odette.
  • Je suis allé consulter un médecin pour savoir ce qui est le mieux pour toi.
  • Oh tu ne veux pas me renvoyer à la Farigoulette. Je préfère mourir…
  • Pas du tout, ne t’inquiète pas Maman. Je voulais avoir quelques renseignements sur ta maladie.
  • Qu’a dit le médecin ?
  • Que tes symptômes sont légers. Tu peux dormir sur tes deux oreilles.

   Isa a ajouté à la demande d’Odette et en maugréant un couvert sur la table dressée sur le pont, premier repas qu’ils prennent ensemble.

– Nous ne savons rien du principe régulateur des étoiles ! souffle Paul Bousquet en désignant la Voie lactée et Orion.

   Quand sa mère lui demande de lui apprendre à effacer les e.mails, il élude doucement : « A quoi bon Maman puisque tu ne t’en souviendras pas. On va faire quelques pas sur le chemin de halage, si tu veux bien ! »

   Il lui a proposé son bras et il a incliné la tête vers l’épaule maternelle comme s’il voulait se mettre à sa hauteur. Appuyée au bastingage, Isa les observe longuement : « La confiance et l’affection existent entre ces deux êtres. Rien de comparable avec la relation distante qui existait entre Margot et son père. La petite ne se lovait pas contre la poitrine paternelle pendant les promenades dominicales en forêt de Chaville. »

   Des morceaux de la conversation entre Odette et son fils lui parviennent : « Je n’ai plus de télomères sur les chromosomes, Paul. »

  • Que me dis-tu là, maman ? Je ne comprends pas.
  • J’ai écouté une émission médicale sur la mort et les télomères. Je n’en ai plus pour longtemps, Paul. Je voudrais être incinérée et j’aimerais que tu disperses mes cendres sur un air de tango. L’orgue, c’est trop sinistre !
  • Pourquoi ces idées mortifères ? La soirée est si belle…
  • Peut-être mais l’univers va mourir dans un froid glacial.
  • Viens, rentrons maman. Tu as besoin de repos.

   Un froissement de papier dans la poche…Une nouvelle lettre ornée de Kookaburras est arrivée d’Australie et signe l’insistance de Margot et son exaspération de ne pas avoir de réponses.

Maman,

   Pourquoi ne me réponds-tu pas ? En te taisant, tu ne fais que confirmer ce que je pense depuis toujours : tu es une mauvaise mère, oui tu as bien lu. J’ai toujours pensé que tu ne m’aimais pas suffisamment. En vérité, tu lui ressembles, à lui le géniteur…

   Je suis sûre que tu n’as pas pris conscience que j’ai vécu dans la peur de ses insultes et de ses moqueries. Je cherchais ce que j’avais pu dire ou faire pour qu’il se comporte de la sorte avec moi. J’avais peur qu’il pose son regard sur moi et que je doive endurer son impulsivité, son humeur changeante et son ironie. Même si je tentais d’être parfaite, il me dénigrait. Pour lui, je n’étais jamais à la hauteur. Il prenait plaisir à me faire du mal, rappelle-toi qu’il a cassé volontairement ma plus belle poupée …J’ai passé ma jeunesse à n’avoir envie de rien. Je me réveillais avec un poids dans la poitrine, je lui dois mes crises d’eczéma et c’est par peur de le revoir que je me suis installée loin de la France.

   J’ai été bousculée dans l’enfance et tu as laissé faire, pire tu t’es faite sa complice. Une mère aimante serait partie avec son enfant pour la protéger de l’enfer que son père lui faisait vivre. Tu es responsable de mon mal être d’adolescente. Te souviens-tu que quelques années plus tard je voulais changer de nom ? Tu as été lâche maman. Quand je pense que tu le qualifiais de séducteur quand il a quitté la maison ! Il avait peut-être un corps de rêve mais c’était surtout un tyran froid sans compassion ni empathie. Il jouait de son charme et suscitait autant d’amour que de crainte. Gentil et mielleux au-dehors et caractériel, pincé, nerveux et dominateur à la maison.

   Tu pleurais sur ton sort de femme abandonnée parce que tu t’imaginais mariée avec cet homme pour l’éternité. J’étais soulagée qu’il soit parti et toi, tu le regrettais !

   Théodorus pense que je ne dois plus me faire de soucis à ton sujet, que tu veux vivre ta vie comme tu l’entends sans te préoccuper de nous et de ton avenir. Il est persuadé que nous ne nous comprendrons jamais toi et moi.

   J’annule la réservation d’une chambre en maison de retraite.                               

                                                                                                                      Margot  

    En dépit de la fatigue et du chagrin, Isa a pris une feuille de papier et elle tente de répondre à Margot. Il va lui falloir parler d’elle et se livrer, elle si réservée depuis toujours sur ses sentiments. Le doute distille son venin dans l’esprit tourmenté d’Isa : qu’a-t-elle raté pour que sa fille ne se soit jamais abandonnée sur son épaule ? Après le départ de son mari, elle a caché sa détresse et elle n’a jamais été blessée par la joie des autres. La bienveillance, la tendresse et la sollicitude n’ont jamais fait défaut à la petite…

   Si elle est injoignable, c’est parce qu’elle a besoin de réfléchir. Une entrée en maison de retraite est définitive et le choix est difficile à faire, avoir ou ne plus avoir de liberté, assumer les corvées ménagères au mieux avec un peu d’aide ou en être totalement libérée… D’une écriture rapide, elle révèle à sa fille l’histoire de sa pauvre vie :

   Chère Margot,

Ma chère fille, il faut que tu me rendes davantage justice et afin que tu ne me condamnes pas, je vais te dévoiler des aspects de ma personnalité. Un père aux abonnés absents avait laissé dans ma vie un vide abyssal. Je n’avais pas travaillé l’abandon que j’avais dissimulé. Quand j’ai rencontré ton père, j’ai confondu l’amour que pouvait me donner cet homme avec l’amour paternel.

   Je n’étais attirée que par les Bad Boys insolents, provocateurs, ironiques mais cultivés. Il n’y avait pas de livres dans mon milieu. Ton père m’a initié à la lecture. Je découvrais dans les livres la complexité de l’âme humaine et je me sentais plus forte. Plus assurée, j’attribuais à tort le mieux-être que je ressentais à la présence que je pensais protectrice de cet homme. Ton père m’a séduite avec une pensée de Sade : « la cruauté est le premier sentiment qu’imprime en nous la Nature. » Tu vois à quel point j’étais naïve ! Ce que j’ai pris pour de l’érudition et de la profondeur psychologique n’était qu’un flash de lumière sur la personnalité de ton père. Je t’entends déjà dire à Théodorus : « Il aurait mieux valu qu’il ne connaisse pas Sade, ma mère ne l’aurait pas épousé ! » Bien sûr, j’aurais dû être plus vigilante mais il savait jouer de ma vulnérabilité et sur la corde sensible du manque d’amour dont j’avais souffert. Je n’avais pas appris à lutter contre la sidération qu’avait causé le départ de mon père ni à faire avec son absence. Je me suis accrochée à ton père et quand il est parti, je ne suis pas parvenue à surmonter mon mal être même si j’ai caché le désarroi qui m’habitait. Te souviens-tu que je fermais les volets pour rester dans la pénombre même quand la nature renaissait ?

   Pervers, manipulateur, cruel à torturer les intestins et déconnecté de tous sentiments humains, tel était ton père et l’homme que j’avais épousé. Il savait exploiter les gens. J’ai été sa domestique, sa secrétaire, son chauffeur, sa cuisinière, sa mère et sa femme et il m’a toujours méprisée. Il nous a rayés de sa vie par un message téléphonique et il n’a pas laissé de traces. Tu allais avoir douze ans ! Ma colère contre lui est intacte depuis vingt-cinq ans.

   Je voudrais te donner un conseil, ne vis plus avec la rancune qui t’empoisonne. Si tu le peux, trouve un monde commun avec ton père, peut-être l’écriture et répares-le en toi.

   Ma chère enfant, sache que tes malheurs ont été mes malheurs. Je te souhaite de tout cœur d’être heureuse.

   Dis à Olivia que sa Mamie pense bien à elle.

  Je vous embrasse très fort tous les trois.

                                                                                                                                                                                                                                            Maman

   Avant de s’endormir, Isa constata qu’elle n’avait pas évoqué la vie familiale, du temps où père et fille à l’unisson et les yeux rivés sur les écrans, répondaient vaguement à son salut du soir où perçait une pointe d’anxiété :

« Tout va bien ? » Isa aurait aimé parler de sa journée et de la leur… Elle enfilait un tablier et préparait le repas avec le souci scrupuleux de leurs santés mais Margot aurait probablement détesté que sa mère lui rappelle les haricots azukis, les flocons de sarrazin, les salades saupoudrées d’algue dulce aux saveurs pourtant tendres et douces d’iode et de noisette…

   Un frôlement presque imperceptible contre les cloisons et le léger couinement de la porte du frigo…Un des passagers du Pélicano a une petite fringale. Il faudra faire un ravitaillement demain ! songea Isa.

6

  • Tu es ridicule, maman, avec cette armure en plastique !
  • Je l’aime bien parce qu’elle cache les horribles piqûres de punaises de lit…mais je vais l’enlever si elle ne te plait pas…

Odette ôta la cuirasse laissant apparaître un tee-shirt rose « I love Carcassonne ».

  • Tu n’es donc pas sensible aux tours, aux courtines, aux échauguettes, aux douves, aux ponts levis ! Paul Bousquet haussait le ton, exaspéré. Tu as acheté une armure en toc dans une vitrine tapageuse. Je sais, plus c’est moche, plus ça se vend…Le tee-shirt est pour une nana de seize ans, pas pour une femme de ton âge. La journée avait pourtant bien commencé, nous avions une place dans le port et nous allions voir un spectacle magique, les remparts de la Cité de nuit…Pourquoi as-tu fait livrer autant de ravitaillement ? L’épicier du port m’a téléphoné, tu lui as fait un chèque de trois cents centimes. La note montait à trois cents euros. Il m’a demandé combien de personnes vivaient sur ce bateau. 
  • Je lui ai dit que nous étions nombreux ! marmonna Odette.
  • Mais enfin, Maman, comment peux-tu dire des énormités pareilles ? Où allons-nous stocker cette nourriture ? Nous allons la perdre !
  • Tu es radin Paul ! Déjà quand tu avais vingt ans, tu étais intéressé par l’argent. Tu disais que le compte en banque signait la réussite sociale et que tu voulais une carte bleue plus bleue que celle de tes amis. Il est temps que tu mettes ton argent à la disposition de tes semblables…Celui qui voyage avec nous par exemple et qui mange comme dix …
  • Qu’est-ce-que tu me racontes ? Tu inventes des histoires maintenant ?
  • Tu sais bien, Paul, je t’en ai déjà parlé. Je l’entends la nuit dans la cuisine.
  • Une bonne fois pour toutes, Maman, nous ne sommes que trois sur ce bateau. Toutes les cabines sont occupées…
  • Pas du tout. Tu n’as pas visité celle qui est dans la cale de la péniche.
  • Mais ce n’est pas une cabine, Maman. Il n’y a qu’un meuble qui a été posé là en dépannage et dont personne ne se sert.
  • Pas du tout. C’est un coffre et quand on relève le couvercle on trouve un lit complet avec matelas, oreiller et couvertures. Bien sûr il n’est pas large mais c’est suffisant pour un jeune. Je te dis que je l’entends la nuit. Certes mon esprit est touché, je n’arrive plus à me concentrer et mes pensées sont confuses mais je suis sûre d’entendre quelqu’un fouiner dans la cuisine.
  • Tu l’as bien dit Maman, c’est une fouine que tu entends. Si tu continues à avoir ces sottes idées, je vais faire appel à un professionnel du feng shui qui harmonisera les flux d’énergie sur la péniche. En attendant, tu ne fais plus de chèques sans m’en parler et Madame Gilg fera les courses.

  Isa attendit qu’Odette ait rejoint sa cabine : « Monsieur Bousquet, j’ai payé la moitié des frais de location de la péniche. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas votre laquais. Vous faîtes vos provisions, je fais les miennes…Je n’apprécie pas votre arrogance. Vous interdisez à votre mère de faire les courses mais elle est fière de se rendre utile parce qu’elle est consciente que son état se dégrade… Vous mettez de l’acide sur les blessures de la pauvre femme !

   Paul Bousquet referma lentement son livre et le pointa du doigt :

  •  Vous devriez le lire « Walden ou la vie dans les bois ». Cette robinsonnade devrait vous faire retrouver vos esprits !
  • Mais enfin, vous accepteriez que vos enfants décident de ce que vous devez faire ou ne pas faire ?
  • Des enfants ! Des enfants ! Je n’en ai pas voulu, ma pauvre dame, voir mes clones toute la journée et faire un transfert névrosé en les regardant comme des petits dieux, beaux, grands, écolos, végan alors qu’ils m’auraient volé les plus belles années de ma vie et dévoré le cœur. Le jour où, malade, j’aurais eu besoin d’eux, ils se seraient envolés au prétexte que la région où je vis est trop chère pour qu’ils y deviennent propriétaires. Des dégonflés anonymes qui donnent leur voix au dernier qui a parlé dans Tweeter ou Instagram qui ne connaissent rien de la vraie vie et qui ne se sont encore jamais mis à genoux. Des rejetons ! Quelle niaiserie de vouloir engendrer sur cette planète surpeuplée. Les enfants sont des pollueurs. Non merci, ni enfants, ni femme ! Balzac a dit : « En amour, il y en a un qui souffre et un qui s’ennuie. » Je me suis ennuyé avec toutes les femmes qui ont fait un bout de chemin avec moi. L’une d’elles m’a dit que je l’avais faite souffrir et que j’étais responsable de sa maladie. Ce dont je suis sûr, c’est que je n’aurais pas supporté une vie terne avec ma semblable, copie grégaire de moi-même à force que nous ayons mangé et dormi ensemble.
  • Ce n’est pas si mal quand les deux protagonistes d’un couple finissent par se ressembler…
  • Sauf que le plus fragile est jeté comme un chien quand il est ruiné ou malade…Ma mère m’a dit que vous aviez eu un cancer. Je suppose que vous fumiez un paquet de cigarettes par jour…
  • Vous vous trompez et vous me culpabilisez à tort. Je suis passée trois fois par la case alors que je ne fumais pas. Vous pensez être tranquille, ça vous tombe dessus et c’est la détresse émotionnelle…
  • Pourquoi faire une croisière fluviale dans votre état ?
  • Pour combattre le cancer-blues. Je suis en convalescence et entre chaque examen, j’essaie de réaliser un rêve inaccompli. Je ne m’attendais pas à rencontrer un scrogneugneu égoïste, colérique, impitoyable et asocial. J’espère avoir plus de chances dans mes futurs projets…
  • Moi, je projette un safari au Kénya, rétorqua Paul Bousquet avec ironie.
  • Faîtes ce que vous voulez ! Alles pêcher l’anguille à la vermée, la grenouille à l’arbalète ou vous faire bouffer par un lion, cela m’est égal ! Par contre j’aimerais que vous chassiez la fouine qui rode la nuit dans la coursive !

7

   Tendue comme une arbalète, tremblante, le cœur battant et manquant d’air, Isa referma brutalement la porte de la cabine et elle soliloqua : « Je ne supporte pas cet olibrius ! » La colère et la mélancolie ont pris possession de son cerveau qui s’enveloppe d’un brouillard épais et froid. Des phrases reviennent en boucle : « J’ai soixante-cinq ans aujourd’hui. Le temps m’écrabouille et me détruit inexorablement. Ma jeunesse et ma fraîcheur sont parties. Ce qui m’attend, c’est la vieillesse et la décrépitude couronnées par la mort. »

   Isa aurait aimé partager ce jour spécial avec les passagers du Pélicano. Elle n’aurait pas triché sur son âge… « Mais il est impossible de se confier à ce bourrin… »

   Elle a vérifié ce matin dans le miroir ce qu’elle sait déjà, son visage est fané et des sillons creusent ses joues et son cou. Sous la douche, elle a constaté la peau flasque et desséchée, les seins qui tombent, les muscles affaissés et les vagues et les creux d’un corps qui se détériore insidieusement. Elle s’habille différemment depuis quelques années. Les robes dans lesquelles elle se sentait bien autrefois ne lui correspondent plus. C’en est fini des tenues bains de soleil, des dos-nus. Les corsages qu’elle revêt aujourd’hui recouvrent ses avant-bras jusqu’aux coudes afin de cacher les plis disgracieux. Avancer en âge lui apparaît aussi apocalyptique qu’un naufrage. Elle va devenir fragile, tremblotante, invisible, puis elle s’éteindra dans l’indifférence générale et on ne se souviendra plus d’elle.    

   A la détresse qui l’étreint face à sa décrépitude physique s’ajoute la peine et de la colère de ne pas avoir été aimée comme elle avait besoin d’être aimée. Son mari a méprisé sa nature romantique et sensible. Il a amplifié ses doutes et ses peurs. Elle n’aura pas connu l’amour qui reste parce qu’il vous a rendu heureuse et fait que l’on accepte de vieillir ensemble sans se poser de questions.

   Isa n’ignore pas qu’elle est le produit d’une époque qui prédéterminait le destin d’une femme et le champ de ce qu’elle pouvait faire ou ne pas faire, quand elle n’était plus en puissance de mari comme disait sa mère pour qualifier sa situation de femme divorcée. Au fil du temps, Isa a renoncé à l’amour, aux contacts physiques et au peau contre peau mais la douleur de ne plus être prise dans les bras lui fait toujours aussi mal…

   Elle bouscule ce soir la patience inscrite dans ses gênes et elle se révolte à l’idée d’avoir vécu sur le rivage vide et ennuyeux de la vie. Une petite voix insinue que l’amour n’est pas l’accomplissement ultime, que les modes de ce temps configurent le partenaire sur les sites de rencontre et qu’elles placent l’argent et le pouvoir comme buts de la vie. La petite voix rappelle aussi que les couples se tolèrent pendant trente ou quarante ans parce que l’autre s’absente du matin au soir. La petite voix insiste : « On ne peut pas sauter dans un trou noir pour éviter les chagrins. Rassemble donc quelques souvenirs de philosophie : Hérodote et son récit du nouveau-né au sein du peuple Thrace dont la famille se lamente sur les malheurs qui vont fondre sur lui au long de sa vie au lieu de se réjouir de son arrivée et c’est dans l’allégresse qu’elle enterre ses morts enfin libérés de tous les maux. » La petite voix conclut : « La vie est souffrance parce qu’elle ne reste pas. Si tu ne veux pas souffrir, il te faut mourir. »

– Pas avant d’avoir écrit ce que j’ai sur le cœur…

   Isa Gilg veut se libérer. Elle détache avec brusquerie une feuille du bloc posé sur la table de nuit et elle fait glisser le stylo sur le papier d’une écriture convulsive :

Chère Margot,

   Tu as bien fait d’annuler la chambre à l’Institution Katrina car ce projet ne me convient pas. Je n’irai pas dans cette maison de retraite perdue dans le Bush rejoindre d’autres vieux. Je ne veux pas devenir une vieille femme recluse et hors du monde qui a lâché prise.

   Je ressens l’ambivalence de ta proposition, ta sollicitude certes mais aussi ton souhait d’être débarrassée de moi. Je suis un poids pour toi et je suis peu intéressante. Si j’avais vécu dans la Rome antique, tu m’aurais peut-être proposé un breuvage fatal…

   Tu es partie en Australie avec Théodorus il y a dix ans. Il était normal que tu vives ta vie mais il faut que tu saches que j’ai lutté seule dans la nuit d’un hôpital où les souffrances, les angoisses poignantes et la peur anesthésiante ne manquaient pas. Je pense que je t’ai donné tout mon amour mais que tu restes pour moi une inconnue.

   Aujourd’hui, j’ai eu soixante-cinq ans. J’arrive à l’âge où chaque année qui passe est du bonus. Je n’aurai probablement pas le temps de lire tous les livres pour lesquels j’ai un coup de cœur mais il me reste la liberté de décider de ce que je veux faire des dernières étincelles de ma vie, m’assumer pleinement.

   Je vous embrasse.

                                                                                                                                                                                                                                                        Maman

  Les cris d’Odette ont raisonné dans le silence de la nuit. Isa constate, effarée, les coquilles d’œufs évidées, les trognons de pommes, le café répandu et le sac de déchets ménagers éventré qui ont laissé des taches sur le sol de la cuisine. Une odeur âcre se dégage du petit espace parsemé de touffes de poils, de crottes et de traces d’urine.

  • Une fouine est venue visiter la péniche. Elle est restée car il y fait chaud. Elle a laissé des poils près du conduit d’aération ce qui signifie qu’elle nous observe à notre insu, probablement depuis le toit. J’installerai une lampe avec un minuteur pour qu’elle ne s’aventure plus dans la cuisine ! Voyons le bon côté des choses, nous n’aurons pas de rats tant qu’elle sera sur la péniche…
  • C’est une vraie brise fer ! Elle a rongé le câble du micro-ondes, cassé une pile d’assiettes et gobé six œufs et trois pommes, s’exaspère Isa !
  • Maintenant elle dort roulée en boule et l’estomac bien rempli…J’espère qu’elle n’a pas repéré le batracien qui vit sur le pont, s’inquiète Paul Bousquet.
  • Vous paraissez plus soucieux du sort du crapaud que de celui du micro-ondes…s’exclame Isa dépitée avant de s’éclipser.

   Elle inspecte les trous dans les cloisons de sa cabine et elle laisse la lumière allumée pour guetter la bestiole aux oreilles pointues et au jabot blanc. Paul Bousquet avait raison, la fouine, repue, faisait sa nuit.

8

  • Le crapaud est là ! articule Paul Bousquet, avec un soupir de soulagement.

Il a nettoyé les ravages de la fouine, dressé la table du petit déjeuner et fait griller des toasts. Il invite Isa à s’asseoir comme s’il voulait effacer les échanges peu courtois qu’ils ont eus :

  • Vous avez probablement compris que ma mère souffre de la maladie d’Alzheimer…Elle en est au stade trois. La maladie a déjà fait des dégâts dans le cerveau depuis plus de dix ans. Ma mère me reconnaît encore mais pour combien de temps ?
  • Elle s’est inquiétée pendant votre absence…Elle m’a dit que vous étiez au Vénusien…
  • C’est sa blague favorite depuis que je lui ai dit, il y a près de quarante ans, qu’un de mes potes de l’Armée avait fait son initiation amoureuse au Vénusien. En réalité, je suis allée consulter un spécialiste à la Fondation Aloïs. J’aurais préféré aller au Vénusien… Les nouvelles ne sont pas bonnes. Ma mère développe des troubles du comportement et elle devient une autre femme, exubérante, irritable…Son état s’aggrave mais nous allons continuer la croisière jusqu’à Narbonne !

   Le pilotage du Pélicano n’est pas aisé et Paul Bousquet fulmine contre les courbes capricieuses, les méandres et les crochets trop brutaux. L’attente à l’écluse du Pont-Canal l’agace et il décide d’arrêter la péniche à l’écluse de l’Ermite où d’étranges êtres en bois, longilignes, les accueillent sur la berge.

  • Ils me font peur, murmure Odette
  • Il est vrai que certains semblent inamicaux. Les plus sympathiques sont ceux qui nous invitent à vivre la guitare à la main…
  • Moïse ! articule lentement Odette. De larges cernes bleues autour des yeux signent sa fatigue et sa lassitude. Elle désigne en tremblant une statue masculine, le doigt tendu vers le ciel, armée d’un bâton.
  • Je ne pense pas que ce soit le prophète…observe doucement son fils.

   Odette reste silencieuse, absente. Paul Bousquet veut intéresser sa mère aux sculptures animalières : « Regardes donc, maman, ils sont bienveillants et interrogateurs comme Chipie qui penchait la tête à droite et à gauche pour comprendre ce que tu lui disais ! Tu as eu combien de chiens et de chats ? On va dire une dizaine…

  • Je ne sais plus…Oui Chipie…
  • J’aurais aimé que l’artiste sculpte les animaux en colère contre la folie des hommes : le singe et l’éléphant, la patte levée contre la déforestation et le braconnage, la vache qui dit stop aux fermes-usines et les jolies coccinelles devenues belliqueuses qui dégagent des substances toxiques sur les humains…
  • J’ai faim, se plaint Odette.

–    Le traiteur fluvial a recommandé le gratin de pommes de terre au roquefort. Il affirme en avoir été nourri après le biberon, que ça lui donne la pêche et que ça rend l’âme sereine. Tu vas en manger et ça te fera du bien.

   Le commerçant a-t-il perçu chez Paul Bousquet les humeurs tumultueuses, chaotiques et nostalgiques de Paul Bousquet qu’il pourrait combattre avec le plat Aveyronnais… De fait, après avoir médité sur les rives qui baignent dans la lumière mordorée de l’automne, Paul Bousquet devient disert : 

  • Je rêve de m’exiler dans un cabanon bucolique perdu dans la nature. Si Dieu existe, il a fait cette perfection où l’on peut se gouverner soi-même, sans traces ni contrôles. Je refuse de m’en remettre aux totems technologiques de la société du vingt et unième siècle et de noyer ma liberté dans des univers ripolinés où règnent les protocoles robotisés. Le canal est devenu terne par rapport au temps où naviguaient des bateaux remplis de farines et de tonneaux d’armagnac. Pourquoi ne promène-t-on plus en farandoles au son des flutes et des tambourins, les exvotos des mariniers et les statues des saints protecteurs des charpentiers ou des aubergistes ? Pourquoi ne tire-t-on plus de boites à l’arrivée et au départ des barques ?
  • Grâce aux touristes et à la navigation de plaisance, les villages abandonnés se repeuplent et les écluses condamnées revivent, plaide Isa.
  • Tout cela me paraît insuffisant. Par bonheur, le vieux mammouth que je suis vit aujourd’hui une belle histoire d’amour. Elle s’appelle Foxette et je me fais tout petit devant elle !

– Où as-tu rencontré cette femme, demande Odette dans un sursaut.

  • Sur le chemin de halage. Tu sais bien que j’aime prendre les chemins à la marge…

   Il éclate de rire en constatant le visage sidéré de sa mère :

  • Foxette est une jeune renarde sauvage au pelage roux et laineux, aux yeux bridés et candides couleur ambre et aux oreilles noires et pointues dressées en arrière. Nous nous voyons régulièrement, aventure naïve certes mais je ne veux pas manquer ce rendez-vous. Le soir, je vais à sa rencontre dans les flagrances de l’herbe coupée. Elle avance vers moi, en zig-zag, curieuse et observatrice, quémandant de la nourriture. Je lui jette des biscuits, des fruits et des saucisses qu’elle attrape au vol. C’est la bringue du siècle ! Je ne l’ai pas vue depuis deux jours. Elle est peut-être partie avec Grimbert, le blaireau laissant en paix les campagnols… J’aime penser que pour me rejoindre, elle traverse des rochers, des rivières, des prairies et des forêts. Elle s’apprivoise peu à peu et je lui tends la main qu’elle vient renifler. Je ne la caresse pas pour préserver sa nature sauvage et ne pas trahir sa confiance. Avec elle j’ai des échanges sans mots alors que les médias qui déversent des flots de phrases pour finalement dire peu de choses ne laissent pas de traces dans mon esprit. Je reste près d’elle jusqu’à ce qu’elle me tourne le dos en levant la patte, un peu comme un chat. Peut-être me dit-elle : « A demain ! » Les bottines noires détalent dans la nuit vers les vignes endormies et la belle queue touffue fouette l’air. J’espère qu’elle ne dort pas à même la terre mais dans un terrier, protégée par une barre rocheuse des tirs des chasseurs qui visent entre les deux yeux.   

­- Vous êtes un ami des animaux sauvages, questionne Isa.

  • Je suis un ami de tous les animaux car ils sonnent vrai. Ce n’est pas le cas de tous les humains…
  • Paul, je n’aime pas quand tu as la bile noire. Reste dans la mesure !
  • Les humains ont construit un monde affecté, mensonger et hypocrite. Ils se croient libres mais ils sont sous la surveillance des GAFA. Les hommes et les femmes de ce siècle sont réfractaires aux hypersensibles qu’ils trouvent ridicules et les traitent comme des fantômes. Ils préfèrent les amis virtuels qui brandissent les « like », les faux-culs charmeurs ou les médiocres emplis de vices et de vanités qui, anonymement, mettent à mort sur les réseaux sociaux. Ces orgueilleux ne sont que des impuissants parce que la subtilité fera toujours mieux que le buzz.
  • Les humains peuvent aimer d’un véritable amour, avec une infinie patience, objecte Odette.
  • Non maman, l’amour n’est le plus souvent qu’un immense égoïsme. L’amitié est supérieure à l’amour. Dans l’amitié, on veut le bonheur de l’autre, en amour on veut le sien propre. Les femmes qui ont partagé ma vie n’ont pas supporté mes humeurs variables. Elles ne m’ont pas aimé tel que je suis, avec mes problèmes. Miraculeusement, une renarde sauvage, sociable et adaptable m’offre son amitié. Si tu n’étais pas là, maman, il y a longtemps que j’aurais fui dans le désert ou dans les bois comme Timon d’Athènes !

   Paul Bousquet s’est arrêté de parler. Sa mère désorientée, le regard hagard et la parole bredouillée s’agite alors que le dernier oiseau salue la tombée de la

nuit :

  • Il est là, il est là et il vient me chercher …
  • Que dis-tu, maman, qui viens te chercher ?
  • J’approche du quai d’embarquement pour le grand voyage. Des choses nous dépassent et le monde invisible existe !

   Le silence se fait épais. Paul a pris la main de sa mère et Isa l’a imité. Tous deux l’aident à franchir la passerelle de la péniche. Odette se plaint de vertiges et de palpitations. Son souffle se fait court et de grosses gouttes de sueur roulent sur ses tempes mais elle s’endort aussitôt qu’elle est allongée sur son lit.

– Ma mère devient hypochondriaque, souffle Paul Bousquet.

  • Je connais les sensations dont parle votre mère. Elles peuvent être très pénibles…
  • Vous avez eu des crises d’angoisse ?
  • J’ai mangé des poires d’angoisse, estomac noué et nœud au plexus solaire, durant ma vie professionnelle. Violence d’un travail de secrétariat routinier, carrière à genoux dans un open-space agité et bruyant.
  • La vie familiale serait-elle plus sereine ?
  • Je ne sais pas…Je me souviens de réunions familiales nerveuses et folles, à fêtes fixes. Après s’être rués dans les bouchons et avoir subi la mauvaise humeur de mon ex-mari, il fallait essuyer les assauts de dominants décomplexés, sans peur et sans sursauts qui projetaient les diapositives de leur bivouac en Yakoutie ou préparaient leur tour du monde en ULM ! Dans ces fêtes où les normes sociales imposaient de se retrouver, la sans pouvoir que j’étais, dépourvue de réseaux et de carnets d’adresse, incapable de parler pendant des heures et de refaire le monde, attrapait des palpitations qu’il fallait dominer. J’apprendrai à votre mère des techniques de respiration lente et profonde pour faire face aux délires émotifs…
  • Merci de ce que vous faîtes pour elle. Vous voyez un visage vieilli et crevassé par les souffrances mais ma mère fut autrefois resplendissante de beauté.
  • La vieillesse n’existe pas pour elle car elle bouillonne d’amour pour vous et cela m’émeut.

   Ils sont parvenus devant la cabine d’Isa. En inclinant la tête, il lui confie :

  • Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, nous quitterons le canal dans quelques jours pour rejoindre Narbonne. Ma mère voudrait visiter une abbaye qui abrite des ex-votos de mariniers. Si vous voulez arrêter là le voyage, je vous accompagnerai à la gare la plus proche.
  • Voyager seule n’est pas pour les femmes. Je continue le voyage avec vous…Il faut bien que quelqu’un remplisse le frigo pour nourrir Foxette et la fouine…

9

Les villages aux soudaines ruelles et aux maisons bancales semblent endormis, nullement dérangés par le glissement des péniches sur le canal. La vie se fait jour dans les prés où paissent les troupeaux de moutons, autour des meules de foin bâchées et sur les côteaux boisés dominés par les châteaux-forts où courent les jeunes taureaux. Les lys jaunes annoncent les humbles maisons éclusières dont les volubiles occupants, emplis de bienveillance à l’égard d’une co-équipière maladroite et sans expérience, maintiennent le Pélicano au-dessus des flots. Ils en profitent pour lui transmettre leur savoir sur les tilleuls, les peupliers blancs et les chênes chevelus qui remplacent les platanes malades du chancre doré. Un pur instant de bonheur olfactif s’offre aux plaisanciers imaginatifs près d’une écluse condamnée. Le jardinier a refusé de regarder passer des navigateurs indifférents et il a cultivé les terres autour de la maison occupée jadis par l’éclusier. Les passagers de la péniche l’accompagnent dans les carrés de florales où il a cueilli le jasmin à l’aube puis sur le flanc du côteau enrichi en potasse et phosphore où croissent les plantes aromatiques. Dans les parcelles de fruitées, Isa froisse les feuilles de mélisse qui laissent leurs dentelles et leur parfum citronné sur ses doigts. « La mélisse ramène les abeilles vers les ruches ! » assure le passionné qui offre des feuilles et des baies de myrte, du fenouil et de la menthe poivrée pour aromatiser le plat de viande du déjeuner.  Pour la mémoire et les fonctions cognitives d’Odette, ce sera du romarin et de la sauge.

  L’amoureux des rhizomes d’iris les a divisés et il les a remis en place directement en n’enterrant que les racines pour que les rhizomes affleurent et profitent du soleil :

– Broyés en poudre, ils feraient par distillation un excellent beurre d’iris à l’odeur poudrée et boisée pour « L’heure bleue de Guerlain » mais je suis un grand jaloux et je les garde pour moi ! Non, je ne suis pas si égoïste que ça. Les mauvais jours seront là dans deux mois et je vais construire des nichoirs pour sédentariser, qui sait, peut-être les hirondelles, les bergeronnettes, les loriots ou d’autres oiseaux. Il faut aussi aménager des hôtels à insectes et des refuges pour les animaux du jardin… Les générations qui se sont succédé n’ont pas respecté la nature, les arbres et les anciens. On paie cher aujourd’hui la destruction des espèces, les changements climatiques…Les humains ne sont pas heureux parce qu’ils ont fait du mal et qu’ils ont perdu l’estime d’eux-mêmes. »             

   « Pour les roses, il faudra repasser l’année prochaine au mois de mai ! », lance-t-il sur la rive. 

   Au fil des écluses, Isa ne s’est pas montrée ingrate. Sa minuscule cabine s’est remplie de bocaux de pruneaux fourrés enrobés de chocolat, de bouteilles de blanquette de Limoux, de vin de Fitou et de crus des Corbières qu’elle a achetés dans les épiceries des éclusiers bienveillants et qui, âmes généreuses, lui ont apporté leur aide lors des amarrages.

   Paul Bousquet ne commet pas d’erreurs en manœuvrant au ralenti la péniche. Calme et concentré, il surveille avec méfiance les bateaux qui attendent pour l’éclusage, en particulier La Mouette et son pilote désabusé qui récrimine :     

  • La vie est trop lente et trop calme sur le ruban d’eau ! Heureusement, vous êtes là, vous êtes ma bouée de secours et je vous suis avec constance depuis Toulouse ! Je suis abimé, épuisé… Monsieur Paul, vous êtes un honnête homme. Je vous supplie d’accepter ma modeste compagnie Je vous suivrai jusqu’au bûcher. Pour moi, ce ne serait que justice, moi le pêcheur, le suborneur dépravé, le queutard, le noceur impudique, le bambocheur criblé de dettes et coursé par les créanciers alors que vous, vous êtes un saint…
  • Arrêtez, vous me saoulez avec vos outrances verbales. Vous avez mal digéré des blessures d’amour-propre, c’est pas possible autrement ! Vous dîtes que vous n’êtes pas un marin d’eau douce, mon cher. Il vous faudrait peut-être les quarantièmes rugissants mais ici il faudra vous contenter de la tumultueuse et voluptueuse halte de Plaisance. Nous y serons dans une heure. Vous ne pouvez pas trouver plus bel endroit pour courir le guilledou et ramener une vamp en combinaison de cuir. Et qu’est-ce-que vous me racontez avec vos soucis d’argent ? Si vous étiez désargenté, vous ne vaporiseriez pas « L’air du temps » sur les poils de votre chienne ! Laissez moi tranquille avec vos gémissements.

   L’amarrage à Plaisance se fait au rak, rak, rak rauque d’un rollier égaré dans la cavité d’un chêne et qui a oublié de migrer plus au sud. Un ragondin qui a creusé son terrier sur la berge s’enfuit à la vue de Georges qui descend prestement de La Mouette, émoustillé par l’animation du port et l’invite de l’auberge gourmande du quai.

  • Je vais m’enfiler un onglet de bœuf sauce au poivre, du foie gras, des frites et une forêt noire, lance-t-il en se frottant l’estomac.
  • Vous êtes un drôle de zèbre ! Du foie gras ! Vous donnez dans cette barbarie infligée à des oies et des canards sans défense ! Venez donc plutôt avec moi visiter la grotte aux bouquins, propose Paul Bousquet avec une intonation de janséniste.

   La stratégie se révèle payante, Georges le philistin a déjà filé le long du quai.

  • Enfin, il me lâche les baskets ! » marmonne Paul Bousquet avec un hochement de tête.

   Dans la grotte surréaliste creusée dans le roc à laquelle on accède par une grille en fer forgé, la lumière irisée bleue et or se reflète sur les piliers et les voutes. Au détour des affiches anciennes et des rayonnages en chêne, Paul Bousquet croise Isa qui se tord le cou pour déchiffrer la tranche des livres.

  • Que cherchez-vous, lui demande-t-il.
  • Rien de particulier, je regarde. Il y a tant d’ouvrages, dans tous les domaines…

   Une jeune trentenaire, rousse et frisée vêtue d’une sobre robe noire décolletée en V s’est approchée d’Isa : « J’ai le livre que vous cherchez, Madame. C’est une occasion dans un état impeccable. Je vous le fais à 2 euros. »

   Isa a quitté la grotte et elle s’est installée dans l’herbe en compagnie de Thackeray et de « La foire aux vanités », sous le pont en dos d’âne qui l’isole du reste du monde. Au Relais des Plaisanciers, elle a aperçu Paul Bousquet et Georges en compagnie de la jeune femme rousse dont la voix musicale résonne dans la salle de restaurant : « Ecrire change le goût du monde et modifie les souvenirs. On est seul maître à bord. On prend des choses dans la réalité, on les agrège, on les assemble, on omet des détails trop prégnants. On échappe à ses démons car l’imaginaire et le rêve sont des bienfaiteurs. »

  • Je pense que le romancier ne peut ressentir que des plaisirs brefs qui n’impriment pas, ce sont des bonheurs d’occasion qui s’estompent comme des lampions ! Non l’écriture n’est pas réparatrice. J’écris sur ce qui me pose problème, les angoisses du présent, celles qui me hantent. Je ne suis jamais tranquille, remarque Paul Bousquet dont le sourire séducteur corrige le ton incisif.

   Les deux pilotes n’ont pas noté la présence d’Isa qui, la dernière bouchée de pizza avalée, s’éclipse alors que Georges tente de séduire la jeune femme avec les allusions sensuelles dont il est coutumier. Une compagnie occitane doit jouer « la porteuse de pain » dans la vieille et insolite barge bleue posée sur l’eau tandis qu’une exposition organisée dans le long couloir d’accès à la salle de spectacle par les amis du canal donne sens aux aqueducs, épanchoirs et déversoirs. Quand retombe sous les applaudissements le lourd rideau rouge, Isa savoure le moment de liberté et d’évasion que les acteurs lui ont procuré mais la nuit sur l’étroit chemin de halage peuplé de quelques humains amoureux des étoiles n’est pas pour les femmes. Elle presse le pas dans l’obscurité où s’élancent soudain les sons de deux langues empâtées qui heurtent, égratignent « le doux, le tendre, le merveilleux amour… encore aimé… malgré les éclats des vieilles tempêtes… »

Le doigt levé, Georges entonne : « Je voudrais qu’elle s’abandonne une nuit sur mon épaule… » tandis que Paul Bousquet, yeux mi-clos, déclame les cœurs mis à nus et les morsures de l’amour fou.  Les deux hommes sont ivres mais leurs égos sont restaurés par l’alcool. 

  • T’es génial…Nous deux, c’est à la vie, à la mort ! s’écrie Georges en tapant sur l’épaule de son compagnon
  • Toi t’es pas moche…et pas bête balbutie son interlocuteur. On lui plaît pas parce qu’on est vieux, angoissés et qu’on garde nos chaussettes au lit…
  • Toi peut-être mais pas moi…
  •  Peu importe…Elle aime les mâles invincibles et sans complexes, du style de ceux qui offrent un mariage gothique dans la chapelle blanche de Las Vegas. Tu la vois en robe à froufrous brodée d’une tête de mort, avec son bouquet de pivoines noires et de plumes et juchée sur des escarpins à semelles rouge ? Elle serait moche tu crois pas ? Dis moi que t’es d’accord avec moi parce que t’es mon ami. T’es David, moi c’est Jonathan et je prendrai soin de toi jusqu’à la mort…

   Isa a écouté avec amusement les divagations de Paul Bousquet et une formule que son mari avait ramené du Quebec lui revient à l’esprit : « L’homme éconduit a son quatre pour cent… ». Elle ne connaît plus le sens de la formule et cela l’indiffère. Elle s’étonne toutefois de sourire en évoquant son ex mari…lui, l’homme dédaigneux et sombre, irréductible de l’aigreur. La colère aveuglante, la vague amère et vengeresse qui la submerge depuis si longtemps lui fait improviser et scander des mots de hargne et de revanche :

Il m’a quittée il y a vingt-cinq ans,

Me laissant seule avec l’enfant,

S’il revenait, vieilli, en ce temps,

A moi de lui donner le quatre pour cent.

Que n’ai-je pu éviter dans le secret du logement,

La face cruelle, le regard assassin,

La langue fourchue du patelin,

Je m’en souviens chaque jour, c’était il y a vingt-cinq ans.

Que n’ai-je eu le courage de partir avec l’enfant,

Moi le « Toutou » qui le suivait emplie de peurs…

   Isa s’interrompe, muette de terreur. La sueur coule sur ses tempes. Des sangliers adultes et redoutables descendent vers le canal dans un fracas de branches brisées. L’un d’eux s’attarde en fouillant les sillons creusés sur la berge. Il lève le museau pour scruter l’intruse qui tourne autour d’un large tronc de platane puis par bonheur il rejoint la horde qui nage, groin dehors, dans l’eau noire. Isa prend alors une grande bouffée d’air et d’assurance et constate qu’elle peut se montrer courageuse.

  • Le pervers serait bluffé ! marmonne-t-elle en se hâtant vers le Pélicano.

10

   Odette est assise dans la véranda, l’air accablé elle s’inquiète de l’absence de Paul :

  • Ne vous inquiétez pas, il ne va pas tarder, la rassure Isa.
  • Il est toute ma vie, je n’ai plus que lui, vous comprenez …Je ne survivrais pas s’il lui arrivait malheur.
  • Il ne lui arrivera rien !

   Isa a répondu mécaniquement. Perturbée par le face à face avec la bête noire, elle constate que ses mains tremblent et que son dos est trempé de sueur. La terreur qu’elle a ressentie la paralyse encore et elle ne manifeste pas l’empathie qui conviendrait à la vieille femme que l’absence de son fils emplit de panique et qui apprécierait qu’on la dorlote.

– Vous êtes une mère pour moi… Vous comprenez mes angoisses…poursuit Odette.

– Toutes les femmes comprennent ce genre d’inquiétude.

– Même celles qui n’ont pas eu d’enfants ?

– Oui. J’ai une amie qui n’a pas voulu d’enfants parce qu’elle voyait le mort qu’il serait !

   Isa s’est assise sur le rocking chair à côté d’Odette et les yeux fixés sur les silhouettes ténébreuses des troncs d’arbres elle confie :

  • Le face à face avec l’enfant ne remplit pas une femme. J’en ai vu combien, le regard vide devant le bac à sable, épuisées par quatre-vingt pour cent des charges ménagères, familiales et parentales, l’absence de preuves d’amour et un dialogue cassé. Elever un enfant est trop stressant dans les joies comme dans les peines. Il faut l’éveiller au monde, l’aider à grandir quand il découvre que les amitiés sont éphémères, lui apprendre à se défendre dans ce monde violent où il devra accomplir des prodiges pour être respecté…Si c’était à refaire, je n’aurais pas d’enfant. La vie m’apparaît plus confortable et intemporelle pour celles qui ne sont pas mères. Elles font leurs choix de vie sans scrupules ni reproches…
  • Vous avez des enfants ?
  • Oui une fille qui vit à l’étranger. Nous avons un différend à propos de  l’orientation à donner à ma vie…  

   Odette la regarde fixement puis elle l’interrompt :

  • Savez-vous que Paul, enfant, était morose et agressif… Il faisait des crises de rage sans raison. Son père et moi nous ne pouvions pas le raisonner et sans que l’on comprenne pourquoi, le soleil se mettait soudain à briller et il redevenait doux. Il ne dormait pas beaucoup et se promenait la nuit dans la maison. Il s’était pris de passion pour des jouets, une figurine de Batman et un pistolet à eau rose et bleu avec lesquels il dormait. Il pouvait se montrer entêté, coléreux, cruel et il s’isolait dans sa chambre pendant des heures. Mon mari disait qu’il allait souffrir car il était intelligent et émotif. Une profonde angoisse le taraudait quand je partais m’occuper de ma mère. Je me suis davantage occupée de Paul que d’elle dans sa vieillesse parce qu’il ne supportait pas que je m’éloigne. Ses professeurs lui reconnaissaient des qualités mais ils déploraient ses difficultés de concentration et son manque de respect des règlements qu’il discutait toujours âprement. Il lui était difficile d’affronter le monde extérieur malgré une volonté réelle de bien faire. Trop indépendant et trop excentrique, il se fit renvoyer de cinq établissements pour s’être disputé avec d’autres élèves. Il pouvait immédiatement adorer ou détester. Quand il avait douze ou treize ans, nous lui avons fait faire un stage sur un voilier. Abattu, accablé, il ne supporta pas d’être éloigné de nous et mon mari alla le récupérer à Carthagène, en Colombie. Il eut une phase punk, se décolora les cheveux, porta des boucles d’oreille, un anneau dans le nez et il se fit tatouer en fluo une vingtaine de papillons sur le torse, les bras et le dos malgré notre désapprobation et notre colère. Il nous a confié plus tard que le tatoueur avait proposé d’arrêter là. Mais Paul ne savait pas maîtriser son impulsivité et il lui en demanda d’autres sur les jambes qu’il se fit enlever plus tard au prix de bien des souffrances. Vous voyez, Isa, que Georges et son dessin sur la fesse, ça me fait bien rire ! Il avait quinze ans quand son père mourut et son chagrin fut immense. J’entendais la nuit ses gémissements de bête blessée. La vie à la maison devint alors impossible. Il s’endormait au petit matin et il se levait dans l’après-midi. Déscolarisé en Seconde, il suivit vaguement des cours par correspondance. Par bonheur, des professeurs bénévoles acceptèrent de lui donner des cours à domicile dans les dernières années de lycée. Grâce à eux, Paul n’a pas perdu pied avec les études. Il ramenait ses conquêtes féminines à la maison. Certaines sont restées plusieurs mois et je leur assurais gite et couvert jusqu’au jour où il les mettait à la porte pour des motifs futiles. Il a cessé de fréquenter une fille « parce qu’elle était toujours heureuse ! » Paul pouvait être brutal avec moi quand je lui faisais des reproches. Je voulais qu’il cesse de se faire du tort et je glissais des papiers sous sa porte qu’il déchirait sans les lire. Le chagrin que je ressentais me torturait. Je me suis efforcée de l’encourager mais il est resté mauvais avec le quotidien, égocentrique, ne s’intéressant pas suffisamment aux problèmes des autres. Rien d’étonnant que ses compagnes l’aient toutes quitté après quelques mois de vie commune !
  • Comment se comportait-il avec les femmes qui ont partagé sa vie ?
  • Il vivait pour lui, indifférent à leurs problèmes mais il n’était pas agressif.
  • Avait-il des amis ?
  • Oui quand il était enfant et adolescent mais je ne lui en ai pas connu dans sa vie d’adulte. 
  • A-t-il consulté des psychiatres ?
  • Oui. Je me souviens de l’un d’entre eux, haletant pendant cinq minutes, la tête et le haut du corps penchés sur son bureau. Quand il voulut bien commencer l’entretien, il préconisa une psychothérapie pour l’entourage. Ma belle-mère refusa et je fis de même. Je pense qu’il aurait tout aussi bien demandé d’examiner Eole, le chien que nous avions à l’époque…Les sachants ne sont pas si sachants que cela et les psychiatres ont tâtonné pendant près de dix ans. Finalement l’un d’eux m’a annoncé après lui avoir fait passer une batterie de tests que Paul était maniaco-dépressif et qu’il vivrait toute sa vie avec la maladie qui alterne les phases d’excitation et de mélancolie. Paul devait avoir dix-huit ans. Ce psychiatre prescrivit du prozac, ce qui améliora sa vie et l’aida à garder son équilibre. Les troubles disparurent au bout de plusieurs mois et Paul se croyant guéri arrêta son traitement. Il devint nerveux, irritable, surexcité, ce qui annonçait une phase maniaque. Le psychiatre préconisa une hospitalisation que Paul refusa tout d’abord en disant qu’il avait dix-huit ans et qu’il dirigeait sa vie comme il l’entendait. Sans médicaments, il dégringola la pente et il fut obligé de faire ce que lui prescrivait le médecin. Il sortit de la clinique calme mais fatigué et maussade. J’ai gardé depuis une sourde inquiétude par rapport à sa santé. Il ne se confiait pas et ne parlait jamais de sa maladie et des lourds traitements parce qu’il avait peur d’être rejeté. Ses collègues et ses compagnes ont fait face à des colères homériques qui pouvaient durer des heures et qui le transformaient en sale type asocial et démoniaque. En réalité, il était fragile émotionnellement et il combattait constamment ses peurs et ses limites. Un froncement de sourcils désapprobateur de son employeur pouvait avoir des conséquences dramatiques. Il donnait alors sa démission, au motif du travail peu valorisant qui lui faisait perdre son temps ! Voilà près de vingt ans qu’il ne travaille plus.
  • Comment vivait-il le chômage ? Excusez-moi Odette si je suis indiscrète mais votre fils ne me semble pas manquer de revenus.
  • Sa grand-mère paternelle lui a légué des maisons. Il en vend une quand c’est nécessaire… Après chaque échec professionnel ou sentimental, il est venu se réfugier près de moi, dépressif, vide et pitoyable. Il reste au lit parfois pendant six mois. Se lever, s’habiller lui coûterait des efforts énormes qu’il ne peut fournir. D’après le psychiatre, il n’est pas exclu que Paul attente à sa vie. J’ai tenté de lui insuffler de l’élan vital et il a réussi tant bien que mal à surmonter ses démons même s’il parle parfois de se détruire. Je voudrais lui transmettre une force positive pour lutter contre les pressions qui l’étouffent et trouver le calme, l’équilibre et la mesure. Il faut qu’il soit gentil avec lui-même ! Acceptez-vous de l’aider s’il est en difficulté ? Je l’aime à jamais et j’espère que Dieu le gardera en paix !
  • Oui, souffle Isa en lui caressant le visage.

11

   Paul et Georges, arque boutés et titubant ont grimpé la passerelle. Sur le pont, dans l’air frais de la nuit, Odette veille sur son fils et sur Georges, massant doucement leurs tempes avec de la menthe poivrée et leur versant régulièrement des verres d’eau, stoïque face aux relents de tabac hollandais que dégagent leurs vêtements et qui lui donnent la nausée.

   Les commandants de bord retrouvèrent à l’aube leur lucidité et après quelques heures de sommeil, ils mirent les moteurs dans la lumière du soleil et la légère brise du matin. Les péniches, fanions au vent, glissèrent sur l’eau dans le sillage des canards et des poules d’eau enthousiastes, jusqu’à ce que les pins parasols se retirent sur la pointe des pieds vaincus par la majesté des platanes aux feuilles jaunissantes qui forment une haie d’honneur voûtée au-dessus des quais de Narbonne. Le Cers « allégresse et détresse qui se mélangent » selon le poète déchire le ciel bleu lavande. Au bistrot du quai, Odette a fait peu d’honneur aux encornets farcis et au turbot qu’elle a commandés d’une voix lasse, pas plus qu’à la promenade sous le ciel immense tandis que se déploient les paysages bleus du littoral, les plages animées, les criques de sable blond où friselisent les vaguelettes et les garrigues vert-sombre constellées de calcaire blanc. Seuls les flamants rose aux becs élégants qui posent leurs pattes effilées avec une infinie douceur sur les étangs salés et cachent leurs têtes sous les ailes pour se protéger du vent la font sourire. Ses yeux brillent quand ils lui offrent le spectacle de leurs corps ondulants qui enchaînent de belles chorégraphies nuptiales. Expression de physionomie qui disparaît à la vue des Corbières, des villages perchés et de l’oppidum gallo-romain :

  • Paul, tu ne me ramènes pas à la Farigoulette, n’est-ce pas ?
  • Jamais de la vie, Maman ! La voix est assurée tout comme sa décision qui est définitive : il gardera sa mère près de lui…Tant pis si son roman doit prendre du retard…Il ne fera que rendre à sa mère ce qu’elle lui a donné…

   Les sources murmurent dans le massif où se dressent les cyprès noirs, l’abbaye, sa cour de grès ocre, ses frontons et ses jardins en terrasse.  Odette hoche la tête quand son fils commente avec dérision les photos exposées dans le cloitre aux chapiteaux sculptés et fustige les moines d’antan aux discours interminables en latin de cuisine, jouisseurs et cupides, égarés par la bonne chère et les jeux de billard. Elle désigne du doigt les religieux en robe blanche et scapulaire noir qui regagnaient leur immense dortoir obscur et glacial. Sur la margelle du petit puits, source d’eau vive, elle confie à son fils : « Dans ma prochaine vie, je serai religieuse en robe de bure, agenouillée au milieu des autres sœurs. Nous formerons une grande famille priante et silencieuse et je soignerai les malades avec les plantes et les fleurs médicinales du vallon. »

  • Tu apprécies les personnages jansénistes sombres et noirs ! Les rigueurs de la vie monastique et des cellules monacales ne te font pas peur ?
  • Non. Le silence est un antidote à l’agitation désordonnée de la vie. La peur et la méfiance ont trop facilement submergé mes pensées et troublé mon cœur. Il m’aurait fallu un gilet pare-balles contre les mesquineries, les méchancetés et les épreuves même si je reconnais que ces dernières m’ont rendue plus philosophe. Si j’avais été religieuse, le port de la paix se serait dévoilé plus tôt !
  •  Je t’ai toujours connue sage. Tu savais prendre de la distance et calmer mes humeurs fluctuantes. Je t’aime maman et je t’ai toujours aimée.
  • Je t’aime aussi mon fils. Je suis fatiguée, peux-tu me ramener sur la péniche ?

   Sur la route des étangs aux senteurs marines, Paul Bousquet murmure à sa mère endormie : « Des rêves d’absolu t’habitent toujours, maman. Tu es restée lucide et perspicace et la maladie ne te submergera pas… »

12

– C’est une rupture d’anévrisme, ça a été rapide, assure le jeune médecin.

  • A-t-elle souffert ? questionne Paul d’une voix blanche.
  • Non, elle n’a pas réalisé ce qui arrivait. Elle a eu une quinte de toux puis elle a perdu connaissance.
  • Vous êtes sûr qu’elle n’a pas eu le temps d’avoir peur ?
  • Non, la mort a été foudroyante.

   Quelques heures plus tard, Paul Bousquet, prostré, engourdi et les yeux emplis de larmes s’écrie : « Je ne peux pas concevoir l’irréparable et je n’irai pas à l’enterrement de ma mère…C’est une tâche trop difficile, ça m’accable et ça me paralyse…Le courage me manque et je voudrais pouvoir me surpasser mais c’est impossible. Je suis une loque abandonnée et démoralisée. Isa, acceptez-vous de me remplacer et de vous charger des formalités ? Dîtes oui, je vous en prie. Ma mère voyait en vous une femme courageuse sur laquelle je pouvais compter… Vous avez toute latitude pour décider pour le caveau, les fleurs, les couronnes, le service religieux… »

   A l’employée des Pompes Funèbres professionnelle et trop pimpante qui la reçoit dans un petit bureau vert jade, Isa qui a accepté la mission déclare être une amie d’Odette Bousquet. Elle imagine, invente, transforme la vie de la défunte :

« L’hôpital de Narbonne m’a prévenue. Nous y avions partagé la même chambre avant qu’elle rentre à la Farigoulette. Nous avions sympathisé et elle m’avait désignée comme personne de confiance. Quand son mari a pris sa retraite, ils étaient venus habiter dans l’Aude. Elle l’a soigné quand il a déclaré une sclérose en plaques. Il est mort et je ne sais pas où il est enterré. Elle avait un fils qui vit en Bolivie je crois. »

   Vie plate et fade sur laquelle ne s’étend pas la jeune employée qui s’enquiert de l’existence de petits-enfants.

  • Pas à ma connaissance, répond Isa.
  • Un service religieux ? demande mécaniquement la jeune femme.
  • Oui.

   Isa a choisi un cercueil en chêne clair et le capitonnage en satin bleu sur catalogue, comme pour sa mère.

  • L’enterrement aura lieu le 1er Octobre à 15 heures au cimetière de Villeneuve. Voici les dispositions pour la mise en bière, ajoute la préposée en tendant un papier sur lequel elle a inscrit le jour et l’heure.

   A la bénévole laïque aux cheveux blancs qui la reçoit dans la sacristie de la cathédrale, Isa refait le récit d’une vie ordinaire et elle passe sous silence la maladie mentale du fils tant chéri.

  • Odette Bousquet allait à la messe très régulièrement et elle communiait. Nous avions découvert que nous avions toutes deux fait notre communion à Sainte Monique à Bagneux. Pas la même année…
  • Y-a-t-il un chant religieux qu’elle aimait plus particulièrement ?
  • Oui, elle fredonnait parfois : « Tenir une lampe allumée… » La bénévole acquiesce, elle connait le chant.

   Le reposoir de l’hôpital a demandé des vêtements pour habiller Odette. Paul parvient à articuler entre deux sanglots : « Elle va se réveiller, elle me fait une blague…Voulez-vous bien leur donner sa robe grise à fleurs jaunes ? Les cheveux de ma mère ont repris leur aspect poivre et sel. La robe sera assortie aux cheveux…» Paul Bousquet s’est exprimé sur un ton si respectueux qu’Isa a cru l’entendre dire : « Voulez-vous me faire la grâce… » Le décès d’Odette, femme de devoir, l’attriste profondément et elle compatit à la douleur de Paul tout en pensant qu’il trahit sa mère en choisissant une robe pour l’ensevelir. Avant sa maladie, Odette avait jeté jupes et robes dans la poubelle de la liberté. 

– J’aurais voulu être assez fort pour assister à la mise en bière déplore Paul. J’aurais pris ma mère dans mes bras, je l’aurais bercée, serrée contre mon cœur et je lui aurais dit combien je l’aimais.

– Je sais, répond son interlocutrice avec empathie.

   Le corbillard a pris la route des Corbières à travers les vignes aux teintes mordorées où s’activent les vendangeurs. Le vent s’enfle sur les montagnes dénudées et les ailes des éoliennes saluent humblement la dépouille d’Odette Bousquet. Le fourgon noir entre lentement dans le village aux étroites ruelles que croisent les vestiges de remparts. Face à l’église du village qui fut l’ancienne chapelle du château cathare en ruines, des hommes et des femmes resteront assis pendant la cérémonie sur les murets, devant les maisons aux façades austères et fières qui ont inscrit la croix rebelle au-dessus de leur porche. Humains silencieux, fidèles à la mémoire des Parfaits, des Bons hommes, des Bonnes femmes et des minuscules indéfinis que les croisés jetèrent indistinctement dans les bûchers, ils se joindront plus tard au convoi vers le cimetière que conduit le prêtre africain au son du glas.

   Isa Gilg déteste par nature ce qui est vain, fugace et absurde, les paillettes à la noix comme la brièveté de l’existence aux tours de piste limités. Enfant sensible, elle avait aspiré à une éternité d’amour, d’amitié, de connivences et de consensus à laquelle les fées ne l’avaient pas destinée. De déceptions en solitudes, elle a cherché une raison d’espérer. Isa Gilg n’est pas une intellectuelle, elle n’a pas lu Pascal et son pari. Puisqu’aucun humain n’avait su la consoler, il ne lui parut pas incongru de faire confiance à un Ailleurs et au long du chemin bordé de cyprès qui monte vers le cimetière, elle veut croire qu’Odette Bousquet vit dans la paix d’une promesse qui a pris forme.

   A Narbonne, elle va au long des rues lasse et abattue et elle ne peut se résoudre à regagner la péniche. A la terrasse du café, elle ressent l’âpre contradiction entre les propos insipides et sans lendemain de ses voisins de tables et son regret d’un enterrement vite expédié où l’officiant n’a pas su donner d’ampleur à la vie humble et dévouée d’Odette Bousquet.

   Paul Bousquet, le visage défait et pas rasé fait irruption dès qu’il l’aperçoit, montant lentement la passerelle du Pélicano :

  • Merci, Isa, de m’avoir représenté. Je ne pouvais rien faire, si ce n’est penser très fort à elle. Ce fut tellement rapide. J’aurais voulu être auprès d’elle quand elle s’est sentie mal mais je n’ai rien ressenti. Je me serais campé devant sa porte et j’aurais empêché la camarde de rentrer.
  • Elle n’a pas souffert, dit le médecin.
  • J’aurais dû lui dire plus souvent que je l’aimais. De ma mère, je n’ai reçu que sollicitude et tendresse. Je me sentais plus fort quand j’entendais sa voix. Je l’appelais tous les soirs quand je travaillais à Montréal. Une de mes ex me l’a reproché : « Tu ne peux pas réussir une vie de couple parce que tu es marié avec ta mère ! » Je pense qu’elle a dit à la Camarde qui s’approchait : « Donne-moi encore un peu de temps parce que mon fils a encore besoin de moi. »

 Pendant les décennies où elle fut égale à elle-même, je me suis efforcé d’être un bon fils malgré ma maladie et mes sautes d’humeur. Elle fut le seul être au monde pour lequel j’acceptais de faire des efforts. Je me souviens de si beaux, si précieux moments passés en sa compagnie…

Même du vivant de mon père qu’elle a aimé, j’en suis sûr, elle se montrait plus mère qu’épouse. Quand il mourut, son chagrin fut intense et je ne parvenais pas à la consoler. Elle me négligea pendant une année, s’autorisant à se laisser aller à l’abattement. Elle invita le jour de mes seize ans des jeunes du quartier et quelques amis fidèles. Pendant la fête, elle m’offrit un sourire tout neuf, à la fois grave et plein de connivences derrière lequel elle s’est protégée jusqu’à ce que la maladie la foudroie. Les tee-shirts décolorés, les lunettes noires et les mèches roses, ce n’était pas ma mère ! Elle demeurera toujours la dame de bon genre aux tailleurs sobres et aux cheveux blancs bien entretenus. C’était une guerrière et ces derniers temps, je restais encore convaincu qu’elle terrasserait la maladie qui enténébrait son esprit. Je me reproche de n’avoir pas pris conscience de la douleur qu’elle dissimulait et dont j’étais la cause.

  • Votre mère est partie vers une terre où règne plus de justice. Allez-vous reposer, Paul.
  • Je vous suis tellement reconnaissant pour tout ce que vous faîtes. Veuillez m’excuser si j’ai pu être désagréable avec vous. La vie continue et Georges est venu cet après-midi avec sa chienne. Il a tenté de me changer les idées en parlant de son excursion à Marseillan et de la dégustation du Noilly-Prat au milieu des fûts de chêne. Il dit que ce lieu est touché par la grâce et qu’on n’a plus envie de se désirer ailleurs. Il y a découvert un restaurant tenu par des Cahorsins où il a bu un Cahors de dix ans d’âge en accompagnement d’une omelette aux truffes et d’une tranche de gigot d’agneau du Quercy. Il insiste pour que je fasse mon deuil et que je continue la croisière vers les chapelets d’étangs. Il se voulait même poète, en me parlant des vagues de vent sur les ajoncs…Je ne suivrai pas ses conseils. Comment faire le deuil de sa mère que l’on connait depuis toujours ?
  • Oui, je sais qu’il peut être énervant parfois avec ses propos allègres et badins mais ici il a peut-être raison…La Farigoulette vous demande de vider la chambre de votre mère.
  • J’irai quand je m’en sentirai capable.
  • Il semble que ce soit urgent. Ils attendent une nouvelle pensionnaire.
  • Acceptez-vous de m’accompagner à l’E.H.P.A.D. Vous pourriez m’aider à annuler le sentiment que je vais imprimer à chaque objet. Vous êtes si courageuse !
  • Moi, courageuse ! J’ai mis mes pas dans ceux des autres durant ma vie ! Je ne suis ni courageuse, ni créative croyez-moi. Bon, je vous accompagnerai à la Farigoulette.

   Paul Bousquet, une écharpe violette autour du cou et caché derrière des lunettes noires pénètre dans la chambre aux murs couleur fuchsia, suivi de l’infirmière-chef. Impressionnée par l’autorité qui se dégage du fils de la défunte, la cadre de santé consent à tout. Une société de nettoyage emmènera les meubles et leur contenu à la décharge. La vie d’Odette sera encore perceptible à travers la télévision et le fauteuil électrique qui migreront vers les chambres les moins confortables. Paul Bousquet quitte la pièce avec les chouettes qu’il avait achetées pour elle à Mexico et une statue en bois de Sainte Rita de Cascia. D’un pas rapide, il longe le couloir et il jette un coup d’œil aux résidents allongés sur leurs lits qui subissent, indifférents, les flashs publicitaires pour jeunes actifs réceptifs et consuméristes.

  • Les burgers sont insupportables quand le monde s’écroule parce qu’on vient de perdre sa mère ! maugrée-t-il tandis que son regard se fait aussi tendre que celui d’un requin.

Son visage cependant se nuance de douceur quand il se dirige vers la table où sont assises, silencieuses, les compagnes de table de sa mère. Il embrasse Louise quand elle lui dit qu’elle a le sida et il prend dans ses bras Lucette qui s’est placée volontairement à la Farigoulette à la mort de son mari il y a vingt-cinq ans. Josette défigurée par une maladie de peau qui grêle son visage et dont nul ne connait l’histoire lui confie à l’oreille : « Je prierai pour vous. »

  • Je viendrai vous voir à Noël. Prenez bien soin de vous !

   Sur la route de Narbonne, Paul Bousquet est silencieux. Isa dirige ses pensées vers l’Australie. Margot l’aime-t-elle encore ? A-t-elle essayé de la joindre à Bagneux ? Est-elle inquiète de son silence ? La croisière est finie avec le départ d’Odette et il lui faut songer à rentrer à la maison sans avoir trouvé la réponse à ses interrogations et sans être libérée de ses peurs et de ses angoisses.

  • Vous avez bu de la bière, Paul ? interroge Isa sur la péniche en brandissant des canettes vides et décapsulées.
  • Pas du tout. Il y a plus d’un demi-siècle que je n’ai pas bu de la bière. Je m’étais pris d’un goût immodéré pour cette boisson quand mon grand-père m’emmenait au café de la Gare. Je faisais des caprices quand nous passions devant les brasseries parce que je voulais de la mousse blanche autour de la bouche ! Les ordres de mes parents étaient formels : mon grand-père ne devait plus assouvir ma passion ! Avec habileté il détournait mon attention, faisant mine de m’initier aux marques des voitures. Je fis un matin un énorme caprice afin d’entrer dans un estaminet et assouvir ma passion. Mon grand-père refusa, je me déchaussai sur le trottoir et je rentrai pieds-nus à la maison. Mon grand-père qui était un rêveur ne s’était aperçu de rien. On ne retrouva pas les sandalettes ce qui provoqua la colère de mon père qui s’en prit à son beau-père. Ce dernier rétorqua ironiquement que j’avais trouvé ma voie professionnelle : « Il sera zythologue. Je vous ai fait gagner du temps et de l’argent, pas de rendez-vous dans les Centres d’Information et d’Orientation, pas d’arpentage des Salons de formation professionnelle. La voie est toute trouvée, ce sera la bière. » Le bougre n’avait pas prévu que la fessée que je reçus me guérit à jamais du goût du houblon…
  • Je ne comprends pas, j’avais nettoyé la cuisine avant de partir. Ce n’est quand même pas la fouine qui a ouvert des canettes…
  • Je vais en parler à Georges. Il a peut-être une idée.

   Paul revint bredouille : « Georges a passé son temps à se servir de larges rasades d’Armagnac céleste et de Noilly-Prat sur le pont de La Mouette et il n’a rien remarqué. Idem pour la capitainerie qui dit que j’ai probablement oublié de fermer la porte d’accès aux appartements, les touristes qui osent tout de nos jours se seront aventurés sur la péniche.

  Paul a pris sa tête entre ses mains et Isa l’entend murmurer : « J’ai trouvé une touffe de poils blancs au pied du vieux marronnier du quai. Les poils sont semblables à ceux de Foxette. Un pic-vert qui niche dans l’arbre m’a réveillé ce matin en frappant du bec à coups redoublés… Je suis sûr que tu me regardes, maman et je voudrais hurler ma colère de ne plus te voir. Le compte à rebours a commencé pour ton fils. Deux décennies et nous serons à nouveau réunis. »

13

  • C’est l’heure du déjeuner, Paul …

   Sans réponse, Isa insiste : Ca va Paul ?

Elle pousse doucement la porte et stupéfaite découvre Paul Bousquet prostré sur le lit et le regard fixe. Il porte un pyjama en flanelle grise qui accentue sa mine défaite et sa pâleur : « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et je n’ai pas la force de me lever et de m’habiller. Monter sur le pont équivaudrait pour moi à grimper en haut du Mont-Blanc. Les maux de tête et les douleurs m’oppressent et annoncent une dépression. J’en ai fait quelques-unes dans ma vie et celle-ci s’annonce carabinée…Je dois être pitoyable à voir ! »

  • Je comprends votre peine. On serait accablé à moins ! Mais il ne faut pas vous laisser entraîner dans la spirale du désespoir ! Votre mère ne serait pas d’accord.
  • Rien ne peut me sauver…
  • Créez et écrivez…
  • Je n’en ai pas l’envie ni la force. Je peine à trouver mes mots et mes idées. C’est comme si j’étais paralysé…
  • Je vous apporte un plateau repas, interrompit Isa. Il y a du poulet froid et des tomates à la provençale…
  • Vous êtes gentille mais je ne peux rien absorber, ni aliments, ni boissons. Je suis malade ! Je suis louf ! J’ai toujours été cinglé !
  •  Votre mère m’a expliqué que vous avez eu des problèmes…
  • Je connais mes peurs et mes limites. Sans ma mère, je ne peux pas me conduire dans la vie, décider de ce qui est bon pour moi et de ce qui ne l’est pas…Je me sens si coupable d’avoir abrégé sa vie en la fatiguant. Je ne méritais pas d’avoir une mère comme elle…Je ne mérite pas de vivre…La tristesse m’accable, mes nuits sont peuplées de papillons noirs et je voudrais mourir…
  • Je vous le répète, écrivez ! Reposez-vous quelques jours, pensez à votre roman et priez pour votre maman qui veut que vous viviez et que vous réussissiez votre vie.
  • Il y a même chez un bien-portant une part d’impuissance et d’impossibilité à faire quelque chose de sa vie. Que puis-je faire moi qui suis malade et désespéré. Ma mère vit encore en moi. J’écrirai un roman dont elle sera l’héroïne et ce sera un livre posthume.

   Paul Bousquet resta quatre semaines au lit. Le médecin du quartier qu’il appela un soir où il se disait au fond du trou fit une prescription étrange : « Vous êtes apathique, neurasthénique, alangui et disons-le tout net, dérangé. C’est très ostentatoire d’être au bout de sa vie ! Avez-vous déjà fait de longues marches ? »

  • Non, répondit Paul.
  •  Vous pourriez faire une randonnée hygiénique pour secouer la poussière de votre vie ! Laissez parler votre instinct, n’ayez pas d’itinéraires, d’horaires ni de contraintes. Le bonheur est dans l’errance. Munissez-vous d’un bâton au bois tortueux, noueux et au bout ferré pour vous sentir en sécurité.  Respirez par le nez pendant que vous marchez obstinément le long des plages, vers les bois de pins au milieu des ions négatifs ou vers les sommets des massifs. Multipliez les observations de perspectives, de paysages et vos pensées et ruminations deviendront plus joyeuses. Découvrez les paradis sauvages et votre stress disparaîtra ainsi que son cortège d’extra systoles.
  • Combien de temps faudrait-il marcher pour atteindre le Nirvana ?
  • Marchez au moins quinze jours ! Je pourrais aussi bien vous recommander de pratiquer la lutte comme le faisaient les aristocrates grecs de l’Antiquité dévêtus et enduits d’huile d’olive ou bien de suivre une formation à la transe. Il se pourrait que ces pratiques marchent pour vous mais je pense que la marche est préférable.
  • Vous ne me prenez pas au sérieux. J’ai le souffle coupé, le cœur qui cogne et une boule à l’estomac…Vous n’avez donc jamais fait de dépression !
  • Qu’en savez-vous ? Je suis collapsologue et…
  • Vous n’allez rien arranger à mon état si vous me parlez d’une fin proche !
  • Je voudrais arrêter la machine infernale qui détruit notre terre et ses habitants. Vous avez entendu parler de la vengeance de Gaïa ? Il y a cent ans, mon grand-père croyait au progrès, aux voitures volantes et à l’homme immortel. En un siècle, la confiance en a pris un coup. Les gens sont déçus de ne pas avoir trouvé le bonheur. Ils sont contaminés par le virus de la méfiance qui les rend hargneux et jaloux. Ils veulent trois portables, deux Ferrari, un écran plat dans chaque pièce de la maison…
  • Vous exagérez …
  • Vous croyez ! Mon ex-femme a commencé par vouloir une superbe maison, puis un appartement dans une station de sports d’hiver avec un garage pour le 4×4. Quand nous nous sommes séparés, elle venait de faire construire un caveau de quatre places alors que nous n’étions que deux. Elle avait sauté le stade de l’abri anti atomique parce qu’elle avait la tête ailleurs…en fait elle me quittait pour un perdreau de l’année.
  • Pourquoi m’infligerais-je une telle fatigue ? interrompit Paul Bousquet.
  • Marcher améliorera vos humeurs et votre résistance au froid et à la faim. Vous apprendrez la souplesse et le dépliement, à commencer par celui du pied. Vous saurez peu à peu vous protéger sous une bâche, tenir dans une couverture de survie, recharger votre portable avec les panneaux solaires pliés dans votre sac à dos. Ce sera une purge pour votre cerveau.
  • Je crains que vous accordiez des vertus à la marche qu’elle n’a pas. Quand j’aurai passé la nuit à retenir la tente que le vent emporte, je serai démoli physiquement. Je survivrai tout aussi bien au repos dans ma chambre en prenant du lithium.
  • Après la randonnée, vous prendrez moins de médicaments et vos risques cardiovasculaires seront moindres. Comme a dit quelqu’un : « L’homme naît de ses douleurs puis de sa marche en avant. »
  • Mais je n’ai aucun sens de l’orientation !
  • On marche bien à l’aveugle dans la vie…Vous resterez sur les sentiers balisés, ça aura le mérite de ne pas déranger les animaux, lança le soignant en quittant la pièce.
  • Il est fou, ce toubib, encore un médicastre abêti comme disait Rabelais ! tempêta Paul quand Isa lui apporta le plateau du déjeuner.
  • Qui sait si vous ne trouverez pas dans la nature le sujet de votre prochain roman !
  • Vous y tenez décidément. A quoi bon écrire, aucun éditeur ne fait confiance à un plumitif. Savez-vous quel est le motif du refus de mon dernier manuscrit ?
  • Non
  • « Roman au style amphigourique aussi ennuyeux que les récits d’anciens espions sur les activités secrètes de la C.I.A. » Ca fait plaisir n’est-ce pas ?
  • Certains romanciers ont écrit pendant vingt ans avant d’être édités ! Mais revenons à la marche. J’ai lu que les mouvements indéfiniment répétés rendent les idées confuses, ce qui selon moi devrait atténuer vos douleurs à l’âme. Il faudrait prescrire cette thérapie à Georges qui semble particulièrement accablé ces derniers temps !
  • Que lui arrive-t-il ?
  • Il a perdu l’argent qu’il avait investi dans une start up créée par son neveu. Il est ruiné et furieux contre la terre entière, contre les champions du Cac 40, les premiers de cordée qui attendent dans leurs tours d’ivoire le moment de tirer la corde à eux. Il veut pendre les grands patrons avec les tripes des actionnaires !
  • Qu’est-ce-qui s’est passé au juste ?
  • La start up importait des essences d’arbres de Madagascar qui étaient transformées en parfums vendus dans des flacons miniatures. Le neveu de Georges faisait de fréquents séjours à Tananarive. Il y a rencontré une aventurière qui l’a piégé en lui faisant miroiter un débouché conséquent s’il versait de prétendus droits d’entrée sur le marché russe. Le neveu a versé l’argent que Georges lui avait confié mais il n’a jamais revu l’intervenante ! Il paraît qu’elle n’en était pas à sa première escroquerie.
  • Le neveu est-il fiable ?
  • D’après Georges, oui…Il me semble que le toubib lui prescrirait une longue marche afin qu’il retrouve un peu de sérénité.
  •  Quelques semaines plus tard, Paul Bousquet se leva, se rasa et il alla proposer à Georges une marche à l’aventure sur les sentiers de l’Aude et d’ailleurs : « Nous pourrions faire la route des vins pour connaître les cépages, pas pour devenir des poivrots ! »
  • Tout vaut mieux pour moi que d’attendre les papiers verts des huissiers ! Il faut que mon corps secrète des endorphines et que je muscle mon fessier. Le sport c’est très bon pour la libido.
  • Je vois que tu as repris du poil de la bête.
  • Il faut bien plaisanter… Nous devrions proposer à Isa de venir avec nous pour faire la cuisine.
  • Je pense que tu ne perds pas le Nord. Tu veux aussi qu’elle balaie nos tentes ! Isa déteste qu’on décide de ce qu’elle doit faire. Il est certain que sa compagnie serait agréable. Nous serions trois, Brassens disait que c’est à partir de quatre qu’on est une bande d’imbéciles. Je vais lui en parler.

   Isa consentit à partir en randonnée : « Si je parviens à vider mon cerveau des souvenirs qui le polluent, je pourrais mieux réfléchir, soit je migre à l’autre bout du monde près de Margot qui me placera en institution, soit je vieillis à Bagneux, solitaire mais libre. S’il s’agissait de marcher vers des lieux renommés où tout le monde s’agglutine, je vous dirais non mais sur des chemins déserts et à l’aventure, c’est tentant. C’est décidé, je pars avec vous… »

14

   Comme l’avait pressenti Isa, les marcheurs eurent l’impression de vivre hors de la société. Pliés sous le poids de leurs sacs à dos et s’aidant de leurs bâtons, ils s’enfoncèrent dans des bois touffus sans âme qui vive, laissant derrière eux le littoral céruléen, les plages de sable fin et les lagunes. Ils suivirent des petits sentiers sous des ciels changeants, tantôt indigo et lavande, tantôt menaçants. Au fil du chemin et dans le silence, car parler fort leur aurait semblé de l’arrogance, leurs yeux découvrirent des villages désertés, des maisons vides aux façades en ruine et aux carreaux cassés ainsi que des plateaux calcaires au panorama immense. A l’ombre des châteaux, de beaux villages, refuges des poètes et des troubadours du Moyen-Age, se révélèrent quand la vigne gagna sur la garrigue. Les éoliennes géantes sur les crêtes ciselées les décentraient toutefois de leurs rêves :

  • Elles ruminent en grinçant. Je suis d’accord avec votre mère qui ne les appréciait pas. Je les trouve maléfiques…maugréait Isa.

Ils longèrent ensuite des chemins serpentant au milieu des chênes verts et des genévriers et quand apparurent les eaux vertes et fraîches des cours d’eau, ils ne résistèrent pas à l’envie de s’y plonger vêtus de leurs vêtements qui collaient à la peau.

  • Autrefois, on se baignait nu dans les rivières, maudite pudeur ! maugréait Georges.

