ANNIE MUNIER
LE TIKI BLEU
ROMAN
A Olivier
Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.
– 1 –
Si l’on avait annoncé à Eva qu’elle le croiserait en allant faire ses courses, elle aurait haussé les épaules en signe d’agacement et d’incrédulité.
Pourquoi cet homme qu’elle ne voyait qu’en consultation à l’hôpital dans la capitale régionale se serait-il aventuré dans ce village reculé du Vercors ?
Elle le rencontra alors qu’elle traversait le centre historique de La Roche de Chapenet pour se rendre au supermarché. Eva connaissait tous les détails des bâtiments du douzième siècle en pierre de taille d’un beau gris irisé, les vieilles portes taillées dans des restes de remparts mais elle ne se lassait pas de les admirer à chacun de ses passages. Elle ne prêta donc pas attention à la haute silhouette arrêtée devant une porte à linteaux sculptés, la tête levée vers la tour de l’église surmontée d’un campanile qui avait autrefois abrité les guetteurs de sarrasins.
Passant devant lui, elle eut l’intuition d’un regard posé sur elle.
- Bonjour Madame Milly, comment allez-vous ? interpella l’inconnu.
Pupilles arrondies, front plissé, Eva demeura interloquée et muette avant de s’entendre répondre :
- Bien docteur et vous-même ? Vous vous êtes perdu à La Roche de Chapenet ?
- Je fais des conférences au Centre Hospitalier de Sillanges répondit-il distraitement. On m’a vanté l’air sain de ce village ainsi que son cachet historique. Vous habitez ici ? Demanda-t-il subitement.
- Oui, répondit Eva qui n’était pas encore revenue de sa surprise.
- Y a t’il un café ? demanda-t-il brusquement.
- Prenez la traverse au bout de la placette et vous en trouverez un avec une jolie vue sur le grand pré et les montagnes. Elles se parent actuellement du camaïeu de jaunes et de rouges ajouta-t-elle avec un mouvement de la tête qui pouvait signifier qu’elle s’excusait d’être familière.
Eva avança la main afin de prendre congé, adressant à son interlocuteur un sourire qu’une asymétrie consécutive à l’opération d’un carcinome sur le visage rendait un peu mystérieux.
Rencontrer dans son village du Vercors le chirurgien qui l’avait opérée d’un cancer lui paraissait du domaine de l’irréel. Elle avait réussi à surmonter son étonnement, à parler avec cohérence mais à présent, elle aspirait à aller s’approvisionner puis à rentrer chez elle. D’ailleurs Chipie devait l’attendre, lovée dans son panier et l’oreille dressée.
Il perçut probablement son envie de continuer son chemin mais poursuivit :
- Madame Milly, vous avez peut-être le temps de boire quelque chose ?
Eva hésita. Elle appréhendait les rendez-vous à l’hôpital Saint-Jean avec le docteur Eric Favrois qu’elle considérait comme un médecin trop direct. En moins de cinq minutes, il lui avait annoncé deux ans auparavant une récidive cancéreuse, des séances de chimiothérapie de 96 heures, de nombreuses séances de radiothérapie et lui avait décrit par le menu les effets secondaires des traitements poussant le professionnalisme jusqu’à lui montrer des photos de patients brulés au troisième degré par les rayons. Par ailleurs, de quoi parlerait-elle avec lui ? Il est bien connu que les chirurgiens appartiennent à des milieux sociaux aisés, or elle était d’origine modeste, moyennement intelligente et pétrie de culture scolaire. Elle ne pouvait se rattraper par des récits de voyage, mis à part un séjour en Colombie où, avec son mari, elle avait adopté un garçon de sept ans. Elle n’en connaissait d’ailleurs que l’institution qui avait recueilli l’enfant, les services sociaux et le Consulat de Cali, le Musée de l’or et l’Ambassade de France à Bogota. Et puis, cela datait de vingt-deux ans !
Elle s’apprêtait à répondre qu’elle n’avait pas le temps quand il lui sembla percevoir une note de tristesse dans l’iris droit du médecin. Sans réfléchir davantage, elle acquiesça de la tête et indiqua à nouveau la direction de la ruelle pavée qui leur faisait face.
Le Café Lyonnais était accueillant avec son grand billard, ses tables rondes et ses chaises en pin. Les joueurs n’étaient pas encore arrivés et le docteur indiqua le direction de la véranda où s’épanouissaient ficus et dracaenas. Assise face à lui, Eva s’avisa qu’elle le voyait pour la première fois sans sa blouse blanche. Plus détendue que dans le bureau du médecin, elle constata qu’il devait avoir dépassé la cinquantaine. Il n’était ni beau, ni laid et n’avait de remarquable que sa grande taille, ses cheveux blancs, ses yeux bleus et une voix qui dénotait une autorité naturelle. Autour d’un chocolat, il la questionna :
- Vous habitez La Roche de Chapenet depuis longtemps ?
- Cinq ans. Mon mari est décédé quelques mois après notre arrivée puis mon fils a rejoint sa copine à Royan. Je me partage entre Lyon pour les soins médicaux et ce village.
- Pourquoi s’appelle-t-il ainsi ?
- Le Chapenet est le mont que vous voyez là-bas. Elle désigna la montagne pelée qui leur faisait face. Je n’ai rencontré aucun autochtone qui ait gravi ses mille six cents mètres. Indicateur météo pour les gens d’ici, Le Chapenet annonce la pluie s’il se revêt d’un foulard.
Eva se trouvait à court d’idées. Dans un dernier effort, elle s’écria :
- C’est un pays d’élevage de moutons et d’artisanat d’art, poteries et tournages sur bois. Le pays est assez mort malgré les efforts de la municipalité. L’habitat y est disséminé et les anciens ne viennent au village que pour s’approvisionner. Je m’y plais bien, conclut-elle.
Elle ne savait plus que dire et remua pensivement le sucre dans la tasse.
- Vous intéressez-vous à la médecine ? demanda-t-il brusquement après un long silence.
- J’ai été intéressée par l’opération du cerveau à l’aide de lunettes 3 D. Globalement je suis ignorante en la matière.
Elle prit conscience qu’il faisait, lui aussi, des efforts d’imagination quand il demanda à brûle-pourpoint :
- Je suppose qu’il y a des sangliers dans la région.
- Oui, mais pas seulement. Il y a des biches, des cerfs que l’on appelle ici bêtes rouge, des chevreuils et des daims. Les cervidés désécorcent les arbres en frottant leurs bois et les font mourir. Aussi leur population est régulée tout comme celle des sangliers d’ailleurs. A présent, je dois rentrer docteur. Ma chienne m’attend, déclara-t-elle en pensant à Chipie qui errait probablement dans la cuisine en donnant de grands coups de museau dans son assiette vide.
- Connaissez-vous le Relais de Poste ? Insista-t-il.
- C’est un hôtel authentique et confortable en plein cœur du village. Par contre, vous serez peut être dérangé par la soirée de karaoké qu’ils organisent le Samedi soir !
Il ne répondit pas, lui fit signe de rentrer le billet de vingt euros qu’elle avait sorti et régla la note. Un brouillard épais enveloppait la rue principale qui s’était peuplée de quelques ombres. La cloche qui sonnait treize heures tentait de percer le silence pesant. Il semblait qu’elle s’efforçait de participer aux pensées des vivants.
Eva ne sut si la cloche allégeait les pensées de son interlocuteur. Elle lui serra la main et lui indiqua l’auberge au bout de la rue. S’engageant quelques minutes plus tard dans la rue des ormeaux, elle entendit les aboiements intermittents de Chipie, sa chienne labrador. Quand elle ouvrit la porte, l’assiette en fer vide de contenu qu’elle avait poussée jusqu’à l’entrée exprimait clairement le reproche de la chienne noire.
- Oui, ma puce, je suis là s’écria-t-elle. Le son de la voix fut compris de Chipie qui s’approcha en frétillant de la queue. Eva s’avisa subitement qu’elle n’avait pas fait de courses. Qu’à cela ne tienne ! Elle ouvrirait une boite de conserves, un cassoulet qu’elle faisait venir spécialement du Sud-Ouest et dont Chipie allait déguster quelques saucisses.
Dans la soirée, l’hiver s’installa. Le brouillard cotonneux et l’obscurité absorbèrent le jardin et l’allée de dalles rose puis de lourds flocons de neige commencèrent à tomber allant au gré d’un violent vent d’est. Eva s’installa dans l’élégant canapé d’angle en cuir vert sombre et commença le récit d’un jeune routard qui visitait l’Amérique du Sud. Les aventures du voyageur ne parvinrent pas à fixer son attention pas plus que la plage de sable blanc et les cocotiers bordant les eaux turquoise du Pacifique en Nouvelle Calédonie qui s’étalaient sur le panorama collé au mur. Elle ferma le livre et raconta à Julien, majestueux dans son encadrement en bois argent et noir, son insolite rencontre de la matinée. Chipie interrompit le monologue, sauta sur le canapé, enfouit son museau dans sa couverture et s’endormit après avoir soupiré d’aise.
Eva découvrit un ciel mercure au lever du jour. Des rouleaux de brouillard gluant empêchaient de délimiter le terrain. En faisant ses courses, elle pensa qu’on égaierait ce phénomène climatique en le nommant « Gloire du Matin » ainsi que cela se fait dans le Nord de l’Australie.
