Annie Munier
Roman
A tous les gens que j’aime
Vous savez qui vous êtes
Même si je ne vous nomme pas.
Je vous souhaite de ne jamais renoncer à la
recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour, car
la vie est une magnifique aventure et nul de
raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille.
Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de
l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.
JACQUES BREL
1er Janvier 1968
Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.
-1-
Je suis sorti du CHU il y a deux heures. L’amertume et la tristesse me
submergent et j’ai du mal à réfléchir. Sur le parking, je tente de rassembler mes
souvenirs de la consultation avec le professeur. Il était grand, blond, une mèche se
dressait au-dessus de son front. A mon avis, il se coiffe avec les doigts, ça doit être un
homme pressé qui ne connait pas le peigne. Ils sont toujours pressés ces gens-là, disait
ma grand-mère…Il n’a pas voulu ouvrir mon dossier médical et il m’a demandé de le
faire, sans doute à cause du Covid. Je lui ai tendu les radios et les I.R.M où le
radiologue a distingué des taches blanches dans mon cerveau. Le professeur a
soupiré, il a ouvert nonchalamment les enveloppes puis il a demandé à l’assistante un
imprimé. Il a coché rapidement des cases, m’a donné le formulaire, a croisé les mains
religieusement puis il a parlé très vite : « Vous souffrez d’une sclérose en plaques. Il
s’agit d’un dysfonctionnement de votre système immunitaire. Les globules blancs
détruisent la gaine de myéline qui protège les neurones. Je suis direct, dans 10 ans
vous serez en fauteuil roulant. Vous ne récupérerez pas l’autonomie que vous perdrez
à chaque poussée de la maladie, vous aurez des difficultés à vous servir de vos mains,
vous ferez des chutes et vous prendrez du poids avec les médicaments. Si vous le
souhaitez, vous pouvez rejoindre une cohorte pour tester un anti-douleur non
autorisé en France. La secrétaire vous donnera les coordonnées du responsable de
l’étude. Avez-vous des questions ? »
J’ai bredouillé et transpiré. J’ai un pote qui est tombé dans les pommes quand on lui
a annoncé son cancer. Ce n’est pas mon cas, je ne me suis pas senti défaillir mais j’ai
eu l’impression que le médecin exerçait une pression sur mon bras afin de me mener
vers la porte. Il me salua en sortant : « « Bon courage et n’hésitez pas si vous avez
besoin ! » Formule passe-partout. Il serait injoignable si je le sollicitais. Il aurait
toutefois répondu à mes questions mais je n’en ai pas posées parce que je ne veux pas
me projeter dans l’avenir. Dédaignant les connaissances scientifiques sur la maladie,
je suis resté silencieux quand il a précisé que l’on vient de découvrir le virus qui la
cause.
Il est déjà dans le couloir, escorté par la cadre de santé. Elle me prend en charge et
m’informe avec bienveillance et compassion des nouvelles stratégies thérapeutiques
dont la réparation de la myéline qui aurait un effet protecteur sur les tissus entourant
les lésions. Je me dirige vers l’accueil du service ambulatoire où l’on me remet les
dates des prochains examens et un imprimé de consentement à essai thérapeutique
avant de fouler les bandes au sol colorées d’orange qui mènent à un vaste parking
bétonné où se pressent visiteurs et soignants.
Mon cerveau fonctionne en roue libre et une question revient en boucle : « A qui vais-
je confier que je suis malade ? Je suis abattu et bouleversé. Ma femme est en
Californie où elle organise la communication d’un groupe de musiciens : « J’ai
davantage besoin d’elle que ces loufoques mais elle n’aime pas sa vie ici ou plus
exactement elle ne m’aime plus. Au demeurant, comment pourrait-t-elle aimer un
homme taciturne, timide et gauche ? C’est à l’hôtel Souvenirs de famille où elle était
en vacances en famille que je l’avais rencontrée. Ses cheveux roux, son teint solaire de
fleur, le jeu de flammes brillantes qui animaient ses pupilles, j’aimais tout chez elle y
compris son espièglerie et son ton taquin. Ils n’étaient pourtant pas du goût de ma
grand-mère qui me mit en garde contre son exubérance et sa tendance au chahut
« dans les soirées d’étudiants attardés où l’on se jette de la Vodka à la tête. Tu fais le
choix de risquer beaucoup en épousant une fille insouciante, indocile, vive et
effrontée. » Ma grand-mère affirmait avoir ses sources ! Notre première promenade
main dans la main, nous l’avons faite dans le parc de l’hôtel et ce flirt innocent se
transforma quelques années plus tard en une expérience voluptueuse qui m’amena à
la demander en mariage. Sa voix chaude et enivrante embrasa mes sentiments :
« Pourquoi pas, t’es pas trop con mais il faudra que tu aies de la répartie, de l’ambition
et que tu fasses travailler ce truc spongieux entre tes deux oreilles. » Bien décidé à
viser haut pour Sophia éclatante d’une beauté astrale dans sa robe en dentelle du
Puy, je liais ma vie à la sienne par une belle journée d’automne.
Mon sang se fige, mes pensées deviennent incohérentes tandis que mes yeux se
gonflent de larmes et que mes mains tremblent : « Nous avons été mariés vingt-cinq
ans puis elle est partie. Je commençais à souffrir de ma maladie et je me sentais
perdu parce que j’étais seul au monde. Que vais-je devenir avant de…allez je le dis,
avant de mourir ? J’ai encore toute ma tête mais la souffrance, les renoncements et
l’amertume vont finir par creuser le vide dans mon cerveau. »
La fin d’après-midi violette se précise. J’aime cette couleur qui me tranquillise et
m’aide à retrouver un peu de lucidité : « Je veux être seul mais je ne veux pas
retourner chez moi. Un hôtel, oui un hôtel, voilà ce qu’il me faut. Un compagnonnage
anonyme ! »
L’angoisse me tenaille l’estomac car c’est la première fois qu’un médecin me parle du
temps qu’il me reste avant la dépendance.
Dans la voiture, mes idées s’enchevêtrent. J’ai besoin de solitude et d’espace. Si la
mode avait été aux tatouages alors que j’étais adolescent, j’aurais inscrit sur mon
avant-bras un préambule « Je suis taiseux ! » Voilà, ce serait dit une fois pour toutes
car j’apprécie que l’on me fiche la paix. L’étudiant sombre et fermé comme une
huitre que j’étais avait voulu prendre une année sabbatique pour découvrir le vaste
monde ! Ma grand-mère avait menacé de me couper les vivres si j’abandonnais mes
études pour « aller cracher du feu à Ouagadougou avec des baskets troués…» J’avais
cédé à l’époque mais aujourd’hui rien ne m’empêchera de prendre la route de
l’océan chatoyant, argenté, gris, vert et bleu que longent les forêts de pins maritimes,
de chênes et de cistes. J’aime les arbres depuis toujours. Quand j’étais enfant, je
plantais un arbre avec l’aide de mon grand-père dès que j’apprenais une naissance. Il
est arrivé que le nouveau-né demeurât un inconnu pour nous mais j’avais
l’impression que l’arbre en embellissant nous saluait. Ce soir, un grand pin se dresse
droit sur le bord de la route. Il m’invite à donner vie à un fantasme de santé
retrouvée et je descends de voiture pour aller le toucher. J’espère qu’il me
communiquera son énergie. Il fait très chaud et le soleil darde. Dans quelques heures
la nuit va tout envelopper et l’océan sera semblable à un tableau noir sur lequel on
aurait peint les lueurs rouges d’un phare. Un appart’hôtel se profile mais je ne
m’arrête pas. J’ignore encore où je vais aller quand les panneaux annoncent la
direction de l’océan. Je me laisse faire et je bifurque vers la droite. L’automne s’est
fait artiste aux mains d’or entre vignes et vergers au long des routes, mais les feuilles
jaunies des arbres sont déjà en train de tomber. Cela me laisse tout compte fait
indifférent parce que je n’ai jamais été sensible à la beauté de la saison. Pour moi,
c’est avant tout le début de quelque chose, la rentrée scolaire ou étudiante. C’est aussi
en automne que je suis tombé amoureux de Sophia.
La Saintonge n’a pas beaucoup changé depuis mon enfance. La mosaïque de ses
paysages à la beauté austère défile comme les gabares sur la Charente nonchalante.
Elles ne transportent plus le sel, le fer et l’eau de vie mais elles navigueront encore
sur le fleuve quand on ne verra plus l’épervier, ses cinq battements d’ailes et sa
glissade ni le geai s’offrant un repas plantureux dans les branches d’un figuier.
Cinquante pour cent des oiseaux vont disparaître du territoire et qu’en sera-t-il du
papillon Apollon aux taches rouges et noires qui vole ce soir sur les chardons violets
et semble s’égarer dans la prairie ? L’espèce va s’éteindre parce que son cycle
biologique est lié au nombre de jours de neige quasi nul dans la région. Depuis mon
élection, j’appuie systématiquement les dossiers pour la préservation de
l’environnement. Je tente de convaincre avec humour les maires de l’utilité des zones
humides : « Les mares ne sont pas que des lupanars à crapauds, ce sont des stations
d’épuration ! » Aurai-je longtemps l’énergie nécessaire pour mener ces combats ? Je
ne suis pas un héros antique à la volonté de fer et il faudra peut-être que j’anticipe la
fin de ma mandature si la maladie progresse. Cette possibilité toutefois ne me rend
pas mélancolique et je suis convaincu que le pouvoir que j’aurais perdu ne
m’alanguira pas car j’ai eu une vie avant d’être élu et j’espère en avoir une autre
après.
Pendant les vacances, je faisais des balades sur la limoneuse Charente avec un petit
bateau que pilotait mon grand-père et qui était amarré à Saintes. Il s’arrêtait sur des
berges qu’il connaissait pour pêcher et nous ramenions au cuisinier de Souvenirs de
famille des brochets, des sandres, des perches et des silures. Il reste ce soir une place dans la gabare à fond plat et je me laisse convaincre de la prendre. Je redécouvre des rives, des châteaux et des villages et je renoue peu à peu avec le fil des vacances au gré des pontons et des guinguettes. J’entends le sifflement strident du martin-pêcheur, flèche bleue au-dessus de l’eau. Un martinet noir qui s’est attardé avant de rejoindre
l’Afrique boit en effleurant la surface de l’eau et, virtuose de la voltige aérienne, il
vire serré pour contourner le sommet d’un saule pleureur. La nature me paraît vierge
mais cette impression naïve est déroutée par les commentaires de l’accompagnateur.
L’espèce humaine destructrice de la nature tente à présent de réparer les dégâts
qu’elle a commis en légiférant avec des protocoles sur la protection des anguilles, des
aloses, des visons d’Europe et les campagnes d’arrachage de la plantureuse jussie.
L’amertume des souvenirs disparus m’envahit. D’humeur maussade, je me ferme aux
explications du guide sur la fabrication de la belle eau de vie de couleur brune
embouteillée sous l’appellation de cognac, sur la fabrication des tonneaux qui
clarifient le vin et les flacons qui en subliment le parfum. Je fais le tour de Saintes en
voiture. Les demeures bourgeoises en pierre de taille blanche ont vieilli faute
d’entretien. Seuls subsistent dans leur majesté les parcs aux essences exotiques de
magnolia et de tulipier. Les petites maisons mitoyennes aux volets bleus de la
cité des cheminots semblables à elles-mêmes attendent comme autrefois survie et
protection les unes des autres. Les jardins plantés de rosiers, d’arômes et de canas
que je discerne à la lumière des réverbères éclipsent les entrepôts où s’entassent les
masses menaçantes des tonneaux et les carcasses de voitures. Les sifflements éraillés
des trains se noient dans les rafales de vent qui annoncent la pluie. Cette ville où
pénètre la campagne n’existe pas pour qu’on s’y étiole, partout le sol rappelle son
riche passé de capitale Romaine en Gaule.
La région des vacances de mon enfance se trouve à une quarantaine de kilomètres,
dans l’estuaire où se rencontrent l’Océan salé et la paisible Charente aux eaux douces
et au parcours sinueux. Dans un balancement eaux salées et eaux douces la mer surgit
entre la digue et la dune pour laisser voir les prés salés aux couleurs changeantes
selon les saisons qui se couvrent de spartines et de salicornes, où pâturent les moutons
à la face noire. L’élévation du niveau marin rend ses droits à la mer qui reprend les
terres gagnées par les hommes.
La Charente est conciliante et docile. Ses eaux lentes reçoivent les eaux courantes des
affluents, la roche calcaire modifie sa trajectoire. Elle traverse le pays des marais
saumâtres, des pâtures, des prairies humides, des roselières et des forêts de chênes
verts, de prunelliers et de tamaris. Magnanime, elle recueille les loutres à la recherche
des cistudes et les visons. Elle prend aussi sous sa protection les libellules et les
papillons menacés. Serait-ce toutes ses vertus qui justifieraient que pour
François 1er elle fut « le plus beau ruisseau du Royaume » ?
Ma famille louait des chambres dans un hôtel de Port-des-Barques pendant deux
mois d’été. Je ne connais du littoral que la douceur de la saison estivale mais je suis
conscient de la rudesse de ses tempêtes hivernales qui peuvent décourager certains,
pourtant amoureux des grands espaces. Les embruns fouettent mon visage et je
m’arqueboute comme le font les massifs de spartine pour faire face au vent qui
souffle sur la Passe aux Bœufs, fine langue de terre sableuse et caillouteuse reliant
Port-des-Barques à l’Ile Madame. Mon corps revendique le droit de sentir l’iode, de voir l’immensité, d’entendre les oiseaux de mer, de toucher les galets et de goûter aux effluves des algues. Je n’ai plus l’habitude de marcher dans les vasières et je chemine en pèlerinage vers mon enfance.
J’arrive dans la nuit à l’hôtel Souvenirs de famille. Il se dresse devant moi orné de
marronniers qui forment une majestueuse et sombre frondaison. La façade de la
demeure s’est enveloppée d’un manteau de lierre. Tout me semble sous l’influence
d’un narcotique. Enfant, j’aimais y revenir et séjourner à l’hôtel pendant les
mois d’été. Toute la famille, invitée par mes grands-parents, appréciait ces
retrouvailles où chacun se sentait allégé des tâches habituelles et cohabitait dans un
climat fraternel mais dépourvu d’intrusion. Mes grands-parents qu’accompagnait
grand-grand Mamy, me prodiguaient attention et affection. Ma mère était décédée
quand j’avais un an et mon père, médecin, travaillait pour une ONG dans les
bidonvilles de Port-au-Prince. Je ne le voyais que deux fois par an, à Noël et l’été.
C’était disait-on un cœur pur, épris de justice qui prêchait la solidarité entre tous les
êtres humains. Mes grands-parents qui l’avaient adopté à l’âge de cinq ans dans un
orphelinat haïtien étaient très fiers de leur fils médecin et ils me rabâchaient que mon
père luttait inlassablement et héroïquement contre l’insalubrité des camps de fortune
et les maladies des âmes et des corps dans les abris de bâches et de tôles usées
balayées par la pluie et le vent. Ils me persuadaient qu’il fallait des gens comme lui
dans les pays rongés par le banditisme et les gangs. J’étais admiratif de son courage
et de son engagement quand j’apprenais qu’il distribuait inlassablement de l’eau
potable et de la nourriture aux populations affamées. J’avais entendu ma grand-mère
dire que les jeunes haïtiens cherchaient à quitter le pays et j’espérais que mon père
reviendrait en France, que ce serait enfin pour moi qu’il jouerait de la guitare. Je
compris vers l’âge de sept ans que je grandirai sans lui, je cessai de lui écrire et de lui
manifester de l’affection. Enfant timide et discret, je m’inscrivis dans un parcours de
docilité et de rêveries qui confortait mes ascendants. Je passais de longues heures
avec grand-grand Mamy dont j’écoutais les histoires de son enfance, fiacres
dodelinant sur les boulevards de Saintes ou gabarres alignées les unes contre les
autres sur la rive de la Charente. Elle ne radotait pas même si elle racontait souvent
les mêmes blagues, en particulier : « Tous les champignons sont comestibles, certains
ne le sont qu’une fois ! » Jamais blasée de ses redites, elle partait alors d’un grand
éclat de rire qui me rendait heureux. Adolescent, je délaissai grand-grand mamy et je déambulai dans les rues de Saintes et de Rochefort sur Mer,
walkman sur les oreilles qui diffusait des airs qui donnaient envie de se déhancher. Ma
grand-mère qui m’avait aperçu dans une rue de Saintes me chapitra vertement :
« Tes postures ne sont pas convenables. Ne chaloupe donc pas quand tu marches ! »
Je pénètre dans le vestibule de l’hôtel qui sent bon la soupe. Il est déjà tard et les
clients se sont retirés dans leurs chambres après le dîner. Un lustre de cristal illumine
le salon de réception qui a été rénové. Seul le grand escalier à rampe de chêne
me rappelle quelques souvenirs mais il est à présent encombré d’animaux peints qui
imitent les sculptures de Nicky de Saint Phalle. Je n’aime guère la nouvelle
décoration de l’escalier que j’ai souvent emprunté parce qu’il n’y avait pas
d’ascenseur à l’époque. Dans la grande salle où sont dressées les tasses et les
soucoupes en faïence bleue du petit déjeuner, deux femmes entourent un enfant qui
hoquète devant un petit aquarium : « Mon Némo, mon Némo, rendez-moi Némo… »
L’une d’elles tente de réconforter l’enfant : « Il a perdu un morceau de nageoire. Ca
arrive. Tu l’aimeras encore plus qu’avant parce qu’il est handicapé ! »
– Non je l’aimerai jamais parce que c’est pas Némo !
Elles se regardent ennuyées et confuses.
La plus jeune attire l’enfant contre sa poitrine. Une barrette s’est échappée de son
chignon et ses cheveux blancs caressent la joue de l’enfant qui se débat « Laisse-moi,
Mamie, je veux Némo. Où il est ? »
– Il est là et il a besoin que tu oxygènes son eau.
– Tu mens, Mamie, c’est pas Némo. Lui, il se collait contre ma main.
La grand-mère pose sa main sur le bocal et elle fait un claquement sec avec le pouce
et l’index. Le poisson rouge arrête sa trajectoire circulaire et s’oriente
perpendiculairement : « Tu vois, il vient vers ma main même s’il manque d’oxygène.
Allez soigne vite Némo pendant que je m’occupe du monsieur. »
– Bonjour, je suis Monsieur Froger et j’ai réservé une chambre, marmonnais-je.
– Oui, chambre numéro 22, sous les toits comme vous le voulez. J’ai toutefois hésité à
vous l’attribuer à cause de la chaleur. N’hésitez pas si vous voulez changer de
chambre. Les chambres du deuxième étage sont toutes libres. L’ascenseur s’arrête au
3ème étage. Prendrez-vous le petit déjeuner ?
J’acquiesce en me dirigeant vers l’ascenseur et je tapote au passage la tête de l’enfant
dont les larmes collent aux joues.
L’escalier qui monte aux chambres mansardées est étroit et raide. J’aime séjourner
sous les toits comme quand j’étais enfant et j’ignore les étages nobles qui me sont
proposés quand je suis en déplacement. La chambrette ressemble à celles que
j’occupais autrefois. Mon père m’y rejoignait pour parler entre hommes comme il
disait. Il m’annonçait parfois qu’il devait écourter ses vacances pour rejoindre Port
au Prince et ses bidonvilles, dépotoirs où l’on vit sous la menace de l’expulsion, la
peur des Bulldozers, de la mafia ou de l’armée, J’appris très tôt que les hommes faisaient des enfants, buvaient puis s’en allaient. Quand j’étais petit, je pressais mon père de me parler des maisons où habitaient les gamins :
« Au mieux des cabanes insalubres et précaires en terre ou en bois sur des terrains
squattés, répondait mon père. La maison, cocon rassurant, a toujours eu beaucoup
d’importance pour moi et la représentation que je me faisais de ces masures me
faisait fondre en larmes. Mon père qui connaissait mon point faible me consolait en
disant qu’il serait avec nous à Noël et que je devais garder mon sang-froid comme le
recommande la chenille d’Alice au pays des merveilles. Il était beau avec ses cheveux
bruns et raides et ses yeux sombres. On disait que je ressemblais à ce héros qui
sauvait des vies. C’est pendant ces années que j’ai contracté la maladie du silence qui
m’interdit encore aujourd’hui de montrer mes failles ou de formuler mes espoirs. Je
vis dans l’hyper vigilance et l’inquiétude bien qu’il m’arrive parfois de prendre
plaisir à des conversations à bâtons rompus.