   Dans les vallées profondes et les gorges sauvages, paysages rudes et austères, ils perdirent peu à peu leur élégance et devinrent indifférents à leur apparence, à leurs pantalons tachés et leurs chemises maculées de sueur séchées. Ils avaient l’impression de macérer dans leurs vêtements quand les rideaux de pluie les trempaient. Une barbe broussailleuse dévora peu à peu le visage des hommes. Les orteils rougis se recroquevillèrent douloureusement dans les chaussures, les ampoules s’infectèrent et l’arthrose rongea les os meurtris par le froid mordant, l’humidité et le vent glacial. Rompus de fatigue quand la nuit s’annonçait, ils installaient leurs tentes à la belle étoile mais ils préféraient se grouper les uns contre les autres dans les capitelles qui les protégeaient des torrents dévalant les sentiers, se félicitant d’avoir trouvé au hasard des garrigues ces igloos protecteurs contre les frimas et les bourrasques de la tramontane. Ils se sentaient raffermis pour braver les animaux sauvages qui auraient eu l’audace de vouloir récupérer leur tanière mais nul sanglier ni chevreuil n’eut l’outrecuidance de faire état d’un droit de jouissance. Chaque jour la nature, tyrannique et indifférente aux pieds blessés, réitérait les appels à se remettre en route et les marcheurs lui obéissaient avec d’autant plus de docilité qu’ils reconnaissaient son pouvoir. Quand ils quittèrent le climat méditerranéen pour rejoindre les pâturages et les montagnes âpres et arides, ils éprouvèrent le besoin irrépressible d’entrer dans une auberge pour se laver, faire un repas qu’ils espéraient plantureux et dormir sur un épais matelas. Les lumières tremblotantes du paradis à atteindre apparurent un soir, brillant au loin sur un éperon rocheux. Ils atteignirent le refuge dans la souffrance et poussèrent une lourde porte qui ouvrait sur une vaste salle aux poutres en vieux bois, aux tommettes cirées et ornée de têtes de sangliers et de chevreuils. Des bûches flambaient dans la cheminée qui dégageait une chaleur agréable. Sals, frigorifiés, affamés, ils s’assirent sur un banc de bois et attendirent silencieusement qu’on leur prêta attention. Un homme vêtu d’un tablier en épais drap blanc traversa la salle et pénétra par une porte battante dans une pièce, au fond de la salle où les marcheurs discernèrent des marmites en fer blanc d’où s’échappait un délicieux fumet. L’endroit aurait pu être le havre de paix idéal pour des chemineaux qui retrouvaient brusquement le monde après huit jours d’errance si des jeunes avec des boucles d’oreilles, des tatouages et des blousons à clous n’avaient fait irruption et envahi les lieux en braillant. Les visages des randonneurs pétris de silence, de solitude et de fatigue exprimèrent leur hébétude et ils bredouillèrent quand l’aubergiste leur demanda d’où ils venaient, ce qui le persuada d’avoir affaire à des abrutis. Négligeant la présence des trois vagabonds, il soliloqua à propos des jeunes : « A coup sûr, ils viennent de la rave party. Ca va y aller les pétards ! »

   Seule Isa prit quelque repos pendant la nuit. L’aubergiste lui avait attribué une chambre à l’écart et elle fut soulagée de ne pas entendre les ronflements virils et simultanés de ses compagnons de route tout comme les délires des jeunes. Même le bruit des camions lancés à pleine vitesse sur l’autoroute, au début du voyage, n’avait pas dissipé son attention des souffles puissants en provenance des deux tentes voisines. Leurs occupants s’endormaient aussitôt qu’ils avaient posé la tête sur l’oreiller tandis qu’elle devait patienter de longues heures, allongée sur le dos et les yeux ouverts, avant que la torpeur ne l’envahisse. Pendant ses insomnies elle revivait sans nostalgie sa vie active qui lui apparaissait terne et fastidieuse.  Pendant plusieurs décennies Isa avait descendu les mêmes avenues, longé d’immuables arbres malingres et franchi les portillons rébarbatifs d’accès aux escaliers noircis des transports franciliens afin de rejoindre le bureau, s’installer devant l’ordinateur dans une pièce éclairée par un pâle néon en maugréant contre les humeurs changeantes ou pathologiques des chefs et collègues qu’elle devait subir jusqu’à l’âge de la radiation des cadres. Dans l’attente d’un sommeil qui tardait déjà à l’époque, elle s’était inventé un avenir dans l’écriture plus prometteur que le secrétariat : « J’écrirai pour divertir les passagers des métros et des R.E.R qui partent labeurer et leur faire oublier l’odeur de plastique brûlé et le crissement déplaisant du freinage des pneus. »

   Dans les capitelles, Isa n’aspirait qu’à sentir ses orteils plus à l’aise dans les        chaussures et à voir s’estomper la lassitude physique des jours d’errance.

   Georges subissait le martyr de la marche. A l’étape du soir, il jetait son sac à dos à terre puis il s’affalait sur les bancs près des fours à pains ou contre les bandes de pierres sèches aux lézards assoupis des collines et des oppidums. Paul Bousquet avait institué des roulements culinaires. Georges, spécialisé dans la cuisson des pâtes et des œufs, se libérait hâtivement de la popotte et de l’absorption des plats pour s’installer à l’écart de ses compagnons et fixer les oliviers tourmentés, les chênes verts perdus dans la campagne qui s’étirait à perte de vue quelque point cardinal vers lequel il se tournait. Ses compagnons compatissaient à ses soucis et respectaient son isolement tout en s’inquiétant de son comportement taciturne et de ses mains croisées sur la poitrine dans une attitude priante. Georges grimaçait pour exprimer sa souffrance quand il se déchaussait puis il repliait ses jambes courbatues sur la poitrine et il les massait longuement. Il baignait avec volupté ses pieds enflés, sanguinolents et meurtris par les cals, les cors et les ampoules ainsi que son oignon enflammé et cramoisi dans l’eau glacée des sources. Un chien de ferme qui avait probablement pressenti l’humeur à l’ouest du randonneur dévala un soir le ravin et vint enfoncer ses puissantes mâchoires dans son arcade sourcilière, y laissant une plaie ouverte. Soucieux de conjurer le mauvais sort, le blessé se lança dans d’ultimes délires, se promettant de découvrir le trésor des Templiers afin de retrouver son aisance d’antan et de domestiquer le Cheval de Przewalski malgré son caractère exécrable, avant de sombrer dans une déconcertante économie de paroles faites d’onomatopées.

   Accaparé par les exercices de respiration et de yoga des yeux, il ne semblait plus manifester d’intérêt pour les femmes, ce que Paul lui fit remarquer avec ironie quand le groupe, en errance et sans but précis, rejoignit Erna et chemina avec elle sur un sentier de l’Aude : « Alors mec, avant tu me racontais des films salaces et égrillards avec des héros épicuriens… Elle est canon cette femme et on dirait que tu t’en fous ! » Erna était Islandaise et se dirigeait vers un fleuron viticole qui hébergeait des artistes contemporains et des stagiaires futurs vignerons. Son étonnante jeunesse de traits laissait croire qu’elle avait dix ans de moins que la cinquantaine qu’elle annonçait. Sa mère venait de décéder et elle avait décidé de fuir les réunions familiales institutionnalisées où les conseils de vie « après maman » lui étaient trop abondamment dispensés pour visiter la région natale du fou chantant, son idole de toujours.

  •  Maintenant que ma mère est partie, je suis en première ligne et personne ne me tiendra la main… Tous ceux qui, au fil de la vie, m’ont crié leur amour ou m’avaient donné leur cœur et leur vie se sont défilés au fil des coups durs ! Les chansons de Charles Trénet ont été le seul rempart à mon chagrin, leur confia-t-elle à l’étape.

   Les quatre compagnons parvinrent au château niché dans un écrin de verdure en fin d’après-midi et par un vent glacial. Le bâtiment avait des origines très anciennes, wisigothe, gallo-romaine et médiévale et le domaine produisait des A.O.C Corbières dont les volutes aromatiques exhalaient une noblesse naturelle et raffinée, selon le dépliant de la Maison des Vins ainsi qu’un pastis Grand Cru à l’armoise. Le maître des lieux traversa la cour carrelée à grandes enjambées pour venir à la rencontre des quatre randonneurs. Il était grand, blond aux yeux bleus, vêtu d’un pantalon de velours de couleur bronze et il dégageait l’assurance du hobereau dont la réputation excède le domaine de la vigne. Son apparence emplie de certitudes pouvait au premier abord mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui lui accordaient toutefois leur confiance quand ils comprenaient que l’homme était amoureux de sa terre et qu’il souhaitait partager ses connaissances en ampélologie. Il accompagna les marcheurs vers leurs chambres respectives et proposa de les retrouver pour le dîner que l’on servait à 19 heures 30 dans la salle à manger. Les visages aux traits tirés s’éclairèrent d’un sourire, les estomacs malnutris manifestèrent des gargouillements de joie et les corps malmenés se réjouirent de reprendre une apparence soignée et de s’abandonner au sommeil sur un matelas confortable.

Les ex campeurs rejoignirent leur hôte autour d’une longue table en orme. Paul Bousquet déclina sa profession de romancier, Georges Du Souich celle de navigateur, Erna déclina son prénom – signalant avec humour que son nom était imprononçable par des cordes vocales françaises – et sa fonction de directrice du laboratoire de recherche sur l’autisme de Reykjavik. Entre deux crépitements de bûches de chêne dans la cheminée, Isa se signala comme retraitée. Le gentleman viticulteur confia quelques secrets d’ampélographie : « Quand la sève ne circule pas dans les rameaux, il faut pratiquer une taille courte au sécateur, ne laissant que huit bourgeons sur deux bois de vigne qui donneront la future récolte. Le pied de vigne, près du sol et à l’abri du vent développera une végétation retombante qui protègera les grappes du soleil. Savez-vous que l’effeuillage doit se faire au soleil du matin, donc à l’est et qu’il faut stresser la vigne, c’est-à-dire la laisser manquer d’eau ?»

  • Quels traitements phyto-sanitaires utilisez-vous ? demanda Erna.
  • Tous types de produits bio « cuivre et soufre ». Je pratique une agriculture raisonnée en laissant entre chaque rang de vigne de l’herbe naturelle pour  réduire les herbicides. Les terres sont peuplées de chevreuils, de sangliers, de renards, de couleuvres inoffensives et de lézards. Les moutons viennent paître dans les vignes et un apiculteur y fait travailler ses essaims.
  •  Faîtes-vous des analyses microbiologiques du sol (vers de terre, etc…) ?
  • Oui pour constater l’équilibre entre matière organique et éléments minéraux. Quand j’ai repris le domaine, j’ai fait réaliser des fosses pédologiques. Le sol est bien aéré par sa vie microbienne et ses vers de terre…Mais revenez donc au printemps avec vos compagnons ! Vous marcherez dans les senteurs de thym, de romarin, de lavande quand la garrigue se pare du jaune des genêts d’Espagne et des coronilles, du blanc des asphodèles, du rose des cistes et des orchidées, du bleu de la lavande, du romarin et de l’aphylante. Il faudra rester avec nous jusqu’aux vendanges, vous aurez ainsi l’honneur de goûter la chair des raisins qui se délite en bouche… Le chef vous préparera le moment voulu des omelettes parfumées aux asperges sauvages. Il a mitonné pour le dîner une truffade de pommes de terre et châtaignes.

   Affamés car ils avaient marché de longues heures et n’avaient avalé qu’une médiocre ratatouille préparée à midi sur le feu de la lampe bleuet, les convives dégustèrent le met succulent qui eut le mérite de les réchauffer. Bien qu’absorbé dans la dégustation, Paul usa de raillerie quand il nota les regards appuyés que l’hôte posait sur Erna : « Il en jette ce type et il peut tout se permettre…Sûr que des gus comme nous avec nos sales gueules et nos vêtements crades n’ont aucune chance de la séduire. Les femmes sont insensibles aux grâces naturelles des corps et des esprits masculins… » Hochant la tête, Isa murmura quelques regrets : « Il fut un temps où j’aurais aimé inspirer de telles œillades ! »

   Erna ne semblait pas remarquer les tentatives de séduction du propriétaire des lieux. Elle racontait son pays de glace, de cascades, de baignades dans les eaux que filtraient les pierres de lave. Quand le serveur fit flamber l’omelette norvégienne qui s’effondra, elle confia qu’elle militait contre la disparition des merveilleux glaciers, dégradés de bleu, de blanc et de gris et l’éveil des volcans sous les glaciers en fonte.

  • Femmes, je vous aime…lança le chatelain. Vous travaillez avec les deux hémisphères de votre cerveau. Militer pour la préservation des richesses et des beautés de notre planète, voilà qui grandit l’être humain. Nous aurons dans quelques jours un spectacle époustouflant d’étoiles filantes. Je serai très honoré de vous le faire découvrir pas loin d’ici, près de la cascade, la bien nommée « Fontaine d’Or ». C’est féérique !

   Erna ne manifesta pas d’intérêt particulier à la proposition de Nathan et elle afficha son indépendance en se mettant en route le lendemain après avoir dispensé des conseils de longue vie : « De retour à la maison, marchez deux heures par jour, ne mangez qu’à votre faim et ne buvez qu’à votre soif. Ne dîtes que la moitié de ce que vous pensez et n’oubliez jamais que les autres compteront sur vous mais que vous ne devez pas compter sur eux…Donnons-nous rendez-vous aux prochaines Lyrides ! » Elle s’éloigna en chantonnant les vers du chanteur poète : « La vie n’est pas méchante, ce qu’elle veut c’est refleurir…Oui, tout devient azur dès que le soleil brille… »

   Paul subissait la contradiction qui prend peu à peu possession des randonneurs fourbus, trempés jusqu’aux os, perclus de douleurs, qui n’obéissent qu’à la litanie de leurs pas et négligent les injonctions du corps qui commande le repos. Il avalait chaque soir une pilule de nature qui faisait diminuer son stress, du ciel pur et immarcescible que couronnait la tache laiteuse de la constellation d’Andromède à l’orée d’un autre univers. Quand la pluie d’étoiles filantes se précisa, il se dirigea vers la falaise en tuf d’où chutait la cascade verticale. Le murmure de l’eau amplifié à cette heure tardive se mêlait au sifflement des chouettes. Des odeurs d’humus remontaient du sol détrempé. Enveloppée dans une couverture qui la protégeait des branchages, des feuilles et des pierres, Isa contemplait dans l’obscurité profonde la multitude de traits fulgurants, poussières et éclats de lumière verdâtre, morceaux de ciel tombant sur la terre.

  • Le médecin collapsologue nous aurait conseillé d’ouvrir grands nos yeux à ce dernier spectacle.
  • Le viticulteur a dit qu’il se reproduira dans trente ans.
  • Peu importe…La poésie du ciel appelle à faire des vœux. Quels sont les vôtres ?
  • J’espère que ma fille va bien.
  • Ne pouvez-vous pas l’appeler ?
  • Je lui ai écrit que je ne rentrerai pas dans l’E.H.P.A.D australien qu’elle a choisi. Je suis du signe du bélier, je fais les choses et je les comprends après. Il se peut que la maladie et l’âge m’aient endurcie mais je pense que l’être humain agit principalement dans son intérêt. 

Paul s’assit sur les vestiges mégalithiques et regarda silencieusement les dernières poussières incandescentes.

  • J’ai été un fils tyrannique…murmura-t-il soudain.
  • Ne soyez pas dur avec vous…
  • Il le faut parce que je me suis abandonné avec volupté à la mélancolie alors que j’aurais dû lutter contre mes humeurs dépressives. J’aurais allégé le fardeau que je représentais pour ma mère. Ma maladie et mes humeurs lui ont causé de profondes angoisses qu’elle fut seule à supporter après le décès de mon père. Des collègues m’ont manifesté de l’intérêt mais je les ai découragés en restant dans ma tour d’ivoire. Je cachais mes troubles. Je faisais tout pour être désagréable et ils me considéraient à juste titre comme un ours infréquentable qu’ils ignoraient même à la cantine. Leurs réactions me rendaient ombrageux, susceptible et plein d’aigreur face au rejet. Dans une spirale vertigineuse de rancœur, je démissionnais de mes emplois. Je me sentais alors le maître du monde et j’élaborais des projets grandioses que je ne pouvais pas mener à bien faute de rigueur. Quand j’avais quarante ans j’ai démissionné de chez Rhône Poulenc. Je dépensais sans compter, deux fois par semaine je prenais un vol pour Londres pour revoir une jeune femme qui tenait un pub à Abbeville Road et que j’imaginais amoureuse de moi. Je conduisais la Range Rover à pleine vitesse jusqu’à Orly. J’étais excité de prendre l’avion in-extrémis. Les clients du pub londonien adoraient le Frenchy désinhibé qui draguait les filles de la nuit. Je ne me souciais pas de la gestion du quotidien. Quand mon banquier tira la sonnette d’alarme, je vendis sans scrupules une maison qui était dans la famille depuis plusieurs générations et où j’avais passé de merveilleuses vacances. Je buvais trop d’alcool et je vivais dans un maelstrom intense qui rendait la récidive inévitable. Je perdis connaissance dans le métro londonien et je fus hospitalisé pendant un an dans une clinique spécialisée du Sussex où l’on enseignait la psycho-éducation. Ma mère vint me voir régulièrement à Eastbourne. A la fin du séjour, je lui ai annoncé que j’avais été mon pire ennemi en me laissant aller à mes humeurs… Elle fut heureuse de me voir dans cet état de grâce et elle veilla très sérieusement sur ma santé et sur la qualité de mon sommeil pendant vingt ans. Sa sollicitude et sa rigueur me permirent de stabiliser mes humeurs et d’écrire des romans structurés et cohérents que j’ai envoyés à quelques éditeurs. J’ai fait des rechutes sans gravité et globalement les pensées douloureuses et les blocs de peur au ventre qui avaient inhibé mes projets se sont estompés et je me suis senti suffisamment bien pour faire des croisières sur les canaux. Vous connaissez la suite, la mort de ma mère puis à nouveau la dépression… Depuis deux semaines que je marche en silence, je m’intéresse au foisonnement végétal et animal, à la petite tourterelle des bois et au museau du petit renardeau qui me persuade que je reverrai Foxette. Je dialogue avec ma mère comme si elle était encore là : « Entends-tu le grillon ? Regarde le milan royal avec ses bandes blanches sous les ailes ! » Son visage tendre se penche vers moi en opinant de la tête et ma peine s’adoucit. Je suis consterné par le chaos qu’ont construit avec minutie et une efficacité remarquable les humains méfiants et revanchards du dernier siècle. Ils sont déconnectés de la nature et ils adorent un veau d’or nommé technologie. Je me demande pourquoi ils font des gosses… Je voudrais refabriquer mes repères… Etes-vous croyante, Isa ?
  • Je n’aime pas parler de la foi parce que c’est personnel. Disons que j’essaie d’avoir un regard d’espérance chrétienne. Quand je vivais en couple, je suppliais Dieu de transformer mon manipulateur de mari. Il ne m’a pas exaucée mais il m’a relevée et aidée à continuer sur le rugueux chemin de vie.
  • Comment avez-vous rencontré Dieu ?
  • Je ne sais pas. C’était peut-être inscrit dans mes gênes.
  • Que vous apporte la foi ?
  • Elle m’aide à croire que l’être humain est capable d’aimer.
  • Avez-vous été heureuse ?
  • Entre un père qui, comme on dit, ne retrouva pas le chemin de la maison et une mère repliée sur elle-même, vivant dans le silence et la tristesse d’avoir été abandonnée et qui oublia que j’existais…Je fus une enfant qu’on a laissée pleurer mais dont le cœur ne s’était pas endurci. J’ai vécu une adolescence mélancolique et dans l’attente de l’amour. Adulte frustrée, je me sentais mieux quand je sortais de l’église que quand j’y entrais parce que je m’étais confié à quelqu’un. Je serais heureuse si je retrouvais la paix, l’espérance et la confiance…
  • Etes-vous toujours d’accord avec les rituels ?
  • Je les accepte au même titre que les règles de vie en société. Je voudrais que l’on ordonne des femmes prêtres ou évêques. Autrefois je n’appréciais pas la misogynie latente de certains officiants qui qualifiaient perfidement les femmes de commères devant l’assemblée des fidèles. Certains hommes sont plus verbeux que les femmes ! Mais à tout prendre, je préfère un prêtre misogyne ou qui m’accuserait de ghosting peccamineux et cruel vis-à-vis de ma fille à une professeure de maths qui me déféra devant une directrice-ayatollah quand j’avais douze ans, des nattes et une médaille de baptême catholique qui s’afficha malencontreusement sur le pull.
  • Avez-vous été punie ?
  • Ils n’osèrent pas confisquer la médaille mais la prof me harcela et n’oublia jamais de relever mes erreurs de calculs et de raisonnement. Il faut dire que j’étais hermétique à la logique de la matière et que je cumulais exercices faux sur exercices faux. Je l’entends encore déclamer en me fixant du regard : « Et nous mettons en touche comme d’habitude la dernière roue de la charrette ! »
  • En avez-vous parlé à votre mère ?
  • Non, je méritais mieux que d’être la victime d’une peau de vache ! J’exerçais ma vengeance en la suppliciant avant de m’endormir. Je lui arrachais la langue et les dents. Je vérifiais au cours suivant qu’elle avait toujours ces derniers attributs et je réitérais le crime…
  • Vous n’avez pas été heureuse avec votre mari ?
  •  Pour la ratée du cœur du cœur que j’étais, l’amour en couple représentait peut-être une cause perdue mais j’aurais dû prendre garde au visage éteint, dur et fermé qui s’éclairait subitement de douceur de celui que je voulais épouser… Je me souviens d’une promenade dans une forêt francilienne où il s’emporta subitement sans raisons et il jeta sa bicyclette dans le fossé. Il hurla qu’il n’était pas amoureux de moi parce qu’il n’était pas heureux dans les moments où nous nous retrouvions et qu’il ne pensait pas à moi quand il était seul. Plus tard, face à l’inéluctable faillite de notre couple, j’ai pensé que la patience et le dévouement pouvaient rendre la vie plus belle. Je le suppliais d’accepter mon aide pour résoudre ses conflits intérieurs mais sa personnalité aux multiples facettes ne pouvait se satisfaire d’une compagne n’aspirant qu’à la plénitude du corps et du coeur. Il jugeait ridicule et suspecte la sentimentalité qu’exhibent certains couples et ce pervers sadique pouvait par un mot me rendre heureuse ou malheureuse. Froid, indélicat, ironique, dominateur et toxique, il répondait à mes exhortations visant à le pacifier en alléguant de ruminations qui me déconnectaient de la réalité. Il disait que je le déstabilisais et que je devais consulter un psychiatre. En quinze ans de vie commune, j’ai vécu de rêves et de chimères, espérant qu’il équilibrerait ses humeurs, qu’il communiquerait avec moi en me parlant sans condescendance et sans me donner l’impression que j’étais idiote ou coupable. Je voulais qu’il me séduise comme il le faisait avec les gens de l’extérieur mais je n’étais jamais à la hauteur, soit trop effacée et anonyme, soit menteuse et vantarde. Pendant mon mariage, j’ai renoncé à une partie de moi-même car je courais, je courais pour montrer à cet individu que j’étais la femme parfaite pour lui. J’étais une femme soumise qui trouvait son bonheur dans le devoir et l’abnégation. Je suis restée avec cet homme pour ma fille qui en réalité n’aimait pas son père ! J’ai tendu l’autre joue à un bourreau qui me maintenait dans une sujétion délétère et qui m’entraîna dans un abime de découragement, lit de la maladie que j’ai déclaré vingt ans plus tard.

Pendant la randonnée, j’ai réalisé que mon ex-mari aurait été dans l’incapacité d’apprécier la beauté et la douceur des paysages. Je serais peinée qu’il n’ait pas trouvé la paix depuis notre rupture. Je suis peut-être en bonne voie de cicatrisation mentale. Quelle satisfaction si j’étais délivrée du poison de l’amertume…

  • Vous n’avez pas refait votre vie ?
  • Quelques années après le divorce, j’ai contacté une conseillère matrimoniale qui me proposa un rendez-vous avec un homme « aisé et cultivé »… Le cliché habituel…J’ai tout d’abord refusé en argumentant d’une différence de milieu social, obstacle à une relation saine. La conseillère réfuta mes objections et elle me persuada de me rendre à l’entretien, ne serait-ce que pour mieux maîtriser les futures rencontres. Paralysée par le trac, j’ai rencontré au jardin des Félibres de Sceaux un joueur de golf au débardeur moulant, du genre septuagénaire qui mûrit et ne vieillit pas. C’était un vieux prétentieux, arrogant et insolent qui se jouait la comédie de la jeunesse et qui déclara rapidement qu’il devait filer. Je pense que le rendez-vous dans un café se prêtait mieux aux circonstances mais le gougeât craignait de devoir payer les consommations. J’entendis le compte-rendu qu’il fit à la conseillère : « Qu’est-ce-qui vous prend de m’envoyer ça ! Vous me prenez pour le ravi de la crèche ! Le flirt c’est bon pour les gamins et j’ai passé l’âge des amours platoniques ! Ne me présentez plus de séniores frigides du cul. Une jeune plutôt blonde ou à la rigueur une quinqua botoxée !»
  • « Les cons, ça ose tout ! »
  • L’amour, c’est l’emprise de la libido, mon cher Monsieur. Bien sûr, je savais depuis mes dix-sept ans que je n’étais pas canon. Un lycéen caricaturiste et railleur avait écrit un quatrain sur les filles de la classe. J’étais la chaste Isa ! Les jeunes gens de l’époque aimaient le sexe sans amour et ils auraient adoré les sex tape. Quelle gloire auprès des copains s’ils étaient parvenus à faire l’amour avec une adolescente romantique difficile à choper parce qu’elle se gardait pour le grand amour. A l’époque je me consolais de leurs remarques ironiques avec les paroles d’une chanson : « L’âme fait de plus belles flammes que tous les tristes culs. » mais après ma rencontre avec le vieux queutard, je me suis affalée sur un banc. Mon miroir de poche m’a renvoyé l’image impitoyable d’une femme dépourvue d’attente à la quarantaine fatiguée et largement engagée. Je ne pus retenir des larmes d’amertume. Il me fallait renoncer définitivement à vivre des quarts d’heure de tendresse à deux même s’ils s’inscrivent dans un tryptique mélodramatique.
  • Un tryptique mélodramatique ?
  • Oui, l’attente des premiers rendez-vous en robe légère par des soirs d’été envoûtants et tièdes, la jouissance de l’autre puis la rupture sentimentale.
  •  La passion amoureuse s’éteint inévitablement.
  • Oui mais certains couples arrêtent leurs vies ensemble, main dans la main, dans une chambre d’hôtel, celle-là même où ils avaient passé leur nuit de noces. Le temps de la passion passé, ils se sont aimés en voulant vivre, vieillir et parfois mourir avec l’autre dont ils avaient accepté les défauts. J’aurais aimé qu’il en soit ainsi de ma vie sentimentale. Langage de dinosaure !

Paul Bousquet poursuivit : « Vous êtes svelte, calme et empathique. Je suis sûr que vous avez eu des admirateurs…

  • Oui, un punk aux cheveux teints en vert qui cachait un rat sous son blouson et une trentenaire qui me suivit de la Bastille à Bagneux ! Je portais ces jours-là un grand chapeau qui cachait mon visage ! Plus sérieusement, j’ai définitivement renoncé à faire l’amour parce qu’il vaut mieux rêver d’un homme que de coucher avec lui. Une femme résolue à rester seule est dégagée du paraître pour séduire comme de la domination et de l’oppression d’un mec bourré de testostérone qui vous donne envie d’une vengeance glacée quand il vous largue. Les années passant, j’ai pris conscience que j’étais une séniore quand un jeune homme bien élevé s’est levé pour me laisser sa place dans un bus bondé. N’avez-vous jamais éprouvé le sentiment d’aller vers le crépuscule de votre existence :

  • « Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
    Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.
    Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
    Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »

 Victor Hugo…

–    Je ne me vois pas encore comme un sénior !

  • Je reconnais bien là votre appartenance à la gent masculine…Acceptez-vous les signes de l’âge ?
  • Et vous ?
  • J’accepte l’idée que je suis vieille quand je vois les plis de mon visage et de mon corps mais je ne me ferai pas tirer la peau pas plus que je ne m’habillerai ni ne parlerai « jeune ». Mon cher Monsieur, j’entends agir selon mon bon plaisir en choisissant de refuser d’être reléguée dans un EHPAD. Et qui sait si l’improbable, peut-être le doigt de Dieu ou une justice naturelle et immanente qui restaure les cœurs brisés ne se produira pas dans ma vie ? Je ne sais pas ce que j’attends au juste. C’est une gageure, une intuition mystérieuse que je ne peux pas expliquer. Je pense avoir été trop sage dans ma vie ! Je n’avais pas d’autres attentes que celles que ma mère et ma grand-mère m’assignaient sur le chemin que je devais prendre : la situation dans l’administration, le mariage, le rôle de mère… la voie expérimentée par ma grand-mère entrée dans le rang en obéissant à son père qui exigea à la mort de sa femme qu’elle interrompt ses études à Normale Sup pour tenir la maison et élever sa jeune soeur. Elle se conditionna à accepter une vie déjà tracée : « Moindre mal disait-elle que la mise au ban de la famille si je m’étais rebellée. » J’ai suivi la voie ingrate de ces femmes blessées et amoindries ! Le temps est venu de suivre ma voie. Pourquoi ne vivrai-je pas l’inimaginable pour compenser le négatif que j’ai absorbé ? Vous devez penser que je suis trop optimiste. Peut-être ! Illusion ou croyance prétentieuse de mon imaginaire, peu importe, je ne me considérerai comme vieille qu’après avoir renoncé à l’imprévisible.
  • Qu’espérez-vous donc ?
  • Dominer mes peurs et rééquilibrer ma vie.
  •  André Maurois a écrit que le plus grand mal de la vieillesse est l’indifférence de l’âme. Je vous souhaite d’assumer vos utopies sympathiques mais naïves et de garder un cœur romanesque.

   Isa ne s’attarda pas à convaincre Paul Bousquet de la fermeté de son espérance et elle poursuivit :

  • Mon cœur a été arrêté plusieurs fois, décès de mes proches, abandon de mon mari puis plus tard départ de ma fille alors que j’étais malade… J’ai voulu mourir dix fois mais c’était à chaque fois le terme d’une étape et je renaissais… La randonnée m’a fait prendre conscience que je veux vivre comme je le sens et je trouve le courage nécessaire quand j’écoute Britney Spears chanter « Stronger »… La nuit est fraîche, je vais rentrer à la capitelle…
  • Je vous accompagne. Vous pourriez rencontrer des sorcières adorant la Grande Ourse sur le chemin du sabbat, des elfes et des trolls farceurs menant joyeuse sarabande ou même des Ménades en train de hurler…Que comptez-vous faire après la croisière ?
  • La croisière est arrivée à son terme. Je vais rentrer à la maison où j’attendrai un appel de ma fille ou l’imprévisible…

   Paul resta pensif quelques instants puis il déclara : « Nous sommes exténués. Il est temps de retourner à Narbonne pour nous reposer… »

  • Quels projets avez-vous ?
  • Les démarches suite au décès de ma mère et faire construire un caveau. Je louerai le Pélicano jusqu’au printemps.

   Le retour vers Narbonne se fit dans un train à vapeur au charme anachronique qui crachait une épaisse fumée et sifflait bruyamment à l’approche des petites gares perdues dans la garrigue. Assis sur les banquettes de bois verni, les trois compagnons demeurèrent longtemps sous le charme des forêts de cornouillers aux feuilles orangées et argentées dont la chute laissait découvrir par endroits le bois fluorescent. L’arrivée à Narbonne déconcerta les deux hommes importunés par les lumières trop vives de la ville, de ses bars et de ses terrasses. La vieille misanthropie de Paul reprit le dessus : « Rien n’a changé. Demain, après avoir écouté les infos et le cargo des misères humaines, il faudra comme avant faire preuve de courage pour ne pas retourner se coucher en regrettant le temps où personne n’avait la funeste idée de surcharger l’esprit des auditeurs ! » Isa qui trouvait de la poésie aux trottoirs luisant de pluie et au halo des réverbères l’exhorta à ne pas oublier ce qu’il avait appris sur le chemin : « Vous exerciez votre volonté en marchant encore et encore malgré vos pieds blessés et endoloris. Ne soyez donc pas sous l’emprise des médias tout puissants qui vous abusent, influencent votre capacité de jugement et vous rendent dépressifs au bout du compte. Informez- vous de ce qui se passe dans notre pauvre monde avec légèreté en n’écoutant que les grands titres. »

   A Paul Bousquet qui grommelait de jalousie en entendant les gémissements d’amour de Lara mêlés aux onomatopées de son maître « Mon Toutou, mon beau Toutou, mon merveilleux Toutou », Isa suggéra que la fouine facétieuse et le crapaud énigmatique aux yeux dorés avaient organisé une haie en leur honneur sur le pont du Pélicano.

  • Le crapaud n’est pas énigmatique. Il adore qu’on lui gratte la tête…rétorqua Paul Bousquet en souriant.
  • Comment savez-vous ça ?
  • Il est venu un soir sur mes épaules !

15

   Le visage de Paul Bousquet exprime une colère aussi effrayante que celle d’un guerrier Samouraï ayant reçu plus que son compte de testostérone.

  • Qu’est-ce que vous faîtes ici ? Foutez-moi le camp, lance-t-il d’un ton rauque.

   Il s’est rué sur le jeune homme aux cheveux noirs, en jean lâche et chemise à carreaux ouverte sur un T-Shirt qui hurle des mots inconnus dans un micro. Le garçon aux cheveux gominés garde son calme quand Paul Bousquet l’attrape par son vêtement et lui botte l’arrière train avec vivacité et précision. A peine peut-on discerner chez l’intrus au visage impavide un léger frisson qui secoue ses épaules. Il ôte son casque et il lève les bras pour signifier qu’il ne veut de mal à personne. Isa est demeurée immobile et silencieuse au milieu de la cuisine où règne un désordre hétéroclite, les boites d’œufs jonchent le sol et les murs sont couverts de dalles de liège qui tiennent avec des punaises. Elle s’attendait à un comité d’accueil prudent et discret de la part de deux bestioles et elle est abasourdie de découvrir ce jeune, presque un adolescent, dont l’intrusion l’effraie comme le règlement de compte expéditif que son co-équipier aux mâchoires contractées et aux poings fermés s’apprête à mettre en œuvre. Elle s’écrie avec autorité : « Vous êtes fou. C’est un gamin. Vous allez le tuer ! »

–    Est-ce que vous parlez Français, demande-t-elle au jeune. »

  • Oui.
  • Que faîtes-vous sur la péniche ?
  • Madame Odette m’a autorisé à rester.

Le jeune a fait mouche. Paul Bousquet relâche sa pression musclée d’autant plus inutile que l’intrus ne manifeste pas d’agressivité.

  • Laissez-le s’expliquer, ordonne Isa. Depuis quand êtes-vous ici ? Pourquoi parlez-vous de Madame Odette ?
  • Je suis monté sur le bateau à Toulouse et j’ai croisé Dame Odette une nuit où j’allais chercher de la nourriture dans le frigo. Elle m’apportait tous les jours à manger dans la cale.
  • Vous êtes là depuis le départ… hurle Paul mais vous n’avez pas le droit…Pourquoi ma mère ne m’en a pas parlé ? Vous l’avez menacée ?
  • Jamais de la vie ! Elle était très gentille. Elle me disait que je ne devais pas faire de bruit pour ne pas vous alerter…
  • Ma mère, c’était Mère Térésa…Tout à fait inconsciente du danger…assène Paul.
  • Mais je ne lui voulais pas de mal, à vous non plus. Je me cache de la police, des gyrophares et des aboiements des chiens. Je ne veux pas retourner en centre de rétention.
  • Mais tu vas y aller mon petit bonhomme ! Tu crois qu’on va risquer d’avoir des ennuis à cause d’un olibrius qui veut voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? D’où viens-tu d’ailleurs ?
  • Je viens d’Idleb en Syrie. Les immeubles sont éventrés, les vitres soufflées et les voitures carbonisées. Il n’y a plus d’eau au robinet alors qu’il fait 40 degrés. On vit là-bas sans électricité ni nourriture. C’était une si belle région avant avec des terres fertiles où l’on produisait du coton, des céréales, des olives, des figues, du raisin, des tomates, du sésame…
  • Où sont tes parents ?
  • Ils sont morts dans une frappe aérienne qui a détruit notre maison. Je suis en vie parce que j’ai été éjecté dans le jardin. Le fracas de l’explosion était effroyable. J’étais blessé et je ne pouvais pas me mettre debout. Un obus est tombé à vingt centimètres de moi mais il n’a pas explosé. Quand je pense à ce qui s’est passé, je sens l’odeur de la poudre à canon et je n’arrive plus à respirer…Les explosions déclenchent des incendies mais il n’y a ni pompiers ni ambulances pour nous secourir.  Les enfants qui ont perdu leurs parents vivent à la rue. Pourquoi l’ONU et l’Europe ne font rien ? Les médias ne parlent pas de ce que vivent les populations. Ils font pleurer à propos de la dictature des tyrans qui torturent et assassinent, puis plus rien, ils passent à autre chose. Les obus avaient abimé l’hôpital et détruit les équipements. Il n’y avait plus de citernes d’eau. Un Casque blanc est arrivé avec une civière. Il m’a évacué sur la Jordanie où j’ai été soigné. Quand j’ai pu remarcher je suis retourné dans ma maison. Elle était criblée de balles, il n’y avait plus de portes ni de fenêtres. Je marchais sur des bouts de verre, des morceaux de meubles, les souvenirs et les photos de famille. Mon père était polyglotte et il enseignait la littérature au lycée français. Il avait rejoint un groupe d’opposants au régime de Bachar El Hassad et il nous disait de ne faire confiance à personne, pas même à son frère ou à sa sœur. Un de ses collègues tombé dans un piège était mort dans une cellule des suites de coups de fouets répétés et du manque de nourriture. J’avais perdu mes parents et une tante qui vivait avec nous. Je n’ai plus qu’un oncle qui est dans les geôles de Bachar el-Assad. Il est peut-être mort à l’heure qu’il est. Quand j’ai appris que mon sauveteur avait été arrêté et torturé par le régime, j’ai décidé de partir en Europe. J’ai laissé derrière moi Idleb, les tonnes de gravats dans les rues et les tags islamistes sur les murs. J’étais triste de quitter mon pays mais je n’avais pas le choix parce que j’étais suspect aux partisans d’Assad qui voulaient que je dénonce les terroristes et les Casques blancs. Je flippais grave et je me suis caché sur une pirogue avec la peur au ventre et les jambes en coton. J’ai subi les passeurs mais bah, ceux-là c’étaient des sous-fifres, des crevures, des guenilles qui nous faisaient du mal pour cent euros pas plus.
  • Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ? murmure Isa
  • Ils nous braillaient dessus puis ils nous ont confisqué les passeports et ils nous ont rackettés. Ils font ça pour manger, pour nourrir leur famille.
  • Vous êtes bien sympa de leur trouver des circonstances atténuantes.
  • Ils ne me connaissaient pas ! relativise Sidhiki. Ces passeurs-là n’avaient rien à voir avec ceux qui font des trafics d’êtres humains en les obligeant à travailler sans contrat pour réunir cinq cents euros. C’est le prix à payer pour traverser la mer. Parfois ils ne versent pas le salaire et ils dénoncent à la police qui bastonne et envoie dans les geôles où l’on meurt de faim. Une règle quand on prend la route de l’émigration est de ne faire confiance à personne parce que tu commets des erreurs si tu es trop en confiance.  Je pouvais payer la traversée mais ça ne s’est pas passé comme je l’espérais. Un soir où la mer montait et descendait et où il fallait beaucoup de foi pour continuer à espérer, le moteur de la pirogue a pris feu et l’embarcation trop frêle s’est cassée. Plus de cent personnes sont mortes et la mer était couverte de plaques rouges. Je déteste le rouge. J’ai fait partie des rescapés mouillés et grelottants parce que nous étions assis à l’avant. J’aimerais toujours la couleur dorée parce que l’équipage du Sea Watch 4 – c’est un navire de sauvetage de l’Eglise Protestante d’Allemagne qui nous a secouru – a distribué des couvertures de survie dorées. Ils nous ont donné à boire et à manger dans une salle bien chaude. Vous avez entendu parler du Sea Watch 4 ?
  • Pas du tout, murmure Isa.
  • Le sol bougeait quand j’ai mis pied à terre. Les sauveteurs m’ont aidé à marcher puis ils m’ont envoyé dans un camp de réfugiés en Sicile d’où je me suis échappé pour fuir la puanteur, la gale, la nourriture avariée, les détritus qui jonchent le sol et le vent glacial qui s’infiltre sous les tentes. Des enfants vivaient seuls, sans famille…Les habitants du pays ne voulaient pas de nous parce qu’on venait manger leur pain et qu’on n’était pas de leur race. Mon père disait que quand on se coupe, le sang est de la même couleur pour tous et que les racistes sont des cancrelas qu’il faut écraser. Mes parents étaient francophiles parce qu’il existe une tradition d’amitié entre la Syrie et la France depuis le roi Saint Louis. Je voulais rejoindre la France. Je suis fier d’avoir tout bravé pour gagner l’eldorado. Je veux rester ici même si je sais que ce ne sera pas facile. 
  •  Qu’avez-vous fait depuis votre arrivée ?
  • J’ai vécu dans une Jungle, un grand bidonville dans une zone industrielle de Marseille puis je suis parti parce qu’il y avait trop d’histoires avec les flics. Je n’aime pas la bagarre. Il n’y a pas d’avenir dans la Jungle. On attend les repas, que le temps passe et on s’emmure dans le silence.
  • Vous avez fraternisé avec des Syriens pendant votre exil ?
  •  Non, les Syriens que j’ai rencontrés n’appartenaient pas à ma communauté.
  • C’est-à-dire ?
  • Je suis syriaque, répond Sikhiki laconiquement.  
  • En quelle langue chantez-vous, demande Isa.
  • En dialecte syrien. Je suis un rappeur qui dénonce la dictature, la corruption du gouvernement et les bombardements meurtriers du régime et de son allié russe. Tuer des civils, ce n’est pas la guerre, c’est un crime. Je veux libérer mon pays de l’oppresseur mais je dénonce aussi les universités fermées par les jihadistes et les rebelles. Dans mon pays, les voix dissidentes sont torturées puis liquidées. J’aime le rap du Syrien Bu Kolthoum et de l’Américain Tupac. Je suis une tuerie quand je chante. Vous voulez m’écouter chanter ?
  • Jamais de la vie ! explose Paul. Vous croyez que vous allez vous en tirer avec une chansonnette…La dolce vita aux frais de la princesse et les emmerdements pour nous. Qu’attendez-vous bon sang ?
  • Madame Odette me manifestait de la sympathie et je suis peinée qu’elle soit morte. Je cherche une famille d’accueil…

   Paul Bousquet faillit s’étouffer : « Mais vous ne manquez pas d’air mon vieux ! Je viens de perdre ma mère. Je suis envahi par le chagrin et j’aspire au calme. Vous arrivez dans ma vie comme un cheveu sur la soupe. Aider un clandestin, c’est les ennuis assurés avec la justice Française. Sans compter les règlements de comptes de vos compatriotes, partisans du régime de Bachar El Hassad. »

   Le jeune clandestin fixe Paul Bousquet dans les yeux puis il baisse la tête pour pacifier son humeur maussade et coléreuse. S’efforçant d’oublier le tremblement de ses épaules et les cognements de son cœur, il se met à dodeliner fièrement de la tête et à scander :

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux,

            Surmontons la peur et le désespoir pour ne pas aller en esclavage… »

   Furieux, Paul Bousquet le tance : « Mais vous arrêtez de me prendre pour un idiot ! Votre musique, c’est l’art du temps court. De toutes façons, pour moi la musique c’est du bruit et ça me donne des palpitations… Quant aux paroles… »

  • Mon père disait que c’est de La Boétie… Le Rap m’a sauvé du désespoir quand mes parents sont morts et il m’a permis de supporter les bombes, les snipers, la guérilla dans les rues.

   Le jeune garçon aux cheveux bouclés et au teint sombre continue de scander :

« C’est quand on n’a plus rien à espérer qu’il ne faut désespérer de rien. Il ajoute que son père disait que c’était du Sénèque. »

  • Quel âge avez-vous et quel est votre nom, murmure Isa émue qui vient de s’apercevoir que le jeune homme boite.
  • J’ai 19 ans et je m’appelle Sidhiki, répond le garçon en sortant lentement de sa poche des papiers jaunes et vieillis. Gardez-moi jusqu’à Noël…C’est dans quinze jours ! Dans la tradition, on réserve une place pour un pauvre de passage. La place du pauvre, elle est pour moi. Je ne demande pas de cadeaux, pas de jean The Kooples ni de Converses ni d’Iphone. Nous célèbrerons l’hospitalité sans foie gras, sans chapon ni bûche.  Dehors il y a un froid de canard. Je veux rester ici parce que ça me rappelle mon enfance, avant Bachar el-Assad, avant Daesh…

16

   Paul Bousquet est irrité. Il a peu dormi et il a pensé à maintes reprises aux rencontres de sa mère avec le jeune migrant. Il se souvient qu’elle lui avait parlé d’une présence sur la péniche et il s’en veut de ne pas y avoir prêté d’attention. Elle n’avait pas eu peur du garçon. Il savait qu’elle était bienveillante et généreuse.  Elle donnait facilement des coups de mains mais il est convaincu que la maladie avait amoindri ses facultés de discernement et qu’elle avait pris des risques. Le migrant aurait pu la menacer ou la faire chanter. Pire, c’est peut-être un terroriste qui prépare un attentat.

   Quand il rejoint Isa dans la cuisine, il lui fait part de ses doutes sur un ton incisif : « On ne peut pas prendre pour argent comptant ce que dit ce pignouf, ce neuneu de village décalé et nerveux qui dodeline de la tête comme ceux qui draguent les gonzesses qui ne les regardent pas. Nous n’avons pas de preuves de ce qu’il dit. Quand bien même son histoire serait vraie, ce jeune est instable, il s’est enfui de tous les centres d’hébergement. Je me demande d’ailleurs comment il a fait avec son pied bot pour ne pas être rattrapé ! A tous les coups il nous ment…La réaction d’Isa ne se fait pas attendre :

  • Cessez donc votre discours « C’est un migrant ! Au secours ! » Vos médicaments vous enlèvent toute sensibilité. Le garçon a décrit la vie inhumaine dans les camps de réfugiés et on peut comprendre qu’il ne veuille pas retourner dans ces camps mouroirs où des centaines de tentes sont alignées. Quant à son problème d’handicap, répondez-moi. Est-ce qu’il entend ?
  • Oui, répond mécaniquement Paul.
  • Est-ce qu’il voit ?
  • Bien sûr, mais…
  • Comment fonctionne son cerveau ?
  • Normalement.
  • Il parle mieux le Français que vous le Syrien n’est-ce pas ! Alors son pied équin n’est pas un problème ! L’intelligence avant la beauté ! De toutes façons, j’ai lu sur Internet qu’un poète chinois a écrit qu’un pied non déformé est un déshonneur…
  • Quel barjot ce poète ! réplique Paul en haussant les épaules puis il poursuit :  Si ce jeune est un terroriste, la police pensera que nous sommes ses complices.
  • Ce n’est pas un terroriste, c’est un réfugié qui fuit la guerre dans son pays de mutilés et d’ensanglantés. Ses parents sont morts, il n’a quasiment plus de famille et il est handicapé. Il est marqué par des mois de vie d’errance et de fuite et il nous demande de l’héberger quelques semaines. Si nous le mettons dehors, il rejoindra un squat, il sera victime de pogroms organisés par les passeurs et il finira sa vie d’errance dans un camp en Grèce ou en Turquie. C’est plus intense de voir un migrant en chair et en os que d’écouter les informations et l’on a des jugements péremptoires sur les gens quand on ne les connait pas. Ce jeune a vécu des épreuves qu’aucun humain ne devrait connaître. Ceci dit je suis d’accord avec vous, il ne devrait pas être là parce qu’il trouve en France une autre forme de violence mais soyons pragmatique et demandons-nous quelle conduite tenir et que faire avec lui ? Je suis assez intuitive et je crois qu’il est sincère et courageux et que nous devons l’aider. Nous avons perdu le sens de l’humanité parce que nous avons peur et que nous avons oublié que les Français ont aussi été des migrants à la recherche d’un asile sur une terre.
  • Ce n’est peut-être pas un terroriste mais imaginez qu’il soit un affabulateur voulant vivre à nos crochets et squatter la péniche…
  • Il me suffit de voir ses épaules voûtées qui ont lutté contre le froid pour avoir envie de le secourir. La société est terriblement sauvage et son gentil regard ne lui sera pas rendu. Et puis cela pourrait vous changer les idées si vous l’aidiez dans son parcours, plaide Isa.
  • Je ne lui montrerais pas le bon exemple parce que je suis nonchalant et libertaire. Je me lève quand je n’ai plus sommeil et je fugue du monde en faisant des siestes royales de deux heures. Je suis un jaloux du temps pour moi mais il n’y a pas que cela. Je refuse de mentir pour faire croire au gosse que je peux le rassurer et le protéger alors que ce n’est pas vrai.
  • Vous savez bien qu’on ne réussit jamais une éducation.
  • Je vous répète que je ne suis pas la personne idoine pour m’occuper de ce jeune.  Je suis aussi sociable qu’un bigorneau, je fuis le monde et vous voulez que j’y revienne alors que je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire pour légaliser sa situation. Il existe des communautés formées à accueillir les migrants. Qu’il frappe donc à la porte de la Mosquée ou qu’il aille en Angleterre comme les autres !
  • Il faut qu’il sorte de la clandestinité.
  • C’est précisément ce qu’il ne veut pas !
  • A nous de le convaincre de se signaler.
  • Je pense que vous êtes candide et que votre sensibilité à fleur de peau vous joue des tours, Mère Térésa. Trêve d’enfantillages ! Et si on s’en foutait de ce jeune ! Pour ma part, j’ai suffisamment de soucis dans la vie et je n’ai pas envie de perdre mon énergie à déplacer des montagnes pour un étranger. Il y a plein de Français à secourir d’abord, les miséreux, les sans emploi, ceux que les voisins de paliers laissent crever de faim…
  • Je parie que vous n’avez pas plus de sollicitudes pour les français que pour les Tibétains ou les Birmans…
  • Qu’en savez-vous ?

   La réplique est cinglante : « Vous êtes psychorigide et asocial. Tout pour votre pomme ! Dans ces conditions vous n’avez pas de mouvement vers les autres. »

  • Je revendique d’appartenir à la catégorie des parasites sociaux ! J’ai vécu dans la communauté des hommes et des femmes et je ne leur fais pas confiance.
  • Vous êtes un vieux ratiocineur alors que vous ne savez même pas faire une soupe quand on vous offre un cageot de légumes, comme disait ma grand-mère. Bon je ne vais pas tourner autour du pot. Monsieur Bousquet, nous ne sommes pas quitte ! Je vous ai aidé quand votre mère est décédée, à mon tour de vous demander un service, agissons ensemble et trouvons une solution pour ce jeune !
  • C’est des blagues tout ça ! Vous ignoriez son existence il y a trois jours ! Quelqu’un le prendra en charge…
  • Pourquoi pas nous ?
  • Un prochain sans frontières ! Vous voulez gagner votre paradis en imitant le bon samaritain ! Savez-vous que c’est fatigant d’être dans le Bien ?
  •  Je ne pourrais pas être en paix si on le met à la rue. Ce serait faire preuve de l’égoïsme le plus noir. Vous n’êtes pas un crétin alors expliquez-moi pourquoi la solidarité et l’altérité font dérision et catho-cucu. Ce jeune est résilient, idéaliste et il a des rêves qu’il ne pourra pas réaliser seul.
  • Et vous croyez que deux marginaux comme nous vont réussir là où d’autres plus aguerris dans l’aide aux migrants se cassent les dents.
  • Deux marginaux ?
  • Oui un homme bipolaire et une femme qui cherche une raison d’exister alors qu’elle devrait se poser et profiter du jour qui passe près de sa famille.
  • Vous ne comprenez rien ! Et puis pensez ce que vous voulez ! Si vous refusez de l’accompagner dans ses démarches, je fais mes bagages et j’appelle un taxi.
  • Vous m’abandonnez et lui aussi ?
  • Non je loue deux chambres d’hôtel et je fais les démarches avec lui.
  • Et bien faîtes-le ! Pourquoi voulez-vous m’embarquer dans cette histoire ?
  • Vous présentez bien, vous vous tenez droit comme les gens importants. Vous influencerez favorablement les bureaucrates et cela jouera pour Sidhiki.
  • Etes-vous sûre que je réussirais dans le dédale des démarches ?
  • Non. Même Jésus a douté dans le désert !
  • Dîtes moi pourquoi il demande à rester ici jusqu’à Noël ? Ce n’est pas une fête musulmane que je sache.
  •  Ce n’est pas la question ! Que décidez-vous ?
  •  Vous faîtes du chantage ! Vous êtes folle ! J’espère pour vous que c’est la folie douce ! soupire-t-il.

Paul Bousquet accepta à contre cœur la présence du migrant jusqu’à Noël : « Hors de question qu’il s’incruste après le 25 Décembre, pas un jour de plus, je ne suis pas suicidaire ! J’aurai fait ma B.A ! »

On n’est jamais tout blanc ou tout noir n’est-ce pas Monsieur Bousquet ? se moque Isa.

17

  • On devrait vous congeler parce que vous ne dégoulinez pas d’émotions ! assène Isa.
  • Me congeler ? grommelle Paul Bousquet
  • Oui comme le font les fermiers américains avec certains dindons, gros mâles mécontents, qu’ils n’ont pas vendu pour Thanks Giving.
  • Qu’est-ce qui vous fait rire, jeune homme ? interroge l’invectivé avec vivacité sur un ton théâtral.
  • Je ris parce que je vous imagine sous la pluie tout dégoulinant, répond Sidhiki amusé.

   Isa vécut deux semaines chaotiques durant lesquelles Paul Bousquet exprima des sentiments violents et fugaces alternant joie débordante et colères sans cause. Un matin, il réveilla dès l’aube Sidhiki en tapant à coups redoublés sur la porte de sa cabine : « Debout mon garçon. Nous avons rendez-vous avec l’Association Welcome. » A l’attention d’Isa qui sortit de sa cabine en s’étonnant de l’heure matinale, il rétorqua sur un ton incisif : « Vous ne pouvez pas à la fois m’exhorter à m’impliquer pour ce jeune et insinuer qu’il faut prendre son temps. Si vous croyez que je n’ai pas autre chose à faire que d’accompagner cet extra-terrestre dans ses démarches ! »

Passant outre le bureau de la secrétaire de l’Association, Paul Bousquet frappa à la porte du directeur général. Face à ses exigences et ses revendications, le responsable téléphona à son homologue du Réseau Education sans frontières et souhaitant se défaire de son interlocuteur, il insista avec succès pour obtenir l’inscription immédiate de Sidhiki en premier cycle universitaire. Paul Bousquet perdit alors toute notion de pudeur et quitta la pièce, Sidhiki penaud sur les talons, en citant Benjamin Franklin face à Danton : « Il faut utiliser le pouvoir de la honte ! » Levant l’index, il insista dans une délectation joyeuse à se croire supérieur : « Ce pouvoir, nous l’avons ! »

   L’enivrement fut de courte durée. Dans les jours qui suivirent, Paul eut les nerfs à fleur de peau. Irritable, irascible, il s’énervait après Sidhiki :

  •  Vous me perturbez ! Cessez de vous exprimer par onomatopées ! »
  • Il faut que vous utilisiez davantage l’imparfait du subjonctif ! raillait Sidhiki. 

   Avec sobriété toutefois, Paul aida le migrant à faire les dossiers de demandes d’asile, de permis de séjour étudiant et d’inscription à l’Assurance Maladie. Il ne se hasarda pas à user du mode subjonctif lors des entrevues avec des machines administratives renfrognées et bien rodées qu’il jugea hermétiques aux subtilités de la grammaire française.

   Voulant conforter l’orientation scolaire de Sidhiki, il prit rendez-vous avec un Conseiller d’Orientation.

  • Qu’est-ce- qui vous intéresse jeune homme ? demanda le technicien.
  • Je veux convoyer du matériel médical et de la nourriture vers la Syrie.
  • Ca n’existe pas, il ne faut pas vous prendre pour un cow-boy.
  • Bien sûr que si ça existe, qu’est-ce-que vous croyez ? Je veux chercher les douilles d’obus et déblayer les gravats…

   Sidhiki serre son visage dans ses deux mains et Paul Bousquet fulmine après le technicien de l’orientation : « Vous êtes un couillon. Avec le mioche, on va consulter Monorientation.net. »

  • C’est ça ! Encore un con qui pense qu’on est mieux servi si on paye ! grommelle entre ses dents le conseiller.

   Isa comprenait le malaise que ressentait Sidhiki, sa volonté de rester discret et de ne pas se faire remarquer : « Je ne me sens pas chez moi en France. Je suis écartelé entre deux cultures. » lui disait-il parfois, le regard vague.

  • Mais tu es content de rejoindre la fac, n’est-ce-pas ? Tu as des compétences et tu vas reprendre confiance en toi. Un jour, tu t’autoriseras à rêver et tu te donneras les moyens de réussir ce que tu entreprendras. 
  • Je voudrais partir comme volontaire pour déminer les zones bombardées qui n’ont pas explosé à l’impact, pour rebâtir les églises, les couvents, les maisons, les écoles et les hôpitaux et pour convoyer le matériel dont les Syriens ont besoin.
  • Je ne comprends pas Sidhiki, pourquoi veux-tu reconstruire les églises et les couvents ? Tu veux dire que tu veux rebâtir des mosquées ?

   La sidération se lit sur le visage du jeune qui balbutie : « Je suis un chrétien d’Orient. Je parle l’Araméen qui était la langue du Christ ! »

  • Nous pensions que tu étais musulman…
  • Je connais le Coran parce que nous vivons près des arabes. Chacun vit sa religion. Les Chrétiens d’Orient ne sont pas une seule famille, il y a des syriens catholiques, des syriens orthodoxes, des latins, des protestants, des chaldéens, des coptes, des maronites et d’autres… Avec les catholiques occidentaux nous partageons la foi. Des communautés catholiques syriaques sont implantées à Poitiers et à Tours. Si j’avais des papiers, je les rejoindrais pour célébrer Noël. Les femmes se voilent, déposent un baiser sur la croix puis elles s’installent au fond de l’église. Debout face à l’autel, des hommes endimanchés entament avec allégresse des chants liturgiques. On se croirait au paradis parce qu’en ce jour Saint, tout le monde est le bienvenu dans l’église, musulmans, juifs, chrétiens, nous sommes tous les enfants du Seigneur. Dans votre pays, les catholiques ne sont pas suffisamment joyeux.
  • Il a raison confirma Paul Bousquet. Nietsche disait qu’il croirait quand il verrait des fidèles qui montrent leur bonheur en sortant de la messe. Il n’est pas possible que vous alliez à la messe à Tours ou Poitiers tant que vous n’êtes pas régularisé. Comment fête-t-on Noël dans votre peuplade ?
  • La chaleur de la nuit de Noël donne courage et réconfort à ceux qui n’ont plus de toit, aux personnes âgées, aux communautés de sœurs dont les prêtres ont été assassinés par les jihadistes. Dans les cabanes en tôles, on entend les rires des enfants pieds-nus dans le froid. Ils partagent le riz, le poulet mariné dans l’huile d’olive et les pommes. Ce n’est pas l’opulence des réveillons que vous connaissez ici mais nous gardons dans le cœur les souvenirs de Noël en famille et des messes de minuit dans les couvents. Les chants traditionnels sont pleins de joie et d’espérance.
  • Il y a encore des couvents ?
  • Bien sûr mais ça court pas les champs.
  • Les rues…
  • Comment ?
  • On dit « Ca court pas les rues. »
  • O.K. Les religieuses n’ont pas baissé les bras face au terrorisme et elles ont continué d’aider les pauvres et les handicapés…
  • Ne fais pas ta pleureuse, gamin, parce que si on se met tous à pleurer, ça va pas le faire ! interrompt Georges qui a franchi le pont à grandes enjambées, Lara sur les talons, et qui a surgi dans la cuisine. « Je ne voulais pas rester seul avec ma chienne ce soir ! Nous avons pris la liberté de nous inviter au réveillon !
  • Pas de problèmes, Georges. Tu peux rester. Sidhiki larmoie. J’ai parfois l’impression d’être son psy ajoute Paul en hochant la tête.  Des emmerdes, il y en a plein ici aussi, des emmerd. dans la cuisine, des emmerd. dans les cabines. Tu peux me croire si je te dis que dans le rôle du père de substitution bien compréhensif, je donne. Ca fait quinze jours que je le connais et j’ai l’impression que ça fait six mois !
  • Je compatis à ce que tu vis, Paul mais j’ai faim. Quel est le menu ? Il y a des épices dans l’air me semble-t-il.
  • Oui confirme Sidhiki qui salue Georges en portant la main droite à son cœur puis à son front. Au festin : Feuilles de vignes, tranches de pastèques et baklavas.
  • Tu es sûr que c’est un repas de réveillon ? On dirait une bouillasse infâme s’offusque Georges en désignant les feuilles de vigne.
  • Pas du tout, s’offense Sidhiki. La nourriture, c’est du sincère. Tout y est, saveurs, onctuosité mais je ne n’ai pas pu mettre les odeurs de mon jardin, celles des néfliers, des cédratiers, des orangers et des citronniers ni celles de ma maison bleue avec ses moucharabiehs et son patio.
  • Quelles odeurs respirais-tu dans ta maison, demande Isa.
  • Le savon, l’arabica et le tabac.
  • Difficile de mettre ces odeurs dans des plats de fête insinue Georges.
  • Tu as décidément un côté épicurien. C’est bizarre parce que je t’aurais plutôt vu en moine tibétain avec des tongs et un banjo, réplique Sidhiki.
  • Si je te racontais la magie des Noëls de mon enfance, me croirais-tu, poursuit Georges. A la Sainte-Barbe, je plantais du blé sur du coton humide dans des coupelles. Mes grands-parents provençaux me demandaient de les arroser chaque jour pour que les jeunes pousses voient le jour le 24 décembre. Je patientais donc tout en faisant la crèche avec de la mousse et des brindilles de thym. On me confiait la boite précieuse contenant les santons. Je l’ouvrais avec précaution et je les disposais dans la crèche. Je veillais jusqu’à minuit le 24 pour déposer le petit Jésus dans l’étable. Plus tard, j’ajoutais les trois Rois mages et j’enlevais la crèche le jour de la Chandeleur.
  • Pourquoi le jour de la Chandeleur ?
  • C’est le jour de la présentation de Jésus au Temple de Jérusalem.
  • Je ne te savais pas aussi fin connaisseur des croyances chrétiennes. Qu’est-ce-que tu as fumé, s’inquiète Paul.
  • Rien. Ce n’est pas tout ! Sur la table revêtue de trois nappes blanches et décorée avec le blé de la Sainte-Barbe, on célébrait en famille Le Gros Souper. Avec cérémonie, je déposais trois chandelles pour la Trinité sur la table tandis que mon aïeule apportait sept plats maigres en souvenir des sept douleurs de la Vierge Marie. Les douceurs venaient ensuite. Après la messe de minuit, nous dégustions les treize desserts en référence au Christ et à ses douze apôtres. Mendiants, figues, raisins secs, amandes et noix rappellent la pauvreté des ordres religieux. S’y ajoutaient parfois des dattes, des nougats blanc et noir, mandarines, fruits confits, pâte de coing, pompe à huile…J’ai oublié la suite !
  • Tu étais un gamin, Georges et tu as été pardonné mais à ton âge, tu ne vas pas ajouter le péché de gourmandise à tous tes péchés. Ca ne se fait pas la nuit de la Nativité ! Tu n’as pas besoin de dindes truffées, de gélinottes et de carpes dorées.
  • Je suis un vieux marin solitaire qui a deux cents ans et une tête sans jugeotte ! Ne crois surtout pas que je suis un sybarite qui s’est vautré toute sa vie dans la luxure, plaide Georges.
  • Plante donc ta fourchette dans mes plats au lieu de dire des bêtises.
  • C’est très…particulier balbutie Georges après avoir goûté avec précaution. Je dois dire que je n’ai jamais fait de réveillon aussi frugal.
  • Nous sommes en union avec les frères de Syrie. Pour égayer la soirée, je vais chanter …
  • Non, pas de rap, s’insurge Paul Bousquet.
  • C’est soft, clame Sidhiki qui transgresse l’interdit : 

  Je ne suis pas menteur comme la lune si j’ose dire

  M’aimera-t-on encore comme mes parents savaient me chérir ? 

  A défaut de soleil, il me faudra savoir mûrir sans les trahir

  Et Dieu tracera ma route il me faut en convenir.

  • Tes parents t’aimaient beaucoup, n’est-ce-pas ? murmure Isa
  • Oui mais ça n’empêchait pas mon père de me houspiller : « Mais qu’est-ce-que tu fais sur le sofa, vas donc écrire un livre ! 
  • Il avait raison. J’espère que tu l’écoutais !                                  
  • C’est nouveau, tu tutoies le mioche maintenant ! se moque Georges.
  • Nous nous sommes déjà tutoyés quand nous sommes allés sur l’île Sainte Lucie, confesse Paul.
  • C’est venu naturellement comme deux vieux potes. Nous avions fait du vélo puis tu as acheté un cerf-volant…renchérit Sidhiki.
  • Il y avait une poésie étrange au milieu des lagunes, des étangs et des dunes et je t’ai tutoyé…
  • Tu es compliqué…Tu m’a dit que le cerf-volant était le symbole de l’élévation et que tu faisais du vélo pour oublier l’absurdité de la vie. Tu m’as dit que tu voyais davantage la beauté de la vie depuis la mort de ta maman. J’ai pas tout compris…
  • Ne raconte donc pas tout ce que je t’ai dit ! Je voudrais que tu ne mettes plus ce jean troué, Sidhiki, ce n’est pas classe ! poursuit Paul.
  • Ne me juge pas ! Nous n’avons pas les mêmes références vestimentaires.
  • Peut-être mais je te demande de porter un pantalon décent après-demain.
  • Pourquoi ?
  • J’aimerais que tu m’accompagnes à l’abbaye du Vallon.
  • Pourquoi faire ?
  • C’est un endroit paradisiaque à une heure de voiture.
  • Je ne suis pas très avancé dans la remise à niveau…
  • Ca ne prendra qu’un après-midi.
  • O.K. En chemin je ferai ton éducation musicale avec la musique de Queen. C’est universel.
  • Sainte Patience, priez pour nous, soupire Paul. Bon d’accord je suis résigné.
  • Qu’est-ce-qui vous arrive ? lui demande Isa à l’écart. Un coup d’Alzheimer précoce ? Vous vouliez vous débarrasser de Sidhiki après Noël et voilà que vous lui proposez une virée !

– Ma mère doit penser que je suis devenu adulte depuis que je m’occupe de ce jeune. Elle doit être heureuse et se sentir plus libre…

   Face aux ex-votos de remerciements des rescapés de naufrages et des malades guéris, Sidhiki confie : « Madame Odette voulait que je sois patient avec toi à cause de ta maladie. Je prie la Vierge pour que tu guérisses. »

  • Tu es indulgent parce que tu ne me tiens pas rigueur de t’avoir rudoyé. L’abbaye du Vallon est la dernière promenade que j’ai faite avec ma mère. Il me semble qu’elle est là, toute proche quand tu parles d’elle. Et toi comment vas-tu ?

–     Je vais bien parce que je ne suis pas seul au monde.

  • Il faut que tu reprennes confiance en toi.
  • Ca sera difficile ! répond Sidhiki.
  • Pourquoi ?
  • La nuit, j’entends le claquement des armes, le sifflement des balles, les vitres qui se brisent et les murs qui s’écroulent. Ce sont des vagues successives qui me paralysent. Je me sens coupable de ne pas avoir secouru mes parents.
  • Pourquoi te flagelles-tu ? Tu ne pouvais rien faire. Il faut que tu mettes de la distance avec le traumatisme de la guerre.
  • Maintenant je veux aider à reconstruire la Syrie.
  • Il faut étudier d’abord !
  • Le problème est que ça ne m’intéresse pas d’aller à la fac. Je vais m’embêter alors qu’il y a tant à faire là-bas.
  • En quoi veux-tu les aider ?
  • Je veux apprendre à replanter des oliviers et des vignes et à travailler la terre parce que ça donne du sens à ce que l’on fait.
  • Ca tombe comme un caillou dans l’eau sombre ! Tu veux être un gabatch comme on dit par ici et t’enfermer à la campagne ? Tu ne peux pas arriver comme un cheveu sur la soupe dans les vignes. Tu n’as pas reçu en héritage le savoir-faire d’ancêtres vignerons et sans formation tu vas y laisser ta peau. Tu ignores tout des fleurs de vignes, des sarments et du goût des raisins. Le vigneron est vingt-quatre heures sur vingt-quatre au service de sa vigne où il travaille beaucoup et un jour, peut-être, il récoltera.
  • Tu as l’air de t’y connaitre.
  •  Non mais je connais un bon professeur.
  • Tu crois qu’il voudra m’apprendre le métier ?
  • J’en suis sûr parce que c’est un passionné.
  • Super. Ta mère avait raison, tu es bienveillant. Je kiffe être avec toi, même s’il faut te caresser dans le sens du poil. Un conseil, ne te fais pas plus bourru que tu n’es !
  • Toi tu veux quelque chose !
  • Les gestes d’amour valent mieux que les mots d’amour. Paul, j’aurais besoin d’un jean.
  • Il y a un marchand pas loin.
  • Je voudrais un « The Kooples » !
  • Tu t’occidentalises mon vieux ! D’accord puis direction les Corbières, chez le viticulteur.

   Ils prirent la route sinueuse qui grimpe dans la montagne jusqu’au château viticole. Sidhiki demanda soudain : « Pourquoi n’as-tu pas de femme ? »

–  Je ne suis pas bon avec le quotidien.

– Pourtant tu t’entends bien avec Isa.

– Oui mais je ne suis pas amoureux d’elle.

– Et si on la rafistolait pour que tu la trouves à ton goût ?

– T’es bien un gamin ! C’est l’amitié que je veux faire avec Isa !

– J’ai compris. Tu veux une pin-up, je t’en trouverai une !

   Le soleil avait brillé et tout était redevenu azur pour Erna qui n’avait pas attendu les Lyrides pour venir retrouver Nathan.

–  Hello, comment allez-vous ? Voilà donc votre protégé ! Il peut commencer les cours dès demain, lance le maître des lieux.

  De retour à la péniche, Paul prit soin de rassurer Isa :

  • Nathan et Erna veilleront sur lui pendant la semaine et j’irai le rechercher tous les vendredis après-midi. La détermination du gamin est totale. Il veut donner du sens à sa vie et ça passe par le travail de la terre, l’étude de la vigne et de l’horticulture pour aider les paysans de Syrie. Il perdrait son temps sur les bancs de la fac. S’il le souhaite, il pourra fréquenter le week-end la bibliothèque, la médiathèque et les musées.
  • Leur avez-vous dit qu’il n’aime pas les légumes et qu’il est handicapé ?
  • Ils veilleront à ce que le gamin s’alimente correctement. Dans quelques semaines, ce sera le carassonage des vignes. C’est l’entretien des tuteurs et des piquets. Nathan a vérifié que le gamin n’a pas de difficultés à s’accroupir. Le mioche va faire des connaissances parce que Nathan loge sur le domaine des jeunes, français et réfugiés, qui font leur service civique en reconstruisant le château en ruine.
  • Combien de temps durera sa formation ?
  • Deux ans au moins.
  • Que comptez-vous faire pendant ce temps ?
  • Rester sur la Robine.
  • Il faudra… que le gamin ait du linge propre chaque semaine…balbutie Isa.
  • Il est assez débrouillard pour laver son linge tout seul…mais on ne sera pas trop de deux pour faire ce qu’il faudra pour l’aider…

18

   Lauréat du prix de la SPA pour son roman « San Francisco et les coyottes » et fort de cette soudaine notoriété, Paul Bousquet fait des conférences pour inviter les humains à se défaire de leur domination brutale et cynique à l’égard des animaux : « Dans mon prochain livre les animaux se réapproprieront le monde mais ce ne sera pas une dystopie ! » 

   Ses revenus d’auteur lui ont permis d’acheter avec le domaine de la Route des Vins qui se perd dans les garrigues, deux cents hectares où il a entrepris une action citoyenne en faveur de la biodiversité. En faisant revivre une terre abandonnée sur laquelle il a créé une réserve naturelle privée interdite aux chasseurs, il offre à tout ce qui vit un espace de tranquillité et de régénération. « Ce n’est qu’un petit coup de pouce et l’on n’évitera pas une grave crise écologique d’ici vingt ans » martelle-t-il.

    Dans la circulade du village, Georges accompagné de Lara ouvre chaque jour « La Cave » où les touristes dégustent et achètent les bouteilles produites sur le domaine. Il apprécie la compagnie de Théodorus avec qui il vide régulièrement des bouteilles de vin rouge : « Vous me ramenez trente ans en arrière au temps de ma jeunesse, quand je courais le guilledoux ! Je vous rassure, tout ça c’est du passé parce qu’à présent j’ai charge d’âme ! » L’époux de Margot éclate de rire en entendant les jappements de connivence de Lara. Après avoir tout perdu dans les incendies de Perth, Théodorus est venu s’installer avec sa famille dans les Corbières où il apprend l’œnologie. Il a convaincu Margot de travailler sur le domaine où vit sa mère : « Les étoiles sont alignées ici… »

   Margot veut y croire et elle s’initie en ce matin printanier à l’horticulture, amendant le sol, plantant des bulbes de tubéreuses, débuttant les jasmins et repiquant les annuelles tout juste sorties du chaud de la serre,

   Sidhiki a terminé sa formation et il a obtenu un permis de séjour. Armé d’une maxime que Paul aime à faire entendre : « Sois humain et mesuré ! », il va se joindre à un convoi humanitaire pour la Syrie en tant que bénévole. Au journaliste de l’Indépendant venu en reportage sur le domaine, le gamin a déclaré : « Outre nos activités de vignerons et d’horticulteurs, nous aidons les associations qui oeuvrent pour la sauvegarde des koalas d’Australie, sauvent les animaux victimes de la guerre, replantent les oliviers, les pommiers et les vignes partis en fumée en Syrie…Vous permettez que je fasse un appel aux jeunes qui sont démotivés et désespérés : Allez les jeunes, venez à la ruralité. Epatez vos parents ! » Paul et Isa n’ignorent pas que Sidhiki peut être entraîné dans la spirale du bureau de rétablissement des liens familiaux mais ils ont sa promesse d’être de retour pour les vendanges. 

     Isa s’est confiée à sa fille avec sincérité : « La croisière sur le canal fut inattendue. Quand tu m’as proposé d’entrer en E.H.P.A.D, j’ai fait une fugue comme une adolescente emplie de doutes et de rancoeurs contre les siens ! J’ai pensé que tu étais comme ton père, que tu ne m’avais jamais aimée et j’ai voulu te punir en ne te donnant plus de mes nouvelles. Manque de maturité qu’a réparé une femme généreuse et aimante à la fin de sa vie quand elle m’a demandé de veiller sur son fils malade. Nous nous sommes accrochés l’un à l’autre et j’ai peu à peu repris confiance en moi parce que j’étais utile. La suite tu la connais, ce jeune migrant caché sur la péniche… »

    Paul Bousquet affirme volontiers qu’il apprivoise son avenir au milieu des autres humains. Il n’hésite pas à discuter et à tutoyer les randonneurs en marche vers le plateau crayeux, le long des vignes prometteuses.

–  Comme c’est agréable de causer avec les gens, a-t-il déclaré à Isa. Quel idiot, pourquoi n’avais-je pas pensé plus tôt qu’on ne peut pas avancer seul sur le chemin de la vie ? 

  • C’est normal, ironise Isa. Votre cerveau est plus lent à vous les mecs !
  • Ne forcez pas sur votre misandrie. C’est un mec que vous avez accompagné dans les coups durs et que vous avez aidé à affronter ses démons !
  • Je ne suis pas sectaire en effet et je sais remercier… Merci à mon ex-mari parce qu’il m’a appris ce qu’est l’amour ! Et surtout merci à vous qui m’avez fait découvrir un paradis où l’amitié est mieux que l’amour.

Jalousies et infortunes

ANNIE  MUNIER

 

 

 

 

 

 

 

 

JALOUSIES ET INFORTUNES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A tous les gens que j’aime.

Vous savez qui vous êtes

Même si je ne vous nomme pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

I

 

 

   Tu seras surprise quand on viendra te dire que tu es attendue dans la salle de réunion de la prison. Escortée par un gardien, tu seras invitée à te diriger vers l’estrade où auront pris place les surveillants, Monsieur Sonville le directeur, son adjoint, l’assistant social et les autres personnels du centre de détention. Je ferme les yeux pour mieux imaginer ta surprise. A l’incompréhension qui se lira dans tes yeux succèdera probablement ton arrogance naturelle qui te fera demander ce qu’on te veut ! Christophe Sonville posera alors devant toi le manuscrit que j’ai écrit, installée sur la table de la cuisine, soir après soir depuis un an. Il t’expliquera que cette lecture, si tu la fais jusqu’au bout et que tu prends conscience du préjudice moral que tu m’as causé, peut amoindrir ta peine.

   Je pense qu’il t’en a coûté de perdre ta liberté. Tu as été arrêtée, m’a dit le directeur de la prison, alors que tu faisais du naturisme en liberté dans une crique du côté du Trayas, dans le Var. Il t’est reproché d’avoir outragé les bonnes mœurs et en attendant que la justice se prononce, je m’autorise à te condamner.

   Tu es responsable de ma rupture avec l’homme que je voulais épouser pour la vie et de la dévastation de ma vie dans les mois qui ont suivi. J’ai réagi à cette blessure d’amour et d’amour-propre en épousant un homme que je n’aimais pas mais qui était riche d’une belle culture de l’honneur. Tu vois que tu ne m’as pas terrassée puisque je n’ai pas sombré dans le désespoir ou dans la rage…Eprouves-tu encore cette haine destructrice ? Tu seras alors satisfaite de savoir qu’Alain s’est éloigné de moi parce que tu lui as révélé que j’avais follement aimé un homme avant d’épouser son père. Là encore, la vie m’a violentée mais j’ai trouvé en moi des ressources nécessaires pour continuer le chemin. J’ignore si la vie t’a apporté les liens particuliers et inexplicables d’amitié et d’affection que l’Oncle Paul et la Tante Jeanne m’ont manifesté. J’ai bénéficié de ces grâces. Ils m’ont accordé une confiance sans faille, ils m’ont encouragée dans les moments difficiles de ma vie en m’invitant à ne pas avoir de regrets et à regarder vers l’avenir et surtout, surtout, ils m’ont aimée comme leur fille, beaucoup plus que ne l’ont fait papa et maman ! Ils seront à jamais des parents selon mon cœur.

   Ton goût pour les miroirs aux alouettes ensoleillés t’a amenée à quitter le Nord le lendemain de l’enterrement de notre père, il y a vingt-trois ans. C’était en 1925. J’ignorais ce que tu étais devenue jusqu’à ce que je reçoive une lettre de Monsieur Sonville, m’informant de ton incarcération dans le centre pénitentiaire de Toulon.

   Tu vas fulminer contre moi qui, selon ton expression, t’ai toujours empoisonné la vie mais je voudrais que tu saches que j’ai vécu de longues années près de toi sans avoir partagé des moments de bonheur. Certes, nous partagions la même chambre, dormions dans le même lit mais nous ne nous faisions pas de confidences. Tu n’as jamais été la frangine, l’amie, la confidente de tous les coups du sort. Je ressens encore la solitude de cet après-midi de fin d’été où l’oncle Paul et la tante Jeanne de Steenvoorde étaient venus nous voir. Avec le cousin Louis, vous hurliez de rire en vous pourchassant dans la cour de la caserne avec le tuyau d’arrosage. Tu t’opposais à ce que je joue avec vous car tu disais qu’à quinze ans j’étais trop vieille pour participer à vos jeux. Pourtant, j’avais tant besoin de réconfort pour oublier que maman s’affaiblissait et s’exprimait dans un souffle. J’avais vu le docteur Valuis s’entretenir à voix basse avec papa alors en sortant de la chambre où maman était alitée depuis plusieurs semaines. Je ne parvenais pas à comprendre ce qu’ils disaient mais je les sentais inquiets. Au repas, je ne posais pas de questions à papa encore plus taciturne qu’à l’accoutumée. Heureusement, l’oncle Paul était présent. La complicité qui nous unissait depuis toujours me faisait me précipiter vers lui pour l’embrasser sur la joue qui sentait le tabac froid de sa pipe qu’il ne quittait jamais.  L’oncle avait fermé l’usine de filature et de tissage du lin et il avait apporté à notre père le produit de la vente de bois du taillis que leurs parents leur avaient légué. Malgré les pillages qu’opéraient les ouvriers en grève, l’oncle et la tante restèrent avec nous dans les dernières semaines de maman. Ils renoncèrent à assister à la première représentation de La Tosca à Paris et à participer à la ducasse de Lille. Cette année-là ne fut pas égayée par les ballons de vin blanc, les pintes de bière, les moules et les frites, les pommes d’amour et les bétises de Cambrai.