– 2 –
Dès que l’hôpital de Sillanges le prévint que Didier Durand cherchait à le joindre d’urgence, le docteur Favrois quitta le Relais de Poste de la Roche de Chapenet, monta sur sa moto et se dirigea vers l’autoroute en direction de Lyon. Arrivé au Centre Hospitalier de Saint-Jean, il prit l’ascenseur jusqu’au sixième étage où la secrétaire le fit entrer dans le bureau directorial. Didier Durand se leva de son fauteuil, déployant sa haute taille, contourna son bureau et l’invita à s’asseoir d’un geste sec de la main. Il ne s’embarrassa pas en formule de bienvenue et déclara sans préambule :
- Madame Chandy dans la chambre 400 est décédée cette nuit.
L’incrédulité se lut sur le visage d’Eric Favrois qui déclara :
- Mais que s’est-il passé ? Je l’ai opérée d’un adénome sous la mâchoire vendredi, tout allait bien. J’ai demandé qu’elle aille en réanimation pour la surveillance. Elle était parfaitement réveillée vendredi soir. Que s’est-il passé exactement ? Pourquoi ne m’a-t-on pas appelé ? Qui était de garde ?
Les questions se succédaient.
- Les docteurs Martin et Levardon étaient de garde. Ils n’ont pas pu vous joindre samedi.
- Je faisais une conférence sur les cancers des voies aéro-digestives à l’hôpital de Sillanges. Mon numéro de portable est affiché sur le panneau de liège dans le bureau de Sylvie, ma secrétaire. J’ai toujours mon iphone sur moi. Le numéro est à usage strictement professionnel et on me contacte régulièrement en cas d’absence.
Didier Durand déclara d’un ton solennel :
- La famille dépose une plainte contre l’hôpital et contre les médecins pour négligence et faute professionnelle. Elle souhaite consulter le dossier médical.
Eric Favrois avait reçu cette nouvelle comme un uppercut. Il était un chirurgien estimé pour ses compétences, son professionnalisme et ses qualités humaines. Il avait opéré le populaire et charismatique président du Conseil Régional qui, sur le web et dans un livre, n’avait pas tari d’éloges sur ce médecin qui aidait ses patients à surmonter l’épreuve du cancer et ses traitements.
La secrétaire médicale, jeune femme blonde et menue, fit son entrée, atterrée, suivie de l’interne.
- Je viens d’avoir Monsieur Chandy au bout du fil, commença Sylvie. Il se rend au commissariat ce matin pour déposer plainte. Il est effondré.
Sylvie se tourna vers le docteur Levardon qui enchaîna :
- J’ai pris mon service samedi vers douze heures. Le docteur Martin avait mis Madame Chandy sous assistance respiratoire et l’on attendait les résultats du laboratoire. Ils sont arrivés peu de temps après. Il s’agissait d’un staphylocoque doré. J’ai prescrit la vancomycine par voie intraveineuse et un important apport hydrique. J’ai prévenu Monsieur Chandy. Ce dernier est arrivé à l’hôpital avec ses enfants vers quinze heures. Je les ai installés dans le salon vert et les ai informés et rassurés régulièrement. Ils sont restés jusqu’à dix-neuf heures. L’état de Madame Chandy s’est brutalement aggravé vers minuit et j’ai constaté son décès vers deux heures du matin.
Exaspéré, le docteur Favrois éleva la voix en exprimant sa colère et tapa du poing sur le bureau : « Vous avez administré la vancomycine ? Mais elle était tout à fait contre-indiquée en raison de la néphropathie dont souffrait Madame Chandy. »
Jeune interne en stage depuis deux mois dans le service de carcinologie de Saint-Jean, Jérôme Levardon était réputé pour son sérieux. Ses yeux noirs d’ordinaire rieurs et mobiles dévisagèrent Eric Favrois et son visage afficha sa stupéfaction.
- L’insuffisance rénale n’était pas mentionnée dans le dossier de Madame Chandy. Si son dossier en avait fait état, je n’aurais pas administré la vancomycine.
- Vous plaisantez ! J’ai enregistré le rapport du néphrologue dans les renseignements cliniques comme d’habitude. Ils figurent dans le dossier papier et dans le dossier informatique.
Le docteur Levardon était embarrassé. Il se voulut conciliant :
- Je suis stagiaire dans ce service où le travail m’intéresse beaucoup. Je déplore le décès de Madame Chandy. Je peux affirmer que j’ai fait mon travail avec sérieux. J’ai composé votre numéro que j’ai relevé au secrétariat. L’appel étant en absence, je vous ai laissé un message vous demandant de me rappeler d’urgence. Par ailleurs, pourquoi n’ai-je pas été informé de la maladie rénale qui, je le maintiens, ne figure pas au dossier. Avec le docteur Martin, nous n’avons d’ailleurs pas trouvé le dossier papier.
Sidéré, Eric Favrois passa la main dans ses cheveux. Mâchoires tendues, il maugréa : « Je vais vérifier tout ce que vous venez de dire. C’est impensable ! Je me souviens parfaitement de la conversation avec le néphrologue qui m’a transmis les comptes rendus de tous les examens de Madame Chandy et je suis sûr de les avoir transcrits dans les dossiers. Mais où est le docteur Martin ? »
– Elle a pris l’avion ce matin pour l’Ile Maurice. J’ai laissé un message afin qu’elle me rappelle souligna Didier Durand qui se tourna ensuite vers la secrétaire :
- Les peintres sont intervenus dans votre bureau vendredi, n’est-ce-pas Madame ?
- Effectivement, ils avaient commencé à travailler jeudi. J’avais déménagé mes dossiers et mon ordinateur mercredi soir pour m’installer dans le bureau de Myriam, la cadre de santé. Elle ne travaillait pas en fin de semaine. Je n’avais laissé dans mon bureau que le tableau d’affichage vide. Les peintres l’ont décroché dans la journée et raccroché à ma demande, vendredi soir. J’ai alors replacé les documents à l’identique sur le panneau : consignes de sécurité, gardes du week-end, numéros des postes, organigrammes des services, téléphones et adresses électroniques des médecins et d’autres documents puis j’ai quitté mon bureau. Il devait être environ dix-huit heures.
- La police demandera probablement à vous entendre. Tenez-vous à sa disposition. Merci Madame.
Didier Durand attendit la sortie de Sylvie pour s’adresser aux deux médecins :
- Nous aurons demain les résultats de l’expertise médicale interne. L’hôpital sera assigné en correctionnelle. L’argument de l’aléa thérapeutique ne sera peut-être pas retenu et des dommages et intérêts immédiats sont à envisager.
Didier Durand souligna avec gravité que la presse ne manquerait pas d’argumenter avant toute expertise sur la faute professionnelle des médecins et les négligences et défaillances de Saint-Jean. Les gros titres dévalorisant l’établissement allaient s’étaler dans les kiosques et sur Internet. Le classement de l’hôpital s’en trouverait forcément modifié. Puis il serra la main des deux soignants et ajouta en les raccompagnant vers la sortie :
- Je vous informerai de la date et de l’heure de venue de la police. Que ce triste événement n’entame pas notre détermination à apporter les meilleurs soins possibles aux patients qui viennent à nous. Bonne journée à vous deux !
Eric Favrois se sentit mortifié par les propos de Didier Durand et la pitié qu’il perçut dans les yeux de Jérôme Levardon le transperça comme un coup de poignard. Il se dirigea vers le secrétariat du service où Sylvie, assise à son bureau, l’interpella.
- Regardez, docteur, la liste des numéros de téléphone et les adresses électroniques des médecins est bien affichée. J’avais tout replacé vendredi soir quand les peintres sont partis.
Le médecin avança son visage à deux reprises vers la feuille jaune qu’elle pointait sur le tableau derrière elle et croisa les bras. S’efforçant de garder son calme, il s’écria : « Mais Sylvie, il y a une erreur sur les deux derniers chiffres de mon numéro de portable ! »
Sylvie se leva avec précipitation et se retourna vers le tableau. Eric Favrois pointa avec le doigt : « Ce n’est pas 26 mais 62. Avez-vous fait des modifications à ce fichier Vendredi ? »
- Pas du tout docteur. Je n’aurais pas eu le temps car les peintres ont libéré tardivement mon bureau. La nuit tombait quand j’ai accroché les documents sur le panneau. Ce petit déménagement m’avait permis de faire un peu de tri et je me souviens de ne pas avoir retrouvé certains fichiers que j’ai imprimés.
Ils furent interrompus par des cris en provenance du couloir. Les clameurs d’exaspération et de colère se firent de plus en plus violentes au fur et à mesure que les pas se rapprochaient. Une voix féminine interdisait à un homme de s’aventurer plus avant dans le couloir tandis que celui-ci vociférait : « Vous ne m’empêcherez pas de parler à ces charlatans de médecins. »
Eric Favrois demanda à Sylvie de rester dans son bureau et sortit dans le couloir. L’époux fracassé de Madame Chandy hurlait son chagrin. Eric Favrois s’avança vers lui et posant la main sur l’épaule de Monsieur Chandy, il déclara : « Je suis le docteur Favrois. Je suis désolé pour votre épouse. Une enquête est en cours et je vous promets que je vous informerai quand je saurai ce qui s’est passé. » Furieux, Monsieur Chandy attrapa la blouse d’Eric Favrois et le bouscula en le menaçant : « Vous avez tué ma femme. Je vous jure que vous entendrez parler de moi. » Deux vigiles alertés arrivèrent en courant, dégagèrent le médecin et conduisirent le mari de la défunte vers le salon vert où Jérôme Levardon qui était accouru fit une injection tranquillisante. Quelques instants plus tard, Monsieur Chandy s’enfonça dans le fauteuil et y demeura prostré tandis que le docteur Favrois recommandait à Jérôme Levardon de le surveiller. Le praticien retourna auprès de la secrétaire, afficha le dossier informatique de Madame Chandy sur l’ordinateur et constata avec stupéfaction l’exactitude du rapport de l’interne. Nulle mention de la néphropathie de la défunte pas plus que de dossier papier qu’il rechercha avec Sylvie dans les locaux des internes, de la cadre de santé et des infirmières.