La lumière des réverbères vacille sous la brise qui s’est levée. Je reste accoudé à la
lucarne de la chambrette. Je connais les raisons de ma tristesse de ce soir. Ma maladie
s’est déclarée il y a deux ans. Les médecins ont tâtonné avant de mettre un nom sur le
mal. Je ne me suis pas informé sur son évolution, cela ne m’intéresse pas de savoir
comment je finirai. Le doute, les conjectures et le secret sont dans ma nature et je les
entretiens. Et voilà que ce cador bouleverse ma stratégie de survie en pointant par le
menu comment je vais finir et en me forçant à une humilité maximum parce qu’il
m’annonce en filigrane que je vais mourir ! Je lui concède qu’il se serait
probablement abstenu s’il avait su qu’il allait provoquer un chaos émotionnel ! Il
s’est délesté d’une charge parce qu’il ignore que j’aurais aimé vivre au temps où l’on
parlait fluxion de poitrine ou attaque cérébrale…Je ne suis pourtant pas hostile au
progrès mais mon état se dégradera à coup sûr plus vite depuis que je sais à quoi je
ne peux échapper. Pourquoi m’a-t-il annoncé toutes les catastrophes qui vont fondre
sur moi ? Mon cerveau est si embrouillé que je fais le parallèle avec les menaces qui
pèsent sur notre planète. La différence entre elle et moi, c’est qu’elle a besoin qu’on
l’aide et que les terriens doivent savoir qu’elle va mal. Moi, je veux ignorer jusqu’au
nom de ma maladie et je ne veux pas qu’on sache que je suis malade.
L’air est étouffant malgré le vent qui fait tournoyer les feuilles. Les douze coups de
l’horloge de l’église me parviennent assourdis tout comme le cliquetis de
l’interrupteur et les grincements de pas dans l’escalier vermoulu. Seules les chambres
du rez-de-chaussée et du premier étage sont occupées et aucun client ne songerait à
s’aventurer au-delà du dernier étage desservi par l’ascenseur. Intrigué par le pas
hésitant et feutré j’ouvre la porte d’un mouvement brusque. La réceptionniste est
devant moi, fébrile et confuse :
– Excusez-moi, vous êtes Monsieur Froger, de Haute Vienne ?
– Je viens de la Haute Vienne effectivement. Pourquoi ? ai-je demandé.
La femme me dévisage sans parler. Elle reste silencieuse quelques instants puis d’une
voix tremblante, elle murmure : « Vous ne me reconnaissez pas bien sûr, il y a
longtemps. Je suis Emilie, la fille des propriétaires de l’hôtel au temps où vous
séjourniez ici en famille. »
Je fixe avec attention le visage aux yeux bruns et bienveillants qui laissent percer la
mélancolie et les cheveux poivre et sel tirés en chignon. Je ne suis pas un goujat et je
ne fais aucune allusion au temps qui passe et qui marque les visages et les corps.
– Oui Emilie ! Emilie qui me donnait des albums de Tintin…
– Vous vous souvenez de ça ! Vous vous installiez de bon matin avec les albums dans
un fauteuil en rotin de la véranda et votre grand-mère me demandait d’aller vous
chercher quand le déjeuner était servi. J’avais du mal à vous extraire de votre
lecture.
– C’était dans les années 1970…
– Votre grand-mère vous appelait « le grand échalas » ! Vous êtes toujours aussi…Elle
semble embarrassée, se tait quelques instants puis elle poursuit : « Vos grands-
parents étaient de braves gens. On ne rencontre plus des gens comme eux, toujours
prêts à rendre service. Mes parents les appréciaient et ils aimaient les retrouver et
converser avec eux. »
Je me rappelais d’Emilie tendre et sensible qui passait de l’autre côté de la voie ferrée
pour aider les indésirables comme elle disait. Elle avait une dizaine d’années de plus
que moi et disait qu’elle voulait soulager les tensions et les violences sociales. Nous
échangeâmes encore quelques souvenirs. Elle me remit en mémoire la spécialité
culinaire de la maison, le foie gras avec sa compotée d’oignons roses de Roscoff. Elle
me rappela que j’adorais ce plat puis elle ouvrit brusquement la porte en me
souhaitant bonne nuit. Elle lança tout en descendant précautionneusement les
marches : « Vous paraissez plus jeune que votre âge. On vous donne la
cinquantaine. Bonsoir Monsieur Froger. »
– Dîtes moi est-ce que le poisson rouge est le vrai Némo ? criai-je.
– Non, je l’ai acheté sur le Cours, ce matin. J’ai trouvé Némo mort dans son
bocal ce matin. J’espère que mon petit-fils va s’habituer à ce nouveau
compagnon.
– Les enfants savent quand on leur ment.
– Croyez-vous ? me demanda Emilie en me dévisageant avec curiosité et un
brin gênée. Elle me souhaita bonsoir puis elle disparut dans l’ascenseur.
Après son départ, je restai de longues heures assis sur le lit à penser à mon
enfance et à ceux qui m’étaient proches. Je prendrai demain mon petit-
déjeuner au soleil matinal dans la cour où flotte l’âme de mes grands-parents,
oncles, tantes et cousins. Je sombrai dans le sommeil après avoir retrouvé
l’inflexion des voix chères qui se sont tues et esquissé quelques sourires aux
souvenirs de mes bêtises de jeunesse.
Mon esprit désorienté avait souffert d’un trouble dissociatif qui, en
anesthésiant mon cerveau, avait occulté ma visite à l’hôpital.
– 2-
Je suis réveillé par le sifflement d’un train qui se perd dans la campagne. Voilà dix
ans que je vis entre deux trains, alternant les séances à l’Assemblée Nationale, les
permanences, les inaugurations de foires agricoles et de bâtiments publics, les
séminaires sans compter les dîners avec les politiques et les notables…Je suis emporté
dans un tourbillon de visages, de demandes, de promesses, d’accolades…Certains
pensent que je me suis approché des étoiles en devenant un élu de la République. Ils
se trompent parce qu’ils ne savent pas que je suis peu sensible aux honneurs.
Mon secrétaire me rappelle par vidéo le programme de la fête des vignerons et de la
luzerne que j’inaugure demain. Je le connais sur le bout du doigt parce qu’il sera
vraisemblablement semblable à celui des autres années. Le secrétaire insiste : « Cette
année, nous aurons un concert de rock. Le chanteur Joe est couvert de bandages. Il
va chanter entre autres « Bad » de Mickael Jackson et du Ballavoine.
– Comment s’appelle le groupe ?
– Ramsès.
Je fais une moue d’ignorance. Il faut dire que je ne connais que le groupe Téléphone
et sa chanson sur l’argent néfaste. Je ne suis pas familier des groupes actuels. Je lui
demande d’appeler mon suppléant pour qu’il prépare le discours. C’est un jeune
loup vif, intelligent et les dents longues qui brigue la circonscription. Fils de notables
de la région, diplômé de l’EDHEC, parti travailler au Canada où il a trouvé l’élue de
son cœur puis revenu au pays pour se lancer en politique. Je lui reconnais de
l’énergie, du sérieux et une bonne connaissance des problématiques de la
circonscription mais j’ignore s’il est préparé à recevoir des jets de goémon, des
menaces et des coups de la part d’énergumènes ! Je n’en suis pas sûr. J’ai pensé un
instant que la fête est le moment propice pour annoncer que je quitte mon mandat de
député mais je ne peux le faire en son absence même si j’ai la conviction qu’il ne
refuserait pas le poste. Les troubles de mémoire, de concentration et d’attention qui
vont m’affecter au même titre que les troubles de la parole et le manque de rapidité
d’exécution me laissent penser que je devrais me défaire de mes responsabilités et me
retirer pour cultiver mon jardin.
Mon secrétaire me rappelle dans l’après-midi. Il n’est pas parvenu à joindre mon
suppléant à Venise où il séjourne avec son épouse et par ailleurs les prévisions
météorologiques l’inquiètent : « La température va monter à 45 degrés demain.
J’espère qu’il n’y aura pas de victimes d’insolation ! »
Je lui demande de s’assurer de la présence des pompiers et je raccroche pour
préparer le discours. Je n’ignore pas que les hommes et les femmes politiques sont
devenus inaudibles. Les élus des zones rurales doivent être d’autant plus inventifs
pour restaurer la confiance des agriculteurs qui se sentent abandonnés par les élus et
les gouvernements. Les revendications des habitants se font chaque année plus
véhémentes quand il s’agit de l’accès aux soins et à la couverture numérique. Je dois
aussi dialoguer avec les militants pro-agriculture biologique et les couples venus de la
ville qui veulent tordre le cou au coq matinal du fermier voisin ou faire cesser le son
des cloches à l’heure où la terre se réveille.
D’ordinaire, je n’ai pas la plume facile mais à mon grand étonnement j’écris le texte
de mon discours en peu de temps. La nymphe des foires agricoles doit roder dans la
chambrette. Elle m’a assisté et c’est l’âme légère que je m’absorbe dans la
contemplation des nuages denses et leurs vertigineux mouvements. Le ciel s’est coloré
d’ocre et la route est revêtue d’une fine couche de sable orangé.
Un homme au visage rubicond qui déjeune à la table voisine m’interpelle : « Bonjour
Monsieur Froger, je vous ai reconnu. Qu’est-ce que vous faîtes dans les parages ? » Il
n’attend pas de réponses : « Cette chaleur n’est pas normale en cette saison et ces
nuages rouges ne me disent rien qui vaille… » J’opine de la tête puis je remonte dans
ma chambre pour déclamer ma prose. Mon discours ne sera pas une harangue car je
n’ai rien de Démosthène. Je ne suis pas un monstre d’orateur et mon humble
prestation n’aura pas lieu sur l’Agora mais au milieu de la nature, de quelques
humains et du bétail.
Chers concitoyens,
Voilà dix ans que je représente les zones rurales de Haute Vienne à l’Assemblée
Nationale, que j’y fais entendre votre voix et celle des élus locaux. Je porte les
dossiers dans les ministères à Paris et à Bruxelles avec l’objectif de trouver des
solutions concrètes à vos problèmes.
Je dois avouer qu’il arrive que je ne puisse satisfaire les demandes qui me sont faites, je pense à celle d’un administré qui souhaitait que je ressuscite deux dodo mauriciens,
un mâle et une femelle afin de leur faire un nid douillet dans la forêt pour qu’ils se
reproduisent…Je précise que l’espèce s’est éteinte il y a cent ans et que je n’ai pas
répondu à la missive. Pas plus qu’à une demande d’intervention auprès du Dalaï-
Lama pour qu’il rappelle les moines bouddhistes de France. Sa petite fille pleure
dans sa poussette quand elle les croise parce qu’elle n’aime pas la couleur de leur
robe…
Mis à part quelques cas où je demeure impuissant, j’interviens dans l’intérêt de tous.
La même démarche me guide dans mes fonctions de membre des groupes d’études et
d’amitié, langues et cultures régionales et pêche et territoires.
Je pose systématiquement des questions orales au gouvernement concernant les
problèmes que vous rencontrez, que ce soit dans vos activités professionnelles ou vos
situations familiales. Mes dernières interventions à l’hémicycle visaient les actions
violentes contre les agriculteurs et le gel dans les vignes. J’ai évoqué d’autre part la
situation des personnes âgées, notamment des femmes, sans permis de conduire, qui
ne sortent jamais de chez elles car elles sont isolées dans nos campagnes où l’habitat
est dispersé, les transports en commun souvent inexistants et les aides à domicile en
nombre insuffisant. J’ai proposé que l’on développe des transports d’utilité sociale
vers des tiers-lieux de sociabilité où ces habitants pourront revenir vers la vie et la
société en échangeant avec des travailleurs sociaux.
Je suis revenu à maintes reprises sur la pauvreté qui ne devrait pas exister chez les paysans qui portent des valeurs d’altruisme en nourrissant la population. Vingt pour cent vivent sous le seuil de pauvreté, qu’ils perçoivent le RSA ou des retraites dérisoires alors qu’ils ont travaillé toute leur vie sur l’exploitation. Les revenus de la ferme servent à acheter les semences et à la maintenance des tracteurs alors que le RSA permet de survivre. Certains paysans pudiques ne le demandent pas alors qu’il n’est qu’une aide compensatoire à un prix qui n’y est pas. Beaucoup d’entre vous sont endettés vis-à-vis de la banque, de la coopérative ou de la MSA. L’orientation vers davantage de productivité va encore accélérer votre mal-être.
Je demeure très attentif à la santé de vous toutes et tous et à la protection des plus
vulnérables. J’ai donc suivi chaque semaine, en visioconférence avec les autorités de
santé du département, l’évolution de l’épidémie de la COVID 19 afin que les règles
sanitaires vous protègent au mieux.
Certains d’entre vous possèdent des animaux de compagnie essentiels à leurs
quotidiens. Je m’engage concrètement pour protéger les animaux qui sont au contact
des humains y compris les animaux sauvages domestiqués. Vous qui êtes proches de
vos animaux savez qu’ils comprennent beaucoup de choses et qu’ils ne sont pas des
animaux machines, contrairement à ce que pensent certains agriculteurs adeptes de
l’idéologie managériale de la performance.
Il me vient à l’esprit une réflexion autour des corvidés. A mon avis, il ne
sert à rien de les supprimer dans les champs cultivés puisque les spécialistes
affirment qu’ils sont très mobiles. Le lendemain de leur destruction, d’autres
corvidés qui auront fait trois cents kilomètres viendront les remplacer…
En règle générale, vos efforts vers une agriculture raisonnable et la création de haies qui
retiennent l’eau servent la cause des oiseaux et des insectes qui se portent mieux et
dont la chute vertigineuse est enrayée. Il convient de retrouver de la biodiversité,
alliée naturelle de l’agriculture.
Il faut avoir un foutu caractère pour être paysans ! Vous êtes obstinés, créatifs et vous
pensez le changement. Francis Blanche disait que « Face au monde qui change, il
vaut mieux penser le changement que changer le pansement ! » Vous vous
convertissez au bio, vous diminuez votre cheptel, vous veillez à la rotation des
cultures, vous réduisez de moitié les traitements de la vigne en obtenant les mêmes
rendements. Vous créez des lisières agricoles, des espaces de transition végétalisés
entre les habitations et les vignes pour préserver les riverains, vous installez des
diffuseurs de phéromones dans les champs pour limiter la reproduction des insectes
nuisibles. Nombre d’entre vous ont le souci de la fertilité du sol et refusent l’emploi de
semences hybrides non reproductibles, d’engrais, de pesticides et intrants chimiques.
L’agriculture industrielle ne repose que sur douze plantes et cinq espèces. Trop
fragile, elle ne pourra pas nourrir le monde. Il faudra donc que l’agro écologie la
supplée.
Je dénonce comme vous les prélèvements exorbitants en eau. La sécheresse et la
canicule mettent à rude épreuve vos exploitations. Pour pallier aux catastrophes climatiques, vous vous regroupez et creusez des puits qui vont jusqu’aux nappes phréatiques. Vous vous adaptez également en diversifiant les cultures pour obtenir un sol vivant capable de retenir l’eau et vous semez sous des couverts végétaux en limitant la température du sol. Les difficultés ne manquent pas mais vous y faîtes face avec courage. Pour faire court, vous ne vous la jouez pas cow-boy version 2022 avec un drône, jouant de la guitare, écouteurs sur les oreilles et galopant après les vaches rebelles dans les champs gorgés de glyphosate.
Certains d’entre vous m’ont croisé, installé derrière mon chevalet dans la forêt de
Veyre, source d’inspiration, d’émotions face à la luxuriance de la végétation et aux
sculptures que des artistes ont créé dans ce lieu unique. La forêt de Veyre pourrait être dans la décennie qui vient un pèlerinage obligatoire pour les artistes du monde entier. Nous briguerons le classement de ce patrimoine en forêt d’exception comme le firent les peintres de l’école de Barbizon pour la forêt de Fontainebleau. Les plus jeunes d’entre nous verront peut-être, qui sait, son inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO.
La liste de ce que vous entreprenez pour prendre soin de la nature en dit long sur
votre détermination à respecter notre planète. Mundiya Kepanga, chef papou en
tournée en France, n’hésite pas à dire que « Nous devons respecter notre planète si
nous voulons qu’elle nous respecte en retour. »
Il s’agit de la survie des humains parce qu’à force de détruire les éco-systèmes, on
multiplie les pandémies. Si nous ne respectons pas la nature, il y aura tous les ans un
nouveau virus qui menacera neuf milliards d’hommes et de femmes. Notre planète,
elle, s’en remettra toute seule de même que l’eau ira toujours où elle veut et pas là où un
énarque lui dira d’aller.
Je souhaite que la planète prenne la mesure de vos efforts et qu’elle vous gratifie en
retour de ses bienfaits.
Le malaise agricole est patent : fermetures d’exploitation, suicides et revenus en
chute. Au long des routes, les panneaux sont accablants : « La mort est dans le pré.
La moitié des paysans français gagnent moins de 350 euros. » Unissez-vous pour
renforcer le poids des agriculteurs face aux lobbys de l’industrie pétrochimique et
aux distributeurs ! Tant que je vous représenterai, je lutterai sans relâche pour que
soient supprimées les normes débiles qui tuent vos initiatives et grèvent votre
compétitivité.
Vos rires m’honorent et je suis fier de vous rencontrer dans les fêtes, les foirails, les
assemblées générales d’associations, en même temps que les maires, les conseillers
départementaux et régionaux et les responsables associatifs. Le succès de la fête qui
nous réunit aujourd’hui conduit à envisager de l’organiser sur un temps plus long.
L’année prochaine, un jour sera consacré à la luzerne et à la nature, une journée à la
vigne et nous célèbrerons aussi les bêtes à cornes et les chevaux avec
des rodéos et des jeux équestres. Une dernière journée sera
consacrée aux petits animaux, volailles, oiseaux et chiens.
Je suis heureux si j’ai pu accompagner et trouver une solution pour satisfaire
quelques-unes et quelques-uns d’entre vous. Je vous exprime ma reconnaissance pour
la confiance que vous me manifestez quand vous m’exposez vos attentes et je reste à
votre disposition dans mes permanences.
Ma prose trop classique ne me semble pas convaincante et je renonce à citer Victor
Hugo qui enjoignait l’homme de rendre à la nature ce qui est sa lumière à lui, sa
chaleur, son instinct et son parfum : l’amour. Je mesure les décalages qui existent entre le potache intègre que j’étais qui aurait fait de la pensée d’Hugo la conclusion idéaliste de son devoir, l’élu de la ruralité qui se veut pragmatique et le bétail désillusionné par mon discours qui me tournera l’échine. Je n’inaugurerai pas toutefois la fête des vignerons et de la luzerne par un discours alarmiste bien que la situation actuelle me
paraisse instable et que l’effondrement brutal nous attende si l’on continue à vouloir
la croissance du PIB. Les visiteurs viennent se distraire et je ne veux parler de la casse du monde qu’avec humour.
Emilie m’avertit que la météo annonce des orages : « Ils seront les bienvenus. Les
cultures et les jardins ont besoin d’eau… »
Je lui ramènerai un souvenir de la foire parce qu’elle a la même douceur
qu’autrefois.