   Dans l’appartement sombre et silencieux, assise sur le lit, je me souvenais des années heureuses où nous allions à Steenvoorde en automobile avec la vieille Auguste Raynaud. Nous étions assises toutes deux à l’arrière. Papa portait d’affreuses lunettes avec une enveloppe de soie noire. Maman préférait une voilette en mousseline. Nous surprenions notre grand-mère dans les champs où elle ramassait les pommes de terre. Elle était courbée en deux et nous l’aidions à porter sa récolte jusqu’à la maison en torchis au toit de chaume, restée dans le même état que quand elle s’était mariée avec le grand-père. Elle se nourrissait habituellement de pommes de terre, de pain noir et de hareng salé mais en notre honneur, elle préparait un pot au feu, des binges teintées du jaune d’or du beurre fondu et elle étrennait le jambon. Nous prenions place autour de la longue table de ferme en bois et nous dînions sans faire cas de ce que nous présentait la grand-mère. Elle en connaissait la valeur et elle gardait pieusement les morceaux de jambon ou de viande dans la bouche. Je l’écoutais avec intérêt évoquer le bourgeois qui avait racheté ces lopins de terre en déshérence à un paysan ruiné parti en ville. Métayers, nos grands-parents ne roulaient pas sur l’or. Outre la moitié des récoltes de houblon, de lin, de céréales et de betteraves qu’il reversait au propriétaire, le grand-père effectuait des corvées de charrois et de curage des fossés. Il plaçait son espoir dans l’école afin que notre père Hubert et l’oncle Paul ne connaissent pas sa condition de locataire de la terre. Les pratiques usuraires et le crédit hypothécaire que pratiquaient les notables ne lui avaient pas permis d’acheter des terres. Par bonheur, son père lui avait légué un petit bois composé principalement de hêtres dont la coupe tous les cinq ans rapportait un peu d’argent. Notre grand-mère aimait raconter que le grand-père avait animé une révolte du prolétariat agricole en représailles contre la réduction des salaires imposées par le propriétaire foncier et qu’il avait activement milité dans un syndicat de la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture. Républicain, il faisait partie des « bleus » qui prenaient appui sur l’école et sur l’administration et notre père s’était nourri de son activisme actif. Pendant le repas autour d’un pot au feu, j’avais assisté avec intérêt, à un vif échange entre papa sortant de sa réserve pour exalter le grand soir où les ouvriers et les paysans combattraient ensemble dans un esprit de fraternité et l’oncle Paul qui vitupérait contre les ouvriers, brutes alcooliques et xénophobes.

   A propos de son aîné, notre grand-mère racontait que notre père avait très peu aidé aux travaux des champs car il réussissait bien à l’école. Ses bons résultats scolaires lui avaient permis d’obtenir une bourse et d’entrer au lycée, privilège alors réservé à une élite, où il avait obtenu le baccalauréat. Ses parents lui disaient : « Tu devrais écrire des romans feuilletons qui seraient publiés dans les journaux à gros tirages. Tu ferais fortune. » Flamand de nature taciturne, il avait fait plusieurs années au séminaire puis il l’avait quitté sans en donner la raison à quiconque. Entré dans la gendarmerie comme comptable, il avait épousé maman, fille d’un collègue gendarme. Il s’était enfermé dans un laïcisme niant la transcendance mais qui ne générait ni haine, ni violence. Il aimait rappeler Jules Vallès « l’avocat des pauvres » et les enfants des ateliers de filatures ou des mines vivant dans les caves, mal nourris après la fermeture des boulangeries coopératives. Il s’était s’enthousiasmé pour le solidarisme de Léon Bourgeois et il appelait de ses vœux le droit à la dignité et au bien-être des citoyens.

   A la fin du repas quand notre père avait fustigé l’intransigeance des petits patrons face aux revendications salariales, l’oncle qui se sentait visé mais qui était de nature pondérée déclarait close la discussion en me déclarant : « Allez fi fille, un petit canard dans la gnole de prune pour fêter la réunion de famille. » « Moi, j’en veux de trop » criais-tu alors en tapant de ta petite main sur la table. Papa te souriait, versait l’alcool dans une tasse et il y trempait le sucre qu’il te tendait malgré les protestations de maman. Il était indulgent pour toi et il satisfaisait toutes tes demandes même les plus capricieuses et tu savais déjà si bien en jouer ! Il te suffisait d’ouvrir le cahier bleu où maman consignait ses airs favoris et de te mettre à chanter pour conquérir papa.

   Tu voulais déjà gommer mon existence et voilà que je surgis, t’infligeant une sanction rédemptrice dans cette prison du midi. Peut-être ne me la pardonneras-tu pas ! L’étonnement que je devine sur ton visage adoucit toutefois ma rancune envers toi. Cette rancune, je l’ai construite au fil du temps, au long de ton indifférence, de ta jalousie et de ton acharnement à détruire les projets de vie que j’avais formés. Les comptes, je veux les régler avec toi mais sans violence ni ulcération. Il me semble que papa est toujours là, qu’il gomme et rectifie les mots quand ils sont trop durs ou quand je cède à la rage contre toi. Te souviens-tu qu’il citait fréquemment Flaubert : « Nous sommes tous dans un désert et personne ne comprend personne. » Néanmoins, j’espère que tu me connaîtras mieux quand tu auras lu ce manuscrit où je me mets à nu, sans impudeur et sans peur, pour te raconter cinquante-deux ans de ma vie. Lis-moi jusqu’au bout, je t’en prie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

   Mon ressentiment, je le fais remonter à la mort de notre mère, quand papa décida que je n’irai pas à l’Ecole Normale de Lille. J’étais ambitieuse et j’avais foi en mon rêve d’enseigner. J’ai obéi à papa qui voulait que je tienne la maison et que je m’occupe de toi. Bien sûr, tu n’avais que sept ans et tu étais si perdue de ne plus voir maman et de ne plus l’entendre dire d’une voix inquiète : « Mais où est la petite ? Sophie, aide-moi à trouver Céline. » Je ne m’alarmais pas car je savais que tu sortirais de ta cachette afin que maman te prenne dans ses bras. Malgré la maladie, elle te soulevait du sol avec une telle volonté qu’on aurait dit que vous alliez toutes deux vous envoler.  Comment aurais-je pu imaginer, au temps où je rêvais d’enseigner et où je consacrais tout mon temps à l’étude, que maman nous quitterait si vite ?

   J’avais été pendant huit ans l’enfant unique d’un couple étrange. Son service de gendarme terminé, notre père, taiseux et taciturne, rentrait dans le petit appartement que nous occupions à la caserne de Lille et il restait de longues heures assis silencieusement dans son fauteuil à lire « Le Journal ». Dans les rares moments où il s’épanchait, il justifiait ainsi sa froideur : « Je tiens la dragée haute aux gens afin qu’ils me respectent ! » Je ne me souviens pas d’avoir chahuté avec nos parents – notre père détestait le bruit – ni d’avoir été câlinée sur leurs genoux. La gaieté ne résonnait pas dans notre maison. Une des rares fois où Papa est venu me chercher à l’école, il ne portait pas l’uniforme. Il me parut plus grand que d’habitude et je fus si dépaysée de le voir en costume que je crus avoir affaire à un étranger. Je ne l’ai pas embrassé, je ne lui ai pas sauté dans les bras comme faisaient les autres enfants avec leur père. Cela ne se faisait pas chez nous et je l’ai suivi docilement. Il venait me chercher car nous partions à la Pommeraie chez l’oncle et la tante. J’aurais préféré qu’il vienne me chercher sans raison particulière, seulement parce que j’étais sa fille.

   Je jugeais maman avec la même sévérité parce qu’elle ne m’aimait pas suffisamment. J’ignore encore pourquoi elle me disait : « Adieu » quand je partais à l’école. Les images, récompenses que distribuait l’institutrice me semblaient le sésame qui pouvait lui ouvrir le cœur. Je ramenais donc de bons résultats scolaires mais il advint des fléchissements qui firent chuter encore la courbe que j’avais imaginée mesurer l’affection d’une mère. Un jour où elle avait pris plus particulièrement soin de toi et accédé à tous tes désirs, je m’étais écriée : « C’est ton devoir de m’aimer aussi. » Maladroite et compliquée, elle m’avait alors répondu : « Que veux-tu, le cœur a ses raisons et on ne peut pas aimer tout le monde ! » J’avais alors pressenti que ma mère ne m’aimait pas autant que je le voulais et que l’amour pour ses enfants ne pouvait pas se partager. J’en eus la confirmation quand j’entendis ses propos laconiques et dépourvus de bienveillance : « Regarde Hubert comme Sophie est ridicule avec son air penché ! » Cette remarque me fit beaucoup pleurer parce qu’en plus de ne pas m’aimer, maman me trouvait laide. Il me semblait que seul le père pouvait ressentir la laideur de sa fille ! Si maman avait évoqué ma ressemblance physique avec sa belle-mère, j’aurais admis qu’elle puisse avoir quelque aversion pour moi. Il est bien connu en effet que les jeunes femmes n’apprécient pas la mère de leur époux. Non seulement maman ne voyait pas de circonstances atténuantes à mes turpitudes physiques, mais elle augmentait ces dernières : le jour de la communion solennelle, elle m’affubla d’une tunique blanche ornée d’une corde en guise de ceinture.

Je protestais vigoureusement : « Mais maman, elle est affreuse cette robe ! »

  • Comment peux-tu dire ça ! le curé porte aussi une aube.
  • Oui mais la sienne est bordée de dentelles et il porte au-dessus un vêtement en fils d’or. Je ne veux plus faire ma communion parce que je ne porterai pas une robe de princesse avec des broderies, des jupons et un long voile comme toutes mes amies …avais-je répondu.
  • Eh bien tu ne feras pas ta communion ! Cela fera des économies de repas, de photos et de cartes de communiants et je me fatiguerai moins. De toutes façons, je n’ai pas gardé un bon souvenir de la retraite qui avait précédé ma communion. Des moines en robe de bure nous menaçaient de l’enfer si nous avions oublié de confesser un péché ! Quelle angoisse j’ai eu pendant quelques temps, je n’avais pas avoué que j’avais tiré les cheveux de ma sœur et qu’une touffe m’était restée entre les doigts. Je vis le châtiment promis dans l’absence de repousse de ses cheveux pendant quelques semaines.

   Papa, indifférent à la religion, ne commenta pas la décision de maman et celle-ci se ferma à ma souffrance. Prétextant une indigestion, je gardais la chambre pour ne pas voir les garçons et les filles habillés comme des mariés défiler dans les rues en rois et reines le jour de la cérémonie. J’ai pleuré parce que l’on ne m’a pas offert le missel mystérieux à la belle couverture marron ornée d’arabesques dorées et les piécettes qui seraient venues grossir mon pécule dans l’aumônière. Quelques années plus tard, alors que maman nous avait quittés, papa assista à la cérémonie. Tu gravis les marches, vêtue d’une merveilleuse robe brodée en tenant à la main un bouquet de roses blanches. Tu pénétras dans la cathédrale avec les autres communiants dans la lumière des bougies, le parfum des fleurs et de l’encens dispensé par l’encensoir que balançait l’enfant de chœur en surplis blanc et aube rouge.

   Je ne veux pas flétrir le souvenir de maman et j’essaierai d’être objective. Te rappelles-tu de cette petite femme brune au teint mat, discrète à l’extérieur du foyer qui, dans l’intimité, devenait plaintive et revendicative ? Telle était notre mère ! Son souvenir m’émeut quand je me la représente pétrie d’angoisses, de peurs et de désillusions. Elle craignait les visites de l’appartement par la hiérarchie qui vérifiait l’état du casernement. Je devais avoir environ onze ans quand je compris que papa la surveillait et qu’il lui faisait des crises de jalousie. Il m’interrogeait sur son habillement et ses activités ainsi que sur les lettres qu’elle écrivait. Un jour où maman affichait sa gaieté, papa lui déclara : « Tu sembles contente aujourd’hui. C’est parce que tu as vu Manu ? » Manu était le patron de l’estaminet de la Citadelle. Nous y prenions une consommation en famille au retour des vacances à La Pommerais, la ferme fortifiée de tante Jeanne dans l’Aisne. Lors de la discussion, Manu et maman avaient découvert qu’ils avaient fréquenté la même école primaire, vingt-cinq ans auparavant !  Le cabaretier ne comprit probablement jamais l’acharnement des gendarmes à inspecter son établissement. Sa licence et l’hygiène de son établissement furent contrôlées maintes fois à l’instigation de papa qui agissait dans l’ombre en proie à des fantasmes de relations amoureuses entre le bistrotier et maman. Les scènes de jalousie faites devant nous sans vergogne assombrissaient les équipées en automobile. Elles se déroulaient toujours selon la même mécanique : papa harcelait maman de questions insidieuses, nuancées de ressentiments, de reproches et de doutes visant à confirmer ses soupçons puis maman laissait éclater violemment son exaspération. Papa, à bout d’arguments, commençait une bouderie de dix jours et il s’ensuivait un épisode de mélancolie durant lequel il prononçait invariablement sur un ton plaintif quelques mots qui me furent longtemps obscurs : « Je n’ai jamais entretenu de danseuses ! »

   J’ai perçu les relations entre nos parents comme celles d’un bourreau et d’une victime car maman ne cachait pas ses frustrations de femme mariée. Elle disait avec un sourire sarcastique : « Mariez-vous jeunesse et les ennuis commenceront ! » pire, elle vitupérait contre papa que je finissais par regarder avec défiance. Déçue dès les premiers temps de son mariage, notre mère n’a pas éprouvé de tendresse pour sa première-née. Elle s’est parfois montrée cruelle sans le vouloir et je me sentais bien seule.  De ces malheureuses expériences, j’ai tiré des leçons de sagesse : mon bonheur ne dépendait que de moi. Il m’appartenait de le construire faute de me réfugier et prendre conseil dans le giron de mes parents.

   A la Pommeraie, un métayer s’occupait des champs de betteraves et d’une centaine de vaches. Tu y appréciais les séjours que nous y faisions et tu aimais particulièrement soigner les petits veaux. J’attrapais les papillons avec un filet et je les libérais ensuite, les regardant voleter autour des roses qui paraient la pelouse où nous passions les soirées d’été. Enveloppée par les longues ombres des charmes dans la douceur et la lenteur d’être tous ensemble autour de la longue table posée sur les tréteaux, je ne ressentais pas d’angoisses. Papa ne gâchait pas l’ambiance et il s’efforçait de dissimuler son trouble que je qualifie aujourd’hui de paranoïa.

 J’observais le vol silencieux et rapide des libellules légères et aériennes qui traversaient les journées ensoleillées. Une année, je m’apitoyais sur la brève vie des insectes qui disparaissaient à l’automne et l’oncle Paul répliqua en me regardant fixement : « Les humains aussi sont fragiles et il faut vivre notre vie de façon à ne pas en redouter le terme. » La tristesse que je lus dans son regard m’interpella. J’écoutais attentivement les conversations des grands pendant le repas et j’appris que notre grand-mère avait rejoint son époux, aussi discrète dans sa mort qu’elle l’avait été de son vivant. Je ne versais pas de larmes étant trop jeune pour savoir ce qu’est la mort et dès le lendemain je savourais le bonheur de m’éveiller aux cris des petits marchands de croissants et au son du parler franc des paysans trottinant à dos de mulets.

   Les soirs de 14 Juillet, le garde champêtre, un gros tambour sur le ventre, distribuait des lampions et nous suivions la retraite aux flambeaux au rythme de la fanfare municipale.

   En septembre, je partais avec la fille du métayer mon aînée de deux ans à la cueillette des mûres. Nous pédalions sur des petits chemins de terre où dialoguaient les fleurs, les arbres et les corbeaux. Tout en arrachant les mûres dans les buissons des champs en jachère, nous échangions sur les appréhensions de la rentrée des classes. Elle avait des difficultés à comprendre les cours et elle me vantait la vraie vie qu’elle espérait pour bientôt, celle des jeunes filles qui entraient à la filature où elles se faisaient des amis. Sa mère nous attendait en fin d’après-midi et elle recueillait notre récolte dans un seau en fer. Elle savonnait les taches violettes que le jus des baies sucrées avait laissées sur nos lèvres et sur nos bras et elle soignait nos griffures de ronces puis elle me renvoyait en me confiant un panier de pots de confitures crémeuses. Avec mon amie de la Pommeraie, nous allions au marché où elle achetait les textes des chansons populaires au marchand de partition qui s’arrêtait une fois par mois sur la place du village.

   Tu repartais avec nos parents à Lille à la fin du mois d’Août. Je restais à la ferme avec Jeanne et le cousin Louis pendant le mois de septembre au soleil caché derrière des ciels voilés. En fin de journée, la nuit venait vite et nous allumions les lampes. Je me sentais proche de la tante qui ne revendiquait pas son appartenance à un milieu aisé et qui savait ouvrir sa porte avec simplicité aux journaliers et aux ouvriers. Elle plongeait son beau regard bleu dans celui de ses interlocuteurs qu’elle écoutait avec attention.

   Les paroles de Jeanne compensaient le manque d’attention des parents et elles résonnent et m’émeuvent encore : « Tu adores Paris, Sophie, je vais réfléchir aux spectacles qui sont à l’affiche et que tu pourrais voir. Tu feras ton choix puis je réserverai des places en fonction de ton emploi du temps. »  

   Sur la route qui longeait la forêt, nous croisâmes, c’était en Septembre, un cérémonial équestre, équipages et cors, et le hobereau local aux moustaches en guidon et habit d’apparat juché sur un cheval dont la robe alezane reluisait. Au salut déférent qu’il adressa à tante Jeanne, je répondis par un pied de nez exprimant ainsi vertement ma compassion pour l’animal traqué. Jeanne ne condamna pas mon manque d’élégance gestuelle et elle ne me désavoua pas. Je me souvins qu’elle appuyait chaque description des Journées des drags par un vigoureux : « Pas d’animal chassé ! »

   « Te souviens-tu d’un Noël particulièrement froid à La Pommeraie ? Des congères tapissaient les fossés et jalonnaient les prairies. Le vent sec et glacé passait sur la neige et les rues du village formaient une patinoire sur laquelle nous nous sommes tant amusées par un après-midi ensoleillé.

   Maman se sentait en confiance avec la tante et elle n’hésitait pas à lui raconter son enfance à Godewaersvelde au milieu de ses nombreux frères et sœurs. Après sa mort et quand la tante regagnait Steenvoorde, je me réfugiais dans une solitude inquiète où je construisais un roman familial plus serein. Jeune fille au visage pâle et aux grands yeux noirs et pensifs, parfois mélancoliques, j’avais perçu les failles psychologiques de mes parents et je leur en voulais de ne pas être parfaits. Pourquoi ma mère trop fragile s’était-elle laissée engloutir dans la maladie ? Pourquoi mon père n’avait-t-il pas préservé son épouse et laissé sa fille aînée aller vers sa vocation propre ?

   Ma délicatesse morale me fait craindre d’être injuste envers papa. Je sais que l’allusion à cette conscience chatouilleuse qui me caractérise amènera le vilain pli qui naît au coin de tes lèvres quand il est fait état d’une qualité ou d’un talent que tu ne possèdes pas. Rassure-toi, je ne tire aucune gloire de ma nature scrupuleuse car elle m’a occasionné plus d’inquiétudes et de souffrances que de satisfactions. Mais revenons à papa. Nous pouvons faire l’éloge de sa méticulosité et de son acharnement à rectifier une comptabilité imparfaite. Il n’hésita pas alors que les jours de maman étaient comptés à passer une nuit sur une balance inexacte afin de rendre à l’officier un grand livre ordonné. Homme d’honneur attaché au respect des lois et à la défense des faibles, son amertume s’était accrue en même temps qu’il perdait ses illusions sur l’émergence d’une société solidaire. Il citait volontiers Flaubert : « Tel est le monde, quand on n’en pleure pas de rage, on en vomit de regret. » J’ignore s’il avait séduit maman en usant de telles citations mais je demeure convaincue qu’il ne prit pas garde à son besoin d’indépendance. De fait, il entrava sa liberté et elle resta le plus possible à la maison pour satisfaire les humeurs de son mari. Soucieuse de ne pas provoquer de querelles de ménage, elle délaissa son goût pour les tenues aux tons vifs et elle se vêtit de tailleurs gris. Je suppose qu’elle avait aimé papa au début de leur mariage mais que subsistait-il de cet amour quand elle vitupérait contre celui qui, selon son expression, « lui avait collé deux gosses » ?

   Je tenais à divulguer la personnalité de papa dont tu n’as pas pu prendre pleinement conscience vu ton jeune âge. Tenaillé par sa situation sociale inférieure à celle de l’oncle Paul, il déplorait une solde à peine suffisante pour nourrir sa famille et payer l’avoine de son cheval et il souffrait d’avoir à accepter l’hospitalité de son frère sans laquelle nous n’aurions pas eu de vacances. Misanthrope, d’humeur maussade et chagrine, notre père était mis à l’écart par les personnels de la caserne et leurs familles. Il avait peu de relations avec les gendarmes en dehors du service et sa réputation d’homme renfermé était bien connue des militaires qui ne s’aventuraient pas à sonner à notre porte. Seuls Monsieur Govilet et son épouse nous fréquentaient. Ils occupaient l’appartement contigu au nôtre et Madame Govilet venait boire le café qui chauffait sur la cuisinière à charbon, tenant ainsi compagnie à maman qui se plaignait que notre appartement fût adossé à la colline, ce qui l’empêchait d’entendre les chanteurs des rues, le rémouleur avec sa charrette à main et le vitrier.  Madame Govilet savait tout juste lire et écrire le français mais elle excellait en langue picarde. Elle aimait les redondances qui survenaient fréquemment dans la conversation de maman qui, peut-être te souviens-tu, relatait souvent les mêmes évènements.   Madame Govilet appréciait maman car elle assouvissait son goût pour les évènements mondains que notre mère découpait dans les Figaro que lui donnait tante Jeanne. La fille de Madame Govilet prénommée Théodora en l’honneur d’une impératrice de Byzance avait également des goûts prononcés pour les grands de ce monde. Jalouse de la complicité des centres d’intérêts de maman et de Théodora, j’énonçais perfidement au dîner, que l’impératrice Théodora était une prostituée choisie comme épouse par l’empereur Justinien. Maman rétorqua, cinglante : « Cà ne m’empêchera pas d’aimer la fille des Govilet ! Elle est simple, elle au moins, et elle n’étale pas son savoir ! » Vexée, je ne fis plus étalage de mes connaissances et à l’heure du goûter après l’école primaire supérieure, je me joignais aux protagonistes qui s’exclamaient sur la robe de la Reine Wilhelmine le jour de son mariage ou sur le chapeau de la Reine Ranavalona.

Ma préférence pour la Goulue ne tenait pas à ses toilettes mais à ce qu’elle avait invité à ses noces un roi des pasticheurs et un charmeur de serpents.

   L’oncle Paul et sa femme recevaient chaque année une invitation pour assister à la journée des drags à Paris. Elle avait apporté en dot une propriété et une filature à Steenvoorde et elle avait gardé de son enfance choyée et aisée le goût de cette garden-party qui se déroulait à Auteuil. Elle y arborait des toilettes en mousseline, des chapeaux en paille de riz fleuris de roses élégantes, des capelines en tulle et des bijoux chics signés Lenthéric.  Elle décrivait à notre mère cette solennité sportive insistant sur l’élégance de l’assistance, le décor de fleurs et de verdure, les piqueurs en habit rouge, les drags se présentant face aux tribunes. Des soirées à l’opéra, elle relatait les messieurs en smoking à la moustache noire et conquérante et les dames aux robes ajustées. Elle rapporta à notre mère une jolie ombrelle de la maison Brigg mais papa décréta que cet accessoire ne convenait pas à sa femme et il l’obligea à la donner à l’épouse d’un de ses collègues gendarmes. Maman s’exécuta en pleurant mais elle continua d’écouter religieusement tante Jeanne évoquer le Duc de Noailles et les mondains de l’époque. La bouche gourmande et tout en avançant un ouvrage de couture, elle retransmettait les anecdotes à Madame Govilet reconnaissante d’avoir, elle aussi, sa part de rêve. 

   Tu te souviens peut-être des dimanches dans la grande salle à manger de la propriété de Steenvoorde. L’argenterie fourbie de la veille s’étalait sur les tables de desserte et Tante Jeanne sortait du haut dressoir en chêne des grands plats de vermeil sur lesquels elle disposait de succulents vols au vent ou les poules au riz qu’elle avait minutieusement confectionnés. Elle entretenait notre gourmandise de desserts avec un soin jaloux. Ses yeux bleus s’emplissaient de joie quand nous dévorions ses pâtisseries qu’elle servait dans des assiettes de faïence à fleurs roses. « Nul besoin de levain frais et d’attendre une nuit pour que le gâteau lève depuis l’arrivée de la levure Alsa des usines Moench ! » lançait-elle avec enthousiasme. Le petit sachet rose nous autorisait à arriver à l’improviste, sûrs de dévorer au goûter les gaufres dorées et croustillantes. L’oncle Paul, très épris de sa femme, ne perdait jamais une occasion de la complimenter : « Jeanne est une cuisinière et une pâtissière merveilleuse. » Puis il ajoutait à l’attention de maman : « Après ses douceurs saines et nutritives, je vous jouerai la sonate au clair de lune de Beethoven. Vous puiserez de belles forces, ma chère Angèle ! » Il exécutait le morceau après avoir délié ses doigts puis il écartait les chaises Louis XIII et il invitait sa femme à valser. Leurs évolutions dans le salon aux fauteuils et poufs rembourrés me rendaient nostalgique. J’avais douze ans et j’aurais aimé que notre père invitât aussi maman à danser. La gêne que je lisais sur son visage quand il voyait son frère enlacer la taille de sa femme m’enlevait tout espoir de voir un jour nos parents proches l’un de l’autre.

   Il me reste aujourd’hui, pêle-mêle, les souvenirs du vase style Art Nouveau illustré par Mucha et de la femme aux formes généreuses et à la longue chevelure s’y incarnant en saison, des platanes dont les branches dénudées dessinaient dans la grisaille des jours d’hiver de grandes ombres noires enchevêtrées et surtout, le visage bienveillant de l’oncle Paul dont les yeux gris rieurs et quelque peu rusés me faisaient un clin d’œil complice. Tante Jeanne nous servait le thé tandis que le cousin Louis nous assommait de ses gammes et que papa et l’oncle commentaient l’arrêté d’un maire de banlieue parisienne interdisant le port de la soutane. Applaudissements de notre père, ricanements de l’oncle Paul : « Il ferait mieux de s’occuper de sa ville si triste avec ses pavés boueux et si poussiéreuse avec ses tramways à chevaux ! »

   Grâce à l’oncle Paul et à tante Jeanne je découvris Cyrano de Bergerac dans un théâtre parisien dont j’ai oublié le nom. On m’expliqua que le petit nez de l’acteur Coquelin avait été recouvert par un nez postiche fabriqué en cire, ce qui m’amusa beaucoup. Je ne compris pas que Cyrano, héros français plein de panache, exaltait le patriotisme et faisait rêver d’une revanche contre l’Allemagne. En 1900, à l’Exposition Universelle, tante Jeanne fut surtout intéressée par le palais des Fils et Tissus et le Salon de Lumière avec les créations des grands couturiers. Tandis que l’oncle Paul arpentait le palais de l’Electricité, nous pûmes toutes deux admirer les vitrines de toilettes. Tante Jeanne passa plusieurs heures, assise devant la vitrine de Redfern, le couturier des reines. Elle observa puis dessina chaque détail d’un modèle ; je revois encore la longue gaine de guipure avec des manches mitaines et des beaux plis drapés en traîne sur laquelle était jeté un manteau de soie brodée. Nous revînmes la contempler le lendemain puis la tante déclara à son

mari : « Je vais commander ce modèle à ma couturière et je le porterai pour le mariage de Louis. » L’oncle Paul me fit un clin d’œil entendu : « Ce sera plutôt pour le mariage de Sophie dans quelques années ! » Je répondis en jurant avec emphase que je ne me marierai jamais. Nous fîmes dans la soirée une promenade le long de la Seine. Les yeux pleins d’étoiles, je contemplais les bateaux illuminés qui glissaient sur l’eau. Comme c’était beau ! Je revins à Lille gonflée de mon importance de spectatrice de l’Exposition, mais appauvrie car j’avais distribué quelques sous à chaque mendiant que j’avais rencontré, au grand dam de tante Jeanne qui voyait dans cette générosité une hypersensibilité à surveiller. Elle me recommanda de taire que nous n’avions vu de la manifestation que les vitrines des couturiers. Par bonheur, Maman et Madame Govilet, subjuguées par la description de la robe de souveraine que fit tante Jeanne ne me posèrent pas de questions sur les autres palais.

   Tante Jeanne avait de la prestance. Femme gracile aux cheveux bruns lourds et épais qu’elle coiffait en un chignon haut, sa taille tenait entre deux mains. J’apprécie moins aujourd’hui les bustes jetés en avant, les hanches trop forcées à mon goût et les croupes violemment repoussées à l’arrière qu’imposait la mode. Elle tint à ce que je l’accompagne aux essayages, rue Esquermoise à Lille, pour le cas où je me souviendrais d’un détail qu’elle aurait oublié sur la toilette vue à l’Exposition. La boutique de Mademoiselle Avez débordait de frous-frous : chemises en coton, en batiste, corsets, bas de dentelles et jupons. Délaissant les tissus, les gants de chevreau et d’agneau, les bottines de cuir fermées par des petits boutons et les ombrelles, je partais à la découverte des canevas déployés sur les présentoirs muraux puis je revenais vers la cabine où Mademoiselle Avez, les épingles dans la bouche, procédait aux ajustements de la toilette. Quand tante Jeanne sortit de la cabine après le sixième essayage, un murmure d’admiration résonna dans la boutique. Une bourgeoise présente conseilla un bijou de Mucha mais la tante renonça à en faire l’acquisition. Ayant découvert mon intérêt pour le canevas, elle s’empressa de m’en acheter ainsi que des poignées de cotons colorés.

   L’oncle et la tante me firent connaître le métro parisien illuminé par les étincelles bleuâtres qui flamboyaient sur les lignes. Tante Jeanne refusa d’essayer les banquettes de bois cannelé en seconde classe et nous ne voyageâmes qu’en première, dans le confort des sièges de cuir rouge des élégantes voitures vernies. A la station Champs Elysées, une ondée estivale fut la bienvenue, nous faisant oublier la canicule et nous contraignant à attendre sous le toit dentelé des édicules. Sous les gris nuancés de Paris, la pluie fut prétexte à trouver refuge dans les cafés et les grands magasins.

   J’appréhendais les retours à la caserne silencieuse entourée de hauts murs et de grilles. Seul le bruit des sabots des chevaux sur les pavés de la cour troublait le calme du grand bâtiment de pierres grises. Les gendarmes rentraient de mission et ils regagnaient les écuries pour soigner leurs bêtes. Une porte de fer très haute donnait accès à un couloir qui desservait les logements. Rien ne filtrait des appartements. Les couples parlaient à voix feutrée et ils avaient appris à leurs enfants à ne pas jouer bruyamment. 

   Riche des quelques pièces que m’avaient données l’oncle et la tante, j’achetais des plaques de chocolat chez la Lyonnaise, c’est ainsi que nous nommions la commerçante arrivée des rives du Rhône plusieurs décennies auparavant et qui tenait la petite épicerie du bout de la rue. Tu te souviens peut-être de sa longue silhouette maigre toujours vêtue de noir ! J’aimais le papier doré qui enveloppait les plaques de chocolat. Je le lissais avec mon pouce afin d’en obtenir un son argentin. Le chocolat, je le destinais à Juju, le fils des Govilet qui était mongolien et de dix ans mon aîné.  Je le rejoignais dans le bosquet où j’ai pu constater plus tard ta duplicité. J’étais déterminée à lui apprendre l’alphabet et je récompensais chacune de ses lignes d’écriture par un carré de chocolat fourré à la pâte de noisette. La règle du jeu que j’avais instituée le faisait rire. Il arriva un jour dans le bosquet pantelant et essoufflé. Je compris qu’il savait écrire son prénom.

   Tu venais vers nous quand tu t’ennuyais. Ton air pincé m’avertissait que tu trouvais inconvenant que je lui consacre du temps : « Il a une sœur, c’est à elle de s’en occuper ! » affirmais-tu. Ton appétit pour l’argent que je découvris plus tard te faisait dire : « Tu ferais mieux de garder tes sous ! » Devant Juju stupéfait, tu sortais de ta poche une bourse verte aux cordons coulissants et tu faisais tinter les pièces avant de les sortir une à une en insistant sur leur provenance. Papa et maman te donnaient ce qui restait en fin de mois dans la corbeille en osier doublée de velours rouge qui avait contenu la solde de papa. « C’est normal qu’ils me donnent des sous, disais-tu, puisque c’est moi qu’ils préfèrent ! »

   J’avais quinze ans. Je cachais mon front que je jugeais trop haut sous une épaisse frange. Je restais naturelle tout en m’efforçant de soigner ma mise. La gravité de mon regard me faisait paraître plus âgée alors que j’avais la naïveté et l’ignorance des jeunes filles d’autrefois, celles que l’on sortait du couvent afin de les marier. Malgré ma culture littéraire, je ne connaissais pas le sens du mot amant. Je me souviens en souriant de la remarque du pharmacien de Steenvoorde chez qui je venais acheter de la bouillie, un aliment que maman appréciait pendant sa maladie. Il me demanda la première fois qu’il me vît : « Quel âge a votre bébé ? » Sa question me mit fort mal à l’aise et je ne lui répondis pas. D’un geste je désignais l’aliment miracle que maman pouvait encore avaler. Je ne parvenais pas à dissimuler ma timidité et ma sensibilité m’handicapait. Insuffisamment rassurée depuis l’enfance, je pleurais souvent en cachette. Je me souviens de la première fois où j’ai éprouvé un poignant sentiment d’abandon, je devais avoir sept ou huit ans. L’amertume m’avait brusquement submergée dans la salle à manger où régnait la vieille horloge qui égrenait ses tic-tac. Je m’étais dirigée, nauséeuse, vers la fenêtre de la chambre. J’aurais aimé exprimer à papa et maman le désarroi dans lequel je me trouvais, j’aurais aimé qu’ils me prennent dans leurs bras et qu’ils me disent qu’ils m’aimaient. J’avais longuement fixé, à travers la brume, le terrain vague aux herbes folles où maman nous emmenait afin disait-elle d’échapper à la lourdeur du casernement. L’obligation de vivre en communauté lui pesait. Contrôlée dans ses faits et gestes, tenue à avoir l’attitude exemplaire exigée des femmes de gendarmes, elle étouffait. Sa tristesse générait chez moi des épisodes de mélancolie que je dissimulais et je déplorais qu’elle ne mesure pas combien je voulais lui plaire ainsi que les efforts que je faisais pour qu’elle soit fière de moi. Elle ne m’a jamais demandé de lui montrer mon amour, se contentant de me dire avec froideur, quelques semaines avant sa mort : « Tu ne m’aimes pas ! » Je ressens encore de la honte pour ne pas lui avoir avoué mon amour avec simplicité. J’avais répondu à la hâte : « Bien sûr que si ! Mais il faut que tu guérisses ! » Ne sachant pas qu’elle était mortelle, je l’avais culpabilisée d’être malade.

   Je souffrais aussi des exigences de papa qui n’appréciait pas que je feuillette la semaine de Suzette et les mésaventures de Bécassine. Il me mettait entre les mains les œuvres de Chateaubriand, de Stendhal, Balzac et Maupassant. La lecture de Boule de Suif me fut particulièrement pénible et la cruauté des êtres qui l’entouraient me tira des larmes que j’étouffais en arpentant la cour de la gendarmerie. Quand je croisais papa devant l’écurie avec Delair, le cheval qu’il aima le plus, il me tança : « Tu traînes comme une wassingue ! » Papa ne me regardait pas comme il le fallait. Il ne me vit jamais enfant mais adulte en devenir qui devait donc se comporter en adulte. Il ne comprit pas que je souffrais de la maladie des scrupules qui me rendait finalement vulnérable, gauche et réservée.

   Par bonheur l’oncle Paul complimentait mes bonnes manières que je glanais en observant le monde. Au temps de la maladie de maman, il s’efforçait de me faire sourire en évoquant le Docteur Sangrado initiant Gil Blas de Santillane à soigner par des saignées furieuses et des quantités phénoménales d’eau chaude. Il poursuivait avec humour : « Le médecin ne faisait pas fortune : l’état du malade empirait après la première visite, il entrait en agonie après la seconde et il mourait avant la troisième. » Un fou rire nerveux et saccadé me secouait et m’étranglait. Papa me sommait d’arrêter et l’oncle disait avec bonhomie : « Heureusement, ta mère a un excellent docteur, pas comme ce toubib incompétent. » En dépit des paroles réconfortantes de l’oncle, j’étais tenaillée par des terreurs nocturnes à propos de maman. On nomme aujourd’hui leucémie le mal dont elle souffrait. Le Docteur Valuis n’avait pas de remèdes et il préconisait l’air de la campagne. Nous allions à Steenvoorde le dimanche respirer le bon air des Flandres. Tante Jeanne installait maman dans une chaise longue sur la pelouse. Nous lui évitions les contrariétés et veillions à ce qu’elle ne prenne pas froid. Papa avait cessé de faire des scènes de jalousie. Je perdis peu à peu espoir dans les vertus curatives de ces séjours et dans le même temps, je cessais de m’émerveiller sur les étoiles et les fleurs du parc.

   Un dimanche matin, je surpris papa et l’oncle Paul dans la cuisine. Ils se tenaient tous deux devant la cuisinière à charbon. Papa pleurait et l’oncle Paul le réconfortait à voix basse. En un éclair je compris que Dieu avait repris la vie de maman. Je m’effondrais sur l’épaule de l’oncle qui m’avait ouvert les bras et j’hoquetais : « Maman ne dira plus : mais où est Céline ? Où est mon petit bouchon ? » Je ne jalousais plus les mots doux qui ne m’avaient jamais été adressés. Pour que maman se réveillât, j’aurais accepté de l’entendre te dire, telles des litanies, toutes les expressions hypocoristiques du monde.

   Quand on m’autorisa à la voir avant la fermeture du cercueil, j’ai constaté le désespoir de papa. Les larmes sillonnaient ses joues et il caressait les mains et les cheveux de maman.

   L’oncle et la tante négocièrent âprement pour que papa ne me charge pas de la tenue de la maison et de ton éducation. La sœur de maman, femme douce et maternelle qui avait trois enfants et qui habitait Roubaix, acceptait de t’élever en même temps que ses propres enfants. Papa pouvait te reprendre chaque soir mais il refusa la proposition : « Céline restera ici. Sophie a quinze ans. Elle est suffisamment mûre pour élever sa sœur. Elle n’a pas besoin de faire d’études. Quand elle se mariera dans quelques années, son mari subviendra à ses besoins. »

   L’oncle Paul s’était écrié : « Ne rends-tu compte que tu sacrifies Sophie ! Elle a toujours voulu faire l’Ecole Normale ! Rappelle-toi il y a quelques années déjà, quand tu lui demandais ce qu’elle voulait faire plus tard, elle te répondait : Maîtresse ! ». L’oncle et la tante nous quittèrent irrités tandis que je restais mutique, silencieuse, prostrée et dans l’incapacité de me révolter contre la volonté de papa.

   Jeanne m’inscrivit au Cours privé de secrétariat du Vieux Lille. Quand nous la revîmes, elle menaça papa : « Sophie suivra les cours de sténo et de dactylo deux jours par semaine. Si vous refusez, vous ne serez plus le bienvenu à La Pommeraie et les petites ne verront plus les animaux de la ferme ! » Elle était fine négociatrice et n’ignorait pas ta prédilection pour les petits veaux. Ton chagrin puis le mutisme dans lequel tu t’enfermas pendant quelques heures eurent tôt fait de faire céder papa. Je fus heureuse au Cours de Madame Cordier où je nouais de solides amitiés.

      Tu ne peux pas nier que je ne me sois pas efforcée de compenser loyalement et avec courage l’absence de maman. J’ai été opérationnelle dans la tenue de la maison et dans les tâches de ton éducation et de ton bien-être, pour preuve mon refus d’accompagner à Paris l’oncle Paul et la tante Jeanne à la féérie des ballets de Diaghilev quand tu contractas la rougeole. J’aurais pourtant savouré de voir la grâce de la Karsavina et les bondissements de Nijinski. Je me suis privée aussi d’assister au spectacle de Fregoli qui caricaturait de multiples personnages. Tu relevais d’une appendicite et je me devais de rester près de toi pendant ta convalescence. C’était comme une injonction du ciel, tu allais avoir besoin de moi.

   Dans les mois qui ont suivi la mort de maman, je me suis occupée de toi avec bienveillance et une autorité pleine de sagesse. J’ai découvert peu à peu cependant ton narcissisme combatif, impitoyable qui fit naître en moi un amour de la révolte. Il me revient en mémoire l’histoire du service à café et des ballerines bleues.

   Tante Jeanne m’offrit lors d’une visite à Steenvoorde un service à café décoré de bleuets. Dépitée, les traits contractés par l’envie, tu éclatas en sanglots et hoquetas : « Et moi, je n’ai rien… » Papa, en osmose avec toi, répondit lâchement : « Sèche tes larmes Céline, Sophie te donnera le service. »

  • Jamais de la vie Hubert ! Sophie aura bientôt l’âge de se marier. Il est temps qu’on songe à lui constituer un trousseau.
  • Ne faîtes pas des histoires pour rien, Jeanne. Sophie est ma fille et je dirige la maison comme je l’entends !

   Tante Jeanne ne répliqua pas. Elle ne fit plus de cadeaux devant toi mais le jour de mon mariage, un livreur m’apporta en secret, une centaine de pièces de linge de maison et de vaisselle dont un service à café à fleurs bleues.

   Le cadeau de papa pour mes dix-sept ans, des ballerines bleues, suscita pareillement ta fureur jalouse qui éclata quand tu m’entendis déclarer à tante Jeanne que je les aimais tellement que je voulais qu’on me les mette aux pieds quand je serai dans le cercueil…Propos infantile s’il en était, mais qui traduisait mon bonheur de posséder ces trésors.

   Papa m’avait prise au dépourvu en rentrant plus tôt. Je faisais la lessive et il m’avait demandé de délaisser ma tâche : « Tu la feras plus tard. Tes chaussures sont trouées et il est grand temps d’en acheter d’autres. Ce sera ton cadeau d’anniversaire. » Aux Galeries de la rue d’Artois, j’avais eu un coup de foudre pour des ballerines dont la couleur bleu ciel tranchait avec la grisaille d’un printemps pluvieux qui s’éternisait. Je voulais me donner le style d’une jeune fille solide, ayant les pieds sur terre, qui assumait les lourdes tâches de tenir une maison et de contribuer à élever une gamine. Je devais parfois courir jusqu’à l’école quand l’heure de ta sortie approchait et les chaussures plates me permettaient d’être véloce. Seyantes avec leur petit nœud, elles symbolisaient ma première paire de chaussures de jeune fille soucieuse d’élégance et de féminité. J’affirmais ma part de princesse, un peu comme les pantoufles de vair de Cendrillon et même les demoiselles du Cours de Secrétariat de Madame Cordier ne pouvaient que leur trouver du chic. Elles ignoraient bien sûr la part de ma vie qui s’apparentait à celle de la Cosette des Misérables. Mes condisciples ne virent jamais ces merveilles qui disparurent quelques jours après leur acquisition ! J’explorais l’appartement sans succès à mon grand désarroi. Madame Govilet transgressa la promesse qu’elle avait faite à sa fille de ne pas me révéler la triste fin des ballerines. Tu t’étais vantée auprès de Théodora de les avoir abimées avec un cutter et de les avoir cachées. J’ai gardé le silence. A quoi bon t’en parler, tu aurais nié le forfait et tu aurais pris papa à témoin de mon mauvais état d’esprit ! Je les ai retrouvées dans une cantine poussiéreuse quand j’ai vidé l’appentis de Fives après la mort de papa. Par dépit et par haine, tu avais voulu détruire la joie qu’elles m’avaient procurée, allant jusqu’à les lacérer.

   J’avais compris qu’il ne convenait pas que j’extériorise mon bonheur et mon orgueil me commandait de m’en sortir seule. L’épisode des ballerines me fut si pénible que je ruminais une vengeance. Je déclarais tout d’abord à papa que le meurtre d’Abel était certes regrettable mais qu’après tout Caïn n’était pas responsable de son frère Abel puis je l’informais que tante Jeanne avait pris des billets pour trois représentations dominicales de Mistinguett. Papa n’osa pas objecter car il craignait sa belle-sœur et il se transforma pendant plusieurs dimanches en cuisinier et en nurse tandis que j’éclatais en rires irrésistibles quand Jeanne me disait, en haussant les épaules avec fatalisme : « C’est l’heure du déjeuner, ton père doit être en train de faire cuire les pâtes dans un fond d’eau outrageusement salé ! »

   Le passage à l’état d’adulte approchait et j’entrais en résistance, ivre d’air et de liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

 

   C’était en 1913. Tu avais dix-huit ans et tu étais devenue une très jolie jeune fille sur laquelle les militaires de la caserne se retournaient. Tes grands yeux verts et ton sourire désarmant et charmeur ne laissaient pas les célibataires indifférents. Extravertie, tu aimais séduire. Tu n’as sûrement pas oublié Gilles Jaudon, le jeune lieutenant fraîchement nommé à la brigade. Bien évidemment, tu t’en souviens. Pourquoi m’avait-t-il intriguée dès notre première rencontre dans la cour de la gendarmerie. Ce sentiment trouble que j’avais ressenti quand son regard bleu s’était posé sur moi, je ne le connaissais pas. J’avais vingt-cinq ans, je n’avais jamais été amoureuse et je me trouvais dans un vide affectif.  Il est vrai que je ne faisais pas d’efforts pour séduire car je me jugeais dénuée de grâces. Les garçons n’avaient donc pas fait la farandole autour de moi comme disait papa. Il y avait bien eu le neveu du colonel qui hâtait le pas pour porter mes sacs quand je rentrais du marché mais j’avais éconduit ce pauvre garçon qui, selon l’expression sibylline de papa, était parti dans les colonies. Il y avait aussi Jacques Parent, le gendarme-comptable qui secondait papa. Il ne m’avait pas caché qu’il souhaitait rencontrer une jeune fille qui me ressemblât. Mais Gilles Jaudon, au regard clair et franc, conquit ma vie. Il m’avait invitée au bal de la gendarmerie qui accueillait la population de Lille dans la vaste cour pavée de la caserne, le soir du 14 Juillet. Je portais une robe en crêpe crème et un petit bonichon assorti. Après avoir écouté l’interprétation par un artiste local des chansons d’Yvette Guilbert, nous avions fait un tour de valse et nous étions venus nous asseoir pour nous désaltérer avec un verre de bière. Quand Gilles m’avait raccompagnée à la maison vers minuit, j’avais le cœur serré parce que la fête était finie. J’avais eu la sensation trompeuse que cette soirée durerait une éternité. J’étais si émue que je suis restée muette quand il s’est penché vers moi et qu’il a déposé un baiser sur ma main.  Je ne parvins pas à trouver le sommeil cette nuit-là, me reprochant ma réserve et de ma timidité qui me donnait l’esprit de l’escalier et je constatais amèrement que je ne m’étais jamais laissée aller au sentimentalisme, même avec l’oncle Paul dont j’étais proche. Les fous rires de connivence de mon adolescence avaient disparu et je m’exprimais avec sécheresse. N’avais-je pas, quelques mois auparavant, répondu vertement à papa que je n’irais jamais dans un salon attendre d’être choisie par un homme pour une danse comme une bête dont un maquignon flatte l’encolure. Je découvris avec surprise pendant ces heures d’insomnie qu’en dépit de la distance que j’avais mis entre les êtres et moi, mon cœur était prêt à palpiter. Je réalisais que je n’avais pas pensé à moi pendant les dix dernières années. Ma rencontre avec Gilles tenait du miracle, de l’apparition et j’étais résolue à me donner du mal pour lui plaire. Je le revis dans le bureau de papa à qui j’étais venue demander l’argent de la blanchisserie et mon cœur cogna tandis qu’une grande chaleur se répandait dans mon corps et que mes joues s’embrasaient. Aujourd’hui encore, mon âme est chavirée par mon histoire d’amour. Dans les semaines de plénitude et de légèreté à la fois qui avaient suivi, Gilles et moi nous promenions chaque soir dans l’allée des saules, derrière le long bâtiment gris du matériel. Quand j’apercevais sa haute silhouette, une étincelle de vie jaillissait dans mon âme. Dans la douceur des soirées d’Août, je me sentais en confiance, heureuse et désarmée. J’étais émerveillée par son sourire attentif, présent, rassurant qui mettait à distance la guerre qui nous semblait inévitable. Nous évoquions des sujets plus légers mais loin d’être futiles. La candidature de Mademoiselle Denizard à la présidence de la République ne suscitait pas son ironie. Il affirmait qu’une femme pouvait exercer la fonction suprême. Il m’écoutait avec attention quand j’évoquais le sort des employées des postes qui, entrées à seize ans comme apprenties non payées, connaissaient le déracinement après leur réussite au concours. Je me faisais l’écho des journaux qui évoquaient ces femmes dotées d’un sens aigu du service public mais flétries par la faim, la désillusion, souffrant souvent d’anémie, de chlorose ou de tuberculose qui percevaient un salaire inférieur à celui des hommes et une maigre retraite à soixante ans. Gilles hochait la tête en signe de connivence et ses yeux bienveillants me souriaient. Des pensées empreintes d’un sentiment tendre, lumineux, fort et beau m’absorbaient. C’était la première fois. Tout me semblait merveilleux. Il était amusant et cultivé. Je louais le respect dont il m’entourait. L’amour n’était pas dangereux, source de désillusions et de souffrances comme dans les romans d’Octave Mirbeau que papa affectionnait et qu’il me pressait de lire. J’avais l’arrogance de me croire bénie des dieux car mon cœur battait pour quelqu’un. Je l’aimais tel qu’il était avec sa mèche de cheveux rebelles qui se dressait au-dessus de son front en dépit des efforts qu’il faisait pour la discipliner. J’aimais sa peau claire, ses yeux bleus qui respiraient la bonté et son menton bien dessiné. J’avais découvert la saveur de ce qui pouvait évoluer vers la tendresse qui m’avait tant manqué dans mon enfance et mon adolescence. Cet amour de pur cristal, vrai, patient, sans calculs occupait mes pensées dès mon réveil et je me persuadais peu à peu que Gilles serait mon époux. Grâce à lui, je prenais conscience qu’une part de mysticisme s’insinuait en moi. Il avait fait naître une lumière qui faisait écran à ce qu’il y avait eu de difficile dans ma vie.  Près de lui, j’oubliais la peur et le doute qui constituaient mon histoire. Son âme parlait à mon âme qui se révélait en harmonie avec l’être le plus humain, le plus beau, le plus charnel et le plus proche de moi qu’il m’avait été donné de rencontrer. J’avais pris à Notre Dame de la Treille un feuillet dans lequel Monseigneur Bolo recommandait aux jeunes filles d’observer leur prétendant pendant de longues fiançailles. Selon lui, le fiancé, délicieux menteur, ne se montre tel qu’il est que dans les petites choses. Je m’imaginais que ces prescriptions ne me concernaient pas. J’éprouvais un impérieux sentiment amoureux et la sensation d’un accord parfait. Je le rêvais en manque d’amour et pressé de se déclarer. Nous allions nous marier à la cathédrale avant Noël et faire le repas de noces au Chapeau Gris dont il aimait l’atmosphère sereine. Je me voyais vivre des tendres soirées de couple dans un amour fusionnel. Contre l’amour véritable, les maléfices du diable ne pourraient rien. J’acceptais à présent les épreuves et les jours ternes de la vie où il ne se passe rien. Je pouvais enfin dire « nous » et cicatriser la plaie toujours ouverte du manque de confiance en moi. Je n’avais toutefois personne à qui confier ce sentiment éblouissant et romantique renforcé par l’attente et les rêves. L’oncle Paul et la tante Jeanne séjournaient dans l’Aisne où ils embellissaient La Pommeraie. Les rares sourires de papa étaient pour toi et je pouvais mourir d’amour sans que personne ne comprenne rien à l’ivresse que je ressentais. Superstitieuse, je songeais néanmoins que la déesse Némésis pouvait briser un bonheur aussi éclatant.

   Dans la semaine qui suivit la Toussaint, nous ne nous donnâmes pas rendez-vous comme nous le faisions chaque soir. Gilles avait évoqué des réunions à la caserne. Après le repas où papa avait été peu loquace comme de coutume, je m’étais dirigée vers la saulée largement éclairée par la lune. Quand je reconnus ton rire sans gaieté et sonnant faux qui résonnait dans la gloriette en bois, je m’enfonçais vivement dans le bosquet et je vous vis sortir. Tu ajustais ton corsage. Je reçus alors un coup de poing brutal à l’estomac. La bouche sèche, les tempes moites, je fus submergée par des vagues d’émotion, d’incrédulité, de colère et de rage meurtrière. Je m’accrochais au tronc d’un saule tandis que vous vous éloigniez et je m’effondrais au pied de l’arbre. Peu à peu je repris mes esprits et prenant appui sur le muret où la femme du colonel disposait les jarres de géranium, je me dirigeais vers la porte d’accès aux appartements que j’ouvris en tremblant. Dans ma chambre, je m’effondrais sur mon lit en sanglotant, comment aviez-vous pu me faire cela ? Tout ce que je pensais de Gilles pouvait être le fruit de mon imagination mais toi, toi, la petite sœur arrivée dans ma vie quand je ne t’attendais plus, Céline que j’avais bercée, consolée pendant la maladie de notre mère, Céline pour qui j’avais perdu tout espoir de devenir institutrice et d’être une femme libre et respectée, tu m’avais trahie ! Pire, tu m’avais détruit. Au fil des heures d’insomnie, je devins plus calme et je me souvenais de ton insolence qui faisait que tu ne regardais jamais les garçons qui te courtisaient. Pourquoi avais-tu jeté les yeux sur Gilles ? La réponse m’apparut avec une limpidité lumineuse. La jalousie fraternelle t’étouffait. Tu avais une cour de jeunes gens prêts à se consumer doucement pour que tu leur adresses un sourire et tu séduisais le seul garçon qui m’intéressait. Je constatais amèrement que ma vie n’avait été que solitude. Je prétextais le lendemain une indisposition digestive et je ne quittais pas ma chambre afin de réfléchir à l’orientation que je voulais donner à ma vie. Il m’apparaissait indispensable que vous n’ayez pas, Gilles et toi, la satisfaction de me voir souffrir. Un désir meurtrier de vengeance m’habitait. Gilles réaliserait le peu de cas que je faisais de nos promenades vespérales et il me fallait trouver rapidement un nouveau prétendant afin que tu meures de jalousie. J’éprouvais cependant une douleur crucifiante dans la poitrine quand je le croisais. Il tenta d’arrêter mon pas en posant sa main sur mon bras. Je me dégageais brusquement et dans la rue, je scandais avec la fougue de la jeunesse et pour ne pas m’effondrer : « C’était notre dernière rencontre. Cette histoire d’amour ne finira jamais puisqu’elle n’a pas commencé… »

   Jacques Parent s’intéressait à moi depuis longtemps. Je m’arrangeais pour me retrouver seule avec lui lors de sa pause déjeuner. Assise dans son bureau mal éclairé par une fenêtre grillagée, je lui suggérais sans détours que nous pourrions unir nos destins. J’exprimais fermement mes conditions : « Je souhaite de courtes fiançailles et que notre mariage soit célébré avant Noël. Puis-je vous demander d’assumer les frais de la noce ? » Je ne voulais rien devoir à papa. Sans attendre la réponse, j’ajoutais : « Je souhaiterais que vous demandiez une mutation et que vous déposiez chez Maître Duret un document m’autorisant à disposer d’une partie de mon salaire, au cas où j’exercerais une activité. » Il acquiesça à tout. L’enfant gauche et timide que j’avais été fut surprise de son audace : j’avais transgressé les codes de la société qui veulent que l’homme fasse le premier pas et demande une femme en mariage.

   Dans le parc de la Citadelle, sous un ciel pâle un peu laiteux qui diffusait une lumière d’hiver, nous scellâmes nos fiançailles le samedi suivant. J’avais soigné ma mise en revêtant une robe de mousseline de soie de couleur crème et en posant sur mes cheveux un chapeau en paille de riz noir fleuri de roses. Trente-cinq ans plus tard, je garde le souvenir d’une agréable flânerie et du léger baiser que Jacques déposa sur ma main en déclarant : « Notre mariage reste subordonné à l’autorisation de ma hiérarchie qui seule est habilitée à affirmer que vous contribuerez à maintenir à un haut niveau le prestige de l’Arme par un comportement digne et exemplaire. Si nous pouvons nous marier, vous ne regretterez pas d’avoir choisi un gendarme ayant du bon sens, dévoué, efficace, fidèle et prêt au sacrifice. Je suis resté célibataire jusqu’à mes trente-cinq ans car je ne n’ai pas rencontré une jeune fille remplissant les conditions du code de l’honneur : moralité, honorabilité, discrétion et capacité à tenir un ménage. » Il m’apparut que Jacques Parent insistait inutilement sur des qualités que je pensais posséder mais je ne retins que son expression de sincérité et  son costume rehaussé d’une belle chemise blanche qui lui donnaient un air distingué ce dont je ne m’étais jamais aperçue. Nous regagnâmes la caserne. Le soir avant de m’endormir, je songeais qu’il ne m’avait pas dit qu’il me trouvait belle ni qu’il était heureux de notre prochaine union. Quand je me retrouvais seule avec papa, je lui annonçais que j’étais fiancée avec Jacques Parent et que le mariage aurait lieu avant Noël. Papa ne me posa pas de questions. Il se contenta de louer la loyauté indéfectible du jeune gendarme à l’égard de ses chefs et du service qu’il rendait à l’Etat et à la population. Il ajouta qu’il m’appartiendrait de « créer une chaude ambiance familiale, vecteur d’équilibre et de soutien afin d’assurer la réussite de Jacques au concours de chef de brigade. » Je laissais papa t’informer de mon mariage et quand je croisais ton regard sans l’avoir voulu, je constatais l’expression pincée de ta bouche, trait de physionomie que je connaissais bien. Tu étais jalouse car j’allais provisoirement être l’objet de l’intérêt des gendarmes et de leurs familles. J’avais visé juste. Dans les semaines qui suivirent, les préparatifs m’accaparèrent et je me réfugiais dans un silence d’abbaye quand je me retrouvais face à papa et à toi.  Un soir toutefois, j’ai failli crier « au secours », raconter à notre père ta trahison, lui ouvrir les yeux sur ce qu’il pressentait peut-être mais qu’il refusait d’admettre car dans sa crainte de la solitude, il se raccrochait à toi et vous formiez un bloc. Je me suis tue car je me sentais exclue de votre vie. Pourquoi crier « Au voleur » quand il n’y a personne pour vous entendre ! De même que je n’avais pu parler de la lumière qui m’avait envahie, je ne pouvais partager ma douleur. Notre père n’aurait pas jugé ton comportement car il avait pour toi un amour qui le rendait aveugle à tes défauts.

   L’oncle Paul et la tante Jeanne vinrent nous visiter en Novembre. Papa les informa de mon mariage et l’oncle me déclara : « Es-tu sûre de ton choix, Sophie ? Tu sais que tu n’es pas obligée de te marier si tu as des doutes sur toi-même ou sur ton futur. » Cachant ma détresse, je lui répondis laconiquement que Jacques était un homme loyal et fiable et qu’il me rendrait heureuse. L’oncle n’insista pas.

   Jacques n’eut probablement jamais conscience pendant la publication des bans qu’il devrait se contenter d’un cœur en miettes. Je ne pouvais plus jamais aimer comme j’avais follement aimé. Ma lucidité me remplissait d’amertume et mettait à mal ma conscience. Avais-je le droit de cacher à Jacques les raisons de cette hâte soudaine à l’épouser ? Plus tard, dans un jour d’aigreur tel que tous les couples en connaissent, je lui jetterai probablement au visage que mon cœur fracassé s’était tourné vers lui pour ne pas mourir de chagrin. Jacques serait probablement bouleversé par ma confession et qui savait si une légitime fureur ne le conduirait pas à envisager le divorce ? Je me promettais de faire de mon mieux pour devenir une bonne épouse et pour aller vers le mieux de nous deux. Je lui reconnaissais d’ailleurs des qualités de droiture, de rigueur et de solidité qui auraient sûrement provoqué ton hilarité et ton mépris. Ta nature jalouse n’avait pas supporté qu’un gradé me fasse la cour. Après votre union qui me semblait naïvement devoir advenir, je savais que tu ferais souffrir Gilles car je n’ignorais pas ce que tu attendais d’un homme. Tu voulais qu’il soit béat d’admiration devant la beauté de ton visage et de ton corps que ta jeunesse rendait parfaits. Tu serais grisée tant qu’il te sanctifierait comme une déesse et qu’il te couvrirait de cadeaux. Tu exigerais qu’il s’intéresse à tes journées faites de fadaises et de frivolités sans rien te reprocher. Aveugle et sourde, tu ne saurais pas l’écouter, l’aimer en faisant tiennes ses lassitudes et ses épreuves. Je réalisais que je n’avais pas cessé de l’aimer.

   La noce fut vite préparée, rappelle-toi, le diner fut fort simple avec les parents les plus proches. Tu parus t’amuser beaucoup avec Julienne, une des quatre sœurs de Jacques. Sur les photos du mariage, on vit une jeune femme sérieuse fixant l’objectif et un jeune homme rêveur, un peu lunaire dont le regard se tournait vers ses collègues de la brigade.

   Notre premier enfant naquit deux mois après l’entrée en guerre. Dans cet intervalle trois cents mille hommes avaient péri, hécatombe sournoisement tue afin que nul ne pensât à la paix. Les Anglais et les Allemands furent plus respectueux de leurs morts et publièrent les listes nominatives des disparus. En dépit de mes réticences, Jacques avait demandé à rejoindre les armées dans les plaines de Flandre afin disait-il de venger les humiliations et de défendre l’honneur de la patrie. Il souffrait de la réputation des gendarmes embusqués à la recherche de fuyards ou de véhicules à réquisitionner. Pendant ma grossesse, Jacques fut trop occupé par les évènements qui se préparaient pour penser au bébé. Nous n’avions pas choisi de prénoms. « Attendons qu’il soit là et nous aviserons. De toutes façons, nous ne savons pas où nous allons ! » Le souci de la collectivité l’emportait toujours chez Jacques sur notre bien-être personnel.

   Le gendarme Govilet et son épouse furent les premiers à venir voir le bébé dont je dis maintenant qu’il passa comme une lettre à la poste avec l’aide de la sage-femme. Ils s’exclamèrent sur la beauté du nouveau-né aux cheveux noirs et drus et aux traits reposés. « Pourquoi ne pas l’appeler Alain ? » déclara Madame Govilet. Le prénom me plut. Quand tu arrivas avec papa, je vous présentais cette petite vie chaude puis je le remis entre les mains de la sage-femme et je m’enfuis dans le sommeil afin de ne pas voir ton visage fermé. Madame Govilet était penchée sur le berceau à mon réveil. La brave femme vint me voir chaque jour. Elle constata mon isolement mais elle ne fit pas de commentaires. 

   Après la naissance du bébé, je devins craintive. Je redoutais un événement terrible, la mort du bébé ou celle de Jacques. J’adoptais après mes relevailles un remède pour lutter contre mes angoisses : je m’immergeais dans mes tâches de mère et de maîtresse de maison. Alain était facile et ses sourires gracieux m’attendrissaient. Quand il s’assoupissait, une pensée folle me venait parfois à l’esprit : il aurait pu être le fils de Gilles mais je me ressaisissais très vite, fustigeant ma naïveté et mon inexpérience amoureuse qui avaient transformé en passion amoureuse réciproque de banales promenades vespérales. Je ne posais pas de questions à papa au sujet de votre idylle. J’avais ma vie, tu avais la tienne. Du reste, je te voyais fort peu et je ne m’informais pas de ce que tu devenais. Lors d’une de nos rares rencontres, tu t’exclamas en regardant Alain : « Cet enfant grossit à vue d’œil. Je ne fais pas mes compliments aux parents, ils n’ont pas fabriqué un prix de beauté ! »

   Un soir papa m’apprit que le colonel était intervenu pour que tu sois recrutée dans une brigade du Vieux Lille comme personnel administratif. Tu y travaillais depuis plusieurs mois mais tu envisageais de quitter la gendarmerie et d’ouvrir une épicerie afin d’avoir des échanges avec les fournisseurs et les clients. Je n’en fus pas étonnée car ta personnalité fantasque et indisciplinée ne pouvait pas se satisfaire de la rigueur militaire. Je n’eus pas le loisir d’approfondir ce que devenait ta relation avec celui que j’avais aimé car les sirènes résonnaient dans la nuit étoilée. Nous devions rejoindre les abris. Papa enveloppa Alain dans une couverture et il nous accompagna à la cave. Il partit ensuite avec Monsieur Govilet en mission de repérage, au plus fort du bombardement de Lille. Nous aperçûmes à travers les barreaux du soupirail les flammes rouges des incendies qui s’élevèrent toute la nuit sur le fond noir du ciel. Le vacarme des immeubles qui s’écroulaient me tint éveillée jusqu’à l’aube. Les chevaux hennissaient dans l’écurie. Je pensais à Delair, le cheval tant aimé de papa qui devait être épouvanté par les relents de poussières, de fumées et de vapeurs. J’avais la foi et j’offris cette nuit-là la plaie béante de mon amour perdu afin que mon enfant, lové contre moi, restât en vie. Je priais aussi mon ange gardien que je voyais semblable à l’ange au sourire de la Cathédrale de Reims. Je restais sans nouvelles de notre père pendant de longues heures. Madame Govilet s’était risquée à monter chez elle pour y prendre quelques victuailles, des tranches de pain collant qui manquait de cuisson sur lesquelles elle avait disposé des morceaux de saucisson qu’elle avait obtenu en économisant sur les bons de nourriture. Nous étions habitués à avoir faim et à nous satisfaire de peu car tout était hors de prix, rappelle-toi qu’un poulet maigre et un pain blanc valaient cent Francs ! Papa et Monsieur Govilet revinrent dans la soirée du lendemain et ils nous firent un récit apocalyptique des rues du centre-ville écrasées par les montagnes de briques et les poussières des bâtiments. Ils avaient ramassé les fusils laissés à terre par les soldats français et ils nous annoncèrent d’un air sinistre que les légions allemandes poursuivaient leur ruée vers la mer laissant les Lillois en pleurs devant les tas de cendres de leurs logements, de leurs meubles, du lit où ils étaient nés et où ils avaient vu mourir leurs parents. Monsieur Govilet avait humé l’odeur de bois carbonisé qui s’était répandue dans la cave puis il nous avait dit avec un sanglot dans la voix : « Même l’estaminet Paul a été brûlé. Il n’y a plus rien dans les garde-manger. Les Uhlans ont tout saccagé. » Son service fini, il avait l’habitude de se rendre à l’estaminet pour boire et jouer aux cartes, aux coqs et aux pigeons. Ce grand gaillard qui ne s’en laissait pas compter face aux malfaiteurs pleurait à présent la destruction de son café. Il se tourna vers moi et signala que Coquet Pêle-Mêle, le magasin de nouveautés où je me servais avec d’autres familles de gendarmes était saccagé par les pillards. Vidées de marchandises, les épiceries du quartier avaient fermé et la famine sévissait. Des hommes allaient chercher l’eau dans un trou de bombe où la canalisation d’eau avait éclaté. Des soldats français exténués et des chevaux fourbus erraient dans les rues. Papa avait ajouté : « Des haillons blancs en signe de capitulation ont été hissés sur le clocher de Saint Maurice », puis il s’était tourné vers moi en marmonnant : « Tu pourrais te préoccuper du sort de ta sœur tout de même ! Pour le cas où cela t’intéresserait, apprends qu’elle est en sûreté chez les parents de son amie Renée. » Je ne lui répondis pas.

   Nous restâmes trois jours dans l’abri puis le colonel vint nous dire que nous pouvions remonter dans les logements. Monsieur Govilet m’aida à remplacer les carreaux brisés avec du papier huilé. Avant la guerre, je ne fréquentais pas les femmes de gendarmes car leurs conversations puériles à propos des cotisations de pension m’ennuyaient.  La promiscuité forcée dans les abris pendant les bombardements fit que je me rapprochais de certaines d’entre elles. Nous partagions les informations que nous recevions. Dans ses   lettres Jacques resta tout d’abord réservé sur la vie des hommes dans les tranchées puis je sentis qu’il avait des moments de mélancolie. En 1915, il m’écrivit : « Je vais sortir de mon trou en frissonnant face aux mitrailleuses sous mon casque et mon uniforme bleu horizon. Les trois lignes de tranchées allemandes, espacées l’une de l’autre de 50 à 70 mètres, constituent un puissant ensemble de défense. Les abords sont défendus par des réseaux de fils de fer barbelés qu’il faut abattre, sous le feu, la cisaille à la main. Je ne suis plus aussi sûr qu’auparavant du bien-fondé des décisions de l’Etat- Major. » Il terminait en disant : « Je pense à vous. » J’ai gardé cette lettre qu’il m’arrive de relire en hochant la tête. Pourquoi était-il aussi renfermé ? Même en ces jours terribles où se déroulait vers Lens une bataille d’une extrême violence, il ne parvenait pas à exprimer des paroles de tendresse pour Alain et moi. Jacques revint en permission pour quatre jours en compagnie de deux camarades de garnison. Il parut heureux en voyant son fils pour la première fois mais dès le lendemain, il souhaita aller au cinéma où nous retrouvâmes des soldats bras en écharpe, visages ou têtes bandés, corps inclinés sur la grosse canne ou les béquilles. Sur la capote et le dolman, certains portaient les distinctions rouges et jaunes de la médaille ou de la croix. Ils voulaient tous savoir si l’Histoire de la guerre était bien écrite. Dans la salle surchauffée, ils se parlaient brièvement et à mi-voix penchés les uns vers les autres. Emmurés dans la guerre et dans une inexprimable angoisse, ils ne se préoccupaient plus de leurs femmes, de leurs fiancées, de leurs parents. A la fin de la permission, j’éprouvais un malaise quand ils disparurent au coin de la rue chargés de leurs ceinturons, de leurs bretelles, cartouchières et musettes. Je me demandais si Alain reverrait son père. En me quittant, il avait déclamé avec grandiloquence les paroles du général Joffre : « C’est à petits pas que nous progresserons vers le succès final et que nous terrasserons l’hydre germanique », puis il m’avait embrassée ainsi que le petit avant de rejoindre ses compagnons. J’avais perçu à cet instant son courage empreint de discipline et de résignation fataliste.

   Te souviens-tu que nous nous sommes croisées à la journée du Poilu. Je distribuais sur la voie publique des insignes et des médailles. Ce devait être vers Noël 1915. Après que tu eus déposé un baiser glacé sur ma joue, je te demandais sur un ton plein de rancœur : « Pourquoi n’as-tu pas épousé Gilles Jaudon avant son départ pour le front en Champagne ? »

  • Pour ne pas étouffer à son retour dans une caserne avec mari, enfants et maison à tenir.
  • Pourquoi l’as-tu séduit alors si tu n’en voulais pas ? avais-je insisté.
  • Parce que je veux m’amuser avant de trouver un homme riche qui me promènera en voiture des grands hôtels de Dieppe aux restaurants huppés de Deauville en passant par les casinos des villes d’eaux. Mais ma parole, tu penses encore à ce lieutenant ! Evidemment, il avait plus d’ambition que ton falot de mari ! 
  • Tu n’es qu’une égoïste matérialiste qui mise sur le pouvoir et sur l’argent. Tu te prépares de belles déceptions ! 

   Je t’avais quitté en toute hâte et je ne pris pas garde ce jour-là à la lueur étrange qui traversait ton regard.

   Monsieur Govilet me demanda quelques semaines plus tard si j’acceptais de cacher un soldat français que les allemands avaient fait prisonnier pour espionnage et qui s’était évadé. Le commandement de la gendarmerie était au courant. Monsieur Govilet argua que les autorités allemandes ne soupçonneraient pas une jeune mère de famille dont le mari combattait. Il aménagea une cache dans le parquet au fond du couloir commun et je m’arrangeais pour avoir une ration supplémentaire de pain et de lard quand le ravitaillement arrivait. Je vécus six mois dans la crainte d’une perquisition et obsédée par le tableau de Corbella, je connus la hantise d’être fusillée comme Edith Cavell. Le soldat sut se faire discret et il quitta la caserne par le bâtiment des écuries en me remerciant avec chaleur. Je n’eus plus jamais de ses nouvelles.

   Dans la seule missive de Jacques de l’année 1916, j’appris que l’armée l’utilisait comme agent de liaison. Le fils d’un gendarme qui revint blessé du front m’alerta sur les missions dangereuses que l’on confiait aux agents de liaison. Il leur fallait traverser les barrages dans les vapeurs empoisonnées, sous les obus de la grosse artillerie allemande et les balles des mitrailleuses. Leurs pantalons rouges en faisaient une cible facile pour les tireurs adverses. D’après ce que me rapportait Monsieur Govilet, les hommes se ruaient sur leurs semblables à Verdun puis le long du Chemin des Dames. Peu à peu des soldats exprimaient des doutes sur les assauts meurtriers et des troubles éclataient dans certaines unités de première ligne. La presse nous mentait en présentant comme une superbe victoire le désastre de la percée des lignes allemandes qui fit 50 000 morts et

80 000 blessés le 16 Avril 1917. En 1918, papa m’assura que la guerre serait bientôt finie car le généralissime Foch avait pris les commandes, aidé par le retour à la guerre de mouvement et le renfort des troupes américaines. Monsieur Govilet arriva un soir qu’il avait bu plus qu’à l’accoutumée. J’avais couché Alain et je lisais Le Rire rouge. Je remarquais son regard trouble. Il balbutiait mais je compris qu’il venait d’assumer la douloureuse tâche de prévenir une famille de la perte d’un être cher. Il se reprocha d’avoir tiré autrefois sur des ouvriers lainiers manifestant pour les huit heures de travail. Je lui tournais le dos pour préparer une tasse de café quand je me sentis empoignée et pressée contre sa poitrine par des mains tremblantes. Je parvins à me dégager et je constatais que des larmes coulaient sur ses joues. Je n’eus pas le cœur à le gifler et je lui conseillais de rentrer chez lui. J’avais senti sa chaleur d’homme et quand il s’éloigna en titubant, je m’effondrais en sanglotant sur une chaise de la cuisine. Des angoisses me tenaient éveillée. Je ne recevais pas de lettres de Jacques et au plus profond de la nuit, tourmentée et les yeux grands ouverts, j’imaginais Monsieur Govilet et papa s’acquittant de la difficile mission de m’annoncer sa mort.

   Je regrettais qu’oncle Paul ne soit plus là pour me réconforter. Il avait été arrêté et envoyé en Allemagne en 1917. Des dénonciateurs avaient affirmé aux autorités allemandes qu’il cachait des stocks de tissus. La Kommandantur avait menacé de brûler l’usine et de supprimer les ravitaillements des ouvriers. Tante Jeanne tint tête à un officier, refusa d’exécuter les commandes et déclara que « Steenvoorde ne travaillera pas pour l’ennemi. » Elle fit face courageusement aux vols à l’usine, aux réquisitions des allemands qui multipliaient les actes d’oppression et les brimades et dévastaient la fabrique en enlevant l’électricité, les dynamos, les machines ainsi que les métiers, les cartons et les dessins de tissus. Tante Jeanne survécut la rage au cœur dans l’usine désaffectée et sonore grâce au ravitaillement que le cousin Louis dérobait à l’hôpital où il poursuivait ses études de médecine.

   Tu avais quitté le Nord et tu habitais chez un frère de maman dans le centre de la France. Tu écrivais peu mais papa affirmait que tu étais en sécurité. J’avais organisé à la demande de la veuve d’un gendarme qui m’avait confié son attirance pour notre père une rencontre dans un estaminet près de la gare. Il comprit ce que j’avais tramé et il me déclara sèchement qu’il serait à jamais le mari d’une seule femme.

   La joie éclata le 11 Novembre 1918 et les cloches des églises se mirent à sonner à toute volée. Les drapeaux, les oriflammes et les étendards furent hissés sur les bâtiments et sur les véhicules de France tandis que Clemenceau pleurait en arrivant dans l’hémicycle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

   Jacques revint le 20 Novembre 1918 par une température glaciale. Il était pâle et amaigri et il s’appuyait en marchant sur un bâton de bois. Je l’embrassais et je m’empressais d’aller réveiller Alain qui se mit à pleurer quand son père lui tapota la tête. J’allumais la lampe à pétrole et je pus constater le teint blafard et la lassitude de mon mari. Je me hâtais de faire cuire quelques pâtes qu’il mangea lentement et en silence. Alain et moi, nous avions déjà dévoré nos trois cents grammes de pains et nous avions partagé les dernières pommes de terre de la resserre. Quand Jacques se leva et se dirigea vers la chambre, l’émotion m’étrangla et je fus désemparée par ces étranges retrouvailles. J’établissais un parallèle avec la joie du gendarme Dischler quand il avait retrouvé sa famille. L’appartement avait résonné de chansons, de cris de joie et d’effusions dont Madame Dischler nous fit la relation durant plusieurs mois. Il me semblait que Jacques fuyait mon regard. Du reste, il s’endormit aussitôt qu’il fut allongé en émettant un laconique : « Bonsoir ». Je passais une partie de la nuit qui s’écoula lentement, à couvrir quelques pages sur mon cahier d’écolier. Dans la pénombre et le silence, mes rêves de construire un foyer solide restaient entiers. Il fallait tout reconstruire. Malgré les cicatrices inscrites dans ma chair, je décidais que nous irions, mon mari et moi, vers des jours de grand bleu.  La santé de Jacques m’inquiéta dans les mois qui suivirent son retour. Le Docteur Valuis vint le voir à plusieurs reprises et il diagnostiqua un épuisement physique et psychique dont Jacques récupéra peu à peu. Il reprit son service à la caserne. En tête à tête, il ne me répondait que par monosyllabes. Son indifférence me préoccupait et je me souvenais avec amertume qu’il ne m’avait pas embrassée le soir de son retour. Je m’étonnais aussi qu’il ne souhaite pas reprendre une vie de couple. Je me trouvais plus belle, plus harmonieuse qu’avant la guerre, dans la plénitude et l’épanouissement de la trentaine. La pensée que je puisse vivre avec lui sans faire l’amour me semblait toutefois dans l’ordre du possible et j’imaginais que cela se produisait dans de nombreux foyers. Le temps allait ensevelir les souvenirs éprouvants de la guerre et les âmes meurtries guériraient. Après plusieurs mois de patience, j’évoquais avec mon mari notre vie de couple bien terne. Je m’y pris probablement maladroitement car la discussion dégénéra en scène de ménage, la première depuis son retour. Quelques disputes suivirent au cours desquelles nous voulions tous deux avoir raison, chacun affirmant avec force son point de vue et reprochant à l’autre avec véhémence de ne pas le comprendre ou d’avoir fait exprès de dire ou de faire. Je me lassai de l’absence de dialogue et je franchis la ligne au-delà de laquelle le monde devint triste et gris, particulièrement quand nous rentrâmes dans l’hiver 1919. La nostalgie que j’éprouvais quand le jour commençait à descendre se transformait en angoisse quand j’entendais le tour de clé dans la serrure. Jacques m’embrassait furtivement, tapotait la joue de son fils puis, sans un mot, il se dirigeait vers la chambre. Il demeurait immobile pendant de longues heures assis à sa table de travail, observant les volutes de fumée de sa pipe. Quand nous dînions, j’éprouvais un sentiment oppressant en observant sa posture, Jacques se courbait au-dessus de son assiette et ses jambes en-dehors de la table donnaient à penser qu’il allait fuir d’un instant à l’autre. Il ne me regardait jamais, gardant les yeux rivés sur le tableau qui lui faisait face : une place de village sous la neige avec une fontaine que contemplait un couple. L’homme portait un chapeau et la femme un fichu, ils regardaient dans la même direction. Il avait passé son bras autour des épaules de la femme et il la protégeait avec un parapluie. A cet instant, Jacques m’apparaissait comme un personnage déchu que l’espoir avait déserté. Assis l’un en face de l’autre, nous nous réfugions tous deux dans le mutisme au cours de la soirée. J’exécutais mécaniquement mon rôle de ménagère et de femme fourneau et je continuais stoïquement d’animer le foyer, renonçant à envisager un quelconque avenir professionnel. Jacques pourvoyait aux besoins quotidiens de la famille ; il travaillait ses bilans avec obstination et conscience professionnelle comme le lui avait appris papa. Sa fréquence vocale se faisait plus tendre quand il se mettait au niveau d’Alain mais je ne le ressentais pas comme un père protecteur et médiateur. Son imaginaire semblait détruit et tout lui semblait futile : les paroles d’enfants, les oranges et les Jésus en pain d’épice que l’on offrait à Alain pour Noël. Je restais démunie devant ses accès de fureur. Il s’empara un soir des ciseaux et tondit le crâne d’Alain. Aux cris de l’enfant, il répondit en clamant d’un ton acerbe : « Quand j’avais ton âge, mon père me donnait des coups de fourchette dans la main. Toi, je te coupe seulement les cheveux ! » Je consolais Alain lové contre moi et je m’efforçais dans les semaines qui suivirent de compenser le manque d’affection que lui manifestait son père. Le Docteur Valuis m’apprit que le corps et le cerveau de Jacques revivaient en boucle le traumatisme des tranchées et qu’il souffrait d’une paralysie psychique. « Il faut que vous vous résigniez, Sophie, votre mari ne pourra plus témoigner d’affection à sa famille. »

   Un soir où Jacques était rentré avec un visage plus serein que de coutume, je le rejoignis dans la chambre. Assis à la table qui lui servait de bureau, il se tourna lentement vers moi et il désigna un couteau posé devant lui : « Les chefs l’ont distribué en 1915 dans les tranchées. Je l’ai toujours sur moi… » J’inclinais la tête en signe de compréhension puis je me hasardais à vaincre nos mutuelles ténèbres :

  • Il faut que nous parlions sérieusement, Jacques. Nous ne pouvons pas continuer à vivre comme des étrangers ! Alain sent que quelque chose ne va pas et il commence à me poser des questions. J’ai l’impression que tu m’en veux ! De quoi, grand dieu ? Je t’en prie, réponds-moi…

Jacques me regarda attentivement. Il sembla hésiter puis il balbutia : « Pourquoi m’as-tu épousé puisque tu en aimais un autre ? » Il semblait quelque peu soulagé, son visage se détendait, son front se lissait tandis qu’il me regardait intensément.