Le docteur Favrois affronta le lendemain un jeune officier de police stagiaire aux dents longues qui s’affirma d’emblée adepte de la transparence sans concession due à la famille, aux patients et plus largement à l’opinion publique. L’enquêteur ne cacha pas sa méfiance à l’égard du corps médical et railla les codes occultes dont s’entourent les hôpitaux dans ce genre de bavures.
L’affaire s’ébruita peu à peu dans l’hôpital. Le docteur Favrois découvrit les regards songeurs des collègues dont il se sentait proche une semaine avant. Même ceux qui ne le connaissaient pas particulièrement donnèrent leur vérité. Quant à ceux qui le jalousaient, ils psalmodièrent avec ironie « Favrois, médecins des rois ! »
Il se sentit vieux, fini, faible et épuisé et le découragement le gagna. Le vendredi soir, il s’enferma dans l’appartement qu’il occupait seul depuis longtemps, s’enfonça dans le canapé, ferma les yeux et songea à annuler la dernière conférence qu’il devait faire à Sillanges le lendemain matin. Il envisagea de faire venir un confrère qui délivrerait un arrêt de maladie et de ne pas assurer les interventions chirurgicales la semaine suivante.
Il ne s’expliquait pas l’engrenage qui avait conduit au décès de sa patiente. S’il avait eu Jérôme Levardon au téléphone, il aurait indiqué l’antibiotique qui convenait. L’oxacylline aurait peut-être pu sauver sa patiente et en ce moment, deux enfants ne pleureraient pas leur mère !
Il n’avait pas eu le cœur de demander à Sylvie comment elle expliquait l’inversion des chiffres de son numéro. Il avait constaté depuis trois ans son sens du service et sa disponibilité. De toutes façons, on l’avait déjà appelé depuis l’hôpital et il n’avait pas changé de numéro.
Rouvrant les yeux brusquement, il s’avisa qu’il était prostré depuis plusieurs heures. Le sommeil avait dû le gagner. Il ne s’était presque pas alimenté depuis cinq jours. Le frigo était
vide et il n’aurait probablement pas envie d’aller s’approvisionner le lendemain. Il lui parut évident tout à coup qu’il devait s’éloigner tout de suite, mettre de la distance entre Saint-Jean et lui. Il serait toujours temps dimanche soir de réfléchir à la conduite à tenir. Il se leva avec peine, sortit dans la rue sans regarder les terrasses colorées et encore animées des cafés et des restaurants. Indifférent aux passants qui hâtaient le pas à cause de la fraîcheur de la nuit, il se dirigea vers le garage, sortit sa moto et roula vers l’autoroute. A l’entrée de Sillanges, il tourna à droite et s’engagea sur la route qui sinuait vers le col de la Vernette. Il décida de dormir au Relais de Poste de La Roche de Chapenet.
– 3 –
Eva avait bravé le froid et l’humidité de ce début de matinée pour venir à Sillanges. Elle aimait l’ambiance des samedis matins sur le cours bordé de platanes, avant Noël, quand les passants s’offraient le luxe de prendre leur temps et que les enfants emmitouflés dans leurs manteaux poussaient des cris de joie devant les vitrines de jouets. Le souvenir du premier Noël de Carlos avec ses parents adoptifs amena un sourire ému sur les lèvres d’Eva. Il avait sept ans et il était beau avec ses grands yeux noirs, ses cheveux raides brun foncé et son teint cuivré. Une communication gestuelle s’était instaurée avec lui car ni Julien ni elle ne connaissaient l’espagnol, le petit non plus du reste. Les psychologues de l’orphelinat colombien avaient signalé qu’il n’avait jamais été scolarisé et baragouinait un sabir d’espagnol.
Le froid glacial ramena Eva au temps présent. Elle s’était perdue dans le dédale des rues tortueuses et étroites aux vitrines désaffectées. La crise sévissait à Sillanges depuis la fermeture de la mine de quartz par les cristalliers qui avaient obéi aux standards américains valorisant les minéraux sans ébréchures. Des cafés et des restaurants naguère bruyants jusqu’à trois heures du matin avaient cessé leur activité. Les mineurs licenciés avaient quitté la ville en grand nombre. Les majorettes ne défilaient plus et les musiques militaires des retraites aux flambeaux ne résonnaient plus les nuits d’été. La bourse aux minéraux et la foire à la brocante avaient remplacé les réjouissances populaires.
Eva prit la direction de la rue de l’hôpital. Les élus de la région avaient obtenu de haute lutte le maintien de l’établissement de soins qui se résumait à trois vieux bâtiments en forme de U cernant une cour. Eva y pénétra par le corps central doté d’un fronton de style classique italien. Un couloir aux parois vitrées et aux peintures défraîchies ouvrait sur des petites pièces où les médecins recevaient les patients. Elle suivit les panneaux, passa une porte en chêne clair et prit machinalement un guide des démarches sociales et les adresses d’associations d’aide aux malades du cancer. La conférence avait commencé.
La haute silhouette du docteur Favrois se dessinait sur l’estrade. Les yeux fixés sur un écran encadré de noir, il commentait les images de ses interventions sur le pharynx et la chaîne ganglionnaire, décrivant minutieusement les gestes chirurgicaux comme dans des comptes rendus opératoires. Un deuxième oncologue évoqua les causes possibles de la maladie et les soins.
D’anciens malades énumérèrent les désagréments des séances d’irradiation du visage et du cou, avec un détachement qu’Eva observa bouche bée. Quand elle se remémorait la radiothérapie, il lui semblait ressentir encore des brûlures sur le visage. Aux souffrances qu’elles avaient engendrées s’était ajouté le préjudice esthétique lié aux larges auréoles sanguinolentes laissées sur le cou par la peau qui se détachait ainsi que le contraste entre un menton et des joues couleur écrevisse et la pâleur du reste du visage. Gênée par les regards inquisiteurs qu’elle avait croisés dans la rue, elle avait opté définitivement pour le port d’un foulard qu’elle portait noué autour du cou et qu’elle remontait parfois sur le bas du visage. A la maison de repos où l’avait fait admettre le docteur Favrois, elle avait surmonté les étouffements nocturnes causés par la radiothérapie avec l’aide de sa voisine de chambre, inconnue dont elle ne vit jamais le visage. Les deux malades se précipitaient simultanément dans la salle de bains, vers trois heures du matin, pour expectorer puis elles se recouchaient. « Allez courage, rendormez-vous ! » lui murmurait Eva à travers la cloison.
Un froid glacial pénétrait peu à peu dans l’amphithéâtre. Eva frotta ses mains l’une contre l’autre, contracta ses pieds pour les réchauffer dans les bottes en caoutchouc. Elle se sentait gelée jusqu’à la moelle des os. Elle imagina son visage couleur de craie et se décida à quitter la salle au début de l’intervention de l’assistant social.
Après les décès de Julien et de sa mère et après son cancer, Eva avait affronté le départ de Carlos qui avait emménagé avec sa compagne sur la côte Atlantique. « Tu viendras nous rejoindre, maman » lui avait-il dit pour la consoler. Eva avait tu à son fils, seule présence amie à laquelle elle aurait pu se confier, qu’elle n’aurait plus l’énergie pour déménager et que le temps qui lui restait à vivre était sans doute insuffisant pour qu’elle se familiarise avec une nouvelle région. Elle n’avait pas eu recours aux services sociaux pour obtenir des aides matérielles car l’impensable était survenu. Entrée dans la boutique du buraliste, Eva avait demandé un loto flash et gagné le jackpot de deux millions d’euros.
Bouleversée, elle avait passé une nuit blanche assise à la table de cuisine récapitulant sur une feuille de papier la liste des associations ou individus qu’elle allait aider. A chaque ligne, elle s’était adressée à Julien en lui demandant son accord. Quelques jours plus tard, elle avait recruté Anna, une quinquagénaire douce et vigoureuse qui s’ingéniait à lui composer des plats moulinés, roboratifs, à base de purée et de galettes de céréales qu’elle agrémentait de sauces de légumes, de champignons et de viandes hachées. Anna concoctait aussi des tisanes de mélisse sucrées avec du miel de thym que les deux femmes, installées sur le canapé et se racontant leurs vécus et ressentis, buvaient vers seize heures en les accompagnant de nonnettes à la framboise Le veuvage les avait rapprochées. Anna n’avait pas eu d’enfants et vivait avec sa mère dont les sautes d’humeur et la violence signaient la maladie d’Alzheimer, maladie dont avait souffert la mère d’Eva.