– 3 –
La départementale sinueuse et étroite grimpe vers le Mont Rose. Elle serpente entre
les prairies aux cultures grillées et les forêts de résineux qui sèchent sur pieds. Est-ce
un effet de la chaleur mais l’odeur des conifères me monte soudain à la tête. Le
présentateur météo accélère son débit de paroles, les températures dépassent les
prévisions et l’on pourrait revivre une canicule féroce et létale. Je l’imagine
dégoulinant de sueur comme moi en ce moment. Les spécialistes imaginent des
scénarios de périodes caniculaires dans les villes où il n’y aurait plus d’eau, plus
d’électricité ni ascenseurs. La chaleur silencieuse tue les invisibles parce qu’ils
subissent injustement la chaleur du fait qu’ils ne possèdent pas de grandes maisons
dotées de pièces fraîches…Les scénarios s’égrènent, plus sombres les uns que les
autres et je préfère diriger mes pensées vers les terres que je traverse. Les noyers
parsèment les vignes et dans les villages au fond des vallons, les âmes vivent derrière
les volets clos de façades noircies par l’évaporation de « la part des anges », champignon nourri par les vapeurs de Cognac. Je connais les
lieux pour y avoir fait des réunions électorales. Réputés il y a peu pour leur fraîcheur
autour des roues à aubes, ils n’attirent aujourd’hui ni cyclistes ni randonneurs. Je
traverse sans m’arrêter les carrières aux immenses parois de calcaire blanc, musées à
ciel ouvert que les sculpteurs ont déserté à cause du soleil brûlant.
La nostalgie du temps passé m’envahit à l’approche d’Archau, beau village aux toits
de tuiles roses, rouge et d’ardoise. Sophia et moi étions mariés depuis peu quand nous
sommes venus ici. Nous nous sommes embrassés devant la fontaine de la fidélité,
lavoir en pierre et bois tapi au milieu des roses trémières, où selon la légende, la
source jaillît quand le preux chevalier se donna la mort au dernier souffle de sa bien-
aimée. Un panneau recommande de respecter l’Outarde canepetière qui nidifie près
du village, la grive mauvis qui migre sur ces terres quand vient l’hiver et le couple de
cigognes noires qui a fait son nid dans les grands arbres de la vallée toute proche. Je
prends le temps de renouer avec les choses simples qui m’entourent et qu’il faut
apprécier pour elles-mêmes. Amusé, je vois un engoulevent au milieu des herbes qui
ne tarde pas à fermer son gros œil noir pour ne pas être repéré.
J’aime me retrouver à la foire de la vigne et de la luzerne. Elle existe depuis des
siècles et les jeunes agriculteurs respectent les traditions en y vendant vaches,
cochons, moutons tondus et chevaux. Le syndicat des éleveurs y organise
traditionnellement un concours de chevaux zains et de bestiaux distingués pour la
stabilité de leurs aplombs, leur culotte et la couleur de leur robe. Les patous font des
démonstrations de leur travail et les commerçants vendent leur vin au détail ainsi que
leurs grains.
Une cabane en pierre sèche, une borie venant d’autres âges, semble veiller sur les
champs et les végétaux déshydratés. Je me gare sur le parking du théâtre gallo-
romain sous le soleil brûlant. En lisière de la forêt de chênes verts et de chênes lièges
des brebis paissent au milieu des fougères sèches aux tons ocre et rose.
Des banderoles interpellent sur la colère des agriculteurs victimes des restrictions d’eau.
Le théâtre est dans un vallon adossé à une colline et contigu à des édifices mis à jour
récemment, thermes et sanctuaire où les romains célébraient un culte au dieu
Mercure, le dieu aux cheveux bouclés que l’on représente coiffé du pétase, avec une chlamyde jetée sur l’épaule et tenant caducée et bourse dans ses mains. La voie romaine qui longe la scène du théâtre antique se poursuit à travers
les champs de colza et les landes à bruyères et myrtilles. Les sols sont
compactés et desséchés sous un ciel laiteux de canicule. Un filet d’eau ténu, murmure d’une résurgence qui prend sa source à une dizaine de kilomètres et chemine sous les collines, rappelle par son clapotis que la vie est présente.
Des aménagements récents ont maintenu l’architecture du théâtre où les
gradins en bois s’organisent en deux demi-cercles. J’incrimine la chaleur étouffante,
cause d’un vertige qui me fait entendre les hourras de milliers de spectateurs venus
assister à des divertissements ou des combats de gladiateurs. Le goudron brûlant a eu
raison de jeunes pies, passereaux et palombes morts de déshydratation et qui
reposent dans une caisse à l’ombre des frênes jaunis.
Des sons de guitare me parviennent de la scène qu’entourent quelques spectateurs
téméraires qui bravent une lumière de fin du monde, espérant apercevoir le mythique
chanteur momifié. Guitariste, batteur et bassiste règlent la sonorisation et l’éclairage
avec l’équipe technique. Ils suscitent l’enthousiasme d’un spectateur au visage
écarlate et brillant de sueur : « Un concert rock dans un théâtre gallo-romain, c’est
quand même mieux que dans une salle des fêtes qui fout l’angoisse ! »
J’acquiesce non pas que je sois hostile aux salles des fêtes car j’y ai participé à des
réveillons fort sympathiques mais parce qu’ici le site est sublime et l’acoustique
excellente. Je préfèrerais bien entendu assister à une représentation comique ou
même tragique mais mon interlocuteur prétend que le bonheur arrive par la musique
du groupe : « Si vous voulez un petit coup de niaque le matin, vous écoutez du
Joe ! Vous me paraissez sympathique et je vais vous confier quelque chose. Je
m’embête dans la vie depuis que je suis en retraite. Ma femme ne veut pas que je sois
dans ses pattes et les crétins de Bel Age me proposent la carte Séniors. Je ne sais pas
quoi faire de ma peau. Heureusement que ce fichu confinement est fini. Entendre tous
les jours les mêmes discours, c’était à devenir fou ! »
– Allez donc à Bel Age. Vous y trouverez à coup sûr une activité qui vous
plaira.
– A la belote, je suis tombé sur un glandu qui racontait ses histoires de culs
avec des jeunes godiches sexy. D’après lui, les filles intelligentes ne sont pas
excitantes. Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
– Que c’est un jouisseur ironique…
– Nous sommes tous des jouisseurs…Tenez je vous parle et en même temps je
pense aux fumets des lentilles à la truffe noire, du faisan à la coriandre et
d’une pastilla.
– Vous vous êtes perdu ici ! Vous auriez dû aller dans un relais
gastronomique, pas dans une comice agricole.
– On peut trouver un restau gastronomique éphémère même dans une foire
agricole !
Je m’éloigne discrètement avec un sourire entendu.
Si cette fichue canicule, le soleil brûlant, le vent qui souffle un sable rouge et bouillant
ne sévissaient pas, les parents seraient plus nombreux à se déployer dans les prés.
Assommés et exténués, ils se rassemblent avec leurs progénitures à l’ombre des
chênes et des châtaigniers et contemplent les animaux assoiffés. Vieux sachems, deux
bœufs à la retraite surveillent les troupeaux du regard. Complices et tendres
dans ce paysage de planète Mars, un jeune père et sa fillette juchée sur les épaules
rythment « La maman des poissons » tandis qu’une mère explique à ses deux pré-
adolescentes l’histoire de la chapelle accrochée sur un promontoire qui domine
la vallée et sa tour de 30 mètres de haut: « En 1791, les Révolutionnaires avaient
vendu aux enchères les biens, les terres et le mobilier de l’abbaye dont il ne reste que
des ruines. Les travaux de restauration entrepris par le département n’ont concerné
que l’église où l’on peut voir une Piétà. » Je ne sais si cette femme imagine le passé de
l’oeuvre de façon à intéresser ses filles ou s’il s’agit de la réalité historique : « Le
tableau avait été acheté par un marchand d’art, conte la maman. Il était restée dans
la famille jusqu’au jour où un architecte le retrouva et alerta les habitants de La
Fare. Particulièrement religieux et voulant récupérer leur Madone, ils s’armèrent de
fusils, menèrent une expédition contre les descendants qui l’ayant reléguée dans le
poulailler la rendirent volontiers. La Piéta s’autorisa un voyage à dos de mule,
retrouva sa place dans l’église et sur le portique de l’église on a longtemps pu lire :
Quand la Vallée rendra la Pieta
Les souris mangeront les rats.»
Séduit par la narration, je contemple la haute tour en m’autorisant quelques
indiscrétions :
– Est-ce que les Sarrasins sont venus ici Maman ? » demande une des gamines.
– Oui, les villageois de la vallée s’étaient réfugiés dans la chapelle alors que le
siège des Sarrasins s’éternisait. Voulant faire croire aux assaillants qu’ils
avaient encore des vivres, ils mirent leurs dernières ressources dans un gros
poisson qu’ils jetèrent du haut de la tour. Les Sarrasins tombèrent dans le
piège, crurent que leurs ennemis regorgeaient de victuailles et ils levèrent le
camp.
– Ils ont été bluffés ! C’est quand même ennuyeux tes histoires ! J’aurais
préféré que tu dises que personne n’est passé ici depuis six cents ans et que
les derniers habitants de la chapelle de la Belle au bois dormant étaient les
Bons Hommes et les Bonnes Femmes…
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Ben oui, tu sais bien les Cathares.
– Tu devrais cultiver ton don d’imagination, chuchote avec tendresse la mère
de l’adolescente.
– Bon il arrive ce concert pour qu’on s’amuse un peu ! » s’impatiente la
gamine.
Mon indélicatesse cesse quand le maire de La Fare, commune sur laquelle se dresse le
Mont Rose m’agrippe le bras et m’entraîne vers l’estrade recouverte d’un dais blanc.
Je l’interpelle sur la présence des soldats du feu et la sécurité civile en poste au bout
du pré mais il préfère me parler du loup qui s’attaque aux troupeaux domestiques en
pâturage sur le Mont Rose et au problème de l’eau : « L’infiltration ne se fait plus
dans les sols, les nappes phréatiques se tarissent et ne se rechargent pas. Les eaux
ruissellent pendant les gros orages et des catastrophes sont à prévoir. » Il espère que
je vais parler des prélèvements trop massifs d’eau pour l’arrosage du maïs de juin à
septembre afin d’alimenter les méthaniseuses. Ce sera mon propos à la prochaine
foire, aujourd’hui j’entends surtout féliciter les agriculteurs qui nous nourrissent
pour leurs prises de conscience en faveur de l’environnement et les changements
effectifs qu’ils opèrent dans les modes de culture.
Je suis des yeux une cigogne noire qui se pose discrètement sur le nid imposant
qu’elle a construit en haut du hêtre aux racines hiératiques tandis qu’une quinzaine
de guêpiers virent dans le ciel. J’expédie mon discours devant un parterre de visages
cachés par des chapeaux à larges bords et des éventails agités furieusement. Je salue
quelques spectateurs qui m’applaudissent et je reste médusé en la voyant. Elle est là,
droite et fière, assise au premier rang, croisant élégamment les jambes et me faisant
signe de la rejoindre avec une autorité impériale.
Voilà six mois que Sophia est partie vivre son rêve américain et force m’est de
reconnaître qu’elle respire la santé. Le siège à côté du sien est vide et je m’y installe
après m’être courbé comme si je voulais pratiquer le baisemain: « Que viens-tu faire
au Mont Rose ? » Sophia reste silencieuse et je me hasarde à la complimenter sur sa
bonne mine même si en la dévisageant de plus près, je lui trouve un physique aussi
sec que celui d’une arboriste et quelques plis amers autour des lèvres. Toutefois, dans
sa robe en mousseline vert pâle rehaussée d’une indomptable chevelure rousse qu’elle
étale sur ses épaules, on lui donnerait dix ans de moins.
– Tu es magnifique ! dis-je avec conviction.
– Tu pensais peut-être que j’étais devenue nonne au Zanskar habillée de rouge
et le crâne rasé ? Pour la présentation, je n’en dirais pas autant de toi, une
vraie tête de panda dépressif. Qu’est-ce-que tu peux être relou dans ton
costume de sous-préfet aux champs. Il te manque les rouflaquettes, un
claque et une serviette en chagrin, rétorque-t-elle méchamment vacharde.
– Tu as probablement raison. J’ai des problèmes de santé. Que fais-tu ici ?
– J’accompagne Joe, le chanteur du groupe Ramsès qui fait une tournée en
France.
– Le mec aux pieds nus et couvert de bandages ? Note qu’il transpire peut-être
moins qu’avec une cote de mailles ! Ca fait quand même Pompes Funèbres
ou Ramsès 2 aux Urgences toutes ces bandelettes !
– Il ne veut pas rester dans sa bouse, lui. Il n’est pas comme toi qui échangeais pendant des heures sur les qualités laitières des races de vaches et sur la fabrication des
fromages. Joe est enjoué, sexy et tendre. Il a l’art du mixage et
d’hybrider la musique comme il sait souffler des émotions avec sincérité. ll
m’emplit de joies et d’espoirs quand il chante « Bad ». L’inespéré m’est
arrivé en le rencontrant. Au diable les mines compassées, le baisemain et
vive les mecs qui s’allument.
– Qu’est-ce que tu as contre le baisemain ? C’est un signe de politesse et de
respect pour les femmes.
– C’est pompeux et ringard, ça date du temps où la femme n’était pas l’égale
de l’homme.
– Je ne vois pas les choses comme ça. Tu vois un mec enlever son couvre-chef,
s’incliner sur le gracieux poignet que lui tend une femme puis rentrer chez lui et
commettre un féminicide.
– Pourquoi pas ! Vous les hommes, vous avez des pets au casque !
– Je n’épiloguerai pas sur le baisemain…Revenons plutôt à ton chanteur que
je vois devenir dingue, sombrer dans la coke, se trimbaler en slip par moins
20 et prendre trente kilos. Je n’aurais pas pensé que tu te serais fixée sur un
danseur au regard à marée basse et à la démarche chaloupée. On ne voit que
ses yeux et ses pieds.
– Joe chante pieds nus parce qu’il sent mieux l’atmosphère des chansons…
– Oui, c’est ça ! Je le vois se jeter sur les femmes comme sur un morceau de
viande.
– Tu te livres sans preuves à une charge ad hominem contre Joe. Tu n’es qu’un
homme de théâtre, un rigolo…
– Homme de théâtre ! Excuse-moi de préférer Hamlet à un match de foot !
– Joe et moi, nous sommes fiancés. Si tu veux tout savoir, il a un tatouage bleu sur la fesse gauche, un dragon polynésien.
– Pourquoi bleu ?
– Parce qu’il est autiste.
– Tu plaisantes ?
– Pas du tout. Il dort avec sa guitare et il m’appelle « sa
meuf exotique ».
– Hum… Je suppose que cet avion de chasse est friqué vu que tu as un rapport spécial avec le pognon qui te file entre les doigts, l’argent de tes conquêtes bien sûr parce que tu ne ferais pas fondre ton vermeil pour un mec. Je serais étonné que Sophia, la sybarite, place maintenant l’amour au-dessus de l’argent.
– Ne fais donc pas ton rageux ! Tu comptes me faire la gueule jusqu’en 2050 ?
Ecoute ce que j’ai à te dire, je veux divorcer.
– J’espère que tes griefs sont sérieux.
– Oui et tu les connais. Pendant ces années où nous avons vécu ensemble, tu
jouais à l’élu qui a un destin et tu me cantonnais dans un rôle de faire-valoir,
pour ne pas dire de potiche qui valait quelque chose parce qu’elle t’était
nécessaire. Sœur tourière, j’ai accueilli des centaines de vieux barbons
ventripotents et des jeunes hommes timides et boutonneux triés dans la
pépinière de l’ENA qui pouvaient t’être utiles. Seule ta carrière comptait.
Rappelles-toi, tu ne m’as pas soutenu quand j’ai voulu être maire de
Candas.
– Quelle mauvaise foi ! Tu t’es sabordée en disant à la commère du village que
les gens de Candas vivaient comme des Amish. La mère Germaine a colporté
tes propos de ferme en ferme. Pas étonnant que tu aies obtenu 2% des voix.
– J’ai fait ce score minable parce que tu soutenais les élus qui avaient décidé la
fermeture définitive de la départementale empruntée par les tritons et autres
amphibiens. Candas s’est trouvé coupé de tout et les habitants devaient faire
un long détour à travers les champs de boue pour aller à leurs occupations, tout ça parce que trois grenouilles traversaient la chaussée.
– La traversée de la départementale est périlleuse pour les tritons et les
batraciens qui regagnent les mares de reproduction de l’autre côté de la
chaussée et périssent écrasés par les voitures.
– Et l’ancien maire qui s’est encadré dans un poteau placé là pour les
écureuils qui y grimpaient puis filaient sur une corde reliée à des conifères.
– Il n’y a pas eu de dégâts corporels ni matériels.
– Non mais au café du centre, on te traitait de fada…
– Je me fiche de ce qu’on pense de moi. Ce qui m’importe, c’est de sauver les
écureuils.
– Tu n’avais rien à faire de la sécurité des habitants de Candas quand tu as
exercé des pressions sur les élus pour qu’ils suppriment tout éclairage dans
le village. Les gens n’avaient que la lumière blafarde de leurs portables pour se diriger…
– Nous avons sauvé la vie de centaines de mouettes, flamants roses, hirondelles
désorientés par la lumière artificielle qui perturbe leur horloge interne. Tu conviens en toute honnêteté que la pollution lumineuse n’apporte pas la lumière dans les cerveaux des hommes ! Candas a reçu le label « Village étoilé. »
– Comme toujours tu as réponse à tout sauf quand il s’agissait de me
défendre. Tes interventions à Candas m’ont valu des chansons sur le modèle
de La Carmagnole : « Sophia avait résolu / De nous faire tomber sur le
cul/ Mais son coup a manqué / Elle a le nez cassé. » Tu as probablement
oublié aussi la campagne d’affichage : « Avec Sophia, Candas sera dans
la mélasse. » Tu te tais, bien sûr ! Ca te faisait plaisir de me cloitrer
comme une nonne reléguée à organiser des réceptions qui pouvaient servir
ta carrière.
– C’est faux ! Tu peux éprouver de la colère contre moi mais tu ne peux pas
nier que j’ai travaillé à rétablir l’égalité hommes femmes…
– Tout ce que je sais c’est que tu es en mode pacha et têtu et que le monde est
fait pour toi. Ce n’est pas un melon que tu as sous ton large front de bélier
obstiné, c’est une montgolfière. Tu te prends pour la Divinité du Kondo ou
un hiérarque du Kremlin, roi de la piste ! Tu es has been, un pauvre vieux
mou comme une algue, une véritable énergie fossile qui ne parle pas la
même langue que ses électeurs !
– Le vieil homme pâle et apathique dont tu parles a certes perdu du collagène,
de l’élastine et de la mélamine mais il a conservé ses esprits et il connait les
raccourcis. Je te rappelle d’ailleurs qu’un doge de Venise prit la mer avec les
Croisés à 95 ans, que Ramsès 2 mourut à 90 ans et que Louis XIV régna
jusqu’à 77 ans.
– Avec des bésicles et un cornet ?
– J’espère que l’on ne te dira jamais qu’il est temps de te retirer dans la forêt !
Tu sais, passé 40 ans, il faut se méfier…
– Tu voudrais que je me couvre davantage que les jeunes femmes ou que je
m’habille en noir ?
– Calme-toi, ça va le faire ! Je reconnais humblement que je passe parfois
pour un hurluberlu sans charisme, un peu à la marge et que je ne rentre pas
dans les cases. Reconnais au moins que j’ai le courage d’être fou.
– Tu as employé le mot juste, hurluberlu comme quand tu militais pour
donner le statut d’éco-citoyen aux hérissons !
– Absolument parce que les hérissons n’ont pas la nature sauvage qui leur est
nécessaire pour survivre…Je reconnais que j’ai commis des erreurs avec toi.