  • Que veux-tu dire ? J’ai été une épouse fidèle pendant les années de guerre et je t’ai attendu, répliquai-je désorientée et d’une voix mal assurée.
  • L’as-tu revu depuis son retour du front ?

  Je ne répondis pas et je baissais la tête. Jacques sortit de la poche intérieure de sa veste une enveloppe froissée, parsemée d’empreintes boueuses. Je parvins à déchiffrer le timbre de Saint Léonard en date de Janvier 1916. Il déplia la lettre qu’elle contenait et il me la tendit. Elle comportait une seule phrase dactylographiée : « Sophie Delaire vous a épousé par dépit d’avoir été délaissée par l’Adjudant Jaudon avec lequel elle avait une liaison. » Je me tus le temps de récupérer mon calme. Avec franchise, je lui racontais la pauvre histoire d’amour que tu m’avais volée : « Je n’ai jamais revu Gilles Jaudon depuis Octobre 1913. Ma sœur t’a envoyé cette missive de Saint Léonard. Elle y était réfugiée et elle demeurait chez l’oncle Gourmont pendant la guerre », ajoutai-je d’une voix tremblante.

  • Mais pourquoi ta sœur aurait-t-elle fait ça ? C’est ignoble, déclara-t-il en se tenant le front avec sa main. Quand j’ai reçu cette lettre au front, j’ai voulu mourir et j’ai accepté les plus dangereuses missions d’agent de liaison.
  • La grande prêtresse prédatrice agit dans l’ombre. Elle t’a envoyé ce mot par passion de régner.
  • Régner sur moi ? Elle ne m’a jamais regardé ! énonça-t-il en haussant les épaules.
  • Par jalousie, si tu préfères. Elle rêvait d’être la fille unique de mes parents. Ma présence lui a volé de l’amour. Au long des années, j’ai constaté son orgueil, son manque d’attention aux autres et à tout ce qui ne tourne pas autour de sa personne. J’ai été la victime de sa malveillance et de son désir jamais assouvi de s’approprier ce que j’avais. Je ne savais pas qu’elle éprouvait autant de haine pour moi…concluai-je, un sanglot dans la voix.

   Il me dévisagea et décontenancé, il quitta la pièce.

   Quelques jours plus tard, j’ouvris mon cœur abasourdi par ta perfidie et empli de désarroi à Renée Govilet. Elle me regarda avec tristesse, jeta Modes et Travaux sur la table puis elle jura avec colère : « Quelle garce ! C’est honteux d’avoir fait ça ! Cà ne lui portera pas bonheur ! » Puis d’une voix adoucie, elle déclara : « Au commencement d’un couple, tout paraît exceptionnel. Le mari est en adoration devant sa femme et il ressent les mêmes envies qu’elle. La femme, elle, est infiniment reconnaissante à son jeune époux de l’avoir choisie. Elle pense qu’elle sera amoureuse de lui pendant quarante ans et que seule la mort les séparera. Les responsabilités et la répétition des tâches journalières les détachent l’un de l’autre. L’homme va parfois s’amuser ailleurs, vous me comprenez n’est-ce-pas ? La femme reste avec cet homme qui est le père des enfants. Les parents disparus et les enfants partis, il reste des souvenirs à partager, pour nous c’est la courte vie de Juju. » Une ombre passa sur son visage puis elle ajouta : « Je disais à Monsieur Govilet à midi que je craignais la visite d’inspection du logement par le colonel, la semaine prochaine ! Il s’est alors moqué de moi et il a haussé les épaules. J’aurais préféré qu’il compatisse mais ce n’est pas son genre ! En bref, je le prends comme il est sur cette terre mais je ne voudrais pas avoir à le supporter dans l’éternité ! » J’éclatais de rire et nous bûmes un café réchauffé sur la cuisinière à charbon puis elle me quitta. Je soulevais les rideaux de la cuisine et je la vis attendre stoïquement son époux sous le crachin glacé. Une bouffée d’affection pour Renée Govilet m’inonda : elle avait remplacé maman en m’informant avec lucidité des embuches que l’on rencontre sur le chemin de la vie à deux. Quelques mois plus tard, Monsieur Govilet prit sa retraite. Le couple emménagea dans une petite maison de Fives avec un jardin. Ils devinrent coulonneux et jardinèrent leur potager.

   Jacques tint la promesse qu’il m’avait faite le jour de nos fiançailles. Il demanda une mutation et nous emménageâmes à la caserne de Douai, bâtiment de briques doté de deux ailes parallèles, auquel on accédait par un porche voûté sous lequel passaient les gendarmes leurs montures. Je me familiarisais avec le paysage industriel fascinant des tuyaux et des réservoirs et le centre de Douai restauré. Je faisais de mon mieux pour rendre notre foyer chaleureux et serein. Je redoublais de douceur et d’attention pour Jacques, je lui confectionnais des petits plats et je m’efforçais de ne pas laisser échapper une phrase qui lui aurait fait du mal. Je pensais que l’amour viendrait me surprendre dans mon couple. Jacques donnait du sens à mes journées par sa présence et je trouvais des raisons à sa froideur dans une enfance dominée par un père plus prompt à distribuer le travail et les taloches à son aîné que des caresses. Il régnait entre nous une connivence bienveillante dès que nous abordions des sujets extérieurs au couple comme les progrès scolaires d’Alain ou les détails de notre prochain week-end à Steenvoorde.

   La loyauté me commandait de vivre pleinement mon mariage en dépit du manque d’enthousiasme de Jacques pour les relations intimes. Je provoquais ces moments malgré ma pudeur en l’assaillant de questions. Ne sachant ni demander, ni parler, il se réfugiait dans le mutisme ou bien il s’échappait et il me répondait : « Tu vas être fatiguée demain. Dors ! » Quand je prononçais le mot « amour », Jacques souriait avec le sourire amusé de celui qui n’y croit pas. Furieuse, je poursuivis un soir mes investigations, en y ajoutant des conjectures dont j’avais conscience de l’outrance : « Tu vis avec moi par habitude, dans le respect des conventions mais tu négliges tes responsabilités. Nous sommes unis depuis peu – je faisais débuter notre vie commune à son retour du front – et tu ne parles jamais de nous. Tu ne peux pas m’expliquer pourquoi, pas plus que les raisons de ton désir engourdi pour moi. Ce n’est certes pas l’usure du temps ! Que sais-tu de moi au juste, de mes idées sur la vie, l’amour, la mort ? Tu t’accroches à des racontars sur ma vie d’avant. Je suis différente de toi et j’ai des attentes. J’ai fait des efforts pour te comprendre et te connaître. Tu m’apparais apathique. Dans un couple qui s’aime, l’un termine les phrases de l’autre, les âmes se parlent, il existe même des scènes de ménage ! Je pense que tu fréquentes une autre femme ! »

  • Je ne vois personne, j’ai épousé une femme à qui je suis fidèle, affirma-t-il d’un air contrarié, avant d’ajouter : « Tu vas chercher des problèmes sous tes pieds, comme disait ma grand-mère. Laisse-moi travailler, je dois rendre un rapport. »
  • La belle affaire, m’étais-je écriée avant de fermer vivement la porte derrière moi, tu ferais mieux de réfléchir aux bases de l’entente dans un couple plutôt que sur le poste frais d’entretien du cheval dans le budget de la maréchaussée ! 

    Dépitée par l’attitude de Jacques, je sentais parfois mon identité mise à mal et mon avenir incertain. Je souffrais aussi de ne pas être en phase avec ce que je montrais aux autres. L’absence de dialogue et de vie sexuelle dans mon couple générait rancœur, colère et frustrations que j’intériorisais. Je pensais que la malchance me poursuivait. J’étais passé à côté d’un l’amour passionné sept ans auparavant et à présent mon ménage n’allait pas bien. Mon énergie romanesque me faisait rêver à des moments d’échanges charnels où nos lèvres se chercheraient, nos peaux se trouveraient et nos corps s’étant confondus, nous demeurerions aimants, désarmés et le regard éperdu. J’avais allumé la petite flamme d’espoir, celle qui veut croire en l’amour en dépit de tout.

   Contraints à l’économie par la maigre solde de Jacques, nous sortions peu. Nous allions au cinéma avec les billets gratuits que nous donnait le colonel lorsqu’il n’en usait pas en famille. J’eus la joie de découvrir la mer à Berck chez Florine, une sœur de Jacques qui y tenait la Ruche Picarde. Elle habitait une maison de pêcheurs cachée derrière une haie d’hortensias roses. Pendant les vacances, la famille se réunissait dans sa maison aux volets rouges qui se trouvait près de la mer. Je m’intégrais facilement dans ma belle-famille où je découvrais la solidarité familiale autour des parents que chacun s’interdisait de contrarier. Je constatais aussi que le respect des normes sociales habillé de courtoisie polie excluait d’afficher rivalités et jalousies inhérentes à la nature humaine. Chacun y mettait du sien afin que règne la bonne humeur. Je m’étonnais parfois que Jacques garde ses distances avec son père qu’il saluait d’un serrement de main et à qui il ne s’adressait que rarement. Florine avait placé une boite en carton sur la console de l’entrée et nous y déposions un écot proportionnel à nos revenus. Il ne venait à l’idée de personne de contester les contributions de chaque famille et la bonne entente qui régnait dans la famille me motiva à passer les vacances à Berck pendant vingt ans.

   C’est avec Florine que j’ai noué le plus de liens au fil du temps. Mes autres beaux-frères et belles-sœurs me semblaient trop conformistes. La vie de cette femme corpulente aux cheveux déjà blanchis qui souffrait de ne pas avoir été mère et qui veillait avec dévouement son mari malade m’interpellait. L’époux de Florine passait plusieurs heures par jour assoupi dans un fauteuil et son visage ne s’éclairait qu’à la vue de sa femme qui le rejoignait dès la fermeture du magasin. Il n’acceptait que ses soins qu’elle lui dispensait avec tendresse en souvenir du temps où, patron de pêche, il lui avait déclaré sa flamme à elle, fille d’un simple matelot, comme elle disait. Ils vécurent heureux pendant quelques années espérant l’arrivée d’un enfant. Puis il y eut la terrible tempête en mer. Occupé à réparer le tangon afin de ramener à Florine les plus beaux poissons, son mari ne put anticiper la déferlante qui emporta le jeune mousse. Accablé de chagrin, l’oncle au visage triste comme le nommait Alain sombra dans une sévère dépression qui rongea sa santé et le priva peu à peu de la parole. Florine dut vendre le bateau pour indemniser la famille du jeune disparu.

   Florine, lumineuse comme son terroir, généreuse, authentique et conviviale …Elle fermait la Ruche avant l’heure et elle nous emmenait contempler l’embrasement changeant du soleil qui déclinait vers l’horizon, instants magiques et fugaces où se mêlaient les tons dorés et rouges parfois sublimés par un rayon vert. De son enfance au milieu des marins pêcheurs, elle avait gardé des relations qui, soucieuses de lui être agréables, nous embarquaient pour des sorties en baie d’Authie, nous faisant découvrir les techniques de navigation et différencier les phoques gris des veaux marins à têtes rondes. Florine nous aménagea quelques séances d’initiation à l’aéroplage dispensées par un marin passionné par ce nouveau sport. Elle consacrait ses rares moments de détente aux enfants, construisant avec eux des châteaux de sable, ramassant des coquillages malgré la morsure du soleil brûlant et faisant voler les cerfs-volants. Ils rentraient à la maison éclatant de santé et rendus ivres par les embruns iodés. Avec simplicité Florine recueillait à la marée montante l’écume mousseuse dans ses mains jointes ou foulait de ses pieds nus les algues sèches. Elle aimait voir les villas balnéaires parées du halo féérique de la lune scintillante. Dotée de supplément d’âme, elle nous fit découvrir le Calvaire de la Marine et les traditions religieuses de la bénédiction des bateaux et de la prière sur les filets. Libérée des choses superflues, Florine faisait émerger des valeurs humaines fortes en se centrant sur le bien-être de son époux, celui de sa famille et des clients de La Ruche.  

   Elle m’apprit à cuisiner la ratte, les maquereaux, les crevettes grises, les harengs tout autant que les moules et les coquilles Saint Jacques. Alain et Christiane n’ont pas oublié la saveur des sucettes et des berlingots carrés et colorés qu’elle leur offrait.

   L’imprévu se produisit à Berck pendant un après-midi caniculaire, lors des vacances de 1920. La maison désertée par la famille partie assister avec notre fils à un spectacle d’hypnose au Casino Kursaal, Jacques et moi nous étions assoupis. Je me réveillais dans les bras de Jacques qui m’enlaçait. La tendresse se lisait sur son visage tout autant que le désir et nous conçûmes Christiane. Nous ne devions plus jamais nous donner du bon temps, selon l’expression de Renée Govilet quand elle parlait des relations intimes.

   Dans les jours qui suivirent, l’expression enjouée de mon mari surprit Florine : « Jacques me paraît heureux en ce moment ! Vous vous en occupez bien et vous êtes la femme qu’il lui fallait ! Il n’a pas toujours été détendu comme ça ! »

  • Que voulez-vous dire, Florine ?
  • J’ai toujours eu une affection particulière pour Jacques parce qu’il était moins agressif que notre frère Marc. Ils ne s’entendaient pas et notre père ne cachait pas sa préférence pour Marc, marin comme lui. Je me souviens que Jacques s’arrachait les cheveux et les cils quand il était jeune homme…C’est si loin, tout ça ! conclut-elle dans un soupir.       

   A la fin des vacances, malgré ma grossesse qui me fatiguait, nous partîmes quelques jours à Steenvoorde. Je fus heureuse de retrouver le cousin Louis qui venait de terminer ses études de médecine, ainsi que ses parents. Tante Jeanne qui aimait toujours la mode nous reçut dans une robe en satin de chez Molyneux avec des accessoires en crêpe de soie. Les modes éphémères l’exaspéraient : « Autrefois une mode pouvait durer plusieurs décennies, de nos jours, les collections de l’année précédente sont démodées. » se lamentait-t-elle. Elle dansa le fox-trot avec Louis, tint salon de mah-jong en jupe courte avec les dames de la bonne société de Steenvoorde et elle m’accompagna chez le médecin, coiffée d’un chapeau insensé. En revenant à la propriété, elle me confia : « Quand je pense que mes grands-parents et mes parents lisaient le Figaro ! Comment le journal peut-il affirmer que les femmes sont incapables de conduire une automobile ? Elles ont remplacé les hommes pendant la guerre s’occupant des moissons et tirant les charrues quand les allemands réquisitionnaient les bœufs. On a oublié les munitionnettes enveloppées de poussières qui produisaient les cartouches à fusils ! Que seraient devenus les soldats blessés sans Marie Curie et ses voitures radiologiques qui repéraient les éclats métalliques dans les corps ? Les hommes osent dire à présent aux femmes : « Allez viens, on va faire une promenade en famille jusqu’au bureau de vote mais je serai seul à y déposer un bulletin ! Cocotte, tu retourneras ensuite à tes fourneaux et tu feras de beaux bébés pour le pays ! » L’Académie de médecine demande qu’on réprime la propagande des pratiques anticonceptionnelles. L’Eglise s’y met aussi en excommuniant les danseurs de tango et en édictant un code épiscopal de la mode : pas de décolletage au-dessous de la clavicule ni de bas résille. » Jeanne savait que j’adhérais entièrement à ses idées mais elle ne me fit pas grâce d’un long discours et elle affirma avec force : « A chaque fois que les femmes essaient de s’en sortir, elles se prennent un grand coup de massue. Les lois sont votées pour les hommes qui s’opposent au vote des femmes suspectes de cléricalisme et d’idées conservatrices. Ils leur refusent de s’élever dans la société. J’applaudis les suffragettes qui agressent Churchill à coups de cravache ! Les femmes ont toujours fait passer leurs aspirations personnelles après celles des pères, des maris et des enfants. Il leur faut lutter pour s’affirmer : quand j’ai repris la filature après la mort de mes parents, des amis m’ont jeté à la figure que j’étais présomptueuse et qu’une femme doit rester à sa place car les ouvriers veulent parlementer avec un homme et pas avec une femme. Ma famille me conseillait de laisser mon mari diriger l’usine. J’ai tenu bon même si cela ne fut pas facile, surtout pendant la guerre… De toutes façons, Sophie, sans vouloir te choquer, je dois te dire que je n’avais pas le choix : abbesse d’un couvent ? Je n’avais pas la vocation… Prostituée ? Satisfaire le désir d’un seul homme me suffisait…

   Après avoir éclaté de rire, je déclarais à Jeanne : « Les défenseurs du Pater Familias romain ne combattent plus qu’à reculons depuis quelques années … »

  • Bien sûr nous sommes moins hantés que les générations précédentes par le châtiment divin mais ne transgressons pas les valeurs traditionnelles et ne crions pas comme le Satyre d’Hugo : Jupiter à genou ! Le bien et le mal existeront toujours et nous continuerons de trouver le bonheur dans le respect de certaines vertus ancestrales.

   Jacques fut présent pendant ma grossesse et la naissance de Christiane mit en pleine clarté qu’il voulait accomplir une œuvre familiale. Militant avec des anciens combattants pour la cause pacifiste, il jeta à la poubelle les soldats de plomb et il apprit la rengaine à Alain : « La guerre de 14-18 doit être la der des ders. » Il devint un père attentionné pour Alain et il lui manifesta une grande tendresse, rattrapant les années perdues. Christiane, elle, l’attendait impatiemment pour se lover contre lui. Jacques affichait une complicité touchante avec les enfants, s’ingéniant à fabriquer un théâtre de Guignol où il jouait des saynètes, et à décorer majestueusement le sapin de Noël avec des pâtes de fruits et des sucres d’orge multicolores. Il fut le seul gendarme à apprendre inlassablement à ses enfants à faire du vélo sur l’impasse revêtue de mâchefer qui longeait la caserne. Les petits eurent plus de cadeaux à Noël que leurs camarades, pour la plupart enfants de « gueules noires ». Alain a gardé le souvenir des petites voitures enveloppées dans du papier doré, des jeux de construction en métal et des Cœurs Vaillants. Christiane choisissait elle-même ses cadeaux, le plus souvent des cerceaux de bois et des poupées de porcelaine. Je perpétuais la tradition de Noël où nous recevions, t’en souviens-tu, un album de la semaine de Suzette.  La petite souhaita lors d’un réveillon de Noël assister au film sur l’expédition de la Croisière jaune qui lui fit découvrir l’Asie mais ayant attrapé froid dans la salle de cinéma, elle oublia les papillotes et les fondants que l’on remplaça par des tasses de tisanes de bourrache censées chasser la fièvre. Jacques installa dans un recoin de grenier une baignoire chauffée par une rampe à gaz que Christiane découvrit émerveillée quand elle fut remise. Au long des terrils formés à la sueur des « gueules noires », il accompagnait Christiane à des goûters dans les petites maisons de porions en briques vernissées, dans les jardins aux clôtures ornées des motifs de la Compagnie des Mines ou dans les parcs des demeures des ingénieurs des fosses.

   A cette époque, tu m’étais devenue étrangère. Je n’évoquais jamais ton nom et je m’abstenais de demander de tes nouvelles à papa. J’appris par Théodora que tu vivais un chagrin d’amour. Après deux années de vie en croisière sur des bateaux de luxe aux côtés d’un dandy de la mondaine, tu te retrouvais seule. Comme elle me le rapporta avec fatalisme, l’amour avait eu pour ton compagnon un autre sourire que le tien… Papa entrait dans une grande fureur quand il évoquait tes amours déçues : « Pauvre Céline, elle n’a pas eu de chance, elle n’a rencontré que des Casanova, des Don Juan irresponsables qui se laissaient aimer par ma fille et ne lui donnaient rien. »

   J’interrogeais notre père :

  • Tu veux parler d’un don en nature quand Céline avait demandé à son compagnon du moment dont j’ai oublié le nom, c’était un huissier de justice je crois, de lui acheter un appartement face à la colonne de la Déesse.

   Papa ne m’avait pas répondu, j’ignorais donc si tu disposais d’un pied à terre à Lille. A l’époque, la rancœur me dévorait et je me désintéressais de tes moyens de subsistance.

      Je te revis en 1922 pour le baptême de Christiane. Papa nous avait invités à déjeuner la veille de Noël afin de fêter l’évènement. Tu arrivas avec ton nouveau chevalier servant dont le rire irritant empoisonna la soirée. Quand il te vit, Jacques se renfrogna et il se tourna ostensiblement vers le reste de la tablée. Tandis que tu pestais après la petite qui pleurait dans sa longue robe blanche de dentelles, Tante Jeanne déplora d’avoir dû, la mort dans l’âme, se séparer d’une dizaine d’ouvriers qui travaillaient à l’usine Bonnechère de père en fils : « Le lin est un textile cher par le coût élevé de la matière première et du travail qu’il nécessite. Il est de plus en plus concurrencé par des textiles nouveaux et moins onéreux et il a fallu licencier des ouvriers. Privés d’emplois, certains développent des pathologies sans parler des problèmes conjugaux et de leurs sentiments d’insécurité ou d’humiliation… »

   Tu interrompis Jeanne d’un ton acerbe : « Ne crois-tu pas, tante, qu’il serait temps que les gouvernants revoient les privilèges de certaines familles ? Considère les avantages de Sophie : assurance de la paye, des congés payés et des spectacles gratuits. Que sait-elle au juste des difficultés de la vie avec son mari fonctionnaire ?

   Tu justifias tes propos vengeurs et rancuniers en clamant : « Je dénonce cela, c’est une question de justice ! »  

    Jacques se leva et frappant du poing sur la table, il déclara sur un ton glacial :

  • Cessez de nous faire croire que vous défendez les pauvres, Mademoiselle Delaire ! Vous manipulez votre monde en tenant ces propos ! De par la situation de votre père, je pense que votre jeunesse fut plus heureuse et plus favorisée avec du bien-être et des vacances que celle des ouvriers dont parle votre tante. Je ne comprends pas les raisons pour lesquelles vous refusez que votre neveu et votre nièce aient les mêmes avantages que vous en son temps. Dans ma famille, on a coutume de se réjouir quand un de la fratrie a quelque avantage. Par égard pour votre père et vos oncle et tante, j’ajouterai seulement que vos propos acerbes sont mal venus en ce jour où devrait régner la paix !

   Jacques se tourna vers moi : « Tu peux rester avec les tiens, Sophie, si tu veux. Moi, je rentre ! » Alain se blottit contre moi et il me caressa le visage. Avec la simplicité de son âge, il murmura : « Ça va maman ? Elle est méchante tante Céline. De toutes façons, elle sert à rien. »

   L’oncle Paul nous encouragea : « Noël n’est pas Noël sans vous, Sophie et Jacques, restez je vous en prie. Le photographe va arriver pour immortaliser le baptême de la petite. Quant à toi, Céline que nous voyons si peu, je te conseille de faire un effort pour que cette journée se déroule dans la correction, à défaut d’être chaleureuse… »

   Nous nous croisâmes dans la cuisine où j’étais venue préparer le biberon de blédine de la petite. Tu me reprochas ma sournoiserie doublée de perversité, mon arrogance et ma façon de mettre tout le monde dans ma poche, particulièrement l’oncle et la tante. Dominant les pleurs de Christiane, je répliquais vertement : « Tu n’as jamais douté de rien, tu n’as de dettes à l’égard de personne et tu ne sais pas t’excuser. Tu es proprement imbuvable ! »

   Tu fis signe à ton compagnon et vous vous éclipsèrent à l’arrivée du photographe qui monta sur pied son appareil à soufflet pour nous immortaliser. Tu avais oublié d’embrasser papa ! Sur la photo, on est surpris de voir la physionomie fermée et les mâchoires serrées du père du bébé. Pour me remettre des émotions de la journée, je chantais le P’tit Quinquin et la cantate à Jean Bart alors que le bébé dormait depuis longtemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

 

 

   Quand il fut radié des cadres pour cause de retraite, papa loua le rez-de-chaussée d’une petite maison de ville à Fives, à quelques minutes de chez Monsieur et Madame Govilet. Un couloir traversait l’appartement de part en part, desservant la cuisine sur la gauche et la chambre sur la droite. Tu dois te souvenir de ce logement ancien dépourvu de salle d’eau mais dans lequel papa se sentit chez lui quand il eut refait les peintures et rénové la plomberie.

   Au printemps 1924, Renée me signala que papa s’était perdu en revenant de l’épicerie. Son mari l’avait retrouvé, le visage défait et anxieux dans la rue du Prieuré qu’il avait remontée et redescendue maintes fois sans savoir où se diriger. Le médecin diagnostiqua une légère attaque. Quand je visitais papa quelques temps après, son regard bleu-glacé se figea sur moi tandis qu’il hurlait : « Qui êtes-vous ? Comment osez-vous entrer chez moi ! » Je prononçais quelques mots et ma voix évoqua des souvenirs familiers car il s’écria : « Ah oui, je sais ! Vous êtes Jeanne, ma belle-sœur ! » Je revins le lendemain, angoissée, et il m’accueillit calmement en me disant : « Tu es gentille, Sophie, de venir passer un moment avec moi ! » Je me remémorais alors toutes les fois où j’avais essayé de lui faire plaisir sans recevoir de compliments. Dans les semaines qui suivirent, papa me demanda si j’étais mariée et combien j’avais d’enfants. Je compris peu à peu que dans son  cerveau il y avait des faux contacts qui se réparaient puis se défaisaient à nouveau.

   Avertie par Théodora, tu vins à Lille au début de l’été. Tu mis en place un service d’infirmières qui n’avaient pas inventé l’eau chaude ! L’une d’entre elles particulièrement maladroite ou myope, je ne sais, ne cibla pas le bras de papa mais l’oreiller. Papa suivit du regard l’envol de trois plumes et déclara malicieusement : « Dorénavant, je vous appellerai Fléchette ! » J’eus peu de contacts avec ces soignantes qui me cachaient les dégradations de l’état de papa, pour obéir à tes recommandations : « Vous faîtes comme vous le sentez, bien sûr, mais il faut que vous sachiez que ma sœur materne exagérément papa, ce qui l’empêche de progresser. Elle n’a pas l’esprit pratique… Moins vous lui parlerez et mieux ce sera … Quand il y a un problème, venez m’en parler et je vous dirai ce qu’il faut faire… », chuchotais-tu à leur oreille, à celles des voisins, des commerçants et des Govilet. Sous ton influence, papa voulut que je lui rende les clés de sa maison. Jacques appuya mon refus, ce qui suscita ta fureur. Tu me giflas et avec violence, tu te retournas contre Jacques : « Vous êtes une carpette devant votre femme ! Faîtes la taire ! faîtes la taire ! Agissez donc comme un homme ! Je suis tombée sur des machos d’accord, mais c’étaient des hommes, eux ! » Tu molestas Jacques en agrippant sa manche de chemise et en le secouant. Il resta stoïque et sur un ton méprisant il te conseilla des soins psychiatriques. Cet échange violent provoqua trois jours de chaos dans le cerveau de papa qui demanda des nouvelles de maman décédée depuis longtemps.   

   Confortée par les services de soins que tu avais mis en place, tu repartis chez l’oncle Gourmont. Nous pensâmes d’abord que tu ne supportais pas de voir papa malade mais Renée Govilet à qui tu t’étais confié nous fit envisager que tu étais opposée à une entrée de notre père en institution qui aurait grevé l’héritage.

   Nous proposâmes à papa de venir s’installer chez nous mais il refusa. Jacques m’accompagna chaque jour à Fives en Panhard. Sa présence accompagnante me rassura. Il me fut une aide appréciable dans l’épreuve de la maladie et je compris que je pouvais compter sur lui dans les moments critiques. Il sut d’instinct mettre en place des dispositifs appropriés pour rendre la vie de notre père plus heureuse. 

   Il est étrange de penser que papa et moi nous nous sommes rapprochés quand son état s’est aggravé. Il ne m’apparaissait plus aussi froid et distant qu’autrefois et je mettais ma main dans la sienne quand il me déclarait : « Tu es formidable ! » J’ai gardé pieusement en mémoire cette déclaration comme s’il s’agissait d’un secret. Nous allions tous deux boire une bière à l’estaminet pendant les heures creuses de l’après-midi car le bruit le fatiguait. Il en imposait encore quand il déployait sa haute stature et saluait d’un signe de la main le garçon de café en lui criant : « A la prochaine ! » Puis, nous nous dirigions vers l’épicerie que tenait Mademoiselle Follet. Elle nous déridait quand elle s’exclamait avec humour : « Est-ce de ma faute à moi si j’avais un ancêtre complètement fou ? » En sortant de l’alimentation, papa voulait porter le sac de provisions et la fierté d’être utile se lisait sur son visage. Il me confia un soir que le gendre de Monsieur Govilet, gendarme à Fourmies, n’appréciait pas le colonel Jaudon qui dirigeait le peloton. Il le décrivait comme un chef dur, intransigeant et indifférent aux problèmes familiaux de ses subordonnés.

– A-t-il une femme et des enfants ? 

– Je ne sais pas…

   Le cerveau de papa s’était embrumé et je ne pus obtenir d’informations. Perplexe, je m’interrogeais sur les raisons pour lesquelles le cœur de Gilles Jaudon, si bienveillant avant la guerre, s’était endurci.

   Papa m’avait adressé un beau sourire et caressant doucement ma joue, il avait déclaré : « Tu ne m’as jamais causé d’ennuis. Il faudra que tu t’occupes de Céline quand je ne serai plus là parce qu’elle n’est pas aussi forte que toi… » J’aurais aimé qu’il ait plus à me dire que sa reconnaissance pour ma docilité…

   Je te vois déjà afficher un rictus de jalousie. Ne crains pas, je n’ignore pas de quelle joie il rayonnait quand il t’accueillait en s’écriant, les yeux pleins de tendresse : « Comment vas-tu ma cocotte ? As-tu fait bon voyage ? » Tu donnais un sens à sa vie et tu continuais de vivre en lui quand tu t’absentais.  

   Le chaos s’installa au début de l’automne. Le Docteur Valuis souhaitait que papa consultât un médecin spécialisé dans les cerveaux complexes. Bientôt le raisonnement n’eut plus de prise sur son comportement et il devenait agressif dès que je m’impatientais. Il se sentait attaqué, m’invectivait puis restait prostré, se réfugiant dans un monde inaccessible où je ne parvenais pas à pénétrer.  Renée proposa de me relayer auprès de notre père, aidée par son mari. Ils passaient leurs après-midis auprès de papa qui ne les reconnaissait pas. Monsieur Govilet étalait un jeu de cartes et tentait vainement de le familiariser avec les personnages. « Son cerveau est un morceau de gruyère avec des trous partout ! Quand on pense à l’homme qu’il était avant, on a envie de pleurer comme un veau », disait Renée avec tristesse. Papa avait la tête vide.

   Je me sentais épuisée, mes nuits se peuplaient de cauchemars dans lesquels je me battais contre le temps qui s’écoulait trop vite alors que tant de tâches m’attendaient…

    L’état de papa s’aggrava à la fin de l’année 1925. Je craignais qu’il fugue et je passais mes nuits à Fives. Tu revins à Lille sur les injonctions pressantes de Monsieur Govilet. Tu ne prêtas évidemment pas attention à l’aide que j’avais procurée à papa. Nous nous retrouvâmes un soir assises dans la pénombre près de la cuisinière à charbon. Christiane dormait sur mes genoux et je caressais les cheveux d’Alain. Par la fenêtre, je voyais les rares passants se hâter vers la chaleur de leurs foyers. Tu semblais d’humeur maussade. Quelle représentation te fis-tu du tableau d’une mère et de ses enfants quand tu me lanças d’une voix hostile :

  • Rentre chez toi avec ta famille. Tu n’es pas utile ici en ce moment. C’est moi que papa préfère et je vais le veiller.

   J’éprouvais l’envie de te gifler. Je parvins à taire toute velléité de violence et je déclarais d’une voix que je m’efforçais de rendre la plus neutre possible : « Il faudrait appeler le curé pour que papa se confesse et communie. Il m’a avoué que toutes les sagesses antiques étudiées pendant ses études de philosophie avaient été inopérantes quand maman est morte… »

   Je me tus quand le Docteur Valuis ouvrit brusquement la porte en disant : « Venez vite, votre père est au plus mal… » Nous nous précipitâmes dans la chambre blafarde à l’atmosphère étouffante et je m’approchais du lit. Papa était livide et je lui caressais l’épaule. Il me fit signe qu’il ne souhaitait pas ce contact puis il se tourna vers le mur et il expira. Le médecin nous serra la main et il déclara : « Quelle lucidité chez votre père ! Il y a quelques jours à peine, il fustigeait la vanité de toutes choses. Je l’entends me dire : à quoi bon faire le tour du monde en solitaire comme Gerbault puisque toutes les terres ont été découvertes ! »  

   Nous eûmes toutes deux quelques moments de connivence quand je parvins à prononcer au milieu des sanglots : « Un père, ça ne meurt pas, un père c’est éternel. Papa est parti vers une éternité d’amour. » Tu m’avais regardée en inclinant la tête et tes lèvres avaient esquissé un sourire … Tu repartis après l’enterrement avec la moitié des économies de papa, la photo de nos parents jeunes mariés et deux tableaux à l’huile peints par notre père, peut-être te souviens-tu des personnages qu’ils représentaient, un vieux clown triste au nez rouge et un juge de paix affublé d’un costume d’Arlequin. Peut-être les as-tu encore ? Tu me laissas exténuée, en état de choc et en me recommandant de me ressaisir et de pratiquer l’optimisme « pour en profiter… »

   Aidée par Renée, je déménageais le logement de papa. Ses meubles et la malle où tu avais dissimulé les ballerines mutilées continuèrent leur vie chez Théodora à Fourmies. Je ne gardais que les albums de photos qui font revivre les insouciantes réunions de famille et une lettre de papa adressée à ses parents alors qu’il était au Séminaire. J’ai découvert que je formais les lettres comme lui.

   Après avoir vidé le logement de Fives, je me joignis à Paul et Jeanne pour une sortie au théâtre des Champs-Elysées où la belle Joséphine Baker aux cheveux d’ébène se déployait dans un charleston endiablé vêtue d’un pagne de bananes, au son des tambours, des cymbales et des tam-tams. En allant vers l’hôtel avenue George V, Paul mit son bras autour de mon épaule et il murmura doucement : « Tu dois savoir que ton père disait avoir pris en conscience toutes les grandes décisions de sa vie. Cela vaut pour ce qu’il avait décidé pour toi à la mort de ta mère. »

   Papa avait agi en conscience ! Ces mots furent un déclic et pour la première fois, notre père m’inspira de la compassion.

  

 

 

 

 

 

 

VI

 

 

   Florine me remit un courrier de Monsieur Govilet. Il me renvoyait les billets d’entrée aux bains-douches que j’avais trouvés dans la poche du pantalon de Jacques à son retour de stage au Fort de Vincennes. Ces tickets m’avaient intriguée car Jacques s’était plaint du casernement et de l’interdiction de sorties dans la capitale qu’on leur avait imposés. J’avais demandé à l’ancien collègue de papa de se renseigner sur l’adresse de la rue de Penthièvre qui figurait sur les billets. Je pris prétexte de la torpeur caniculaire pour rejoindre la chambre et lire la lettre. Dès les premières lignes, Monsieur Govilet me préparait à la gravité de la nouvelle : les hommes en quête d’amour avec d’autres hommes se donnaient rendez-vous dans les bains-douches. Passé la stupeur étouffante, je me culpabilisais d’être à l’origine de la déviance de Jacques : je ne l’avais pas rendu heureux ce qui l’avait détourné d’une orientation sexuelle normale. Je me résolus à explorer son passé et à prendre conseil du médecin de famille, le Docteur Brunet.

   Je rejoignis Florine qui épluchait les légumes pour le repas du soir. Par la baie vitrée, je pouvais observer la magie des vagues qui passaient du vert au gris doré en quelques minutes. Je m’emparais du moulin à café et je tournais la manivelle. Dominant le broyeur, je m’enhardis à interroger Florine : « Quel enfant était Jacques ? »

  • Dans la classe, le plus grand, le plus âgé et renfermé, solitaire et mélancolique avec ça…Jacques restait à la maison et il ne sortait pas avec les jeunes de son âge. Il craignait les mauvais garçons du pays qui se moquaient de lui et l’avaient boxé. Notre père aussi le raillait.
  • Pourquoi ?
  • Il disait qu’il avait honte d’avoir un fils qui s’isolait et perdait son temps en rêveries. Il s’est montré parfois très méchant envers Jacques. Notre père s’aigrissait au fil des années car il savait qu’il ne serait jamais patron pêcheur faute d’argent, de diplômes, d’avoir voyagé…
  • Jacques, avait-il des amis ? insistais-je.
  • Je ne lui en ai connu qu’un : Dorian qui a épousé notre sœur Julienne quelques années plus tard. Nous avons été étonnés de ne pas voir Jacques à leur mariage. Il est vrai qu’il venait d’être nommé à Lille ! En famille, nous l’appelions « Le Vieux » et nous pensions qu’il ne se marierait pas.
  • Pourquoi ?
  • Je lui avais présenté quelques jeunes filles mais aucune ne lui plaisait. Il leur trouvait des défauts au physique et au moral. Pardonnez-moi de vous dire cela, ma chère Sophie, la fille du propriétaire du cinéma « Le Cristal » le trouvait plutôt à son goût…
  • Et alors …
  • Eh bien, il lui a trouvé un strabisme ! Dieu du ciel, nous étions amies et je n’ai jamais constaté d’anomalies dans son regard.

   De retour à Douai, je pris rendez-vous avec le Docteur Brunet. Je ressens encore l’embarras qui s’empara de moi dans le cabinet vieillot de la rue de Paris. Le médecin m’écouta attentivement puis il déclara d’un air grave : « Votre mari est malade. Vous n’ignorez pas que pour beaucoup de gens, il s’agit d’une maladie scabreuse même si personnellement je n’y trouve pas matière à scandales. Votre mari ne montre qu’un aspect superficiel et rigide de lui-même et il dépense une énergie psychique considérable en cachant son orientation sexuelle. Il souffre en silence de la solitude, de la honte, de la peur et il a le sentiment d’être un raté. Vos enfants ont besoin d’un père debout qui ne soit pas submergé par la dépression, l’anxiété et la culpabilité. Bien, envoyez-le-moi puis vous reviendrez me voir… »

   Il me raccompagna jusqu’à la porte et sur le seuil je lui demandais : « Mon époux peut-il avec mon aide changer d’orientation et ne plus considérer la relation amoureuse comme un travail ou une fatigue ? Voilà des années que mon mari ne me regarde plus ! »

   Le Docteur Brunet me répondit d’un air narquois : « Voilà bien les femmes ! Elles pensent avoir la capacité de délivrer les hommes de leurs traumatismes émotionnels. Croyez-moi, votre mari ne changera pas et vous devez l’accepter tel qu’il est ! »

   Je fus agacée par l’assurance du médecin : « Vous êtes pétri des certitudes rationalistes que l’on vous a inculquées pendant vos études, Docteur. Si je vous comprends bien, la médecine ne peut pas guérir mon mari…Je ferai donc appel aux capacités que l’on reconnaît volontiers aux femmes dans le domaine de l’intuition et des subtilités de langage afin de le remettre dans le droit chemin car son état n’est, somme toute, qu’une variante de la normalité. Mon époux, timide et délicat, a idéalisé les femmes. Voilà la raison pour laquelle il s’en est éloigné. » Je laissais le Docteur Brunet interloqué. Il ne comprit probablement pas que je tentais de restaurer l’honorabilité de mon mari.

   Jacques s’attarda dans la salle à manger après le dîner et je m’enhardis à lui parler du billet d’entrée aux Bains-Douches ainsi que de l’entrevue avec le médecin. La colère défigura son visage : « Qu’est-ce-qui t’est passé par la tête ? Le docteur a dû te prendre pour une névrosée !

  • Pas du tout. Il m’a écoutée et son diagnostic est sans appel : la médecine ne peut rien pour toi.

  Jacques capitula et dans un souffle, il laissa échapper : « Les hommes qui fréquentent ce genre d’établissement sont des parias dans notre société. As-tu réalisé les conséquences pour ma carrière si mes chefs apprennent que je suis allé dans des bains-douches peuplés comme ils disent de pécheurs, de criminels et de malades mentaux ? C’est la prison qui m’attend assurément !

  • Ne te fais pas de soucis, Jacques. Un médecin, c’est comme un prêtre, on peut tout lui confier. Que s’est-il passé ? Jacques, n’aie pas peur de parler, les mots sont salvateurs.
  • C’était en Février 1916, un mois après avoir reçu la lettre de ta sœur. J’avais demandé une permission pour te voir mais elle m’avait été refusée. Je ne croyais plus en rien. Le doute avait distillé son venin et l’espérance de te conquérir m’avait quitté. J’étais exténué par les longues marches nocturnes pour échapper à l’ennemi. La veille, à l’aube, nous étions tombés sur des boches embusqués et nous avions subi de lourdes pertes. La peur m’habitait en permanence et particulièrement quand il fallait sortir de la tranchée après avoir ingurgité quelques gorgées de gnole, puis essuyer les rafales de mitrailleuses et les obus qui explosaient à quelques mètres. Aujourd’hui encore, dans la torpeur de mes réveils, je revois des fusils Lebel, des baïonnettes, des hommes et des casques Adrian projetés en l’air et les cadavres de chevaux qui tiraient les affûts des canons. La révolte nous gagnait face au discours patriotique de la propagande et nous n’avions plus foi dans un commandement exécutant des stratégies militaires obsolètes et qui dédaignait les souffrances des hommes. Nous obéissions à des ordres autoritaires et absurdes par crainte de la sévérité d’une justice expéditive qui sanctionnait la moindre défaillance et nous nous battions pour prendre deux cents mètres de terre que les boches allaient reprendre le lendemain…Les animaux tapis aux alentours et apeurés devaient être abasourdis de ce que des hommes faisaient subir à leurs semblables…

   Le froid intense m’avait engourdi durant cette nuit de Février, les engelures aux mains et aux pieds me faisaient terriblement souffrir et je ne trouvais pas le sommeil, frigorifié par la neige accumulée sur ma capote et tenaillé par la faim. Le moral au plus bas au milieu de cette fin du monde, obsédé par la percée qu’il fallait faire dès l’aube hors de la tranchée, je m’étais tapi tel une bête au fond d’un trou de terre, ne prenant pas garde à l’odeur des cadavres de ces héros anonymes morts sous les obus et qui se décomposaient à vingt mètres. Comment penser que cette antichambre de la mort et de la folie pouvait être le lieu d’éclosion d’un amour ? Jacques le taciturne, Jacques le mélancolique avait prononcé le mot qui devait le tarauder depuis plus de dix ans. Il avait pris sa tête entre ses mains. J’essuyais les larmes qui roulaient sur ses joues et doucement je demandais : « Que s’est-il passé Jacques ? »

  • Je sentis une présence furtive qui caressait ma main et ma joue. Les étoiles scintillaient dans le ciel laiteux. Je compris plus tard que cette guerre cauchemardesque m’avait paralysé. Anesthésié, je ne fis aucun geste et je cédais à la douceur de la caresse du lieutenant Paul Moreau. J’espère que tu ne me tiendras pas rigueur de ce que je vais dire : cette impression d’ivresse, d’harmonie, mais aussi d’angoisse effroyable, je ne l’avais jamais ressentie. Aujourd’hui encore, je ne sais pas pourquoi j’ai obéi à une pulsion qui m’a fait accepter son étreinte. Dans les semaines qui suivirent et au milieu du chaos des obus, j’ai puisé dans son regard fixé sur moi le courage de sortir de la tranchée.
  • Tu éprouvais de la passion pour ce lieutenant ?
  • Peut-être…Je ne l’ai jamais exprimée car depuis toujours, je ne sais pas parler…Le Lieutenant Moreau a été muté peu après à Saint-Dizier. J’ignorais s’il était sorti vivant de la tuerie jusqu’à ce stage au Fort de Vincennes il y a trois mois. Je l’ai reconnu immédiatement malgré ses cheveux filetés d’argent aux tempes. C’était le même regard un peu perdu et la même discrétion. La haute silhouette filiforme se mouvait toutefois avec un déhanchement que je n’avais pas discerné auparavant. La marche ralentie, une mauvaise blessure probablement…
  • T’a-t-il reconnu ?
  • Probablement mais nous avons feint de nous ignorer. Je pris bien garde à ne pas croiser son regard. Toutefois, un jour, je n’y tins plus et je le suivis jusqu’aux Bains-douches proches de la Bourse. Les billets que tu as trouvés dans ma poche m’ont permis d’accéder à des lieux interlopes et des boites illégales. Je parvins à me dissimuler et j’ai lu au fil des soirs la peur, l’amertume et la honte sur son visage. J’ai évité d’aller dans les bosquets, les massifs sombres du Bois de Boulogne, et les water-closets publics. Dans ces endroits obscurs, Paul Moreau évitait la police des mœurs et les sanctions d’outrage public à la pudeur qui conduisent à la prison et au renvoi de l’Armée.
  • Le royaume de l’homme qui aime est parfois sordide. As-tu éprouvé du plaisir sexuel avec un homme ?
  • J’en ai souvent rêvé mais je ne suis jamais allé jusqu’au bout d’une relation intime. Ce qui me plait, c’est qu’avec un homme, il n’est pas nécessaire de prendre l’initiative.
  • Et les femmes ?
  • Faire l’amour avec une femme est décevant.
  • Et Dorian ? avais-je demandé brusquement.
  • Dorian ? Décidément tu es bien informée … Il était timide et compatissant aux malheurs des autres. Il n’a eu qu’un tort, c’est d’être amoureux de ma sœur.
  • Sois franc avec moi, Jacques. Quels sont tes projets ?

   Mon mari resta silencieux quelques instants, les yeux perdus, puis il déclara : « J’apprécie la vie stable et équilibrée que je mène avec les enfants et toi et comme dit mon père, je suis dans la norme depuis que j’ai une épouse et des enfants. »

  • En bref, j’ai été utile avais-je répondu avec un haussement d’épaules désabusé.

   Les mains de Jacques s’étaient jointes pour se faire suppliantes : « Je ressens une amitié profonde pour toi, mon âme sœur. J’aimerais que nous restions ensemble. Surtout ne me juge pas mal, je ne suis pas un fourbe dissimulateur ni un égoïste… Je peux comprendre que tu te poses des questions sur ton avenir et celui des enfants et je respecterai ta décision si tu veux divorcer. »

   Je fus surprise que les mots me viennent avec facilité : « Comme te l’a écrit la tendre et loyale Céline, mon cœur était déjà pris quand nous nous sommes fréquentés. La relation sentimentale de ma sœur avec l’Adjudant Jaudon m’avait ébranlée et j’ai joué l’indifférence en me lançant dans un nouvel amour. Je ne pensais qu’à me venger en rendant Céline encore plus jalouse, comme si c’était possible…Un homme et une femme qui avaient déjà vécu le flamboyant feu de la vie s’étaient choisis comme compagnons de route. Je ne souhaite pas m’arrêter sur le chemin même s’il semble hasardeux. Il nous faut prendre en compte l’intérêt des enfants …A cet instant, des hurlements nous parvinrent de la chambre de Christiane qui émergeait de cauchemars. Elle était coutumière du fait et nous parvenions, Jacques et moi, à la rassurer et à calmer ses angoisses lorsqu’elles survenaient. Complices, nous nous précipitâmes pour la consoler et l’embrasser. Le bonheur nous parut à cet instant simple et dépouillé…

   Dans la soirée, mes pensées revinrent de façon obsédante sur la terre promise d’un amour inachevé en 1913. A l’aube, je fis le rêve étrange de mon repos dans une éternité de paix près de mon époux. Mon corps avait un grand trou rouge dans la poitrine et loin, bien loin, deux cœurs emplis de tendresse dansaient tout à la joie d’être à jamais réunis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII

 

 

   « Il faut que je te parle, Sophie, assieds-toi ! » Le ton direct m’avait fait craindre une mauvaise nouvelle. Je m’étais enfoncée dans un fauteuil chez l’oncle Paul qui paraissait pensif et embarrassé. Il croisait et décroisait les mains et une lueur de colère luisait dans son regard d’ordinaire plus doux.

Ce que j’ai à te dire, Sophie, n’est pas facile mais je n’irai pas par quatre chemins. Malgré tous tes efforts pour nous tromper, nous savons, Jeanne et moi, que tu n’es pas heureuse dans ton ménage. Quelle qu’en soit la raison, nous te suggérons de ne pas te résigner à ne plus avoir confiance en la vie. Tu as droit toi aussi à ta part de bonheur. L’homme que tu aimerais et qui te serait dévoué et aimant existe certainement. Tu es une passionnée et je constate que tu t’étioles … En son temps, ton père t’a commandé de tenir la maison et d’élever ta sœur…Aujourd’hui il me semble que tu te sacrifies…et je ne sais pas pourquoi… Ce gâchis me rend malade !

Paul s’était interrompu à l’entrée timide de sa femme.

  • Entre ma chérie. Je disais que nous serions heureux de retrouver la Sophie qui nous faisait confiance. Son mari la néglige. Il semble absorbé dans de longues rêveries que n’interrompent pas les affaires Oustric ou Stavisky… Non rien ne l’émeut, même pas la débâcle de Wall Street, ni le développement de l’Action française et des Croix-de-feu, pas même Hitler promettant la Volkswagen au « peuple des seigneurs. » Et que dire de son indifférence face à la « Nuit des longs couteaux » ou à la victoire d’Owens aux jeux Olympiques de Berlin ? C’est le vide sidéral…Ton mari sortira-t-il de sa torpeur quand le triste sire allemand fera rouler ses divisions motorisées sur ses « autostrades » et sur toutes les routes de l’Europe…Irrité, oncle Paul avait martelé le sol avec son pied.
  • Tu es injuste mon oncle. Jacques a applaudi le Front Populaire et il s’est offusqué que l’on puisse dire que les voyous arrivaient sur la plage…Et tu te souviens sûrement qu’il est resté prostré pendant un mois quand son cheval est mort.
  • Là n’est pas le sujet.
  • Oncle Paul et tante Jeanne, je vous aime tant ! Vous avez plus compté pour moi que Papa et Maman. Je vous dois la vérité mais je vous demande le secret.

   Je leur confiais l’orientation sexuelle de Jacques et mon souhait de continuer à donner l’image d’un couple dans la norme. « Bien sûr je ressens un peu d’amertume d’avoir trop peu connu la plénitude d’une vie de femme mais j’ai souvent entendu dire que l’amour est une construction. Les couples restent ensemble par commodité car leurs moyens financiers ne leur permettent pas de se loger séparément. Non, le plus important, ce sont les enfants et je commettrais une faute si je divorçais. Jacques a rempli son rôle de procréation et la société ne peut rien lui reprocher. Alain et Christiane aiment leur père et ils ont besoin que leurs parents restent ensemble. Je suis résignée à mon sort même si je déplore la part de mensonges qui existe dans ma vie. »

   L’oncle et la tante demeuraient silencieux et ils semblaient attendre une suite. Je résolus de rendre l’atmosphère plus légère et je déclarais : « En fait, je reproche à Jacques de ne pas savoir être gai ! Il n’a jamais proposé que nous nous essayions à une valse à la guinguette de la Scarpe. J’aurais aimé voir les couples tournoyer et peut-être aurais-je ressenti, moi aussi, le sentiment de bonheur qui se lit sur les visages de ceux qui dansent… »

   L’oncle Paul m’avait jeté un regard d’amitié puis il s’était adressé à sa femme en hochant la tête : « Nous ferons tout pour qu’elle s’ouvre au monde, n’est-ce-pas Jeanne ? »

     S’ouvrir au monde…Je me rappelais cette phrase en sortant du cabinet du docteur Brunet…La cinquantaine alerte et sportive, le médecin faisait partie de l’association sportive d’escrime comme en attestaient les photos accrochées au mur du cabinet. Il s’était installé à Douai une dizaine d’années auparavant et sa clientèle qui appréciait son dévouement au service des malades avait pris de l’importance au fil du temps surtout dans les milieux populaires. Les enfants de mineurs devenus adultes continuaient d’avoir recours à lui pour leurs familles. Elu sur une liste radicale socialiste, il participait aux affaires de la commune en tant que conseiller municipal chargé des questions d’hygiène et d’aménagement sanitaire et il s’investissait dans de nombreuses manifestations publiques. Le Docteur Brunet ne semblait pas avoir de famille ce que nul ne se hasardait à savoir en posant des questions personnelles à ce personnage austère, réservé et qui habitait une ferme fortifiée isolée de la campagne du Douaisis où ne s’aventuraient pas ses patients pour la plupart citadins. Il m’avait confié lors d’une consultation que son père, journalier, avait été incapable de signer le registre d’Etat-Civil à sa naissance.

   L’ascension sociale du médecin demeurait donc une énigme tout autant que le personnage qui quittait parfois sa ferme en pleine nuit pour assister un patient dans ses derniers instants.

   Le Docteur Brunet m’avait mis dans l’embarras en me demandant à l’emporte-pièce : « Vous avez un chien Madame Parent ? »

   Surprise par la question, j’avais balbutié je ne sais quelle réponse aussi incompréhensible que la question. Aux allusions qu’il fit, je compris qu’une femme l’avait abandonné et qu’il se proposait de remplacer mon mari qu’il savait dénué d’attrait pour les ébats amoureux. Au fil des mois, ses œillades enamourées et ses propositions de plus en plus précises devinrent gênantes. Je dus reconnaître que l’homme me plaisait, mes joues s’empourpraient et mon cœur battait la chamade en sa présence mais je privilégiais mon honneur. Je me devais d’être la digne descendante de nos parents et de nos ancêtres austères, loyaux et vertueux. Répondre aux avances et engager une relation charnelle avec le médecin aurait signifié que je devais obligatoirement subir un châtiment, soit me suicider comme les femmes au temps de l’Antiquité romaine, soit subir le bannissement prononcé par mon époux bafoué et courroucé, soit être enterrée vivante. Dans tous les cas, je laissais deux enfants en souffrance, associés à l’indignité de leur mère par le qu’en dira-t-on. Je trouvais mon salut dans la fuite, je changeais de médecin en invoquant l’éloignement du cabinet, au grand désarroi d’Alain et Christiane qui appréciait le Docteur pour ses piqures indolores.

   Dans l’année qui suivit, j’accompagnais Jacques à une conférence du Docteur Brunet sur l’histoire des compagnies minières. Sa conclusion visionnaire m’impressionna particulièrement : « L’histoire de la région Nord-Pas-de-Calais est indissociable de l’histoire de la mine. Mais dans quelques décennies – qu’il est impossible de chiffrer – les puits fermeront. Qui sait s’il subsistera des marais, des bâtiments d’extraction avec chevalements, machines, moulinage ainsi que des ateliers de triage et criblage du charbon ? Il conviendrait dès maintenant de sauver la mémoire industrielle et technique en affectant des bâtiments aux expositions de matériels désuets : pics, lampes, wagons ayant acheminé le charbon, documents sur les syndicats ouvriers et les conditions de travail si pénibles du prolétariat minier. Ce que nous ferons aujourd’hui permettra plus tard à vos enfants et petits-enfants de mieux connaître l’histoire de la mine et la mémoire ouvrière qui aura été la vôtre puisque dans cette salle vous êtes nombreux à travailler pour les compagnies minières. J’espère que dans le futur les visiteurs pourront découvrir la réalité du carreau d’une fosse tout comme les corons, les terrils et les industries que la mine et le charbon ont générés. »

   A la fin de ses conférences, le Docteur Brunet avait l’habitude de se tenir près de la sortie et de saluer les auditeurs de la Société Sciences et Arts. Il salua Jacques et je garde aujourd’hui encore le souvenir du regard plein de gravité et empli de toute l’affection du monde qu’il posa sur moi.

   L’oncle Paul et sa femme multipliaient les escapades dont je faisais partie. En Mai 1927, nous tentâmes sans succès et à la grande déception d’Alain d’obtenir un minuscule morceau de toile du Spirit of Saint Louis à son arrivée au Bourget.

   Les souvenirs de la mode dans les années qui suivirent se mélangent mais j’ai gardé la mémoire précise des robes fourreau que portait Jeanne dans la première moitié des années 1930. Elle les rehaussait de jolis pendentifs qui s’inspiraient des Perruches de Louis Comfort Tiffany. Les pinces et les découpes collaient la robe au buste et aux hanches et allongeaient la silhouette. Plus tard notre tante adopta le style asymétrique de Mademoiselle Chanel et elle ne dédaigna pas les aigrettes et les coiffures en plumes d’autruches. Elle n’osa cependant pas le pantalon qui jetait le discrédit sur celles qui le portaient. J’ai accompagné tante Jeanne à Paris lors de chaque sortie des nouveaux parfums de Guerlain et j’ai porté Flore, Sillage, Heure bleue et Shalimar.   

   Ce fut à l’époque où tante Jeanne adopta la jupe culotte que nous fréquentâmes les salons des Arts Ménagers. La fortune dont la tante avait hérité lui permettait de vivre avec aisance malgré le déclin de sa filature. La machine à laver le linge qu’elle m’offrit fut un magnifique cadeau qui allégea mes tâches. J’oubliais vite la lessiveuse en fer blanc qui distillait une odeur âcre et je m’absorbais dans l’écoute du tambour du nouveau matériel. Tante Jeanne m’acheta un grille-pain d’où je sortais de délicieux toasts rôtis avec lesquels je déjeunais lentement après avoir accompagné Christiane à l’école.

   Tu verras que je ne dissimule rien et que je révèle une part de moi-même que j’ai toujours tenue secrète. J’aurai le courage d’être impudique pour que tu me connaisses bien. J’avais dépassé la moitié du chemin de la vie. Une conscience aigüe de la fuite du temps m’étreignait et je rêvais, tout en faisant mes tâches de ménagère, que j’avais éprouvé une grande passion pour un chevalier superbe et généreux. Empli d’assurance et d’humour, il m’avait offert son regard pénétrant dans lequel je m’étais sentie jeune et belle mais je ne vis jamais ses traits. Je m’étais abandonnée entre ses bras quand il m’avait pris par la taille et qu’il m’avait demandé la permission de m’embrasser. Dans sa demeure où le grand salon s’habillait de tapis persans, mon seigneur avait loué, enflammé, la douceur qui se dégageait de mes yeux, le rouge délicat de ma bouche, la rondeur fragile de mes épaules et il avait murmuré : « Je veux un enfant de toi. » Quand nous quittions son manoir au toit d’ardoises bleues pour les dîners aux chandelles du Pavillon de Thé, j’avais ressenti des sensations de vertiges et d’incrédulité. Comment un tel être délicat, attentionné, respectueux avait-il pu s’intéresser à moi ? Il m’avait offert le bonheur, il avait juré de veiller sur moi, promettant que nous nous serions dit, chaque jour de la vie, la vérité et ce qui n’allait pas entre nous…Il était parti en 1914 et je ne l’avais jamais revu…

   Les jours d’espièglerie, le chevalier n’avait pas disparu et je lui dévoilais une réalité impitoyable : « Je suis mariée ! » Nullement déstabilisé, il poursuivait :

  • Venez avec moi. Divorcez et épousez-moi. Votre mari ne vous mérite pas.
  • J’aimerais tant revenir quinze ans en arrière et partir avec vous. Je vous aime comme une femme n’aime qu’une fois dans sa vie.
  • Tout est possible. On peut reconstruire sa vie à tout âge !

     J’imaginais à cet instant une discussion acide avec Jacques :

  • Je ne supporte plus nos soirées à écouter la radio quand les enfants sont couchés. Nous ne nous confions pas l’un à l’autre ou plutôt tu ne parles que des comptes de la caserne et de tes angoisses professionnelles dès qu’un chef te demande autre chose que tes tableaux, comme le jour où on t’a demandé de faire un rapport sur un tueur de poules d’eau…Quelle histoire ! Je t’ai choisi car je croyais que tu m’aimais et parce que j’appréciais ton calme. Je ne savais pas qu’il pouvait être aussi morne et délétère !
  • La seule chose que tu appréciais chez moi, c’était mon calme ? Ah oui, c’est vrai, je n’ai pas le physique de Charles Boyer !

   Je haussais les épaules en ricanant : « Ta lenteur pour préparer tes toasts m’insupporte, pense donc, une demi-heure pour les beurrer et y déposer de la confiture, toujours la même, de l’abricot… Je déteste l’abricot ! Et quand je te vois mastiquer les yeux fixés sur la boite à sucre au lieu de me regarder, ça me fait loucher…Je ne veux plus vivre une vie où l’on se détruit avec des disputes où chacun veut avoir raison coûte que coûte. Après les crises je ne veux plus prétendre en rongeant mon frein que je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je veux en terminer avec nos silences, nos rancœurs. J’aspire à partager la vie d’un homme qui adhèrera à mon rêve d’infini. Tu sais bien, dans l’histoire de Philémon et Baucis : le chêne et le tilleul qui ont mêlé leurs feuillages, dans un oui pour toujours.

  • Dieu du Ciel, mais te quoi te plains-tu ? Je travaille, je tiens mon rang et je ne m’autorise pas d’impairs. En bon père de famille, je rentre tous les jours à la maison à dix-huit heures et c’est chez moi que je fais les heures supplémentaires sur les balances comptables. Je reste accessible…
  • Disons plutôt que tu demeures absent…
  • Tu m’agaces… J’ai d’autres soucis que de m’occuper de toi en permanence ! Après mon service, j’ai besoin de me reposer et de réfléchir. Je subviens à tous tes besoins et à ceux des enfants. As-tu conscience de la pression que je subis ?
  • Moi aussi, je travaille… Tenir la maison et m’occuper d’un fils dans l’âge bête qui se prend pour Tarzan et d’une gamine obsédée par Babar à qui je refais chaque soir le programme parce qu’elle pense toute la journée au petit éléphant orphelin, ça n’est pas une mince affaire. Au fait, sais-tu que Christiane fait des cauchemars parce qu’elle a peur que Madame Tomason – je te rappelle que c’est le nom de son institutrice ! – découvre qu’elle est assise sur le livre de catéchisme … Elle n’a pas le droit de l’avoir avec elle à l’école et le curé exige qu’elle l’apporte pour 11 heures 30. Je tire une sonnette d’alarme depuis quinze ans : je ne veux plus d’anniversaires de mariage célébrés sans joie dans la cuisine autour d’un plat de pâtes au gruyère …
  • Je n’avais pas entendu Jacques pousser la porte et je sursautais quand il s’écria depuis le couloir : « Où es-tu Sophie ? » Face à lui, j’ai murmuré : « Es-tu heureux ? »
  • Que dis-tu…Je n’ai pas beaucoup de temps, le rapport est à quatorze heures dans le bureau du colonel… Bien sûr que je suis heureux d’avoir Alain et Christiane… La vie m’a fait un beau cadeau en me les donnant.
  • Et moi ?
  • Bien sûr. Tu m’en poses des questions bizarres aujourd’hui…
  • ..
  • Oui ?
  • Non, rien. Je te fais un casse-croûte avec du vieux hollande ?
  • Ah au fait, la prime de vêtements, ce n’est pas pour ce mois-ci. Je suis désolé pour le repas d’anniversaire de mariage au Chapeau Gris…
  • Cela ne fait rien. Nous le célèbrerons tranquillement à la maison.

   Son air contrit m’avait inspiré de la bienveillance : cet homme avait lutté contre le découragement parce que la société lui refusait le droit de se laisser aller à son inclination sexuelle. J’avais fait une erreur en l’épousant certes mais le devoir commandait que je sois une épouse attentionnée.

   Jacques prit sa retraite en 1930 et nous emménageâmes à Dorignies dans une maison en pierres blanches qui surmontaient un soubassement en grès. On pénétrait dans la cuisine et la salle à manger agrémentée de boiseries par une porte d’entrée en rez-de-chaussée dominée par une imposte vitrée. Au premier étage où se situaient les chambres, deux porte fenêtres ouvraient sur des balcons en fer forgé. Jacques ne parût pas souffrir de sa situation de retraité. Quelques semaines plus tard, il installa un lit dans le petit local qui servait de débarras :

  • Je me fais un abri pour la nuit où je pourrais méditer pendant mes heures d’insomnie. Qu’en dis-tu ? »
  • Je n’y suis pas favorable car je ne pourrais pas te confier mes soucis de la journée… Mais si ton repos doit être meilleur…Je dois t’avouer que je ne te trouve pas bonne mine en ce moment. Je ne fis pas allusion à la longue ride qui creusait son front, à son regard désabusé et perdu qui regardait si souvent par la fenêtre pas plus qu’à son coucher quand j’étais déjà endormie et à son lever avant mon réveil. Il m’aurait fallu reparler de sa volonté d’évitement des corps ce qui aurait inévitablement entraîné des paroles d’aigreur et de reproches.
  • Le Docteur ne voit rien d’alarmant dans ma santé, poursuivit Jacques.
  • Certes mais tu ferais mieux de dormir plutôt que de penser…

   Jacques considéra qu’il avait mon consentement. Il fit chambre à part. et nous évoquâmes les problèmes du quotidien au dîner devant Christiane qui avait grandi.

   A l’exposition coloniale de 1931, Jacques et moi découvrîmes émerveillés les répliques du temple d’Angkor Vat et le palais fortifié de Tombouctou. Un spectacle exhibant, tels des animaux de zoo, des Kanaks de Nouvelle Calédonie nous déplut et nous écourtâmes la visite.

   Nous retrouvâmes Alain en 1935. Il avait terminé sa formation chez les Compagnons Boulangers du Devoir. Le visage de Nordiste, le laborieux – c’est ainsi qu’on le désignait en compagnonnage – avait pris en gravité.  Il portait une barbe en pointe qui le vieillissait. J’étais si heureuse de revoir mon fils que j’assommais les commerçants où je m’approvisionnais en ne leur parlant que de lui. Quelques jours après son retour, je fis part à Jacques de mon embarras :

– Alain me semble tendu et plutôt revêche. Sa sensibilité s’est émoussée. Qu’en penses-tu ? »

  • Il a mûri !
  • Peut-être mais je sens que quelque chose le tracasse.

   Désarçonnée par la fixité de son regard qui paraissait vouloir pénétrer mes pensées, je passais doucement la main sur ses cheveux bruns et raides coupés courts, ainsi que je le faisais quelques années auparavant. Afin de réactiver notre vieille complicité, je lui soufflais à l’oreille :

  • Tu piques comme un hérisson… » Alain repoussa ma main et se tourna vers moi : « Maman, tante Céline m’a dit que tu n’as jamais aimé papa… C’est vrai ? »
  • Que dis-tu Alain ? Pourquoi parles-tu de tante Céline ?
  • J’ai revu la tante.
  • Où ?
  • A Limoges. C’était une cliente du Fin Palais où je travaillais.
  • T’a-t-elle reconnu ?
  • Oui quand le patron a prononcé mon nom. Il m’a demandé de m’occuper de cette cliente qui tenait un restaurant et faisait d’importantes commandes.
  • Et alors ?
  • Elle m’a invité plusieurs fois à dîner dans son établissement et elle venait s’asseoir à ma table. Elle m’a dit qu’elle aurait voulu nous fréquenter, Christiane et moi, mais que tu t’y opposais…Maman, étais-tu gentille avec ta sœur dans la jeunesse ? Tante Céline dit que tu la persécutais et que tu t’arrangeais pour avoir toujours la première place.
  • Que t’a-t-elle dit d’autre ? coupais-je d’un ton glacial.
  • Que tu avais abusé papa alors que tu avais une passion amoureuse pour un lieutenant. Tu m’as toujours dit qu’il fallait être honnête dans la vie ! Pourquoi as-tu fait ça maman ?
  • Céline a séduit ce lieutenant que je voulais épouser et que je croyais épris de moi. Elle est malade. Elle souffre d’une enflure de la représentation d’elle-même et d’une jalousie maladive. Il lui faut la puissance et la gloire. Elle t’a manipulé parce qu’elle ne supporte pas l’idée que je puisse avoir des bonheurs…
  • Tu n’as pas répondu à ma question : pourquoi as-tu épousé papa sans l’aimer ? Tu t’es moquée de lui… Vous ne dormez pas ensemble…papa dort dans le débarras…

   Je fis profil bas et je ne laissais pas voir la colère qui s’était emparée de moi et me faisait trembler. Je parvins à tirer une chaise vers moi, m’y laissais tomber et d’une voix que je voulais la plus tranquille possible, je déclarais à mon fils : « J’avais conscience de mes futurs devoirs d’épouse et de mère quand j’ai épousé ton père. Je n’y ai jamais dérogé… »

  • Maman, je ne veux plus être boulanger. Cela ne m’intéresse plus.
  • Mais tu as investi plusieurs années de ta vie dans cet apprentissage…
  • Oui mais je veux changer d’horizons, naviguer sur les mers…
  • En voulant tout changer dans ta vie, tu ne ferais que te fuir toi-même…Tu traverses une période de fatigue. Repose-toi avant de reprendre le travail…
  • Non, je ne veux pas de l’avenir tel que tu le vois : je ne veux pas épouser une fille dont vous connaissez la famille qui m’avouera après notre mariage qu’elle a aimé éperdument un autre garçon et qu’elle ne sera jamais amoureuse de moi…Je veux apprendre comment fonctionnent les turbines géantes, les moteurs et les chaudières des bâtiments. Je veux m’endormir dans le bruit des vagues sur l’étrave…

   Alain signa un engagement dans La Royale et il embarqua quelques semaines plus tard à Marseille pour rejoindre Palerme. Nous ne le revîmes qu’après la guerre. Il était installé à Fort de France avec Apolline son épouse et Anna leur fille.

      J’avais envisagé que ta haine trouvait son origine dans la violence que tu avais connue entre nos parents mais après le départ d’Alain, je fus si affligée que je refusais de chercher des raisons à tes jugements erronés, tes difficultés d’échanges fraternels depuis l’enfance et la farouche vindicte que tu avais fait subir à Jacques puis à Alain. 

   J’avoue Céline t’avoir haï et avoir souhaité ta mort…Ange déchu qui avait vécu pour faire du mal…tu avais autant de sang sur les mains que le Richard III de Shakespeare qui avait envoyé ses neveux à la Tour de Londres ! Je souhaitais que tu vives les pires échecs, que la gloire et la richesse t’aient fuie en même temps que ta beauté. Sans amour ni amitié, tu sombrais dans la folie et tu mettais fin à tes jours… Après ta disparition, le monde s’éclaircissait enfin…

   Oncle Paul et sa femme nous ont soutenu moralement Jacques et moi et ils nous ont sortis de nos sombres pensées. Nous découvrîmes le sud de la France dans leur souple et silencieuse « 7 » Citroën dont l’oncle Paul disait qu’elle ressemblait à un lévrier d’acier. Où que nous allions, des villageois accouraient du plus loin qu’ils voyaient la voiture. D’autres, effrayés, se cachaient. Tante Jeanne entretenait la conversation, se félicitant tout autant d’avoir plus de temps pour elle depuis la fermeture de l’usine que de l’arrivée de trois femmes sous-secrétaires d’Etat au gouvernement, trois femmes qui toutefois n’avaient pas le droit de vote ! Nos périples prirent fin à l’exposition internationale de 1937 qui nous laissa le souvenir angoissant de l’aigle germanique et de la croix gammée dominant l’impressionnant pavillon allemand.   

   Paul et Jeanne tentèrent d’oublier les sombres pressentiments d’une nouvelle guerre en embarquant sur le Normandy où ils profitèrent de la vie confortable sur les ponts supérieurs, du vin à discrétion, de la piscine et du jeu de tirs aux pigeons. Je me promis qu’à mon prochain voyage à Paris, je me placerai face à la tour Eiffel afin d’imaginer le paquebot pointant son étrave vers le ciel et la dominant de la hauteur d’un immeuble à quatre étages.

   Je n’eus pas le loisir de réaliser mon projet, la mort subite de Jeanne d’un transport au cerveau pendant l’hiver 1938 laissa Paul anéanti et demandant la mort. Un matin de printemps, il me demanda avec ses derniers souffles de lui mettre une mazurka douce et mélancolique de Paderewski puis il s’éteignit dans mes bras. Il allait enfin rejoindre celle qui avait durablement illuminé sa vie.

   Paul et Jeanne avaient amoindri les peines et les morsures de mon âme en me donnant un supplément d’amour. J’espère que la grande affection qui nous a liés tous les trois sera inscrite dans l’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII

 

 

   Partis dans les larmes sur les routes de l’exode, nous avons chaque jour partagé le désarroi de nos concitoyens avec lesquels nous fustigions les politiques, les militaires et le rapport de forces inégal quand les Panzers déferlaient sur nous. Pendant la débâcle, nous avons connu la peur sous les mitraillages des Stukas qui larguaient leurs bombes, dans le hurlement aigu des sirènes des bombardiers en piqué. Des pluies de bombes explosives et incendiaires allemandes et italiennes fauchaient des hommes et des femmes en pleine course ou figés dans une immobilité tragique sous une planche de bois censée les protéger.

   Ne t’attends pas toutefois à ce que j’expose mes cicatrices de guerre comme le faisait le Général romain Caius Marius ! Christiane avait dix-neuf ans et nous avons craint pour elle les exactions des Allemands comme nous les rappelait notre voisin, douaisien de toujours : « Vous ne pouvez pas savoir, comme nous avons souffert pendant la guerre, les rafles, les réquisitions des hommes et la confiscation des logements, la saisie des valeurs placées en banque, le couvre-feu et les laissez-passer, la faim, le prix exorbitant des denrées sans compter la saisie des matelas… De lourdes amendes sanctionnaient collectivement les inscriptions hostiles aux Allemands. Quand des jeunes gens s’échappaient et refusaient de travailler pour eux, les boches déportaient les notables en Lituanie où ils sont morts. L’occupant a démonté le monument à Jean de Bologne pour récupérer le bronze… Ils transformaient en engins de guerres les métaux et les objets confisqués…Nous contribuions ainsi à l’effort de guerre Allemand et nous tuions des nôtres…Sans oublier qu’ils coupaient les bras des bébés avec des dagues à dents de scie… » Jacques réfutait cette menace : « L’histoire des bébés, c’étaient des arguments de propagande pour que les civils, ignorant ce qui se passait dans les tranchées, ne pensent pas à la paix ! »

   Nous restions silencieux, ne sachant s’il fallait quitter Douai ou rester. Des Douaisiens ajoutaient : « La Kommandantur avait donné des consignes : s’effacer devant les officiers allemands, interdire la lecture des journaux français, apprendre à fabriquer du pain de seigle qu’il fallait manger, nettoyer les trottoirs et arroser les rues, arracher les orties des bords des routes…Des fillettes avaient été condamnées et emprisonnées pour n’avoir pas balayé les voies…Des femmes et des jeunes filles avaient été déportées… »

   Douai, vieille ville militaire, avait pris une physionomie assez particulière en Septembre 1939, durant la drôle de guerre ! « Ce n’est plus le bel enthousiasme d’Août 1914, plus de fleurs aux fusils ni de chants patriotiques… » constatait notre voisin. Les visages soucieux et moroses, les hommes ivres, la circulation des automobiles limitée, Douai semblait figée dans la terreur viscérale des exactions Prussiennes de l’autre guerre.

   Nous avons rejoint les colonnes de réfugiés sur la route d’Hénin-Liétard avec des bicyclettes surchargées de valises, laissant une centaine d’irréductibles manquant d’eau, d’électricité, de gaz et de pain dans la ville dévastée que les édiles avaient fui.  

   Fatigués, souffrants, avec au cœur l’humiliation de la faim et de la crasse, nous avancions dans notre voyage dénué de sens, indifférents à l’été qui s’invitait impétueusement, aux pâturages verdoyants, aux troupeaux blancs et bruns, aux forêts mystérieuses et aux sympathiques cafés de campagne dans les villages fleuris. La vue des charmantes maisons à colombages et des majestueux manoirs au crépi ocre nous laissait insensibles, pire elle nous nouait la gorge car nous pensions à nos maisons réquisitionnées et à nos souvenirs de famille que nous avions laissés aux mains des officiers et hommes de troupes allemands. Les soldats français en fuite après la défaite sur la Somme et l’Aisne ou abandonnés à Dunkerque par les Britanniques et les Belges, dormaient, tout comme nous, dans les champs ou dans les vergers sous les pommiers gorgés de fruits. Nous connaissions tous la même faim au ventre qui nous faisait nous engager dans des chemins creux vers des fermes cachées au fond des vals que nous imaginions dotées d’abondantes réserves. Apeurés par les troupes ennemies qui nous suivaient, des fermiers nous fermaient la porte au nez, d’autres nous faisaient payer le verre d’eau que nous leur demandions. « Pas d’argent, pas d’œufs ni de fromages ! » clama un rustre à qui j’étais venue demander de la nourriture pour Christiane affaiblie par les longues journées de marche.  

   A l’orée d’une forêt du Gatinais, nous croisâmes une biche et son faon qui fixaient intensément de leur regard noir figé par l’effroi et la sidération les pauvres hères que la fureur et la folie des hommes avaient jetés sur les routes à la merci des bombardiers. Désespérant de l’espèce humaine, les silhouettes graciles aux ventres rose nous présentèrent leur croupe et bondirent dans les sous-bois. Un âne plein de profondeur manifesta son hostilité à l’homme aux pulsions assassines et se refusant à distinguer les bons des truands jeta à terre Christiane qui tentait de le monter.

   Les autorités civiles des villes et des villages que nous traversions sous un soleil resplendissant, diffusaient par haut-parleurs l’ordre de nous soumettre aux lois militaires des occupants. Une fermière compatissante qui observait sur le bord de la route le troupeau dépenaillé des fugitifs nous offrit des biscottes et du fromage que nous mangeâmes assis sur des pierres du chemin. Je tirais de ma poche une lettre d’où s’échappa la photo d’un petit bout de chair colorée, Anna, un peu de ma chair et de mon sang à Fort de France. Je murmurais en fixant le papier dégradé par les jours

d’errance : « J’espère que tu ne vivras jamais une telle apocalypse, petite puce… » puis je lus et je relus le courrier de sa mère qui, après les salutations d’usage écrivait : « …La vie d’une personne noire a moins de valeur que celle d’un humain à la peau blanche. La couleur noire n’est pas considérée comme belle dans la culture dominante à qui elle paie un lourd tribut. Mon frère vient de mourir, tué par un chauffard blanc qui n’a été condamné qu’à trois ans de prison pour délit de fuite. Mon père tomba malade des poumons en arrivant en Métropole pour combattre en 1914. Il a été tué sur le front oriental, dans les Dardanelles. Après la guerre, la Métropole n’a pas eu de reconnaissance pour nous et elle a envisagé de vendre mon île, comme du bétail, aux Etats-Unis d’Amérique.