Dans la rue de l’hôpital désertée par les bus et les voitures, les flocons tombaient drus sur le pavé collant et le ciel jaune et gris semblait peser lourdement sur un monde que l’assourdisse-ment du bruit des pas rendait à la fois magique et mystérieux. Malgré le bonnet et la capuche qui couvraient son front, Eva s’entendit appeler :
- Bonjour Madame. Je suis heureux de vous rencontrer. Vous êtes venue à la conférence ?
Elle salua d’un sourire Eric Favrois puis hocha la tête en signe d’assentiment. Il lui semblait que le froid verrouillait ses maxillaires, l’empêchant d’articuler. Frigorifiée, elle avait hâte de trouver un peu de chaleur dans son véhicule.
- Je me dépêche docteur pour prendre la route de La Roche de Chapenet. J’espère que le col ne sera pas fermé.
- Puis-je vous demander un service ?
- Avec plaisir, si je peux !
- Pouvez-vous me déposer au Relais de Poste ? J’y ai laissé mes affaires. La neige est venue brusquement et je ne peux pas y aller en moto.
- Sans problème mais faisons vite car Verduret est fragile et j’ai oublié de sortir Cattleya du placard.
- Pardon ?
- Oui, Verduret craint les courants d’air et Cattleya a eu sa ration d’obscurité.
- Verduret et Cattleya ? Reprit-il avec un léger mouvement d’épaule qui exprimait sa résignation à ne pas savoir de quoi ou de qui elle parlait.
Eva n’avait pas conscience des efforts que faisait Eric Favrois pour suivre les explications. Trop bouleversée, elle se reprochait vivement de n’avoir pas écouté la météo qui prévoyait la tempête de neige. Informée, elle aurait augmenté la température de la serre. A cet instant, elle
imaginait Verduret abattu et frigorifié. Le médecin n’eut pas le loisir de poser d’autres questions, il lui apparut plus urgent d’amortir la chute de sa coéquipière sur une plaque d’égout verglacée. Tandis qu’il se baissait afin de l’aider à se relever, Eva nota ses traits tirés et les cernes autour de ses yeux, ce qui confirmait l’impression de mal-être qu’il dégageait déjà au Café Lyonnais. Des particules de glace parsemaient son blouson de cuir sombre et ses cheveux argentés. Reconnaissante, Eva murmura des remerciements puis garda le silence, concentrant son énergie pour marcher en dépit des bourrasques de vent. Le Casino sur le cours avait perdu son air de fête et les manèges pour enfants s’étaient endormis sous un ciel immuablement de plomb.
Dotée d’une conscience sociale que l’accession à une aisance financière fortuite n’avait pas fait disparaître, Eva éprouva le besoin de provoquer le médecin qu’elle classait définitivement parmi les gens de la haute société :
- Regardez, docteur, les maisons ne forment plus qu’un seul toit blanc, effaçant toute pauvreté et les hommes et les femmes qui y demeurent semblent tous égaux aujourd’hui. Voyez l’opulente demeure que s’était fait bâtir un natif du pays qui avait fait fortune au dix-neuvième siècle en découvrant une mine d’or au Mexique. Il avait fui la misère de la vallée et y était revenu enrichi. Il avait alors adouci la condition des habitants de la cluse. Son hôtel particulier se fond aujourd’hui avec les habitations vétustes !
D’un geste, elle désigna la statue du bienfaiteur. Trempé par l’eau glacée qui inondait son visage, Eric Favrois ne prêta guère attention au discours d’Eva.
– Votre voiture est encore loin ? Demanda-t-il
– Non, nous y sommes, répondit Eva avec un soupir de soulagement.
Ils enlevèrent la neige et le givre qui recouvraient les vitres du 4×4 et pénétrèrent avec soulagement dans le véhicule. Ils étaient enfin à l’abri mais le froid humide s’était insinué dans l’habitacle. Eva ouvrit la boite à gants et en tira des paquets de mouchoirs qu’elle offrit au médecin afin qu’il s’essuie le visage et les cheveux. La montée vers le col de La Vernette s’effectua à dix kilomètres-heure sous de larges flocons qui s’écrasaient sur le pare-brise. Dans le dernier virage, le 4×4 dérapa par l’arrière, heurta le parapet et s’immobilisa au travers de la chaussée contre un amas de glace.
- Où est votre triangle de sécurité ? Demanda-t-il
- Il y en a deux dans le coffre ainsi que des parapluies.
Eva lui donna un gilet fluorescent qu’il enfila vivement et muni du triangle, il se dirigea vers le virage et disparut dans la tourmente. Réfugiée derrière le parapet en attendant les secours, Eva frémit en apercevant une laie et ses marcassins qui traversaient la chaussée balayée par le grand vent, à la recherche de caches abritées.
- Heureusement que la laie n’a pas chargé déclara le médecin quand le 4×4 fut remis dans la trajectoire de la départementale.
- Ces pauvres bêtes se rapprochent des habitations dans l’espoir de trouver à manger ! Compatit Eva qui déclara, à l’entrée du village : « Moi, je suis inquiète pour Verduret. Docteur, je rentre tout de suite chez moi, et si cela ne vous dérange pas, je vous accompagnerai ensuite au Relais de Poste.
- Laissez-moi ici Madame Milly. Je ne suis pas loin de l’hôtel. Je vous remercie de m’avoir amené à La Roche, déclara-t-il avant d’avouer : « J’ai hâte de me mettre à l’abri. »
Il était déjà quinze heures. Eva s’avisa que très probablement, le restaurant serait fermé et qu’Eric Favrois ne pourrait pas s’alimenter avant plusieurs heures.
- Voulez-vous déjeuner à la maison ? C’est tout près d’ici. Il y a du bœuf bourguignon, si vous aimez ça ! C’est en toute simplicité !
Il hésita :
- Je ne veux pas vous ennuyer.
- Pas du tout. Je ne mettrai pas les petits plats dans les grands, rassurez-vous !
- Alors avec plaisir.
Il se sentait néanmoins gêné de s’introduire dans l’intimité de cette femme dont il ne savait rien. Certes l’équipe soignante de Saint-Jean lui avait rapporté qu’elle était une patiente facile mais il ne s’était jamais assis à son chevet comme il le faisait parfois dans la chambre d’une autre malade qui lui ouvrait en imagination les portes des palais royaux du globe où elle avait représenté la haute couture française. A l’inverse, il avait toujours eu un contact formel avec Madame Milly dont le sourire réservé n’incitait pas aux confidences. « Elle est peut-être timide ! De toutes façons, je voudrais bien savoir qui sont Verduret et Cattleya et l’idée de prendre un repas chaud ne me déplaît pas ! » se dit-il.
Eva actionna l’ouverture du portail électrique et remonta au pas l’allée bordée de troènes pour se garer devant la véranda. Elle invita Eric Favrois à la suivre jusqu’au fond du jardin. Ils atteignirent péniblement la serre, faisant des efforts à chaque pas pour décoller les pieds qui s’enfonçaient dans la neige fraîche. A l’intérieur, Eva dépassa vivement les phœnix, les yuccas et les bananiers et se hâta vers la volière adossée au mur du fond.
- Voilà Verduret et Moya, mes youyous. Dieu merci, ils vont bien. Il ne semble pas qu’ils aient souffert de l’humidité. Le ventre jaune, c’est Verduret, il est gentil et enjoué mais possessif et jaloux et le ventre orange, c’est Moya. Elle est plus réservée mais elle peut imiter des bruits domestiques, comme le grincement de la porte.
Verduret jeta un long regard inquisiteur sur Eric Favrois.
- Eloignez-vous de lui, prévint Eva. Il vous examine et il vous mordra si vous ne lui plaisez pas. Jusqu’à présent, il n’a agréé qu’Anna.
- Anna ?
- C’est la personne qui m’aide. Elle fait partie de son cercle d’élus. Curieusement, il n’est pas jaloux d’elle et il ne la pince pas. Nous avions monté une mise en scène l’été dernier. Il s’agissait qu’Anna leur déclare son affection. Face aux youyous attentifs, elle avait proclamé solennellement quelque chose du type : « Moi, Anna, amie d’Eva, je promets solennellement de m’occuper de vous si par malheur Eva nous quittait. Si j’étais à mon tour défaillante, je vous laisserais entre les mains des meilleurs maîtres possibles. » Verduret avait alors battu des ailes à plusieurs reprises avant de s’élancer vers mon épaule puis vers celle d’Anna.
Les deux youyous écoutaient attentivement le discours d’Eva puis Verduret prit de la hauteur et se fixa sur la plus haute branche d’un bambou noir. Le cou tendu, la pupille contractée, il observait fixement Eric Favrois.
– Reculez-vous Docteur. J’ignore ce qu’il mijote.
Eric Favrois fit quelques pas en arrière, laissant le youyou en tête à tête avec Eva qui garnissait l’auget de morceaux de papayes et de graines de sésame et changeait l’eau. Soudain, en criant, Verduret quitta le bambou, vint se baigner dans ses graines et s’accrocha à son perchoir la tête en bas.
- Il réclame un échange : « Oui, mon petit, je sais, je t’ai délaissé ce matin ! »
Eva ouvrit la paume de sa main. Verduret vint s’y réfugier et se mit à tourner sur lui-même.
- C’est bien, Verduret ! ll faut que je m’occupe des plantes, ça va ?