J’ai fait tourner ton peignoir blanc, enfin anciennement blanc, dans la
machine à laver avec mon maillot de boxe anglaise, je t’ai proposé comme
cadeau d’anniversaire un voyage en Arctique dans la soute – nous sortions
d’une scène de ménage et je reconnais que ce n’était pas futé de ma part – je
t’ai égratigné le dos avec des épines en te prenant dans mes bras parce que
j’avais oublié que j’avais un bouquet de roses dans les mains…Mais tu ne
me feras pas avouer que je suis Landru ressuscité ou que j’ai tué Kennedy…
– Tu es vraiment un bourrin ! Trêve de guignolades et cesse de te foutre de
moi ! Il faut être drogué pour être désinhibé à ce point ! Tu m’agaces…
Rappelle toi, tu n’étais jamais à la maison…
– Il fallait bien que je me forme à l’écologie ! Tu ne partages pas mon combat pour tenter avec d’autres d’éviter la sixième extinction de masse de certaines espèces et particulièrement des insectes. Je connais ta vision utilitariste de la nature et ton goût pour les descentes de lit en peau d’ours. Tu ne connais pas le sacré !
– Arrête avec ta religion de salut terrestre. L’écologie, ça ne veut rien dire
pour toi. Parlons-en d’une vocation messianique, tu ne t’intéresses qu’aux
tritons visqueux et aux oiseaux bouffeurs de graines. C’est ça coupe moi la parole…
– Le lézard dont tu parles se déplace en altitude, 30 mètres par an à cause du
réchauffement climatique. Notre jardin n’était qu’une étape…
– J’ai perdu une amie à cause de tes lubies parce qu’elle s’est pété la cheville
contre les pierriers que tu avais généreusement installés dans le jardin pour
servir d’abris aux crapauds et aux lézards de murailles…Elle te taille des
croupières tous azimuts. Tu le mérites bien mais en attendant j’ai perdu ma
meilleure partenaire au bridge…
– Les crapauds sont les habitants naturels de ce terrain. Ils indiquent la
qualité de l’environnement. Comment ne pas craquer devant le crapaud à
l’œil en forme de cœur ?
– C’est ça ! Et que dire des aménagements que tu as faits dans le jardin pour
la transhumance des taupes, des trous que le maçon a creusés dans la façade
de la maison pour nicher les hirondelles et les pipistrelles…La pergola était
devenue le domicile des affreux faucons sous prétexte qu’ils doivent être en
hauteur pour s’envoler…
– Il est bien connu que ce n’est pas simple pour les parents de nourrir leurs
nichées. Elles sont voraces.
– Ouais… Et la sapinière que tu as fait planter bien que je déteste les sapins
peu branchus…
– Il faut protéger les grands tétra vieillissants. L’espèce va s’éteindre.
– Il reviendra sous une autre forme ! Les libellules mesuraient soixante-dix
centimètres de long il y a deux-cent cinquante millions d’années.
Aujourd’hui elles ne font plus que quinze millimètres mais elles sont
toujours sur terre. Pour le grand tétra, qu’est-ce que tu trouves beau chez ce
grand coq noir au battement d’ailes brutal et au vol lourd ? Tu le kiffais plus
que moi, je sais, quand tu partais dans le jardin au milieu de la nuit dans
l’espoir de voir sa parade amoureuse. Que pouvais-tu espérer d’un oiseau
sur le retour ?
– Il danse et son cri ressemble à celui d’une cisaille.
– Hum…Impossible de me payer une croisière parce qu’un écolo illuminé
voulait qu’on achète des tonnes de myrtilles pour nourrir deux grands
tétras !
– Les croisières polluent les océans.
– Je me serais contentée d’un circuit en voilier…De toutes façons les vacances que tu me proposais étaient aussi jouissives qu’un stage à l’Institut Médico-Légal.
Crois-moi j’aurais préféré rester à la maison plutôt que de crever de froid en arpentant la campagne à la recherche de morceaux de météorites.
– J’aurais aimé trouver ces pierres qui ont plus de quatre millions d’années.
– Puis tu es passé aux ruches que tu as placées autour de la véranda parce que
les abeilles y sont plus fécondes. Leur bourdonnement incessant a rendu la
pièce inhabitable.
– Les abeilles sont en reconversion professionnelle tout au long de leur vie.
Industrieuses, elles s’exténuent à la peine avec leurs innombrables voyages
par jour. Je me sers de ma notoriété pour limiter les dégâts que les hommes
causent au vivant. Le glyphosate a décimé les abeilles et les papillons. Des
espèces n’ont pas de capacité de fuite. Soit elles s’adaptent, soit elles
meurent. Il faut sauver ce qui peut l’être et que les gens vivent dans une
sobriété heureuse en osmose avec les paysans et les animaux. Ils doivent
prendre conscience de la richesse de la nature, de sa fragilité et de sa
résilience. Je fais ces choses pour pouvoir me regarder le matin dans la
glace. C’est ma folie, c’est ma vie. En soignant la terre, je me soigne moi-
même. On ne pourra pas me traiter de vieux méfiant, revanchard et
psychopathe indifférent aux prévisions d’effondrement de la planète.
– Je connais les rengaines et leur part émotionnelle exacerbée : « Faisons des
calins aux arbres, cultivons les vertus de solidarité, de commensalité et
de symbiose avec la nature… Respectons les océans et ceux qui les peuplent…
Chaque poisson est singulier, exceptionnel… Toi le citoyen lambda qui a
survécu au cancer, remercie chaque jour le vivant pour la journée qui renaît
et que tu vas vivre…Eduquons-nous à la beauté de la nature et nous
n’aurons pas l’idée de nous exporter sur Mars ni de coloniser un bout de
rocher dans l’espace… Le Paradis est là près de nous…Ouvrez les yeux sur
le jardin d’Eden qui est autour de vous. Ne passons pas à côté par
imprévoyance, arrogance et cupidité… Nous humains refusons les
changements alors que le vivant s’adapte depuis des millions d’années… La
nature s’en sortira avec ou sans humains… »
– Tu seras surprise d’apprendre qu’en m’intéressant à l’écologie, j’ai cherché
à m’approcher de moi-même…J’ai toujours été sérieux. Au lycée on
m’appelait le binoclard à lunettes qui n’aime pas la déconnade.
– Tu ne déconnais pas peut-être pendant ta période diététique où on ne mangeait que des brocolis à l’oseille. C’était tellement dégueu que je jetais mon assiette dans le pot de ficus.
Dalaï-Lama, sortez donc de ce corps ! Samuel Froger, prix de vertu est
étouffant. Pour moi la fin du monde, c’est pour après, après, après demain,
après moi. Pour l’écologie, crois-moi, moins on en fait, mieux ça vaut parce
que la nature est la plus maligne. De toute façon nous ne réduirons pas notre
consommation, nous ne ferons que diminuer son impact sur
l’environnement. Dans les prochaines décennies les humains vivront dans un
univers technologique qui les éloignera de la nature.
– Parlons-en de la technologie ! On ne sait pas reconstituer un brin d’herbe…
– Si tu veux…Comme il n’est pas possible de te désenvoûter, vas donc vivre au
sommet de l’Himalaya avec des boites de conserves pour vingt-cinq ans. Je
te ferai coucou à l’occasion d’un treck interdit car vois-tu je n’obéirai jamais
à un impératif qu’on me fera au nom de l’écologie-dictature.
– Tu ne peux plus me supporter ! On devrait faire faire nos statues. Elles
seraient semblables à celle du pugiliste des Thermes, sauf que nous n’avons
pas de cicatrices sur le visage…
– Cela ne me déplairait pas parce que je serais célébrée comme une héroïne et
couverte d’offrandes.
– Ne crois pas ça. On ne joue pas à la boxe comme on joue au foot. Pour nous
il ne s’agit que de joutes oratoires…
– C’était horripilant d’entendre parler en boucle du virus de la rétractation de
soi et de l’égoïsme qui a contaminé la société et la famille. La faillite morale,
culturelle et climatique te préoccupait davantage que la faillite de ton
couple. Notre mariage était le mariage de la carpe et du lapin…
– Hum…Laissons tomber. Les problèmes de la société ne t’ont jamais
intéressée. Par contre tu mentais si bien. Ne joues donc pas la surprise !
Blême et d’une voix tremblante je lui rappelle ses infidélités : « Tu m’as trompé d’une
façon vile et abjecte. Je t’ai surpris dans la Gloriette de « Souvenirs de famille ». Je
n’ai pas vu vos visages mais j’ai entendu les mots ardents que vous prononciez à voix
basse puis vous vous êtes engouffrés dans l’ascenseur. L’hôtel était désert en milieu
d’après-midi, je traversai la vaste salle à manger puis je sortis par la porte au fond du
jardin. Une solitude lugubre m’étreignait, je marchais toute la nuit le long de la
Charente, me perdant dans la masse noire des arbres enchevêtrés pour tenter
d’oublier une chaudasse qui se fait sauter dans les vestiaires. Tu te souviens peut-être
de la période qui a précédé ton départ. Nous ne nous adressions la parole que d’une
voix hachée et contrainte, moi enfermé dans un ressentiment obstiné, inflexible et
haineux et toi à la recherche d’aventures amoureuses qui te faisaient déserter la
maison.
– Ne fais donc pas ton Tartuffe comme le faisait ma mère qui m’emmenait
devant la maison où vivaient des filles-mères. Elle me disait que je finirais là-dedans
si un garçon me touchait. Quand elle me surprit à en embrasser un, elle me lut tous les soirs le Lévitique soit disant pour m’assagir…
– Le Lévitique ?
– Oui un truc indigeste écrit par Moïse où on apprend qu’on doit offrir des
animaux mâles sans défaut en holocauste…
– Pas marrant effectivement.
– J’avais quinze ans…Pour en revenir à nous, alors tu me fliquais ?
– Tu ne te cachais pas !
– A quoi bon ressasser ces vieilles histoires et me rappeler toutes ces nouilles
complètement givrées avec un ravioli à la place du cerveau. Soit des boulets,
soit des machos-geoliers ! Mais au fait, je ne te connaissais pas aussi loquace.
– Que veux-tu dire ?
– Tu ne communiquais pas avec moi, un vrai animal à sang froid aux chakras
fermés à vie, un sclérosé du cœur.
– Ne dis pas ça ! Je t’aimais. Tu n’étais pas une amourette de collégien ni une
futile invention romanesque. Je voulais que tu sois ma femme pour la vie
parce qu’avec toi je me sentais vivant. Dans les couples, il y en a toujours un
qui aime plus que l’autre. Je t’aimais plus que tu ne m’aimais et tu m’as trahi en piétinant mes rêves de fidélité. La loyauté était inscrite dans mes gênes. Nous aussi étions entrés furtivement, la première fois, dans une chambre de « Souvenirs de famille »,
je me souviens de son nom, la chambre Angélina. C’était un après-midi
d’été, les clients de l’hôtel étaient sortis…
– Tu as toujours été un triste lover…
– Tu es une femme morte de l’intérieur, dénuée de romantisme. Et tu serais à
présent amoureuse de ce chanteur à la voix androgyne qui s’accompagne
d’une guitare californienne ? Je ne peux pas le croire, tout au plus s’agit-il
d’une aventure stérile de femme vieillissante.
– Tu es cynique…
– Je reconnais que ma remarque est glauque et peu élégante. Tu cherchais une
détox mais tu t’es égarée dans l’illusion d’une vie intense, dans l’éphémère
d’un coup de foudre. Entre nous c’est sûr l’amour est périmé et nous
respirerons mieux loin l’un de l’autre.
– Alors, parlons sérieusement…Je voudrais récupérer le studio de Paris. Nous
aurions un pied à terre quand Joe fait des concerts en France.
– D’accord, je louerai un appartement pendant les sessions à l’hémicycle.
– Grand seigneur ! Bravo !
– Il restera les souvenirs que l’on a partagés …
– Quels souvenirs ? Les retrouvailles à chaque vacance avec tes grands
parents qui jouaient aux grands bourgeois, tout de noir vêtus, bouffaient du
poisson en croute de sel et parlaient pendant des heures de choses
ridicules ? Encore ton grand-père, ça pouvait aller mais sa femme, la vieille sorcière
malveillante qui ne pouvait pas me blairer et que je devais supporter parce
que tu ne voulais pas que je réponde à ses provocations, celle-là, elle doit voler sur un balai en compagnie de Satan…
– Tu exagères toujours…
– Je ne pensais qu’à prendre la poudre d’escampette. Tu parlais des souvenirs
que nous avons en commun : tes cadeaux peut-être, des yaourtières, des
gaufriers, des machines à pain and so on…
– Shakespeare a dit que les souvenirs qu’on invente sont les plus beaux. Je sais
que tu aurais voulu sortir, fréquenter les restaurants gastronomiques, aller
au théâtre, visiter les expositions et assister aux vernissages mais je n’avais
pas le temps pour ça parce que je travaillais comme un fou.
– Oui, on aurait dit que tu étais rompu comme si tu avais quatre-vingt-dix
balais quand je te proposais une sortie.
– Tu sais bien que les partenaires en couple se plaignent d’un manque de vie
sociale par rapport au temps où ils vivaient en solo. Les célibataires
n’ouvrent pas leurs portes aux couples et ces derniers ne peuvent pas
s’inviter à l’improviste chez les autres.
– Tu prêches une convaincue…Se mettre en couple avec toi, c’est mener une
vie de recluse et entrer en religion. Tu m’as dit quelques mois après notre
mariage que je me laissais aller parce que j’avais pris cinq kilos et que je
chiffonnais toute la journée. De fait je n’avais pas d’autres alternatives que
d’être une mémère au foyer, de me goinfrer et d’astiquer. Fini la jeunesse
parce que ton manque congénital d’hormones de contact était un prétexte
pour ne pas faire l’amour…Abstinence tous azimuts.
– Mon regard sur toi fut toujours tendre et empathique. Ton agacement et ta
froideur me déroutaient.
– Tu es méchant quand tu me mets tout sur le dos !
– Les méchants sont plus drôles que les gentils.
– En vérité tu es un pisse-vinaigre pervers et toxique. Tu es égoïste comme tous
les artistes et tu te grilles tout seul. Je reconnais que tu as des cartouches
dans le barillet…
– Je ne suis pas méchant et je vais te remercier de ne pas m’avoir fait dormir
dans la niche ou dans la baignoire quand tu m’as éjecté de la chambre.
– Plaisante, plaisante…J’ai fait une grosse déprime, après quoi j’ai renversé la
vapeur en me débarrassant de schémas. Je voulais être seule dans le lit et je
dormais confortablement couchée en étoile de mer.
– Tout compte fait, ça m’aurait bien plu de passer la nuit dans la niche du
chien à contempler la lune, prêt à cueillir les salades fraîches au petit matin.
La vérité est que je ne trouve pas grâce à tes yeux, je suis superficiel si je fais
de l’humour et prétentieux si je raisonne. Tu ne me demandes même pas
comment je vais…
– Tu n’as pas l’air dévasté. On pourrait penser que tu as oublié jusqu’à mon
existence.
– Après ton départ, j’ai vidé une citerne de Chablis puis j’ai sombré dans la dépression. Je suis resté une semaine recroquevillé sur le canapé, la gorge nouée par l’angoisse et incapable de parler. Notre couple recouvert d’une glu noire fut une boite à chagrins. J’étais damné et j’ai rêvé de quitter l’enfer en laissant tout derrière moi.
– Tu veux dire que tu as pensé à en finir avec la vie ?
– Non mais à tout laisser, mandat d’élu, maison…
– Pour aller où ?
– Aux Marquises comme Brel.
– Quelle idée ! Tu as toujours eu horreur des ports et du bruit des haubans.
– Justement je rêvais d’un monde que je ne connaissais pas.
– Samuel, tu as des problèmes de santé…Pense à te soigner plutôt qu’à partir
dans des déserts médicaux.
– A quoi bon maintenant que la maladie est déclarée et qu’elle ira à son terme.
– C’était inévitable que tu tombes malade ! Tu ne faisais pas de sport et tu
entretenais ta bedaine devant la télé en caressant ton chat en extase qui
ronronnait contre ton pantalon de pyjama. Ne parlons pas du chien, on
aurait dit qu’il voyait le Messie quand il te regardait. Je ne sais pas pourquoi
grand dieu parce que ce n’était pas toi qui le sortais.
– Léo écoute avec moi Beethoven, Mozart et Chopin. Il est toujours là et il ne
me juge pas. Je pense que les chiens sont comme des anges. Je t’en prie ne
m’accable pas ! Tu aurais pu essayer de me comprendre…
– Je ne suis pas assez intelligente pour ça.
– La maladie me serait tombée dessus même si j’avais été marathonien. Tu
m’as abandonné au moment où j’étais diminué…
– Joe m’attendait aux US.
– Tu m’aurais quitté même si tu n’avais eu personne d’autre dans ta
vie.
– Peut-être…Tu sais que je déteste la maladie et que j’aurais été incapable de
te soigner. Je ne peux prendre soin ni des humains, ni des animaux…Tu t’en
sors mieux tout seul que si j’étais là…
– Que veux-tu que je fasse ?
– Tu peux aller à Istanbul toucher la colonne qui pleure de la basilique Sainte Sophie.
Tu guériras de ta maladie si ton doigt est mouillé.
– Je peux aussi me faire pousser la barbe, rester au lit en communiquant par
des lettres glissées sous ma porte comme les hikicomori du Japon. Je suis
conscient qu’avec toi j’ai raté mais je peux grandir et mieux rater la
prochaine fois.
– Ne me dis pas que tu espères que je vais te tomber dans les bras comme une
potiche débile.
– Pas du tout. Je ne parlais pas de notre histoire…
– Heureusement parce que si tu avais voulu me saoûler avec un deuxième
round, je n’aurais pas été d’humeur à t’écouter et j’aurais fui à toutes
jambes comme une évadée…
– Comment a-t-on pu en arriver là toi et moi ?
– L’amour c’est trop fragile. Ce n’est qu’une attente de la félicité absolue qui
n’arrivera pas, une illusion qui comble un besoin. On aime celui qui par la
magie de sa présence suscite l’espoir de nous donner ce qui nous manque.
– Et tu n’as jamais ressenti cet espoir avec moi ?
– Difficile si je pense à tes pulls remèdes contre l’amour. Reconnais que tu
n’étais pas classe avec tes larges pulls de camionneurs…
– Tu es une petite snobinarde. Soyons sérieux ! En serions-nous là si nous
avions eu des enfants ?
– Je n’ai jamais éprouvé avec aucun de mes partenaires le désir d’avoir un
enfant pour la bonne raison que c’est une injonction, un destin oppressif que
l’homme a fabriqué à la femme. Les rédacteurs du Code Civil avaient écrit
que la femme est donnée à l’homme pour faire des enfants et qu’elle est sa
propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier…D’ailleurs, toi non
plus tu ne voulais pas d’enfants.
– Je m’absentais trop souvent. Un enfant a besoin de voir ses parents tous les
soirs…Nous sommes des mammifères intelligents et nous aurions pu quand
même nous aimer jusqu’au bout mais ça a foiré. Ce n’est pas parce que
notre vie commune a parfois manqué d’élégance qu’il faut faire comme
elle…Je voudrais te dire que j’ai eu des moments heureux avec toi.
Souviens-toi de notre amour du cinéma et du temps que nous passions dans
les vidéo-club et les salles Art et Essais.
– Pour voir cent fois « Nanouk l’Esquimau » ou « L’homme qui plantait des
arbres »…
– A l’époque tu voyais la générosité de celui qui plantait patiemment des
graines dans l’espoir de voir la forêt grandir…Te souviens-tu de ce bal du 14
Juillet où nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre ? J’éprouvais de l’admiration pour toi mêlée à un désir passionné. Tu m’avais envoûté et ton sortilège me laissait sans volonté. Je me rappelle avec émotion ce week-end en amoureux sur l’Ile de Ré. Nous étions assis dans la pénombre, l’un près de l’autre. La lumière vacillante du
réverbère venait jusqu’à nous et nous enveloppait de douceur. J’entendais ta
respiration un peu oppressée et je t’ai demandée en mariage.