   Le racisme n’a pas bougé depuis le temps où les africains échangés contre des tissus et enferrés deux par deux sur les bateaux de la traite quittaient le port de Nantes pour servir de main d’œuvre dans les plantations des Caraïbes.  

  Vous m’avez demandé pourquoi je ne souhaitais pas m’installer en Métropole. Parce que je ne veux pas y être une négresse comme les autres, puis une déracinée quand je reviendrai finir mes jours au Pays.

   Ce qui fait une société très belle, ce sont ses minorités…

   Je vous embrasse. » Apolline

   J’ignore si les nouvelles de France parvenaient aux Antilles. Apolline n’en faisait pas état. Je ne répondis pas à son courrier car nos angoisses et nos souffrances me paraissaient au-delà de ce qui était descriptible. Je me promettais que si je sortais de cet enfer, je l’encouragerais à combattre pour la reconnaissance de l’identité antillaise mais aussi à militer pour que toutes les filles du monde envisagent d’exister pour elles-mêmes, afin que plus jamais un père ne les sacrifie sur l’autel de la tenue de la maison et de l’éducation du plus jeune.

   Je tissais des liens mystérieux, ceux qui unissent les gens nés sur la même terre et qui se rencontrent loin de chez eux. Le Nord nous avait forgées et dans la colonne de réfugiés, il nous a unies, Germaine, Andrée et moi. Mes deux amies, femmes sages et matures à qui j’ai accordé ma confiance pour la vie, s’étaient battues seules pour survivre mais elles ne gémissaient pas sur leur sort. Il me semblait que ma vie avait été enviable tandis que j’écoutais Germaine décrire la technique harassante du lavage qui la laissait trempée de sueur : « Nous amenions le linge dans des brouettes jusqu’à la rivière puis nous le trempions dans un cuvier relié à une chaudière où l’eau bouillait. Nous récupérions l’eau de la chaudière et la reversions sur le cuvier. Infatigablement, nous refaisions ce geste jusqu’à ce que les lavures montrent que le linge est propre. Je lavais avec la cendre de bois, j’utilisais les boules de bleu pour blanchir et les rhizomes d’iris pour parfumer le linge. Les nuits où je ne parviens pas à dormir, il me revient parfois les couinements aigus des roues des brouettes chargées de linge. »

Gênée, j’avais avoué à Germaine que j’avais eu une machine à laver.

  • Alors tu n’étais pas une bonne ménagère parce que tu rudoyais le linge qui s’usait avant l’heure.

   Germaine ne me flattait pas dans le sens du poil, signant là une véritable amitié mais elle avait le tact de ne pas me traiter de bourgeoise qui jetait l’argent par la fenêtre. En l’écoutant, je mesurais la chance que j’avais eue : la machine à laver travaillait pour moi et elle me laissait tout à loisir et à l’abri rêvasser à un chevalier sans reproche tandis qu’à quelques lieues, une femme courageuse gagnait à peine de quoi survivre en faisant travailler inlassablement ses doigts meurtris par des crevasses douloureuses.

  • – Je n’ai jamais été une adepte forcenée du progrès ! Ma tante m’avait offert une gazinière mais j’ai regretté la vieille cuisinière en fonte à charbon qui chauffait si bien le logement. Elle gardait au chaud la cafetière et elle faisait revenir le sang dans nos pieds gelés…
  • Ma remarque avait amené un sourire sur le visage ridé de Germaine.

      Les chairs de la cheville qu’il s’était foulée dans un fossé avaient noirci et Jacques grimaçait de douleur. Prenant appui sur mon épaule, il avait sautillé sur un pied jusqu’à la ferme entourée d’arbres qui nous avait hébergés ainsi que d’autres réfugiés pendant la nuit. Une file d’attente s’était formée devant la porte et d’emblée un campagnard au visage violacé nous interpella : « Vous venez voir le marcou ? »

  • Le marcou ? répéta Jacques d’une voix faible.
  • Ben dame, c’est celui qui a reçu un don du bon Dieu, un secret que lui a dit son père quand il allait mourir. Il va vous remettre la couenne sans faire de simagrées sauf s’il est mal luné… C’est un bon soigneur, il découvre la maladie avant le docteur. Il fait que les gens, pas les bestiaux et il ne veut pas être payé. On lui donne ce qu’on veut ou on ne donne pas. C’est égal !

   Nous pénétrâmes deux heures après dans la pièce des consultations aussi ténébreuse qu’une geôle et nous affrontâmes un géant aux yeux étincelants qui scruta Jacques jusqu’au plus profond de son âme avec une lueur étrange dans le regard. Sans bonjour ni salut il désigna un escabeau et s’agenouillant, il tira d’un coup sec sur la cheville avec ses grosses mains calleuses sans se préoccuper des gémissements du blessé.

  • C’est de l’huile de chènevis et des simples ! dit-il en apposant un onguent. C’est ta femme ? poursuivit-il.
  • Tu sais, les Romains, pas ceux qui nous tirent sur la gueule de là-haut, mais ceux du temps du Christ et avant, ben ils disaient que l’amour c’est une maladie fumeuse qui fait des amochés et des désordres dans le ciboulot, que les gestes d’amour c’est de la berlue qui vient des substances du corps. T’es né avec l’envie de goûter à tous les mets du buffet, appelons ça comme ça ! Puis tu as choisi une femme – t’étais pas obligé – et là tu es resté droit et debout. Tu t’étais engagé à vieillir avec elle jusqu’au jour du grand repos et c’est ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui… C’est bon maintenant, tu peux y aller. Dans un quart d’heure, t’auras plus mal et tu pourras essayer de sauver ta peau en te couchant dans les fossés. Je te souhaite d’échapper à la connerie et la méchanceté des hommes qui font couler le monde.

    Désarçonnés, nous marchâmes en direction du convoi des réfugiés. Jacques dont la souffrance s’apaisait doucement, me déclara : « Drôle de type, ce marcou ! Qu’est-ce-que tu en penses ? »

  • Drôlement perspicace et il a pas mal lu ! C’est vrai que nous sommes déterminés quand nous tombons amoureux et que le joug de la passion peut nous rendre malheureux …Je me sens sale, dépenaillée, des brins de paille de la grange s’accrochent à mes vêtements froissés…Surréaliste d’assister à un cours de philosophie dans de telles conditions !

   Nous cessâmes de parler du marcou quand les motards allemands, lunettes en haut de la poitrine, nous rattrapèrent au Chambon sur Lignon. La mort dans l’âme, nous continuâmes de marcher sous leur escorte infernale.

   Andrée sentait mon abattement et elle s’efforçait de me changer les idées : « T’es de min coin et tu vas voir, on va s’entendre entre gens du Nord, francs et droits ! » Quelques phrases lui avaient suffi pour décrire trente années passées dans les Postes : « Le facteur avait besoin d’aide pour sa tournée et il s’était déchargé des hameaux les plus éloignés où je devais livrer le courrier qu’apportait deux fois par jour le train, des sacs bien lourds surtout au moment des vœux et des élections, que je ficelais sur le porte-bagages de la bicyclette. Je n’avais que deux jours de repos, le 14 Juillet et le 11 Novembre ! J’ai chuté plus souvent qu’à mon tour sur les routes boueuses et pleines d’ornières mais ce que je craignais le plus, c’était le brouillard. Je dus un jour mon salut au charretier qui passait sur le chemin et qui entendit mes appels à travers la purée de pois. Quand il neigeait ou qu’il verglaçait, j’enfilais par-dessus les sabots de grosses chaussettes et je jetais les sacs de courrier sur mes épaules. J’apportais des commissions si on me le demandait avec les lettres et les colis. J’ai souffert d’infections pulmonaires parce que je ne pouvais pas me nourrir convenablement et même si je peux reprendre du service après la guerre, je n’aurais qu’une maigre retraite à soixante ans… »

   Pendant l’exode, nous avons vécu avec nos deux amies quelques joies, le recueil d’un griffon perdu qui suivait obstinément Germaine et le partage d’un pain blanc et tendre offert par un fermier bienveillant. Des gestes d’entraide et des relations nullement utilitaristes ou intéressées nous ont permis de ravaler nos larmes et de faire naître un peu d’espoir dans nos cœurs.

   Où te trouvais-tu en Juin 1940 ? Si tu habitais Paris, tu te souviens probablement des haut-parleurs qui annonçaient, dans le vacarme et le vrombissement des avions, l’occupation de la ville. Les tanks allemands avançaient comme un rouleau compresseur. La soldatesque ennemie défilait sur les Champs Elysées et les bottes conquérantes martelaient déjà le sol des restaurants et des brasseries. Des parisiens mettaient fin à leurs jours envahis par la honte de vivre sous le joug des bannières à croix gammée qui flottaient de la Tour Eiffel jusqu’à l’Arc de Triomphe.

   Bouleversé, Jacques prenait les passants à témoin, il fustigeait les chefs militaires français et il persiflait la technologie militaire et la ligne Maginot contournée : « Croyez-les à présent ! Nous devions vaincre car nous étions les plus forts ! » Je le pressais de se relever quand il s’effondra sur un banc en sanglotant et qu’un attroupement se forma autour de nous. Il s’exécuta, blanc comme un cierge, et nous rejoignîmes notre petite chambre d’hôtel rue Dauphine. Tenaillée par la faim – nous avions laissé à Christiane les derniers biscuits – et abasourdie par la chaleur étouffante de la pièce, je ne m’endormis qu’au petit matin.  Jacques me réveilla, exalté et fiévreux : « Allons en vélo-taxi à la gare Montparnasse. Nous prendrons le premier train pour Versailles…Nous essaierons d’oublier les incapables qui nous gouvernent et les chefs de guerre arrogants et sanguinaires… » J’objectais que les Allemands seraient aussi à Versailles !

  • Sur la Place d’Armes, je contemplerai le château. Je penserai aux rois qui ont fait la grandeur de la France et aux chefs de guerre, Duguesclin, Vauban et tous les autres.

   Une fièvre délirante s’était emparée de Jacques qui mêlait la cocarde et le lys…

   Nous nous installâmes dans un meublé exigu de la rue du Peintre Lebrun et nous découvrîmes les larges avenues de Versailles, détournant notre regard des occupants qui s’ébrouaient à demi-nus dans les fontaines gelées et des affiches représentant un grand blond viril aux yeux clairs qui tenait dans ses bras un garçonnet et invitait les populations abandonnées par leur armée et leur gouvernement à lui faire confiance.

   Nous survécûmes pendant les années de guerre grâce à la nourriture que Christiane, élève-infirmière à l’Assistance Publique, mettait de côté et nous apportait en fin de semaine. Le froid s’ajouta bientôt à la faim. Jacques ramassait du bois dès la nuit tombée dans les décombres des bombardements. L’indocilité était devenue pour lui une vertu. Il fut désigné chef d’îlot, creusa des tranchées et il fit appliquer les consignes de refuge dans les caves voûtées. Je fis parti de la Défense Passive. J’ai toujours le casque et le brassard à croix bleue que je portais le jour où j’ai aidé à délivrer un garçon coincé sous un pan de mur d’un immeuble de la rue des Chantiers. Mais notre triste vie se passait surtout à faire des queues interminables et stériles sous des pluies battantes, indifférents aux militants qui faisaient leur propagande.

   Germaine avait souhaité rester à Paris : « D’ici, c’est plus facile de retourner dans le Nord. » Andrée, énigmatique, déclara que son destin se jouerait à Versailles. Elle loua une sous-pente de quinze mètres carrés sous les toits, Boulevard de la Reine, qu’elle transforma en lapinière. Quand elle entendait le marchand de peaux de lapins crier : « Peaux d’lapins ! » elle se précipitait à la fenêtre et lui faisait signe de monter. Il arrivait au huitième étage, essoufflé, frappait à la porte de la chambre de bonne et Andrée lui servait un café. Puis venait le moment où elle lui remettait les lapins. Quatre pour les dimanches du mois à venir ! Pas un de plus ! J’allais chaque samedi boulevard de la Reine chercher le civet qu’Andrée avait accommodé avec des topinambours. Quel festin nous faisions en y ajoutant le pain, le fromage, le beurre et le sucre que ramenait Christiane !

   Le chiffonnier aurait aimé récupérer davantage de petits mammifères, mais Andrée qui était née dans une ferme ne se séparait d’eux que pour se nourrir. Le marchand récupérait contre quelques francs les quatre lapins qui voulaient s’assurer une position dominante et se montraient volontiers belliqueux avec leurs congénères. Il les empilait dans un gros sac en jute après les avoir estourbis – c’était son expression – puis il jouait sur le registre de la compassion : « Je suspendrai les peaux aux poutres de ma grange pour les faire sécher. J’en ai plusieurs centaines que je dois remettre à celui qui livre les tanneries. Cet hiver est terrible et les gens ont tellement besoin de manteaux, de gilets de laine, de moufles, de chapeaux ! Si vous pouviez faire un petit effort… » Il saluait, partait sans attendre la réponse car Andrée se serait inévitablement récrié qu’on ne tuait pas les bêtes pour le plaisir. Il revenait quelques jours plus tard avec la précieuse viande.  

   Andrée avait toujours fait partie des invisibles. Elle prit sa revanche et devint notre informatrice en nous apportant des nouvelles du Nord pendant la guerre. Elle tenait ses informations de Gaston, le directeur de la prison d’Abbeville qui avait été mis à pied. Andrée ne se lassait pas de donner les raisons pour lesquelles le fonctionnaire campait à présent sous une tente, dans un jardin du Chesnay. Ces deux-là éprouvaient une inclination réciproque depuis plus de trente ans quand il l’avait portée sur son dos lors d’une crue de la Scarpe. Madame Mère, comme l’appelait Andrée, exprima vertement son refus de partager le fils qu’elle avait élevé seule depuis la mort de son mari au combat pendant la première guerre.  Le soupirant n’eut pas le courage d’imposer la présence de la jeune femme et Andrée s’effaça, ne voulant pas bouleverser la vie de son amoureux. Elle ressentait un sentiment de tristesse pour être passée à côté du bonheur mais elle ne se faisait pas prier pour décrire, admirative, la brillante carrière de Gaston. Le destin avait basculé quand les bombes incendiaires ennemies avaient embrasé le centre de détention qu’il dirigeait. Intègre et soucieux du Service Public, Gaston resta à son poste faute d’obtenir des directives à la sous-préfecture désertée et vidée de ses chefs. Quand le feu envahit les cellules, il ouvrit les grilles et libéra les prisonniers qui s’égaillèrent dans la ville et s’enivrèrent dans les caves avec force clameurs. Les soldats allemands les sommèrent de faire silence puis ouvrirent le feu… Licencié, Gaston ramassa quelques vêtements et il rejoignit la cohorte des errants. Son exode s’arrêta au Chesnay et il campait sous une tente dans le jardin d’un surveillant retraité compatissant à ses infortunes.

   Nous apprîmes que le Docteur Brunet avait été condamné à dix ans de travaux forcés par une juridiction d’exception qui persécutait les dignitaires de la loge de Douai et les militants communistes surpris à distribuer des tracts et des journaux. Privé de ses biens mis sous-séquestre par la police allemande et le Service de police antimaçonnique de Vichy, son mobilier vendu aux enchères sur le trottoir, le médecin échappa à la guillotine qui fonctionnait dans la cour de la prison de Cuincy. J’ignore ce qu’il advint du Docteur Brunet, je pense toutefois avec amertume qu’il ne doit plus poser de regard bienveillant sur aucun être humain.

   Nous avions invité Gaston et Andrée à passer la veillée de Noël et le 25 Décembre 1940 avec nous. Ils arrivèrent en milieu d’après-midi à cause du couvre-feu. J’oubliais pendant deux jours les angoisses de la guerre en participant à la joie du couple qui s’autorisait à passer une nuit sous le même toit pour la première fois de sa vie.

   Madame Mère était décédée depuis quelques années et plus rien ne s’opposait à leur union. Seul un lieu prestigieux comme l’église Notre Dame de Versailles, dont les registres paroissiaux renfermaient les actes de mariage des rois de France pouvait sacraliser trente ans d’attachement irréductible d’un homme et d’une femme.

   La venue de Christiane chaque fin de semaine nous réconfortait et nous nous divertissions aux récits des petites fêtes aux airs de jazz auxquelles elle participait avant le couvre-feu, avec ses collègues Versaillais et les zazous de leur parenté aux cheveux ondulés, et aux pantalons serrés aux chevilles. Christiane nous avoua qu’elle ne succombait pas au charme de ces jeunes gens préférant rêver au Jean Gabin fort et tendre de Quai des brumes.

Nous retournâmes à Douai dévastée par les terribles bombardements de Mai 1944 après l’arrivée des chars anglais de la division blindée de la Garde. On nous relogea provisoirement dans des baraquements où nous attendîmes le rétablissement des fournitures d’eau, de gaz et d’électricité en même temps qu’un nouveau monde politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IX

 

 

   La vie a suivi son cours et une petite Catherine est née en banlieue parisienne au foyer de Christiane et de Clément son époux qui visait la reconnaissance des ses talents d’acteur de théâtre et d’artiste peintre.

   La venue à Douai de la petite famille pendant l’été 1946 aurait dû être une joie mais il n’en fut pas ainsi. Je vais te raconter la scène que nous fit Clément et qui a généré ma rancœur !

   La petite avait suspendu son mouvement de la cuillère de Blédina vers la bouche, surprise des vociférations et de l’impétuosité de son père. Ses pleurs, le couvert qui tombe et la bouillie qui se répand sur le carrelage avaient exacerbé la colère de Clément courroucé par le refus de Christiane de l’accompagner au musée de Lille.

  • J’ai toute la vie pour voir les œuvres des peintres Flamands… Je préfère rester avec mes parents. Je ne les vois pas souvent et pour une fois qu’on vient à Douai, j’en profite …

   Clément n’avait pas l’habitude que sa femme s’oppose à ses volontés. Elle lui appartenait depuis leur mariage et il contrôlait la situation y compris les relations qu’elle entretenait avec nous. Sa réaction fut brutale et teintée de mépris : « Tu es bien une fille de gendarme, tu sais ces militaires violents et cruels qui font couler le sang humain et se repaissent en tuant leurs semblables. Ton milieu est insensible à toute forme de culture… Ta mère, femme fourneau, a construit sa vie sur de douces habitudes et perd son temps à faire des confitures et des conserves…Clément avait tapé du poing sur la table en chêne, ce qui irrita fortement Jacques :

  • Je ne vous permets pas de nous parler de la sorte. Vous nous faites un procès en humiliation alors que même si vous connaissez un jour la gloire au prix d’un travail de toute votre vie d’artiste, vous connaîtrez le déclin et qui sait, il ne restera peut-être rien après vous. Au cours de ma carrière militaire, je me suis efforcé de faire preuve de qualités humaines. J’ai obéi aux ordres de l’Institution, même s’il m’en a parfois coûté. Oui, mon cher Monsieur, je suis fier d’avoir appartenu à la Maréchaussée de France riche de huit siècles d’histoire. Contrairement à ce que vous pensez, elle bénéficie de prestige auprès de la population en œuvrant sans relâche pour son bien-être et sa sécurité. Pandore et Courteline – vous voyez que moi aussi j’ai des Lettres – sont bien loin…J’ai été honoré quand elle m’a décoré. Les décorations habillent l’homme et rendent visibles son âme. J’ai subi l’espionnage de la vertu et je me dois de rester digne toute ma vie. J’ai voulu m’engager en 1940 mais ils ne m’ont pas pris à cause de l’âge. Qu’avez-vous fait, vous, pour votre pays ? Vous étiez jeune et en bonne santé et vous avez fait la guerre, bien planqué, au Service Cinéma des Armées à ce que l’on m’a dit ! Encore une chose, ne traitez pas votre femme comme un chien et n’attristez pas votre fille. Votre épouse vous aidera à accomplir votre destin avec honnêteté et détermination. Pour ma part, quand viendra le moment de partir, je veux que la mienne soit près de moi et qu’elle me tienne la main.

   Jacques avait quitté la salle à manger le visage fermé et un rictus d’ironie au coin des lèvres. Désemparée, Christiane avait pris Catherine dans ses bras, puis elle s’était levée brusquement et m’avait embrassée en murmurant : « Maman, je vais à Lille avec lui puisque ça lui fait plaisir ! »

   J’avais rejoint Jacques qui se reposait les yeux fermés, il laissait pendre son bras hors du lit et j’avais réchauffé sa main glacée. Se tournant vers moi, il avait déclaré avec tendresse : « Tout fut difficile. Merci d’être resté avec moi pendant toutes ces années… » J’avais déposé un baiser sur son front en lui disant à demain…

   Ce que je pressentais de la triste vie familiale de Christiane m’emplissait d’angoisses. Pourquoi ma fille s’était-elle éprise de ce Clément prétentieux, arrogant et coléreux. Il me revenait en mémoire le repas de noces où j’avais évoqué une œuvre de Shakespeare. Clément avait jeté un froid en disant qu’il n’aurait pas pensé que j’avais des connaissances en littérature. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie. » avais-je répondu. Il n’avait pas daigné répondre mais il nous avait assommés avec son exil douloureux dans la banlieue de Paris au ciel plombé et aux bâtiments-ghettos, si éloignée de sa région natale où les trilles des flûtes se mêlent à la brise parfumée. 

  • Pourquoi y êtes-vous venu ? avais-je demandé avec brusquerie.
  • C’est un passage obligé mais regrettable vers le succès artistique.
  • Absolument pas. Combien d’artistes ont quitté le grand foyer de l’Art parisien pour retourner dans leur village et des musées leur sont aujourd’hui consacrés !

   Clément ne releva pas ma remarque. Je craignais que le succès ne venant pas, il développe une misanthropie sévère et projette sur sa femme et sa fille ses insatisfactions. Sa jalousie me préoccupait également. Il voulait Christiane pour lui seul et il coupait peu à peu, sans états d’âme, les liens qu’elle avait tissés avec nous. 

   J’imaginais qu’au cours d’une crise de jalousie, il n’hésiterait pas à mettre en doute la légitimité de la petite et à insinuer qu’elle était le fruit des turpitudes de sa mère…

   Quand je me réveillais, le silence régnait dans l’appartement. Je me dirigeais dans la chambre de Jacques que je trouvais tourné contre le mur. Il semblait dormir mais à la fixité de son regard je réalisais qu’il était mort. Je ne pus m’empêcher de crier puis je tombais à genoux en sanglotant. Quand j’ai repris mes esprits, je lui caressais le visage et je lui parlais : « En bon guerrier, tu t’es tourné vers le mur quand tu as compris qu’Elle rodait dans la chambre. Tu voulais que le choc me soit plus doux. Ne t’inquiète pas, je vais demander à Florine, Germaine et Andrée de venir près de moi.  Andrée enverra les télégrammes à la famille et aux connaissances.

   Oh Jacques, j’avais oublié que tu pouvais mourir et je ne t’ai pas fait rire suffisamment. Tu n’avais pas à me remercier d’être restée près de toi… Si j’avais eu conscience que tu partirais le premier, je me serais moins disputée avec toi pour des peccadilles et je t’aurais dit bien plus souvent combien je t’appréciais. Rappelle-toi tout ce que nous avons vécu depuis 1930 quand nous avons quitté la caserne. Tu voulais rester à Douai, ta dernière affectation. Nous avons surmonté ensemble les tourments de l’exode, de la guerre, du froid sans compter la faim et le déracinement. Tu as été une partie de moi-même et tu es lié aux souvenirs majeurs de mon existence. Certes, je n’ai pas eu la chance de connaître l’état amoureux au long cours mais j’avais accepté de vieillir avec toi. Bien sûr, je me suis plainte parce que tu ne me parlais pas suffisamment mais tu te justifiais par une boutade que t’avait ressassé ta grand-mère et à laquelle tu t’agrippais : Le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien. »

   En reconduisant le médecin qui avait donné le permis d’inhumer, je voulus savoir si la mort de Jacques pouvait être la conséquence de la dispute avec Clément. Le Docteur répliqua : « Votre mari présentait des symptômes d’engourdissement au niveau du bras et de la jambe. Il est décédé d’une crise d’apoplexie. Il voulait vous éviter toute inquiétude et il ne souhaitait pas que je vous parle de ses problèmes de santé. »

   Dans un tiroir de la table de nuit, j’avais retrouvé les carnets à la couverture bordeaux laminée par le temps dans lesquels Jacques avait consigné sa guerre jour après jour. Sur une feuille volante datée de la veille de son décès, il avait écrit : « J’ai noté dans ce carnet ce que j’ai réprouvé lors de la première guerre, les généraux assoiffés de sang et de mort pour lesquels nous n’étions que de la chair à canon et les gouvernants retors qui privilégiaient la prospérité des producteurs de garance à la vie des soldats qu’ils avaient affublés d’un pantalon rouge, cibles rêvées des Uhlans. Tous ont poussé la perversité jusqu’à manipuler l’opinion qui ne sut rien de la boucherie. J’ai souvent pensé, parfois de façon obsessionnelle, à ce que ces hommes se sont permis de nous faire subir…Sophie, si une telle situation devait advenir, incite Alain à désobéir à des chefs iniques. L’amour de la patrie ne justifie pas que les mères pleurent sur les corps de leurs enfants. 

   J’espère m’en aller sans trop te causer d’alarmes. Merci ma douce Amie d’avoir gardé secret ce que tu savais de moi et de m’avoir révélé le chemin de la confiance, de la détente propre au bonheur et ce quelque chose ressemblant à de l’amour. »

   Amies véritables dans l’épreuve de la mort de Jacques, Germaine et Andrée n’avaient pas la même conception de la consolation. Germaine la pragmatique, me recommandait ne pas me fixer sur les souvenirs douloureux : « Ils s’affadiront avec le temps et il restera la mémoire de l’immense affection que ton mari t’a portée et que tu lui as rendue. Va rejoindre Alain et sa famille à Fort de France. Je t’accompagnerai si tu veux et je reverrai une cousine qui vit en Martinique. Elle m’a décrit un rêve tropical fait d’anthuriums, de légumes et de tubercules exotiques que l’on trouve sur les marchés. Nous admirerons les embarcations colorées qui ramènent dans les baies les langoustes et les vivaneaux puis nous déjeunerons de blaffs d’oursins dans les petits restaurants à l’abri du soleil sous les arbres à pains, les cocotiers et les manguiers. »

Andrée hochait la tête : « Oui bien sûr, mais il faut aussi penser que Jacques en a fini avec les désirs, les passions et la méchanceté des hommes. Il connaît enfin la sérénité dans la lumière du Royaume que Dieu réserve à ceux qui l’ont aimé. »

   Je ne t’avais pas informée du mariage de Christiane. L’idée ne me vint pas davantage de t’annoncer le décès de Jacques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X

 

 

   L’automne s’installa peu à peu. Au jardin du Luxembourg, les feuilles volaient dans les allées peuplées d’enfants que les mères appelaient pour serrer une écharpe autour de leur cou. Je me fixais chaque jour la découverte d’un parc de la capitale ou d’un quartier inconnu. Un barman m’apprit que la rivière des Castors coulait sous le quartier des Gobelins. Sans me préoccuper des arbres dépouillés qui se détachaient sur le fond du ciel ni du vent sec et coupant, je cheminais au fil des rues et des jours, dans la confusion des phares et des klaxons, tout en détaillant les affiches aux grandes lettres géométriques. Le matin, je partais à la recherche du souffle chaud des boulangeries. J’y achetais une brioche dorée et sucrée, choix difficile parmi les viennoiseries croustillantes posées sur les étagères de verre. J’aimais me promener dans les rayons de la Samaritaine. J’y ai acheté un calicot de couleur parme pour lequel j’avais demandé un emballage cadeau. J’ouvris le paquet l’année suivante lors de ma sortie de deuil. Après la torpeur et le chagrin qui avait suivi la mort de Jacques, j’avais éprouvé un besoin irrépressible de liberté et de penser à ma guise sans me surveiller. J’étais déterminée à me perdre dans la ville avec la sécurité de n’y connaître personne afin de noyer dans la solitude mes secrets et mes démons. La France s’était mise à palpiter au milieu des décombres deux ans auparavant… Et moi, j’avais quitté Douai après le décès de mon époux, fuyant les dictatures du faire ce qu’il faut : être une veuve respectable portant un châle noir sur une longue robe sombre de grand deuil ainsi qu’un voile en crêpe fixé au chapeau, demeurer une bonne mère et devenir une affectueuse grand-mère. J’ai refusé mon destin parce qu’il ne me permettait pas de changer le sens des rivières.

   Clément focalisait ma rancune et ma colère et je le tenais pour responsable de la mort de Jacques qu’il avait fortement contrarié. Pendant mes nuits d’insomnie, je voyais le regard hautain et narquois de mon gendre et je l’imaginais à la recherche d’indices d’une double vie que j’aurais bien dissimulée du vivant de Jacques : « Ta mère avait probablement un coquin depuis longtemps…Toutes les femmes sont tentées par la débauche…Leurs regards croisent un Jules au torse nu et aux pectoraux bien bronzés et  les voilà qui se pâment… »

   J’avais choisi de me perdre dans Paris parce que Montaigne a écrit : « Je ne suis français que par cette grande cité…La gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. » Je louai un garni sommairement meublé dans un immeuble bourgeois de la rue Dauphine, une pièce principale et une petite annexe qui faisait office de salle d’eau et de cuisine que j’équipais d’un réchaud à pétrole. Le propriétaire attendait les tickets pour faire le plein de la cave à charbon et j’ai grelotté pendant quelques mois, dormant emmitouflée dans mon manteau. J’avais donné une fausse identité à mon logeur afin que nul ne puisse me joindre. Je dus lui inspirer confiance car il se contenta de mes déclarations sans me demander mes papiers.

   Noël approchait, premier Noël de veuvage… Les sapins déracinés ornaient les coins des rues. Je m’abritais de la pluie glacée et de la neige dans les grands magasins, les musées, et les cafés. Je rentrais à la nuit tombée, les joues rougies par le froid et les os et pieds gelés.

   Je me liais d’amitié avec ma voisine de palier au visage sec et fripé, grise des cheveux à la robe. Elle restaurait des tableaux et des statuettes et créait des abat-jours en lin qu’elle vendait à un magasin d’Antiquités de la Place Vendôme. Je lui rendis visite la veille de Noël, me faisant la plus discrète possible et m’appliquant à multiplier les points de croix sur le paysage d’hiver de mon canevas tandis qu’elle peignait, ponçait, plâtrait, découpait et cousait. Quand elle fixa son regard sur la neige fine qui tombait, inexorable, Marie-Simone déclara d’une voix sourde : « C’est un 24 Décembre que mon petit garçon est mort…une rougeole rentrée… »

   Nous sommes veuf ou veuve de quelqu’un, orphelin ou orpheline de nos parents mais il n’existe pas de nom approprié dans le cas de la perte d’un enfant. Le silence me sembla la seule réponse possible à l’indicible.

  • Et vous Sophie, qu’avez-vous à dire ? poursuivit Marie-Simone
  • Je fais une parenthèse…Je me laisse un peu ignorée pendant une année sabbatique.
  • Alfred de Vigny a dit que seul le silence est grand…Je vous souhaite de reprendre votre souffle.

   Je hochais la tête en signe de doute :

  • La confiance en l’être humain, je l’ai perdue car il faut bien constater que de tous temps, les hommes ont mené des pogroms, persécuté les homosexuels, pendu, éviscéré, coupé des têtes, obligé le fils ou la fille du supplicié à boire la coupe qui avait reçu son sang. Moi-même, j’ai constaté le néant des choses humaines : j’ai eu un époux, deux enfants qui ont soudé notre couple. Ils ont quitté le foyer puis mon mari s’en est allé… Le cœur meurtri, j’ai constaté que la vie m’avait repris ce qu’elle m’avait donné et que j’éprouvais de nouvelles inquiétudes. Je ne comprenais plus mes enfants et l’expérience de vie que j’avais acquise ne m’aidait pas à dominer mes émotions.
  • Vous avez été victime de la cruauté de vos semblables ?
  • Disons de la jalousie qui détruit tout et qui est l’énigme de ma vie.

Après un silence, Marie-Simone avait ajouté : « Vous verrez, vous reprendrez confiance, avec le temps… »

   Marie-Simone avait raison. Au fil de mes errances urbaines, j’ai acquis peu à peu la paix et c’est du haut des passerelles romantiques du canal Saint-Martin que j’ai confié aux eaux verdâtres ma colère et mes rancœurs. Il se peut qu’elles aient accompagné les péniches d’écluse en écluse ou qu’elles aient disparu sur les berges plantées de marronniers et de platanes. Seule subsistait la certitude que la guérison n’existe pas après la perte d’un être cher.

   L’été arriva avec ses longues soirées tièdes et pleines de langueurs. J’ouvrais la fenêtre quand il pleuvait doucement et je fermais les yeux afin de raviver la moiteur des étés brumeux de Berck et l’odeur qu’exhalait l’herbe mouillée après les pluies de Juillet.

Les habitants de l’immeuble sortaient les tables et les chaises dans la cour pavée. Ils buvaient des apéritifs au quinquina et ils chantaient le répertoire d’Yvette Giraud en s’accompagnant de l’organette jusque tard dans la nuit. Les enfants se disputaient pour des billes de verre. Le soir du 15 Août, un curé en soutane, son calot sur la tête, se joignit à la fête puis un violent orage éclata et dispersa les convives.

    Dans la soirée, j’envisageais l’avenir avec sérénité et je décidais de rentrer à Dorignies.

 

 

 

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XI

 

 

Paris, le 24 Décembre 1948

                        Chère  Céline,

 

            J’arrive au terme du récit de ce récit et j’ai une dernière révélation à te faire. J’ai revu Gilles Jaudon il y a trois mois à une réunion des anciens de la Gendarmerie du Nord où j’étais conviée en mémoire de papa et de Jacques. Nous avons parlé sans amertume ni vindicte, comme deux vieux amis qui n’avaient rien oublié du passé. Je lui ai appris qu’une pulsion de jalousie t’avait jetée dans ses bras et je lui ai expliqué le contexte parental dans lequel nous avions grandi. Tu dois savoir que Gilles ne souhaitait pas une relation amoureuse avec toi. Ses blessures de guerre qui ont raidi sa haute silhouette sont inscrites au plus profond de son corps au même titre que la cicatrice que j’ai laissée en épousant un autre, sans l’avoir laissé s’expliquer. Nous nous sommes revus et nous avons sillonné les côtes sableuses du Nord et du Pas-de-Calais dans sa vieille Salmson d’avant-guerre. Nous avons rêvé devant les falaises rocheuses du Boulonnais et les reflets opalins de la mer au cap Blanc-Nez puis nous sommes partis à Paris pour assister au tour de chant d’Edith Piaf et des Compagnons de la Chanson à l’A.B.C. Sur le chemin du retour, il m’a demandé de l’épouser afin de ne faire qu’un seul cœur et qu’une seule âme. Gilles veut entretenir avec soin la flamme de la tendresse, mener la quête du bonheur jusqu’au bout de la vie et il assure que ce n’est pas parce que l’on n’a plus vingt ans que l’on n’a pas le droit de croire en ses illusions…

   J’ai accepté de vieillir avec lui.

   En retrouvant un amour patient et fidèle, je ne peux que devenir meilleure. Je me souviens d’une histoire que mes enfants adoraient, celle d’un chevalier qui osa l’amour comme remède et qui sauva son roi malade en lui murmurant : « Je t’aime ».  L’amour peut nous guérir et bannir toute rancœur, prouvant ainsi que la vie ne finit pas toujours mal. 

   Dans notre jeunesse, je me suis enfermée dans l’illusion narcissique que j’existais par moi-même puis, plus tard, je me suis emmurée dans un silence orgueilleux, rancunier et hostile, donnant l’impression que je te rejetais. J’admets volontiers que ne t’ai pas regardée avec altérité et au-delà des rancunes et des humiliations. 

   Selon une tradition gitane, il convient de formuler des vœux de mauvais débuts

 – puisque le malheur est inévitable dans l’existence – afin que la suite soit heureuse. J’ai foi en l’espérance que nous oublierons ce qu’il faut oublier et que nous nous retrouverons. Les chers visages du passé ne pourront que se réjouir que nous ne soyons pas restées au seuil de la vie. Rappelle-toi que papa citait Victor Hugo : « Etouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. »

    Quand tu seras libérée grâce au rapport positif de Monsieur Sonville et que tu feras du nudisme dans un lieu dédié, fais-moi signe afin que je partage cette expérience avec toi. Je ne te cache pas que je me ferai violence dans les premiers temps. Ce sera le prix à payer pour que mes enfants voient dans notre rapprochement sincère et complice surgir le monde de l’Amour.

 

 

 

                                                                                                Ta sœur Sophie

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le tiki bleu

 

ANNIE  MUNIER

 

 

LE TIKI BLEU

 

ROMAN

 

 

 

 

 

 

 

A Olivier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 1 –

 

 

     Si l’on avait annoncé à Eva qu’elle le croiserait en allant faire ses courses, elle aurait haussé les épaules en signe d’agacement et d’incrédulité.

     Pourquoi cet homme qu’elle ne voyait qu’en consultation à l’hôpital dans la capitale régionale se serait-il aventuré dans ce village reculé du Vercors ?

     Elle le rencontra alors qu’elle traversait le centre historique de La Roche de Chapenet pour se rendre au supermarché. Eva connaissait tous les détails des bâtiments du douzième siècle en pierre de taille d’un beau gris irisé, les vieilles portes taillées dans des restes de remparts mais elle ne se lassait pas de les admirer à chacun de ses passages. Elle ne prêta donc pas attention à la haute silhouette arrêtée devant une porte à linteaux sculptés, la tête levée vers la tour de l’église surmontée d’un campanile qui avait autrefois abrité les guetteurs de sarrasins.

     Passant devant lui, elle eut l’intuition d’un regard posé sur elle.

  • Bonjour Madame Milly, comment allez-vous ? interpella l’inconnu.

     Pupilles arrondies, front plissé, Eva demeura interloquée et muette avant de s’entendre répondre :

  • Bien docteur et vous-même ? Vous vous êtes perdu à La Roche de Chapenet ?
  • Je fais des conférences au Centre Hospitalier de Sillanges répondit-il distraitement. On m’a vanté l’air sain de ce village ainsi que son cachet historique. Vous habitez ici ? Demanda-t-il subitement.
  • Oui, répondit Eva qui n’était pas encore revenue de sa surprise.
  • Y a t’il un café ? demanda-t-il brusquement.
  • Prenez la traverse au bout de la placette et vous en trouverez un avec une jolie vue sur le grand pré et les montagnes. Elles se parent actuellement du camaïeu de jaunes et de rouges ajouta-t-elle avec un mouvement de la tête qui pouvait signifier qu’elle s’excusait d’être familière.

     Eva avança la main afin de prendre congé, adressant à son interlocuteur un sourire qu’une  asymétrie consécutive à l’opération d’un carcinome sur le visage rendait un peu mystérieux. 

     Rencontrer dans son village du Vercors le chirurgien qui l’avait opérée d’un cancer lui paraissait du domaine de l’irréel. Elle avait réussi à surmonter son étonnement, à parler avec cohérence mais à présent, elle aspirait à aller s’approvisionner puis à rentrer chez elle. D’ailleurs Chipie devait l’attendre, lovée dans son panier et l’oreille dressée.

     Il perçut probablement son envie de continuer son chemin mais poursuivit :

  • Madame Milly, vous avez peut-être le temps de boire quelque chose ?

     Eva hésita. Elle appréhendait les rendez-vous à l’hôpital Saint-Jean avec le docteur Eric Favrois qu’elle considérait comme un médecin trop direct. En moins de cinq minutes, il lui avait annoncé deux ans auparavant une récidive cancéreuse, des séances de chimiothérapie de 96 heures, de nombreuses séances de radiothérapie et lui avait décrit par le menu les effets secondaires des traitements poussant le professionnalisme jusqu’à lui montrer des photos de patients brulés au troisième degré par les rayons. Par ailleurs, de quoi parlerait-elle avec lui ? Il est bien connu que les chirurgiens appartiennent à des milieux sociaux aisés, or elle était d’origine modeste, moyennement intelligente et pétrie de culture scolaire. Elle ne pouvait se rattraper par des récits de voyage, mis à part un séjour en Colombie où, avec son mari, elle avait adopté un garçon de sept ans. Elle n’en connaissait d’ailleurs que l’institution qui avait recueilli l’enfant, les services sociaux et le Consulat de Cali, le Musée de l’or et l’Ambassade de France à Bogota. Et puis, cela datait de vingt-deux ans !

     Elle s’apprêtait à répondre qu’elle n’avait pas le temps quand il lui sembla percevoir une note de tristesse dans l’iris droit du médecin. Sans réfléchir davantage, elle acquiesça de la tête et indiqua à nouveau la direction de la ruelle pavée qui leur faisait face.

     Le Café Lyonnais était accueillant avec son grand billard, ses tables rondes et ses chaises en pin. Les joueurs n’étaient pas encore arrivés et le docteur  indiqua le direction de la véranda où s’épanouissaient ficus et dracaenas. Assise face à lui, Eva s’avisa qu’elle le voyait pour la première fois sans sa blouse blanche. Plus détendue que dans le bureau du médecin, elle constata qu’il devait avoir dépassé la cinquantaine. Il n’était ni beau, ni laid et n’avait de remarquable que sa grande taille, ses cheveux blancs, ses yeux bleus et une voix qui dénotait une autorité naturelle. Autour d’un chocolat, il la questionna :

  • Vous habitez La Roche de Chapenet depuis longtemps ?
  • Cinq ans. Mon mari est décédé quelques mois après notre arrivée puis mon fils a rejoint sa copine à Royan. Je me partage entre Lyon pour les soins médicaux et ce village.
  • Pourquoi s’appelle-t-il ainsi ?
  • Le Chapenet est le mont que vous voyez là-bas. Elle désigna la montagne pelée qui leur faisait face. Je n’ai rencontré aucun autochtone qui ait gravi ses mille six cents mètres. Indicateur météo pour les gens d’ici, Le Chapenet annonce la pluie s’il se revêt d’un foulard.

     Eva se trouvait à court d’idées. Dans un dernier effort, elle s’écria :

  • C’est un pays d’élevage de moutons et d’artisanat d’art, poteries et tournages sur bois. Le pays est assez mort malgré les efforts de la municipalité. L’habitat y est disséminé et les anciens ne viennent au village que pour s’approvisionner. Je m’y plais bien, conclut-elle.

     Elle ne savait plus que dire et remua pensivement le sucre dans la tasse.

  • Vous intéressez-vous à la médecine ? demanda-t-il brusquement après un long silence.
  • J’ai été intéressée par l’opération du cerveau à l’aide de lunettes 3 D. Globalement je suis ignorante en la matière.

     Elle prit conscience qu’il faisait, lui aussi, des efforts d’imagination quand il  demanda à brûle-pourpoint :

  • Je suppose qu’il y a des sangliers dans la région.
  • Oui, mais pas seulement. Il y a des biches, des cerfs que l’on appelle ici bêtes rouge, des chevreuils et des daims. Les cervidés désécorcent les arbres en frottant leurs bois et les font mourir. Aussi leur population est régulée tout comme celle des       sangliers d’ailleurs. A présent, je dois rentrer docteur. Ma chienne m’attend, déclara-t-elle en pensant à Chipie qui errait probablement dans la cuisine en donnant de grands coups de museau dans son assiette vide.
  • Connaissez-vous le Relais de Poste ? Insista-t-il.
  • C’est un hôtel authentique et confortable en plein cœur du village. Par contre, vous serez peut être dérangé par la soirée de karaoké qu’ils organisent le Samedi soir !

     Il ne répondit pas, lui fit signe de rentrer le billet de vingt euros qu’elle avait sorti et régla la note. Un brouillard épais enveloppait la rue principale qui s’était peuplée de quelques ombres. La cloche qui sonnait treize heures tentait de percer le silence pesant. Il semblait qu’elle s’efforçait de participer aux pensées des vivants.

     Eva ne sut si la cloche allégeait les pensées de son interlocuteur. Elle lui serra la main et lui indiqua l’auberge au bout de la rue. S’engageant quelques minutes plus tard dans la rue des ormeaux, elle entendit les aboiements intermittents de Chipie, sa chienne labrador. Quand elle ouvrit la porte, l’assiette en fer vide de contenu qu’elle avait poussée jusqu’à l’entrée exprimait clairement le reproche de la chienne noire.

  • Oui, ma puce, je suis là s’écria-t-elle. Le son de la voix fut compris de Chipie qui s’approcha en frétillant de la queue. Eva s’avisa subitement qu’elle n’avait pas fait de courses. Qu’à cela ne tienne ! Elle ouvrirait une boite de conserves, un cassoulet qu’elle faisait venir spécialement du Sud-Ouest et dont Chipie allait déguster quelques saucisses.

     Dans la soirée, l’hiver s’installa. Le brouillard cotonneux et l’obscurité absorbèrent le jardin et l’allée de dalles rose puis de lourds flocons de neige commencèrent à tomber allant au gré d’un violent vent d’est. Eva s’installa dans l’élégant canapé d’angle en cuir vert sombre et commença le récit d’un jeune routard qui visitait l’Amérique du Sud. Les aventures du voyageur ne parvinrent pas à fixer son attention pas plus que la plage de sable blanc et les cocotiers bordant les eaux turquoise du Pacifique en Nouvelle Calédonie qui s’étalaient sur le panorama collé au mur. Elle ferma le livre et raconta à Julien, majestueux dans son encadrement en bois argent et noir, son  insolite rencontre de la matinée. Chipie interrompit le monologue, sauta sur le canapé, enfouit son museau dans sa couverture et s’endormit après avoir soupiré d’aise.

     Eva découvrit un ciel mercure au lever du jour. Des rouleaux de brouillard gluant empêchaient de délimiter le terrain. En faisant ses courses, elle pensa qu’on égaierait ce phénomène climatique en le nommant « Gloire du Matin » ainsi que cela se fait dans le Nord de l’Australie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 2 –

    

 

     Dès que l’hôpital de Sillanges le prévint que Didier Durand cherchait à le joindre d’urgence, le docteur Favrois quitta le Relais de Poste de la Roche de Chapenet, monta sur sa moto et se dirigea vers l’autoroute en direction de Lyon.  Arrivé au Centre Hospitalier de Saint-Jean, il prit l’ascenseur jusqu’au sixième étage où la secrétaire le fit entrer dans le bureau directorial. Didier Durand se leva de son fauteuil, déployant sa haute taille, contourna son bureau et l’invita à s’asseoir d’un geste sec de la main. Il ne s’embarrassa pas en formule de bienvenue et déclara sans préambule :

  • Madame Chandy dans la chambre 400 est décédée cette nuit.

     L’incrédulité se lut sur le visage d’Eric Favrois qui déclara :

  • Mais que s’est-il passé ? Je l’ai opérée d’un adénome sous la mâchoire vendredi, tout allait bien. J’ai demandé qu’elle aille en réanimation pour la surveillance. Elle était parfaitement réveillée vendredi soir. Que s’est-il passé exactement ? Pourquoi ne m’a-t-on pas appelé ? Qui était de garde ?

     Les questions se succédaient.

  • Les docteurs Martin et Levardon étaient de garde. Ils n’ont pas pu vous joindre samedi.
  • Je faisais une conférence sur les cancers des voies aéro-digestives à l’hôpital de Sillanges. Mon numéro de portable est affiché sur le panneau de liège dans le bureau de Sylvie, ma secrétaire. J’ai toujours mon iphone sur moi. Le numéro est à usage strictement professionnel et on me contacte régulièrement en cas d’absence.

     Didier Durand déclara d’un ton solennel :

  • La famille dépose une plainte contre l’hôpital et contre les médecins pour négligence et faute professionnelle. Elle souhaite consulter le dossier médical.

     Eric Favrois avait reçu cette nouvelle comme un uppercut. Il était un chirurgien estimé pour ses compétences, son professionnalisme et ses qualités humaines. Il avait opéré le populaire et charismatique président du Conseil Régional qui, sur le web et dans un livre,  n’avait pas tari d’éloges sur ce médecin qui aidait ses patients à surmonter l’épreuve du cancer  et ses traitements.

     La secrétaire médicale, jeune femme blonde et menue, fit son entrée, atterrée, suivie de l’interne.

  • Je viens d’avoir Monsieur Chandy au bout du fil, commença Sylvie. Il se rend au commissariat ce matin pour déposer plainte. Il est effondré.

     Sylvie se tourna vers le docteur Levardon qui enchaîna :

  • J’ai pris mon service samedi vers douze heures. Le docteur Martin avait mis Madame Chandy sous assistance respiratoire et l’on attendait les résultats du laboratoire. Ils sont arrivés peu de temps après. Il s’agissait d’un staphylocoque doré. J’ai prescrit la vancomycine par voie intraveineuse et un important apport hydrique. J’ai prévenu Monsieur Chandy. Ce dernier est arrivé à l’hôpital avec ses enfants vers quinze heures. Je les ai installés dans le salon vert et les ai  informés et rassurés régulièrement. Ils sont restés jusqu’à dix-neuf heures. L’état de Madame Chandy s’est brutalement aggravé vers minuit et j’ai constaté son décès vers deux heures du matin.

     Exaspéré, le docteur Favrois éleva la voix en exprimant sa colère et tapa du poing sur le bureau  : «  Vous avez administré la vancomycine ? Mais elle était tout à fait contre-indiquée en raison de la néphropathie dont souffrait Madame Chandy. »

     Jeune interne en stage depuis deux mois dans le service de carcinologie de Saint-Jean, Jérôme Levardon était réputé pour son sérieux. Ses yeux noirs d’ordinaire rieurs et mobiles dévisagèrent Eric Favrois et son visage afficha sa stupéfaction.

  • L’insuffisance rénale n’était pas mentionnée dans le dossier de Madame Chandy. Si son dossier en avait fait état, je n’aurais pas administré la vancomycine.
  • Vous plaisantez ! J’ai enregistré le rapport du néphrologue dans les renseignements cliniques comme d’habitude. Ils figurent dans le dossier papier et dans le dossier informatique.

     Le docteur Levardon était embarrassé. Il se voulut conciliant :

  • Je suis stagiaire dans ce service où le travail m’intéresse beaucoup. Je déplore le décès de Madame Chandy. Je peux affirmer que j’ai fait mon travail avec sérieux. J’ai composé votre numéro que j’ai relevé au secrétariat. L’appel étant en absence, je vous ai laissé un message vous demandant de me rappeler d’urgence. Par ailleurs, pourquoi n’ai-je pas été informé de la maladie rénale qui, je le maintiens, ne figure pas au dossier. Avec le docteur Martin, nous n’avons d’ailleurs pas trouvé le dossier papier.

     Sidéré, Eric Favrois passa la main dans ses cheveux. Mâchoires tendues, il maugréa : « Je vais vérifier tout ce que vous venez de dire. C’est impensable ! Je me souviens parfaitement de la conversation avec le néphrologue qui m’a transmis les comptes rendus de tous les examens de Madame Chandy et je suis sûr de les avoir transcrits dans les dossiers. Mais où est le docteur Martin ? »

            – Elle a pris l’avion ce matin pour l’Ile Maurice. J’ai laissé un message afin qu’elle me rappelle souligna Didier Durand qui se tourna ensuite vers la secrétaire :

  • Les peintres sont intervenus dans votre bureau vendredi, n’est-ce-pas Madame ?
  • Effectivement, ils avaient commencé à travailler jeudi. J’avais déménagé mes dossiers et mon ordinateur mercredi soir pour m’installer dans le bureau de Myriam, la cadre de santé. Elle ne travaillait pas en fin de semaine. Je n’avais laissé dans mon bureau que le tableau d’affichage vide. Les peintres l’ont décroché dans la journée et raccroché à ma demande, vendredi soir. J’ai alors replacé les documents à l’identique sur le panneau : consignes de sécurité, gardes du week-end, numéros des postes, organigrammes des services, téléphones et adresses électroniques des médecins et d’autres documents puis j’ai quitté mon bureau. Il devait être environ dix-huit heures.
  • La police demandera probablement à vous entendre. Tenez-vous à sa disposition. Merci Madame.

     Didier Durand attendit la sortie de Sylvie pour s’adresser aux deux médecins :

  • Nous aurons demain les résultats de l’expertise médicale interne. L’hôpital sera assigné en correctionnelle. L’argument de l’aléa thérapeutique ne sera peut-être pas retenu et des dommages et intérêts immédiats sont à envisager.

     Didier Durand souligna avec gravité que la presse ne manquerait pas d’argumenter avant toute expertise sur la faute professionnelle des médecins et les négligences et défaillances de Saint-Jean. Les gros titres dévalorisant l’établissement allaient s’étaler dans les kiosques et sur Internet. Le classement de l’hôpital s’en trouverait forcément modifié. Puis il serra la main des deux soignants et ajouta en les raccompagnant vers la sortie :

  • Je vous informerai de la date et de l’heure de venue de la police. Que ce triste événement n’entame pas notre détermination à apporter les meilleurs soins possibles aux patients qui viennent à nous. Bonne journée à vous deux !

     Eric Favrois se sentit mortifié par les propos de Didier Durand et la pitié qu’il perçut dans les yeux de Jérôme Levardon le transperça comme un coup de poignard. Il se dirigea vers le secrétariat du service où Sylvie, assise à son bureau, l’interpella.

  • Regardez, docteur, la liste des numéros de téléphone et les adresses électroniques des médecins est bien affichée. J’avais tout replacé vendredi soir quand les peintres sont partis.

     Le médecin avança son visage à deux reprises vers la feuille jaune qu’elle pointait sur le tableau derrière elle et croisa les bras. S’efforçant de garder son calme, il s’écria : «  Mais Sylvie, il y a une erreur sur les deux derniers chiffres de mon numéro de portable ! »

     Sylvie se leva avec précipitation et se retourna vers le tableau. Eric Favrois pointa avec le doigt : « Ce n’est pas 26 mais 62. Avez-vous  fait des modifications à ce fichier Vendredi ? »

  • Pas du tout docteur. Je n’aurais pas eu le temps car les peintres ont libéré tardivement mon bureau. La nuit tombait quand j’ai accroché les documents sur le panneau. Ce petit déménagement m’avait permis de faire un peu de tri et je me souviens de ne pas avoir retrouvé certains fichiers que j’ai imprimés.

     Ils furent interrompus par des cris en provenance du couloir. Les clameurs d’exaspération et de colère se firent de plus en plus violentes au fur et à mesure que les pas se rapprochaient. Une voix féminine interdisait à un homme de s’aventurer plus avant dans le couloir tandis que celui-ci vociférait : « Vous ne m’empêcherez pas de parler à ces charlatans de médecins. »

     Eric Favrois demanda à Sylvie de rester dans son bureau et sortit dans le couloir. L’époux fracassé de Madame Chandy hurlait son chagrin. Eric Favrois s’avança vers lui et posant la main sur l’épaule de Monsieur Chandy, il déclara : « Je suis le docteur Favrois. Je suis désolé pour votre épouse. Une enquête est en cours et je vous promets que je vous informerai quand je saurai ce qui s’est passé. » Furieux, Monsieur Chandy attrapa la blouse d’Eric Favrois et le bouscula en le menaçant : « Vous avez tué ma femme. Je vous jure que vous entendrez parler de moi. » Deux vigiles alertés arrivèrent en courant, dégagèrent le médecin et conduisirent le mari de la défunte vers le salon vert où Jérôme Levardon qui était accouru fit une injection tranquillisante. Quelques instants plus tard, Monsieur Chandy s’enfonça dans le fauteuil et y demeura prostré tandis que le docteur Favrois recommandait à Jérôme Levardon de le surveiller. Le praticien retourna auprès de la secrétaire, afficha le dossier informatique de Madame Chandy sur l’ordinateur et constata avec stupéfaction l’exactitude du rapport de l’interne. Nulle mention de la néphropathie de la défunte pas plus que de dossier papier qu’il rechercha avec Sylvie dans les locaux des internes, de la cadre de santé et des infirmières.

     Le docteur Favrois affronta le lendemain un jeune officier de police stagiaire aux dents longues qui s’affirma d’emblée adepte de la transparence sans concession due à la famille, aux patients et plus largement à l’opinion publique. L’enquêteur ne cacha pas sa méfiance à l’égard du corps médical et railla les codes occultes dont s’entourent les hôpitaux dans ce genre de bavures.

     L’affaire s’ébruita peu à peu dans l’hôpital. Le docteur Favrois découvrit les regards songeurs des collègues dont il se sentait proche une semaine avant. Même ceux qui ne le connaissaient pas particulièrement donnèrent leur vérité. Quant à ceux qui le jalousaient, ils psalmodièrent avec ironie « Favrois, médecins des rois ! »

     Il se sentit vieux, fini, faible et épuisé et le découragement le gagna. Le vendredi soir, il s’enferma dans l’appartement qu’il occupait seul depuis longtemps, s’enfonça dans le canapé, ferma les yeux et songea à annuler la dernière conférence qu’il devait faire à Sillanges le lendemain matin. Il envisagea de faire venir un confrère qui délivrerait un arrêt de maladie et de ne pas assurer les interventions chirurgicales la semaine suivante.

     Il ne s’expliquait pas l’engrenage qui avait conduit au décès de sa patiente. S’il avait eu Jérôme Levardon au téléphone, il aurait indiqué l’antibiotique qui convenait. L’oxacylline aurait peut-être pu sauver sa patiente et en ce moment, deux enfants ne pleureraient pas leur mère !

     Il n’avait pas eu le cœur de demander à Sylvie comment elle expliquait l’inversion des chiffres de son numéro. Il avait constaté depuis trois ans son sens du service et sa disponibilité. De toutes façons, on l’avait déjà appelé depuis l’hôpital et il n’avait pas changé de numéro.

     Rouvrant les yeux brusquement, il s’avisa qu’il était prostré depuis plusieurs heures. Le sommeil  avait dû le gagner. Il ne s’était presque pas alimenté depuis cinq jours. Le frigo était

vide et il  n’aurait probablement pas envie d’aller s’approvisionner le lendemain. Il lui parut évident tout à coup qu’il devait s’éloigner tout de suite, mettre de la distance entre Saint-Jean et lui. Il serait toujours temps dimanche soir de réfléchir à la conduite à tenir. Il se leva avec peine, sortit dans la rue sans regarder les terrasses colorées et encore animées des cafés et des restaurants. Indifférent aux passants qui hâtaient le pas à cause de la fraîcheur de la nuit, il  se dirigea vers le garage, sortit sa moto et roula vers l’autoroute. A l’entrée de Sillanges, il tourna à droite et s’engagea sur la route qui sinuait vers le col de la Vernette. Il décida de dormir au Relais de Poste de La Roche de Chapenet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 3 –

 

 

     Eva avait bravé le froid et l’humidité de ce début de matinée pour venir à Sillanges. Elle aimait l’ambiance des samedis matins sur le cours bordé de platanes, avant Noël, quand les passants s’offraient le luxe de prendre leur temps et que les enfants emmitouflés dans leurs manteaux poussaient des cris de joie devant les vitrines de jouets. Le souvenir du premier Noël de Carlos avec ses parents adoptifs amena un sourire ému sur les lèvres d’Eva. Il avait sept ans et il était beau avec ses grands yeux noirs, ses cheveux raides brun foncé et son teint cuivré. Une communication gestuelle s’était instaurée avec lui car ni Julien ni elle ne connaissaient l’espagnol, le petit non plus du reste. Les psychologues de l’orphelinat colombien avaient signalé qu’il n’avait jamais été scolarisé et baragouinait un sabir d’espagnol.

     Le froid glacial ramena Eva au temps présent. Elle s’était perdue dans le dédale des rues tortueuses et étroites aux vitrines désaffectées. La crise sévissait à Sillanges depuis la fermeture de la mine de quartz par les cristalliers qui avaient obéi aux standards américains valorisant les minéraux sans ébréchures. Des cafés et des restaurants naguère bruyants jusqu’à trois heures du matin avaient cessé leur activité. Les mineurs licenciés avaient quitté la ville en grand nombre. Les majorettes ne défilaient plus et les musiques militaires des retraites aux flambeaux ne résonnaient plus les nuits d’été. La bourse aux minéraux et la foire à la brocante avaient remplacé les réjouissances populaires.

     Eva prit la direction de la rue de l’hôpital. Les élus de la région avaient obtenu de haute lutte le maintien de l’établissement de soins qui se résumait à trois vieux bâtiments en forme de U cernant une cour. Eva y pénétra par le corps central doté d’un fronton de style classique italien. Un couloir aux parois vitrées et aux peintures défraîchies ouvrait sur des petites pièces où les médecins recevaient les patients. Elle suivit les panneaux, passa une porte en chêne clair et prit machinalement un guide des démarches sociales et les adresses d’associations d’aide aux malades du cancer. La conférence avait commencé.

     La haute silhouette du docteur Favrois se dessinait sur l’estrade. Les yeux fixés sur un écran encadré de noir, il commentait les images de ses interventions sur le pharynx et la chaîne ganglionnaire, décrivant minutieusement les gestes chirurgicaux comme dans des comptes rendus opératoires. Un deuxième oncologue évoqua les causes possibles de la maladie et  les soins.

     D’anciens malades énumérèrent les désagréments des séances d’irradiation du visage et du cou, avec un détachement qu’Eva observa bouche bée. Quand elle se remémorait la radiothérapie, il lui semblait ressentir encore des brûlures sur le visage. Aux souffrances qu’elles avaient engendrées s’était ajouté le préjudice esthétique lié aux larges auréoles sanguinolentes laissées sur le cou par la peau qui se détachait ainsi que le contraste entre un menton et des joues couleur écrevisse et la pâleur du reste du visage. Gênée par les regards inquisiteurs qu’elle avait croisés dans la rue, elle avait opté définitivement pour le port d’un foulard qu’elle portait noué autour du cou et qu’elle remontait parfois sur le bas du visage. A la maison de repos où l’avait fait admettre le docteur Favrois, elle avait surmonté les étouffements nocturnes causés par la radiothérapie avec l’aide de sa voisine de chambre, inconnue dont elle ne vit jamais le visage. Les deux malades se précipitaient simultanément dans la salle de bains, vers trois heures du matin, pour expectorer puis elles se recouchaient. « Allez courage, rendormez-vous ! » lui murmurait Eva à travers la cloison.

     Un froid glacial pénétrait peu à peu dans l’amphithéâtre. Eva frotta ses mains l’une contre l’autre, contracta ses pieds pour les réchauffer dans les bottes en caoutchouc. Elle se sentait gelée jusqu’à la moelle des os. Elle imagina son visage couleur de craie et se décida à quitter la salle au début de l’intervention de l’assistant social.

     Après les décès de Julien et de sa mère et après son cancer, Eva avait affronté le départ de Carlos qui avait emménagé avec sa compagne sur la côte Atlantique. « Tu viendras nous rejoindre, maman » lui avait-il dit pour la consoler. Eva avait tu à son fils, seule présence amie à laquelle elle aurait pu se confier, qu’elle n’aurait plus l’énergie pour déménager et que le temps qui lui restait à vivre était sans doute insuffisant pour qu’elle se familiarise avec une nouvelle région. Elle n’avait pas eu recours aux services sociaux pour obtenir des aides matérielles car l’impensable était survenu. Entrée dans la boutique du buraliste, Eva avait demandé un loto flash et gagné le jackpot de deux millions d’euros.

Bouleversée, elle avait passé une nuit blanche assise à la table de cuisine récapitulant sur une feuille de papier la liste des associations ou individus qu’elle allait aider. A chaque ligne, elle s’était adressée à Julien en lui demandant son accord. Quelques jours plus tard, elle avait recruté Anna, une quinquagénaire  douce et vigoureuse qui s’ingéniait à lui composer des plats moulinés, roboratifs, à base de purée et de galettes de céréales qu’elle agrémentait de sauces de légumes, de champignons et de viandes hachées.  Anna concoctait aussi des tisanes de mélisse sucrées avec du miel de thym que les deux femmes, installées sur le canapé et se racontant leurs vécus et ressentis, buvaient vers seize heures en les accompagnant de nonnettes à la framboise  Le veuvage les avait rapprochées. Anna n’avait pas eu d’enfants et vivait avec sa mère dont les sautes d’humeur et la violence signaient la maladie d’Alzheimer, maladie dont avait souffert la mère d’Eva.

     Dans la rue de l’hôpital désertée par les bus et les voitures, les flocons tombaient drus sur le pavé collant et le ciel jaune et gris semblait peser lourdement sur un monde que l’assourdisse-ment du bruit des pas rendait à la fois magique et mystérieux. Malgré le bonnet et la capuche qui couvraient son front, Eva s’entendit appeler :

  • Bonjour Madame. Je suis heureux de vous rencontrer. Vous êtes venue à la conférence ?

     Elle salua d’un sourire Eric Favrois puis hocha la tête en signe d’assentiment. Il lui semblait que le froid verrouillait ses maxillaires, l’empêchant d’articuler. Frigorifiée, elle avait hâte de trouver un peu de chaleur dans son véhicule.

  • Je me dépêche docteur pour prendre la route de La Roche de Chapenet. J’espère que le col ne sera pas fermé.
  • Puis-je vous demander un service ?
  • Avec plaisir, si je peux !
  • Pouvez-vous me déposer au Relais de Poste ? J’y ai laissé mes affaires. La neige est venue brusquement et je ne peux pas y aller en moto.
  • Sans problème mais faisons vite car Verduret est fragile et j’ai oublié de sortir Cattleya du placard.
  • Pardon ?
  • Oui, Verduret craint les courants d’air et Cattleya a eu sa ration d’obscurité.
  • Verduret et Cattleya ? Reprit-il avec un léger mouvement d’épaule qui  exprimait sa résignation à ne pas savoir de quoi ou de qui elle parlait.

     Eva n’avait pas conscience des efforts que faisait Eric Favrois pour suivre les explications. Trop bouleversée, elle se reprochait vivement de n’avoir pas écouté la météo qui prévoyait la tempête de neige. Informée, elle aurait augmenté la température de la serre. A cet instant, elle

imaginait Verduret abattu et frigorifié. Le médecin n’eut pas le loisir de poser d’autres questions, il lui apparut plus urgent d’amortir la chute de sa coéquipière sur une plaque d’égout verglacée. Tandis qu’il se baissait afin de l’aider à se relever, Eva nota ses traits tirés et les cernes autour de ses yeux, ce qui confirmait l’impression de mal-être qu’il dégageait déjà au Café Lyonnais. Des particules de glace parsemaient son blouson de cuir sombre et ses cheveux argentés. Reconnaissante, Eva murmura des remerciements puis garda le silence, concentrant son énergie pour marcher en dépit des bourrasques de vent. Le Casino sur le cours avait perdu son air de fête et les manèges pour enfants s’étaient endormis sous un ciel immuablement de plomb.

     Dotée d’une conscience sociale que l’accession à une aisance financière fortuite n’avait pas fait disparaître, Eva éprouva le besoin de provoquer le médecin qu’elle classait définitivement parmi les gens de la haute société :

  • Regardez, docteur, les maisons ne forment plus qu’un seul toit blanc, effaçant toute pauvreté et les hommes et les femmes qui y demeurent semblent tous égaux aujourd’hui. Voyez l’opulente demeure que s’était fait bâtir un natif du pays qui avait fait fortune au dix-neuvième siècle en découvrant une mine d’or au Mexique. Il avait fui la misère de la vallée et y était revenu enrichi. Il avait alors adouci la condition des habitants de la cluse. Son hôtel particulier se fond aujourd’hui avec les habitations vétustes !

     D’un geste, elle désigna la statue du bienfaiteur. Trempé par l’eau glacée qui inondait son visage, Eric Favrois ne prêta guère attention au discours d’Eva.

            –  Votre voiture est encore loin ? Demanda-t-il

            – Non, nous y sommes, répondit Eva avec un soupir de soulagement.

     Ils enlevèrent la neige et le givre qui recouvraient les vitres du 4×4 et pénétrèrent avec soulagement dans le véhicule. Ils étaient enfin à l’abri mais le froid humide s’était insinué dans l’habitacle. Eva ouvrit la boite à gants et en tira des paquets de mouchoirs qu’elle offrit au médecin afin qu’il s’essuie le visage et les cheveux. La montée vers le col de La Vernette s’effectua à dix kilomètres-heure sous de larges flocons qui s’écrasaient sur le pare-brise. Dans le dernier virage, le 4×4 dérapa par l’arrière, heurta le parapet et s’immobilisa au travers de la chaussée contre un amas de glace.

  • Où est votre triangle de sécurité ? Demanda-t-il
  • Il y en a deux dans le coffre ainsi que des parapluies.

     Eva lui donna un gilet fluorescent qu’il enfila vivement et muni du triangle, il se dirigea vers le virage et disparut dans la tourmente. Réfugiée derrière le parapet en attendant les secours, Eva frémit en apercevant une laie et ses marcassins qui traversaient la chaussée balayée par le grand vent, à la recherche de caches abritées.

  • Heureusement que la laie n’a pas chargé déclara le médecin quand le 4×4 fut remis dans la trajectoire de la départementale.
    • Ces pauvres bêtes se rapprochent des habitations dans l’espoir de trouver à manger ! Compatit Eva qui déclara, à l’entrée du village : « Moi, je suis inquiète pour Verduret. Docteur, je rentre tout de suite chez moi, et si cela ne vous dérange pas, je vous accompagnerai ensuite au Relais de Poste.
    • Laissez-moi ici Madame Milly. Je ne suis pas loin de l’hôtel. Je vous remercie de m’avoir amené à La Roche, déclara-t-il avant d’avouer : «  J’ai hâte de me mettre à l’abri. »

     Il était déjà quinze heures. Eva s’avisa que très probablement, le restaurant serait fermé et qu’Eric Favrois ne pourrait pas s’alimenter avant plusieurs heures.

  • Voulez-vous déjeuner à la maison ? C’est tout près d’ici. Il y a du bœuf bourguignon, si vous aimez ça ! C’est en toute simplicité !

   Il hésita :

  • Je ne veux pas vous ennuyer.
  • Pas du tout. Je ne mettrai pas les petits plats dans les grands, rassurez-vous !
  • Alors avec plaisir.

     Il se sentait néanmoins gêné de s’introduire dans l’intimité de cette femme dont il ne savait rien. Certes l’équipe soignante de Saint-Jean lui avait rapporté qu’elle était une patiente facile mais il ne s’était jamais assis à son chevet comme il le faisait parfois dans la chambre d’une autre malade qui lui ouvrait en imagination les portes des palais royaux du globe où elle avait représenté la haute couture française. A l’inverse, il avait toujours eu un contact formel avec Madame Milly dont le sourire réservé n’incitait pas aux confidences. « Elle est peut-être timide ! De toutes façons, je voudrais bien savoir qui sont Verduret et Cattleya et l’idée de prendre un repas chaud ne me déplaît pas ! » se dit-il.

     Eva actionna l’ouverture du portail électrique et remonta au pas l’allée bordée de troènes pour se garer devant la véranda. Elle invita Eric Favrois à la suivre jusqu’au fond du jardin. Ils atteignirent péniblement la serre, faisant des efforts à chaque pas pour décoller les pieds qui s’enfonçaient dans la neige fraîche. A l’intérieur, Eva dépassa vivement les phœnix, les yuccas et les bananiers et se hâta vers la volière adossée au mur du fond.

  • Voilà Verduret et Moya, mes youyous. Dieu merci, ils vont bien. Il ne semble pas qu’ils aient souffert de l’humidité. Le ventre jaune, c’est Verduret, il est gentil et enjoué mais possessif et jaloux et le ventre orange, c’est Moya. Elle est plus réservée mais elle peut imiter des bruits domestiques, comme le grincement de la porte.

     Verduret jeta un long regard inquisiteur sur Eric Favrois.

  • Eloignez-vous de lui, prévint Eva. Il vous examine et il vous mordra si vous ne lui plaisez pas. Jusqu’à présent, il n’a agréé qu’Anna.
  • Anna ?
  • C’est la personne qui m’aide. Elle fait partie de son cercle d’élus. Curieusement, il n’est pas jaloux d’elle et il ne la pince pas. Nous avions monté une mise en scène l’été dernier. Il s’agissait qu’Anna leur déclare son affection. Face aux youyous attentifs, elle avait proclamé solennellement quelque chose du type : « Moi, Anna, amie d’Eva, je promets solennellement de m’occuper de vous si par malheur Eva nous quittait. Si j’étais à mon tour défaillante, je vous laisserais entre les mains des meilleurs maîtres possibles. » Verduret avait alors battu des ailes à plusieurs reprises avant de s’élancer vers mon épaule puis vers celle d’Anna.

     Les deux youyous écoutaient attentivement le discours d’Eva puis Verduret prit de la hauteur et se fixa sur la plus haute branche d’un bambou noir. Le cou tendu, la pupille contractée, il observait fixement Eric Favrois.

            –      Reculez-vous Docteur. J’ignore ce qu’il mijote.

     Eric Favrois fit quelques pas en arrière, laissant le youyou en tête à tête avec Eva qui garnissait l’auget de morceaux de papayes et de graines de sésame et changeait l’eau. Soudain, en criant, Verduret quitta le bambou, vint se baigner dans ses graines et s’accrocha à son perchoir la tête en bas.

  • Il réclame un échange : « Oui, mon petit, je sais, je t’ai délaissé ce matin ! »

     Eva ouvrit la paume de sa main. Verduret vint s’y réfugier et se mit à tourner sur lui-même.

  • C’est bien, Verduret ! ll faut que je m’occupe des plantes, ça va ?
  • Ca va ! émis le youyou
  • Il me donne son accord pour que je prenne soin des orchidées ! traduisit Eva en riant.

     Elle se dirigea vers le placard et en sortit deux pots surmontés de tiges garnies de fleurs blanches et roses : « Ce sont des cattleyas, emblèmes de la Colombie. Ils sont aussi symbole de la passion amoureuse depuis que Proust les a accrochés sur le chemisier de l’amour de Swann. Ils sont majestueux, ne trouvez-vous pas docteur ? »

  • Oui, répondit-t-il évasivement. 
  • Il faut alterner lumière et ombre pour qu’ils se sentent bien.

     Par bonheur pour le docteur Favrois qui ne s’intéressait pas particulièrement aux orchidées, Eva fut interrompue par Verduret qui, d’un battement d’aile, se posa sur son épaule. « Il est jaloux ! Bon Verduret, à présent je vais manger. Câlin ! »

     Le youyou s’exécuta et  bécota la joue qu’Eva lui tendait. « Venez docteur. A présent, nous allons déjeuner. »

     Ils traversèrent le jardin battu par la neige. Seul le sapin ouvrait grand les bras et semblait heureux. La petite cascade qui alimentait trois bassins creusés en escaliers et garnis de pierres, de galets et de rocailles formait une stalactite. Les plantes aquatiques et les iris d’eau étaient eux aussi figés par le froid.

     Eric Favrois ressentit d’emblée la paix et le charme de la maison loin du monde. De chaque côté de l’escalier, il discerna deux grandes portes-fenêtres donnant sur une terrasse délimitée par des balustrades. La bâtisse fantomatique se prolongeait par une véranda. Eva poussa la porte et Chipie arriva en jappant de joie. Apercevant le médecin, elle ralentit sa course et vint le renifler. Il l’appela par son nom et la flatta sur les flancs. La chienne accompagna d’un mouvement la caresse qu’il lui donna sur la tête.

     Eva le fit entrer dans une grande pièce où les bûches se consumaient dans la cheminée. Elle ouvrit l’insert et y jeta des rondins.

  • Asseyez-vous docteur et réchauffez-vous. Si vous voulez des vêtements secs, vous en trouverez dans l’armoire de la chambre verte au fond du couloir. Mon mari avait à peu près la même taille que vous.
  • Je vais me sécher devant l’insert.
  • Je réchauffe le plat et je vais donner à manger à Chipie ! Dit-elle en s’éloignant.

     Eric Favrois s’installa dans un fauteuil proche de l’âtre, subjugué par le craquement et le sifflement des bûches, puis il jeta un coup d’œil autour de lui. Son regard s’attarda sur le tableau représentant un homme aux cheveux grisonnants et aux yeux clairs qui semblait l’observer avec encore plus d’acuité que ne l’avait fait Verduret.

     Eva revint avec une cocotte en fonte et désignant d’un geste le panorama d’azur qui occupait le mur éclairé par  la porte-fenêtre, elle déclara doucement : « Les hommes et les femmes qui habitent près de cette plage ne connaîtront jamais la lueur blanchâtre de ce jardin enneigé ! »

  • C’est quelle région ? Interrogea Eric Favrois.
  • C’est en Nouvelle Calédonie.
  • Vous connaissez ?
  • J’y retournerai bientôt. Je serai hébergée pendant trois semaines dans une tribu du bord de mer dans la province Nord.
  • Vous partez seule ? Demanda-t-il avec étonnement.
  • J’ai des amis installés en Nouvelle Calédonie depuis plusieurs décennies, poursuivit-t-elle. Ils viendront me chercher à l’aéroport puis nous partirons à Hienghène.

     Ils dégustèrent en silence le bœuf bourguignon et une part de gâteau aux pommes. Après le repas, Eva s’aperçut qu’il luttait contre le sommeil.

  • Allez vous reposer dans la chambre verte, si vous voulez docteur.

     Eric Favrois ressentait particulièrement la fatigue. Les tristes évènements de la semaine et les conditions climatiques de la matinée avaient eu raison de son énergie. Il acquiesça à la proposition d’Eva. Elle le regarda s’éloigner intriguée : « Je l’ai connu plus sûr de lui, directif avec les soignants et les patients, cassant même parfois.  Il semble déprimé. » Puis, elle s’installa dans le canapé, observa longuement les flocons tourbillonnants qui brouillaient le ciel et s’endormit.

     Quand elle se réveilla, il faisait nuit noire. Elle alluma les lampadaires du jardin. Les ombres de la haie se projetaient, telles des fantômes, au travers de l’allée. Chipie, elle, n’avait dormi que d’un œil. La présence de l’intrus dans la maison l’inquiétait et elle cessa ses allers et venues dans le couloir quand Eric Favrois réapparut.

  • Je suis désolé. Je me suis assoupi. Je vais rejoindre à pied le Relais de Poste.
  • Je ne pense pas que ce soit raisonnable. La tempête de neige n’a pas cessé depuis le milieu de la matinée. A mon avis, il serait plus sage d’attendre demain matin pour voir si la route est déblayée.
  • Je suis très ennuyé de m’imposer chez vous, Madame Milly.

     Eva le rassura. La maison était assez grande pour qu’ils ne se gênent pas mutuellement.

            –     Chipie semble vous avoir adopté. Il est vrai qu’elle ne voit pas beaucoup de monde. Nous sommes souvent seules toutes les deux.

     Obéissant à un irrépressible besoin de se confier, elle ajouta : « Les soucis ne m’ont pas été

 épargnés ces dernières années mais finalement ce n’est pas tant les épreuves qui ont de

l’importance que là où elles nous conduisent et comme disait Thoreau, pour renaître à la vie, il

faut être passé par le silence. »

            –     C’est votre mari ?  Interrogea Eric Favrois d’une voix hésitante en désignant le tableau fixé au mur.

  • Julien paraît sévère comme ça, mais en fait c’était un rêveur qui vivait dans son monde. Il s’est écroulé d’une rupture d’anévrisme et il est mort dans mes bras en quelques minutes. Il aimait les voyages en train. Chaque soir, avant de m’endormir, je ferme les yeux et je me rends avec lui dans une gare où nous prenons un train imaginaire ! J’ai bien du mérite à en visualiser un nouveau chaque jour ! Nous avons pris tant de michelines, autorails, trains touristiques, corails et TGV ! Il travaillait à la SNCF, vous comprenez, il avait des tarifs avantageux, expliqua-t-elle.