- Ca va ! émis le youyou
- Il me donne son accord pour que je prenne soin des orchidées ! traduisit Eva en riant.
Elle se dirigea vers le placard et en sortit deux pots surmontés de tiges garnies de fleurs blanches et roses : « Ce sont des cattleyas, emblèmes de la Colombie. Ils sont aussi symbole de la passion amoureuse depuis que Proust les a accrochés sur le chemisier de l’amour de Swann. Ils sont majestueux, ne trouvez-vous pas docteur ? »
- Oui, répondit-t-il évasivement.
- Il faut alterner lumière et ombre pour qu’ils se sentent bien.
Par bonheur pour le docteur Favrois qui ne s’intéressait pas particulièrement aux orchidées, Eva fut interrompue par Verduret qui, d’un battement d’aile, se posa sur son épaule. « Il est jaloux ! Bon Verduret, à présent je vais manger. Câlin ! »
Le youyou s’exécuta et bécota la joue qu’Eva lui tendait. « Venez docteur. A présent, nous allons déjeuner. »
Ils traversèrent le jardin battu par la neige. Seul le sapin ouvrait grand les bras et semblait heureux. La petite cascade qui alimentait trois bassins creusés en escaliers et garnis de pierres, de galets et de rocailles formait une stalactite. Les plantes aquatiques et les iris d’eau étaient eux aussi figés par le froid.
Eric Favrois ressentit d’emblée la paix et le charme de la maison loin du monde. De chaque côté de l’escalier, il discerna deux grandes portes-fenêtres donnant sur une terrasse délimitée par des balustrades. La bâtisse fantomatique se prolongeait par une véranda. Eva poussa la porte et Chipie arriva en jappant de joie. Apercevant le médecin, elle ralentit sa course et vint le renifler. Il l’appela par son nom et la flatta sur les flancs. La chienne accompagna d’un mouvement la caresse qu’il lui donna sur la tête.
Eva le fit entrer dans une grande pièce où les bûches se consumaient dans la cheminée. Elle ouvrit l’insert et y jeta des rondins.
- Asseyez-vous docteur et réchauffez-vous. Si vous voulez des vêtements secs, vous en trouverez dans l’armoire de la chambre verte au fond du couloir. Mon mari avait à peu près la même taille que vous.
- Je vais me sécher devant l’insert.
- Je réchauffe le plat et je vais donner à manger à Chipie ! Dit-elle en s’éloignant.
Eric Favrois s’installa dans un fauteuil proche de l’âtre, subjugué par le craquement et le sifflement des bûches, puis il jeta un coup d’œil autour de lui. Son regard s’attarda sur le tableau représentant un homme aux cheveux grisonnants et aux yeux clairs qui semblait l’observer avec encore plus d’acuité que ne l’avait fait Verduret.
Eva revint avec une cocotte en fonte et désignant d’un geste le panorama d’azur qui occupait le mur éclairé par la porte-fenêtre, elle déclara doucement : « Les hommes et les femmes qui habitent près de cette plage ne connaîtront jamais la lueur blanchâtre de ce jardin enneigé ! »
- C’est quelle région ? Interrogea Eric Favrois.
- C’est en Nouvelle Calédonie.
- Vous connaissez ?
- J’y retournerai bientôt. Je serai hébergée pendant trois semaines dans une tribu du bord de mer dans la province Nord.
- Vous partez seule ? Demanda-t-il avec étonnement.
- J’ai des amis installés en Nouvelle Calédonie depuis plusieurs décennies, poursuivit-t-elle. Ils viendront me chercher à l’aéroport puis nous partirons à Hienghène.
Ils dégustèrent en silence le bœuf bourguignon et une part de gâteau aux pommes. Après le repas, Eva s’aperçut qu’il luttait contre le sommeil.
- Allez vous reposer dans la chambre verte, si vous voulez docteur.
Eric Favrois ressentait particulièrement la fatigue. Les tristes évènements de la semaine et les conditions climatiques de la matinée avaient eu raison de son énergie. Il acquiesça à la proposition d’Eva. Elle le regarda s’éloigner intriguée : « Je l’ai connu plus sûr de lui, directif avec les soignants et les patients, cassant même parfois. Il semble déprimé. » Puis, elle s’installa dans le canapé, observa longuement les flocons tourbillonnants qui brouillaient le ciel et s’endormit.
Quand elle se réveilla, il faisait nuit noire. Elle alluma les lampadaires du jardin. Les ombres de la haie se projetaient, telles des fantômes, au travers de l’allée. Chipie, elle, n’avait dormi que d’un œil. La présence de l’intrus dans la maison l’inquiétait et elle cessa ses allers et venues dans le couloir quand Eric Favrois réapparut.
- Je suis désolé. Je me suis assoupi. Je vais rejoindre à pied le Relais de Poste.
- Je ne pense pas que ce soit raisonnable. La tempête de neige n’a pas cessé depuis le milieu de la matinée. A mon avis, il serait plus sage d’attendre demain matin pour voir si la route est déblayée.
- Je suis très ennuyé de m’imposer chez vous, Madame Milly.
Eva le rassura. La maison était assez grande pour qu’ils ne se gênent pas mutuellement.
– Chipie semble vous avoir adopté. Il est vrai qu’elle ne voit pas beaucoup de monde. Nous sommes souvent seules toutes les deux.
Obéissant à un irrépressible besoin de se confier, elle ajouta : « Les soucis ne m’ont pas été
épargnés ces dernières années mais finalement ce n’est pas tant les épreuves qui ont de
l’importance que là où elles nous conduisent et comme disait Thoreau, pour renaître à la vie, il
faut être passé par le silence. »
– C’est votre mari ? Interrogea Eric Favrois d’une voix hésitante en désignant le tableau fixé au mur.
- Julien paraît sévère comme ça, mais en fait c’était un rêveur qui vivait dans son monde. Il s’est écroulé d’une rupture d’anévrisme et il est mort dans mes bras en quelques minutes. Il aimait les voyages en train. Chaque soir, avant de m’endormir, je ferme les yeux et je me rends avec lui dans une gare où nous prenons un train imaginaire ! J’ai bien du mérite à en visualiser un nouveau chaque jour ! Nous avons pris tant de michelines, autorails, trains touristiques, corails et TGV ! Il travaillait à la SNCF, vous comprenez, il avait des tarifs avantageux, expliqua-t-elle.
Après quelques instants de silence, elle poursuivit : « J’ignore s’il a eu le pressentiment de sa fin toute proche, mais il m’a dit quelques jours avant de mourir qu’il aurait apprécié de dîner dans la voiture-restaurant de l’Orient Express. Ses yeux brillaient quand il avait évoqué les boiseries en acajou et les marqueteries délicates. Quelques années plus tard, quand j’ai gagné au loto, j’ai pensé que nous aurions même pu nous offrir le transsibérien de Moscou à Pékin ! Mais il était parti faire un grand voyage sans moi. »
Eric Favrois écoutait avec attention. Cette femme évoquait ses peines avec simplicité et il appréciait qu’elle ne parle pas de sa maladie. Elle poursuivait : « Notre couple s’est consolidé au fil des années malgré un manque de vie sociale et de sorties. Et puis, il y a eu Carlos que nous avons adopté dans un orphelinat Colombien quand il avait sept ans. Nous nous privions parfois pour satisfaire les demandes de cet enfant renfermé, intolérant à la frustration. Il exprima à l’adolescence sa douleur d’avoir été abandonné par une femme à travers une violence qu’il dirigea exclusivement contre moi. »
Un silence s’établit qu’Eric Favrois rompit en déclarant : « Vous disiez que vous avez gagné au loto ? »
- Une très grosse somme avec laquelle j’ai acheté ce havre de paix pour ma chienne et moi. La véranda a été ajoutée ainsi que le bassin aquatique dans le jardin. Cet argent me permet de verser une rente mensuelle à mon fils. Il est resté longtemps au chômage et trouve parfois des petits boulots. J’ai ressenti son départ de la région Lyonnaise comme un abandon car j’étais malade. Aujourd’hui, je pense que son éloignement a été salutaire pour nous deux. J’ai appris à vivre sans Carlos et lui, il a mûri, même s’il est toujours aussi renfermé et mal à l’aise avec moi.
Devant l’étonnement du docteur Favrois, Eva poursuivit : « Cet enfant magnifique au teint métissé d’indien et d’espagnol que vous voyez en photo sur la cheminée était affectueux quand il avait neuf ans mais à quinze ans j’avais peur de lui. Vers dix-sept ans, il nous a dit que nous ne le reverrions jamais si nous nous opposions à ce que sa copine vienne habiter avec nous. Nous avons cédé. La cohabitation avec le jeune couple dans un appartement exigu, pendant quatre ans, ne fut pas la période la plus heureuse de ma vie ! »
Estimant avoir suffisamment parlé d’elle, Eva interrogea Eric Favrois : « Avez-vous des enfants, docteur ? »
- J’ai eu une fille qui est morte à dix-huit ans dans un accident de voiture, il y a cinq ans, répondit-t-il. Il s’arrêta de parler quelques instants, puis il reprit : « Après le drame, ma femme m’a quitté et nous avons divorcé. Elle travaille maintenant à la Villa Médicis à Rome après avoir été conservateur d’un musée de Lyon. C’est une belle femme grande et blonde mais sans douceur. Elle ne me demandait jamais comment s’était passée ma journée. »
- Lui posiez-vous des questions sur le déroulement de la sienne ?