– Tu étais un crevard qui jalousait ma vie sociale. Même ta demande était
maladroite et lourde. Tu m’as dit qu’il fallait qu’on unisse nos destins parce
que j’allais fêter Sainte Catherine et que mes copains avaient tous convolé…
Je pense qu’il y a plus romantique !
– Sois sérieuse ! Tu ne voulais quand même pas que je fasse une parade
amoureuse comme l’autruche mâle qui rivalise d’effets de plumes, émet des
sons rauques et passe au préalable un test de vitesse !
– Je préfère l’hippocampe qui fait sa cour avec élégance et en douceur !
– Je reconnais que je suis dénué d’ambition hégémonique et que je n’avais que la simplicité de mon cœur pour te faire la cour.
– Hum…Comme tu es peu psychologue ! Tu rappelles son âge à une femme au
moment où tu la demandes en mariage ! Tu es vraiment un crétin !
– Tu feuillettes l’album du passé où les mauvaises phrases sont bien
imprimées. Il faut que tu saches qu’on ne se souvient jamais d’un souvenir
de la même façon parce que le cerveau est un système complexe. Si je
pouvais toutefois créer une machine à remonter le temps et effacer toutes les
âneries que j’ai pu dire et faire ! Requiers une autre partie de ta mémoire et
souviens-toi de notre mariage, de la chapelle improvisée à « Souvenirs de
famille », un portique décoré de camélias blancs sous lequel nous nous
sommes embrassés. Tu étais si fine, élégante et aérienne. Quand tu acceptas
de m’épouser, ma grand-mère affirma que mon souffle court et accéléré
redevint ample, que mes cernes s’atténuèrent et que l’amertume et
l’angoisse disparurent de mes lèvres.
– Le discours a changé ! Un jour de scène de ménage, tu m’as dit que ta
grand-mère t’avait mise en garde contre mon goût pour la fête, les potes, les
voyages, les casinos de jeux et les garçons d’un soir. Ce serait de nos jours,
elle dirait quelque chose du genre : « Une femme le jour, un homme la
nuit ! Elle se balade avec un panneau lumineux autour du cou avec écrit :
« Open bar, Buffet à volonté ! »
Pour elle, j’étais Godzilla, une fille évaporée, rebelle, au franc-parler, égoïste
et menteuse, une mante religieuse qui existait pour te faire souffrir.
– Je t’avais défendue en lui disant que tu étais mon mentor, que j’avais besoin
de ta fantaisie et de ton grain de folie et que j’étais amoureux de toi.
– Hum…Pour la fantaisie, oui j’aime rire. Je veux sauter le COVID.
Aujourd’hui, la fête est rouverte. La vieille taupe acariâtre avait vu juste,
j’aime faire la fête et ce n’est pas une tare que je sache. De toutes les façons,
j’étais plus sérieuse que son fils…
– Pourquoi parles-tu de mon père ?
– La poison m’avait suppliée de ne pas divulguer que ton père s’était jeté sur
moi…
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Ah, je pensais que tu le savais…Je vois que le secret a été bien gardé !
– Le secret ?
– Après tout, c’est le grand déballage…Ton père s’est jeté sur moi et il a voulu
me violer dans la chambre Flore. Je me suis débattue et j’ai hurlé. Ta mère
est entrée et ton père s’est sauvé. Elle m’avait fait juré de ne jamais t’en
parler. Tu me traites de chaudasse…Si j’en avais été une j’aurais laissé faire
ton père !
– C’est arrivé quand ?
– A Noël après notre mariage. Je n’étais jamais à l’aise en sa présence et ce
jour-là ton daron dépourvu de moralité, pervers, féroce et diabolique, m’a
agressé sexuellement.
– Tu aurais dû m’en parler.
– Pourquoi ? Ma vie n’était déjà pas facile avec la douairière qui me pompait
l’air…Elle ne manquait jamais une occasion de me descendre en flèche. En
lui promettant de ne pas te parler, j’ai gagné la paix même si ce fut une paix
armée. Sur ces bonnes paroles, ciao Samuel, on se reverra dans un lieu
improbable. Ah j’oubliais, prends un nouveau chien. Ses yeux inquiets ne te
jugeront jamais et si tu te conduis mal avec lui, il pensera qu’il est coupable.
Moi je persiste à croire que je n’ai pas démérité au long de notre vie
commune.
Les mots deviennent inutiles quand ils n’ont pas été prononcés au moment
où l’autre pouvait encore les entendre. Un arc en ciel d’émotions prit
possession de moi tandis que le passé martelait à mes tempes et me
paralysait. Dans mon esprit bouleversé apparaissaient des images de mon
père. L’homme héros de mon enfance, celui qui sauvait des vies s’était
transformé au fil des ans en un homme sans visage. J’avais vu une seule fois
sa haute taille dans le vestibule du lycée. Il m’avait fait monter dans la
Range Rover que les grands parents venaient d’acheter pour les vacances à
Serre Chevalier. Sombre et froid, il ne m’avait pas questionné sur ma vie de
potache. Il était là parce que l’heure tournait et qu’il fallait arriver à la
Station avant la nuit. Dans un désamour terrifiant, j’appris à ne pas lui
manifester plus d’attentions qu’il ne m’en manifestait et je tuais l’enfant
adulant son père que j’avais été à cinq ans. Les années avaient passé et
j’appris son décès par la revue de Médecins Sans Frontières. L’article ne
mentionnait pas la cause de sa mort et je ne cherchais pas à la connaître. Les
révélations de Sophia réveillèrent l’abime de ressentiments que j’avais
appris à taire comme mes émotions. Je n’éprouve pas de culpabilité
empruntée, je ne me sens pas coupable de la conduite de mon père. Je ne
vais pas bien ce soir parce que ceux qui m’ont élevé ne se révèlent pas aussi
fiables que je le pensais. Pourquoi m’ont-ils menti sur la personnalité de
mon père ?
J’ai besoin d’être seul et je m’éloigne d’un pas rapide et le souffle court
quand l’hôtesse d’accueil m’interpelle à grands signes : « Monsieur le
Député, j’ai un courrier pour vous. » Elle me tend une enveloppe que je
mets dans ma poche, une requête de plus et m’invite à rejoindre la tribune
car le concert va commencer.
– 4–
Le ciel est dense et lourd mais on ne peut pas s’empêcher de sourire à la
vie. Le bal à papa avec ses airs de rumba, de paso doble, de cha-cha- cha et
de tango embarquent jeunes et vieux couples au son d’un bandonéon.
Le maire de La Fare exulte : « Ce n’est rien à côté du concert de Ramsès.
Leur musique soigne toutes les cellules du corps, elle met de la joie, de
l’espoir, de la lumière dans le monde et elle guérit du chaos. »
Je suis déconcerté parce que les airs mélancoliques qui accompagnent mes accès de
tristesse me plaisent davantage que la musique festive. Au demeurant le maire qui ne
s’intéresse pas qu’aux loups me fait réfléchir sur une tendance négative que j’ai à
classer facilement les gens parmi les bovidés et les autres. Je dois reconnaître que
l’édile est un hybride, le métal n’est guère poli mais il a de la valeur.
Le guitariste George, Steeve le batteur et Gary le bassiste en bermudas et
casquettes sont au taquet, prêts à mettre le théâtre en effervescence par leur énergie
communicative. Le dieu vivant de l’Egypte ancienne se fait attendre et je me
demande comment les spectateurs peuvent baver devant un Apollon enrubanné.
J’espère que le public n’attendra pas les 70 jours requis pour la momification, qu’on
ne mettra pas des yeux factices à Ramsès et qu’on ne lui enlèvera pas le cerveau !
Dans l’Egypte Ancienne, on ne survivait pas après la mort sans un minimum de
sophistication. Le royaume d’Osiris se mérite. J’en suis là de mes pensées jubilatoires
et vengeresses quand le chanteur fait son entrée et qu’une marée de flashs crépite
alors que la star demande qu’on le prenne en photos. Je dois me rendre à l’évidence,
l’homme qui m’a remplacé dans le cœur de Sophia suscite un bouillonnement
d’émotions, d’enthousiasme et de ferveur.
On le célèbre en criant, en tapant des pieds et en balançant les bras de droite à gauche. Les écrans géants diffusent les images des musiciens, de la scène et des fans et intercalent le déroulé des paroles dans une atmosphère surréaliste, magique, mystérieuse et mystique de nuit tombante sous une chape de plomb où le vertige d’un face à face fusionnel avec l’artiste détache du quotidien et touche au sacré.
« Grimper sur le colline de Solsbury
Je pouvais voir la lumière de la ville
Le vent soufflait. Le temps était toujours le même
L’aigle volait hors de la nuit.
Mon cœur faisait Boum Boum Boum
Fils il a dit ramasse tes affaires
Je viens te ramener à la maison
Je me suis résigné je garde le silence
Mes amis penseraient que je ne tourne pas rond. »
Le refrain est repris en chœur par le public :
« My heart going Boum Boum Boum
Son, he said Grab your things
I’ve come to take you home. »
Les lumières s’intensifient au milieu du morceau alors que le chanteur entame un solo de guitare claire qui déchaine les applaudissements. Les fans gesticulent et hurlent aux
dernières notes de Solsbury Hill :
« My heart going Boum Boum Boum
Hey I said You can keep my things
They’ve come to take me home. »
L’homme momifié pointe du doigt le public et il lui sourit en alternant des chansons
de Mickael Jackson et de Daniel Ballavoine :
« Je me raccroche à la vie,
Je me saoule avec le bruit
Des corps qui m’entourent
Comme des lianes nouées de tresses.
Tous les cris, les SOS
Partent dans les airs
Dans l’eau laissent une trace
Dont les écumes font la beauté
Pris dans leur vaisseau de verre
Les messages luttent
Mais les vagues les ramènent
En pierres d’étoile sur les rochers… »
Le concert prend fin quand Joe s’avance vers ses admirateurs et les salue en présentant « Sophia sa muse » qui l’a rejoint sur scène. Une main autour de sa taille et l’autre pointant les membres du groupe, il descend vers les spectateurs qui déferlent des gradins pour ressentir sa vitalité et ses émotions.
Des centaines de fans rappellent leur star en battant des mains et en dansant
sans prêter attention aux sirènes cornes de brume, à l’écho des haut-parleurs et aux cloches des églises qui résonnent étrangement dans la vallée.
– 5 –
L’homme gesticule en pointant le mur du barrage qui se fracasse contre les rochers :
Mon père l’avait prédit…Il avait participé il y a cinquante ans à la construction du mur en travers du cours d’eau. Il disait qu’il y avait des malfaçons et que l’on avait économisé le béton pour réduire les coûts. Je l’entends encore dire qu’il aurait fallu faire des opérations de mise à sec pour évaluer les circulations d’eau dans les roches de la zone d’ancrage. L’eau peut être dangereuse car elle exerce une poussée vers le haut alors qu’elle devrait être reportée sur les flancs de la vallée. Le barrage est un colosse de soixante mètres de haut et cinquante millions de mètres cubes d’eau destiné à l’irrigation, l’alimentation en eau des villes et la lutte contre les incendies. Des articles sont parus dans la presse nationale. Ils disaient que l’ouvrage était vieux et mal entretenu, le béton des voûtes s’effritait, il y avait des problèmes avec la bâche de turbine et les conduites. Des scénarios évoquaient des possibles éboulements provoquant une vague d’eau et de boue haute de 40 mètres qui devait sauter le barrage, déferler à 70 km heure dans la vallée, noyer les villages et atteindre la Préfecture une vingtaine d’heures après. La centrale nucléaire pourrait être submergée, coupée d’alimentation électrique… Personne n’a bronché, probablement à cause de la grande renommée du constructeur…Mon père se demandait pourquoi des associations de défense du territoire ne s’étaient pas mobilisées contre la construction…
La part de mystère va bien à l’être humain mais elle va mal aux ouvrages qu’il construit ! commente un poète.
A quoi sert de philosopher quand la catastrophe est là ? Nous allons être engloutis par une onde de submersion. Il y aura une élévation brutale de l’eau à l’aval. Les survivants devront travailler à faire incarcérer les responsables, le maître d’ouvrage, l’ingénieur-conseil, l’entrepreneur…fulmine l’homme.
Il faut courir dans quelle direction pour éviter la vague ? lui demande un père de famille qui caresse la tête de son gamin en pleurs.
Impossible de répondre…L’eau ira où elle veut, pas là où ces messieurs lui diront d’aller.
Le colonel des pompiers s’est saisi d’un micro et clame inlassablement qu’il ne faut pas paniquer et de rester groupés.
– Cet amphithéâtre gallo-romain porte malheur. Pothin, Blandine…combats
de gladiateurs, parades d’animaux, exécutions publiques des condamnés amenés au centre de l’arène… Tout ça c’est malsain…Et si les dieux romains avaient décidé que le sort en est jeté et que nous devons mourir, s’écrie Georges.
– Pourquoi ? demande Sophia
– Parce que nous sommes impuissants. Nous ne savons pas invoquer les pontifes, les augures, les mânes et les lares. Nous ne pouvons pas organiser des
combats de gladiateurs ni des sacrifices d’animaux. Les holocaustes sont
inutiles puisque nous ignorons comment examiner les entrailles des porcs,
des moutons et des taureaux.
Nous pourrions peut-être invoquer les déesses de la fécondité avec des cornes d’abondance ou les dieux gaulois tenant une bourse…Sois sérieux, Georges, nous allons mâchonner des violettes et des gousses de genets pour tromper la faim, nous boirons du café ou de la chicorée additionnés de sciure de bois et de craie fondue en guise de sucre et de lait. Comme l’humain augmenté n’existe pas, nous ne survivrons que deux jours puis nous mourons empoisonnés parce que nous ne savons pas reconnaître les végétaux non toxiques. Il est préférable que cela se passe ainsi car si nous tenions jusqu’à l’hiver, nous nous chaufferions avec de la bouse de vache séchée puis nous pratiquerions l’anthropophagie. Trêve de plaisanteries, tempête Sophia. Pourquoi l’ordre d’évacuation ne vient pas ? Qu’est-ce-qu’ils font à la Préfecture ? Combien de temps on va encore attendre les secours fantômes ? Quelle débâcle dans ce pays où règne l’impéritie ! Aux U.S, on détourne des géocroiseurs qui vont percuter la terre ! Ici ils ne sont pas foutus d’ouvrir des vannes pour que l’eau s’écoule dans une vallée…
– Il y a peut-être une solution pour plaire aux dieux…s’écrie Georges.
– Laquelle ?
– Scander des citations latines…
– Tu te moques, de nous rétorque Sophia sur un ton méprisant.
– Pas du tout. Ecoute puis tu diras ce que tu en penses.
Georges récite avec scansion deux vers des Métamorphoses d’Ovide.
– En quoi ces vers peuvent infléchir les dieux ?
– Tu connais Philémon et Baucis ?
– Mes humanités sont loin.
– Philémon et Baucis sont deux vénérables vieillards qui ont accueilli Mercure et Jupiter dans leur modeste cabane. J’ignore si le premier des dieux olympiens avait le foudre à la main ou s’il ne portait, dans sa nudité divine, qu’une draperie sur l’épaule mais avec Mercure, il a voulu se rapprocher des humains et mieux les connaître. Devant leur refus d’hospitalité, les dieux engloutissent le village sous les eaux. Seule reste debout la cabane de Philémon et Baucis transformée en un temple au toit doré dont les vieillards seront les gardiens. Les dieux exaucent aussi leurs vœux de connaître la mort ensemble en les couvrant de feuillages et en les laissant se dire adieu avant que l’écorce des arbres recouvre leurs bouches.
– Et alors ?
– Il s’en dégage une morale, ceux qui honorent les dieux sont à leur tour
honorés. Aucun d’entre nous ne conteste en cet instant la puissance des
dieux. J’en conclus qu’ils devraient nous sauver comme ils l’ont fait pour
Philémon et Baucis.
– C’est invraisemblable de faire appel à la mansuétude des dieux… Tu crois que Mars avec son casque, sa hampe et son bouclier va nous sauver… Vous blasphémez ! Seul le Dieu unique nous sortira de là, s’écrie Steeve.
– Encore faut-il qu’il le veuille. Ton dieu ne se manifeste pas pour l’instant…
– Dieu ne viendra que si tu l’appelles avec sincérité et conviction.
– Quand on me demande si je crois en Dieu, je réponds : Dieu, pour quoi
faire ? Appelle-le toi qui a la foi !
– C’est ce que je fais. Ecoutez-moi tous :
Je m’appelle Steeve Brown et je suis pasteur de l’église presbytérienne
d’Atlanta. J’ai été envoyé en mission dans le Dakota où j’ai ouvert une école
pour les enfants Sioux qui connaissent misère et violence dans les réserves.
Je fais des tournées avec le band pour collecter de l’argent pour les élèves. Je
me tourne vers Dieu et je crie vers lui :
Daigne jeter ton regard vers nous Seigneur en particulier sur les innocents.
Viens nous secourir par la grâce de ta Miséricorde…A moins que tu veuilles
montrer au monde des centaines de cadavres recouverts de boue et des
squelettes de bétails gisant au gré des flots. Aie pitié de nous, n’aie pas la tête
aussi dure que la nôtre qui t’a rayé de nos vies. Nous confessons nos fautes et
nous reconnaissons que nous sommes dans l’ignorance. Devrons-nous enfin
te reconnaître quand le soleil s’obscurcira, que la lune ne donnera plus sa
clarté, que les étoiles tomberont du ciel et que des météorites datant de
quatre millions d’années tomberont sur la terre ? Faut-il attendre pour se
convertir le souffle considérable d’un astéroïde qui exterminera tout ce qui
vit sur la terre ? Te verrons-nous alors venir dans les nuées avec grande puissance
et gloire entouré d’anges qui rassembleront les élus ? Malgré la
détresse que nous vivons, nous voulons rester éveillés parce que nous
sommes tous reliés par l’unité de l’espèce et que Tu es peut-être proche.
Nous subissons un grand stress comme Toi à Gethsémani qui a connu
l’angoisse qui a fait éclater les capillaires sanguins sous ta peau. Je crie ma
confiance en toi parce que je suis sûr que ton Amour va nous sauver.
Frères gardons confiance parce qu’au temps de l’épreuve, Jésus nous confie
un trésor l’Espérance et il va nous libérer.
L’appel de Steeve à retrouver le calme intérieur laisse Georges indifférent. Il
livre le colonel au mépris public pour son incurie ce qui génère des
échauffourées entre les sinistrés et les pompiers. Ni sages ni pacifiques, hommes et femmes gaspillent leur énergie en cris, vociférations, insultes et
coups.
Indifférent aux échauffourées, le maire de La Fare renchérit : « Tout le mal
vient de ce qu’on ne laisse pas plus de place aux collectivités. Il aurait fallu
utiliser les ressources locales comme la biomasse, plutôt que de construire
des barrages ! »
Je parviens non sans mal à rétablir le calme parmi les belligérants en me
saisissant d’un micro dans lequel je hurle qu’ils vont rester avec plaies et
bosses, la protection civile et le médecin ayant déjà suffisamment à faire
avec les victimes de vertiges, de pertes de connaissance et d’angoisses face à
la mort. Dans le calme retrouvé, chacun réajuste ses vêtements fripés et
remet en place ses cheveux. Steeve m’arrache le micro et dans l’oppressante
obscurité il continue d’instruire mécréants et agnostiques : « Quand les
branches du figuier deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez
que l’été est proche. De même soyez tendres et compréhensifs les uns avec
les autres et gardez votre cœur ouvert. »
– C’est le moment de chanter, énonce Sophia qui entonne du
Cabrel pour faire diversion :
« Adossé à un chêne liège
Je descendais quelques arpèges
En priant Dieu, Bouddha, que sais-je
Est-ce que tu penses à nous un peu. »
– He Sophia, sais-tu où est Joe ? Je ne le vois pas, interroge Georges.