     Après quelques instants de silence, elle poursuivit : « J’ignore s’il a eu le pressentiment de sa fin toute proche,  mais il m’a dit quelques jours avant de mourir qu’il aurait apprécié de dîner dans la voiture-restaurant de l’Orient Express. Ses yeux brillaient quand il avait évoqué les boiseries en acajou et les marqueteries délicates. Quelques années plus tard, quand j’ai gagné au loto, j’ai pensé que nous aurions même pu nous offrir le transsibérien de Moscou à Pékin ! Mais il était parti faire un grand voyage sans moi. »

     Eric Favrois écoutait avec attention. Cette femme évoquait ses peines avec simplicité et il appréciait qu’elle ne parle pas de sa maladie. Elle poursuivait : « Notre couple s’est consolidé au fil des années malgré un manque de vie sociale et de sorties. Et puis, il y a eu Carlos que nous avons adopté dans un orphelinat Colombien  quand il avait sept ans. Nous nous privions parfois pour satisfaire les demandes de cet enfant renfermé, intolérant à la frustration. Il exprima à l’adolescence sa douleur d’avoir été abandonné par une femme à travers une violence qu’il dirigea exclusivement contre moi. »

     Un silence s’établit qu’Eric Favrois rompit en déclarant : « Vous disiez que vous avez gagné au loto ? »

  • Une très grosse somme avec laquelle j’ai acheté ce havre de paix pour ma chienne et moi. La véranda a été ajoutée ainsi que le bassin aquatique dans le jardin. Cet argent me permet de verser une rente mensuelle à mon fils. Il est resté longtemps au chômage et trouve parfois des petits boulots. J’ai ressenti son départ de la région Lyonnaise comme un abandon car j’étais malade. Aujourd’hui, je pense que son éloignement a été salutaire pour nous deux. J’ai appris à vivre sans Carlos et lui, il a mûri, même s’il est toujours aussi renfermé et mal à l’aise avec moi.

     Devant l’étonnement du docteur Favrois, Eva poursuivit : « Cet enfant magnifique au teint métissé d’indien et d’espagnol que vous voyez en photo sur la cheminée était affectueux quand il avait neuf ans mais à quinze ans j’avais peur de lui.  Vers dix-sept ans, il nous a dit que nous ne le reverrions jamais si nous nous opposions à ce que sa copine vienne habiter avec nous. Nous avons cédé. La cohabitation avec le jeune couple dans un appartement exigu, pendant quatre ans, ne fut pas la période la plus heureuse de ma vie ! »

     Estimant avoir suffisamment parlé d’elle, Eva interrogea Eric Favrois : « Avez-vous des enfants, docteur ? »

  • J’ai eu une fille qui est morte à dix-huit ans dans un accident de voiture, il y a cinq ans, répondit-t-il. Il s’arrêta de parler quelques instants, puis il reprit : « Après le drame, ma femme m’a quitté et nous avons divorcé. Elle travaille maintenant à la Villa Médicis à Rome après avoir été conservateur d’un musée de Lyon. C’est une belle femme grande et blonde mais sans douceur. Elle ne me demandait jamais comment s’était passée ma journée. »
  • Lui posiez-vous des questions sur le déroulement de la sienne ?

     Eric Favrois ne répondit pas. « Notre couple n’a pas survécu à la disparition d’Emilie. Nous nous connaissions depuis l’adolescence. Mon ex beau-père était, comme mon père, chirurgien à l’hôpital de Bordeaux et nous nous retrouvions chaque été à Hossegor dans les maisons de vacances. Nous sommes restés bons amis et nous nous revoyons quand elle vient en France pour des colloques. »

     Eva s’enhardit à demander : « Avez-vous encore vos parents ? »

  • Ils sont âgés. Je vais les voir une fois par mois à Bordeaux. Et vous ?
  • Mon père est décédé le premier et il y a un an ce fut ma mère. Julien et moi avons eu le même type de parents, froids et autoritaires. Ils nous rappelèrent jusqu’à leur quatrième âge à nos devoirs de soutien familial. Nous passions nos vacances avec eux puis nous les avons assistés dans le grand âge. Ma mère fut particulièrement demandeuse. Elle considérait que j’étais disponible pour elle puisque je ne travaillais plus. Quand la maladie d’Alzheimer fut à un stade avancé, ma sœur me manifesta ouvertement son inimitié interdisant aux infirmières de m’informer de son état. J’étais alors hospitalisée à Saint-Jean. J’ai découvert à mon retour qu’elle dissimulait au médecin les fugues nocturnes, les déambulations dans les escaliers au risque de se rompre les os et même l’aggravation de l’état général de notre mère.
  • Dans quel but ?
  • Pour éviter le placement en établissement qui aurait lourdement grevé l’héritage. Elle m’a fait des scènes terribles et elle a imposé le maintien à domicile de notre mère. « Les gardes alternées t’occuperont ! » m’a-t-elle dit avec rudesse. Elle m’a giflée quand elle a appris que j’avais alerté le médecin sur la santé de la malade.

                   Ce dernier a placé d’office ma mère en établissement fermé. J’avais résolu toutefois                 de la prendre chez moi, aidée par Anna, mais je n’en ai pas eu le temps car son état                         s’est soudainement aggravé et elle est décédée. Elle m’a dit : « Je t’aime » pour la                première fois un mois avant sa mort.

  • Avez-vous des amis ? Questionna Eric Favrois d’un air navré.
  • Pas beaucoup. Au début de mon veuvage je survivais, faisant juste ce qu’il fallait pour être encore là le lendemain. J’évitais les sorties. Je fuyais le marché du dimanche ainsi que la fête des artisans d’art et les représentations de théâtre dans le grand pré que j’avais tant appréciées par les belles soirées d’été avec mon mari. J’étais devenue indifférente à toutes ces manifestations et puis il y a eu la maladie. Un matin, je me suis réveillée avec en tête un vers extrait de la Chanson de Roland. Il revenait à mon esprit de façon obsédante : « Moult a appris qui bien conut ahan. » J’avais été à la peine mais j’avais beaucoup appris ! Il me semblait que je pouvais tenter de me resocialiser. J’ai noué des liens d’amitié avec des femmes que la vie avait malmenées, la coiffeuse du village taraudée par la peur d’une récidive de son cancer et ma voisine qui a perdu mari et enfants dans un accident d’avion. J’ai acquis aussi de l’humilité devant la vie. Tout comme la mort fait partie de celle-ci, la maladie est inscrite dans notre corps et il est inutile de chercher un coupable ! Ma maladie est une mort lente imposée par le crabe qui reprendra un jour possession de moi mais au lieu de me ronger, cette pensée me rend insubmersible et agit comme une catharsis qui m’aide à apprivoiser la mort. 

     Après un moment de silence, elle ajouta : « Excusez-moi d’avoir beaucoup parlé de moi.»

     Le regard d’Eric Favrois s’était immobilisé sur la colonne de feu diaprée qu’attisait bruyamment un regain de flambée. Il fut tiré de sa rêverie quelques instants plus tard par Eva qui s’approchait avec une fondue. Debout autour du caquelon chauffé par le réchaud, ils noyèrent quelques morceaux de pain dans le vin des abymes qui bouillonnait avec les lamelles

de comté et de beaufort. Eric Favrois remarqua que des petites étoiles brillaient dans les yeux de son hôte quand elle éclatait d’un rire qu’il qualifia avec surprise de malicieux et qu’elle évoquait la tradition des gages. Il entra peu à peu dans le jeu : « Encore un morceau que tu n’auras pas Chipie, il est perdu dans la sauce ! » La chienne guettait ses gestes le museau tendu et hochait la tête à droite et à gauche en protestant par des aboiements rauques.

     Après le repas, Eva fut intriguée par une violente rafale de vent et ouvrit la porte-fenêtre. Les flocons tourbillonnaient dans une nuit noire comme de la poix mais curieusement douce puis elle se tourna vers le médecin qui fixait les flammes s’étiolant dans l’âtre. Son pragmatisme habituel lui paraissait en déroute. Méthodiquement, elle résuma la situation. Elle venait d’organiser une soirée fondue avec un cancérologue dépressif immobilisé chez elle par une tempête de neige et tous deux avaient ri comme des gamins quand des morceaux de pain tombaient dans un bouillon !  Avec un petit sourire amusé par l’insolite des dernières heures, elle s’approcha d’Eric Favrois et déclara : « Je vous souhaite une bonne nuit docteur. N’hésitez pas à prendre votre petit-déjeuner si vous vous levez avant moi. » Elle s’éloigna avec Chipie sur les talons tandis qu’il lui répondait par un laconique souhait de « Bonne nuit. »

     Eva fut réveillée par les gémissements de la chienne qui entendait Eric Favrois dans la cuisine.

  • Oui ma puce, je me lève. Elle enfila une robe de chambre en satin blanc et se dirigea vers la cuisine où elle le découvrit penché sur la cafetière à dosette. Il était coiffé comme s’il sortait d’un buisson d’épines. « Bonjour, avez-vous bien dormi ? » lui demanda-t-elle puis elle ajouta malicieusement : « On dirait que vous avez bondi hors du lit comme si vous étiez poursuivi par les sangliers que nous avons vus hier ! »
  • Ah bonjour Madame Milly. Je suis désolé si je vous ai réveillée. J’essayais de comprendre le fonctionnement de votre machine à café.
  • Il n’y a pas de mal docteur. Miss Chipie fixe l’heure du lever chaque jour à sa convenance.

     Eva s’éloigna pour ouvrir les volets de la porte-fenêtre. Elle resta un long moment pensive devant les petites congères sculptées par le vent qui s’étaient formées devant la maison. Son silence avait intrigué Eric Favrois qui s’était approché de la fenêtre. Massant ses tempes avec les paumes de ses mains, il déclara : « Des interventions sont prévues tout au long de la semaine. Il est indispensable que je rentre à Lyon demain au plus tard. »

  • Un chirurgien peut vous remplacer ? Interrogea Eva.
  • Oui bien sûr, répondit-il évasivement. Allons déjeuner, c’est prêt.

     Il s’effaça devant Eva et l’invita à s’asseoir sur le banc du coin repas dans la salle à manger. Il avait disposé sur la table en pin une corbeille avec des tranches de pain brioché. « Je me suis

permis d’ouvrir vos placards. Tout est rangé rationnellement, je n’ai pas eu de peine à trouver le miel et les confitures de figues et d’abricots. Que voulez-vous, chicorée, café, thé ou autre ? »

     Eric Favrois versa le thé tandis qu’Eva sélectionnait la chaîne météo. Elle annonçait la fin des chutes de neige sur les monts du Lyonnais, ce qui détendit le médecin. La description poétique que fit Eva du jardin au printemps amena même un sourire sur son visage.

« Il faudra que vous veniez voir mon jardin coloré des mille et une nuits à partir d’Avril. Il y a les arbres, c’est important vous savez les arbres, on dit que les écrivains les embrassent. J’y apprécie aussi les agaves, les roses et la cascade aux gouttes argentées où les rouge-gorges viennent boire. Mon jardin est un sanctuaire protecteur par rapport à l’extérieur. On y respire en hiver l’odeur du bois et en été les senteurs fraîches des taillis constellées de mûres. Au-delà de la clôture s’élance le plateau parsemé de chênaies et de ravins profonds, avant-coureur des sommets mystérieux éternellement enneigés. En contrebas serpente l’Isle aux eaux vertes et tumultueuses où transparaissent de longues algues noires qui s’accrochent aux roues à aubes moussues. » Eva conclut avec véhémence : « Saviez-vous que Nietzsche a écrit que si nous nous trouvons tellement à l’aise en pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous ? »

  • Je l’ignorais. Vous êtes inspirée Madame Milly car j’ai des difficultés à imaginer un paysage romantique dans cet amas poudreux.
  • Où habitez-vous docteur ?
  • Le long des quais de Saône, dans un appartement.
  • Oh fit-elle simplement. Cela doit être agréable. Au fait, aimez-vous Rachmaninoff ?
  • Je n’ai pas beaucoup de connaissances musicales, avoua-t-il un peu déconcerté par la soudaineté de la question.
  • Moi non plus, mais j’ai découvert ce concerto N° 2. Ecoutons-le voulez-vous. C’est à mon sens plus enrichissant que d’écouter la télévision qui sert à diffuser de la propagande.

     Après le déjeuner, ils se divertirent avec Les Visiteurs à New York et dans la soirée, ils dînèrent de quelques fruits de mer devant la cheminée.

     Assise à même le sol, Eva justifia le plaisir qu’elle éprouvait dans cette position : « J’étais jeune quand j’ai lu que pour les vieux Indiens Amérindiens, le sol était réconfort, force nouvelle, purification et guérison. J’ai passé mes années d’études accroupie dans un coin de ma chambre ! » ajouta-t-elle en souriant.

     Des conversations à bâtons rompus s’ensuivirent au cours desquelles le docteur Favrois se dérida. Le week-end se termina le lundi midi dans l’alacrité qu’entretinrent les facéties de Verduret et les mimiques de Chipie. Le service de bus reprit et la météo annonça que les routes étaient praticables. Eric Favrois salua son hôte et l’invita à déjeuner au Relais de Poste le samedi suivant ce qui plongea Eva dans la perplexité : « Si cet homme cherchait une aventure amoureuse, il rejoindrait une femme plus jeune que moi ! »

     Assise sur le canapé, elle ne vit pas d’explications à sa future visite dans ce village perdu, entre Noël et Nouvel An, et elle finit par se confier à Julien : « Il devrait être avec ses parents ou avec des amis en cette période de fêtes. Il ne peut pas être impressionné par mon aisance financière. Il est probablement aussi riche que moi, si ce n’est plus. S’il recherche mon amitié, il réalisera que la compassion est une vertu que je ne possède pas. Dans le passé,  je voulais être acceptée de tous, collègues et famille. Je cherchais bien sûr à correspondre à ce qu’ils attendaient de moi mais tu conviendras que j’étais naturellement généreuse. Je me suis recroquevillée sur moi-même quand tu es parti. Par un effet que je ne m’explique pas, les épreuves ont ôté la part d’altruisme que je possédais. Je ne peux rien apporter au docteur Favrois», conclut-elle et la main posée sur les flancs de Chipie, elle s’endormit.

 

 

 

– 4 –

 

 

     Eva se gara devant le Relais de Poste sous un rideau de pluie glaciale. Elle traversa la rue de la Thébaïde et pénétra dans la salle de restaurant par une large porte en verre sur le côté de laquelle trônait un cocasse bonhomme de neige en plastique blanc et bleu orné de rubans à strass argentés. Quelques clients avaient pris place autour des tables aux nappes roses égayées par des vases de marguerites. Partout des souhaits de bonnes fêtes exprimés sur des guirlandes dorées qui se balançaient au travers de la salle.

     Le maître d’hôtel s’avança vers Eva :

  • Bonjour Madame, que puis-je pour vous ?
  • Monsieur Favrois a réservé une table.

     A sa suite, elle se dirigea vers le fond de la pièce où flambait une cheminée. Eric Favrois, attablé, lisait les menus. A la vue d’Eva, il fit un signe de la main et déploya sa haute silhouette. Eva nota que dans son jean noir et son pull de montagne en laine rouge, il paraîssait encore plus grand et mince que de coutume. La lumière blafarde qui éclairait cette partie de la salle révélait ses traits délicats ainsi que son regard bleu et ses cheveux blancs décoiffés. Eva ôta son imperméable détrempé par la pluie et le confia au maître d’hôtel.

  • Vous allez bien Docteur ? La route n’a pas été trop pénible sous ces trombes d’eau ? Interrogea-t-elle en s’asseyant.
  • J’avais une combinaison anti-pluie, répondit-il avec un sourire amical. Comment allez-vous ?

     Sans attendre la réponse, il lui tendit la carte des menus qu’elle étudia minutieusement.

  • Je prendrai un filet de daurade avec une purée écrasée de pommes de terre et d’olives vertes, déclara-t-elle après quelques instants.
  • Mangez-vous mieux Madame Milly ?
  • C’est encore difficile mais je connais des gens qui se nourrissent exclusivement de bouillies après un cancer. Je m’estime heureuse de pouvoir varier mon alimentation, du moment qu’elle est moulinée.
  • Le noir vous va bien, dit-il avec un mouvement du visage qui attestait de la sincérité de sa déclaration.

     Eva le remercia d’un sourire. Flattée par la remarque d’Eric Favrois, elle jeta un coup d’œil au miroir Louis Philippe accroché près de la cheminée qui reflétait son image de femme gracile au teint pâle et aux cheveux courts méchés de blanc. Un pull-over à col roulé et un pantalon en velours noir la mettaient en valeur. Posant son regard sur le médecin, elle fut frappée par l’expression de lassitude qui figeait ses traits et ne put s’empêcher de lui en faire la remarque : « Puis-je me permettre de vous dire que vous avez l’air fatigué, docteur. »    

  • J’ai des ennuis à l’hôpital répondit-il en hochant la tête. Une enquête est ouverte suite au décès d’une patiente quand j’étais à Sillanges. Une erreur inexpliquée sur mon numéro de portable n’a pas permis aux médecins de garde de me joindre et les pathologies de la patiente ne figuraient pas dans le dossier informatisé alors que je les y avais inscrites. Si seulement, on pouvait mettre la main sur le dossier papier ! En toute bonne foi, les médecins de garde ont administré un traitement inadapté qui a entraîné le décès. Elle était mère de deux enfants ! conclut-il en abattant sa main sur la table dans un geste d’impuissance.

     Les lèvres du médecin tremblaient et son visage exprimait un désarroi qui impressionna Eva.

  • Je suis taraudé par ce décès jour et nuit. Cette famille dévastée m’obsède. Je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Cependant, je ne veux pas tomber dans la paranoïa et je rejette résolument l’idée que l’on a voulu faire de moi un coupable même si cette pensée me ronge !
  • Avez-vous des ennemis ?
  • Nous en avons tous. J’ai peut-être suscité des jalousies en gravissant quelques échelons ces dernières années. J’espérais être nommé professeur et faire des conférences à l’étranger.
  • Pourquoi cette erreur sur votre numéro de portable ?
  • Je l’ignore, se désola-t-il. L’orthophoniste du service m’a confié que Sylvie, ma secrétaire, est dyslexique. Je ne m’en étais jamais aperçu. Elle relit ses documents et j’ai rarement à y faire des corrections. L’enquête est diligentée par le Juge Gillet qui a signé une commission rogatoire.
  • Ce qui veut dire ?
  • Que le groupement de gendarmerie du Rhône enquête. Un directeur d’enquête a été désigné. Il transmettra ses rapports au Juge.

     Un silence pesant s’établit que rompit le maître d’hôtel venu s’assurer que les deux convives étaient satisfaits. Afin d’écarter les douloureuses pensées de son compagnon de table, Eva commenta avec bienveillance la pétulante réunion familiale des grands-parents et de leurs descendants qui sévissait derrière eux, le crépitement du déclenchement des prises de photos, les pleurs du bébé et la ronde des enfants autour de la tablée puis elle enchaîna rapidement : « Profitez-vous des opportunités de distraction à Lyon ? »

  • Nous nous retrouvons parfois à la Brasserie Nouvelle avec des amis. C’est une maison glamour avec dancing et restaurant. Les cocottes des années 20 y griffaient les miroirs avec les diamants offerts par ces Messieurs pour vérifier s’ils étaient vrais !
  • Je suppose que cet établissement est propice aux rencontres, poursuivit Eva.
  • Oui, on y rencontre des jolies femmes pour un soir, répondit-il ironiquement.
  • Ne souhaitez-vous pas refaire votre vie ? Ne répondez pas si je suis indiscrète !
  • Non, assura-t-il. J’ai réussi à surmonter la souffrance liée au divorce. Après le décès de la petite, mon ex-femme m’avait beaucoup trompé, mais je ne concevais pas la vie sans elle ! Un soir j’ai trouvé les placards vides. Elle avait laissé une lettre dans laquelle elle disait qu’elle partait travailler à Rome.

     Eric Favrois fut soudain mal à l’aise : « J’ai beaucoup parlé de moi. Vous-même, avez-vous un compagnon ? »

     Plongeant son regard dans des yeux bleus tout à la fois scrutateurs et bienveillants, elle répliqua vivement : « Je ne remplacerai jamais Julien. Il faut disposer d’un temps que je n’ai plus pour se connaître, s’affronter et enfin s’estimer et pacifier une relation sentimentale. »

     Eva s’interrompit, attirée par le bruit des flots d’eau qui se déversaient sur la porte-fenêtre tandis que la lumière vacillait sous l’orage. « Je pars dans trois semaines sous un climat plus clément, en Nouvelle-Calédonie », confia-t-elle.

  • Puis-je vous accompagner ? Eric Favrois n’avait probablement pas anticipé la requête qu’il venait de faire. Il garda le silence quelques instants puis hochant la tête, il ajouta : « En y réfléchissant, ce voyage tomberait à point car j’ai vraiment besoin de me changer les idées. Je peux m’organiser pour prendre quinze jours de vacances. » Il griffonna son numéro de portable et le tendit à Eva.

     Déconcertée, elle bredouilla en haussant l’épaule :

« Pourquoi pas, si vous acceptez un logement rudimentaire dans une tribu ! Voici les coordonnées de l’agence de voyage ainsi que mon numéro de portable. »

     Quand ils sortirent du restaurant, la rue de la Thébaïde était lumineuse. La pleine lune amicale éclairait le ciel étoilé lavé par la pluie.

  • La lune pose un diadème sur vos cheveux, pasticha Eric Favrois.
  • Elle n’est pas blême pourtant, répliqua Eva en souriant.
  • Bien, je rentre à l’hôtel. J’ai passé une très agréable soirée. J’espère qu’il en est de même pour vous. Je vous contacterai pour finaliser les détails du voyage. Au revoir Eva. Vous permettez que je vous appelle par votre prénom.
  • Sans problème, docteur. A bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 5 –

 

 

     Installée sur un banc de bambou sous un banian, Eva contemple la latérite rouge vif qui embrase le flanc de la montagne ravinée par les pluies de l’hiver. Elle a grimpé vers le sommet de la colline par l’allée de niaoulis, aveuglée par la lumière solaire, s’arrêtant pour reprendre son souffle tandis que l’averse chaude caressait son visage. Elle apprécie ce moment de repos après les vingt-huit heures d’un vol qu’elle appréhendait. Plus détendu qu’à l’accoutumée, Eric Favrois s’était révélé un charmant compagnon de voyage. Il était arrivé avec un important retard à leur rendez-vous dans le hall d’accueil de l’aéroport Saint Exupéry. Eva avait été soulagée en apercevant la haute silhouette filiforme portant une sacoche en bandoulière. Pendant le voyage vers le nord de l’île, fatiguée par les ornières de la piste le long de la rivière Hienghène, elle n’avait pas fixé son attention sur les visages des kanaks morts en combattant pour la Kanaky et immortalisés sur les abribus. Elle s’était promis de parler avec ses hôtes des évènements d’Avril et Mai 1988. Au milieu des bosquets de bambous, elle discerne à présent le hameau de la tribu dominé par la flèche faîtière de la grande case. Plus bas, vers la gauche, elle reconnaît le toit de chaume de la petite case où l’ont installée avec beaucoup d’attention Hawa et son mari Alban, le vieux chef coutumier à qui elle a remis, à son arrivée, un morceau d’étoffe et un billet de 1000 FCP. Alban avait alors exprimé son respect en baissant les yeux et il avait prononcé les paroles de bienvenue. Clignant des yeux qu’elle protège avec sa main, Eva ne parvient pas à repérer, au milieu des maisonnettes aux toits de palmes, la case au tiki bleu occupée par Eric Favrois.

     Le médecin a décliné l’invitation à la promenade : « Je dois commencer le rapport que je présente à une conférence à Liège la semaine suivant mon retour. » « Bon courage » a répondu Eva avant d’ajouter, railleuse : « Il me semble qu’un austère bureau à l’hôpital serait plus propice à vos travaux que le jardin d’Alban. Je ne pourrais pas écrire une ligne entourée de ces dattiers, letchis et calebassiers ! » Tandis qu’elle s’éloignait, il s’était inquiété : « Vous partez seule. Henri ne vous accompagne pas ? »

  • Henri et Alban répètent des chants à la guitare pour le prochain mariage.
  • Tant mieux. Ainsi, il ne risquera pas de nous faire un syndrome de Stendalh à la vue d’un dédale végétal, comme cela s’est produit pendant le voyage.

     Une lueur sarcastique avait illuminé son regard tandis qu’il observait Eva par-dessus ses lunettes.      

  • Je me demande pourquoi vous n’appréciez pas Henri. Il travaille beaucoup  quand il est à Nouméa et il n’a pas pris de vacances depuis plusieurs années. Il est normal qu’il se soit extasié sur la nature. Elle est grandiose sur la Grande Terre. Henri est aussi jovial que quand je l’ai connu il y a trente-cinq ans. Bien sûr il peut paraître exubérant mais il est si gentil ! 

     Eric Favrois avait replongé la tête sur son dossier.

      Ayant admiré les ipomées rouges et médité à la vue de la mer couleur abysse, Eva redescend vers le village et salue d’un signe de la main une femme qui tient son enfant contre son dos par un manou tout en enfonçant des boutures de manioc dans la terre retournée.

     De chaque côté du chemin fleurissent les frangipaniers et les goyaviers derrière lesquels se dresse la chapelle de pierre de corail peinte à la chaux. Le jardin d’Alban et d’Hawa est bientôt en vue avec la maison en ciment peinte en rose et entourée de badamiers. Eva entend Henri qui l’interpelle :

  • Viens Evita, assieds-toi près de nous. Nous avons répété tout l’après-midi avec Alban pour le mariage de Martial.
  • C’est mon fils explique Alban. Il se marie dans une semaine avec une femme d’une tribu de Maré.

     Hawa est sortie de la maison. Eva s’est levée pour l’embrasser et constate un peu de lassitude sur le visage de la vieille femme qui  explique : « Il y a beaucoup de travail pour préparer le mariage et la cérémonie coutumière. C’est un moment de renforcement des liens entre les deux tribus. Toutes les parentèles seront présentes. »

  • Où habiteront les jeunes mariés ? Demande Eva.
  • La maison en dur, la dernière avant l’allée de la Chefferie. Je l’ai décorée de fleurs de flamboyants et d’hibiscus. Mon fils dit que Malia sera une bonne maîtresse de maison. Elle s’y connaît en vannerie, couture et crochet. J’espère qu’elle nous respectera Alban et moi et qu’elle aura la qualité que j’apprécie le plus, l’humilité.

     Hawa semble se plonger dans ses pensées et dans sa mémoire puis elle ajoute à l’attention d’Henri et d’Eva : « Voulez-vous vous joindre à nous pour un feu sur le sable ce soir ?

C’est le symbole de la protection que nous apportent les anciens qui sont partis. Nous avons fait cuire le cochon sur les pierres chauffées sous les feuilles de niaoulis, d’orangers et de citronnelles avec des ignames et du manioc. Alban et d’autres hommes de la tribu danseront la culture de l’igname. Nous aimerions que le médecin se joigne à nous. »

     Les grillons chantent au bord de l’immense océan vert. Les hommes et les femmes de la tribu se sont installés sur des nattes, autour du feu. Tandis que les mamans surveillent les enfants qui courent après un ballon fabriqué avec des feuillages, Eva félicite les femmes qui, sous la direction d’Hawa, ont préparé le cochon parfumé, les crevettes cuites avec les bananes et les papayes fourrées de coco. Elle s’adresse à sa logeuse à qui le clan  a accordé le privilège de la parole : «  Que pensez de la société kanak actuelle ? »

  • Tout le monde doit y trouver sa place dans un respect mutuel. Nous devons exorciser notre peur des autres communautés et de l’avenir. Il nous faut aussi nous réconcilier entre kanaks indépendantistes et kanaks pro français. Depuis que je fais de la politique, l’eau, l’électricité et le téléphone sont arrivés dans les tribus mais ces progrès n’ont pas apporté le bonheur pour les jeunes qui s’ennuient et cultivent le cannabis. Pourtant la vie dans la tribu est structurante. Les jeunes parents devraient participer aux rassemblements où les enfants reçoivent un nom qui définit leur appartenance à une terre et les ancre dans la lignée des clans utérins. Respecter les usages, les tantes âgées qui n’ont pas eu d’enfants et les vieux parents n’est pas contradictoire avec une action politique au service de la communauté.

     L’infatigable Hawa a été écoutée de tous. Elle est venue s’asseoir près d’Eva : « Pensez-vous que le médecin accepterait de venir dans notre maison demain pour examiner une parente ? Je n’ose pas le solliciter directement. Acceptez-vous de le faire pour moi ? » Eva promet de transmettre la demande à Eric Favrois.

     Sonnailles aux chevilles, Alban au visage auréolé de cheveux blancs et une vingtaine d’hommes aux dreadlocks ligotées en catogans se sont mis en place pour la danse de l’igname, pieds gauches en avant et pieds droits en arrière, au son des bambous et des écorces de figuiers. Figurant des coups de pelles, ils piochent, déposent une pierre dans le trou ainsi que le plant d’igname, enroulent la pousse autour du tuteur et arrachent les mauvaises herbes, tandis que le public martèle le sol avec les pieds.

     Hawa se penche vers Eva et murmure : « La pierre près de l’igname signifie que la puissance vitale des ancêtres aidera le plant à prendre. »

     La nuit est venue depuis longtemps et le feu est éteint. Après un concert de Kaneka où se sont mêlés musique traditionnelle et reggae, Eva et Henri remercient Alban et saluent les anciens. « Essayez de convaincre le médecin de venir voir ma nièce. » a supplié Hawa, puis regardant fixement Eva, elle a ajouté : « Bonne nuit peuplée de rêves. Ils nous disent ce que nous ne voulons pas voir. La vie est courte et il faut saisir le bonheur quand il est là. »

   Eva a pris avec Henri le chemin du lagon. Le bras autour des épaules de son amie, il a sorti des photos anciennes. « Te souviens-tu Evita de l’été 1987 où nous sommes venus en France avec Carolane et la petite ? Julien et toi étiez en vacances chez tes parents dans les Landes. »

  • J’avais remarqué que Carolane ne voulait pas être prise en photo. Il me semblait qu’elle se dépréciait souvent et qu’elle n’avait pas confiance en elle. Elle n’était pas assez armée pour lutter quand la maladie est apparue. Elle a été une bonne épouse et une bonne mère, n’est-ce pas Henri ?

     Eva fixe intensément le visage fermé de son compagnon et chuchote : « Pourquoi ne refais-tu pas ta vie, Henri ? Cela me rassurerait de savoir que tu ne vieillis pas seul. »

  • Je vois une femme parfois et nous faisons des sorties.
  • Tu ne veux pas t’installer avec elle maintenant que la petite est à Sidney  pour ses études ?

            –     C’est encore trop tôt, Evita. Il y a eu Maman, puis deux ans après Carolane. Je ne               suis pas encore remis. Toi aussi, tu as eu beaucoup d’épreuves. Vas-tu mieux ?

     Eva ne répond pas. Elle caresse la main d’Henri et embrasse son ami. Ils admirent la surface argentée des flots et le ciel encore rempli de constellations puis remontent l’allée de pins colonnaires vers le hameau. Arrivés devant la case ronde, elle lui déclare tendrement :

,« Bonne nuit mon petit coco. Rappelle-toi, je t’appelais ainsi quand je t’ai connu. Tu avais quatorze ans. J’étais une vieille, pense donc, j’avais vingt-trois ans ! »

  • La nuit sera courte Evita. L’aube approche, les gazouillis des oiseaux et les chants des coqs ne vont pas tarder. Au fait, quel drôle de zèbre, ton compagnon. Il est quasi mutique, il n’a prononcé que trois phrases pendant la soirée !
  • C’est un cancérologue réputé. Il est venu ici pour se ressourcer, déclare-t-elle brièvement en lui envoyant un baiser.

Le bruit des haches et des sabres qui coupent les arbres ont réveillé Eva. Elle est sortie pour solliciter Eric Favrois qu’elle trouve devant sa case, penché sur des dossiers étalés sur la table en bois noir.

  • Déjà au travail  Eric ! Vous ne vous reposez donc jamais !
  • Je me couche dès que je peux, moi, je ne me promène pas au clair de lune jusqu’à l’aube !

     Eva a perçu la causticité de la remarque et ne peut s’empêcher d’esquisser un léger sourire. Elle ignore délibérément le sous-entendu et lui soumet la requête d’Hawa.

  • Venez avec moi, déclare le médecin.

     Hawa les accueille dans la maison en dur avec un doux sourire et des paroles de reconnaissance.

  • Suivez-moi, leur dit-elle. Dora a beaucoup de fièvre. Elle souffre au niveau du ventre et je lui ai fait boire une boisson anesthésiante à base de kava. Les plantes et le bouquet magique n’ont pas eu d’effet sur les vomissements.

     Elle les guide vers le fond de la salle commune, ouvre la porte d’un cagibi où la lumière perce par un vasistas et les dirige vers une forme tournée contre le mur qui gémit allongée sur une natte. Après avoir demandé à Hawa de soulever la couverture, Eric Favrois exerce une pression sur l’abdomen de la malade qui pousse un cri de douleur.

  • Je pense à une péritonite, diagnostique Eric Favrois et s’adressant à Hawa : « Il faut appeler les pompiers et l’évacuer en urgence sur Nouméa. Je vais contacter la clinique de la Baie où je connais un médecin et je l’accompagnerai. »

     Hawa s’est inclinée devant le médecin et l’a raccompagné vers la porte. Sur le seuil, elle lui presse la main et ajoute à voix basse : « Dora est la fille de ma sœur aînée. Orpheline élevée par le clan, elle s’était prise d’une passion amoureuse pour le neveu d’Alban. Ils ont transgressé  la loi en s’aimant sur la montagne des deuilleurs. »

  • La montagne des deuilleurs ? Questionne Eric Favrois.
  • Celle que vous voyez face à la mer. Autrefois, les deuilleurs y transformaient les morts en ancêtres. Dora a été chassée du clan, dépouillée de sa case et abandonnée de tous. Elle a survécu sous un abri de fortune dans la forêt grâce à des broussards que je connais. Ils lui apportaient à manger quand ils l’ont découverte inconsciente il y a trois jours. Ils l’ont alors ramenée ici en secret.

     Eric Favrois lui sourit et ajoute : « Prévenez-moi quand les pompiers seront arrivés », puis il s’est éloigné.

  • Qu’est devenu votre neveu ? Interroge Eva.
    • Il est parti travailler à l’usine de nickel près de Koné.
    • Le sort des hommes est toujours plus enviable que celui des femmes n’est-ce pas ? murmure Eva. Puis elle ajoute : « S’il vous plait Hawa, pouvez-vous préparer quelques affaires pour Dora. Je vais à Nouméa chez Henri qui reprendra son travail. Je visiterai Dora à la clinique et je laverai son  »
    • Que le Tout-Puissant vous bénisse pour votre aide, le docteur et vous !

     Dora s’est assoupie et se remet peu à peu de son opération auprès d’Eva qui vient la voir chaque jour. « Il ne fait pas trop chaud aujourd’hui. Allez donc vous promener dans Nouméa.  Je vous appelle s’il y a un problème », lui suggère la jeune infirmière qui entre dans la chambre.

  • Eva, voulez-vous découvrir Nouméa avec moi ? Interroge Eric Favrois qu’elle croise dans le couloir.
  • L’infirmière m’a recommandé le Centre Culturel Tjibaou sur la presqu’île de Tina.

     Le chauffeur de taxi n’a pas de courses. Il leur fait découvrir la douceur de la place des Cocotiers et ses flamboyants, le marché de la Baie de la Moselle, la Baie des Citrons et le coucher de soleil sur la plage de l’Anse Vata où l’océan leur offre ses remous. « Le Centre Culturel Tjibaou, ce sera pour demain, on ne peut pas le visiter au pas de course » , affirme-t-il. La jeune serveuse de la crêperie, fille de fonctionnaires venus de France travailler à Nouméa dans les années 1975, évoque les squats où vivent des milliers de jeunes qui ont quitté leur tribu pour trouver un hypothétique travail en ville. « Ils disent qu’ils sont plus libres ici mais faute de parvenir à s’intégrer, ils abusent de l’alcool et du cannabis », déplore-t-elle.

     Il est à peine dix-sept heures et les passants se font rares. La jeune fille ajoute : « Ici, les journées commencent tôt et finissent tôt, la crêperie va fermer. »

     Assis sur le banc de l’abribus, les deux promeneurs hèlent un taxi. « Bonne soirée Eva », murmure Eric Favrois tandis que le chauffeur se gare devant la pension de famille où il loge.  Sans réfléchir, elle l’embrasse sur les deux joues puis elle indique la destination du domicile d’Henri : « La Vallée des Colons s’il vous plait. »

     Le vent berce doucement les branches de bananiers au-dessus de la tête d’Henri absorbé dans des dossiers et qui exprime sa lassitude quand il aperçoit son amie.

  • Je n’ai pris que deux semaines de vacances et je suis déjà débordé ! Ton après-midi s’est bien passé Evita ?
  • Oui, le taxi nous a promenés dans les endroits les plus renommés de Nouméa. Demain il nous emmènera au Centre Culturel
  • Nous ?
  • Oui, j’ai rencontré Eric Favrois quand je sortais de la chambre de Dora.
  • Comme par hasard !
  • Qu’est-ce-que tu insinues ? Lance-t-elle.
  • Je pense que tu l’intéresses.
  • C’est impossible Henri. Je suis en rémission d’une grave maladie dont il me soigne. Je suis plus âgée que lui. Mon visage est abimé par les opérations et nous ne sommes pas du même milieu !
  • Évidemment à t’écouter, rien n’expliquerait une attirance amoureuse. Je résume tes dires : tu es vieille, malade, dotée d’un physique ingrat et ta conscience sociale interdit un avenir commun avec un médecin ! Evita, es-tu sûre de ne pas te mentir ?

     Haussant les épaules, elle l’embrasse et lui dit doucement : « Avance ton travail, Henri. Je vais préparer à manger. » Dans la soirée, il lui confie : « Evita, si j’avais fait ma vie à Paris, je t’aurais demandé en mariage avant Julien. »

  • C’est si loin tout ça ! Murmure-t-elle. Que ferais-tu à présent d’une vieille femme en rémission ?
  • Tu y tiens décidément !
  • C’est plutôt lui qui me tient.
  • De quoi parles-tu ?
  • Du crabe qui ne manquera pas de ressurgir comme il l’a fait pour Carolane. Excuse-moi Henri. J’attriste une si belle soirée !
  • Tu viens te baigner avec moi Evita ? Demande-t-il brusquement.
  • Le temps de mettre un maillot de bain.

     Quelques longueurs de piscine suffisent à Eva pour détendre son corps et son esprit. Elle se sent enveloppée par la douceur de la lueur bleutée qui nimbe le jardin et qui évoque l’Empire des lumières de Magritte. Tout un passé insouciant renaît, marqué par l’accueil chaleureux de la famille d’Henri, dans le Paris des années 1975. Soucieuses de se reconstruire après la désertion du père, sa mère et ses sœurs avaient ouvert leur foyer à Eva isolée dans la capitale qu’elle avait rejoint pour le travail. Quand elle décide de laisser son compagnon à ses exercices de plongée, il lui crie : « Bonne nuit Evita. Je t’aime. »

     Après avoir laissé Dora qui a la visite d’une ancienne camarade de classe, Eva retrouve Eric Favrois. C’est le même chauffeur de taxi que la veille qui les emmène vers le centre culturel Tjibaou. Nouméa se vide déjà quand il les dépose devant un café de la place des Cocotiers.

  • J’ai particulièrement aimé les projections sur la philosophie kanak ainsi que les différentes espèces végétales, déclare Eva devant son verre de limonade.
  • Poétique aussi le mythe qui fait naître les premiers êtres humains d’un gâteau d’ignames enveloppé de feuilles de taros que la lune jette à la mer ! Reconnaît Eric Favrois.

     Eva proclame, désabusée : « Les pensées mythiques disparaissent définitivement sous l’influence nocive de l’homme occidental ! »

  • Ah, revoilà Eva militante ! Raille doucement Eric Favrois.
  • Au fait Eric, est-ce que l’enquête progresse à Saint-Jean ?
  • La police communique peu. Il semble que la secrétaire soit dyslexique et qu’elle ait pu faire une inversion de chiffres mais elle m’a affirmé n’avoir fait qu’une impression du fichier ! Le département informatique a fait d’importantes mises à jour à cette période, ce qui aurait pu effacer le compte rendu du néphrologue. Je dois vous laisser à présent car j’ai du travail.

     Ils se quittent en se serrant la main alors que la nuit tombe sur la ville.

     Le lendemain, Eva retrouve Dora assise sur son lit, les yeux fixés tristement sur le creux de sa main.

  • Ca va Dora ? L’infirmière me dit que tu te rétablis bien. Qu’est-ce-que c’est ? Interroge-t-elle en jetant un coup d’oeil vers la paume recroquevillée.
  • C’est une coquille vide de trocas. Elle est un peu usée car elle appartenait à ma mère qui l’avait trouvée dans le creek.

     Dora fait chatoyer lentement les reflets de la nacre dans la lumière du soleil. « Je vois le bleu turquoise des vagues du matin, le vert de l’océan quand la tempête approche et le rosé du couchant. Je la garde toujours sur moi car elle m’a aidée à tenir quand ceux de mon peuple m’ont abandonnée. »

  • Qu’aimerais-tu faire quand tu sortiras de la clinique ? Questionne Eva avec délicatesse.
  • J’ai toujours voulu être infirmière pour aider les gens. A présent, je ne sais plus.
  • Tu es jeune Dora. Tout est possible. Pourquoi ne demandes-tu pas au docteur Favrois d’en parler à son copain médecin. Tu pourrais faire une préparation à l’école d’infirmières de Nouméa.
  • Ce serait magnifique. Tu crois qu’il le ferait ?
  • Je pense qu’il a un grand cœur sous des abords un peu ours. Quant à moi, j’ai la chance d’avoir une certaine aisance financière qui me permettrait de financer tes études.
  • Pourquoi ferais-tu ça ? Fait Dora les larmes aux yeux.
  • Parce qu’il y a eu un moment dans ma vie où j’aurais aimé que l’on me donne un coup de main. Devant le regard étonné de la jeune femme, elle poursuit :

« Oui, nous avons eu des ennuis mon mari et moi. Ses chefs lui ont fait comprendre qu’il n’était plus opérationnel et l’ont poussé vers la porte. J’ai donc été obligée de continuer à travailler malgré la fatigue inexpliquée que je ressentais. Et puis tu pourrais être la fille que je n’ai pas eue ! » Le visage illuminé par la joie, Dora a sauté au cou d’Eva qui la quitte en lui confiant :

« Tu auras l’autorisation de sortir d’ici deux jours. N’oublie pas de parler au docteur Favrois. Il est installé dans un bureau à l’étage. Henri nous ramènera dans la tribu pour le mariage de Martial et Malia. »

     Dès l’arrivée à Hienghène, Eva met au courant Alban et Hawa de la nouvelle orientation que prend la vie de Dora qui passera sa convalescence à la maison de repos de la baie avant d’emménager dans un studio en ville. Grâce aux interventions d’Eric Favrois et de son collègue, elle est inscrite dans une école privée qui prépare au concours d’entrée à la formation d’infirmière. « Je complèterai la bourse d’étude », ajoute Eva à l’oreille d’Hawa.

     Le lendemain, Alban convoque Eva et Eric Favrois dans la case où se réunit habituellement le Conseil des Anciens. Après les avoir invités à prendre place solennellement sur le banc en bois de houp, il déclare : « Hawa m’a dit ce que vous avez fait tous les deux pour Dora. En tant que chef coutumier de la tribu de Goot, je confirme qu’en s’aimant sur la montagne interdite, mon neveu et elle ont enfreint la règle des clans. Ils ont été légitimement bannis à tout jamais. » Après un long moment de réflexion, il fixe Eric Favrois et ajoute d’une voix posée : « A titre personnel, j’ai apprécié les soins que vous avez dispensés à la nièce d’Hawa, docteur. Vous n’êtes pas comme les autres médecins blancs qui grèvent le budget de la CAFAT en prenant des honoraires exorbitants. Vous êtes intervenu dans la vie de Dora bien au-delà de votre devoir de médecin et vous lui permettez de se reconstruire. J’ai donc proposé aux chefs de clans que vous siégiez tous deux au Conseil. La cérémonie d’investiture aura lieu lors de l’ouverture de la culture de l’igname. »

  • Je ne pense pas avoir droit à une récompense, réplique le médecin qui ajoute : Cependant vous m’honorez de cette distinction que j’accepte. Et vous Eva ? Demande-t-il en se tournant vers sa compagne.
  • J’essaierai d’être digne de l’honneur que vous me faîtes, répond-t-elle en s’inclinant devant Alban.

     Les festivités du mariage de Martial et Malia ont commencé depuis quelques heures dans le respect de la coutume ponctuée de chants et de danses. La parentèle de Malia a offert les ignames et les vivaneaux de Maré sur la pelouse entourée de pins colonnaires où un tissu rouge sépare symboliquement les deux familles. Les femmes assises à terre portent leurs plus belles robes de coton à grandes fleurs, agrémentées de dentelle au bas des manches et sur le carré autour du cou. Complimentant Hawa sur la couleur violette de sa robe de fête, Eva s’entend répondre : « C’est la couleur de la tribu d’Alban. Le jour de mon mariage, j’ai ôté la robe bleue qui était la couleur de mon clan pour en revêtir une semblable à celle-ci.    Heureusement que je ne détestais pas le violet car il m’a accompagnée dans tous les évènements de ma vie ! » plaisante Hawa avec un grand éclat de rire avant d’ajouter sans amertume : « Je me trouve bien vieille à présent pour avoir une couronne de palmes tressées dans les cheveux et un hibiscus à l’oreille ! »

  • Vous êtes très belle ainsi, la rassure Eva.

     Hawa souffle à son amie : « Martial va offrir des étoffes et des monnaies coutumières à la famille de Malia puis les anciens réciteront les généalogies. » 

     Les chants et les danses se sont tus. Alban, monté sur une grande branche, raconte l’origine de la tribu de Goot puis Dui, l’oncle utérin qui a élevé Malia après la mort de son père, fait quelques pas en avant, sa nièce à ses côtés. Durant la nuit étoilée, accompagné par la stridulation des grillons, il récite d’une voix puissante les parentés de son clan, à Maré, avant de proclamer au premier chant du coq : « Je suis venu accompagner ma fille Malia Goapa chez toi. Je te la laisse. Elle est promise à Martial, ton fils. » Malia a franchi le tissu rouge. Emue, elle déclare à Martial : « Aujourd’hui, je change de maison et je prends ton nom. J’ai  conscience de ma responsabilité au niveau de la tribu de Goot et je respecterai ses anciens. » Après un moment de silence, elle déclare : « Et maintenant, place au pilou ! »

     Henri a mis son bras autour des épaules d’Eva et murmure  le regard perdu : « Carolane aimait voir danser le pilou. Elle en connaissait les phases d’accueil et d’au revoir. » Dans un geste de réconfort, Eva a pressé le bras de son ami et malgré la nostalgie, ils s’absorbent dans la rythmique de dix hommes aux corps enduits de noir de charbon qui ont bondi sur la pelouse. Coiffés de casques de feuillages et la taille entourée d’une ceinture de lianes, ils martèlent le sol au son des chants qui vont en s’amplifiant, dans le balancement des bracelets de coquillages qui enserrent leurs chevilles. Tandis qu’ils frappent avec leurs mains  des coussins de nattes tressées, des guerriers surgissent fougueusement avec leurs sagaies et leurs casse-têtes enrubannés. Frénétiquement, les danseurs tournent en spirale dans un nuage de poussière au son des tambours en bambou et des tambourins en écorce.

     La musique a cessé et les danseurs se sont retirés. Dans le silence de la nuit qu’accompagnent quelques insectes nocturnes, Hawa a invité chacun à prendre place autour de la table du banquet où les femmes présentent le bougna enveloppé dans des feuilles de bananiers ainsi qu’un bon bami croquant.

     D’une voix solennelle Alban a proclamé la fin des festivités du mariage de Martial et Malia. Eva salue avec respect les anciens et embrasse affectueusement les jeunes mariés qui s’envoleront de La Tontouta pour Sidney dans quelques heures. Elle aperçoit Eric Favrois assis sur le vieux banc de bois devant la case encadrée par les deux appliques bleues.

  • Vous paraissez morose. Quelque chose ne va pas ? s’enquiert-t-elle avec intérêt.
  • Mon ex-femme vient de m’appeler. Elle doit se désister de ses fonctions de présidente du jury du concours d’entrée à la Villa Médicis.
  • Pourquoi ? Interroge Eva.
  • Elle a des problèmes de santé. Eric Favrois enchaîne avec lassitude : « Toutes ces festivités de mariage sont interminables ! Voilà une vingtaine d’heures que nous nous unissons au bonheur de ces jeunes époux et que nous nous réjouissons. Qu’on les laisse enfin seuls ! Mes parents s’étaient mariés avec d’autres couples, sous les bombardements, dans un abri au sous-sol de la mairie de Lyon, en 1943. Le maire avait célébré les dix mariages à la chaîne en une demi-heure avant le déclenchement des sirènes ! »

     Eva éclate de rire et ironise : « Les réjouissances ont bien duré huit jours lors des Noces de Cana ! Puis elle ajoute plus sérieusement : « Henri nous emmènera à l’aéroport. Les vacances sont finies. »

     Eric Favrois a perçu vraisemblablement la nostalgie dans la voix d’Eva. Il s’est approché d’elle et soudain lui caresse doucement l’épaule et le cou et approche ses lèvres. Elle se dégage en bredouillant :

  • Qu’est-ce-qui vous prend Éric ? Ah c’est le pilou endiablé ! On dit qu’il échauffe les sens et les esprits !

     Il ne répond pas. Elle ne voit plus qu’un iris bleu dans lequel elle perçoit une tendresse irrésistible. Instantanément, le vieux doute compagnon de toujours, celui qu’elle n’a jamais pu identifier comme son ami ou son ennemi, s’est insinué : « Je dois me tromper. C’est Martial qui regarde Malia. Nous sommes loin de notre culture. Nous sommes sous emprise de sortilèges. »

     Il a reposé sa main doucement sur son épaule, y a déposé un léger baiser comme s’il voulait effacer toute brusquerie. « Je vous aime », confie-t-il.

  • Vous ne pourriez pas vous exprimer ainsi dans la langue Marquisienne ! Lance-

                   t-elle caustique.

   Devant son expression médusée, elle reprend : « Oui, je vous aime n’existe pas dans la langue des Iles Marquises. » Puis, elle ajoute doucement : «Sérieusement Eric, je suis probablement plus vieille que vous et je suis malade. Les hommes tels que vous n’envisagent pas raisonnablement une aventure avec une femme comme moi. Les évènements douloureux de l’hôpital vous ont bouleversé et vos capacités de jugement sont amoindries. Eric Favrois, le célèbre chirurgien, ne devrait pas passer ses vacances dans une tribu kanak avec Eva Milly, ex petite fonctionnaire dans un centre des finances publiques. Il serait plus logique que vous fassiez du surf aux Bahamas avec des filles qui font la une. » A court d’arguments, elle conclut : « Vous seriez déçu par une relation amoureuse avec moi et hausseriez les épaules demain en y repensant. »

     Il ne répond rien. Son visage s’approche du sien. En faisant des efforts pour dominer son émotion, elle murmure : « Cela ne nous mènerait nulle part. »

     Elle se ment à elle-même et se rappelle les paroles d’Hawa. Est-elle attirée par lui et refuse-t-elle de se l’avouer ? Une pensée obsédante naît dans son esprit : « Et si c’était ma dernière saison ! » L’obsession de la mort qui a pris possession d’elle depuis le début de sa maladie bat en retraite devant le désir de caresser son visage, ses cheveux et d’échanger un baiser. Ce qu’ils font sous le banian protecteur. Détachant doucement ses lèvres, il murmure : « Viens ». Ils sont entrés dans la case au toit de chaume posée sur une fin de terre au bord de l’immense océan vert. Dénudés, ils sont à présent étendus sur le haut lit de bambou. Elle, femme mûre qui a eu trop peu de relations charnelles et qui lui explique : « J’ai été mariée longtemps et je n’ai pas beaucoup d’expérience en matière amoureuse. Cela n’intéressait pas mon mari. »

     Il ne semble pas prêter attention à sa déclaration et l’attire contre lui. A-t-il néanmoins senti son appréhension après tant d’années d’abstinence ? Il lui dit doucement : « N’aie pas peur, n’aie pas peur ! » Depuis combien de temps n’a-t-elle pas connu cette accélération éperdue des battements de son cœur, cette impatience, cette attente de ce qui est encore pour elle en dépit des décennies écoulées le merveilleux de l’existence ? Dix ans peut-être plus ? Avant qu’ils ne s’abandonnent l’un à l’autre, il promet comme elle le lui a demandé : « Je ne te laisserai jamais. »

     Yeux mi-clos, elle s’efforce à présent de fixer l’image de ses lèvres qui lui sourient, de son visage penché vers le sien. Elle veut rester dans l’indolence et l’inattendu de ce qui est arrivé afin de fixer ce petit matin dans son cœur. Il n’y a plus d’espace, il n’y a plus de temps. Il veut parler. Elle lui met délicatement la main sur la bouche. « Ne dis rien, ne dis rien, il faut que tu saches. » Elle a réalisé qu’il l’a rendue deux fois au monde des vivants. Il a extirpé le mal qui rongeait son visage et il a éveillé son corps endormi à la sensualité depuis des années. Elle plante son regard dans les yeux bleus qui la fixent. Elle joint les mains autour de son oreille et chuchote : « L’ancêtre protecteur du tiki bleu veille sur nous. Dans ce pays de la parole, je crois en ton je t’aime et il me faudrait du génie pour décrire le sentiment que j’ai pour toi. » Enlacés, ils écoutent Hawa qui appelle Eva à se joindre à la réunion des femmes. Celle-ci explique à son compagnon : « Hawa va animer une réunion sur les ostracisations dont sont victimes les femmes comme Dora. Il sera question aussi des violences des maris qui boivent et de l’exploitation au travail. Je lui ai appris à faire un compte rendu. En tant que membre du conseil de clans, elle relaiera les doléances des femmes.

     Indifférent en cet instant au travail d’Hawa, Eric Favrois demande subitement en lui caressant le visage : « Tu n’es pas obligée de me répondre si ma question est indiscrète. Pourquoi ton mari ne voulait-il pas de moments intimes avec toi ? »

  • Je l’ignore. Il avait quitté la chambre conjugale en prétextant que je travaillais tard le soir – j’emmenais alors du travail à la maison – ou qu’il ronflait. J’ai laissé faire d’autant plus que j’étais fatiguée, le cancer devait être en préparation. Quand j’ai été libérée de toute activité professionnelle, j’ai réalisé que nous n’avions pas de vie de couple. J’ai alors tenté de susciter des moments d’amour charnel, mais Julien coupait court en disant : « Tu devrais dormir, tu vas être fatiguée demain. »
  • Etais-tu sûre de sa fidélité ?
  • Julien avait sa part d’ombre comme chacun d’entre nous. Après un temps de silence, elle ajoute : « Peut-être m’a-t-il trompée mais il est mort dans mes bras et ses derniers mots ont été des mots d’amour. »
  • Et tu n’avais jamais eu d’aventures depuis son décès ?
  • Non, je lui suis restée fidèle jusqu’à aujourd’hui, a-t-elle répondu doucement. 

     Ils se sont séparés en silence après une dernière étreinte. Tandis qu’il fait quelques pas autour du lit, elle constate combien il est élégant dans sa robe de chambre bleue.

     Après avoir hésité quelques instants, elle lui adresse une requête : « Je ne souhaite pas qu’Henri sache ce qui s’est passé entre nous » puis elle ajoute : « Je le sens très fragile, il s’accroche à nos vieux souvenirs ! »

  • Y avait-t-il eu quelque chose entre vous dans le passé ? Demande sèchement Eric Favrois.
  • Non, déclare Eva d’une voix posée. Il a toujours été le petit frère que je n’ai pas eu. Il est vulnérable car il a perdu en l’espace de deux années les êtres qu’il aimait le plus au monde, sa mère et sa femme. Il sait combien j’appréciais sa maman qui m’avait considérée comme sa fille. Je l’aide comme je peux à surmonter son chagrin.

     Le lendemain, au digestif offert par Alban à l’intention de ses deux hôtes, succéda un pilou d’adieu sur la grande pelouse. Envahie par un sentiment d’allégresse à la fois grisant et d’une incroyable douceur, Eva vit en l’avenir un univers de tendresse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 6 –

 

 

     Deux aides-soignants avaient surgi dans la chambre en poussant un brancard qui avait probablement servi au temps des salles communes dans les hôpitaux. Allongée sur la civière, Eva avait frissonné dans le couloir glacial. « Vous avez froid, ma petite dame, on va se dépêcher », avait observé le moins taiseux. Dans un bruit fracassant, le brancard avait heurté le mur dans le virage et s’était échoué contre la porte de l’ascenseur qui desservait la salle d’opération. Au deuxième sous-sol, l’engin avait été aligné à côté de ses semblables. Eva n’avait pas réussi à nouer la camisole dans le dos et grelottait sous un plaid dit polaire tandis que des sons angoissés émanaient d’une forme corpulente étendue sur le chariot voisin. Elle tourna la tête vers un trentenaire livide qui se redressa sur son séant et déclara : « Qu’est-ce qu’on va vous faire ? »

  • une endoscopie répondit-t-elle laconiquement, plagiant la formule lapidaire du médecin venu l’ausculter quelques minutes avant la virée surréaliste vers le bloc opératoire.

     Elle n’eut pas le temps de demander au grand gaillard sur quelle partie du corps on allait l’inciser. Un autre colosse vêtu d’une blouse verte était apparu à l’avant du brancard : « Bonjour Madame Milly. Je suis l’assistant du chirurgien. Nous allons vérifier s’il n’y a pas une reprise évolutive trancha l’assistant. Voilà l’anesthésiste qui va vous faire une première piqûre. A tout à l’heure. »

  • Oui, à tout à l’heure, docteur, répondit-elle avec un sourire narquois. « Qu’en savait-il ce médecin s’ils allaient se revoir ! »

     L’anesthésiste pria aimablement Eva de compter jusqu’à dix. Quelques heures plus tard, elle ouvrit les yeux et dévisagea le calot vert penché vers elle : « Tout s’est bien passé. Vous allez rester en observation quelques heures puis l’on vous ramènera dans votre chambre. Si vous vous sentez bien, on vous installera sur un fauteuil pour remonter. Reposez-vous. Au revoir Madame. » Le médecin se hâta de la quitter. Eva éprouvait une douleur sourde au niveau de la gorge et de la difficulté à avaler sa salive. Le visage d’Eric Favrois revenait de façon obsessionnelle à son esprit : « C’est lui qui aurait dû passer me voir. Pourquoi ne l’ai-je pas vu ? » Elle se convainquit qu’il souhaitait cultiver la discrétion  sur leur relation et s’endormit. Elle se réveilla dans une salle sombre où une infirmière juchée sur un mirador central veillait sur trois patients fraîchement opérés. La machine chargée de surveiller son pouls rugissait régulièrement suscitant l’humeur maussade de la surveillante obligée de se déplacer à tous les coups pour la faire taire : « Vous avez mis un temps fou pour vous réveiller ! Voilà plusieurs heures que vous ne devriez plus être là ! » Maugréa-t-elle. Ce fut donc avec un plaisir évident qu’elle fit raccompagner la patiente dans sa chambre où l’attendait une jolie quarantenaire sculpturale et sexy. Une lueur indéfinissable brillait dans ses yeux verts. Un rouge à lèvre abricot soulignait une bouche bien ourlée et rehaussait un teint de porcelaine tandis que des cheveux roux et frisés retombaient en cascade sur ses épaules.

  • Bonjour Madame, je suis le docteur Virginie Martin. Vos échantillons biologiques ont été transmis au laboratoire.

     Ayant retrouvé toute sa lucidité, Eva avait noté dans la glace son teint terreux, ses traits tirés, l’énorme ecchymose jaune et mauve qui ornait son épaule suite à une glissade dans le vétuste bac à douche de la chambre d’hôpital ainsi que les plaques rosacées sur le visage et le thorax qu’elle devait au chauffeur de taxi qui l’avait amenée à Saint-Jean avec une heure de retard pour cause de libertinage avec une passagère. Peu enclins à comprendre les difficultés du chauffeur à organiser son week-end, les personnels soignants avaient jeté en hâte dans les bras d’Eva une camisole, un slip, des chaussons et un bonnet : « Le chirurgien s’impatiente », avaient-ils expliqué. « On est venu vous chercher à trois reprises ! Vite douchez-vous avec la bétadine ! » Contrariés par le manque d’explications à propos de l’intervention et l’insouciance du transporteur, le visage et le corps d’Eva avaient exprimé leur désapprobation en se couvrant de boutons !

     Le docteur Martin constata sans commentaires les différents sujets de déplaisirs. Jetant un coup d’œil sur le dossier médical, elle persifla : « C’est le docteur Favrois qui vous a opérée ! Il a une vilaine affaire sur les bras  depuis trois mois ! »

  • Que voulez-vous dire ? questionna Eva avec difficulté.
  • Une de ses patientes est décédée en raison de ses négligences professionnelles et les enquêteurs sont à pied d’oeuvre. Ils ont interrogé le personnel. Les journalistes se sont introduits à leur suite. Le colonel de gendarmerie et le directeur de l’hôpital ont improvisé des conférences de presse. Quelle galère tous ces flics dans les parages ! Impossible de travailler dans ces conditions. J’ai dû faire sortir un journaliste qui avait investi mon bureau. Si le docteur Favrois travaillait sérieusement, nous n’en serions pas là ! En réalité, la seule véritable préoccupation de ce praticien, hormis l’art de la séduction, est le plan de carrière !

Il sembla à Eva que le visage du docteur Martin était curieusement inexpressif et dénué de sentiments. Avec violence elle poursuivit imperturbablement : « Il fait la cour à des femmes que la maladie et les traitements ont rendu fragiles sur le plan psychologique afin qu’elles participent à des expériences dans le cadre de programmes de recherche. »

  • Et elles acceptent ? Interrogea Eva d’une voix peu assurée.
  • Évidemment car elles ne pensaient plus possible qu’un homme puisse s’intéresser à elles ! Il loue pendant la consultation médicale leur douceur ou leur élégance et exprime sa compassion face à la maladie qui les atteint. Certaines patientes sont raides dingues de lui ! Aussitôt qu’elles sont bien insérées dans une cohorte, Eric Favrois retourne à ses vrais amours dans les boites gays. Il est le pygmalion du directeur du Centre de Ressources Biologiques qui ne cache pas son homosexualité.
  • J’ai entendu dire que le docteur Favrois est reconnu par la communauté scientifique, énonça Eva dans un souffle.
  • Il obtient les postes les plus intéressants grâce à son carnet d’adresses, ricana le médecin avec un haussement d’épaules. Connaissez-vous l’expression : « Perish or Publish ? » Eric Favrois pratique le cuisinage des données et les embellissements de clichés dans des revues dites scientifiques. En réalité, ces publications sont toxiques. Il ne fait aucun doute que le bureau de l’intégrité scientifique se saisira tôt ou tard de ses fraudes scientifiques et qu’il sera sanctionné sur le plan pénal. Le bon droit est mis à mal et croyez bien que je ferai tout pour que l’honneur de la cancérologie des VADS soit restauré !
  • Les VADS ?
  • Les voies aériennes digestives supérieures répondit sèchement le docteur Martin qui tourna les talons à l’arrivée de deux aides-soignantes enjouées.

     Troublée, le regard perdu, Eva ne prêta pas immédiatement attention aux deux femmes qui d’ailleurs ne la saluèrent que d’un laconique bonjour et ne s’aperçurent pas de son désarroi. Elles procédèrent au déménagement des affaires de la voisine de lit que l’on avait transférée dans une autre chambre après son opération et par bonheur, elles eurent quelques échanges savoureux qui divertirent Eva : « Beurk, c’est moi qui prends le râtelier ! » signala la benjamine d’un air de dégoût, mimant une danse en se déhanchant et remuant les bras.

  • Tu dis ça parce que tu as vingt ans ! Tu seras heureuse d’avoir un appareil quand tu seras plus vieille ! gourmanda l’aînée.

     Elles quittèrent la pièce, ignorant son occupante et en claquant la porte. Eva resta prostrée quelques heures dans l’obscurité, éprouvant tour à tour l’émerveillement d’être aimée et l’angoisse de s’être trompée : «  Qu’il aime les hommes aussi bien que les femmes m’importe peu ! Il se peut qu’il se défende par des comportements donjuanesques d’une homosexualité qu’il tolère mal. Seul l’Amour a de l’importance. Il  m’a dit qu’il m’aime, il me l’a prouvé. Le bouquet de violettes qu’il m’a offert à l’aéroport était un message d’amour pur, fidèle et discret. » Eva sentait néanmoins un mal-être diffus s’installer sournoisement, entravant sa liberté de penser. Elle fut bientôt dépendante d’un sentiment méandreux fait de touches de lumière et d’obscures pensées, ne voyant dans la modeste violette que l’ornement des céramiques posées sur les tombes. Le docteur Martin lui apparut arrogante et menaçante, nouvelle Dalila détentrice des secrets des uns et des autres.

     A son réveil le lendemain, une jeune infirmière aux cheveux blonds sagement coiffés en chignon annonça la tournée des médecins pour le début de la matinée. Eric Favrois pénétra dans la chambre suivi d’un cénacle de soignants, orthophonistes et infirmières qui s’alignèrent contre le mur dans un silence religieux. Il fustigea d’un ton sec le personnel du bloc opératoire qui venait de le biper : « Ils sont au taquet ! Ils savent bien qu’il y a la tournée des malades le jeudi ! » Le regard dirigé vers les membres de son équipe, il désigna Eva d’un geste de la main : « J’ai opéré Madame Milly d’un carcinome sous la langue puis d’une récidive sous la mâchoire. Il y a eu chimiothérapie et radiothérapie. La patiente subit actuellement des contrôles. » Le cœur d’Eva battait à se rompre dans sa poitrine. La pièce se vida peu à peu à l’exception de Virginie Martin qui s’attarda dans la chambre et railla : « Ouf la tournée est finie. Quelle perte de temps ! De nombreux médecins ont abandonné cette tradition monarchique qui date d’un autre temps. »

  • Est-ce que la tournée ne resserre pas les liens dans l’équipe ? Demanda Eva qui tentait de surmonter son émotion.
  • Pas du tout ! L’ambiance est très mauvaise à Saint-Jean. Je me méfie du docteur Favrois et de tous ces médecins-courtisans, les nationaux comme ceux qui arrivent de l’étranger. Ils sont tous malins, imbus d’eux-mêmes et savent comment s’y prendre pour obtenir les postes les plus gratifiants.
  • Je suppose qu’il y a peu de postes et qu’il faut user de patience avant de grimper dans la hiérarchie hospitalière.
  • Je n’ai plus de temps à perdre ici, poursuivit le docteur Martin avec humeur. A présent, je n’obéirai qu’à ma géographie intérieure. Je souhaite quitter Saint-Jean car je ne veux pas subir la contagion de la petitesse.

     Un long silence s’ensuivit dans lequel Eva crut percevoir une réaction de retrait chez son interlocutrice. Avait-elle peur de trop se livrer ?

            –     Dans quelle région voudriez-vous travailler, docteur ?

  • Je souhaite réintégrer la Bretagne d’où je suis originaire. J’ai eu une enfance studieuse, ajouta-t-elle en souriant. Imaginez-vous que j’étais la meilleure en classe dans toutes les matières, même dans les activités sportives et artistiques, de l’école primaire à la terminale.
  • Depuis combien de temps êtes-vous à Lyon ?
  • Sept ans.
  • Est-il facile d’y avoir une vie sociale ?
  • Depuis ma jeunesse, je suis convaincue que la seule compagnie qui vaille la peine est celle de soi-même et que « l’enfer c’est les autres ! »  On veut à toutes forces nous obliger à sourire, à participer à la fête des voisins… Non, il faut qu’on nous laisse être malheureux si on veut être malheureux  ou en rage contre l’espèce humaine qui marche sur la tête !

     Eva hocha la tête en signe d’assentiment. Ce faisant, les échanges avec le docteur Martin sombraient dans un pessimisme que le patient d’un service de cancérologie se doit d’écarter.

  • Je suppose que vous avez choisi votre métier car vous avez un message d’humanité et de compassion à faire passer. Cela n’exclut pas que vous affirmiez votre propre créativité, votre sagesse et vos expériences de vie.
  • Toutes qualités inutiles ici, croyez-moi je suis lucide.

     Le médecin ne semblait pas pressée de quitter la chambre. Eva se hasarda à évoquer ses propres préoccupations : « Le médecin nutritionniste  m’a signalé que j’ai perdu cinq kilos et qu’il envisage une sonde pour m’alimenter. En réalité la nourriture de l’hôpital n’est pas propice à une prise de poids. »

  • Aurez-vous de l’aide quand vous serez rentrée chez vous ?

     Eva se laissa aller à quelques confidences : « J’ai quelques amies qui m’aideront. Certes, j’ai vécu repliée sur moi-même après mon veuvage. Depuis que je suis malade, je crois à l’entraide et à la solidarité, en particulier avec les autres malades cancéreux. »

  • Je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas eu de rayons après votre première opération ! Le docteur Favrois, encore une fois, peut être accusé de négligences car la radiothérapie aurait finalisé les résultats de l’intervention et limité les risques de récidive.
  • Les décisions sont prises en réunion de concertation pluridisciplinaire, n’est-ce pas ? Le docteur Favrois n’était pas seul à décider.
  • Les médecins se rallient à l’avis du patron. Ouvrez la bouche s’il vous plait.

     Munie d’une lampe frontale elle réalisa un examen ORL minutieux puis se débarrassant du matériel d’examen, elle ajouta : « Vous avez une plaie au fond de la gorge, due probablement au passage du tuyau. », puis elle salua brièvement Eva et quitta la chambre.

     Dans l’après-midi, le brouhaha tamisé des conversations du couloir fut interrompu par l’arrivée d’Anna dont le visage poupin apparut timidement dans l’entrebâillement de la porte.

  • Anna ! Je suis heureuse de vous voir. Comme c’est gentil de venir jusqu’ici ! Comment vont Chipie et les youyous ?
  • Ils s’ennuient de vous. Quand rentrez-vous à La Roche ?
  • Pour le week-end j’espère.
  • Je vous ai apporté des mouchoirs comme vous me l’avez demandé.
  • Merci Anna. Mon porte-monnaie est dans la poche du sac qui est dans le placard. Payez-vous.

     Anna se dirigea vers le minuscule placard en s’aplatissant entre la potence et le mur. Après quelques recherches, elle déclara avec surprise : « Etes-vous sûre d’avoir pris de l’argent ? Votre porte-monnaie est vide. »

  • C’est impossible Anna. L’infirmière coordonnatrice m’avait recommandé de prendre cent euros. Ce que j’ai fait.

     Anna sortit du sac les sous-vêtements et les pyjamas et les étala sur le lit. Ayant vérifié qu’il n’y avait pas d’argent, elle fixa son amie : « Mais bien sûr ! On a vidé votre porte-monnaie pendant que vous étiez au bloc ! Vous devriez informer le docteur Favrois de ce qui se passe dans son service. »

     Eva esquissa une grimace qu’Anna interpréta comme une répugnance à attirer l’attention du personnel sur sa personne.

  • Tant pis pour l’argent Anna. Je suppose que celui ou celle qui l’a pris en avait besoin !
  • Quand il y a une brebis galeuse dans une équipe, il faut l’identifier !
  • Il y a tant de passages dans les couloirs. Il s’agit peut-être d’un visiteur.

     Désireuse d’en finir avec le sujet, Eva ajouta : « Comment se porte le palmier que j’ai ramené de Hienghène ? »

  • Il s’étiole dans la serre en dépit de la paille et des écorces que j’ai disposées sur la terre pour le protéger de la fraîcheur.

     Une Vénus de Praxitèle vêtue d’une blouse blanche, une baguette en bois à la main, apparut sur le seuil de la porte. D’une voix haut perchée, elle articula en détachant les syllabes : « Excusez-moi de vous déranger Madame Milly. Je suis l’orthophoniste. Accepteriez-vous de servir de modèle pendant la leçon que je dois faire à mes étudiantes ? La patiente de la chambre d’en face qui avait accepté s’est endormie. »

     Eva acquiesça car à la réflexion, l’assemblée serait exclusivement féminine et il lui semblait qu’il fallait beaucoup plus qu’un urticaire tenace, une bouche de guingois et une glossectomie pour déstabiliser l’avenir de l’homme ! C’était sans compter avec la délicatesse de sentiments d’une jeune fille qui refusa de visionner la bouche d’Eva et quitta la chambre. Ses esprits recouvrés dans la solitude de la nuit qui suivit, Eva loua la hauteur de vue de cette obscure aspirante qui n’avait pas souhaité la mettre mal à l’aise et lui faisait découvrir la solution de l’énigme : « Eric Favrois se manifestera quand je serai plus présentable ! »

   En fin d’après-midi, elle négocia âprement sa libération auprès du docteur Martin : « Docteur, me donnerez-vous l’autorisation de sortir demain. J’ai un chien et des oiseaux qui nécessitent des soins. »

  • Je ne vous cache pas Madame Milly que je préfère que vous restiez jusqu’à lundi.
  • Non merci docteur. Je pense que le vagabondage est non seulement un droit du malade mais il est aussi propice à sa guérison, déclara Eva avec un rictus ironique.

     Sans sourciller, Virginie Martin répliqua : « Il ne tient qu’à vous d’errer dans les couloirs de Saint-Jean si vous souhaitez vagabonder ! »

  • Merci docteur mais étant claustrophobe, l’univers des hôpitaux m’est contre-indiqué.

     Le lendemain matin, Eva fit connaissance avec le service de médecine nucléaire et goûta la quiétude d’un petit local silencieux à la lumière tamisée. On l’invita à s’installer dans un fauteuil et à ne pas bouger pendant une heure tandis qu’on lui injectait un produit en vue du scanner et qu’on la couvrait d’un plaid.

     Le docteur Martin signa le vendredi une autorisation de sortie. Titubant sous le poids de son sac qui lui sembla de plomb, Eva se dirigea vers la sortie de l’hôpital. Le taxi n’était pas encore arrivé. Elle s’assit sur un banc au soleil à l’extérieur du bâtiment. Elle se sentait faible, sa tête tournait et des étoiles brillaient devant ses yeux. La sensation de malaise qu’elle ressentait lui fit regretter de ne pas être restée à l’hôpital pendant le week-end. Une ample cape violette enveloppant une jolie rousse qui sortait du bâtiment de verre la détourna quelque peu de son mal-être. Eva reconnut Virginie Martin, admira son élégance et  la suivit du regard jusqu’aux parkings réservés aux médecins de Saint-Jean sur sa droite.

     Quelques instants plus tard, elle sortait de la zone de stationnement au volant d’une BMW noire, contournait le secteur visiteurs et s’arrêtait au feu rouge avant de s’engager en direction du centre-ville. Eva constata l’esthétisme du véhicule et nota entre autre son immatriculation répétitive du chiffre 7 : «  D’un point de vue ésotérique, cette immatriculation convient parfaitement à la personnalité solitaire de la conductrice ! » Elle réprouva aussitôt d’un signe de tête cette idée irrationnelle, ramenée à l’instant présent par les cris d’un jeune homme : « Madame Milly, Madame Milly. » Eva se dirigea vers le taxi et se fit aider pour monter dans le crossover Toyota. Deux heures plus tard, le chauffeur la déposait à La Roche, soulagée d’avoir échappé à la pestilence de la ville. Anna l’attendait et l’aida à monter les marches de la villa. Tandis que Chipie exprimait sa joie des retrouvailles en aboyant furieusement, Eva arrêta son regard sur le clocher de l’église au-dessus des platanes, écouta avec attention les bruits familiers, le chien qui aboie dans la campagne ainsi que les trilles du couple de rossignols dans la haie puis, soutenue par son amie, entra chez elle et se laissa tomber dans le canapé de cuir marron.

  • Mon Dieu, que vous êtes pâle et que vous avez l’air triste ! Vous allez commencer par déjeuner puis vous irez vous reposer ! ordonna Anna.
  • Je ne peux avaler que du liquide. Ma gorge est douloureuse.

    Anna attendit qu’Eva ait terminé son assiette de minestrone puis elle l’accompagna jusqu’à sa chambre. Etalant un plaid sur ses épaules, elle lui déclara doucement : « Je reviendrai à dix-huit heures, essayez de dormir. » Quand Eva se réveilla, la nuit était tombée. Elle entendait Anna s’affairer dans la cuisine et elle décida de se lever. Elle se sentait un peu mieux bien que nauséeuse. Chipie ne la lâchait pas d’une semelle et lui léchait les chevilles comme si elle avait conscience des difficultés de sa maîtresse à tenir sur ses jambes. A la fin du dîner, Anna nota que le visage d’Eva avait repris quelques couleurs.

  • Je n’irai pas par quatre chemins, Eva. J’ai fort bien compris qu’il y a quelque chose de neuf dans votre vie. Depuis votre retour vous me semblez triste et pensive. C’est à cause du docteur Favrois, n’est-ce-pas ? Je ne veux pas être indiscrète. J’en parle car vous m’avez dit avoir fait le voyage avec lui.

     A quoi bon mentir ? Eva opina de la tête : « Je suis amoureuse de lui mais je pense que cet homme est énigmatique. Il a des problèmes professionnels à Saint-Jean et il ne fait pas l’unanimité parmi ses collègues. Nous avons vécu une relation sentimentale en Nouvelle Calédonie mais il est étrangement silencieux depuis notre retour. Bref, je vis dans l’intranquillité. »

     Anna haussa les sourcils : «  Qu’aimez-vous donc chez lui ? »

  • Je lui serai toujours redevable d’avoir prolongé ma vie et de l’avoir embellie. Sans amour, nous sommes fragiles n’est-ce-pas Anna et manquons de courage. Nous perdons confiance dans le monde, nous n’avançons plus et nous nous replions sur nous-même.
  • Je veux bien vous croire. Mais pourquoi lui ? Insista Anna
  • La question est difficile, répliqua Eva avec un sourire. Je l’aime pour sa singularité. Il ne raille pas et n’abrutit pas de sarcasmes. Je suis formidablement bien avec lui.
  • Qui se ressemble s’assemble ! Vous aussi, vous êtes différente des autres femmes. Le moule dans lequel vous avez été faite est cassé !

    Après quelques instants de silence, Anna soupira avant d’ajouter : « La solitude est difficile à supporter. Je rêve de trouver un brave garçon qui viendrait chez moi, même pour une seule nuit et croyez-moi, je ne me plaindrai pas s’il prend toute la place dans le lit ! »

     Les deux femmes éclatèrent de rire. Anna insista pour rester jusqu’au lendemain car une de ses cousines de passage veillait sur sa mère. Restée seule après qu’Anna ait rejoint la chambre verte, Eva contempla longuement le portrait de Julien et ne put retenir sa colère : « Si tu ne m’avais pas laissée, rien ne serait arrivé. Je n’aurais pas eu de cancer et je ne serais pas tombée amoureuse de quelqu’un auquel je ne comprends rien. Pourquoi n’avons-nous pas été de vieux fous toi et moi ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 7 –

 

 

     François Pellen était mince et élancé. Il approchait de la cinquantaine et ses cheveux grisonnaient aux tempes. Des yeux noirs bienveillants et vifs mettaient à l’aise ses interlocuteurs. Arrivé comme à son habitude avec un quart d’heure d’avance à la Brasserie Nouvelle, il s’installa sur une banquette d’où il pouvait admirer la grande terrasse-véranda fleurie de yuccas et de dracaenas. En semaine, la brasserie présentait l’avantage d’être tranquille le matin.  Au bout de quelques minutes, il ouvrit son attaché-case et en sortit un dossier dans lequel il s’absorba. Il avait donné rendez-vous à neuf heures à Eric Favrois. Les deux hommes se connaissaient depuis leurs années d’internat à Bordeaux. Chercheur en biologie cellulaire, le docteur Pellen était responsable du Centre de Ressources Biologiques en vue de Recherche Clinique et Fondamentale à Saint-Jean. Il menait des études sur les échantillons prélevés sur les patients pendant les interventions chirurgicales au Pôle d’Oncologie Thoracique. Ces recherches, destinées à améliorer les prises en charge et les suivis, présentaient un bénéfice direct pour les malades. Le matériel tissulaire non utilisé était anonymisé et cédé à des laboratoires en vue de l’analyse génomique des tumeurs.    Parallèlement, François Pellen avait créé à l’hôpital la société Ecotec qui avait mis au point une chambre de provocation environnementale. Des volontaires indemnisés y participaient à des études visant à évaluer l’impact des produits ménagers sur la santé. Il se leva quand il aperçut Eric Favrois. Le vent violent avait décoiffé le cancérologue plus que de coutume. Après une accolade, les deux médecins s’assirent sur la banquette et commandèrent un petit déjeuner.

  • Que deviens-tu depuis la dernière fois ? C’était ici en Septembre, je crois.
  • C’est exact. Je reviens d’une terre lointaine. Dépaysement garanti sur les terres Calédoniennes, répondit évasivement Eric Favrois.
  • Te rappelles-tu que nous avions un bon copain à Bordeaux. Il est parti là-bas et s’est mariée avec une fille de l’île.
  • Je l’ai vu à l’hôpital de Nouméa. Il est intervenu pour aider une femme de la tribu où nous étions hébergés.
  • Nous ?
  • Oui, j’ai accompagné une copine qui partait en vacances à Hienghène.
  • Tu es bien discret ! Elle est jolie ?
  • Visage intéressant.
  • Je m’attendais à ce que tu me dises qu’elle est particulièrement mignonne.
  • Ce n’est pas le plus important.
  • Tu n’as pas toujours dit cela ! Rappelle-toi quand nous étions étudiants, il te fallait les plus piquantes.