Eric Favrois ne répondit pas. « Notre couple n’a pas survécu à la disparition d’Emilie. Nous nous connaissions depuis l’adolescence. Mon ex beau-père était, comme mon père, chirurgien à l’hôpital de Bordeaux et nous nous retrouvions chaque été à Hossegor dans les maisons de vacances. Nous sommes restés bons amis et nous nous revoyons quand elle vient en France pour des colloques. »
Eva s’enhardit à demander : « Avez-vous encore vos parents ? »
- Ils sont âgés. Je vais les voir une fois par mois à Bordeaux. Et vous ?
- Mon père est décédé le premier et il y a un an ce fut ma mère. Julien et moi avons eu le même type de parents, froids et autoritaires. Ils nous rappelèrent jusqu’à leur quatrième âge à nos devoirs de soutien familial. Nous passions nos vacances avec eux puis nous les avons assistés dans le grand âge. Ma mère fut particulièrement demandeuse. Elle considérait que j’étais disponible pour elle puisque je ne travaillais plus. Quand la maladie d’Alzheimer fut à un stade avancé, ma sœur me manifesta ouvertement son inimitié interdisant aux infirmières de m’informer de son état. J’étais alors hospitalisée à Saint-Jean. J’ai découvert à mon retour qu’elle dissimulait au médecin les fugues nocturnes, les déambulations dans les escaliers au risque de se rompre les os et même l’aggravation de l’état général de notre mère.
- Dans quel but ?
- Pour éviter le placement en établissement qui aurait lourdement grevé l’héritage. Elle m’a fait des scènes terribles et elle a imposé le maintien à domicile de notre mère. « Les gardes alternées t’occuperont ! » m’a-t-elle dit avec rudesse. Elle m’a giflée quand elle a appris que j’avais alerté le médecin sur la santé de la malade.
Ce dernier a placé d’office ma mère en établissement fermé. J’avais résolu toutefois de la prendre chez moi, aidée par Anna, mais je n’en ai pas eu le temps car son état s’est soudainement aggravé et elle est décédée. Elle m’a dit : « Je t’aime » pour la première fois un mois avant sa mort.
- Avez-vous des amis ? Questionna Eric Favrois d’un air navré.
- Pas beaucoup. Au début de mon veuvage je survivais, faisant juste ce qu’il fallait pour être encore là le lendemain. J’évitais les sorties. Je fuyais le marché du dimanche ainsi que la fête des artisans d’art et les représentations de théâtre dans le grand pré que j’avais tant appréciées par les belles soirées d’été avec mon mari. J’étais devenue indifférente à toutes ces manifestations et puis il y a eu la maladie. Un matin, je me suis réveillée avec en tête un vers extrait de la Chanson de Roland. Il revenait à mon esprit de façon obsédante : « Moult a appris qui bien conut ahan. » J’avais été à la peine mais j’avais beaucoup appris ! Il me semblait que je pouvais tenter de me resocialiser. J’ai noué des liens d’amitié avec des femmes que la vie avait malmenées, la coiffeuse du village taraudée par la peur d’une récidive de son cancer et ma voisine qui a perdu mari et enfants dans un accident d’avion. J’ai acquis aussi de l’humilité devant la vie. Tout comme la mort fait partie de celle-ci, la maladie est inscrite dans notre corps et il est inutile de chercher un coupable ! Ma maladie est une mort lente imposée par le crabe qui reprendra un jour possession de moi mais au lieu de me ronger, cette pensée me rend insubmersible et agit comme une catharsis qui m’aide à apprivoiser la mort.
Après un moment de silence, elle ajouta : « Excusez-moi d’avoir beaucoup parlé de moi.»
Le regard d’Eric Favrois s’était immobilisé sur la colonne de feu diaprée qu’attisait bruyamment un regain de flambée. Il fut tiré de sa rêverie quelques instants plus tard par Eva qui s’approchait avec une fondue. Debout autour du caquelon chauffé par le réchaud, ils noyèrent quelques morceaux de pain dans le vin des abymes qui bouillonnait avec les lamelles
de comté et de beaufort. Eric Favrois remarqua que des petites étoiles brillaient dans les yeux de son hôte quand elle éclatait d’un rire qu’il qualifia avec surprise de malicieux et qu’elle évoquait la tradition des gages. Il entra peu à peu dans le jeu : « Encore un morceau que tu n’auras pas Chipie, il est perdu dans la sauce ! » La chienne guettait ses gestes le museau tendu et hochait la tête à droite et à gauche en protestant par des aboiements rauques.
Après le repas, Eva fut intriguée par une violente rafale de vent et ouvrit la porte-fenêtre. Les flocons tourbillonnaient dans une nuit noire comme de la poix mais curieusement douce puis elle se tourna vers le médecin qui fixait les flammes s’étiolant dans l’âtre. Son pragmatisme habituel lui paraissait en déroute. Méthodiquement, elle résuma la situation. Elle venait d’organiser une soirée fondue avec un cancérologue dépressif immobilisé chez elle par une tempête de neige et tous deux avaient ri comme des gamins quand des morceaux de pain tombaient dans un bouillon ! Avec un petit sourire amusé par l’insolite des dernières heures, elle s’approcha d’Eric Favrois et déclara : « Je vous souhaite une bonne nuit docteur. N’hésitez pas à prendre votre petit-déjeuner si vous vous levez avant moi. » Elle s’éloigna avec Chipie sur les talons tandis qu’il lui répondait par un laconique souhait de « Bonne nuit. »
Eva fut réveillée par les gémissements de la chienne qui entendait Eric Favrois dans la cuisine.
- Oui ma puce, je me lève. Elle enfila une robe de chambre en satin blanc et se dirigea vers la cuisine où elle le découvrit penché sur la cafetière à dosette. Il était coiffé comme s’il sortait d’un buisson d’épines. « Bonjour, avez-vous bien dormi ? » lui demanda-t-elle puis elle ajouta malicieusement : « On dirait que vous avez bondi hors du lit comme si vous étiez poursuivi par les sangliers que nous avons vus hier ! »
- Ah bonjour Madame Milly. Je suis désolé si je vous ai réveillée. J’essayais de comprendre le fonctionnement de votre machine à café.
- Il n’y a pas de mal docteur. Miss Chipie fixe l’heure du lever chaque jour à sa convenance.
Eva s’éloigna pour ouvrir les volets de la porte-fenêtre. Elle resta un long moment pensive devant les petites congères sculptées par le vent qui s’étaient formées devant la maison. Son silence avait intrigué Eric Favrois qui s’était approché de la fenêtre. Massant ses tempes avec les paumes de ses mains, il déclara : « Des interventions sont prévues tout au long de la semaine. Il est indispensable que je rentre à Lyon demain au plus tard. »
- Un chirurgien peut vous remplacer ? Interrogea Eva.
- Oui bien sûr, répondit-il évasivement. Allons déjeuner, c’est prêt.
Il s’effaça devant Eva et l’invita à s’asseoir sur le banc du coin repas dans la salle à manger. Il avait disposé sur la table en pin une corbeille avec des tranches de pain brioché. « Je me suis
permis d’ouvrir vos placards. Tout est rangé rationnellement, je n’ai pas eu de peine à trouver le miel et les confitures de figues et d’abricots. Que voulez-vous, chicorée, café, thé ou autre ? »
Eric Favrois versa le thé tandis qu’Eva sélectionnait la chaîne météo. Elle annonçait la fin des chutes de neige sur les monts du Lyonnais, ce qui détendit le médecin. La description poétique que fit Eva du jardin au printemps amena même un sourire sur son visage.
« Il faudra que vous veniez voir mon jardin coloré des mille et une nuits à partir d’Avril. Il y a les arbres, c’est important vous savez les arbres, on dit que les écrivains les embrassent. J’y apprécie aussi les agaves, les roses et la cascade aux gouttes argentées où les rouge-gorges viennent boire. Mon jardin est un sanctuaire protecteur par rapport à l’extérieur. On y respire en hiver l’odeur du bois et en été les senteurs fraîches des taillis constellées de mûres. Au-delà de la clôture s’élance le plateau parsemé de chênaies et de ravins profonds, avant-coureur des sommets mystérieux éternellement enneigés. En contrebas serpente l’Isle aux eaux vertes et tumultueuses où transparaissent de longues algues noires qui s’accrochent aux roues à aubes moussues. » Eva conclut avec véhémence : « Saviez-vous que Nietzsche a écrit que si nous nous trouvons tellement à l’aise en pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous ? »
- Je l’ignorais. Vous êtes inspirée Madame Milly car j’ai des difficultés à imaginer un paysage romantique dans cet amas poudreux.
- Où habitez-vous docteur ?
- Le long des quais de Saône, dans un appartement.
- Oh fit-elle simplement. Cela doit être agréable. Au fait, aimez-vous Rachmaninoff ?
- Je n’ai pas beaucoup de connaissances musicales, avoua-t-il un peu déconcerté par la soudaineté de la question.
- Moi non plus, mais j’ai découvert ce concerto N° 2. Ecoutons-le voulez-vous. C’est à mon sens plus enrichissant que d’écouter la télévision qui sert à diffuser de la propagande.