– Je ne sais pas.
– Je rentrais mon matériel dans la camionnette et j’ai vu passer le chanteur. Il
tirait une caisse de vins et il se dirigeait vers la tour de la Madone, intervient
le fabricant de glaces qui alimente en eau fraîche les enfants et leurs parents
regroupés sur les gradins.
– J’ai acheté une caisse de Château Angélus, dit Sophia. C’était
pour fêter la fin de la tournée en Europe. Pourquoi Joe est-il parti avec ?
La lumière tremblante des réverbères laisse entrevoir le désarroi sur le visage de
Sophia.
– Ne t’en fais pas ! Il va retrouver le chemin même s’il a avalé un casier de
Château Angélus !
– Ca m’étonnerait ! intervient Gary, le bassiste du band, qui arrive essouflé.
Joe est bourré…
– Qu’est-ce-que tu dis ?
– Il m’a avoué qu’il avait pris sa première cuite à dix ans et qu’il a toujours
picolé.
– Je m’en serais aperçu ! Qu’allais-tu faire là-haut ?
– Des commerçants l’ont vu filer vers la Madone du Mont Rose.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Il a les yeux rivés sur le vol d’un aigle. Il est en pleine crise existentielle.
C’est à croire que Jimi Hendrix lui apparaît pour le descendre en flèche !
Joe tremble et il se flagelle. Il se reproche de faire une musique qui
manque de flammes sans influences de blues et de jazz, seulement de la musique
populaire avec l’amour, la danse, la sexualité. A l’inverse de son père qui puise
ses sources dans la philosophie, joue de la flûte traversière et fait du rock
artistique. Il se plaint de ne pas avoir eu comme Elvis un Colonel Parker, de ne pas mettre les foules en transes et le pire de tout du montant insuffisant de ses cachets !
I’M FED UP WITH HIS STATEMENTS !
– Keep cool Gary ! L’artiste prend du recul par rapport à la situation. Il a
des affinités avec l’exploration des mystères de la vie. Tu dis qu’il suit des
yeux le vol d’un aigle ? Fort bien, l’aigle est le messager du monde des
esprits. Il donne à Joe une vision claire de la situation et de ce que nous
devons faire. Que du positif ! C’est Joe qui va nous sortir de ce guêpier !
Guidé par l’aigle, il va diriger les hommes et les bêtes.
Gary qui déteste la casuistique verbeuse et alambiquée de Sophia clame que
Joe tient des propos incohérents : « C’est pas parce qu’on est
intelligent collectivement qu’on n’est pas stupide tout seul. Joe a désobéi aux
autorités civiles qui ordonnaient d’attendre les ordres. Il est hypocrite et
lâche, Il aurait mieux fait de rester avec nous pour s’occuper des autres. Il faudra lui faire sa fête si on s’en sort. »
– Comment peux-tu descendre Joe et le traiter de lâche ? Tu sais bien que c’est
un rebelle qui refuse les conventions, fulmine Sophia tremblante de colère.
– Les conventions ?
– Tu en connais beaucoup d’hommes chevaleresques qui donnent leurs vies
pour sauver des femmes entre autres ? Dans le naufrage de l’Estonia, il y a
eu peu de survivants femmes ou enfants. Et que penser du capitaine du
Concordia qui n’a pensé qu’à sauver sa peau ?
– Mon arrière-grand-père est mort dans le naufrage du Titanic en essayant de
secourir des passagers.
– Peut-être mais le mythe du patriarche, protecteur de la famille a vécu. C’est
une imposture parce que les hommes ont laissé tomber le masque de la
virilité protectrice. Joe n’est pas pire que tous ces hommes terrorisés qui se
terrent derrière les troncs d’arbres. Ils se soucient comme d’une guigne de
leurs compagnes et de leurs mômes et ne pensent qu’à leur survie. Ils se
carapateront en laissant leurs familles sur place s’ils le peuvent et on peut les
comprendre dans la panique. Tu ne saisis donc pas que Joe, lui, essaie de
nous sauver. Seule la vision perçante et puissante de l’aigle totem peut nous
conduire à travers la montagne.
C’en est trop pour Steeve qui s’interpose : « Arrêtez donc de vous quereller. Gary, tu veux que Joe finisse noyé par la populace ou quoi ? Tempora si fuerint nubila, solus eris1. Je ne savais pas que tu pouvais abandonner Joe aussi vite alors que tu lui as fait des ronds de jambes pendant des années. »
– Tu ne m’impressionnes pas avec tes deux mots de latin.
– Si tacuisses, philosophus mansisses2 Bye, bye, ça au moins tu comprends !
Les élus familiers du plateau ont réparti les familles dans les grottes où vivent les
bergers pendant les mois d’été. Seuls les enfants ont reçu des couvertures de survie.
Les hommes et les femmes sans enfants sont allongés sur des lits de mousse qui
pousse sur le bois mort.
Dans l’air étouffant qui ôte toute possibilité de sommeil, bêtes et humains sont agités.
Les pleurs des enfants qui réclament leurs doudous augmentent les tourments des parents désemparés et impuissants à sécher leurs larmes. Ils ajoutent leurs voix à la colère qui monte contre les pompiers, les médecins, les élus et le préfet.
1 Si le ciel se couvre de nuages, tu seras seul.
2 Si tu n’avais rien dit, tu serais resté philosophe.
– 6 –
Le silence profond qui se fait peu à peu au cœur de la nuit pourrait favoriser
l’endormissement mais l’insomnie m’accompagne de façon cruelle. Sophia hante mes
pensées. J’ai définitivement perdu sa confiance et elle ne reviendra pas vers moi. Je
ne suis à ses yeux qu’un vétilleux et elle a donné son amour à un prophète commandeur qui sait décrypter la farandole aérienne des aigles.
La terreur me gagne parce qu’un gouffre béant va tous nous engloutir hommes,
femmes, enfants et bêtes. Pour tenir tranquilles les affres de l’angoisse, je
contemple la goutte de lait qu’Héra a laissé tomber et je tente de m’immerger dans la
voie lactée et la coupole de ciel que je devine au-dessus de l’obscur massif.
– Comment faire apparaître des petites étoiles dans le noir le plus profond…
Pourquoi l’obscurité est-elle aussi prégnante ? murmurai-je à mi-voix.
– Pour protéger nos songes capables de faire descendre les étoiles dans le ciel.
Vous connaissez ? me répond le poète.
– Non, ai-je répliqué.
– C’est la réponse de la magicienne Circé à Ulysse.
– C’est beau.
– Le temps nocturne de l’entre-deux est improbable…Avez-vous vu les
tableaux de Théodore Rousseau ?
– Quelques-uns.
– Vous avez remarqué que les arbres qu’il a peints sont vivants. Cette nuit, les
frênes, les aulnes, les saules, les peupliers vivent silencieusement. Leurs
feuilles ne bruissent pas, les mousses des sous-bois n’ouvrent pas leurs
spores. Les souches et les roches sont dans une attente inquiète et l’on ne
respire pas l’odeur de l’humus. On n’entend pas le chant très
pur du rossignol, les vocalises des chouettes et des hulottes, le martellement
discontinu des pics verts et les stridulations des grillons. Les insectes et les
amphibiens se taisent, les cerfs et les sangliers feignent l’assoupissement. Les
animaux du petit matin vont vivre la nuit avec les nocturnes. Tous ressentent
le danger et font silence. J’ai travaillé dans la forêt Guyanaise et je me souviens des sons
gutturaux des singes hurleurs dans la canopée. La dimension sonore de la
forêt apaisait le rythme cardiaque et le niveau de stress. Elle me faisait
oublier quelque peu les souffrances des champignons sur la peau…
L’inconséquence des hommes qui construisent des barrages n’a pas de
limites. Ils auraient introduit cent castors, mis de l’eau, des bois morts de
saules et de peupliers à ronger et le tour était joué. Ils auraient eu de
magnifiques barrages colmatés avec de la boue.
– Je ne connais rien aux barrages mais pour ce qui concerne les sangliers, ce
sont des animaux diaboliques qu’il faut détruire., intervient un chasseur.
– Ne craignez pas les sangliers, ils foncent mais ils ne sont pas agressifs.
L’homme est leur principal prédateur et ils le fuient, chuchote le poète.
– On voit que vous n’avez jamais vu leurs défenses pointues et tranchantes…
Je vous conseille de passer votre chemin si vous les entendez frotter leurs
dents les unes contre les autres, c’est qu’il sont en colère…A cet instant, ils
nous ont vus. les compagnies lèvent le groin, les poils se hérissent. Espérons
qu’ils ne vont pas nous faire le même sort qu’à Ulysse ou Adonis…
– Foutez-nous la paix avec vos mensonges. Vous chassez ces animaux sous le
prétexte de stabiliser leur nombre mais vous ne régulez rien du tout,
simplement vous vous faîtes plaisir en les massacrant.
– Vas dire ça, crétin, aux éleveurs qui perdent leur cheptel parce que les sangliers sont
trop nombreux et qu’ils véhiculent la peste porcine… »
C’en est trop ! Je prends ma voix de cérémonie : « Allons Messieurs, le
moment n’est pas à la désunion. Nous sommes tous dans la même galère et
nous n’avons pas d’échappatoire pour l’heure. Cessez de vous quereller,
restons souder… »
L’aurore darde ses rayons d’argent à travers la brume. Où est l’aurore aux doigts de
rose que chantait Homère. Les blocs de granit vont se refermer sur des sépultures et des mausolées. Auréolée de soufre pâle, la masse sombre et immobile qui veut prendre nos vies se laisse deviner dans le petit matin. Le barrage peut à tout instant se casser en son milieu nous faisant prisonniers de tombes en béton.
Un voile noir recouvre la forêt sous un ciel déchiré entre le sombre désespérant et le
bleu pâle qui incite à la confiance. Combien de temps allons-nous tenir avec les
denrées des commerçants ambulants ? Quelques ballots de vivres jetés des avions s’écrasent, éventrés sur le sol.
Des spécialistes affirment que des planètes privées de matière nourricière ne dansent
plus et meurent. Mon imagination me fait concevoir ce scénario pour la terre. Je mets
en cause les habitants qui communiquent avec des lance-flammes dans les yeux et
j’incrimine ce monde dégoûtant où règnent la brutalité, la violence, les mensonges et
les rivalités. Des ingénieurs rusés, épris de gloire à vie et d’argent qui ont
laissé faire des malfaçons dans la construction du barrage ont
fabriqué des euros mais ils n’ont pas su produire les relations horizontales de solidarité qui rendent heureux. Ils dorment à présent sur leurs deux oreilles dans leurs maisons
douillettes pendant que les enfants prisonniers de ce lieu vivent un traumatisme dont
ils ne guériront jamais. Que les foudres du ciel s’abattent sur eux et puisse le destin
qui nous unit dans l’espoir inébranlable de survivre aux lames d’eau éloigner de nous
la terrible menace.
J’ai eu le privilège d’avoir une torche et je vide mes poches. J’ai remarqué qu’après
un deuil, les proches nettoient les lieux. Ils se défont des vêtements et des lunettes du
défunt. J’en ai connu qui organisaient un petit espace pour eux seuls en condamnant les pièces où vivait leur proche, de peur de croiser son ombre et de faire renaître la souffrance de la séparation, Je romps avec ma vie d’hier en déchirant les requêtes d’agriculteurs qui s’enfoncent dans l’humus du sous-bois. Les courriers me paraissent vides de sens au regard de la tragédie que je vis. Je ne sais pas où va ma vie et si elle va bientôt s’éteindre. Je ferme les yeux et je m’imagine emporté par les flots bouillonnants vers un sort inconnu.
La dernière lettre attire mon attention par ses premiers mots écrits en majuscules que je relis plusieurs fois et qui me laissent désemparé. A la lumière vacillante de la torche, je déchiffre :
A TOI QUE J’AI TOUJOURS AIME DEPUIS CINQUANTE ANS ET QUI N’EN A
JAMAIS RIEN SU
Une pression amicale et bienveillante de ta main sur mon épaule te rendit
définitivement aimable à mes yeux. Tu devais avoir seize ou dix-sept ans quand j’ai commencé à t’aimer. Je fus attirée vers toi comme un navire vers le triangle des Bermudes. La vie est quelque chose d’improvisé et j’ai fait un choix instinctif en t’aimant, le cœur plus impliqué que la tête.
Ton corps longiligne, souple et svelte ainsi que ta taille élancée laissaient penser que
tu étais sportif. Adolescent, il se dégageait de ta personne un mélange de sérieux, de
retenue et de compassion, une tristesse calme qui n’excluait pas la sociabilité. Je
t’épiais depuis le bureau de l’hôtel que tenaient mes parents et où tu venais passer les
vacances d’été avec ta famille. Cachée derrière une porte vitrée je t’entendais parler
avec ta bande de copains et copines de vos matchs de tennis et vos compétitions de
bowling.
Plus tard, ta tête ne fut pas en reste puisque les journaux te présentèrent comme le
plus jeune agrégé de civilisation américaine. Quand tu fus élu député, il me fut aisé de
suivre avec admiration ton parcours à travers la presse locale qui annonçait ta
présence aux foires agricoles et aux inaugurations. Je n’en ai manqué aucune. Mon
amour était très pur et t’apercevoir suffisait à me rendre heureuse pendant des jours.
J’ai pu observer que tu inspirais confiance et que l’on t’abordait volontiers. Je vivais
près de toi grâce aux médias qui relataient tes déplacements, tes discours et tes
interventions à l’Assemblée Nationale.
Je connaissais ta nature sensible et je pense que tu as été dévasté par le chagrin au
décès de tes grands-parents. J’ai prié Dieu pour que tu poursuives tes différentes
activités. Par bonheur tu as continué le combat de l’écologie et j’ai lu les nombreux
articles que tu as écrits sur les problèmes de l’agriculture et des communes rurales.
J’ai été surprise et heureuse de te revoir à l’hôtel. Même dans mes rêves les plus fous,
je n’imaginais pas revoir un jour ton visage et ta haute silhouette. Ta présence a
conforté les sentiments que je ressentais depuis toujours.
Peut-être te souviens-tu de Romain bien qu’il était plus âgé que toi. Adulte, il a
continué de venir à Port-des-Barques avec ses parents et je l’ai épousé…Romain
n’avait aucun pied dans la réalité. Nous devions avoir dans les vingt-cinq ans quand
je lui ai demandé ce qu’il ferait s’il était riche : « Je voudrais vendre mon manuscrit
pour un millions de dollars à Martin Scorsèse et j’achèterai un banc à Central
Park. » Il était jeune, il se cherchait, je trouvais des excuses à son oisiveté et je l’ai
épousé. Il dira au moment de notre séparation qu’il m’avait choisie pour mon calme,
ma clarté et mon équilibre ! Exubérant, frivole, père administratif qui négligea notre
fille, il partit vivre à New York et nous ne le revîmes jamais. Je me suis occupée les
mains pour surmonter le désarroi qui m’envahit après son départ. Certes je ne
l’aimais pas mais au temps de notre vie commune, sa présence me réconfortait
surtout quand mes parents sont décédés dans un accident de voiture.
Après ces épreuves, j’ai rêvé ma vie. Le transport amoureux est une grâce qui
vous emporte. Tu m’invitais dans une belle demeure de la Riviera, face à la mer
turquoise. Enlacés, nous contemplions la nuit violette qui venait, les lumières qui
s’allumaient autour du fort et les poussières d’or sur l’île déchiquetée.
Je veux revenir à la réalité et la tristesse me gagne car il me revient de t’apprendre le
secret qui entoure ta naissance. J’étais dans la cuisine quand j’ai entendu ta grand-
mère le confier à ma mère en lui faisant jurer de ne jamais en parler à personne. Elles étaient intimes depuis l’enfance et ma mère a respecté son serment de ne rien dire.
Tu as été trouvé par ton père et d’autres sauveteurs dans les décombres d’un immeuble sous un éboulis qui t’a miraculeusement protégé. Tes parents biologiques sont morts dans un tremblement de terre à Port-au-Prince. Un médecin t’a recueilli et il t’a ramené en France où il t’a confié à ses parents adoptifs. Tu devines que le médecin en question, c’était celui qu’on t’a présenté comme ton père. Ne condamne pas tes grands-parents parce qu’ils ont choisi d’emmener leurs secrets avec eux et qu’ils t’ont caché tes origines. Ils t’aimaient profondément et ils ont fait un modus vivendi pour que tu vives comme
tous les autres enfants, avec des références familiales. Ils pensaient que les coups de
pouce suffisaient à changer les choses, que les petits émois et les bonheurs que tu
vivais avec eux t’aideraient à affronter les sacrés moments de la vie qui font souffrir.
Ils ne t’ont rien dit parce qu’ils rêvaient pour toi d’une brillante carrière politique
que rien ne devait ternir. Comment les citoyens auraient-ils pu faire confiance à un
enfant trouvé ? Le secret était le garant de ta future réussite. Cette révélation
te bouleverse bien entendu. Je sais qu’elle sera la cause d’idées noires et
d’intranquillités. Je voudrais être la bouée à laquelle tu te raccrocheras dans les
moments de tourments.
J’ai su par une indiscrétion que tu divorçais. J’ai un trésor d’amour dont je ne
peux pas me défaire. La compagne de tes jours ne peut être que moi car nous
avons été faits l’un pour l’autre et que nous devons vivre ensemble la beauté des
choses. Je ne crains pas de te faire cette déclaration car tu es une personne
bienveillante qui ne pensera pas que je vais me jeter dans le fleuve si tu ne réponds
pas à mon amour.
Si le destin décidait que nous ne nous retrouverons pas, mon chemin est tracé. La foi
m’a toujours fait du bien et je ne compte pas m’en priver. J’ai fait des stages chez les
Clarisses et la Mère supérieure dont l’air inquisiteur sait percer une âme m’a proposé
de revenir dans quelques mois. Je laisserai l’hôtel à ma fille qui a l’âge et les capacités
nécessaires pour le diriger et je rejoindrai cette communauté. C’est là que mon cœur
veut me mener pour vivre une vie commune dans la prière et l’obéissance.
Je pense pouvoir satisfaire mes besoins de dévouement, d’immanence et de transcendance dans la vie religieuse. Tous les êtres humains portent en eux quelque chose de déchiré et de blessé. Les souffrances de la vie se logent dans notre cœur solitaire mais Jésus est là, le Jésus des petits, de ceux qui n’ont rien, le Pasteur des brebis perdues. Je lui ferai confiance pour mettre de l’ordre dans ma vie selon l’expression de Thomas d’Aquin. Qui sait, peut-être un jour prononcerai-je des vœux religieux…
J’aurais voulu mener ma vie avec toi plutôt qu’en attendre une autre pour posséder le bonheur. Je suis maintenant à la croisée des chemins et si pour une raison qui te serait propre et que je respecterais tu ne répondais pas à mon amour, saches qu’il ne se passerait pas un jour sans que je demande à Dieu de te protéger.
Comment pourrais-je trouver le sommeil après la lecture de la lettre d’Emilie ? Accablé par le poids du secret de mes origines, je m’éloigne des corps allongés, ceux qui cherchent le sommeil dans des postures crispées et ceux qui se sont abandonnés aux ronflements. A croire que ces derniers sont des purs esprits à la conscience
immaculée. J’ai besoin de remuer mes membres mais je dois me tenir au mur parce que
je perds l’équilibre. J’ai du mal à discerner les troncs d’arbres et les véhicules au loin.