     Le docteur Favrois esquissa un léger sourire. Encouragé, François Pellen poursuivit : « Qu’est-ce qu’elle fait ? »

  • Enfin, rien de notable. Elle ne travaille plus. Soucieux d’en finir avec les questions de son collègue, il déclara : « Elle est veuve, c’est une de mes patientes. »
  • Quel est le pronostic médical ?
  • Je l’ignore. C’est bizarre chez elle.
  • Tu vis avec elle ?
  • Elle refuse. Elle pense qu’elle est trop vieille pour moi et que nous ne sommes pas du même milieu.
  • Trop vieille ?
  • Oui, je te l’accorde. Rien n’est normal dans tout cela.
  • Tu t’intéresses à présent à une femme au physique quelconque, malade, vieille et qui ne veut pas de toi ! Tu vas bien vieux ?
  • Non pas très bien. Sophie, mon ex-femme, a un cancer du sein métastatique. Son moral n’est pas bon. Elle vit mal l’inactivité et elle regrette de ne pas être restée à Rome. Elle est nostalgique de la Villa Médicis où elle travaillait, des promenades dans ses jardins et même des oranges offertes par les jardiniers ! Pour la faire sourire, je lui ai dit qu’il s’agit d’oranges amères et que les murs des bâtiments ont des fissures ! L’intervention est prévue dans huit jours. Le professeur Gallois prévoit des séances de chimiothérapie, Evérolimus combiné à Herceptine.
  • Je suis profondément désolée de ce qui arrive à Sophie. J’ai gardé le souvenir d’une femme intelligente et cultivée. Si je peux faire quelque chose, n’hésite pas !
  • Je prendrai des RTT pour l’assister. J’ai contacté l’employée de maison que nous avions quand nous étions ensemble. Elle accepte de reprendre du service auprès de Sophie pendant les traitements.
  • Didier Durand m’a confié que les investigations se poursuivent à l’hôpital autour du décès de la patiente mais la police et la justice communiquent peu. Les enquêteurs analysent les données stockées sur les disques durs et les clés USB. Cela prendra du temps car les informations sont nombreuses. Il paraît que l’adjudant-chef Ranque qui dirige l’enquête est particulièrement intuitif. Il aurait un flair particulier pour découvrir les petits éléments qui mettent sur une piste plausible.
  • Pourquoi m’as-tu donné rendez-vous ? Interrompit brusquement Eric Favrois.

   Les yeux mobiles du Docteur Pellen se fixèrent sur son collègue.

  • Nous avons des problèmes à propos d’études que nous menons sur le matériel tumoral et les échantillons sanguins, en partenariat avec le laboratoire Scott de Londres. Elles induisent des recherches sur les caractéristiques génétiques pour quelques patients pour lesquels il semble qu’il y ait eu des négligences administratives des équipes d’accueil lors des admissions.
  • En quoi suis-je concerné ?
  • Il y a une patiente soignée à Saint-Jean. Tu es son médecin.
  • Comment s’appelle-t-elle ?
  • Milly, Eva Milly.

     Eric Favrois fixa le chercheur : « Quel est le problème ? » questionna-t-il froidement.   

  • Nous n’avons pas son accord écrit pour les prélèvements, l’utilisation de ses tissus et de son sang dans le cadre des programmes de recherche.
  • Tu veux dire que la cession des spécimens était illégale ?
  • Tout à fait. En toute bonne foi, j’ai demandé des prélèvements de fragments tissulaires frais lors de l’intervention récente de Mme Milly. A la demande de l’équipe du docteur Scott, ils ont été mis en culture ici pour analyses moléculaires complémentaires. Je t’ai appelé à ton bureau mardi après-midi quand l’adjoint administratif m’a informé du problème. Ta secrétaire a pris la communication. Tu venais de partir et elle m’a passé le docteur Martin.
  • Le docteur Martin ? Tu lui as fait part de ton souci ?
  • Elle devait t’en parler.

     Le visage d’Eric Favrois se colora sous l’effet de la colère. Ses mâchoires se serrèrent tandis qu’il tapait du poing sur la table : « C’est impensable ! Pourquoi n’ai-je pas été mis au courant ? Je suis parti vers quinze heures mardi pour accompagner Sophie chez l’anesthésiste. La réunion de concertation pluridisciplinaire a duré toute la journée de mercredi. On a statué sur soixante dossiers. J’ai vu Virginie Martin pendant la tournée jeudi matin. Elle ne m’a rien dit. Je suis parti au colloque à Liège vers onze heures. »

     François Pellen garda son sang-froid : « Tu penses bien que je n’aurais pas demandé ces spécimens si j’avais su que nous n’avions pas les consentements. »

  • C’était pourtant une vérification élémentaire avant de prélever ! Déclara abruptement le cancérologue qui ajouta : « Les accords sont numérisés n’est-ce-pas ? »
  • Le service travaille sur l’année 2010. Madame Milly a été opérée en 2012.

     Le regard pénétrant de François Pellen scruta le visage d’Eric Favrois : « Quel genre de patiente est Madame Milly ? Procédurière ou compréhensive face à l’erreur humaine ? »

     Le souffle court, Eric Favrois fulmina : « L’erreur humaine a bon dos ! Voilà deux fois que l’on n’arrive pas à me joindre ! Madame Chandy en est morte ! Je ne suis pas un dinosaure !

J’ai un portable, que diable ! Vous laissez un message et je rappelle. Plus personne ne fait son

travail correctement à Saint-Jean. Si Madame Milly porte plainte devant les tribunaux pour non respect de la loi sur la protection des personnes se prêtant à des recherches biomédicales, l’hôpital sera définitivement déclassé. »

     François Pellen marqua quelques instants d’hésitation. D’une voix peu assurée, il déclara :

« Pourrais-tu obtenir de Madame Milly qu’elle signe ces quatre documents ? »

     Eric Favrois maugréa en se saisissant du dossier : « Ce n’est quand même pas à moi de réparer les erreurs de l’Administration ! »

  • Je suis désolé Eric. Je comprends ton irritation. Les médecins sont les mieux à même de communiquer avec les patients surtout quand une relation de confiance s’est installée. Quant à Virginie Martin, je la croyais plus professionnelle !
  • Professionnelle ! ricana Eric Favrois.
  • Y a-t-il eu un problème entre vous ? Je l’ai rencontrée à la cafeteria, il y a quelques semaines. Elle m’est apparue hostile à ton égard.
  • J’ai obtenu la présidence de la réunion de concertation. C’était son plan de carrière.
  • C’est la seule raison ?
  • Je vois où tu veux en venir ! Nous étions bons amis Virginie Martin et moi jusqu’à il y a quelques mois. Nous allions au cinéma et nous dansions dans des guinguettes des bords de Rhône. Je travaillais beaucoup et les sorties avec elle me paraissaient une bouffée d’oxygène. Elle était enjouée et prévenante. Tout s’est compliqué le jour où j’ai accepté une invitation à dîner à son domicile. En fait, ce soir-là, elle espérait une relation amoureuse et je lui ai fait comprendre, trop froidement peut-être, qu’elle n’était pas mon type de femme puis je suis parti. J’ai une devise : jamais dans le diocèse ! De ce jour, tout est devenu difficile. Elle ne communiquait plus avec moi, même au sujet des patients et elle se révélait systématiquement critique, voire opposante en réunion. Récemment, des collègues m’ont signalé sa psychorigidité, son isolement progressif et ses erreurs de jugement. A mon avis, il y a une souffrance sous-jacente sans rapport avec un amour blessé.
  • Sais-tu qu’elle a demandé une mutation ?
  • Je l’ignorais. Pour en revenir à l’accord de Madame Milly, j’essaierai de l’obtenir, mais en ce moment je me consacre à Sophie. Son opération approche. 
  • Merci pour ce que tu pourras faire, Eric. Au fait, nous déjeunions Arnaud et moi samedi, quand une jolie blonde, Gickie de son prénom, est venue me demander de tes nouvelles. Elle est hôtesse le week-end au dancing de la Brasserie et dans la semaine, elle participe à des études sur les allergies à Saint-Jean. Elle semblait déçue de ne pas te revoir.

     Eric Favrois posa quelques questions sur Arnaud, le nouveau compagnon de François Pellen et le petit vietnamien qu’ils envisageaient d’adopter. Le docteur Pellen avait un rendez-vous avec le conseiller culturel pour le dossier d’adoption. Il régla l’addition et les deux hommes se dirigèrent vers la sortie. Sur le trottoir et après un instant d’hésitation, le chercheur tapa sur l’épaule de son copain : « N’oublie pas, cette fille, Gickie, me semble une fille bien et elle s’intéresse à toi ! » 

 

 

 

 

– 8 –

 

 

     Une nuit sans lune et des rouleaux de brouillard ont envahi la pelouse. Il fait bien sombre ce soir, songe Eva en jetant un coup d’œil par la porte-fenêtre. Elle se dirigea vers l’entrée, saisit son manteau sur la patère et sortit. L’humidité s’insinuait sous son vêtement tandis qu’elle longeait la rue principale du village. La supérette était encore éclairée. Elle pourrait faire quelques provisions pour le dîner. Elle passa devant le Relais de Poste généreusement décoré. Le cocasse bonhomme de neige en plastique saluait les clients dans l’allée menant à l’hôtel. Attirée par son apparence débonnaire, Eva s’engagea sur le passage piétons pour s’en approcher. Le bruit d’un moteur qui accélère, des pneus qui crissent, la lumière falote des phares, le choc avec un véhicule discerné dans la brume mouvante, des sons et des images qui se fixent dans la mémoire…

     Elle ouvrit les yeux, regarda l’appareil à transfusion et se tourna vers la voix feutrée penchée au-dessus d’elle.

  • Comment allez-vous Madame ?

    Eva dévisagea le jeune médecin. De vives douleurs dans les jambes et l’épaule gauche la firent grimacer.

  • Que s’est-il passé docteur ? Articula-t-elle avec difficulté.
    • Vous avez été renversée par une voiture. Les pompiers vous ont amenée sans connaissance à l’hôpital. Vous êtes à Sillanges. Vous souffrez d’une plaie profonde sur la jambe et de nombreuses contusions mais vous n’avez rien de cassé. Il faudrait être plus vigilante quand vous traversez la chaussée !
    • Je me souviens d’avoir vu une voiture de couleur sombre. Le conducteur a accéléré à l’approche du passage piétons.
    • Vous pensez qu’il vous a renversée volontairement ? Demanda l’interne intrigué.
    • Je ne sais pas. Je me souviens de l’immatriculation du véhicule.

     La surprise s’exprima sur le visage du médecin : « Vous récupérez vite, Madame Milly. Le traumatisme n’a pas entamé votre mémoire ! » Eva jugea inutile d’ajouter qu’en un éclair, malgré la lumière blafarde, elle avait reconnu l’immatriculation de la BMW du Docteur Martin de Saint-Jean.

  • Il faudra déposer une plainte au commissariat quand vous irez mieux.

     Le surlendemain, Eva s’empressa de se déclarer en meilleure forme. Sa maisonnée lui manquait. Les youyous vivaient l’un pour l’autre quand elle s’absentait mais selon Anna, Chipie s’étiolait à chaque absence de sa maîtresse.

     Installée dans un fauteuil roulant et poussée par un ambulancier, Eva pénétra dans le bâtiment vitré du commissariat de police. Deux blondes trentenaires aux épaules bien charpentées égrenaient leurs souvenirs de vacances en Crète et se plaignaient de la température glaciale du Vercors. Eva attendit patiemment la fin de la conversation.

  • Je voudrais parler au commissaire, déclara Eva d’une voix peu assurée.

     Elle se sentait exténuée. Une sueur glacée coulait sur son front et lui donnait la nausée.

  • C’est pourquoi ? Demanda sèchement la policière.
  • J’ai été renversée sur la chaussée à La Roche de Chapenet le 29 Mars.
  • Vous êtes blessée ?
  • Je sors de l’hôpital répondit Eva en dépliant le certificat médical.

     La jeune femme lut le papier et sans un mot interpella un de ses collègues assis devant son écran.

  • Tu peux venir pour une déposition ?
  • Excusez-moi, je n’ai pas dû être suffisamment explicite. Je souhaite parler au commissaire. C’est important.

     La policière maugréa puis s’enhardit à appeler le secrétariat. Une demi-heure plus tard, un homme grand et large d’épaules, aux rides profondes autour des yeux et de la bouche, la faisait entrer dans un bureau à la sobriété spartiate. Eva avait insisté pour que l’ambulancier n’assiste pas à l’entretien.

     Face à des yeux plissés et soupçonneux et à un regard incisif, elle déclina les trois chiffres et les deux lettres de la plaque et l’identité du Docteur Martin. Celle-ci n’était peut-être pas la propriétaire du véhicule mais Eva l’avait vue le conduire. Le plus pénible fut d’expliquer à cet homme pragmatique qu’elle avait toujours utilisé des moyens mnémotechniques pour exercer sa mémoire et qu’elle aimait mieux observer que comprendre. Elle concéda en terminant que sa méthode n’était pas rationnelle.

  • Pour ce qui concerne les chiffres, je veux bien croire que votre mémoire les ait enregistrés puisqu’ils sont identiques, déclara le fonctionnaire d’un ton froid mais les lettres ?
  • VM sont les initiales du Docteur Virginie Martin.
  • Vous déclarez que vous avez été renversée par une voiture immatriculée VM777MV.
  • Les dernières lettres sont les initiales inversées.
  • Avez-vous eu un différend avec le médecin  que vous nommez ?
  • Absolument pas. Elle m’a soignée lors de mon hospitalisation et nous avons eu quelques échanges. A mon sens, c’est un bon médecin mais elle me semble psychorigide.
  • Pensez-vous que le conducteur ait voulu attenter à votre vie ?
  • Je l’ignore. Il y avait du brouillard mais le passage piétons était éclairé par les lampadaires de la rue et les lumières du Relais de Poste.
  • Il se peut que la voiture ait été volée. Je vais mettre un enquêteur sur l’affaire. Vous recevrez une convocation pour venir signer votre déposition, ajouta le commissaire en se dirigeant vers la porte puis il appela l’ambulancier et lui demanda de raccompagner la plaignante à La Roche.

     Dans les semaines qui suivirent, Anna planifia les repas et s’occupa du ravitaillement aussi bien que des oiseaux et des plantes. Elle dépassa largement son rôle d’employée de maison en étant présente lors des passages de l’infirmier et du médecin et en sélectionnant les programmes TV les plus délassants et divertissants. Les jours où elle s’occupait plus particulièrement de sa mère, elle appelait à deux reprises pour s’assurer que tout allait bien. En dépit de ses soins, Eva ne récupérait pas. Son épaule immobilisée lui interdisait tout travail physique. Elle avait abandonné le fauteuil roulant et se déplaçait avec une canne. Sa pâleur et ses cernes sous les yeux inquiétaient Anna qui avait fait du docteur Favrois un bouc émissaire et exprimait ouvertement son ressentiment : « Rien ne va plus dans votre vie depuis que ce toubib froid et égocentrique y est entré ! Je me demande s’il est vraiment fait pour vous. Décidément, les hommes n’apportent que des ennuis aux femmes ! »                 

  • N’est-ce pas vous qui m’avez dit que vous aimeriez qu’un brave type s’invite chez vous et que vous ne vous plaindriez pas s’il ronflait ?
  • J’ai dit que je ne me plaindrais pas s’il prenait toute la place dans le lit, ce n’est pas pareil, rectifia Anna.

     Assise sur le canapé, Eva esquissa un sourire et signala : « Je me souviens d’une remarque d’Eric Favrois dans l’avion : j’aiderai mon ex-femme dans l’épreuve de la maladie. »

  • Paroles, paroles ! Le fera-t-il ? Grommela Anna.

     Eva se pencha en avant et frotta nerveusement ses mains l’une contre l’autre avant de s’exclamer : « Je ne sais pas, de même que j’ignore si le conducteur de la BMW m’a renversée volontairement. En tous les cas, je préfère être prudente. Je n’ouvre pas le portail et je ne réponds au téléphone que si j’ai identifié mon interlocuteur. C’est ce que j’ai fait hier quand Carlos m’a appelée.

  • Lui avez-vous raconté vos mésaventures ?
  • Je n’ai pas compris tout d’abord ce qu’il me disait. Il me citait un fabliau, la couverture partagée, que je lui lisais quand il avait huit ans.
  • De quoi s’agit-il ? Demanda Anna.
  • Sous l’emprise de sa femme, un fils veut chasser son vieux père qui lui a donné tous ses biens. Le petit-fils coupe une couverture en deux. Une moitié est pour son grand-père, l’autre sera pour son père le moment venu. La leçon est comprise, le fils rend ses biens à son père et le garde avec lui.
  • Où voulait en venir Carlos ?
  • Il m’a dit qu’il ne sera pas un fils ingrat et qu’il serait rassuré si j’allais m’installer près de lui. Carlos a l’esprit compliqué mais c’est finalement un bon garçon !
  • Bon, je dois rentrer. Ne sortez pas de chez vous  Eva ! J’ai lu un roman policier où l’assassin était un voisin de la victime. Il la jalousait pour son argent !

     Eva s’installa sagement sur le canapé avec un petit ouvrage qu’elle prit au hasard dans la bibliothèque. Elle ne l’ouvrit pas immédiatement et s’efforça sans y parvenir de faire le vide dans son esprit. D’humeur mélancolique, elle pensa à ses proches et ne put que constater qu’Anna mise à part, personne n’avait partagé ses soucis, ni ses parents, ni sa sœur, ni Julien. Ils avaient tous compté sur elle. A l’inverse, elle avait misé sur Eric Favrois pour lequel elle ressentait un sentiment ambigu fait d’amitié, d’amour et de doute : « Tu vois, j’avais encore raison ! Heureusement que je suis là pour te faire reprendre tes esprits ! » murmurait sans cesse la voix de la méfiance. Avec un soupir, elle ouvrit le livret et relut plusieurs fois à voix haute : « Le moment présent est une frêle passerelle. Si on le charge de regrets d’hier et de l’inquiétude de demain, la passerelle cède et l’on perd pied. » Demain il ferait jour. 

 

 

 

 

 

 

 

– 9 –

 

 

     En fin d’après-midi, le Docteur Favrois sortit contrarié de la salle de réunion de la gendarmerie du 2ème arrondissement. Pendant l’entretien avec l’adjudant-chef Ranque, petit homme au visage tavelé, il lui avait fallu s’exposer et parler de sa vie privée, ce qu’il n’appréciait pas particulièrement. Psychologue et subtil, ce qui aurait pu être attesté par de nombreux suspects à présent sous les verrous, le directeur d’enquête avait très vite perçu l’ambivalence du soignant, homme réservé voire pudique et en même temps professionnel direct, pouvant manquer d’humilité, d’écoute et de tact. Il s’était alors secrètement amusé à diriger un interrogatoire serré ne permettant pas à Eric Favrois de se dérober. Le médecin avait dû révéler son mariage, son divorce, la perte de l’enfant unique, les aventures sentimentales sans lendemain ainsi que ses relations avec Virginie Martin.

  • Vous portez assistance à Madame Sophie Jablon dont vous êtes divorcé, avait poursuivi impitoyablement le redoutable enquêteur.
  • Mon ex-femme a un cancer du sein. Depuis qu’elle a appris qu’elle est atteinte d’une maladie grave, elle fait une dépression et alterne des phases de révolte et de désespoir. De plus elle souffre de solitude, loin de ses collègues et relations de Rome.
  • Pourquoi est-elle venue se soigner ici ?
  • Je l’ai convaincue que je l’aiderais. Actuellement, je m’emploie à ce qu’elle se batte contre le cancer, qu’elle maintienne une vie aussi normale que possible et qu’elle se persuade que, même diminuée, elle aura encore un rôle à jouer.
  • Où loge votre ex-épouse ?
  • Dans un studio qu’elle possède en Centre-Ville.
  • Vous arrive-t-il de ne pas rentrer chez vous ?
  • Que voulez-vous dire ? questionna le Docteur Favrois d’un ton cassant.
  • Vous arrive-t-il de passer la nuit avec Madame Jablon ?
  • J’accompagne moralement mon ex-épouse avec la sagesse et la bonne volonté qui doit caractériser tout médecin. Rien de plus.

     L’adjudant-chef se tut quelques instants. Le coude appuyé sur le bureau, il glissait la main sur son front et sur ses sourcils épais et broussailleux. Son regard se durcit subitement. Il dévisagea Eric Favrois et lui demanda : « Que faisiez-vous dans la soirée du 29 Mars ? »

   Perplexe, son interlocuteur ouvrit son Quo Vadis : « C’était un vendredi. En principe, nous dînons au restaurant avec mon ex-femme, le Vendredi soir. »

  • Quel restaurant ?
  • Le bouchon des gones en bas de son immeuble au 34 rue Albrecht. Les restaurateurs nous connaissent à présent. Pourquoi me demandez-vous cela ?
  • Vous savez probablement que Madame Eva Milly a été percutée sur un passage piétons ce soir-là.

     Stupéfait, le médecin balbutia : « Je l’ignorai, est-elle blessée ? »

  • Elle a été hospitalisée pour de multiples contusions. Une enquête est en cours pour déterminer s’il s’agit de violences volontaires.

     Impassible, l’enquêteur poursuivit : « Quel type de relations entretenez-vous avec Madame Milly ? »

  • Nous avons eu une très courte relation amoureuse pendant un voyage en Nouvelle Calédonie.
  • Relation terminée ?
  • Madame Milly est une personne loyale que je ne veux pas abuser. Je vous le répète, je suis très préoccupé par la maladie de Sophie Jablon.

     En raccompagnant le docteur Favrois, l’adjudant-chef Ranque laissa tomber négligemment : « Fréquentez-vous les dancings ? »

  • Il m’est arrivé d’aller à La Brasserie Nouvelle. Mais les boîtes ne sont pas mes lieux de distraction favoris ! 

     Eric Favrois avait volontairement omis de signaler qu’il devait se rendre dans l’établissement. L’entretien terminé, il se hâta de récupérer sa moto et de rejoindre Gickie qu’il avait invitée à dîner. Il n’avait qu’un vague souvenir de la jeune femme qui, son service de vestiaire terminé, s’était invitée à sa table. Il n’eut pas cependant à dévisager les femmes installées dans la salle de restaurant car Gickie se leva et vint à sa rencontre. Il fut d’emblée à l’aise avec la jeune personne brune à la démarche gracieuse et aux yeux noisette. Elle évoqua longuement son travail à l’hôpital où elle participait à une étude sur  les phénols contenus dans les désinfectants ménagers.

  • Comment se passe l’exposition aux produits et quelles protections avez-vous ? interrogea le médecin.
  • Je suis très bien surveillée par les médecins et les infirmières qui sont derrière les vitres. Je revêts une combinaison intégrale avant d’entrer dans la salle d’exposition puis une fois installée dans un fauteuil confortable, je réponds à des questionnaires sur les picotements dans le nez et les yeux. On m’a fait sortir de la pièce quand je participais à une étude sur les bombes déodorantes d’intérieur : des gouttelettes de produit étaient vaporisées depuis deux ou trois heures quand j’ai eu des difficultés à respirer.
  • Pourquoi faîtes-vous ce travail ?
  • Pour payer mon loyer, avoua-t-elle sans ambages. 200 euros par jour ce n’est pas négligeable et cela complète bien mon salaire d’hôtesse au dancing. Je n’aime pas la monotonie et j’ai l’impression d’avoir deux vies !

     A la fin du repas, Eric Favrois régla l’addition. Le trottoir luisait d’humidité quand ils se retrouvèrent dans la rue éclairée par les réverbères. Le médecin sortit un petit carnet de sa poche, déchira un feuillet sur lequel il griffonna son numéro de portable et le tendit à Gickie : «  N’hésitez pas à m’appeler si vous avez des problèmes à l’hôpital », déclara-t-il avec un sourire bienveillant. Il s’éloigna puis revint sur ses pas pour déposer un baiser sur la joue glacée de la jeune femme et murmura : « Au plaisir de vous revoir ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 10 –

 

 

     Le juge Gillet plut à Eva. Il lui semblait que l’homme la mettrait à l’aise. Il était grand et mince et devait avoir la cinquantaine bien sonnée. Son visage osseux et intelligent s’éclairait parfois d’un sourire que précédait une  légère crispation de la commissure des lèvres. Le trait d’humour arrivait ensuite. La sobriété régnait dans son bureau où était accroché un portrait du Président de la République. Il invita Eva à s’asseoir sur le côté gauche du bureau à côté de Didier Durand. Les docteurs Virginie Martin et Eric Favrois complétaient le rang des témoins. En arrière-plan, le colonel de Gendarmerie et l’adjudant-chef Ranque observaient les participants tandis que le greffier disparaissait derrière son écran.

     Le juge Gillet se tourna d’emblée vers Virginie Martin dont l’incessant croisement de jambes dénotait la nervosité et d’une voix pondérée, il demanda : « Madame Martin, où étiez-vous le Vendredi 29 Mars au soir ? »

     Avec hostilité et un rictus de dépit, elle répliqua : « A Perros Guirec. Je l’ai déjà dit à votre enquêteur. Pourquoi m’avez-vous convoquée ? »

     Le juge Gillet fit observer sèchement que c’était lui qui posait les questions puis il ajouta : « Vous avez déclaré avoir passé le week-end chez votre tante Madame Rose Lanno qui demeure Rue de Saint Léonard à Perros-Guirec. Vous avez confirmé par ailleurs être la propriétaire du véhicule BMW de couleur noire immatriculé VM777MV. »

  • C’est exact. Tout cela ne me dit pas ce que je fais ici, déclara-t-elle avec un mépris furieux.
  • Votre véhicule a été flashé à Villard-de-Lans le Vendredi 29 Mars à 20 heures 47.
  • A 20 heures 47 ? C’est impossible ! J’étais dans le TGV pour Paris-Montparnasse où je suis arrivée dans la soirée. J’ai dormi à l’hôtel d’Armorique et j’ai pris le premier train du matin pour Lannion le Samedi. J’avais laissé ma voiture sur le parking de Saint-Jean et pris un taxi pour aller à la gare de Lyon Part-Dieu. Encore une fois, monsieur le Juge, pourquoi me posez-vous toutes ces questions ?

     Le juge garda le silence pendant quelques instants et il poursuivit : « Quand avez-vous repris votre véhicule ? »

  • A la fin de mes gardes, le mercredi vers midi.
  • Avez-vous noté quelque chose de particulier ?
  • Absolument rien.

     L’intonation du magistrat se fit plus percutante : « Madame  Milly ici présente a été renversée sur un passage piétons dans un village du Vercors, La Roche de Chapenet, le Vendredi 29 Mars vers 19 heures 30. Elle a formellement identifié votre véhicule BMW.

     Interloquée, Virginie Martin se tourna vers Eva : « Comment pouvez-vous être sûre qu’il s’agit de ma berline ? »

  • Je vous ai vue sortir du parking de Saint-Jean. J’ai la mémoire des chiffres.

     Le juge Gillet continua son interrogatoire : « Madame Milly, reconnaissez-vous en Madame Martin le chauffeur du véhicule qui vous a renversée ? »

  • Il faisait nuit, monsieur le Juge, il y avait un épais brouillard. Quand j’étais à terre, je n’ai pu voir que l’immatriculation.

     Eva tourna les yeux vers le docteur Martin et constata ses joues écarlates et les mouvements saccadés de ses mains qu’elle passait dans les cheveux. Elle paraissait en proie à un choc émotionnel. Les yeux exorbités, les mèches ébouriffées, elle laissa éclater sa fureur : « Pourquoi vous en prenez-vous à moi ? Demandez donc plutôt au docteur Favrois comment il a soigné Madame Milly ! Il l’a inscrite dans une cohorte de recherches génétiques et il n’a pas prescrit les séances de radiothérapie qui auraient évité la récidive. Sans son consentement, il a fourni des échantillons biologiques au responsable du Centre de Ressources Biologiques de Saint-Jean qui les a cédés à un laboratoire londonien. Monsieur le Juge, je dénonce les agissements des docteurs Favrois et Pellen qui bafouent les droits des patients.

     Impassible, Eva ne manifesta pas d’intérêt particulier aux déclarations de Virginie Martin pas plus qu’elle ne se tourna vers le visage livide d’Eric Favrois. Décontenancé, le regard perdu, le cancérologue déclara d’une voix blanche : « Comment pouvez-vous insinuer de telles choses ? »

  • Vous avez la parole docteur Favrois. Expliquez-vous, trancha le juge.
  • Des photos et du matériel tissulaire correspondant à la lésion de Madame Milly ont effectivement été fournis au Département Recherche, Innovation en Cancérologie et Génétique. Mon devoir de médecin consiste à informer les patients que des travaux de recherche peuvent être réalisés à partir des échantillons prélevés et non utilisés. Le service du docteur Pellen doit ensuite collecter les accords des patients, ce qui n’a pas été fait auprès de Madame Milly. A l’occasion d’un examen de contrôle que la patiente a subi récemment, le docteur Pellen a demandé des prélèvements tissulaires. Il a découvert ensuite que le dossier n’était pas en règle et il a tenu au courant le docteur Martin qui ne m’a pas informé.
  • Pourquoi n’avez-vous pas prescrit de radiothérapie pour Madame Milly, interrompit le juge Gillet.

     Le médecin eut un rictus désabusé : « Madame Milly n’avait pas le profil pour faire un cancer des voies aériennes digestives supérieures et une récidive. La commission pluridisciplinaire a décidé que la patiente relevait d’un protocole de soins qui ne prévoyait ni rayons ni chimiothérapie. La maladie a malheureusement récidivé. La médecine n’est pas une science exacte ! »

     Le juge Gillet pointa ses notes avec son stylo et déclara solennellement : « Suite aux éléments qui viennent d’être exposés, j’aimerais entendre Madame Milly. »

     Avec un léger tremblement dans la voix, Eva déclara qu’elle régulariserait sa situation en signant le consentement à des travaux de recherche et qu’elle pensait que les oncologues avaient usé de sagesse et de discernement dans son parcours de soins. Puis elle ajouta : « Monsieur le Juge, mes blessures me font souffrir. Puis-je rentrer chez moi ? »

     En lui adressant quelques mots dont Eva jugea le sens obscur, le directeur du CHU ne permit pas au juge de répondre immédiatement : « Madame Milly, en tant que responsable du fonctionnement de Saint-Jean, j’aimerais être sûr que votre réponse est libre et exempte de pressions ou de considérations sur la suite de vos soins. Dans l’éventualité où vous porteriez plainte au pénal contre les docteurs Favrois et Pellen, les médecins du service de carcinologie seraient à votre service et s’attacheraient à vous assurer la meilleure qualité de soins possible. »

     Eva détourna son regard des yeux pers de Didier Durand, esquissa un sourire et confia au juge Gillet : « M’autorisez-vous également à m’absenter  ? Je dois partir en Nouvelle-Calédonie dans quelques semaines. »

  • Tenez-vous à la disposition des autorités de Nouméa. Vous voudrez bien signer votre déposition et n’hésitez pas à demander qu’on vous appelle un taxi.

     Eva remercia le magistrat, traversa la pièce et s’entretint avec le greffier, n’esquissant aucun signe de connaissance en passant devant Eric Favrois. Les deux agents de police de faction devant la porte s’écartèrent pour la laisser passer tandis que le greffier remettait un fax au juge qui se tourna vers Virginie Martin après l’avoir lu :

  • Docteur Martin, j’ai le rapport de gendarmerie qui atteste de votre présence dans les Côtes-d’Armor pendant le week-end des 30 et 31 Mars dernier. Par ailleurs, le veilleur de nuit de l’hôtel d’Armorique a confirmé votre arrivée le 29 Mars vers 22 heures.

     Par un léger haussement d’épaule, Virginie Martin laissa entendre qu’il était incongru de l’avoir soupçonnée. Le juge poursuivit : « L’enquête fait état de vos difficultés relationnelles et professionnelles avec le docteur Favrois dont une patiente est décédée suite à des actes de malveillance. Vous étiez alors de garde avec l’interne. »

  • Le docteur Favrois ne m’avait pas laissé de consignes particulières ainsi que cela se fait pour certains patients. Avec le docteur Levardon, nous avons soigné Madame Chandy avec les éléments dont nous disposions.

    Le juge déplaça son regard vers Eric Favrois : « Vous avez déclaré avoir entretenu une amitié avec Madame Martin qui vous aurait fait des avances amoureuses. »

     Le docteur Favrois répondit à contrecœur : « Je n’ai pas souhaité m’engager dans une aventure sentimentale avec Madame Martin. »

  • Docteur Martin, continua le magistrat, j’ai le rapport du médecin psychiatre qui mentionne une demande d’amour blessé dans l’enfance et de profondes humiliations que vous dissimulez mais qui sont susceptibles de se transformer en haine. Vous avez exercé une justice vengeresse envers le docteur Favrois qui vous infligeait une blessure d’amour-propre en ne s’investissant pas avec vous sur le plan amoureux. Dans le but de lui nuire, vous avez commis des actes criminels qui ont conduit au décès d’une mère de famille.

     Sidérée, Virginie Martin déclara : « Je n’aurais jamais commis de tels actes car j’ai un code de l’honneur. » Un calme froid s’empara d’elle tandis qu’un sentiment d’omniscience lui fit ajouter : « Je n’ai pas besoin de psychiatre, je m’en suis toujours sortie toute seule. Ma valeur n’a pas été reconnue jusqu’à maintenant mais elle le sera un jour quand on me nommera professeur. J’en ai davantage les capacités que tous les médecins de Saint-Jean. »

     Le magistrat rompit le lourd silence qui s’ensuivit : « Une dernière question  Madame Martin, écoutez-vous le chanteur George Michael dans votre véhicule ? »

     Avec un air de profond mépris, Virginie Martin répondit : « Jamais de la vie ! Je n’aime que Brahms. »

     Après le départ de  Virginie Martin, le magistrat énonça d’un ton solennel : « Monsieur Favrois, vous avez signalé à l’enquêteur que votre ex-femme se sentait seule à Lyon. Vous n’avez pas fait état de la présence auprès d’elle du père biologique d’Emilie que vous aviez adoptée après votre mariage avec Madame Jablon. »

     Eric Favrois inclina la tête sans répondre. Avec virulence, Didier Durand répliqua : « Eric Favrois a toujours souhaité que je disparaisse de la vie de Sophie et de celle d’Emilie. »

  • Vous savez bien que c’est faux. Vous ne vous êtes jamais intéressé à Emilie. Vous n’êtes même pas venu à ses obsèques.
  • Monsieur Durand, interrompit le juge, n’avez-vous jamais éprouvé le besoin de voir votre fille ?
  • J’avais voulu cette enfant, monsieur le Juge, et je m’en suis occupée jusqu’au jour où Sophie m’a annoncé qu’elle allait vivre avec Eric Favrois. Sa famille acceptait mal notre relation. Je n’étais pas issu de la bourgeoisie et sans la bourse, je n’aurais pas pu faire mes études, vous comprenez ? J’ai alors accepté un poste à Papeete pour apaiser mon chagrin. Je pensais à tort que l’oubli viendrait avec le changement de décor. Il n’en a rien été et la rancune m’a aveuglé pendant des années. Je me suis enfermé dans le mutisme et je n’ai jamais reconstruit ma vie. Quand j’ai appris le divorce de Sophie, j’ai voulu la reconquérir car je ne l’avais jamais oubliée. La petite n’était plus là malheureusement. J’ai fait plusieurs voyages à Rome, j’ai demandé et obtenu la direction de Saint-Jean pour être plus près d’elle.
  • Vous avouez avoir une rancune tenace à l’encontre d’Eric Favrois. Vous n’avez pas accepté que Sophie vous quitte pour l’épouser et qu’il élève votre enfant. Vous avez décidé de détruire sa carrière en provoquant le décès de Madame Chandy puis vous avez tenté de tuer Madame Milly qui était proche de lui. Où étiez-vous dans la soirée du 29 Mars ?

     Didier Durand consulta son Agenda : «  J’étais à l’hôpital pour la réunion de programmation budgétaire. Nous nous sommes séparés avec les équipes administrative et financière vers 22 heures. Je n’ai pas à me venger d’Eric Favrois car j’ai récupéré Sophie. Un simple décalage dans les calculs de Dieu…Nous avons décidé de reconstruire ensemble quand elle sera guérie et nous adopterons un enfant en  Polynésie.

     Le juge Gillet mit fin à l’interrogatoire afin de permettre à Eric Favrois de se remettre de sa surprise. Resté seul avec les deux enquêteurs, le magistrat esquissa son fameux sourire et tapant son stylo sur ses notes, il déclara : « Messieurs, passons aux choses sérieuses ! Demain nous irons danser ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 11 –

 

 

     L’adjudant-chef Ranque n’appréciait pas toutes les missions. En ce samedi soir pluvieux, il s’imaginait dans sa robe de chambre et ses charentaises, enfoncé dans son fauteuil avec en mains le dernier livre d’un collègue de la Crim spécialiste des plongées palpitantes au cœur de la condition humaine.

   Il termina son deuxième verre de green fizz au bar de la boîte de nuit en fulminant contre le colonel de gendarmerie et le juge. Il se les représentait dans la douce quiétude de leurs foyers, tandis que lui, l’obscur, le sans grade – c’était une expression dont il usait volontiers quand il renâclait à une tâche – grelottait dans ses chaussettes et ses chaussures transpercées par l’averse qui s’était abattue à la sortie du métro.

   Il s’adressa au garçon aux cheveux gominés tout en montrant sa carte : « Vous connaissez la petite blonde avec le boléro à paillettes et la queue de cheval qui danse seule sur la piste ? »

  • Oui, c’est une habituée. Elle vient souvent. La plupart du temps, elle n’est pas accompagnée. Elle prend parfois un verre en compagnie mais elle repart toujours seule.
  • Elle est mignonne ! Savez-vous si elle est amateur de musiques particulières ?
  • Vous devriez poser la question au DJ. Ils se connaissent bien. Allez lui demander maintenant. Il va être tranquille pendant cinq minutes.

   « Curieux bonhomme, ce flic ! » Grommela le barman. « Comme si j’avais le temps de discuter musique avec les clients ! »

     Le DJ répondit sans détour qu’il pourrait diffuser « Careless Whisper » pendant deux heures sans que la petite jeune s’en offusque : « J’ai même fait un pot-pourri spécialement pour elle. Cela m’évitera d’être lynché par les clients qui satureraient. Je vous explique, j’ai fait un medley d’extraits des chansons de George Michael.  Si vous restez un moment, je vais passer Freedom. »

     Lucien Ranque acquiesça. Il oublia provisoirement sa mission quand le DJ lui tendit la traduction pendant la diffusion : « Aujourd’hui ma façon de jouer doit changer. Maintenant, je vais me rendre heureux… Alors s’il te plait, ne m’abandonne pas parce que j’aimerais vraiment, vraiment, rester avec toi… »

   A la fin de la chanson, il serra la main du DJ avec un sourire bienveillant.

  • C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous n’êtes pas gourmand, vous alors…, constata le DJ.

     La mission du militaire touchait à sa fin. Il sortit du dancing par une lourde porte qui ouvrait directement sur la rue et fit quelques pas sous le crachin glacé. Il sentit une main sur son épaule : « Excusez-moi, vieux, j’ai été retardé par le procureur. Où en sommes-nous ? »

  • Le cador l’a échappé belle ! Déclara l’enquêteur en adressant un clin d’œil au juge.

     Pierre Gillet resta silencieux quelques instants avant de déclarer avec un air détaché :

 « Toujours en quête de l’idéal féminin ? »

            –   L’enquête fut instructive. Dorénavant, je chercherai du côté de la maturité

                 bienveillante, répliqua Lucien Ranque.

            –  Tenez-moi au courant quand vous l’aurez trouvée. Bonsoir adjudant-chef.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 12 –

 

 

     Si sa jeunesse était évidente, elle ne paraissait pas vulnérable. Pendant l’interrogatoire que mena le juge, Sylvie cultiva la haute science de l’ambiguïté, de l’obscurité et du faux-fuyant.

     Ses collègues témoignèrent de son dévouement. Elle apportait à son médecin un café quand il revenait du bloc ou après sa tournée des malades. Le docteur Favrois avait un quart vittel pendant sa consultation vers seize heures. Pendant ses jours de repos, elle tapait ses publications et restait à l’hôpital après ses heures de travail pour préparer avec lui la réunion de concertation du mercredi.

     Personne n’avait soupçonné que ses pensées s’organisaient autour de la conviction d’être aimée du grand patron. Seul un personnage d’un rang social élevé pouvait s’éprendre d’elle ! Il était tombé amoureux le premier et faisait tout pour dissimuler sa passion.

     Sylvie épiait les sorties d’Eric Favrois. Elle l’avait suivi dans les boîtes de nuit, La Brasserie Nouvelle et La Péniche où il avait retrouvé pendant un temps Virginie Martin. Elle fréquentait ses lieux de distraction, persuadée qu’un jour il serait là, torturé de jalousie en la voyant danser avec un autre. La folie meurtrière s’était emparée d’elle après qu’elle l’eût suivi jusqu’au domicile de Virginie Martin. Cette femme empêchait la concrétisation de leur amour. Les six jurés de la Cour d’Assises, bien que particulièrement attentifs et vigilants, ne purent cependant discerner si les actes criminels qui avaient conduit au décès de Madame Chandy étaient également destinés à nuire au docteur Favrois. Sylvie n’exprima aucun regret par rapport au décès de la mère de famille. Elle reconnut avoir guetté l’arrivée d’Eric Favrois au Terminal 2 de Saint-Exupéry et avoir ressenti du dépit et un sentiment de persécution en voyant Eva Milly embrasser tendrement celui qui l’aimait. Comment une femme qui aurait pu être sa mère, pouvait-elle entraver l’amour d’Eric Favrois pour elle ? Il fallait qu’Eva Milly disparaisse.

     Quand elle avait ramené la BMW de Virginie Martin sur le parking de Saint-Jean, elle avait omis de sortir du lecteur le CD de George Michael  qu’elle avait écouté pendant le trajet.

     Les jurés prirent en compte le jeune âge ainsi que les tendances suicidaires de Sylvie et prononcèrent une condamnation à quinze ans de réclusion incompressible avec obligation de soins psychiatriques. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– 13 –

 

 

     En ce mois de Juillet, Alban, chef coutumier de la tribu de Goot, a déclaré ouverte la culture de l’igname. Il a intronisé, en leur présence, Eva Milly et Eric Favrois citoyens d’honneur de la tribu et membres du Conseil des Chefs de clans. De retour dans la case au tiki bleu, Eva a murmuré le texte de Paulo Coelho à l’oreille de son bien-aimé :

 

 

« Personne ne peut revenir en arrière,

mais tout le monde  peut aller de l’avant.

Et demain, quand le soleil se lèvera,

il suffira de se répéter :

Je vais regarder cette journée

comme si c’était la première de ma vie. »

 

 

Le rêve de LEA

ANNIE  MUNIER

.

LE REVE DE LEA

 

ROMAN

                                                                                                         A Olivier

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

Rêvons, acceptons de rêver,

C’est le poème du jour qui commence.

Robert Desnos

PREMIERE PARTIE

1

En vérité, rien ne serait arrivé si la famille n’avait pas quitté la capitale quinze ans auparavant. Alphonse qui était venu à Paris afin de trouver un travail qu’il espérait le moins routinier possible – dans un théâtre, cela aurait bien fait l’affaire – avait planché pendant dix ans sur une table à dessin dans un bureau d’études de la porte Maillot pour subvenir aux besoins d’Andrée et des trois enfants nés de leur union. Fils d’un provençal, il avait ressenti l’irrépressible désir de renouer avec sa terre natale et d’y amener sa famille. C’était sans compter avec l’hostilité à ce projet de sa fille Léa, que l’on sépara à l’âge de dix ans de sa cité-jardins francilienne et de ses copines et qui fit un serment : « Croix de bois, croix de fer, si je ne reviens pas près de Suresnes, je vais en enfer… »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

 

     Le train de nuit s’éternisa fendant une nuit opaque ponctuée de taches de lumière plus ou moins denses. Léa resta éveillée en raison du froid qui régnait dans le wagon et de l’émotion de la séparation. Paris lui apparut inhospitalière, peuplée de silhouettes pressées aux visages absents qui s’entrecroisaient sous un ciel menaçant. Elle s’assoupit dans le train pour Valloise, sommeil léger et apaisant interrompu par la découverte des secteurs pavillonnaires où se marient pelouses et pierres meulières. A la pension de famille, elle découvrit la chaleur et la sécurité de sa petite chambre à la fenêtre exiguë comme celle de Van Gogh à Arles, puis elle s’allongea sur le lit en pin recouvert d’une couette aux motifs fleuris de coquelicots. En se rafraîchissant le visage avec l’eau tiède du lavabo en faïence de Moustiers, elle se souvint avec émotion que sa mère faisait encore chauffer l’eau sur la vieille cuisinière à charbon quelques années auparavant. Elle ouvrit alors le petit sac en plastique, cadeau d’adieu de la prévoyante Andrée qui avait glissé dans la valise de sa fille cinquante boutons récupérés en plusieurs décennies de mariage. Léa qui ne s’y entendait pas en couture se persuada en souriant qu’elle transmettrait intact le stock de nacre, de bois et de cuir à ses héritiers si elle en avait. Il lui parut alors judicieux de découvrir le cœur de Valloise, ses rues pavées et ses étroits passages. La nuit était tombée quand elle revint à la pension de famille où elle s’installa à côté de deux femmes aux cheveux blancs remontés en hauts chignons avec lesquelles elle échangea des sourires convenus et des commentaires élogieux sur les saveurs du cake salé et du gâteau au chocolat. Dans l’imposant escalier au tapis bordeaux qui menait à sa chambre au premier étage, elle croisa un pensionnaire vêtu d’un costume en velours vert qui lui proposa de faire une promenade à la Roseraie, le week-end suivant.

  Léa se présenta au Centre d’Etudes sur le Bien Etre au Travail et dans les Apprentissages (le C.E.B.E.T.A) dès le lendemain. La douce lumière matinale de ce début d’automne semblait figer le parc et le bâtiment moderne au toit d’ardoise. Le Directeur des Ressources Humaines, géant quadragénaire au visage abrupt, l’invita à le suivre au long des vastes couloirs aux murs peints en gris jusqu’à la porte en chêne du bureau des personnels. Dans la vaste pièce éclairée par des néons, trois femmes et un homme, une tasse de café à la main, se levèrent précipitamment tandis que le DRH énonçait d’un ton sec :

  • Monsieur Michel, voici Mademoiselle Mermet qui nous vient du Sud. Vous la présenterez à vos collègues et vous la formerez à son travail ! Je vous souhaite à tous un travail fructueux durant cette journée..

   Il tourna rapidement les talons avec un sourire figé. Le trentenaire à l’envahissante barbe désigna d’un œil malicieux un bureau gris en métal sur lequel se trouvait un sous-main en cuir vert : « Voici votre bureau, Mademoiselle Mermet. Dans le premier tiroir, vous trouverez les photocopies des textes parus au Bulletin Officiel du Ministère du Bien Etre au Travail. Vous les appliquerez pour les promotions des personnels du C.E.B.E.T.A. dont vous allez vous occuper.  Ah, j’oubliais, le porte-manteau est près de la fenêtre. »

   « J’espère qu’ils vont m’aider car je ne comprends rien à ce langage, et pourtant c’est du français ! » se désola Léa après avoir déchiffré quelques feuillets. Elle sentit peser sur elle les regards goguenards des fonctionnaires qui l’observaient à la dérobée. 

   A l’heure du déjeuner, elle accompagna la plus sociable des collègues dans la grande salle bruyante du restaurant perché en haut d’une allée de gravier rose. L’employée ne tarda pas à lui confier : « Le service s’effondre sans Monsieur Michel ! Son seul défaut est de revenir par la fenêtre quand on le met à la porte ! »

  • La ténacité est une qualité, fit observer Léa !

    Elle acquit ainsi, dès le premier jour, une réputation de naïveté qui ne la quitta pas. La douce fin d’après-midi évoqua l’été indien. Le cœur rempli de gratitude et de fierté d’appartenir à une noble Administration, elle s’attarda au long des larges avenues bordées de platanes avant de regagner la pension de famille.

   Léa entendit la porte du palier se refermer et le pensionnaire cria à travers la porte : « Etes-vous toujours d’accord pour une promenade dans le parc ? » Ils traversèrent la salle de restaurant sous le regard amusé de la patronne de la pension. Dans les allées fleuries de la roseraie, les jaunes, les oranges et les rouges flamboyaient et Léa se hasarda à rompre le silence qui s’était installé au fil des rues : « Imaginez-vous que dans la Rome antique, tout ce qui avait été dit dans une pièce où était accrochée une rose devait rester confidentiel et savez-vous qu’il existe un rosier thé qui s’appelle Homère et des roses d’un rose- mauve presque bleu qui se nomment Charles de Gaulle ? » 

– Je l’ignorai. Vous vous intéressez aux roses ? répondit brièvement son     compagnon.

–  Pas spécialement mais j’ai beaucoup aimé le jardin d’un ami d’enfance, en Provence. Des rosiers aux fleurs blanches, jaunes et roses grimpaient le long          des murs de pierre couverts de clématites. J’y ai même vu des roses de Noël sous la neige. Une glycine à fleurs blanches et d’énormes roses-pivoines fleurissaient des arceaux tout comme dans ce parc.

   Il quitta soudain Léa sur le chemin du retour après avoir énoncé d’un ton bienveillant : « Rose lointaine, très secrète, inviolée, daigne à mon heure ultime m’envelopper. Je vous laisse méditer ce poème de Yeats ! »

Dans la soirée, Léa relata dans son journal son insolite promenade.

3

 

Léa calcula des barèmes, reclassa dans des échelons au vu d’une table magique collée sur carton rouge conçue par Mr Michel. Si elle avait eu le pouvoir de noter ce chef coruscant d’humour, elle aurait décrit sa grande capacité de travail, ses qualités de cœur, d’analyse et de synthèse et elle aurait conclu qu’il était indispensable au moral des troupes. A sa grande surprise, Monsieur Michel se vit offrir par un chasseur de tête un poste de travail érémitique dans une direction du Ministère du Bonheur National, rue Caulaincourt, où il oeuvra pendant vingt-cinq ans dans l’isolement !

   Léa acquit peu à peu le sentiment de l’étrangeté de l’institution administrative qui se donne l’illusion d’être en marche en déplaçant ses agents. Léa fut affectée au service des congés où elle fut rapidement confrontée à l’hostilité de collègues assises au même bureau depuis trois décennies. Elles présentaient des visages courroucés et des corps hommasses et brandissaient une circulaire oubliée par les administrateurs du Ministère du Bonheur National ! Leur parchemin jauni minorait les droits à congés tandis qu’à l’inverse, Léa détenait un décret mystérieux qui accordait trois jours de congé supplémentaires aux patronymes de la seconde moitié de l’alphabet dont elle avait la charge. Ceux-ci se réjouirent tandis que la première partie de l’alphabet fulmina. Les anciennes exercèrent un chantage à la dépression. Elles avaient, disaient-elles, perdu le sommeil depuis l’arrivée de Léa et elles décrivaient leurs rêves tourmentés faits de recours en Conseil d’Etat.

   Léa espéra un temps que ses supérieurs rendraient la justice. Le problème fut examiné à tous les étages et tel un manège, il amorça des montées pleines d’espoir et des pentes douloureusement décevantes. Le dossier resta quelques mois sur le bureau du Secrétaire Général et fut mis au panier par jour de grand rangement.

   Heureusement, les employées en souffrance oublièrent les affres qu’elles avaient subies le jour de la retraite. Leur tortionnaire conclut à la grande sagesse de l’hippocampe, capable de reformater le cerveau en ces heures glorieuses de la radiation des cadres.

   Six mois après son arrivée, Léa fut chargée d’évaluer le bien-être des personnels organisant des examens. Sa voisine de bureau refusa de l’aider, l’engageant à se dépêtrer seule avec son travail.  Léa déclina la courtoise proposition de diriger le bureau puisqu’elle n’en maîtrisait pas les tâches mais comme disait Victor Hugo : « dire vrai conduit à l’exil. » Sur un ton papelard, la chef de division déclara qu’elle avait volé son salaire et qu’elle subirait une baisse de note de deux points.  Des collègues perverses ou caractérielles, aussi anciennes que les meubles du bureau, jouaient les vedettes en instaurant leurs lois que des chefs ayant abdiqué toléraient, impressionnés par l’assurance et la longévité de ces histrions femelles : à douze heures, les employées devaient s’épandre à la popote et un Angélus fictif sonnait à dix-sept heures la fermeture des écrans.

   Les gardiennes du temple culpabilisèrent Léa qui dépassait parfois les horaires. Elle avait bien tenté de les amadouer en excitant   leurs papilles de douceurs sucrées qu’elle confectionnait, en écoutant religieusement les détails de leur grossesse, les récits des premiers babillages de leurs enfants et les démêlés avec leurs belles-mères. Mais malgré ses trésors de patience et de bienveillance, elle ne put échapper à l’indélicatesse d’une collègue qui s’empara d’un dossier indolore alors qu’elle était en congé et lui refila en échange un audit sur l’état psychologique des personnels responsables de l’organisation des Certificats d’Aptitude Professionnelle de viande d’autruche. Les dédales labyrinthiques du règlement d’examen donnaient la nausée aux fonctionnaires en charge de l’examen et d’année en année, on notait une dégradation de leur profil psychique. Léa remit son rapport au chef de bureau qui fit état de son propre mal être. Elle subit également la collègue snobinarde qui grimaçait au-dessus de son crâne en détaillant ses cheveux blancs, la Bouvard et Pécuchet moderne qui la qualifiait « d’OVNI de l’étage directorial » parce qu’elle n’adhérait pas à l’utilisation de la trottinette. Son amie, la douce Laura qui se noyait sous la complexité d’une circulaire cabalistique truffée de logarithmes fut dénoncée auprès de la hiérarchie par une rousse trentenaire au plan de carrière bien structuré et aux vigoureuses proclamations de courtisane : « Je vous aime chef ! » 

   Licenciée, Laura retrouva un poste à l’accueil du crématorium où elle exerça sa vengeance en toute impunité en substituant mentalement aux visages des paisibles défuntes celui de la thuriféraire.

   Selon le philosophe Alain, le pessimisme est d’humeur et l’optimisme de volonté. Léa se convainquit qu’il y aurait peut-être encore quelques bons moments à glaner au C.E.B.E.T.A .  Elle abandonna la popotte du personnel pour une cantine inter-agents située dans un hôtel particulier du dix-huitième siècle miraculeusement préservé lors des bombardements de la seconde guerre mondiale. Elle s’y rendait chaque jour dans la deux-chevaux conduite par un chef de service, célibataire, quinquagénaire et chauve qui avait le supplément d’âme qui le faisait voler au secours des mères célibataires et des vieilles filles esseulées affectées prioritairement dans sa division. Visionnaire, il décrivait l’émergence des ordinateurs et d’internet ou plus prosaïquement racontait le « Le choc des titans » ou « Les gremlins » qu’il avait vus au cinéma du centre commercial.

   Un fax du Ministère du Bonheur National non traité un vendredi soir alors qu’il exigeait une réponse immédiate lui avait valu une rétrogradation et un déplacement d’office dans un bureau exigu où s’amoncelaient des pyramides instables de journaux officiels dont il devait assurer la répartition. « Travail d’agent débutant ! » disait-il simplement avec philosophie aux nombreux fidèles qui le saluaient cordialement.

   Sortant de la cantine par un après-midi ensoleillé, il proposa une visite au musée. Il y renonça suite aux récriminations d’une collègue craignant pour sa digestion à la vue de la statue Saint Lucien portant sa tête entre ses mains et qui lui exprima sa reconnaissance : « Quel bon époux vous auriez-fait, Monsieur !

  • Réjouissons-nous plutôt pour toutes celles qui n’ont pas eu à me supporter ! avait-il rétorqué.

Ragaillardie par la présence bienveillante de ce fonctionnaire atypique, Léa retrouva le moral. Elle se rendit chaque samedi aux Galeries de l’avenue et étoffa sa garde-robe, revanche sur l’esprit d’économie d’Andrée qui avait transformé les vêtements de ses enfants, rallongé des jupes et cousu des pièces et des écussons sur les tissus éculés.  Elle achetait quelques tranches de cake chez le vieil épicier puis elle gravissait les marches de la cathédrale. L’église était sombre et froide mais éclairée par le bouquet de roses que tenait Sainte Thérèse de Lisieux.

   La ville entra en hiver et les pavés luirent de givre. Léa contractait tous ses muscles en remontant le boulevard gelé puis son sang se remettait à circuler doucement dans la pièce chauffée qu’elle loua au fond du couloir de l’appartement de Mademoiselle de Luffort, restauratrice de tableaux et créatrice d’abat-jour. Grande femme maigre aux cheveux blancs, la propriétaire avait insisté sur son aversion pour les odeurs de cuisine. Léa investit donc dans une lampe bleuet et se contenta de modestes préparations culinaires dans le petit coin cuisine qui faisait aussi fonction de salle d’eau.

   Elle ne put faire ample connaissance avec une collègue venue du Sud qui campait à l’hôtel de plein air de Valloise, faute de pouvoir s’offrir un logement en ville et qui démissionna la bise venue mais le destin avait prévu une rencontre avec France qui lui proposa un soir de la raccompagner dans sa Fiat blanche.

 

 

 

4

   Léa a maquillé ses yeux et elle a revêtu une longue jupe en velours noir. Le froid est vif Boulevard de Clichy ce samedi soir et les deux jeunes femmes se hâtent vers le Badaboum. Le marchand de marrons frotte ses mains ankylosées l’une contre l’autre et les passants se hâtent d’entrer dans la brasserie qui exhale une chaude odeur de steak grillé. Un escalier au tapis rouge puis une porte battante, des couples qui dansent sur une chanson de Michel Delpech et des hommes qui passent et repassent dans l’obscurité. France a été invitée toute la soirée et elle est revenue s’asseoir au moment des sketchs de Fernand Raynaud. Peu habituée des sorties nocturnes et vexée d’avoir été fort peu invitée à danser, Léa est heureuse de retrouver sa chambre à l’aube et quand Mademoiselle de Luffort la réveille vers quatorze heures en tapant vigoureusement à sa porte, Léa ne se manifeste pas sachant que sa logeuse ne manquera pas de verbaliser l’effarement que lui inspirent les filles qui découchent.

   Les vitrines et les rues de Valloise se sont parées de couleurs et de guirlandes. La neige ajoute au mystère de l’attente qui brille dans les yeux des passants. Quand Léa arrive chez France, elle découvre cinq chaussettes brodées de prénoms, de traîneaux et de rennes suspendues sur le manteau de cheminée en brique tandis que son amie supplie sa mère :

« Josée, veux-tu préparer une fondue savoyarde et une bûche aux marrons ? Léa a apporté une bouteille de clairette de Die. » Ils rirent tous comme des gamins pendant la soirée quand les morceaux de pain tombaient dans la fondue et vers minuit, Josée déclara doucement : « Les flocons tourbillonnent dans les bourrasques de vent. Ils brouillent le ciel et la nuit est noire comme de la poix. Léa, tu ne peux pas partir maintenant. Nous aviserons demain. Fais une bonne nuit peuplée de rêves. La vie est courte, parfois monotone et les rêves la transcendent ! ajouta-t-elle en lui adressant un clin d’œil. L’horloge marquait 11 heures trente quand Léa fut réveillée par la sœur de France : 

  • Je ne te réveille pas Léa ? Joyeux Noël ! claironna Claire.

   Sa voix fut bientôt couverte par celle de Nana Mouskouri, dont elle découvrit le disque dans sa chaussette et qui interprétait « Le tournesol ».

   France observait son frère qui déchirait le papier cadeau enveloppant un Monopoly :

« Même Daniel semble serein ! L’ambiance est revenue comme au temps où mon père vivait avec nous. »

  • Ils te doivent tous la force morale qu’ils ont aujourd’hui, répliqua Léa.

« Combien de nuits ai-je passé à pleurer quand mon père a quitté la maison », avoua tristement la jeune fille qui retrouva sa gaieté quand Daniel lui tendit le sac à l’enseigne de chez Twenty. Elle s’empressa d’essayer le petit top noir en strass qui mettait en valeur sa blondeur et la finesse de ses bras et de ses mains.

  • Ma jolie fille qui m’a aidée à supporter une grande épreuve et qui est la meilleure, tu pourrais te lancer dans le mannequinat, déclara Josée en ouvrant un coffret Lancôme puis elle observa Léa qui caressait doucement son cadeau, une écritoire en cuir rouge et elle énonça avec autorité : « En cette période de fêtes, la solitude est difficile à supporter pour toi chez Mademoiselle de Luffort. Reste avec nous quelques jours ! »

   Pendant la semaine qui suivit, les deux jeunes filles échangèrent des confidences et se persuadèrent peu à peu que leur amitié durerait toute leur vie. Léa qui avait quelques connaissances littéraires cita Montaigne qui justifiait sa douce amitié pour La Boétie dans sa fameuse formule : « Parce que c’estoit luy, parce que c’estoit moy. », et France conclut en déclarant : « Nous deux, c’est à la vie, à la mort… »

     

 

 

 

 

 

 5

France marche à grandes enjambées dans le couloir de Mademoiselle de Luffort. Elle vient chercher Léa afin de passer la soirée au Château d’Harfleur, boîte de nuit où le look bon chic est le sésame. Léa a revêtu un manteau et une jupe mode en longueur décalée. Son corsage fuchsia est rehaussé par le foulard Hermès que lui a prêté Josée et France est éblouissante dans son smoking noir et son top crème qui scintille. Ses longs cheveux blonds   flottent autour de son visage illuminant ses yeux bleus aux cils recourbés. Les deux jeunes femmes n’envisagent pas un instant qu’on puisse leur refuser l’accès du night-club. Dans l’atmosphère en clair-obscur, elles s’enfoncent dans les fauteuils en cuir marron qui font face à une table rococo et à deux fauteuils couleur panthère. Trois tapisseries d’Audenarde recouvrent les murs et des miroirs ornent le plafond. Elles évoquent leur semaine de travail, un verre de jus de fruit à la main, tandis que la musique feutrée parvient de la piste de danse du sous-sol. Invitées pour un slow par deux jeunes hommes assis à la table voisine, elles descendent vers la cave voûtée où la lumière irisée de la dance floor est aveuglante.  Comme il en a été au Badaboum, Léa n’est pas réinvitée et c’est avec soulagement qu’elle voit France reprendre sa place auprès d’elle en fin de soirée.

  • Marc propose que l’on se retrouve demain dans un club proche de la rue Royale, déclare France. Viens avec moi, Léa, je t’en prie.
  • Marc ? s’étonne Léa.
  • Oh dis-moi que tu viendras, insiste France qui ressent la réticence de son amie. Son copain sera là et je ne veux pas être seule avec eux.
  • Je ne pense pas avoir subjugué le copain. Nous avons dansé un seul slow. A mon avis, c’est un intellectuel taiseux qui a pensé avoir affaire à une nunuche. A son crédit, il est galant, figure–toi qu’il s’est incliné devant moi quand il m’a raccompagné à ma place…Bon d’accord, je t’accompagnerai demain…

    France aussi resplendissante que la veille dans son boléro blanc est plus loquace que de coutume sur la route de Paris. Dans la grande salle du club où flambe un feu diapré, elle aperçoit Marc qui vient à sa rencontre.

  • Les canapés, les lustres design et les grands miroirs rappellent les bars new-yorkais sauf que la lumière est plus vive ici, dit-il en souriant après avoir salué les deux jeunes femmes.

   France et Léa ont commandé un Gin Fizz que Léa a jugé trop sec. Elle a reposé le tumbler et écoute France évoquer les tests, les salons et les entretiens avec les jeunes qu’elle oriente professionnellement. Tournés vers elle, Marc et son copain déclarent avoir terminé l’ENA et attendre une affectation.

   La soirée est bien engagée et Léa s’est peu exprimée. D’humeur maussade, elle pense que ces deux bêtas ne lui ont pas encore demandé quel est son métier. Il n’y en a que pour France !  Bien sûr, elle est superbe ! reconnait-elle.

            –     Où voudriez-vous travailler ? Demande France à Marc ?

  • J’ai postulé pour le territoire français des Afars et des Issas car mon père est installé là-bas. Il est industriel et exploite une usine de sel.
  • Anciennement Côte Française des Somalies dit Léa.

   L’ami de Marc se retourna vers sa voisine et lui demanda en la dévisageant :

  • Quelle est votre occupation professionnelle ?
  • Secrétaire au C.E.B.E.T.A, répondit-elle laconiquement. Puis s’adressant à Marc, elle s’informa : « Est-ce un beau pays ? »
  • Il est divers avec ses déserts, ses volcans, ses montagnes et ses lacs. Le lac Assal est fascinant par ses rivages de sel et les couleurs y sont lumineuses : turquoise des eaux, blancheur des tas de sel, roches noires et sable jaune.

   Aux premières heures du matin, les quatre clubbers passèrent devant chez Maxim’s. Léa n’impressionna pas son auditoire en racontant l’invention accidentelle de la tarte Tatin en Sologne et son inscription sur la carte du prestigieux restaurant. En rêvant de pommes caramélisées et de glace à la vanille, elle attendit France et Marc qui s’attardaient dans la tiédeur de la nuit.

  • Nous nous reverrons au Badaboum mais je ne souhaite pas être en tête-à-tête avec Marc, confie France à son amie sur la route de Valloise.
  • Je pense qu’aucun des deux n’appréciera ce dancing. Est-ce que Marc danse le rock ? Interroge Léa.
  • Je ne crois pas, répond France.

   Durant la soirée au Badaboum, France initia son cavalier à quelques passes sur la musique de « Rock around the clock ». Le copain resta muet et le coude appuyé sur la table, il observa les danseurs tandis que Léa ruminait son embarrassante situation. Tendue comme une arbalète, les yeux mi-clos de lassitude, elle tempêta contre France qui l’avait laissée seule avec un goujat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6

 

 

   France et Marc étaient revenus de New York et ils regardaient la télévision quand Léa arriva chez Josée. France l’avait accueillie chaleureusement : « Ma Léa, ma Léa, bonjour » puis Marc s’était levé pour lui serrer la main et il s’était absorbé dans un reportage sur les tortues des Galapagos.

–    Et New York alors c’est comment ? Avait insisté Léa en s’adressant à 

     France.

  • Nous avons beaucoup apprécié Manhattan, ses gratte-ciels, Central Park, la cinquième avenue avec ses boutiques chics et ses rues animées. En haut de l’Empire State Building, la vue est à couper le souffle mais la visite est chère et j’ai attrapé froid dans la file d’attente. Nous avons passé beaucoup de temps au Metropolitan Museum of Art. Le métro de New York est complexe. Nous n’y étions pas rassurés après avoir vu le film « les Pirates du Métro ! Nous avons évité Harlem et le Bronx à cause de la criminalité. New York est très bruyant et beaucoup de bâtiments y sont à l’abandon. 

  Deux semaines plus tard, c’est dans la cathédrale au transept flamboyant et sur la musique de l’hymne à la Vierge de Pierre Villette que France fait son entrée au bras de Daniel. Elle n’a pas informé son père de son mariage. France avance majestueuse dans sa robe princesse aux manches de dentelle.   De grosses mèches blondes s’entrelacent en un chignon bas que piquent quelques fleurs roses. S’appropriant effrontément les paroles que Roland Bouhéret adresse à la Vierge, Léa compare France à « une fiancée parée de ses joyaux et ayant revêtu le manteau de la Grâce. » On peut lire dans les yeux de Marc l’admiration qu’il a pour sa future femme mais il ne se départit de sa réserve. Seul son copain est là, ses parents ne sont pas venus d’Afrique.

   Les vitraux sublimés par la lumière projettent des nuances de bleu. Pourquoi a-t-on considéré un temps le bleu comme la couleur des barbares, s’interroge Léa qui, négligeant la cérémonie, médite l’alliance harmonieuse des bleus avec la pierre des piliers.   Les mariés et le petit cortège sont applaudis par les curieux à leur sortie tandis que se font entendre les dernières notes du canon de Pachelbel et que Daniel organise un lancer de riz.

   La noce s’est installée à l’auberge du Chapeau Gris, dans une véranda ouverte sur la pelouse et les massifs d’hortensias roses et bleus nimbés de la douce lumière de fin d’après-midi. Les pâturages verdoyants et les forêts entourent le village fleuri au pittoresque lavoir.

    Léa a détourné son attention des traits d’humour de Daniel afin de mieux observer les mariés. Au regard bienveillant qu’elle pose sur eux succède une interrogation. Pourquoi France semble-t-elle pensive ? Depuis plusieurs semaines, elle a respecté l’intimité du jeune couple et elle n’a pas eu d’aparté avec son amie.

   Ce fut après « La ballade des gens heureux » et alors que les convives savouraient la bombe glacée que le copain de Marc risqua :

  • Alors elle est digérée cette affectation à Saint-Pierre ?
  • J’ai été déçu bien sûr ainsi que mes parents mais maintenant il faut penser au départ. Nous devons être à Saint-Pierre le 1er Septembre.
  • Où est Saint-Pierre ? demanda Josée avec étonnement.
  • Près du Canada, c’est la principale ville de l’archipel Saint-Pierre et Miquelon répondit Marc.

    La stupéfaction crispa les traits de sa belle-mère.

  • Vous allez partir là-bas ?
  • Oui, répondit Marc. J’avais postulé pour la Corne de l’Afrique pour rejoindre ma famille. Je suis affecté à Saint-Pierre et Miquelon ! C’est une surprise.
  • Pour moi aussi affirma Josée d’une voix sèche.
  • Nous reviendrons en France lors des congés bonifiés, ajouta Marc.

France n’a pas dit un mot et Léa s’interroge. Se pourrait-il que France soit séduite par la radicalité des changements dans sa vie et qu’elle ne souhaite pas l’avouer à ses proches ? Ou bien son amie est-elle déjà une épouse soumise ?  Léa se promit de rappeler à France qu’elle avait été héroïque lors du départ de son père. Pourquoi ne mériterait-elle pas la récompense royale accordée à Jeanne Hachette la Beauvaisienne, d’avoir le pas sur son pater familias de mari ?

 

 

 

 

 

7

 

   La fin des vacances approchait mais les cigales chantaient encore et la canicule perdurait. Pendant les retrouvailles en famille, Alphonse avait maintes fois évoqué l’embourbement de la 203 à Boilasse et il scandait : « Boilasse, mélasse ! Boilasse, mélasse ! » Puis il ajoutait en riant : « Bon je reconnais que l’arc d’Apollon n’est pas toujours tendu ! Soyons plus sérieux ! Qu’est-ce qu’on a eu froid cette nuit-là dans la voiture perdue dans ce champ de boue ! Au petit matin, j’ai demandé de l’aide dans une ferme. Tractée, la 203 a retrouvé sa liberté dans un vrombissement de joie puis elle a filé pour trouver son salut Porte de Clignancourt. » Andrée soupirait : « C’était le bon temps ! C’était un temps heureux quand Léa, Louis et Dominique étaient petits ! » Sans que Léa en comprit la raison, sa mère avait coutume de formuler ces regrets quand Alphonse revivait la projection du Collier de la Reine Marie-Antoinette dans la salle à manger de Suresnes et que les enfants se cachaient les yeux quand le bourreau marquait la comtesse de La Motte au fer rouge.

   Son beau-père Adjudant, chef de brigade de gendarmerie à cheval qui avait chargé les mineurs du temps de l’activité et ses beaux-frères nantis d’une retraite après quinze ans de services dans l’Armée qui répand le sang humain, avaient inspiré à Alphonse un roman caustique qu’il dissimulait soigneusement dans un meuble cadenassé. Il cachait sous une bonhomie méditerranéenne un esprit impérieux fait de revendications qui animaient ses conversations et il décochait volontiers ses flèches contre la troisième République source selon lui de toutes les inégalités, contre le progrès, l’eau chaude, les voyages à l’étranger et les sports d’hiver. Sa passion pour l’écriture et la peinture n’avait pas adouci au fil des années son intolérance aux frustrations. Léa avait maintes fois entendu raconter la première entrevue d’Alphonse avec le père d’Andrée. Mal à l’aise, Alphonse s’était assis sur le chapeau du militaire et il avait tenté maladroitement de redresser le galurin tout en balbutiant des excuses. Il fut convaincu dès lors que le père d’Andrée qui avait repris avec brutalité l’objet informe lui ferait baver des « ronds de chapeaux ».

   Il y avait eu toutefois des moments de grâce. Ainsi le voyage depuis la région parisienne jusqu’au village de Provence où devait être célébré le mariage. Le gendarme avait établi un ordre de mouvement avec l’horaire de passage au point de ralliement avec les sœurs d’Andrée à Tassin-la-demi-lune. Le départ en traction eut lieu à trois heures du matin.  Deux pauses furent autorisées pendant le trajet que le père d’Andrée ponctua de vigoureux : « Courage mon brave, on est dans les temps. » Alphonse, hébété de fatigue mais heureux d’avoir montré ses talents de chauffeur pensa avoir effacé le fâcheux épisode du chapeau. 

   Faute de logement, le jeune couple avait cohabité avec le militaire. Poussé à bout par les multiples protocoles de propreté collés sur la porte des toilettes, Alphonse avait tempêté après son beau-père qui avait sommé sa fille de divorcer. La famille avait éclaté et bébé Léa avait passé ses premières vacances à l’hôtel jusqu’à ce que ses parents trouvent un logement. Alphonse abandonna peu à peu tout espoir de réussir comme artiste peintre, romancier ou acteur de théâtre et il se crucifia sur une planche à dessin pendant 5 000 heures supplémentaires. Dans ses rêves, la Provence devint une Arcadie à la brise tiède et parfumée résonnant des trilles des flûtes ou du rythme des tambourins et il y migra avec sa famille au milieu des années 50. Léa, bien qu’opposée à cette transplantation géographique, garda des treize années passées dans le sud quelques histoires gourmandes. Alphonse, représentant une compagnie américaine de chauffage, promettait à ses enfants un dîner au restaurant après ses rendez-vous, ce qui donnait lieu à d’innombrables combinaisons de menus avec des fougasses, des nougats, des oreillettes et des pralines.   Après les promenades du jeudi dans la montagnette aux senteurs de thym ou dans les champs de lavande et de tournesols, Léa s’était délecté d’un chocolat froid au sucre de canne qui laissait de la mousse. Elle passait parfois sa langue sur ses lèvres pour en revivre la texture onctueuse et le goût.

   En dépit de la mutation géographique, Alphonse ne parvint pas à guérir d’une paranoïa qui lui faisait ignorer le doute, la dette et l’excuse.  Il eut maille à partir avec le marchand de charbon dont les terrils dépassaient le mur de clôture de son commerce. La préfecture et les délégations à l’environnement ne constatèrent pas de préjudice esthétique. Alphonse renonça à se promener dans le village, développant une misanthropie sévère et se cachant derrière des lunettes noires. Ses concitoyens le considérèrent comme disparu. Seuls quelques non-initiés se risquèrent jusqu’à son domicile : le curé venu se présenter, le facteur chargé d’un colis et un collègue représentant qui arriva à l’improviste et se fourvoya en prenant Andrée pour la femme de ménage, Alphonse lui ayant décrit son épouse comme une poétesse sybarite.

   Alphonse veut voyager jusqu’à Valloise pour vérifier ses rêves et il a pris place avec Andrée dans la 4 L couleur chamois de leur fille. La famille a traversé la montagne noire et s’est dirigée vers l’Océan.  Un édile s’est approché d’eux alors qu’ils sortaient le pique-nique du déjeuner à l’orée d’un chemin forestier de Gascogne. Rassuré sur le civisme de ses interlocuteurs concernant l’interdiction de faire du feu, il s’était fait plus familier, parlant avec véhémence de la douceur de vivre de sa contrée, de sa culture et de sa gastronomie.

  • La commune va créer un lotissement dans une zone boisée de pins maritimes. Il reste encore quelques parcelles dont le prix est modeste. Elles trouveront rapidement des acquéreurs, avait-il conclu en tendant le livret de la commune à

Alphonse.

   Un paon à la livrée bleutée et aux reflets métalliques, chef d’œuvre de la magnificence selon Buffon, battit bruyamment l’air en sautant d’un chêne et se faufila entre les fougères. Alphonse y vit un présage de paix et de prospérité et il s’enfonça dans l’allée forestière, humant à plein poumons l’odeur des sous-bois et des fougères. Y rencontra-t-il des prophétesses, des pythonisses ou des sibylles qui le convainquirent de s’installer in situ ? Revenant à grands pas auprès des siens, il entreprit de les convaincre que l’on foulait la terre de la félicité et qu’il fallait retenir tout de suite un terrain pour y ériger une construction.

    Abasourdie, Andrée objecta :

  • Il n’y a pas de commerces et je ne conduis pas. Que vais-je faire ici au milieu des marécages ?
  • Nous achèterons une machine à faire le pain.
  • Tu feras le pain à la venue des coquecigrues ! grommela Andrée qui poursuivit : pourquoi trouve-t-on des coquillages sur les terrains comme l’a dit le maire ?
  • Parce que la mer venait jusqu’ici il y a longtemps, répliqua Alphonse s’efforçant de rester calme.
  • Et la pharmacie ? Y-a-tu pensé ? Je passe mon temps à l’officine pour un jour du gui, le lendemain de l’olivier ou de la prêle selon ton humeur. Tu as une valise pleine de médicaments !
  • Oh quelle mauvaise foi ! Protesta Alphonse en agitant compulsivement le bras.

   Puis souhaitant amadouer Andrée, il conclut :

  • Je t’emmènerai faire les courses au bourg aussi souvent que tu voudras.
  • Et comment ferons-nous quand tu ne conduiras plus ?
  • Je n’ai que cinquante-cinq ans. Je pense conduire encore pendant plusieurs         décennies. L’air est chargé d’ions négatifs dans cette région où l’on vit centenaire.

    Alphonse vanta alors la tranquillité du village, et de façon hétéroclite la faune, les chevreuils, les hérons, les palombes ainsi que les vertus des habitants qui pratiquaient la solidarité familiale mêlant sous le même toit toutes les générations.

  • Et pourquoi pas les bœufs au milieu des bipèdes, en faisant une brèche entre la pièce de vie et l’étable ? Ironisa Léa.

   Haussant les épaules, Alphonse se dirigea vers la maison capcazalière de l’élu. Résolu à ne pas attendre pour pratiquer le régime longue vie, il pratiqua sur le chemin le yoga des yeux, deux pas les yeux ouverts et trois pas en les fermant.

    Le maire lui remit un pot de foie gras d’oie ainsi qu’un dossier d’assistance architecturale pour la construction. Au sortir de la forêt, il atteignit le camping puis s’asseyant sur un banc près du tumulus, il observa les campeurs dont le mode de vie grégaire l’intriguait. Alors qu’il revenait par le sentier des pins, l’esprit occupé à trouver une rime à « bucolique » pour terminer une strophe, il ne prêta pas attention au panneau qui annonçait la rencontre possible avec des naturistes et il se trouva face à quelques personnages dénudés qui lui adressèrent un sourire bienveillant en le croisant. Il raconta dans la soirée son insolite rencontre à Andrée qui lui lança : « Voilà ce qui arrive aux vieux beaux qui vont se promener seuls en forêt ! » Alphonse allégua perfidement qu’il n’avait pas voulu la déranger pendant sa sieste mais en réalité il calmait son éréthisme nerveux par des marches solitaires et silencieuses loin de la verbosité d’Andrée.

   Léa s’était enfoncée dans un sentier forestier dominé par les grands pins fourbus qui laissaient passer la lumière dorée. Un gemmeur faisait une blessure dans le pin pour obtenir la résine dans le pot de terre. Il marmonnait après les chenilles processionnaires brunes aux taches orangées :

  • A ce stade, elles ne sont pas encore urticantes !
  • Sont-elles dangereuses pour le pin ?
  • Oui, répondit le résinier. Elles se nourrissent des aiguilles et affaiblissent l’arbre.
  • Peut-on s’en débarrasser définitivement ? S’enquit Léa.
  • Non, il faut traiter tous les ans.
  • Elles n’ont pas de prédateurs ?
  • Si, parfois les coucous ou les mésanges répondit-il brièvement.