Après le déjeuner, ils se divertirent avec Les Visiteurs à New York et dans la soirée, ils dînèrent de quelques fruits de mer devant la cheminée.
Assise à même le sol, Eva justifia le plaisir qu’elle éprouvait dans cette position : « J’étais jeune quand j’ai lu que pour les vieux Indiens Amérindiens, le sol était réconfort, force nouvelle, purification et guérison. J’ai passé mes années d’études accroupie dans un coin de ma chambre ! » ajouta-t-elle en souriant.
Des conversations à bâtons rompus s’ensuivirent au cours desquelles le docteur Favrois se dérida. Le week-end se termina le lundi midi dans l’alacrité qu’entretinrent les facéties de Verduret et les mimiques de Chipie. Le service de bus reprit et la météo annonça que les routes étaient praticables. Eric Favrois salua son hôte et l’invita à déjeuner au Relais de Poste le samedi suivant ce qui plongea Eva dans la perplexité : « Si cet homme cherchait une aventure amoureuse, il rejoindrait une femme plus jeune que moi ! »
Assise sur le canapé, elle ne vit pas d’explications à sa future visite dans ce village perdu, entre Noël et Nouvel An, et elle finit par se confier à Julien : « Il devrait être avec ses parents ou avec des amis en cette période de fêtes. Il ne peut pas être impressionné par mon aisance financière. Il est probablement aussi riche que moi, si ce n’est plus. S’il recherche mon amitié, il réalisera que la compassion est une vertu que je ne possède pas. Dans le passé, je voulais être acceptée de tous, collègues et famille. Je cherchais bien sûr à correspondre à ce qu’ils attendaient de moi mais tu conviendras que j’étais naturellement généreuse. Je me suis recroquevillée sur moi-même quand tu es parti. Par un effet que je ne m’explique pas, les épreuves ont ôté la part d’altruisme que je possédais. Je ne peux rien apporter au docteur Favrois», conclut-elle et la main posée sur les flancs de Chipie, elle s’endormit.
– 4 –
Eva se gara devant le Relais de Poste sous un rideau de pluie glaciale. Elle traversa la rue de la Thébaïde et pénétra dans la salle de restaurant par une large porte en verre sur le côté de laquelle trônait un cocasse bonhomme de neige en plastique blanc et bleu orné de rubans à strass argentés. Quelques clients avaient pris place autour des tables aux nappes roses égayées par des vases de marguerites. Partout des souhaits de bonnes fêtes exprimés sur des guirlandes dorées qui se balançaient au travers de la salle.
Le maître d’hôtel s’avança vers Eva :
- Bonjour Madame, que puis-je pour vous ?
- Monsieur Favrois a réservé une table.
A sa suite, elle se dirigea vers le fond de la pièce où flambait une cheminée. Eric Favrois, attablé, lisait les menus. A la vue d’Eva, il fit un signe de la main et déploya sa haute silhouette. Eva nota que dans son jean noir et son pull de montagne en laine rouge, il paraîssait encore plus grand et mince que de coutume. La lumière blafarde qui éclairait cette partie de la salle révélait ses traits délicats ainsi que son regard bleu et ses cheveux blancs décoiffés. Eva ôta son imperméable détrempé par la pluie et le confia au maître d’hôtel.
- Vous allez bien Docteur ? La route n’a pas été trop pénible sous ces trombes d’eau ? Interrogea-t-elle en s’asseyant.
- J’avais une combinaison anti-pluie, répondit-il avec un sourire amical. Comment allez-vous ?
Sans attendre la réponse, il lui tendit la carte des menus qu’elle étudia minutieusement.
- Je prendrai un filet de daurade avec une purée écrasée de pommes de terre et d’olives vertes, déclara-t-elle après quelques instants.
- Mangez-vous mieux Madame Milly ?
- C’est encore difficile mais je connais des gens qui se nourrissent exclusivement de bouillies après un cancer. Je m’estime heureuse de pouvoir varier mon alimentation, du moment qu’elle est moulinée.
- Le noir vous va bien, dit-il avec un mouvement du visage qui attestait de la sincérité de sa déclaration.
Eva le remercia d’un sourire. Flattée par la remarque d’Eric Favrois, elle jeta un coup d’œil au miroir Louis Philippe accroché près de la cheminée qui reflétait son image de femme gracile au teint pâle et aux cheveux courts méchés de blanc. Un pull-over à col roulé et un pantalon en velours noir la mettaient en valeur. Posant son regard sur le médecin, elle fut frappée par l’expression de lassitude qui figeait ses traits et ne put s’empêcher de lui en faire la remarque : « Puis-je me permettre de vous dire que vous avez l’air fatigué, docteur. »
- J’ai des ennuis à l’hôpital répondit-il en hochant la tête. Une enquête est ouverte suite au décès d’une patiente quand j’étais à Sillanges. Une erreur inexpliquée sur mon numéro de portable n’a pas permis aux médecins de garde de me joindre et les pathologies de la patiente ne figuraient pas dans le dossier informatisé alors que je les y avais inscrites. Si seulement, on pouvait mettre la main sur le dossier papier ! En toute bonne foi, les médecins de garde ont administré un traitement inadapté qui a entraîné le décès. Elle était mère de deux enfants ! conclut-il en abattant sa main sur la table dans un geste d’impuissance.
Les lèvres du médecin tremblaient et son visage exprimait un désarroi qui impressionna Eva.
- Je suis taraudé par ce décès jour et nuit. Cette famille dévastée m’obsède. Je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Cependant, je ne veux pas tomber dans la paranoïa et je rejette résolument l’idée que l’on a voulu faire de moi un coupable même si cette pensée me ronge !
- Avez-vous des ennemis ?
- Nous en avons tous. J’ai peut-être suscité des jalousies en gravissant quelques échelons ces dernières années. J’espérais être nommé professeur et faire des conférences à l’étranger.
- Pourquoi cette erreur sur votre numéro de portable ?
- Je l’ignore, se désola-t-il. L’orthophoniste du service m’a confié que Sylvie, ma secrétaire, est dyslexique. Je ne m’en étais jamais aperçu. Elle relit ses documents et j’ai rarement à y faire des corrections. L’enquête est diligentée par le Juge Gillet qui a signé une commission rogatoire.
- Ce qui veut dire ?
- Que le groupement de gendarmerie du Rhône enquête. Un directeur d’enquête a été désigné. Il transmettra ses rapports au Juge.
Un silence pesant s’établit que rompit le maître d’hôtel venu s’assurer que les deux convives étaient satisfaits. Afin d’écarter les douloureuses pensées de son compagnon de table, Eva commenta avec bienveillance la pétulante réunion familiale des grands-parents et de leurs descendants qui sévissait derrière eux, le crépitement du déclenchement des prises de photos, les pleurs du bébé et la ronde des enfants autour de la tablée puis elle enchaîna rapidement : « Profitez-vous des opportunités de distraction à Lyon ? »
- Nous nous retrouvons parfois à la Brasserie Nouvelle avec des amis. C’est une maison glamour avec dancing et restaurant. Les cocottes des années 20 y griffaient les miroirs avec les diamants offerts par ces Messieurs pour vérifier s’ils étaient vrais !
- Je suppose que cet établissement est propice aux rencontres, poursuivit Eva.
- Oui, on y rencontre des jolies femmes pour un soir, répondit-il ironiquement.
- Ne souhaitez-vous pas refaire votre vie ? Ne répondez pas si je suis indiscrète !
- Non, assura-t-il. J’ai réussi à surmonter la souffrance liée au divorce. Après le décès de la petite, mon ex-femme m’avait beaucoup trompé, mais je ne concevais pas la vie sans elle ! Un soir j’ai trouvé les placards vides. Elle avait laissé une lettre dans laquelle elle disait qu’elle partait travailler à Rome.
Eric Favrois fut soudain mal à l’aise : « J’ai beaucoup parlé de moi. Vous-même, avez-vous un compagnon ? »
Plongeant son regard dans des yeux bleus tout à la fois scrutateurs et bienveillants, elle répliqua vivement : « Je ne remplacerai jamais Julien. Il faut disposer d’un temps que je n’ai plus pour se connaître, s’affronter et enfin s’estimer et pacifier une relation sentimentale. »
Eva s’interrompit, attirée par le bruit des flots d’eau qui se déversaient sur la porte-fenêtre tandis que la lumière vacillait sous l’orage. « Je pars dans trois semaines sous un climat plus clément, en Nouvelle-Calédonie », confia-t-elle.
- Puis-je vous accompagner ? Eric Favrois n’avait probablement pas anticipé la requête qu’il venait de faire. Il garda le silence quelques instants puis hochant la tête, il ajouta : « En y réfléchissant, ce voyage tomberait à point car j’ai vraiment besoin de me changer les idées. Je peux m’organiser pour prendre quinze jours de vacances. » Il griffonna son numéro de portable et le tendit à Eva.
Déconcertée, elle bredouilla en haussant l’épaule :
« Pourquoi pas, si vous acceptez un logement rudimentaire dans une tribu ! Voici les coordonnées de l’agence de voyage ainsi que mon numéro de portable. »
Quand ils sortirent du restaurant, la rue de la Thébaïde était lumineuse. La pleine lune amicale éclairait le ciel étoilé lavé par la pluie.
- La lune pose un diadème sur vos cheveux, pasticha Eric Favrois.