Des fourmillements et des crampes gênantes et douloureuses paralysent mes bras. Pourquoi suis-je tellement fatigué ? S’agit-il d’une poussée de sclérose en
plaques imprévisible ? Le professeur m’a dit que ces symptômes peuvent disparaître
en quelques jours, de manière spontanée. Dérouté par la catastrophe que nous vivons
aujourd’hui, j’ai oublié de prendre les corticoïdes. Le poète qui est mon voisin de bivouac m’a tendu un gobelet d’eau. Bien que je sois un homme pudique et discret, je me surprends à lui parler de ma maladie et des douleurs que je ressens. Il m’écoute attentivement et me conseille de faire l’inventaire de ce qui me sera désormais indispensable à présent que je suis souffrant.
Quand, ivre de fatigue, je tombe enfin dans un sommeil profond, des animaux
décharnés, affamés et des humains dépenaillés ondoient dans un trou noir. Ils
parviennent à se réfugier dans une forêt repère de brigands et d’elfes où retentissent le
hurlement d’un homme dans le silence de la nuit et la voix d’une secouriste qui tente
de rassurer le berger ensanglanté :
– Calmez-vous Monsieur ! On va vous soigner ! Vous avez été attaqué par des
chauve-souris ! De nombreuses espèces des plaines se sont installées dans la
montagne pour survivre au climat de la région qui se rapproche de celui de
l’Andalousie. Dans cette forêt, on trouve des saules, des bouleaux et
une mosaïque de milieux qui leur plaisent. Elles savent repérer les zones
du corps riches en vaisseaux sanguins. Elles meurent d’inanition si elles sont
privées de sang pendant soixante heures…
– J’ai voulu défendre mes brebis sur lesquelles elles ont foncé en grognant et
en battant des ailes. Elles se sont retournées contre moi puis elles se sont
accroupies et elles ont sauté verticalement en se projetant en l’air.
– Elles peuvent faire peur effectivement par leur taille, celle d’un enfant de dix
ans, leur envergure d’un mètre cinquante et leurs dents et griffes acérées.
Elles se nourrissent surtout de sang d’oiseaux et s’attaquent plus rarement
au bétail. Elles abritent sur leur pelage et leur peau toutes sortes de parasites
hématophages, des acariens, des tiques, des mouches et des vers.
– Elles ont des gros yeux brillants, des oreilles triangulaires, des museaux de
bouledogues, des pattes velues et elles sautillent comme des lutins…
– Il se peut que ce soient des chauves-souris vampires. Il y en a peut-être un
millier dans les arbres creux du sous-bois et dans les anfractuosités des
roches. Leurs excréments créent une bio corrosion qui fait doubler de
volume les cavités. Elles se servent des ondes comme d’un radar pour
chasser en fin d’après-midi. Elles nous ont localisés au seul bruit de notre
respiration et la colonie chasse en cette période pour prendre des réserves
avant les cinq mois d’hibernation. Dîtes donc, elles se sont régalées sur votre
crâne et vos oreilles en prélevant des morceaux de peaux. Vous êtes bien
entaillé aussi sur les mains et le dos. Nous allons vous soigner dans le
fourgon et vous faire le vaccin antirabique. Vous resterez sous surveillance
parce que les plaies peuvent saigner pendant plusieurs heures. Pour les
brebis blessées, je vais voir avec mes hommes ce qu’on peut faire.
Joe présent dans mon rêve exprime son angoisse avec véhémence :
« Combien de temps allons-nous rester ici à attendre la mort ? Chez les
Mayas, les chauves-souris conduisent les mourants vers les entrailles de la
terre ! »
Sophia renchérit : « Ne comptez pas sur moi pour célébrer la fête des Voisins
avec les grands parapluies noirs ni avec Dracula ! Je vous conseille de trouver le moyen de nous évacuer sinon j’envoie un SMS à un excellent ami journaliste à Washington pour dénoncer votre gestion déplorable de la catastrophe. »
Le préfet a convoqué une cellule de crise. Les ordres sont formels : Hommes et bêtes doivent rester hic et nunc. Toutes les routes sont submergées ou coupées par les éboulis. Vous n’avez aucune chance de regagner la plaine alors calmez-vous et faîtes ce qu’on vous dit !
– Pour nous sortir de cette situation, il nous faut quelqu’un sous LSD pas un
mollusque sous Lexomyl comme vous ! Et ça se dit responsable…
grommèle Sophia.
Je prends vivement le bras du colonel que j’entraîne à l’écart afin qu’il
n’invective pas Sophia. Je suis bien placé pour savoir combien elle peut être
exaspérante parfois quand elle ne veut pas lâcher prise. Une véritable sangsue !
– Son mec doit pas rigoler tous les jours avec cette virago ! Cette décérébrée
devrait savoir que le réel, ça cogne ! s’esclaffe le soldat du feu.
De vigoureuses tapes sur mes épaules mettent fin à ma somnolence. Le Colonel parle
d’une voix précipitée :
– Nous venons de recevoir l’ordre d’organiser l’évacuation. L’eau est montée à soixante mètres au-dessus de la crête du barrage pulvérisant le chemin de ronde et la cabine de contrôle. La masse d’eau est tombée à un kilomètre en aval dans le lit d’un petit ruisseau où il a fait un cratère de trente mètres de profondeur, arrachant la terre et les arbres. On ne connaît pas l’état des appuis rocheux ni de l’essentiel du barrage-voûte. Nous ignorons s’il y a eu renversement ou glissement d’un ou plusieurs plots. L’ingénieur qui a fait les plans est injoignable. Des spécialistes pensent qu’il faudrait évacuer la moitié de la capacité du barrage en ouvrant les vannes plates côté Nord essentiellement agricole mais les voltigeurs ont constaté qu’elles sont dans un état avancé de rouille ce qui rend impossible leur ouverture par glissement. La rupture qui va se produire entraînera plusieurs vagues successives de sept mètres de haut…Pour l’instant nous avons été miraculeusement épargnés mais nous devons partir le plus vite possible.
– Comment allons-nous quitter le Mont Rose ?
– Par un ancien chemin ânier bordé de murs de pierres sèches du côté des
carrières. Les propriétaires de l’asinerie sont d’accord pour que leurs
cinquante ânes servent d’éclaireurs et portent les enfants.
– Vous parlez du chemin de la grotte qui pleure ? interroge le maire de La
Fare.
– Oui.
– Je veux bien croire que les ânes sont d’excellents pilotes et qu’ils savent où
ils vont mais est-ce que ce plan est bétonné ? Il y a 200 personnes et autant
de bêtes à faire passer par ce chemin qui peut aboutir à une impasse.
– C’est un risque à courir. Les anciens ne sont plus là pour en parler. De toutes
façons, nous n’avons pas d’autre alternative.
– Vous rigolez, on est mal barré si on s’engage sur un chemin qui a un nom
comme ça. Quelle idée de faire appel à des baudets pour nous convoyer.
Quelle poisse ! marmonne Georges.
Le propriétaire de l’asinerie n’apprécie pas le ton railleur du guitariste. Ses
ânes sont comme ses enfants et il use du patois pour les défendre : « O.K
cow-boy, tu viens de ton corral et tu connais pas mes baudets, baignassou…
Regarde les là-bas Asteur… Membres puissants, croupes larges pour porter
les drôles. Des champions pour le bât et l’attelage…Les baudets, c’est ta seule
chance mon gars primo de sauver ta peau et deuxio d’être moins con…En
attendant tu vas attendre qu’ils soient prêts. Ca t’apprendra l’humilité
parce que tu devras les flatter et les mettre en confiance pendant le voyage. »
Le fracas étourdissant des tonnes d’eau qui se déversent sur le versant abrupt du
Mont Rose me pétrifie davantage que la migraine et les douleurs que je ressens. Des cris et des pleurs s’élèvent autour de moi tant il est aisé d’imaginer ce qui se passe tout près de nous, les roches qui s’entassent, emportées par les flots en furie de la vague géante et se figent dans les arbres qui ploient et se cassent en gémissant.
– Ne perdons pas de temps, il faut faire vite, hurle au micro le responsable des secours :
« Rassemblement des familles dans la clairière. Les enfants monteront sur
les ânes, les parents se relaieront pour tenir la longe des bêtes. L’asinier
donnera les consignes pour mener les ânes. Il faudra les respecter à la lettre.
Hommes et femmes sans enfants fermeront la colonne. Tous doivent se
séparer des objets inutiles. Nous ne savons pas si le chemin est praticable et
il ne faut pas être chargé inutilement. Parents, ne paniquez pas et
dirigez-vous calmement vers l’asinier et ses bêtes. »
La légèreté de ma voix m’est inconnue quand je déclare au cénacle des élus
et responsables : « Je fermerai la colonne pour veiller sur la sécurité de tous,
hommes et bêtes. »
On se méprendra peut-être sur ce qui me motive. Quelques-uns de mes
concitoyens diront que j’ai agi dans un souci d’électoralisme mais nul ne
connaîtra la vérité. Ma décision est liée au soulagement de la douleur que je devais à la privation de l’amour d’une mère. J’ai découvert fortuitement grâce à une
femme qui m’avoue son amour l’origine de mon mal être. Comme tout être
humain j’ai été un enfant qui a vécu la séparation de la cellule protectrice
lors de ma naissance, aggravée pour moi par l’absence de la mère
affectueuse, joyeuse, encourageante et consolatrice. D’aucuns se plaignent
d’avoir une mère dévoratrice ou culpabilisante, parfois même désinvolte.
Certains cherchent désespérément chez la leur des manifestations
d’affection telles qu’ils se les représentent et non celles qui appartiennent en
propre à leurs mères. Toutefois nul être humain ne peut affirmer que sa
mère n’a pas été aimante comme elle a pu et avec les moyens qui étaient les
siens. Marceline Desbordes-Valmore qui avait perdu sa mère très jeune
écrivait :
« Elle a passé ! Depuis mon sort tremble toujours
Et je n’ai plus de mère où s’attachent mes jours. »
Avoir été exclu de cet amalgame protecteur si particulier m’a plongé dans un
océan de mélancolie. L’être désarmé, sensible et rêveur, rongé par une
souffrance inconnue vient d’identifier son mal et les portraits de femmes que
je veux peindre à l’avenir distilleront l’image de la mère apaisante. Bonheur
de la révélation qui m’est faite, qui va me pacifier et me réconcilier avec moi-même et peut-être aussi avec mes proches. En se dissipant peu à peu, le mal laissera émerger l’empathie dont Sophia pense que je suis dénué.
Pourquoi cette révélation vient-elle à moi à un moment aussi critique de ma vie ? Je
l’ignore. J’ai replié avec soin la lettre d’Emilie tellement poignante de sincérité et je ne peux m’empêcher d’en explorer les contours dans ma poche. Sa présence atténue quelque peu les battements de mon cœur oppressé par l’incertitude sur la durée qui me reste à vivre et qui cogne à grands coups dans ma poitrine.
Une force lumineuse et protectrice m’enveloppe toutefois tandis que je
rejoins la clairière où sont regroupés animaux et humains apeurés.
7 –
Le vrombissement des moteurs des hélicoptères et le bourdonnement des pales des drones rythment le lent exode de la ville nomade.
Sur la crête apocalyptique les parents taisent leurs tremblements intérieurs, marchent
devant les ânes et tiennent fermement la longe. Les plus aguerris racontent
des histoires où de doux ânes travailleurs et amicaux s’attachent à leurs
compagnons de route et les ramènent à la maison. Le poète conte qu’un petit âne aux longues oreilles s’était blessé en tombant dans une combe. Il s’est contenté de peu, mangeant des herbes dures et des branches d’arbres. Il a su trouver les plantes qui l’ont guéri et son maître a fait une grande fête quand il est revenu à la ferme quelques semaines plus tard.
Les ânes qui sont de grands sensibles perçoivent l’irritabilité des
hommes et des femmes en fuite. Intuitifs, ils les ont scannés et constatant
leur désarroi et leur tristesse, leur ont offert docilité et amitié comme le font
les chiens qui lèchent la main des maîtres qui ont un coup de blues.
Conscients de la lourde responsabilité de porter des enfants inquiets, les ânes
trottinent d’un pas sûr et régulier après avoir évalué les risques. Ils ne
réclament pas d’étrillage, de brossage et de nettoyage des sabots. L’un d’eux
mû par la peur fera quelques foulées de petit trot puis s’arrêtera pour
réfléchir. Il rejoindra vite ses compagnons sur le sentier faisant rire aux
éclats les gamins qu’ils portent. Même le passage à gué d’un cours d’eau d’une
dizaine de mètres de large ne posera pas de problèmes au plus craintif des
équidés. L’asinier exigera cependant une pause de trente minutes toutes les deux heures pour libérer ses bêtes du poids des enfants, les panser, leur donner à boire et
les faire brouter.
La longue colonne s’est élancée il y a trois heures dans un chaos granitique au milieu
de paysages desséchés et non reliés au réel. L’herbe tendre a disparu car les derniers étés furent caniculaires. Les sols ne produisent plus et de nombreuses fermes sont abandonnées par leurs habitants partis à la ville. Les rustiques animaux du convoi rechignent à manger l’herbe rousse et flétrie de ces steppes désolées et caillouteuses où les vautours cherchent pitance. Les bois de hêtres pelés, sans joie et sans fraîcheur ont souffert du réchauffement climatique et les chênes chétifs tombent en poussières. Un âne qui n’a pas charge de gamins a trotté vers la butte, s’est roulé dans le sable rouge et le kaolin des carrières de lithium d’où il est prévu d’extraire dans cinq ans des milliers de tonnes d’or blanc pour équiper les batteries des voitures électriques.
Je me plais à rêver qu’assis à mon bureau, je vérifie si l’exploitant a obtenu le label de mine responsable avec extraction, concassage et stockage des déchets en sous-sol pour limiter les poussières, s’il utilise des engins de chantiers émettant peu de gaz à effet de serre, s’il recycle les grandes quantités d’eau utilisées et s’il informe les agences de l’eau des possibles remontées d’eau chargées de métaux lourds susceptibles de se retrouver dans les circuits hydrauliques. Les études ont elles pris en compte micro séismes, instabilité des terrains, pollutions… ?
L’asinier a mis fin au braiment rauque et vigoureux de ses animaux d’une voix ferme et le périple reprend au travers d’un cimetière d’écureuils qui, faute de troncs tant montés et descendus, se sont éteints au seuil des champs ou des maisons désertées.
« Les humains ont volé leurs vies à ces joyeux lutins des bois au pelage
foncé en faisant mourir les arbres qu’ils franchissaient si allègrement » murmure le
poète venu me rejoindre en bout de colonne. D’une voix amère, il décrit le paradis qui
régnait jadis sur ce versant du Mont Rose : « Je ne vous décrirai pas les lieux
idéalisés de la poésie latine qui représentent la douceur et l’harmonie des paysages.
Non je vous parlerai du temps où des centaines d’agriculteurs cultivaient du seigle,
des céréales, du grand et du petit épeautre sur cette terre qui ne demandait pas
d’arrosage, sept mètres de limon avec en-dessous de l’argile. Ils se convertirent peu à peu au machinisme et à la chimie et ils ne reconnurent bientôt plus leur plateau.
Quand les terres montrèrent des signes de fragilité, ils se mobilisèrent contre Monsanto, Bayer et les complexes agro-industriels-capitalistes et financiers mais il était trop tard. La terre érodée, oxydée et sans humus se refusa un jour à produire. La chaleur extrême et les canicules desséchèrent définitivement les plantes qui devinrent immangeables pour les chenilles et l’on ne vit plus voleter de papillons. Les campagnols, furets, lapins et renards disparurent. Les insectes qui faisaient un énorme travail de pollinisation moururent et il n’y eut plus de fruits. On n’entendit plus le chœur matinal des tourterelles et des merles tandis que s’installait le silence dans les champs et les bois. On ne vit plus voler le milan royal et le busard cendré. Les camaïeux de vert et de gris disparurent ainsi que la verveine, les gentianes et les orchidées. Les buissons se couvrirent d’épines, les ruisseaux devinrent brûlants et s’asséchèrent désenchantant les rivières qu’ils alimentaient. Les petits paysans qui avaient été gentiment écrasés, à qui on avait fait croire qu’il y avait un monde entre eux et d’autres plus riches découvrirent
que tous les agriculteurs étaient ruinés et ne pouvaient plus nourrir ni abreuver leurs
cheptels. Partout on abattit les bêtes pour survivre jusqu’aux jours où les paysans quittèrent le plateau. »
Un gamin aux grands yeux noirs, juché sur un anon, demande à son père : « Ils sont morts, dis papa, est-ce qu’ils sont morts ? »
– Non, ils sont partis vivre sur Mars, assure le père.
– Est-ce qu’ils sont bien arrivés, dis papa ?
– Risque pas, s’insurge le poète agacé. Ca fait cinquante ans qu’on ne dépasse
pas la lune !
Le gosse fait la moue mais le père fait naître un sourire en désignant une
boule de poils roux, un renard survivant qui s’enfuit à travers la tourbe.
– Tu vois mon fils, il y a encore des renards…
– Oui mais il n’y a pas d’écureuils parce qu’ils n’ont plus les arbres pour
jouer.
– T’en fais pas, fils. Les arbres couchés apportent beaucoup de nourriture à la
terre et il va y avoir des légumes. On replantera des arbres et les écureuils
reviendront.
– Pourquoi faîtes-vous croire à votre gamin qu’il vit dans un monde de
bisounours ?
– Je parie que vous n’avez pas de gosses. C’est préférable parce que vous en
auriez fait un mal aimé. Je préfère dire au mien que je suis de bonne
humeur quand je vois les petites mains et la bouille sympathique d’un écureuil.
– Hum, quand il y en a ! maugrée le poète.
– Emerveillez-vous donc de la nature qui reste ! Les rapaces sont encore là, les
saumons parcourent toujours les eaux des rivières.
– Ce ne sera pas toujours le cas…Il en sera pour eux comme des dinosaures.
Il faut que tu saches, gamin, que des dinosaures sont passés ici il y a cent quarante millions d’années. Ils mesuraient trente-cinq mètres de haut, pesaient cinquante tonnes et leurs pattes faisaient six mètres de long…
– Comment tu sais qu’ils sont passés là ?
– Parce qu’il y a du caca fossilisé.
– Vous voyez que vous savez parler aux enfants, ironise le père qui se tait bien
vite quand il entend les hurlements de son gamin dont la joue a fait
connaissance avec une abeille rescapée de l’écocide : « Il n’avait jamais vu d’abeilles ! », avoue-t-il penaud.
Pour consoler son fils, il désigne un rocher : « Regarde le rocher des petites
fées. Les fadettes dansent la nuit et ne sont pas sages. »
– Pourquoi ?
– Parce qu’elles sont taquines et pleines de malices. Tiens bien ta peluche.
Elles pourraient te la prendre…
La voix puissante de Steeve s’élève dans le silence : « Sur cette terre,
retenons notre parole, cheminons à l’intérieur de nous-mêmes, convertissons-nous et recentrons-nous sur le chemin qui nous mènera vers le Salut. Nous ne foulons pas la
terre vierge et riche des premiers temps où jaillissait l’eau pure mais nous
pouvons faire couler en nous l’Amour infini de Dieu. Vivons ces souffrances dans
l’immanence afin de nous approcher du Christ qui a connu comme nous la fatigue, la peur, la faim et la soif. Demandons-Lui de l’aide car il est venu soulager la douleur de chacun. » Avec des mots plein de confiance et de liberté musclée, Steeve Lui demande de se manifester pour sauver le convoi.
Sophia et les trois membres du groupe musical cheminent à mes côtés.
– Pourquoi m’as-tu abandonnée ? lance Sophia à Joe.
– J’avais besoin de voir la chapelle juchée sur son promontoire. Sais-tu
Sophia qu’elle a été construite selon le plan carré des églises byzantines et
que le Christ pantocrator trône dans le chœur.
– Le Christ pantocrator ?
– Il bénit le monde de sa main droite et il présente les évangiles avec l’autre
main. L’autel est Art déco avec trois paons en mosaïque faite de tesselles
d’or. Vraiment tu aurais dû venir avec moi parce que tu as raté quelque
chose…
– Quelle mauvaise foi. Tu es parti à toutes jambes…
– Jamais de la vie. Je pensais à vous tous et je demandais à Dieu de nous sortir
de là.