   Léa salua le gemmeur et revint sur ses pas à travers le sous-bois odorant tapissé de hautes nappes de fougères aigles, demeure d’une Blanche-Neige et de nains imaginaires. Elle proposa à Andrée qui s’était réveillée de voir les terrains à la vente délimités par des genêts aux multiples fleurs jaunes et odorantes et elle lui lut le livret de la commune qui précisait que les Plantagenêt devaient leur nom au genêt que Geoffroy V portait à son chapeau. Elles apprirent aussi que les grandes fleurs jaunes d’onagre courantes dans la région portaient chance à la chasse.

  • La chasse, n’importe quoi … d’ici qu’on reçoive une balle ! nota Andrée d’humeur maussade pour être sortie trop rapidement de sa sieste. Sa fille s’efforça vainement de lui faire admirer les petits buissons rouge violacé de bruyère cendrée serrés les uns contre les autres. L’arrivée d’Alphonse avec le pot de foie gras d’oie n’eut pas plus de succès.
  • Je n’aime pas le foie gras, grommela Andrée qui vitupéra contre Alphonse et Léa qui l’avaient laissée seule au bord d’une route déserte puis elle leur cita les articles les plus troublants du journal local : un feu de forêt, la mer qui gagnait sur la terre, le sable envahissant les maisons et la toxicité de la fougère aigle.

   Léa n’ignorait pas que l’état d’esprit pessimiste de sa mère provenait des récits entendus dans l’enfance qui mêlaient les méfaits des voleurs de poules, les bagarres de pochards le samedi soir et les désaccords entre fermiers qui se tiraient dessus au fusil de chasse. 

   La famille reprit la route au travers des forêts. Enthousiaste, Alphonse ignora délibérément l’odeur nauséabonde dégagée par une cheminée d’usine.

  • On dirait des vapeurs de choux fleurs. C’est écœurant ! déclara Andrée qui referma brutalement la fenêtre de la 4L.
  • Il faut bien valoriser les productions forestières, émit Alphonse faiblement.

                  Les émanations se dirigent vers l’intérieur du pays quand le vent souffle de                          l’Ouest et ce n’est pas tous les jours !

   Posant ses bras sur les tubes des sièges avant de la 4L, il annonça : « Nous devrions partir vers la Loire Atlantique sur les traces de mon ancêtre, le révolutionnaire ! » Léa acquiesça pour prolonger ses vacances et parce que ce voyage semblait être l’échappatoire mental de son père qui n’évoquait plus sa suspicion envers les autres bipèdes et les cellules goudronnées qui lui avaient tenu lieu de chambres dans les prisons où exerçaient ses parents. Il se mit à raconter l’histoire de Pierre Delair : « Mon arrière grand-père s’était engagé comme grenadier et il avait fait les campagnes de 1793 et celles de l’an III. Il sauva cinquante déserteurs des troupes espagnoles ainsi que la diligence poursuivie par les Chouans qui se dirigeait vers la Bretagne. Plusieurs fois blessé, il reçut la Légion d’Honneur des mains de l’Empereur, lors de la première distribution en juillet 1804 au Temple de Mars ainsi qu’une Arme d’Honneur gravée à son nom. » Alphonse s’était senti investi d’une mission, celle de retrouver la décoration et l’arme, sachant qu’elles valaient leur pesant d’or. Il ajouta d’un ton grave : « La loi qui a créé la noblesse d’Empire conférait aux membres de la Légion d’honneur le titre de Chevalier d’Empire, malheureusement ce texte a été annulé par la suite. Tu aurais pu être noble et faire un beau mariage ! »           

  • Je ne suis ni jolie, ni diplômée et je n’ai pas une brillante situation. Il est normal que je sois une dame au chapeau vert.
  • Pourquoi un chapeau vert ? s’étonna Alphonse.
  • C’est ainsi que je vois les femmes célibataires ! répliqua sèchement Léa qui s’irritait dès que l’on pénétrait dans le jardin secret et désertique de sa vie privée.
  • Tu aurais quand même pu trouver un beau parti dans un milieu d’église !
  • Je ne t’ai jamais vu fréquenter ce milieu, non plus ! ironisa Léa qui ne s’étendit pas sur la question. Elle savait que son père avait une belle foi en un Dieu protecteur qu’il évitait de fréquenter dans sa demeure afin d’échapper aux foudres de Satan jaloux. Pour vivre heureux, vivons caché ! Disait le grillon de Florian et Alphonse ajoutait : « Fusse du Seigneur. »

   La famille longea la Côte de Jade et la côte d’Amour par grand soleil et parvint à Nantes où, d’après le document du bureau des pensions au Département de la Guerre, Pierre Delair s’était retiré. Alphonse s’enfonça dans la ville tandis qu’Andrée et Léa se dirigeaient vers le supermarché.

    Dans la file d’accès à la caisse, les deux femmes restèrent perplexes en écoutant les clientes qui se saluaient :

  • Salut bonjou !
  • Salut à tae
  • Conment qe t’as nom ?

   C ‘est du Gallo expliqua une cliente aux deux « étrangères ».

 La caissière apprécia le choix des galettes bretonnes et s’adressa à Andrée : «Mmmm gaoufres. » Vexée de ne pas comprendre, celle-ci fronça les sourcils et demanda à sa fille avec impatience :

  • Mais où est ton père ?
  • Je ne sais pas répondit Léa. Je pense qu’il est entré dans une librairie après avoir vu la maison de son ancêtre.
  • Il traîne ! maugréa Andrée.

–   Ah les hommes, ça crébillonne toujours, commenta l’employée. Andrée fit mine

    de comprendre et esquissa un timide sourire. 

–    Quand je pense que les institutrices nous punissaient si nous chantions le Petit          Quinquin ou si nous parlions picard dans la cour de récréation !, s’exclama

      t- elle sur le parking.

            –    C’était l’école de Jules Ferry ! répondit Léa.

   Totalement imprégné du lieu de vie post-campagne du brave capitaine et ayant visité quelques antiquaires à la recherche de l’arme d’honneur, Alphonse revint l’esprit plein d’interrogations : « Pourquoi le glorieux soldat s’est-il retiré loin de son Languedoc natal ?

  • Il ne faisait probablement pas parti des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ! » conclut abruptement Léa que le chauvinisme de son père agaçait.
  • Aznavour a chanté que certains aventuriers malchanceux sont revenus vieillir chez eux dévorés de regrets, énonça Alphonse avec un haussement d’épaules fataliste. 

   Quant à Andrée, elle récita : « Heureux qui comme Ulysse … »

   Dans les jours qui suivirent, Alphonse se replia sur lui-même. Le mutisme pouvait durer quinze jours chez cet adulte mal consolable et frustré de ne pas être un peintre ou un écrivain reconnu, peut-être même un acteur de théâtre célébré et qui avait projeté sur ses proches ses insatisfactions. Andrée n’avait pas compensé le manque d’amour d’Alphonse en aimant ses enfants. Elle avait une attirance pour les nourrissons qu’elle tempérait par un constat sans faille : « Mais ils grandissent malheureusement… » Léa ne se souvenait pas d’avoir eu des caresses sur la peau ni d’avoir été câlinée sur des genoux d’adultes. Très vite un deuxième puis un troisième enfant étaient nés, mobilisant Andrée qui avait exhorté sa fille aînée à la sagesse, souhaitant qu’elle l’accapare le moins possible. Léa savait combien ses parents ne lui correspondaient pas mais elle n’avait jamais relâché ses efforts pour qu’ils aient quelques motifs d’être fiers d’elle.

   Les deux femmes commentaient les paysages normands baignés d’un soleil fulgurant, notant les toits d’ardoise qui s’imposaient peu à peu, les maisons en schiste, les manoirs au crépi ocre et les maisons à colombages.  Léa engagea la 4L dans des chemins creux, mystérieux et libertaires qui s’enfonçaient vers des collines boisées de chênes et de châtaigniers, des prairies opulentes aux troupeaux blancs et bruns et des vergers de pommiers et de poiriers où les haies dessinaient de jolis tableaux.

   Un bateau de pêche entrait dans une boule de feu diaprée quand les falaises de la Côte d’albâtre furent en vue. Alphonse énonça solennellement : « Quand mon père fut nommé à Dieppe en 1925, des familles pauvres habitaient les trous dans les falaises. Ces gobes existent encore, vestiges d’un temps où habiter la falaise ne relevait pas d’un souhait de vie érémitique », puis il invita sa famille à déguster des crevettes et des soles dans un restaurant du quai.

   Nostalgiques, Andrée raconta ses pêches à la crevette dans les bâches de Berck, Alphonse se souvint des moqueries quand le petit nouveau qui venait du Sud prononçait le mot dindon avec l’accent provençal et Léa rappelait qu’elle était une franchimande à l’accent pointu à son arrivée en Provence.

   Tout en rendant leur liberté à des milliers d’humbles coccinelles échouées sur le pare-brise de la Renault, Alphonse lança : « Regardez le château ! Pendant la Fronde, la Duchesse de Longueville s’en échappa pour gagner un petit port. La marée était si forte que le marinier qui l’avait prise dans ses bras pour la porter dans la chaloupe la laissa tomber à la mer. Heureusement elle fut repêchée. »

   Josée accueillit trop chaleureusement la famille de Léa.

   « J’ai hâte de rentrer. Quelle fatigue, ce voyage ! Et pour finir, ces soirées qui se sont éternisées jusqu’à minuit passé ! Josée a répété dix fois que ton père a de la classe ! » s’exclama Andrée en jetant un regard plein d’aigreur à Alphonse, le jour du départ.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

    Mademoiselle de Luffort avait succombé à une crise cardiaque et l’appartement était mis en vente. Le neveu donna quinze jours à Léa pour quitter la chambre. Abasourdie par la brutalité du décès de sa propriétaire, Léa pensait fréquemment au soir où sa logeuse n’avait pas poussé la porte de son salon comme elle le faisait habituellement à son passage. Léa s’était contentée de lancer un laconique « Bonsoir mademoiselle. » Mademoiselle de Luffort était alors sortie de son salon et elle avait dit avec solennité :

  • Je vais entrer à l’hôpital pour changer la pile du stimulateur cardiaque. Pouvez-vous ouvrir et fermer les volets pendant mon absence ? Je serai de retour dans une dizaine de jours.
  • Bien sûr, ce sera fait. Ce n’est pas grave ?
  • Le moment est venu de remplacer la pile, avait-elle répondu laconiquement.

   « Elle a pensé que je tournais mal quand je la croisais dans le couloir de l’immeuble dès potron-minet, moi, clubber titubant de sommeil et elle, rose et fraîche partant pour l’office du matin. Elle m’a pourtant fait confiance en me confiant sa maison et j’espère avoir un peu égayé les dernières années de sa vie », songeait Léa. Il lui sembla toutefois incongru de demander un souvenir de la défunte à son neveu.

   Elle trouva un deux pièces dans une maison à l’escalier en bois entourée d’un terrain gazonné ombragé par un tilleul. Le seul écueil du logement fut une tenace odeur de morue séchée qui nécessita quinze jours d’aération intense. Quand elle eut restitué le J7 utile au déménagement, elle s’assit au milieu des cartons envahie par un sentiment de joie.  Elle allait pouvoir réaliser des forêts noires nappées de chocolat et de chantilly et surmontées de framboises, semblables à celles qu’elle avait mangées jadis chez des parents dans le Languedoc. Avec une pelle en argent, la cousine découpait méticuleusement des parts dans la cuisine ensoleillée de douceur et de paix où trois adolescentes aux beaux yeux bleus laissaient voir leur joie de retrouver Léa et Dominique mais surtout Louis, beau brun de seize ans.

   En ouvrant ses volets, Léa découvrit un sachet de jambon « VERRAT, JE T’AIME ». Elle observa les maisons en briques dans la rue qui montait vers le centre-ville. Il n’y avait pas âme qui vive. Elle prit le paquet de charcuterie et referma la fenêtre. Le samedi suivant, elle trouva une denrée identique au même emplacement. Vaguement agacée, elle scruta les portes et les fenêtres aux alentours.  Ses recherches restèrent vaines et un sentiment d’incompréhension l’envahit : « Je suis observée par quelqu’un qui ne veut pas se montrer et dépose un morceau de cochon sur ma fenêtre. Veut-il me souhaiter prospérité et chance ? »

   L’incongruité consistait-elle à laisser la salaison sur le bord de la fenêtre ou à en faire le repas de midi ? Léa opta pour la deuxième solution en se promettant de ne plus entrer dans le jeu d’un être humain extravagant. Si sa frénésie de don se renouvelait, elle laisserait la sportule en place afin que l’hurluberlu la reprenne.

   Il frappa au carreau le samedi matin. Il était petit, trapu, portait des lunettes et tirait sur un gros cigare havane. Il devait avoir dans les quatre-vingts ans.

  • Voulez-vous du pain ? Demanda-t-il
  • Non merci. Est-ce vous qui m’avez donné du jambon ?
  • Il est bon n’est-ce-pas ?
  • Très bon mais il ne fallait pas. J’ai fait quelques crêpes. En voulez-vous quelques-unes ?
  • Non merci, j’ai ce qu’il me faut.
  • Elles sont natures, vous pourrez les parfumer à votre gré insista Léa.
  • Je les aime au Grand Marnier dit-il.
  • Moi aussi, mais je n’en ai pas.
  • Bon, au revoir.

   Il cogna à la fenêtre le lendemain et tendit à Léa une bouteille de liqueur au Grand Marnier par-dessus le garde-corps.

  • Mais il ne fallait pas. C’est trop gentil. Je vais refaire des crêpes et j’espère que vous en mangerez quand elles seront parfumées avec cette délicieuse liqueur.
  • D’accord ! merci, répondit-il puis il traversa la rue et il entra dans un pavillon aux volets gris.

   Quelques semaines s’écoulèrent durant lesquelles Léa et Monsieur Bry traversèrent la chaussée avec des vivres, alternativement et en sens inverse. Il habitait le pavillon depuis plusieurs décennies. Il y avait occupé le premier étage avec sa famille du temps où ses parents habitaient le rez-de-chaussée. Sa fille, mariée avec un béarnais, vivait dans le Sud-Ouest et il était le seul survivant de la maisonnée. Son élocution parfois difficile et consécutive à un accident vasculaire cérébral ne cachait pas son accent de la Beauce qu’il avait quittée pour la ville et un emploi de chauffeur de bus. Premier de sa lignée de garçons de ferme à accéder à la propriété, il avait suscité la jalousie de sa parenté qui ne donnait plus signe de vie. Ame de caractère ayant intégré les épreuves de la vie, cœur vert et toujours ouvert, il survivait, tirant sur un gros cigare, versant du vin dans sa soupe et faisant chaque jour le tour de Valloise en bus.

   Il proposa à Léa d’aller au restaurant L’Oisillon qu’il avait fréquenté autrefois. Dans le salon campagnard proche de la flambée, il évoqua les deux guerres durant lesquelles il avait eu faim et l’incendie de 1940 déclenché par les bombes de la Luftwaffe où il avait perdu son meilleur copain, celui qui « faisait chabrot en mélangeant du vin rouge à la soupe de potiron. » 

   Noël approchait et il invita Léa à manger de la pintade rôtie et des macarons. Le réveillon se déroula dans la salle à manger aux chaises revêtues de cuir rouge, tandis que le carillon de la comtoise murale sonnait joyeusement. Il neigeait abondamment quand Léa avait pris congé en lui souhaitant un joyeux Noël et un bon voyage jusqu’à Pau où il partait faire ses trois jours près de sa fille.

   Les soirs d’hiver, alors que la nuit tombait, il guettait l’arrivée de Léa, le nez collé contre sa vitre. Rassuré par le signe de la main qu’elle lui adressait, il fermait ses volets. Le week-end, elle passait un moment avec lui, faisant semblant de découvrir un passé maintes fois répété. Elle s’imagina un soir voir la mère de Monsieur Bry, assise devant la fenêtre et se chauffant les mains sur le gros tuyau gris qui descendait du premier étage.

   En cet odorant après-midi baigné du parfum des lilas, Léa est venue cueillir les burlats rouge-foncé, charnus et savoureux, dans son jardin.

  • Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Interroge-t-il sans préambule, en tirant sur sa pipe.
  • Il faut trouver le bon, répondit Léa, avant de poursuivre en mentant effrontément et avec un sourire, mais je suis bien comme cela !
  • Tout le monde se marie, et à un certain âge, c’est moins facile, ajouta- t-il avec un sourire timide.

   « Il me rappelle que j’ai passé trente-cinq ans et que je suis dans un vide affectif et amoureux », se dit-elle dans la soirée avec un petit pincement au cœur quand son miroir lui renvoya l’image d’une femme sans âge, trop naturelle, trop neutre et au front trop haut.

 

  

 

9

 

   Léa a pris le train pour Paris et le soleil brille quand elle arrive à la gare du Nord. Elle va au hasard des rues en suivant les passants qui tirent leurs caddies vers le marché du dimanche. Les stands de la place sont abrités par des tentures chamarrées et l’ambiance bon enfant s’anime avec la gouaille des vendeurs de légumes qui bradent leurs produits. Elle respire avec délice les bouffées exhalées par les roses et les jacinthes. Les géraniums roses et rouges en pots, les orchidées blanches et fuchsias, les lys jaunes et les tulipes orange dans les seaux argentés côtoient les plantes aromatiques et les savons à la lavande.

   Léa s’est assise sur la banquette au fond du café d’où elle peut admirer la terrasse ensoleillée et elle a commandé un cappuccino. Elle médite sur la décision de Josée de rejoindre Saint Pierre et Miquelon avec Claire et Daniel. « Ils vont tellement me manquer ! France m’a fait découvrir Paris, le bowling, le patin à glaces, la danse, l’amitié et sa famille est ma seconde famille. » Léa apprécie toutefois cette pause au café. La télévision n’y est pas allumée et elle peut observer les consommateurs accoudés au comptoir et rêver sur la vie de ces dizaines d’inconnus. Elle a commandé un deuxième café ce qui a amené le grommellement du serveur : « Allez, encore un café ! » De méchante humeur, il maugréa sur le tragique de l’existence : « Et Monsieur Georges, il disait qu’il vivrait jusqu’à cent cinquante ans. Un mois après il était mort ! Ma belle-sœur qui enquiquinait tout le monde à la maison a bien fait de claboter ! Si je vis encore trente ans, qu’est-ce-que je vais me raser ! »  

   Léa but son café et alla régler la note au barman atrabilaire qui avait eu raison de la fermeté d’âme des habitués et qui ruminait face à l’unique consommateur resté derrière le comptoir.  

   Dans la rue, elle fredonna doucement la chanson de Juliette Gréco :

Et parmi la cohue

Des gens qui, sans se presser,

Vont à travers les rues,

Nous irions nous glisser

Tous deux, main dans la main,

Sans chercher à savoir

Ce qu’il y aura demain.

   Elle éprouva soudain l’envie de revoir le Badaboum et elle se dirigea vers le métro.

   « Quelle drôle d’idée d’aller s’enfermer, comme si je ne l’étais pas assez dans la semaine ! » se reprocha-t-elle.

   Sur la porte du dancing, une affiche annonçait un après-midi consacré aux tubes rock et elle identifia les premières notes de Jailhouse Rock tandis que la piste se vidait de ses danseurs et qu’un couple s’avançait. Le cavalier tournait sur lui-même avec souplesse. Son costume bleu-sombre mettait en valeur ses cheveux blonds et ses yeux clairs. Il devait avoir dans les trente-cinq ans. Son visage rayonnait de plaisir tandis qu’il guidait avec aisance et autorité une jeune femme blonde avec une queue de cheval et vêtue d’une robe noire.   Le couple s’accordait parfaitement dans des passes et des figures fluides et rapides.  Bien qu’incapable de juger de la technique et de l’interprétation de la chanson de Presley, Léa ressentit la séduction que dégageait le danseur. Elle le suivit des yeux quand il disparut  au milieu des tables.

   Pendant la semaine qui suivit, elle rêva de lui et de son sourire tandis qu’une silhouette agile, en costume sombre, tourbillonnait sur ses dossiers. Elle reprit le train pour Paris le week-end suivant. En passant devant l’atelier d’Edouard Manet, elle pensa à son père qui aurait ironisé sur l’occupation qu’elle allait faire de son samedi après-midi au lieu de visiter une exposition. Balèti, Balèti ! aurait-il dit en imitant l’accent provençal et il aurait ironisé sur les « bovidés » qui fréquentent les bals au lieu de se cultiver. « Tant pis, si je suis une bovidé !  Socrate lui-même a aimé danser ! » Léa monta l’escalier du dancing le cœur battant. Il était là près de la porte… Elle s’assit à l’opposé de l’entrée en regardant les couples évoluer.

   Quand un slow s’annonça, il contourna la piste, s’arrêta devant elle et ce fut sur la musique de « la drague » de Sophie Daumier et Guy Bedos qu’il l’entraîna sur la piste.   Elle ne sourit pas aux balourdises du tombeur qu’interprétait Guy Bedos. Tremblante comme Saul de Tarse après son aveuglement, les yeux éblouis par l’éclair amoureux, elle perçut toutefois un sourire sur le visage qui s’inclinait vers elle.

  • Pourquoi venez-vous au Badaboum ? questionna-t-il.
  • Pour l’ambiance, répondit-t-elle lamentablement.
  • Il faut savoir bien danser !

   Elle accepta d’aller chez lui près du canal Saint Martin. L’appartement était meublé sommairement d’une armoire, une chaise et un lit. L’éclairage tamisait la pièce d’une lumière douce. Il ôta sa chemise et son pantalon, les pliant consciencieusement sur la chaise. Il l’attirait vers lui quand on frappa à la porte qu’il alla ouvrir puis il attira une jeune femme à l’intérieur de la chambre en l’embrassant sur les lèvres. Eberluée, Léa attrapa ses vêtements, bouscula le couple et descendit l’escalier en frissonnant : « C’est un obsédé ! un débauché ! » Elle cacha ses larmes sous ses lunettes noires dans le train pour Valloise.

 

 

 

 

10

 

 

   Elle écoute interminablement la chanson d’Aznavour :

            « Aussi tu m’as détruit

            En me faisant si mal

            Que je n’ai qu’un espoir

            Celui de m’évader. »

   Léa est blessée. Elle a aimé des hommes depuis quinze ans et ils ont piétiné son cœur et y ont laissé des cicatrices. « France, elle, savait ce qu’elle voulait, elle ne s’était pas encombrée d’amours aléatoires et elle n’était pas tombée amoureuse d’un aficionado de danse ! » se dit-elle pendant quelques mois. Josée à qui elle décrivit son amertume et son chagrin lui répondit : « Si tu penses que ton jugement n’est pas fiable, laisse faire le hasard en répondant à des annonces matrimoniales ! Fontenelle disait que si la raison dominait la terre, il ne s’y passerait rien ! »

   « Les hommes sont des introvertis velléitaires qui vivent sous le joug d’une mère autoritaire et qui ne concrétiseront jamais leur rêve de foyer. Les femmes, elles, sont des inhibées qui ne sortent pas de chez elles. Tous dissimulent leurs tares sous de prétendues qualités morales. » Malgré ces diatribes, Isaure ne parvint pas à dissuader son amie Léa qui dévora les annonces du journal « Un temps pour rêver » où les hommes dotés de belles situations, aux physiques agréables, à la taille fine et avantageuse, altruistes, enjoués et sérieux à la fois, cherchaient à vivre un amour comparable à celui de Tristan pour Yseult. Cachant son front trop haut sous une frange et son corps qui n’était pas encore trop blessé par la vie dans une robe en crêpe couleur corail surmontée d’une cape asymétrique en voile, elle partit à la rencontre de demi-dieux, les dieux étant spécialisés dans l’enlèvement des femmes.

   Le prétendant au mariage avait fixé rendez-vous au fond d’un café proche de la gare. Il surgit dans la pénombre en émettant un banal : « Ah c’est vous ! » Léa surnomma l’homme d’environ quarante ans au visage figé par un rictus soupçonneux : « Louis XI, le Prudent ». Il ne laissa pas son numéro de téléphone à la fin de l’entretien. 

   « Le succès fut toujours un enfant de l’audace ! » Léa rencontra un cynique libidineux et paillard qui expliqua sa stratégie avec jouissance : il donnait rendez-vous aux femmes sur le banc d’une station que le métro ne desservait pas systématiquement et il observait la candidate quand la rame passait à vive allure. La lassitude qu’il lut sur le visage de Léa, assise sur le quai depuis quarante minutes, lui fit reprendre le métro en sens inverse pour la rencontrer. Elle coupa court à l’entretien.

   Le troisième aspirant avait prévu une rencontre dans sa voiture devant l’Opéra. L’entretien eut lieu à travers la vitre ouverte. Il clama bientôt qu’il avait perdu une heure et qu’elle ne répondait pas aux critères exigés dans l’annonce.

   Le citoyen Lambda avait oublié son porte-monnaie au moment de régler son demi.

   Un militaire se présenta en claquant des talons. Il raconta Dien Bien Phu, les assauts dans les Aurès et il tendit sa carte à la fin de l’entretien en disant : « L’éclaireur Bison Sauvage vous salue bien ! »

   Socrate avait choisi délibérément une épouse acariâtre afin de s’accommoder de tous les caractères dans la société des hommes ! Léa, incapable de fixer son choix sur un crétin, reconnut qu’elle manquait de la fermeté d’âme  de l’illustre philosophe.

 

 

 

11

 

 

 Le vol depuis la Nouvelle Ecosse avait été annulé pour cause de brouillard et Léa fut heureuse de quitter enfin le cargo sur le quai de Saint-Pierre après dix heures de traversée. Des ombres furtives se détachaient sur une brume dense. Par bonheur, les voix connues et joviales de Josée et Daniel résonnèrent dans la purée de pois :          

 –     Bonjour Léa, comment vas-tu ? As-tu fait bon voyage ?

  • Je suis si contente de vous revoir ! Le traversier tanguait et j’ai eu des nausées. Et vous comment vous portez-vous ? Répondit Léa surprise par la fraîcheur de la température.
  • Nous attendons une redoutable tempête, claironna Daniel dont l’humour naturel avait viré au noir, peut-être par mimétisme avec la teinte des côtes bosselées de Saint-Pierre.
  • Est-ce que ce brouillard va disparaître ? Interrogea Léa
  • Il faut attendre les rafales de vent. Tu dois être fatiguée. Rentrons vite à la maison pour déjeuner, conseilla Josée.

   Léa se laissa guider le long des rues fantomatiques, irréelles, aux formes indistinctes de Saint-Pierre. Un vent violent se leva subitement et arracha le brouillard, découvrant le bleu du ciel et les jolies maisons jaunes, vertes et indigos.

  • Les variations dans la direction des vents peuvent modifier rapidement les températures. S’il fait bon cet après-midi, nous pourrions nous installer dans le jardin. Voilà, nous sommes arrivés, ajouta Josée.

Des poutres au plafond et des murs lambrissés ornaient la maison de bois et son tambour peint en vert.  Les rideaux en laine à carreaux et les meubles en chêne s’harmonisaient avec les dossiers des chaises bleu lavande générant chaleur et douceur. Josée s’était très vite décidée à louer la maison qui s’agrémentait d’une véranda et d’un jardin d’où l’on voyait un petit coin du port.

   Josée décrivit pendant le repas les hivers rigoureux qui faisaient la joie des sapins, les masses d’air polaire affluant des régions arctiques, les banquises en dérive et les tempêtes de neige. L’hiver précédent, elle s’était perdue dans Saint-Pierre lors d’un « blanc dehors » :

  • Une lueur blanche du blizzard enveloppait la ville. Un passant m’a pris la main et il m’a tiré vers un poteau de signalisation auxquels nous nous sommes cramponnés pendant plus d’une heure. Le temps nous a semblé l’éternité. Nous ne pouvions nous parler car le froid paralysait nos mâchoires. Nous nous parlions avec les yeux. Les secours nous ont enveloppé dans des couvertures de survie. Je me suis estimée heureuse car certains « blancs dehors » peuvent durer trois jours !

   Josée souffrait d’engelures irréductibles aux oreilles, aux mains et aux pieds. Des boursouflures violacées et douloureuses et des ampoules la réveillaient la nuit. C’était donc de fort méchante humeur qu’elle avait écouté le chef du service météorologique expliquer pendant un dîner chez France que si la visibilité était nulle au sol, elle était excellente à quelques mètres au-dessus, la neige se comportant en advection horizontale pendant un « blanc dehors ». Josée lui avait répondu qu’elle n’avait pas le don de lévitation !

  En fin d’après-midi, Josée et Léa s’assirent à l’abri du vent dans le jardin bien soigné.

  • Quelle joie de voir les feuilles et les fleurs sur le lilas et de sentir l’odeur des héliotropes ! confia Josée qui désigna les fleurs bleu violet sur lesquelles butinaient des papillons :
  • Elles ont une odeur suave. Je viens de les sortir de la véranda.  Au fond du jardin fleurissent les rhododendrons, les violettes, les bleuets et les sabots de vénus. J’ai confectionné des confitures de framboises et de canneberge ainsi que de la gelée de rhubarbe que nous goûterons au petit déjeuner !
  • Sur le treillage, c’est du chèvrefeuille n’est-ce-pas ? Quel parfum enivrant ! Vous êtes bien installés ici. J’en suis heureuse, et comment va la petite famille ?
  • Claire se plaît à la blanchisserie. Elle a beaucoup de travail mais elle est heureuse. Quant à Daniel, il est bien intégré dans son entreprise qui transforme les poissons en farines et en congelés. Tout est à faire au niveau informatisation et il a beaucoup d’autonomie, ce qui convient bien à sa personnalité. Je regrette qu’il m’ait quittée pour s’installer avec Audrey, une secrétaire de l’entreprise. Sa famille qui possède plusieurs bateaux s’est enrichie pendant la Prohibition. Daniel et Audrey habitent un appartement sur le port. Je ne pensais pas que mon fils quitterait si vite la maison. Quand je lui ai dit qu’Audrey est trop âgée pour lui, il m’a répondu avec colère que lui, il n’était pas beau ! Mon Daniel, pas beau ! A présent, nous sommes seules, Claire et moi, sur ce caillou boréal.
  • Il fallait bien que ça arrive un jour, il a vingt-cinq ans et il envisage probablement de fonder une famille ! Il n’est pas souhaitable que les mères, telles Déméter, s’attribuent un droit de possession sur leurs enfants, déclara Léa en modérant ses propos par un clin d’œil bienveillant.                 

–   Oui, concéda Josée qui poursuivit en parlant de France. Elle s’est adaptée à        l’archipel, au climat et à son service où elle a créé un fonds documentaire. Puis Johann est arrivé. Il a presque cinq ans maintenant. Marc est accaparé par son poste à responsabilité. Ils parcourent en jeep les routes de Langlade et de Miquelon et ils passent leurs vacances à Montréal.

   Le lendemain, Josée ne se joignit pas à sa famille qui souhaitait faire découvrir la montagne à la visiteuse : « La végétation y est rabougrie, les arbres paraissent souffreteux et les forêts ont un aspect rude et sauvage », avait-t-elle déclaré avec vivacité. Léa découvrit avec surprise l’enthousiasme de Daniel sur les monticules de Saint-Pierre : « Léa, admire les sapins ! On en fait le baume du Canada. Regarde les amelanchiers aux fleurs blanches étoilées et aux petits fruits rouge-foncé ainsi que les genévriers rampants ! Ici la végétation prend feu en automne avec le jaune des fougères et le pourpre des éricacées. »

« Mon père nous a initié à la flore et à la faune de l’archipel, renchérit Audrey. Je vous montrerai la prochaine fois la canneberge que les Saint-Pierrais appellent atocas et qui croît dans les sphaignes. Dans mon enfance, nous ramenions de la montagne des castilles et des mûres sauvages ainsi que des gerbes somptueuses d’orchidées blanches de Langlade. »

    Dans la soirée, le petit groupe arriva chez France pour le dîner. La table était dressée dans le coin séjour. Josée, bien droite devant son assiette, écoutait France solliciter son époux à propos de la tenue qu’il lui fallait revêtir.  

  • Mets ta robe noire, ton collier et tes boucles d’oreilles en perles et fais un chignon.
  • Sais-tu, broda Léa, que Louis XI avait décrété que les Valloisiennes se pourront vêtir de vêtements, joyaux et ornements que bon leur semblera, sans qu’elles puissent être blâmées ?

   L’humour était-il congelé à deux mille kilomètres de l’Arctique ? France avait gardé son sérieux et s’était vêtue comme le souhaitait son mari. Quelques rides marquaient à présent son front mais elle portait la toilette avec la même aisance qu’à Paris. Léa se félicita de ne pas être en puissance de mari et chuchota un quatrain d’Alphonse Karr à l’oreille de Josée :

« Et pour la pauvre femme

Etant du sexe faible et que toujours on blâme,

La seule ressource est – puisqu’il faut obéir –

De se faire ordonner ce qui lui fait plaisir. »

–  Sais-tu que Marc écoute ses conversations quand elle est au téléphone. Je  ne        sais pas si c’est par souci de la facture ou bien s’il la surveille ! murmura Josée.

 –  Mais enfin, France est une femme qui gagne sa vie. Ce n’est donc pas une affaire d’argent !

–  Je pense qu’il souhaite effacer la vie qu’elle a eue avant lui.

   Pour fêter son invité, un jeune Administrateur des Affaires Maritimes qui avait évoqué ses lointaines origines basques, France avait préparé un filet mignon de porc basquaise. Claire s’intéressa à la pêche à la morue et Gérard fit un rapide exposé du secteur :

  • Ce sont des chalutiers venant de Saint-Malo ou de Fécamp qui assurent la grosse pêche avec le chalut qui traîne dans le sillage du navire. Les campagnes sont plus longues qu’avant car les poissons se cachent dans les glaces. Les conditions de travail demeurent pénibles pour l’équipage qui fait face à des températures de moins vingt degrés, à des brumes perfides et à des glaces provenant des eaux salées des banquises. Il doit trier rapidement une à deux tonnes de poissons par coup de chalut. Le poisson est mis en cale réfrigérée et traité à Saint-Pierre avant d’être exporté.
  • Il faudrait promouvoir aussi l’élevage des Charolais. Miquelon pourrait nourrir facilement mille moutons, interrompit Marc.
  • Des troupeaux de moutons ont été anéantis par les chiens errants, objecta France.
  • L’exploitation des importants gisements de jaspe et du beau porphyre pourrait aussi être envisagée poursuivit Marc sans relever l’intervention de son épouse.

     L’Administrateur s’enquit de l’impression que dégageait l’Archipel.

  • Les habitants sont chaleureux et attachants. Je déplore toutefois l’insuffisance des spectacles, l’absence de ventes d’articles souvenirs pour les passagers des paquebots de croisières et pour les étudiants de l’Université de Toronto qui viennent apprendre le Français et que les sites intéressants soient difficilement accessibles. Il y a des améliorations nécessaires pour faire connaître cette terre, confia France.
  • Je ferai suivre ces judicieuses observations. Et vous, Josée, quelle est votre impression ?
  • Les magasins de Saint-Pierre sont bien achalandés, malgré des vitrines vétustes. En campagne, il faudrait des sentiers de grande randonnée et aménager les forêts comme chez moi, dans l’Oise.
  • Je déplore votre absence de cette après-midi dans les bois de Saint-Pierre, ironisa Marc.

   Léa déclara apprécier la proximité du Continent Nord-Américain dont elle ressentait ici l’influence et insista sur la charmante impression qui se dégageait de Saint-Pierre.

  • Ici, c’est comme quand on est affecté dans le Nord-Pas de Calais : « On pleure deux fois, quand on arrive et quand on part ! » proclama le notable en souriant.

   Marc conclut en regrettant que l’économie de l’archipel soit pensée dans le court terme et que la population invoquât les spécificités locales afin de se soustraire aux règles.

   L’invité proposa une promenade sur l’Ile aux Marins le week-end suivant et prit congé en s’assurant de la présence de Claire.

   Sur le chemin du retour Josée plaisanta sur la sollicitude de l’Administrateur pour sa fille :

  • Tu es trop jeune pour te marier, Claire.
  • J’ai vingt-cinq ans et à mon âge, France avait quitté la maison, rétorqua Claire.
  • Elle était beaucoup plus mûre que toi, répliqua sa mère.

–   De toutes façons, je fais ce que je veux et je pars chez Daniel pendant quelques        jours ! lança Claire avec exaspération avant de rebrousser chemin.

  • Elle a pris de l’assurance depuis qu’elle travaille avec la clientèle. Elle me paraissait plus effacée à Valloise nota Léa, soulignant l’évolution favorable de la jeune femme.
  • Elle a le temps de faire sa vie ! Tu es plus vieille qu’elle et tu es encore célibataire !
  • Il ne faut pas me prendre en exemple ! Je fais partie du troupeau lamentable des vieilles fille. J’ai atteint l’âge où au dix-neuvième siècle on sortait de la littérature et de la vie ! répliqua Léa en souriant.

    Puis, elle ajouta plus sérieusement :

  • Certes, je ne voulais pas me marier jeune car j’étais influencée par ma mère qui vitupérait contre le mariage asservissant pour les femmes. Mon père voulait qu’elle reprenne une gérance de commerce avec ma sœur. Quel dommage qu’elle ait refusé car elle se serait affirmée au lieu de se complaire dans des diatribes. 

              –   Mais ta maman était d’infirmière, n’est-ce-pas ?

–    Effectivement. Elle avait arrêté de travailler après la naissance de ma sœur par            souhait personnel mais aussi en raison de la jalousie de mon père pour qui 

sa profession était la pire de toute. Que sa femme voit la nudité des hommes  

lui était insupportable !

  • Mais pourquoi Monsieur Mermet éprouvait-il de la jalousie ?
  • Il n’avait pas de raison objective car ma mère considérait qu’elle était suffisamment empoisonnée avec un homme sans aller en chercher un !

Elle ne le valorisait pas suffisamment. Dénuée de diplomatie, elle exaltait avec emphase sa parenté réunie après les déjeuners dominicaux, la cousine au piano, l’oncle industriel au violon sans parler du cousin à la clarinette, celui qui parlait sept langues. Elle évoquait souvent les prérogatives dont bénéficiait son père, le chef de brigade, qui avait occupé gratuitement les meilleures places au théâtre et au cinéma.   

   Un vent violent se leva et la pluie se mit à tomber. Les deux femmes hâtèrent le pas vers la maison. Le bulletin météo décrivait une mer agitée sur Saint-Pierre avec des vagues de sept mètres. La tempête sévissait actuellement sur la Nouvelle-Ecosse, les rafales de vents allaient s’amplifier dans la nuit et il convenait de fermer méticuleusement portes, fenêtres et volets.

  • Daniel est rentré, très probablement, déclara Josée. Il pourrait m’appeler pour me rassurer !

   Le vent vrombissait, s’enflait, assaillait la maison, la contournait, exprimant des plaintes aiguës par la cheminée. Une brèche dans les volets permit à Léa d’observer les fortes lames qui roulaient, s’entassaient et revenaient, formant des montagnes d’eau qui s’abattaient sur les bateaux. Il était presque minuit et la pluie crépitait contre les volets dans un fracas assourdissant. Des rideaux d’eau se déversaient sur les portes-fenêtres de la véranda que Josée et Léa allèrent explorer munies d’une bougie. 

   Qu’adviendrait-il si les vitres se brisaient sous l’effet des rafales qui soulevaient, telles des fétus de paille, des masses d’eau noire ?

   L’inquiétude gagna les deux femmes quand le sapin du jardin se déchira et, lui faisant écho, l’œil de bœuf de la chambre qu’avait occupée Daniel s’ouvrit violemment.  Elles luttèrent contre les éléments déchaînés pour refermer la lucarne. En fin de nuit, le vent faiblit enfin.

   Les tintements des haubans et les grincements des baumes en bois réveillèrent Léa qui trouva Josée dans le jardin ravagé.

  • Il ne reste que ce plant de framboisiers. Il a survécu grâce au palissage constata Josée avec tristesse.

   Emportée par une vague de lassitude, elle déplora aussi l’envol de ses enfants.

  • Hier, Gérard nous disait que l’on pleure deux fois dans le Nord-Pas de Calais. Il me semble qu’une mère est pareillement déstabilisée à deux reprises : quand l’enfant paraît et quand il s’en va ! Répondit Léa. Souhaitant dérider son amie, elle ajouta : « Tes enfants ne sont pas des laiderons et ils ont des prétendants ! Tu es « smart », vive et en bonne santé, n’est-ce-pas ? Lors des prochaines vacances, nous pourrions faire un voyage toutes les deux, chez les Nénètses par exemple, dans l’Arctique russe ? Qu’en dis-tu ? Nous conduirions un attelage de rennes dans l’immensité du grand blanc, nous dormirions dans des tchoums avec quinze autres personnes et nous verrions des aurores boréales !

 

 

 

 

 

 

 

 

12

 

   Après un quart d’heure de traversée, le petit groupe atteignit l’île aux marins. Gérard s’écria : « Vous êtes sur l’île des pieds rougis par le froid ! »

   Josée grimaça un sourire : « Je m’y connais en matière d’engelures », puis jetant un coup d’œil circulaire, elle s’exclama : « Mais il n’y a ni arbres, ni routes sur cette île ! ».

   Gérard expliqua que l’île était inhabitée depuis plus de dix ans et que les édifices témoignaient de la vie à l’époque de la grande pêche quand les marins utilisaient les cabestans pour remonter les doris vers les habitations.

  • Pourquoi une telle merveille de calme et de beauté s’est-elle désertifiée ? Questionna Claire.
  • Les conditions de vie étaient plus favorables sur Saint-Pierre où les séchoirs artificiels de la morue remplaçaient les graves. On ressent ici les tragédies et les naufrages.

   La brume céda la place au vent, au soleil et aux nuages échevelés. Johann signala au loin des chiens de mer et un groupe de timides baleines aux corps longs, effilés et bleutés : « Ce sont les plus gros animaux ayant existé sur terre. Leur langue pèse quatre tonnes et leur chant s’entend à des milliers de kilomètres. Elles peuvent vivre quatre-vingt-cinq ans. Elles mangent du krill parce que la mer est rouge. »

  • Il est passionné par la baleine bleue depuis quelques années et il correspond avec un groupe de gamins en France qui veulent les sauver du braconnage, des filets de pêche et des polluants, ajouta fièrement France en caressant la tête de son fils.

   Gérard ouvrit la marche en direction de l’église Notre Dame des Marins au plafond bleu en forme de coque de navire inversée. Claire et Léa l’écoutèrent décrire avec éloquence l’assemblée dans l’ancien temps, quand les hommes occupaient les chaises de l’entrée et les femmes s’asseyaient sur les bancs loués à l’année avec les enfants.

   Josée s’affairait à cueillir des airelles.

  • Vous cueillez là des bleuets, belle dame. Prenez garde à ne pas vous tacher avec le jus frais !
  • Ce serait vraiment dommage que des hommes d’affaires transforment cette île en paradis du jeu ! S’indigna Josée.
  • Oui, il serait préférable de créer un écomusée, approuva Gérard qui proposa à Claire une promenade vers les canons du fort.

   France s’était approchée de Léa : « Ton petit garçon est éveillé et heureux de vivre. Le voir jouer au foot avec son père est un plaisir ! »

  • Tu as raison. Il est d’autant plus joyeux qu’il va aller voir ses grand-parents à Djibouti dans quelques semaines. Il faut attendre que les températures baissent un peu en Afrique !
  • Et un voyage dans l’Oise ne te tente pas ? Je rencontre parfois tes oncles et tantes. Ils aimeraient te revoir et connaître le petit.

   Tout en portant son attention sur Johann qui l’appelait pour une partie de foot, France  lança avec une pointe de snobisme :

  • Nous allons fréquemment à Montréal où nous avons un appartement sur le plateau du Mont-Royal. J’apprécie la vieille ville, ses rues pavées et ses cafés pittoresques.    

   Marc venait vers les trois femmes avec un groupe de promeneurs chargés de brassées de fleurs.

  • Ces messieurs dames sont enseignants. Ils ont cueilli du sumac grimpant. Ils vont le faire connaître à leurs élèves afin qu’ils se méfient des graves éruptions qu’il provoque sur la peau. Vous pouvez en offrir aux deux dames ici présentes, déclara-t-il ironiquement en désignant Josée et Léa.

   Se détournant avec mépris de Marc qu’elle considéra définitivement comme un sombre crétin, Léa concentra son attention sur le visage mobile de Claire, sur ses yeux rieurs et son teint rosé qui avait ignoré les morsures du froid de l’hiver.  De longues boucles brunes se répandaient librement sur ses épaules. Imperméable à la frustration et dénuée de jalousie, elle exprimait avec franchise ses ressentis. Elle n’avait pas pris ombrage de l’attention privilégiée pour sa sœur aînée, pour ses études et son brillant mariage avec le gouverneur du pays, comme disaient ses oncles qui avaient peu voyagé et qui avaient bouté la vérité au fond du puits.

   Lors du retour vers Saint-Pierre, les flots se parèrent d’un voile blanchâtre où résonnaient les cornes de brume et les cris rauques et perçants des mouettes et des goélands qui suivaient les doris. La navette accosta à l’appontement à proximité des gros chalutiers, des cargos et des navires de pêche alors que le port s’embrasait soudainement.

   La fête Basque battait son plein. Six hommes tiraient avec une corde un camion de pompiers tandis que des jeunes femmes en costume folklorique rouge, noir et blanc dansaient autour d’un poteau en tenant des rubans.

  Josée entraîna Léa vers une caravane à la grande banderole jaune « Gilles, oniromancien déchiffreur de rêves » où deux hommes étaient assis à une table. Le plus âgé se leva et quand il déploya sa haute silhouette, Josée poussa un cri de surprise : « Je suis heureuse de vous revoir. Vous souvenez-vous de moi ? Vous m’avez aidée par un jour de blanc dehors. Je n’avais pas pu vous remercier… »

  • Oui, je me souviens bien de vous. C’était votre premier blanc dehors et la panique s’était emparée de vous. Je pense que vous venez voir mon fils. Je vous laisse avec lui. Au plaisir de vous revoir.

   L’oniromancien fit asseoir Josée à une table éclairée par deux chandeliers et lui demanda de décrire ses rêves.

  • J’ai fait un cauchemar cette nuit. Je courais sous une pluie diluvienne. J’étais trempée, le tonnerre grondait et je ne savais pas où m’abriter des éclairs. Je me suis réveillée avec une impression de poids sur la poitrine. Mon cœur battait fort et la sueur coulait sur mon front.

  Le colosse ferma les yeux quelques minutes. Quand il les rouvrit, il déclara d’un ton rassurant : « Vous avez une colère rentrée et il y a urgence à agir. L’orage et le tonnerre signifient que vous vivez ou revivez un conflit angoissant dont vous devez vous libérer. Vous courez parce que ce vécu s’inscrit douloureusement dans votre chair. Soyez rassurée, vous avez la capacité d’échapper à ce danger et de prendre soin de vous. Une chose encore, consultez un médecin pour les apnées du sommeil. » Son visage lumineux exprimait l’intelligence, la bienveillance et la profondeur. En raccompagnant les deux femmes, il inclina son grand corps devant Léa et chuchota : « Rêvez, acceptez de rêver, accueillez vos rêves et retenez-les, ils feront apparaître comment vous vous réconcilierez avec vous-même. Promettez-moi d’être attentive à vos songes ! »

   Léa s’entendit répondre affirmativement tandis qu’il poursuivait :

  • Faisons un pacte : venez avec vos rêves inscrits sur du papier au Salon de l’Onirisme à Paris en Octobre. Je vous y attendrai ! »
  • J’y serai, répondit-elle laconiquement.

Tout paraissait si simple, si fort, si beau que c’était presque irréel ! 

   Les titans de l’archipel, dynamisés par les encouragements du public, se livraient à la levée avec une poulie de bottes de paille au bout d’une corde tandis que résonnaient les coups secs des balles sur le fronton. Le chistera fixé à la main, Gérard vêtu de blanc et la taille enveloppée d’une ceinture rouge propulsait la pelote sur le mur où le visage d’un hurluberlu apparut en hurlant : « Che Guevara au pouvoir en 1988 ! » La partie terminée, Gérard s’avança vers Claire. Léa comparait leur idylle naissante à la luminosité de l’île, quand la brume s’est dissipée laissant place au vent et au soleil : « Tout a été très vite, elle est celle dont il rêvait et il doit représenter la sécurité et la confiance trahie quand elle avait treize ans, au temps où, avec leur mère, ils m’ont accueillie pour changer leur vie. A présent les jeunes adultes la maîtrisent et ils me demandent d’aider Josée à accepter leur départ. »

–  Tu seras un pôle de stabilité, de complicité et de transmission pour Johann et tes autres petits-enfants, plaida Léa assise près de son amie sur un banc de la pelouse.

–  J’ai refusé de garder Johann un soir où ses parents souhaitaient dîner au restaurant. Quand je cumulais plusieurs emplois pour survivre avec mes enfants, ma mère travaillait la terre et elle ne prenait jamais de vacances. Elle m’a dit de me débrouiller avec mes gosses comme elle avait fait en son temps ! France et Marc peuvent payer quelqu’un pour garder leur fils ! 

– Tes relations avec Marc sont tendues mais il ne faut pas quitter Saint-Pierre à cause   de lui. Je crains fort qu’il cache sous un aspect lisse de haut fonctionnaire doté du  sens  du Service Public une personnalité anxieuse et jalouse de l’affection que sa femme vous porte et tu ne peux rien à ses problèmes caractériels. Tu n’étais pas préparée au départ de tes enfants et le temps des petits-enfants est venu. Pourquoi ne noues-tu pas des relations avec les habitants de l’île, les Saint-Pierrais me paraissent naturels et sympathiques.

  • A quoi bon puisque je veux rentrer en Picardie, répliqua Josée avec lassitude.
  • Mais enfin, s’étonne Léa, pourquoi ?
  • Quand mon mari m’a quittée, j’ai fait une tentative de suicide. Les enfants étaient chez une de mes sœurs. Je dois la vie à une voisine qui s’est inquiétée parce que je ne répondais pas et qui a appelé les pompiers. Le danger dont parlait l’oniromancien, je le connais bien, c’est le couvert que je ne mettrais plus pour Claire et Daniel. Tant que j’avais espéré le retour de mon mari, j’ai mis son assiette sur la table. Le jour où j’ai cessé d’y croire, je n’avais posé qu’une assiette, la mienne, et j’ai voulu mourir…

      Léa prit Josée dans ses bras. En l’embrassant avec tendresse, elle lui dit : « Egoïstement, je suis heureuse que tu reviennes à Valloise. Au fait, ajouta-t-elle avec un clin d’œil, ma proposition de voyage chez les Nénètses tient toujours… »

   Gérard organisa un pique-nique sur les dunes de l’isthme séparant Miquelon de Langlade. Par un gentil vent de Noroît caressant les flots et au milieu des rires des jeunes gens qui se baignaient, Léa pêcha des crevettes grises oubliées par la marée, prit des photos des limicoles qui colonisaient la lagune du Grand Barachois, des chevaux sauvages qui passaient au galop et des phoques gris sur les bancs de sable.

–  Léa, garde le souvenir des doris bleus et orange ! Pour les courageux marins de l’archipel, les grands bateaux de guerre ou de commerce n’ont pas plus de qualités que leurs modestes embarcations qu’ils nomment Providence, Amiral Muselier ou Général de Gaulle, déclara Gérard à qui un vieil homme au visage buriné qui passait adressa quelques mots. Je t’autorise en raison de ton départ à me prendre en photo, mal accastillé comme l’a dit ce marin, eh oui mon maillot de bain a mouillé mon bermuda !

   En dégustant le crabe des neiges et un nid de pâtes au pesto avec ses amis à « La belle fourchette », Léa contempla pendant le dîner d’adieu les déclinaisons de rouge et d’oranger propices aux rêveries bucoliques qui coloraient le ciel. A Valloise, il serait toujours temps de penser au pacte des rêves qu’elle avait conclu avec l’oniromancien…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

On se prend à aimer la réalité, parfois, après un très long détour

par les rêves.

Pierre Reverdy

13

 

 

 Trois cent millions de dieux et déesses indiens retiennent la pluie place du Trocadéro. Josée et Léa participent au Mela Indien, au milieu d’une profusion de couleurs safran, vert, blanc, bleu, rouge. Les papiers multicolores et les broderies réjouissent le regard dans les allées où se produisent les jongleurs, les baladins et les danseurs. Les dieux se mêlent aux histoires d’amour magiques et sacrées du Pandavani et du Mahabharata accompagnées aux tamburas tandis que défilent au son des cors et des hautbois des éléphants caparaçonnés d’or, de bijoux, de soie et de velours. Josée et Léa sont installées sur des bancs où les serveurs apportent des pains au fromage, du riz et du poulet tandoori.  Les voisins de table de Josée à l’accent québécois vont rester sur place cette nuit car il n’y a plus une seule chambre d’hôtel dans Paris.

  • Avec mon amie, nous dormirons dans la voiture, répond Josée.

–  Vous serez courbaturées demain et vous ne pourrez pas profiter des spectacles. Nous pouvons vous proposer un matelas à terre dans notre appartement du quatorzième arrondissement, intervient un couple qui leur fait face.

   Léa et Josée s’interrogent du regard.

          – Pourquoi pas, ce n’est que pour une nuit ! chuchote Léa.

  Le groupe a sympathisé et s’est immergé une partie de la nuit dans les temples de Bénarès qui se projettent sur les murs des berges de la Seine.

   Les Dieux ont veillé sur le sommeil de Josée et de Léa qui sont réveillées vers dix heures par l’hôtesse, jeune femme prolixe sur l’Inde qu’elle affectionne et dotée d’une abondante chevelure. Assise sur une banquette de 4L adossée au mur qui tient lieu de canapé, elle s’exprime facilement et avec éloquence : « Imaginez les lendemains de fêtes alors que les Indiens se sont jeté de la poudre colorée ; la bleue symbolise la vitalité, la rouge l’amour et le bonheur et l’orange l’optimisme. Ils n’ont pas peur des taches ! »

Elle montre ses trésors, des petits pots en terre qui contiennent des épices : safran, gingembre, girofle, curry, cannelle et coriandre. Son mari, amateur des cuisines du monde, excelle dans la confection du Rajama, plat végétarien, explique-t-il, à base de haricots rouges. Le frère de l’hôtesse s’exprime peu. Il jette des coups d’œil circulaires dans l’appartement et demande des nouvelles des enfants.

  • Ils sont chez des amis en Alsace où ils terminent leur année scolaire à « L’école en quad. » C’est une nouvelle pédagogie, sais-tu, Luc, que les enfants étudient les matières générales le matin et ils apprennent à s’orienter dans les déserts, la toundra ou l’Amazonie l’après-midi !

   Léa et Josée ont quitté les sympathiques parisiens après avoir échangé les numéros de téléphone. En regagnant l’Oise, Léa psalmodie : « Je vais me rendre au temple de Gauri avec un pot de cuivre sur la tête, je demanderai à la Déesse Parvati de m’accorder un mari et selon la légende, je le ferai avec sincérité et réelle joie pour qu’il ne soit pas grincheux et acariâtre. »

  

 

 

 

14

 

 

   Luc a téléphoné à Léa pour lui proposer une promenade en forêt le week-end suivant. Elle a accepté, curieuse de connaître cet homme de grande taille, taciturne et si différent de sa sœur.

   Au long des sentiers balisés, il a confié qu’il aime Paris, le Slow Club et le Petit Journal. Il sourit malicieusement de ne plus avoir son permis de conduire, annulé pendant le service militaire car il a endommagé la voiture du colonel avec sa jeep. Ils ont découvert qu’ils apprécient tous deux les chansons de Mouloudji et fredonnent bien fort « Comme un p’tit coquelicot » et « La complainte de la butte », faisant fuir les lièvres et les blaireaux   En Septembre, ils sont revenus pique-niquer en forêt. Détournant les yeux du ballet des écureuils sautant sur les plus hautes branches des charmes, Léa s’est adressée à Luc :

  • J’ai fait des gougères au fromage, en veux-tu ?

    Après en avoir dévoré trois, Luc déclare : « ça bouche un coin ! »

   Léa anticipe une suite possible : « Ces amuse-gueules m’ont mis en appétit. Qu’on m’amène les poulardes rôties, les dindes truffées et les carpes dorées ! » Mais Luc ne dit mot et il regarde fixement devant lui. Étourdie par le grand air et la contemplation de la trouée bleue entre les chênes vigoureux, Léa l’entend énoncer d’un ton grave : « Il faudra que l’on parle sérieusement tous les deux », puis après un silence, il ajoute le regard perdu : « De mariage. »

   « Je n’ai pas l’habitude, je n’ai pas l’habitude », les mots tournent en boucle dans sa tête sans qu’elle puisse émettre un son.

   Tout nous est donné en une seule et même impression ! Un rayon de soleil irise le tronc du hêtre auquel ils sont adossés, faisant danser des bleuets dans les yeux de Luc et tandis qu’ils s’embrassent deux agiles chevreuils détalent avec fougue pour fêter l’événement.

   Ils se marièrent à l’automne par une température glaciale dans un village de Thiérache où Luc, enfant, avait passé des vacances heureuses. Union de deux solitaires étonnés de la mansuétude brusque, violente et qui tenait du miracle que Dieu voulait bien leur manifester.  Ils s’empressaient de s’en saisir, craignant qu’il ne se ravise et que l’âge venant, ils ne vivent plus jamais rien. L’officiant en blouson de cuir noir et doté d’une barbe qui lui mangeait le visage gara sa Harley Davidson devant l’église fortifiée du seizième siècle en briques rouges et au toit d’ardoise. Les témoins bienveillants : Josée, sa sœur que Léa avait surnommée Dame Verveine car elle transportait toujours avec elle un thermos de tisane et un capitaine des pompiers chauve baptisé Barbe déplumée ainsi que la présence de son frère atténuèrent la déception que causa à Eva l’absence du reste de sa famille. Alphonse allégua que son ulcère variqueux au mollet l’empêchait de voyager, Andrée argua de sa présence indispensable à côté d’Alphonse pour soigner la jambe malade et Dominique, laconique, envoya ses félicitations et un service à vaisselle.  Peu familiers des arcanes du rite catholique, immergés dans un monde inconnu, les parents de Luc et sa fratrie se levèrent et s’assirent au moment opportun tandis que leurs plissements de fronts et de sourcils attestaient de leurs louables efforts pour ne pas s’enfoncer dans les abysses insondables du culte. La mère du marié aux yeux noirs et perçants prénommée Odette, Conservateur des sites Mayas à Belize, releva d’une voix monocorde que ses ancêtres, les vikings, étaient protestants et que l’on aurait pu tout aussi bien aller au temple qui se trouvait à cinq cents mètres. La religion faisait partie de ses thèmes de querelle favoris :

  • Personne dans la famille avant toi ne s’était marié à l’église. Quelle nigauderie !
  • Tu aurais dû attendre hors de l’église si tu étais à ce point importunée ! s’autorisa Luc. Il sembla à Léa qu’il ne pouvait pas dire moins le jour de son mariage !

   Odette révéla les secrets de Luc qui préférait la chasse aux scorpions rouges à l’apprentissage de la lecture, les tentatives d’orientation avortées même les plus judicieuses comme la formation sur le Belem qu’avait négociée son père, officier dans la marine marchande. Le commandant du voilier s’était défait du mousse Rebours qui avait refusé à trois reprises de monter au mât de misaine. Léa l’écouta tout d’abord avec curiosité puis elle sourit en prenant connaissance des dons précoces de ses deux autres enfants, des confortables revenus de sa belle-fille gratifiée de l’ensemble des biens d’un testateur et de ceux de son gendre fils d’un chef d’entreprise en biscuits d’Amsterdam. A la fin du repas, Léa se sentit submergée et vaguement agacée par la nitescence de la famille de son époux.

   Divorcée du père de Luc et remariée, Odette avait gardé une profonde inimitié pour son premier mari : « J’ai quitté Paul à vingt-cinq ans emmenant mes trois enfants en coopération en Amérique centrale. Il était infidèle, du reste, sa seconde femme est tombée malade et est décédée cinq ans après leur mariage. Elle était trop sensible alors que moi, je n’étais ni jalouse, ni impressionnable. J’ai demandé le divorce quand il m’a volé le bracelet de mon arrière grand-mère pour partir en week-end avec sa maîtresse. » 

  • Il était jeune en ce temps-là, souligna Josée.
  • Je ne suis pas sûre qu’il se soit vraiment amendé. La fourberie et la déloyauté le caractérisaient et je voudrais bien savoir si ses nouvelles vocations d’élu local du peuple et d’écologiste soucieux de la sauvegarde des océans sont sincères.

   Luc, rouge de confusion et contrarié par les confidences farouchement rancunières de sa mère, interrompit la diatribe et proposa une coupe de champagne.    

 Trentenaire brun aux yeux noirs, le frère de Léa fit la conquête des femmes mûres en leur faisant déclamer des poésies de Rimbaud :

J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;

Oh ! Là ! Là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées ! 

   Léa répéta comme le lui demanda Luc : « Notre vie sera belle, nous serons riches et nous ne vieillirons pas. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15

 

 

   Après la noce, Léa et Luc passèrent une semaine de vacances en Gascogne. Luc fit la connaissance de ses beaux-parents. Alphonse se remémora la mise en place du cinéma aux armées en 1941, la construction d’une centrale thermique et l’installation du chauffage et de la climatisation au Palais des rois de Majorque, les plus grands exploits de sa vie professionnelle. Luc confia qu’il avait abusé de l’école buissonnière et que les enseignants le faisaient passer de classe pour ne plus le voir. 

   Dans leur studio, Luc et Léa changeaient fréquemment les meubles de place, perpétuant les bouleversements survenus dans leurs vies ces derniers mois. Ils revenaient en pèlerinage dans la clairière, ils faisaient résonner les paroles qui les avaient liés, ils en détachaient les syllabes qui s’accrochaient aux branches et aux feuilles cuivrées par l’automne et qui montaient vers la voûte forestière.

   Paul, père de Luc, invitait parfois les nouveaux mariés à passer quelques jours à son domicile dans un petit village de la Baie de Somme dont il était le maire. On accédait à la maison au toit d’ardoise par une petite route qui serpentait à travers la forêt. En cette fin du mois de Juin, les fleurs lilas et carmin des rhododendrons embrasaient les pelouses qui descendaient doucement vers les champs de colza. La tribu des enfants, beaux-enfants, petits-enfants et amis du monde exigeait un ordonnancement méthodique des couchages et des repas.

    Après le déjeuner, Paul proposait à quelques sympathisants prêts à sacrifier un après-midi de marche dans les dunes, d’écouter ses souvenirs de marin. Léa occupait le fauteuil près des tikis océaniens puis elle se transportait par la magie qu’opéraient les récits devant les turbines géantes, les moteurs et les chaudières des bâtiments de guerre, imaginant la chaleur torride et suffocante, la soif desséchante, l’endormissement difficilement contrôlable, le bruit des vagues sur l’étrave et les petits restaurants dans les ports où les filles servaient des vins généreux.

   Paul se confiait : « J’ai éprouvé ce que les grecs appelaient l’enthousiasme, c’est à dire que j’avais le sentiment de communiquer avec quelque chose de divin quand j’étais en mer. La mer m’a tout appris : la vie, la mort, la nécessité de se conduire en adulte, d’oublier les regrets stériles et de réparer ce qui est réparable car le jour finit toujours par se lever. Quand j’ai été promu officier, j’ai étudié comment diriger les hommes, ce qui n’exclut pas l’écoute, l’encouragement et de laisser parler son cœur. Sous mon commandement aucun homme ne s’est révolté pour avoir été sanctionné à tort. Bien sûr les matelots récalcitrants comme Luc sur le Bélem, allaient à terre sur la jambe du Maître Coq ! Je traduis, Luc était consigné et restait à bord. »

   Les enfants, venus se ravitailler en orangeade et gâteaux, poussaient bruyamment la porte du salon pour s’assurer que les adultes étaient là.

   Le dimanche matin, le couple s’aventurait parfois sur un chemin de randonnée qui le conduisait, à travers les dunes plantées d’argousiers aux feuillages argentés et aux fruits orangés, vers une petite crique déserte fréquentée par les sternes qui, nourriture au bec, appelaient leurs jeunes. Léa humait à plein poumons l’air iodé.  Les phoques gris aux museaux allongés, au repos sur les bancs de sable découverts par la marée, lui remettaient en mémoire les mammifères marins dans l’isthme de Miquelon. Luc lui apprit à les distinguer des veaux marins. Sur les immenses plages de sable fin, il déployait un cerf-volant qui jouait avec le vent. Léa se représentait son enfance cahotante : Odette déchirait les lettres que Paul envoyait à son fils. A dix-neuf ans, Luc avait repris contact avec Paul par un serrement de mains puis il s’était efforcé de connaître ce père qui avait opté pour un poste sédentaire dans un établissement militaire construisant des sous-marins.

   Luc aimait recevoir à déjeuner toute sa famille. Sa sœur évoquait ses escapades sous la tente dans des sites agrestes qu’elle atteignait en stop. Un routier italien l’avait récemment conduite de Grèce à Venise où elle avait pris l’Orient Express jusqu’à Paris. Elle avait éprouvé une sensation de luxe inouï et de douceur de vivre dans la voiture-restaurant du train de légende aux boiseries en acajou et aux marqueteries délicates.

   Odette blâmait le mode de vie de sa fille :

  • Tu as bien de la chance que ton mari comprenne tes désirs d’indépendance et d’évasion et finance tes voyages ! Je réprouve votre mode de vie de bourgeois-bohèmes. Vos enfants étaient trop jeunes quand ils ont voyagé seuls pour la première fois. Vous êtes-vous demandé ce qu’ils ressentaient quand ils rentraient dans l’appartement déserté par leurs parents et occupé par des inconnus ?

   Il n’y avait jamais de combat avec Odette, faute de réponses vives ou spirituelles de la tablée, incriminés ou pas. Soucieux de maintenir le calme, Luc dirigeait la conversation sur le Koulibiac de saumon et le parfait au praliné.

   Monsieur Bry était l’invité d’honneur. En tirant longuement sur son cigare, il buvait les rares paroles du frère de Luc et il y découvrait le vaste monde. La nuit, le vieil homme rêvait de la bible maya, des premiers hommes nés du maïs et de la situation dramatique des indiens Quiché. Ses yeux bleus rêveurs oscillaient entre les volutes de fumée et l’homme de l’ombre. Le frère de Luc était-il ethnologue ? Nul ne savait. Une observation attentive de ses plannings de voyages aurait révélé toutefois qu’une insurrection suivait de peu sa présence dans un pays.

   Il avait épousé une bretonne qui se déplaçait avec les produits de son terroir. Elle apportait du pâté, un poulet cuit truffé d’échalotes bretonnes, des galettes et des caramels au sel de Guérande. Les poissons venaient de Douarnenez et toute la famille dégustait d’autorité du chouchen au cours du repas. Le jour de ses six ans, leur fils Guénolé reçut une gifle pour avoir déclaré à sa mère : « Est-ce que tu as bu de trop du chouchen avec des abeilles et du venin ? Alors tu vas bientôt mourir et moi je pourrais aller jouer chez Léonard. » Sa mère le consola en chuchotant : « Panoramix a mis du chouchen dans la potion magique, ce qui rend fort, joyeux et fait vivre longtemps. Je vivrai vieille tout comme toi grâce au chouchen. Tu pourras jouer avec Léonard mercredi quand tu auras fait tes devoirs. »

   La Bruyère a dit que les enfants sont hautains, menteurs, qu’ils rient et pleurent facilement, qu’ils ne veulent point souffrir de mal et qu’ils aiment à en faire, bref qu’ils sont déjà des hommes, moralisa Paul. 

   Les parents de Luc voulurent connaître Alphonse et Andrée qui les accueillirent en Gascogne. 

   Paul évoqua longuement sa dernière lecture : « Le Livre Vert » du Colonel Kadhafi. Alphonse répliqua qu’il n’était pas nécessaire de faire des révolutions pour faire progresser l’humanité, des petits coups de pouce suffisaient.

   Paul eut le savoir-vivre de repartir après le repas. Odette, elle, resta cinq jours afin de fuir les nuisances sonores de la fête locale de son village. 

   Alphonse et Andrée, dérangés dans leurs habitudes de vie et de sieste, tentèrent de hâter le départ des visiteurs. A la troisième visite d’Odette, Alphonse voulut la faire partir. Il se rua sur le téléphone et simula une conversation avec son médecin dans laquelle il évoquait de violents battements de cœur. Odette dépourvue d’intuition ne comprit pas l’agacement de son hôte et elle écouta attentivement la description par l’intéressé de ses désordres cardiaques. Irénique et prêt à tout pour éviter les discordes, Luc entraîna les siens pendant trois jours sur les plages de l’océan du lever du soleil au crépuscule. Odette qui semblait apprécier la compagnie d’Alphonse réclama une nouvelle visite. La rencontre se fit à l’occasion d’adieux vespéraux durant lesquels les parents de Léa remercièrent hypocritement les deux visiteurs et souhaitèrent les revoir.

   Le gîte à peu de frais impliquait certaines obligations : la peinture de la façade de la maison et la pose des lambris dans la salle à manger, sous le contrôle sévère d’Alphonse qui scrutait les imperfections. Odette réquisitionna son fils pour la cueillette des tomates et courgettes du jardin mais avait-elle précisé : « Tu viens sans ta chatte ! La caisse des félidés sent mauvais dans une maison ! »

  • Que fait-on de la minette ? interrogea Luc
  • Je demanderai à mes parents s’ils acceptent de s’occuper d’elle.

   Alphonse avait froncé des sourcils ombrageux : « Pourquoi nous demandes-tu à nous ? » 

  • Parce qu’Odette a une exacerbation de l’odorat, avait plaidé Léa.

   Le séjour chez Odette avait été rythmé par le lever matinal, le jardinage, les heures rituelles de repas rendus indigestes par les jeux télévisés sous un ventilateur de plafond dispensant un air glacial. Impossible de laisser l’esprit vagabonder, les yeux noirs traquaient les visages des compagnons de table et des candidats qu’elle qualifiait de nuls parce qu’ils n’avaient jamais entendu parler de Gil Blas de Santillane ! Impossible aussi de s’assoupir devant la télévision sans que ses reproches fusent, l’inconscient d’Odette faisant resurgir sa peur de la solitude et du silence.

   La sentence tomba brusquement le jour du départ. Au petit-déjeuner, deux yeux noirs fixèrent Léa, emplirent la salle à manger et énoncèrent la condamnation : « Nous ne sommes pas du même milieu ! » Léa exerça son droit de réponse en évoquant un cousin de son grand-père, ministre du sucre sous la troisième république. Une houle d’amertume la submergea : « J’ai accepté et toléré ses critiques et d’une certaine manière, je l’ai encouragée à me dénigrer. J’ai fait ce choix car je me considérais comme une vieille fille que son fils a bien voulu regarder et épouser ! » Au marchand de fruits qui avoua avec humilité, dans la matinée, ne pas s’être aventuré au-dessus de Lyon, Odette claironna avec un sourire plein de fatuité : « Ma fille est actuellement en vacances au Rajasthan, c’est le pays des rois, mon gendre qui parle sept langues en déplacement professionnel à Toronto et ma petite fille étudiante à Buenos Aires. Quant à moi, j’ai passé vingt ans au Bélize. »

  • Bien ! S’exclama le commerçant qui n’osa pas demander sur quel continent se situait Bélize. Il enleva du panier un fruit talé et le remplaça par un bel agrume qu’il posa délicatement dans le caddie d’Odette. Agacée, la femme de l’agriculteur pesa les abricots avec brusquerie et persifla Odette qui faisait la difficile.

   L’estocade vint au repas quand Odette déclara : « Vous n’avez même pas un enfant, c’est honteux ! »

  • Mais de quel droit …commença Léa.
  • Chut, émit Luc en posant son doigt sur sa bouche.

Les derniers jours de vacances en Gascogne ne furent pas plus sereins. Andrée stigmatisa la chatte qui avait griffé l’ulcère variqueux d’Alphonse duquel avait coulé du sang noir.

Pourquoi cette minette qui ne se réveille que pour manger et ronronner a-t-elle griffé ? interrogea Léa.

   Sans répondre à la question, Andrée avait fulminé : « Vous nous fatiguez à venir tous les ans ! »  

   Léa décida de prendre ses vacances comme elle l’entendait en pique-niquant à l’orée de belles hêtraies ou de champs de tournesols et en parcourant les itinéraires bis où se dévoilaient les âmes des châteaux forts et des cafés de campagne. 

 

16

 

 

   Sur la route de la Somme où Paul avait organisé une fête en l’honneur d’Antoine Parmentier et de Rose Bertin, natifs du département, Josée révéla sa relation sentimentale avec le père de Luc et leur futur mariage. Elle confia ensuite que France, de passage dans l’Oise, était descendue chez sa tante Dame Verveine et que ce n’était qu‘à l’occasion du déjeuner chez sa sœur qu’elle avait embrassé sa fille et son petit-fils.

  • Daniel et Claire m’écrivent rarement. Ils m’en veulent tous d’avoir quitté Saint-Pierre. Daniel et Audrey ne m’ont pas envoyé la photo de leur fille.

–    Il faut lutter pied à pied contre cette cabale afin de faire comprendre à vos   enfants que vous les aimez toujours ! Leurs réactions sont démesurées et la zizanie est savamment entretenue, se révoltait Léa.

   « Tu étais près de tes enfants, tu n’avais qu’à y rester ! » disaient ses sœurs. Josée avait découvert avec étonnement leur jalousie et leur agressivité de n’avoir pu sortir de leur milieu en faisant un beau mariage. Elles n’avaient pas compris que Josée n’avait pas appris les codes dans son ex belle-famille mais qu’elle avait toujours su d’instinct s’adapter à tous les milieux.

   Oubliant les épreuves que Josée avait traversées, ses sœurs lui faisaient honte de sa confiance dans la vie : 

  • Tu dois penser aux pauvres, Josée, susurrait l’une d’elles qui tenait un vestiaire dans une association d’aide aux démunis.
  • Mais, montre-les-moi. Si j’en connaissais, je ferais le bien ! répondait Josée patiemment mais la tristesse obscurcissait peu à peu ses yeux.

   La dame âgée atteinte de sénilité dont elle s’occupait nuit et jour, fredonnait « Etoile des neiges » dès qu’elle voyait l’animateur de la matinale. Josée la plaçait devant la télévision et tout en travaillant, elle acquérait une meilleure connaissance des battements d’aile du monde qu’elle n’avait pas perçus durant sa vie de fourmi affairée.

   Paul accueillit Josée avec la déférence qu’il aurait eue pour la reine Cléopâtre, puis il   dirigea le groupe sous le chapiteau où les panneaux d’exposition glorifiaient Antoine Parmentier qui, en réhabilitant la pomme de terre, avait limité les terribles famines où avait sévi l’anthropophagie. Les restaurateurs servirent les vitelottes violettes à la vapeur, boulangère, en robe des champs, sautées et en salade.

   L’animateur du défilé fit ovationner les créations de la couturière de Marie-Antoinette : la robe à panier et à longue traîne, la haute coiffure à la conquête assurée et aux sentiments repliés ainsi que les chapeaux ornés de dentelles, de plumes, de fleurs et de perles tandis que Paul présentait Josée avec une boutade : « La porte de notre mairie est trop basse pour que ma future épouse porte une coiffure de Marie-Antoinette le jour de notre mariage qui aura lieu le 2 Mars ! »

   Après la fête, Léa confia à Paul le différend entre Josée et ses enfants et ce qu’elle avait pressenti des zones d’ombre du mari de France.

   « Je souhaite visiter Saint-Pierre », avait répondu Paul laconiquement.

     Je pense que Paul va réussir à réconcilier Josée et ses enfants, déclara Léa à son mari.

  • Qu’est-ce-qui te fait dire cela ?
  • Des chercheurs ont découvert que les personnalités contradictoires, comme celle de ton père, sont les plus créatives…répliqua-t-elle.

 

 

 

 

17

 

 

   Paul s’échappa pendant le repas de noces pour envoyer un fax :                                          

            Monsieur Paul Rebours

            Maire d’Ame                                                            Ame, ce 2 Mars,                   

                                                                                               à Monsieur le Secrétaire Général

                                                                                               de la Préfecture de Saint-Pierre

 

           

Monsieur le Secrétaire Général,

            Mon épouse et moi-même avons l’honneur de vous convier à une réception à l’hôtel « Les Bleuets » à Saint-Pierre, le 29 Mars prochain à 11 heures.

            Nous attachons du prix à la présence de toute la famille, des conjoints et des enfants.

            Sauf cas de force majeure, je considérerai l’absence d’un membre comme une humiliation qui nous serait faite et dont je vous demanderai personnellement réparation

en duel à l’épée au premier sang, dans les jardins de l’hôtel du « Vieux Bouquetin » à Genève, le 17 Avril prochain à 14 heures.

 

                                                                                                                                  …/…  

  • 2 –

 

 

Le combat sera dirigé par Monsieur Johan RÖSTIS, Colonel de l’Armée Suisse et cessera en raison de l’état d’infériorité manifeste d’un des protagonistes, dûment constaté par les témoins.

            Vous voudrez bien me communiquer les noms et qualités de vos témoins.

            Pour le cas où ce courrier resterait sans suite, j’informerai mon excellent ami

Monsieur Douglas DERRY, journaliste au « Central Park Gazette », périodique aux nombreux correspondants dans le monde, de la trahison morale d’un fonctionnaire supérieur.

            Je vous prie d’agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l’assurance de mes sentiments respectueusement dévoués.

 

 

 

                                                                                                          Paul REBOURS

 

 

            Liste des témoins :

  • Monsieur Fridolin VERBIER Conseiller Fédéral
  • Monsieur Adolf FERAS Président du Conseil National Suisse
  • Monsieur Jasmin ENGADINOIS Lieutenant-Colonel de l’Armée Suisse
  • Monsieur Samuel BRICELET Commandant de Corps de l’Armée Suisse

           

   Tous les invités furent présents à la réception du 29 Mars.

   Paul rompit l’ambiance austère et silencieuse en demandant à l’hôtelier d’installer Josée et ses enfants dans un salon de réception.

   Johann s’approcha de Paul :

  • Qu’est-ce-que tu fais comme métier ?
  • Je naviguais sur des gros bateaux.
  • Est-ce-que tu as vu des baleines bleues ?
  • Bien sûr. Elles sont douces et aimables, aussi grandes que huit voitures alignées. Leur cœur est gros comme une automobile. Pour manger, elles ouvrent grand la bouche et laissent entrer la nourriture, l’eau mais aussi des sacs plastiques et des canettes qui les font mourir. Il est donc très important de ne pas polluer les océans. J’ai appris aux marins à utiliser les ordinateurs et à ralentir leur vitesse à dix nœuds pour éviter les collisions entre les navires et les baleines.
  • Maman, s’écria Johann quand sa mère fut de retour, j’aime bien Paul parce qu’il sauve les baleines bleues !

   Paul et Josée partirent deux jours plus tard faire le tour du monde et promirent de revenir passer l’été à Saint-Pierre.

   Les rêves avaient gardé le sommeil de Léa pendant douze heures. Ils furent interrompus par la voisine qui toquait à la porte.

 

 

 

 

  

 

 

18

 

 

   Au Palais des Congrès, Léa trouva aisément le stand de Gilles, l’oniromancien. Elle lui tendit le récit minutieux de ses rêves dans lequel elle avait décrit les personnages et les situations de son écriture fine qui avait laissé sur le papier des mots et des émotions.

   Il en prit connaissance et, la lecture terminée, il déclara avec douceur :

  • Mon père aimerait revoir Josée. Voici ses coordonnées. Voulez-vous les remettre à votre amie ? Il est psychiatre et psychanalyste et il se propose de l’aider dans ses difficultés familiales.

   Léa prit le post it sur lequel il avait griffonné un nom et un numéro de téléphone.

  • Où exerce votre père ?
  • A Paris, répondit-il avec un sourire. Il ajouta : « Pour tout vous dire, il aimerait revoir votre amie. »
  • Mais que faisait-il à Saint-Pierre dans une baraque foraine ?
  • Il m’aidait à recueillir des observations sur les rêves. Je suis neurobiologiste.
  • Pourquoi Saint-Pierre ?
  • J’étais allé voir un collègue à Montréal et j’ai fait une halte dans l’Archipel. A mon tour de poser des questions si vous le voulez bien. Acceptez-vous de me répondre ?
  • Oui, je vous écoute.
  • Combien de fois, Luc vous a-t-il dit « Je t’aime » ?
  • Mille fois.
  • Combien de fois vous l’a-t-il prouvé ?
  • Etait-il fier d’être avec vous ?
  • Euh…
  • Vous a-t-il écouté ?
  • Je ne sais pas.
  • A-t-il fait de vous sa priorité, faisant éclore tous les talents qui sont en vous ?
  • Pas vraiment.
  • Aimez-vous qu’on vous regarde dans les yeux quand on vous demande en mariage ?
  • Voulez-vous être riche ?
  • Acceptez-vous de vieillir ?

   Les yeux de Gilles brillaient quand il murmura avec tendresse :