– De te sortir de là… Tu n’en avais rien à faire de moi et du groupe…
– Il fallait faire quelque chose. Je n’ai pas réfléchi et j’ai obéi à mon intuition
en allant dans la chapelle.
– Tu étais suffisamment lucide pour ne pas oublier ton portable et la caisse de bonnes bouteilles.
– Je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité. J’ai essayé de sauver des gens qui ne bougeaient pas.
– Tu es exaspérant quand tu nies ta responsabilité. Tu devais penser au groupe
et à ce que tu pouvais faire pour lui. En haut du clocher, tu avais une chance
de t’en sortir. Sur le plateau, nous n’en avions aucune. Tu es d’une
impudence et je m’en veux d’avoir cru en ton aigle sauveur ! Tu as abusé de
ma crédulité et je me suis ridiculisée en te défendant parce que personne ne
croyait à tes histoires. La vérité est que tu t’es sauvé comme un rat et je me
demande comment tu peux encore te regarder dans une glace après ta
dérobade.
– Ce n’est pas moi qui me suis sauvé comme un rat. J’ai scruté le ciel pendant
plusieurs heures mais l’aigle nous a abandonnés.
Allons Darling, sois cool ! On donnera des concerts au profit d’associations
caritatives. Toi Steeve, tu récupèreras de l’argent pour les enfants Sioux et
toi, Sophia, tu auras ton collier de perles…
– Tu plaisantes, intervient Steeve sur un ton réprobateur en redressant son
corps longiligne.
– Pas du tout. Il nous faudra décompresser si on s’en sort et rien de tel que la
musique pour nous changer les idées.
– Je ne remonterai jamais sur scène avec toi parce que tu refuses de voir la
vérité et d’admettre ta culpabilité. Ta conduite ne fut pas glorieuse, c’est le
moins que l’on puisse dire. Mets-toi bien dans le crâne que tu as creusé un
gouffre entre nous. Georges et Gary veulent quitter le band.
– Vous voulez dire que le groupe n’existe plus ? s’inquiète Sophia.
– Tout à fait. Un groupe se doit d’être en fraternité, mieux en gémellité quoi
qu’il arrive. Personne n’est dupe que Joe ne croit plus en la formation. Il est
temps pour nous de passer à autre chose.
– Va te faire foutre avec tes baguettes. Tu n’as pas le feu sacré, hurle Joe avec
rage. On tombe dans le sommeil quand on t’écoute.
– Le moment est mal choisi pour faire des projets, vous ne croyez pas ? On
reparlera de tout ça quand on sera sains et saufs. Joe, tu es en pleine
déprime. Ressaisis-toi, le chemin est escarpé et il te faut de l’énergie pour
continuer, clame Georges.
– Tu es un lâche et tu auras ton salaire conclut Steeve exaspéré.
– Tu es trop intransigeant Steeve et ça ne me plait pas. C’est pas la
bienveillance qui t’étouffe, mon vieux…
Les paquets de chips, les barquettes de salades et les ballots de malabars
pour les plus jeunes jetés depuis les hélicoptères qui survolent la colonne mettent fin aux échanges verbaux corrosifs. La caravane avance depuis des heures et la faim se fait sentir. Le colonel des pompiers ordonne qu’une brève pause ait lieu à l’abri dans une grande maison désertée dont la porte est béante. Des gouttes de sueur coulent sur les visages marqués par la peur et pour remonter le moral des réfugiés, le responsable originaire du Valais propose d’ouvrir les bouteilles d’abricotine lancées à sa demande par les avions-cargo militaires avec le matériel de survie. Un homme au visage rubicond lance des boutades qui font floc : « C’est pas ici qu’on fera passer le Tour de France… »
– Si cet andouille pouvait se taire avec ses balourdises…confie le poète.
Dans la soirée, le chemin caillouteux qui descend vers La Fare se rétrécit. Ce n’est pas une voie qui a avalé du béton et du pétrole comme les routes construites ces derniers siècles. La voie romaine, droite, en terre et cailloux qui partait de Lyon vers l’Océan vit passer il y a deux mille ans légionnaires et charriots de plusieurs tonnes et se déroule à travers champs, taillis et collines. Encombrée de vestiges, de blocs de granit qui constituaient les mausolées et les sanctuaires communs aux cultes des Celtes et des Romains, cernée de murs de pierres qui arasent sur le sol où s’élevaient les réserves d’eau, les thermes et les foyers qui les alimentaient, la voie donne à entendre le clapotis de l’eau et le ronflement des fours : « Imaginez le brouhaha des curistes en tuniques qui venaient se baigner dans les piscines d’eau chaude, se faire racler la peau, masser avec de l’huile et se parfumer sous le regard d’une Vénus nue, à la taille fine, aux larges hanches et à la poitrine menue où retombent des mèches de cheveux. » souffle le poète que l’angoisse de l’eau qui va déferler et tout engloutir a saisi à la gorge et qui fait appel à son imagination pour se libérer des affres de la peur : « Les scientifiques ont constaté depuis trente ans que les habitants de la planète terre ont déclenché la sixième extinction massive, soixante-cinq millions d’années après que la cinquième eut effacé les dinosaures de sa surface. Ni les habitants ni les dirigeants n’ont écouté leurs mises en garde. Le barrage détruit, la décrue sera lente, les populations seront impactées par la montée des eaux, la destruction des maisons et des réseaux d’eau potable, la libération des polluants, la diminution de l’oxygène de l’eau et la mortalité piscicole. Je rêve d’un monde nouveau qui renaîtra, fleuri, où les citadins se reposeront dans des parcs emplis d’oiseaux, de papillons, d’insectes et cultiveront des jardins partagés sans jeter l’opprobre sur les nuages d’éphémères qui vibrent au-dessus des rigoles d’eau. Je rêve de fermes bio sur le Mont Rose où les abeilles polliniseront les cultures protégées par des milliers de coccinelles. J’imagine des exploitants prenant soin du sol, utilisant le moins possible de pesticides et indifférents aux injonctions de croissance et de rendements optimaux. »
Les hauts parleurs interrompent les rêves utopiques du poète en diffusant les ordres du Préfet qui sont de ne pas faire de haltes nocturnes malgré la fatigue des réfugiés,
la traque des moustiques et des mouches, rares insectes qui semblent
prospérer avec la chaleur. Les humains avancent avec difficulté sous les
projecteurs des hélicoptères d’autant plus que les coups de vents s’enflent et
deviennent de puissantes bourrasques. Tous peinent à garder les yeux
ouverts. Agacés, les ânes deviennent nerveux et activent le pas. L’asinier
passe d’équipage en équipage et maitrise l’entrain des animaux en faisant
tourner la longe dans l’air devant les museaux.
Le présent montre tant d’exigences qu’il dissipe la pression et le souci du
futur. Enfermé dans mon âme, abattu par la fatigue, je chemine au tintement monotone des petits cailloux, ce kilomètre pour ceux qui ont pris soin de moi, cet autre
pour Sophia que je n’ai pas su aimer, cet autre et cet autre encore pour
regretter mon repli sur moi-même, mon égocentrisme et mes travers. Le petit
groupe de prières formé par Steeve alterne prières, incantations, chapelets et rosaires, mêlés aux paroles de Saint Augustin : « Mieux vaut suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme ! »
Le mauvais chemin fut mon enfermement dans une cellule morale qui a pu me conduire
à la maladie, à l’indifférence aux besoins de celle que j’avais choisie et qui,
lasse d’affronter mes démons et mes choix autoritaires, m’a quitté. Mes
jambes et mes pieds lourds de fatigue, en fuite devant la Parque, couverts de
la suie de la sécheresse climatique, mon corps torturé par la maladie, mon
cœur blessé par l’amour disparu, mon esprit envahi du désarroi de ne pas
avoir été fidèle à mes engagements conjugaux ont besoin d’être lavés, pansés
et relevés. C’est en ce lieu où je constate ma propre vulnérabilité et le sombre
futur du monde poubelle qui m’entoure qu’il me faut trouver l’élan d’une
régénération personnelle. L’agnostique que je suis écoute distraitement le
Pasteur Steeve rabâcher les psaumes « laissant entrevoir le chemin cahotant d’une guérison que peut accorder Celui qui dispense ses miséricordes à ceux qui lui confient leurs espoirs. »
Si mon esprit reste pragmatique devant l’implacable menace, il ne peut s’empêcher d’entrevoir l’espérance de la survie et au-delà une pratique répandue de la religion de salut terrestre, selon l’expression de Sophia. Ma petite notoriété pourrait me faciliter l’accès des établissements scolaires pour faire prendre conscience aux jeunes générations des énormes destructions causées par le travail humain de leurs prédécesseurs. Il appartient à tous ceux qui croient que la survie des habitants et des créatures de cette terre dépend de la nature, de se mobiliser contre sa domestication, de la restaurer dans ses droits et de labeurer pour sauvegarder les espèces végétales et animales. Si la Providence me maintient en vie, j’oeuvrerais dans cette circonscription pour encourager les agriculteurs à s’adapter au changement climatique en restaurant les cultures anciennes moins opulentes certes mais peu exigeantes en irrigation. Il faudra aussi motiver les jeunes à acheter des terres pour devenir exploitant. En bref il convient de redonner du sens au métier de paysan.
Je m’informerais pour aider les décideurs à faire le meilleur choix de construction des
barrages. Pourquoi ne pas laisser faire les castors particulièrement doués pour les aménagements hydrauliques ? Architectes des cours d’eau, ils favoriseraient les conditions de vie dans les vallées en remplissant les nappes phréatiques, en hydratant les sols et en réduisant les inondations en aval. En régénérant les rivières, ils amélioreraient les milieux naturels.
Qu’en sera-t-il des futures submersions marines sur la côte ? Le niveau de l’océan augmente et des brèches apparaissent dans les digues. Agriculteurs et ostréiculteurs voudront-ils résister au retour de la mer dans les polders ou bien accepteront-ils de s’adapter au nouveau trait de côte ? J’aimerais tant participer à ces débats !
8 –
Pour les rescapés du Mont Rose, le parcours salutaire dura une quinzaine
d’heures. Il n’aurait pu être qu’un chemin d’espoir de retrouver la vie d’avant, celle dont les multiples tâches emplissent les journées et font délaisser toute réflexion sur l’avenir. En réalité, l’Odyssée du Salut selon l’expression des
médias fut pour les humains venus passer un après-midi festif sur le Mont
Rose un tableau énigmatique et sombre de leur futur. La plupart des réfugiés ne vécurent plus d’illusions ni de dénis et prirent conscience de la tempête écologique qui s’annonce.
Les rapports des experts justifièrent les choix de construction du barrage : « Excellente tenue des barrages-voûtes où la plus grande partie de la poussée de l’eau se transmet sur les rives solides. Ces barrages ont fait leurs preuves dans le monde entier et dans le temps, l’effet d’arc était déjà appliqué par les Romains et au XIIIème siècle en Iran. La compétence des fondations en roche calcaire ne peut être remise en cause ainsi que les excellentes conditions géologiques au point de vue de l’étanchéité et la bonne charge statique supportée par le barrage. » Les auteurs assurèrent que l’ouvrage régulièrement surveillé par son exploitant avait bénéficié d’un dispositif complet de vérifications avec repères topométriques, mesures de fuites et auscultation de la fondation par piézomètres.
Le responsable des travaux fut le seul à faire état de la formation possible d’ettringite dans le ciment pouvant mener à une fissuration du béton au cours du temps : « Les causes du phénomène de gonflement interne sulfatique ne sont pas encore connues et font intervenir plusieurs paramètres : l’eau, la température, les teneurs en sulfates et en aluminates du ciment ainsi que la teneur en alcalins du béton. Il est judicieux de penser que les différentes vérifications réalisées ne révélèrent pas de parties endommagées qui auraient nécessité d’être sciées mais il faut tirer des leçons de ce drame. Les barrages nécessitent en permanence de fines mesures, il ne faut pas faire trop confiance à la technique et l’exploitant doit garder le doute à l’esprit. »
Les différents jugements rendus quelques années après la catastrophe innocentèrent le constructeur et l’exploitant. Aucune charge ne fut retenue contre ce dernier alors que les services de la Préfecture ne trouvaient pas trace des bilans d’inspection des parties noyées du mur de béton. Le Conseil d’Etat constata qu’aucune faute n’était imputable au constructeur et la Cour de Cassation conclut « Qu’aucune faute, à aucun stade, n’a été commise. »
Environnés de tonnes de boue, d’eau turpide et de gravats, les sinistrés vécurent durant des mois dans des préfabriqués montés à la hâte sur les fondations de leurs maisons pulvérisées. Ils enterrèrent une centaine de parents, amis, voisins engloutis par l’onde de submersion, en toute hâte par crainte des épidémies. Privés d’eau, d’électricité, de téléphone et de tout à l’égout, ils ne prirent pas le temps de faire le deuil de leurs disparus emportés par les flots et enterrés sous des tonnes de roches anthracite tant ils étaient occupés à assurer leur survie. Ils souffrirent de la destruction par la deuxième lame d’eau de nombreux bâtiments publics, des routes, des ponts déchiquetés et constatèrent avec ironie que seul le pont construit il y a un millénaire était resté debout. Mille hectares de terres agricoles ravagées et la destruction quasi complète du bétail s’ajoutèrent à leur détresse psychologique. Il fallut attendre une décennie pour que les promeneurs reviennent peu à peu sur le Mont Rose où flotte, rescapé de la catastrophe, un poteau en bois sur lequel s’égrènent les noms des victimes et des disparus. Une croix en galets amenés par les visiteurs a pris forme, se couvrant peu à peu d’ex-voto, de dessins, de tableaux et d’hommages aux familles décimées et aux vies bouleversées. Une cérémonie officielle appelle chaque année au souvenir de la tragédie et les anciens racontent avec amertume les fêtes des vignerons et de la luzerne d’antan, celles d’avant 2023.
Les enfants apprirent à connaître les ânes aux longues oreilles et ils
nouèrent des liens particulièrement avec celui qui les avait pris en charge.
Une trentaine d’enfants vient régulièrement à l’asinerie pour avoir un
échange affectif avec Cadichon, Ventalon et leurs pairs.
Joe ne retrouva pas l’amour de Sophia. Elle ne revint pas davantage vers
moi après la tragédie. Nous ne vieillirons pas ensemble et la mort ne nous
arrachera pas l’un à l’autre. Sophia s’est envolée pour Los Angeles avec
Georges et le projet de refonder un groupe et un couple plus beaux que les
précédents.
Dans le hall de Saint Exupéry, Sophia la sybarite, m’a fait comprendre ce qu’elle
attendait dorénavant de la vie :
– Tout le plaisir de l’amour est dans le changement parce que c’est dans
l’ordre des choses que l’amour se rétrécisse et s’éteigne. L’ordinaire de
l’existence, c’est fini pour moi. Je suis une combattante, pas une énervée et
je veux être une femme puissante et admirée. Je veux aussi que mon
amoureux du moment me rende fière de ce que je suis. J’ai perdu mon
bracelet porte-bonheur il y a vingt ans ! Il est temps que la lumière vienne
sur moi. C’est le kayros, le moment opportun pour me réaliser après une vie
minuscule. Je ferai le buzz sur Instagram, j’écrirai un livre polémiste sur la
rupture du barrage que j’appellerai « La nouvelle Odyssée » puis avec les royalties je ferai des repas suiffeux et je m’achèterai une rivière de diamants digne d’un faste oriental.
Je serai toujours en quête d’un endroit où, en bonne saltimbanque, je me
sentirai mieux, probablement parce que je ne peux pas me résoudre à penser
que je ne vais vivre qu’une seule vie, une unique vie. Peu importe si mon
destin ressemble à un parcours de marathonien ou aux raids d’Indiana
Jones, ma détermination est implacable. Et toi qui a commencé à tisser ta
toile, tel une araignée, n’attends pas trop pour rebâtir quelque chose avec
une consoeur férue de nature et qui t’aimera pour tes œuvres. Un tuyau, vas
sur des sites de rencontres pour trouver « the one ». Si tu restes sur ton
canapé, tu risques de fossiliser dans l’amertume et tu vas t’enliser. Tourne la page, Samuel et vis tes passions.
Sophia est revenue sur ses pas et elle a soufflé à mon oreille : « Ne regarde
pas derrière toi en cultivant ta plaie et te demandant pourquoi ? Regarde en
avant et dis-toi pourquoi pas ? Puisse le changement ne plus être pour toi
une souffrance mais un possible. »
– A propos de changement, prends garde Sophia, ne te jette pas sur le premier
venu parce qu’il connaît deux phrases de latin.
– T’inquiète, je sais où je vais et je le planterai s’il me déçoit.
Je confiai à Sophia mes regrets de ne pas l’avoir mieux comprise et de ne pas
avoir su fortifier notre couple. En lui proposant d’être toujours là pour elle,
c’est un peu comme si je restaurais un objet brisé avec de l’or et qu’il
retrouvait sa beauté.
– Bon vent, Samuel, lança-t-elle en s’éloignant.
Mon ex a voulu m’aider à tourner une page de ma vie et je lui en suis reconnaissant.
Ses conseils portèrent du fruit et je m’engageai dans un chemin de réflexions sur lequel une phrase de Nelson Mandela hanta mon esprit : « Nos choix doivent être le reflet de nos espoirs et non de nos peurs. » Je dois à la sagesse de l’homme d’avoir pris la route de Port des Barques.
Quand l’océan d’huile se dévoila, il avait englouti les premiers tons de l’arc en ciel et pigmenté d’aigue marine les façades des chalets en pierre, en bois sculpté ou en mosaïque. Sous un ciel sans nuages, les oies bernaches se reposaient au soleil jaune de l’estran, loin de l’Est Sibérien. L’astre disparut peu à peu sous l’horizon et ses couleurs s’estompèrent sans laisser paraître le rayon vert. Etais-je assez armé alors que je n’avais pas vu son ultime fulgurance pour plaider ma cause auprès d’Emilie ?
Elle sait presque tout de moi mais elle ignore l’essentiel. Je dois lui dire que je suis malade. Acceptera-t-elle de prendre soin de moi quand elle saura que les raideurs et les paralysies gagneront peu à peu mes membres ? Aurai-je encore le goût d’aimer malgré la dépression et la difficulté de faire des projets d’avenir ? Attendrons-nous avec confiance les nouvelles stratégies thérapeutiques qui doivent empêcher la dégénérescence ?
Je veux croire en la sollicitude d’Emilie, elle qui a vécu mille vies avec l’amour dans les yeux. Je vais vers elle comme les marins vers le phare de tous les espoirs. Le caractère sacré que j’attribue à son amour fidèle apaise mes émotions.
Emilie va probablement me dire que je fais preuve d’une force morale exceptionnelle
malgré les évènements adverses que j’ai traversés. Je lui répondrai qu’elle incarne
une Providence, un imprévisible qui, en transformant le plomb en or, m’enrichit
d’espérance et me laisse croire que j’ai droit à une nouvelle chance.
Se pourrait-t-il que je sois touché par la grâce et que le mot demain soit en couleurs
malgré les incertitudes, les blessures et le flétrissement ?
Pourrons-nous tous deux être guéris de l’inquiétude d’être quittés et ressentir à nouveau le vertige d’être attendus ? Je promets au Temps Consolateur de lui ériger sur l’Ile Madame une belle statue en reconnaissance pour l’énergie dont il nous a dotés à vouloir reconstruire nos vies en dépit des vents contraires qui les ont secouées.
C’est avec une gravité affable que je demande à l’enfant que j’étais de me laisser vivre une vie d’adulte qui sent vibrer la musique. Je franchis le seuil de l’hôtel en murmurant les paroles que Joe n’avait pas eu le temps de chanter :
« Contre le passé y a rien à faire
Il faudrait changer les héros
Dans un monde où le plus beau
Reste à faire. »