- Elle n’est pas blême pourtant, répliqua Eva en souriant.
- Bien, je rentre à l’hôtel. J’ai passé une très agréable soirée. J’espère qu’il en est de même pour vous. Je vous contacterai pour finaliser les détails du voyage. Au revoir Eva. Vous permettez que je vous appelle par votre prénom.
- Sans problème, docteur. A bientôt.
– 5 –
Installée sur un banc de bambou sous un banian, Eva contemple la latérite rouge vif qui embrase le flanc de la montagne ravinée par les pluies de l’hiver. Elle a grimpé vers le sommet de la colline par l’allée de niaoulis, aveuglée par la lumière solaire, s’arrêtant pour reprendre son souffle tandis que l’averse chaude caressait son visage. Elle apprécie ce moment de repos après les vingt-huit heures d’un vol qu’elle appréhendait. Plus détendu qu’à l’accoutumée, Eric Favrois s’était révélé un charmant compagnon de voyage. Il était arrivé avec un important retard à leur rendez-vous dans le hall d’accueil de l’aéroport Saint Exupéry. Eva avait été soulagée en apercevant la haute silhouette filiforme portant une sacoche en bandoulière. Pendant le voyage vers le nord de l’île, fatiguée par les ornières de la piste le long de la rivière Hienghène, elle n’avait pas fixé son attention sur les visages des kanaks morts en combattant pour la Kanaky et immortalisés sur les abribus. Elle s’était promis de parler avec ses hôtes des évènements d’Avril et Mai 1988. Au milieu des bosquets de bambous, elle discerne à présent le hameau de la tribu dominé par la flèche faîtière de la grande case. Plus bas, vers la gauche, elle reconnaît le toit de chaume de la petite case où l’ont installée avec beaucoup d’attention Hawa et son mari Alban, le vieux chef coutumier à qui elle a remis, à son arrivée, un morceau d’étoffe et un billet de 1000 FCP. Alban avait alors exprimé son respect en baissant les yeux et il avait prononcé les paroles de bienvenue. Clignant des yeux qu’elle protège avec sa main, Eva ne parvient pas à repérer, au milieu des maisonnettes aux toits de palmes, la case au tiki bleu occupée par Eric Favrois.
Le médecin a décliné l’invitation à la promenade : « Je dois commencer le rapport que je présente à une conférence à Liège la semaine suivant mon retour. » « Bon courage » a répondu Eva avant d’ajouter, railleuse : « Il me semble qu’un austère bureau à l’hôpital serait plus propice à vos travaux que le jardin d’Alban. Je ne pourrais pas écrire une ligne entourée de ces dattiers, letchis et calebassiers ! » Tandis qu’elle s’éloignait, il s’était inquiété : « Vous partez seule. Henri ne vous accompagne pas ? »
- Henri et Alban répètent des chants à la guitare pour le prochain mariage.
- Tant mieux. Ainsi, il ne risquera pas de nous faire un syndrome de Stendalh à la vue d’un dédale végétal, comme cela s’est produit pendant le voyage.
Une lueur sarcastique avait illuminé son regard tandis qu’il observait Eva par-dessus ses lunettes.
- Je me demande pourquoi vous n’appréciez pas Henri. Il travaille beaucoup quand il est à Nouméa et il n’a pas pris de vacances depuis plusieurs années. Il est normal qu’il se soit extasié sur la nature. Elle est grandiose sur la Grande Terre. Henri est aussi jovial que quand je l’ai connu il y a trente-cinq ans. Bien sûr il peut paraître exubérant mais il est si gentil !
Eric Favrois avait replongé la tête sur son dossier.
Ayant admiré les ipomées rouges et médité à la vue de la mer couleur abysse, Eva redescend vers le village et salue d’un signe de la main une femme qui tient son enfant contre son dos par un manou tout en enfonçant des boutures de manioc dans la terre retournée.
De chaque côté du chemin fleurissent les frangipaniers et les goyaviers derrière lesquels se dresse la chapelle de pierre de corail peinte à la chaux. Le jardin d’Alban et d’Hawa est bientôt en vue avec la maison en ciment peinte en rose et entourée de badamiers. Eva entend Henri qui l’interpelle :
- Viens Evita, assieds-toi près de nous. Nous avons répété tout l’après-midi avec Alban pour le mariage de Martial.
- C’est mon fils explique Alban. Il se marie dans une semaine avec une femme d’une tribu de Maré.
Hawa est sortie de la maison. Eva s’est levée pour l’embrasser et constate un peu de lassitude sur le visage de la vieille femme qui explique : « Il y a beaucoup de travail pour préparer le mariage et la cérémonie coutumière. C’est un moment de renforcement des liens entre les deux tribus. Toutes les parentèles seront présentes. »
- Où habiteront les jeunes mariés ? Demande Eva.
- La maison en dur, la dernière avant l’allée de la Chefferie. Je l’ai décorée de fleurs de flamboyants et d’hibiscus. Mon fils dit que Malia sera une bonne maîtresse de maison. Elle s’y connaît en vannerie, couture et crochet. J’espère qu’elle nous respectera Alban et moi et qu’elle aura la qualité que j’apprécie le plus, l’humilité.
Hawa semble se plonger dans ses pensées et dans sa mémoire puis elle ajoute à l’attention d’Henri et d’Eva : « Voulez-vous vous joindre à nous pour un feu sur le sable ce soir ?
C’est le symbole de la protection que nous apportent les anciens qui sont partis. Nous avons fait cuire le cochon sur les pierres chauffées sous les feuilles de niaoulis, d’orangers et de citronnelles avec des ignames et du manioc. Alban et d’autres hommes de la tribu danseront la culture de l’igname. Nous aimerions que le médecin se joigne à nous. »
Les grillons chantent au bord de l’immense océan vert. Les hommes et les femmes de la tribu se sont installés sur des nattes, autour du feu. Tandis que les mamans surveillent les enfants qui courent après un ballon fabriqué avec des feuillages, Eva félicite les femmes qui, sous la direction d’Hawa, ont préparé le cochon parfumé, les crevettes cuites avec les bananes et les papayes fourrées de coco. Elle s’adresse à sa logeuse à qui le clan a accordé le privilège de la parole : « Que pensez de la société kanak actuelle ? »
- Tout le monde doit y trouver sa place dans un respect mutuel. Nous devons exorciser notre peur des autres communautés et de l’avenir. Il nous faut aussi nous réconcilier entre kanaks indépendantistes et kanaks pro français. Depuis que je fais de la politique, l’eau, l’électricité et le téléphone sont arrivés dans les tribus mais ces progrès n’ont pas apporté le bonheur pour les jeunes qui s’ennuient et cultivent le cannabis. Pourtant la vie dans la tribu est structurante. Les jeunes parents devraient participer aux rassemblements où les enfants reçoivent un nom qui définit leur appartenance à une terre et les ancre dans la lignée des clans utérins. Respecter les usages, les tantes âgées qui n’ont pas eu d’enfants et les vieux parents n’est pas contradictoire avec une action politique au service de la communauté.
L’infatigable Hawa a été écoutée de tous. Elle est venue s’asseoir près d’Eva : « Pensez-vous que le médecin accepterait de venir dans notre maison demain pour examiner une parente ? Je n’ose pas le solliciter directement. Acceptez-vous de le faire pour moi ? » Eva promet de transmettre la demande à Eric Favrois.
Sonnailles aux chevilles, Alban au visage auréolé de cheveux blancs et une vingtaine d’hommes aux dreadlocks ligotées en catogans se sont mis en place pour la danse de l’igname, pieds gauches en avant et pieds droits en arrière, au son des bambous et des écorces de figuiers. Figurant des coups de pelles, ils piochent, déposent une pierre dans le trou ainsi que le plant d’igname, enroulent la pousse autour du tuteur et arrachent les mauvaises herbes, tandis que le public martèle le sol avec les pieds.
Hawa se penche vers Eva et murmure : « La pierre près de l’igname signifie que la puissance vitale des ancêtres aidera le plant à prendre. »
La nuit est venue depuis longtemps et le feu est éteint. Après un concert de Kaneka où se sont mêlés musique traditionnelle et reggae, Eva et Henri remercient Alban et saluent les anciens. « Essayez de convaincre le médecin de venir voir ma nièce. » a supplié Hawa, puis regardant fixement Eva, elle a ajouté : « Bonne nuit peuplée de rêves. Ils nous disent ce que nous ne voulons pas voir. La vie est courte et il faut saisir le bonheur quand il est là. »
Eva a pris avec Henri le chemin du lagon. Le bras autour des épaules de son amie, il a sorti des photos anciennes. « Te souviens-tu Evita de l’été 1987 où nous sommes venus en France avec Carolane et la petite ? Julien et toi étiez en vacances chez tes parents dans les Landes. »
- J’avais remarqué que Carolane ne voulait pas être prise en photo. Il me semblait qu’elle se dépréciait souvent et qu’elle n’avait pas confiance en elle. Elle n’était pas assez armée pour lutter quand la maladie est apparue. Elle a été une bonne épouse et une bonne mère, n’est-ce pas Henri ?
Eva fixe intensément le visage fermé de son compagnon et chuchote : « Pourquoi ne refais-tu pas ta vie, Henri ? Cela me rassurerait de savoir que tu ne vieillis pas seul. »
- Je vois une femme parfois et nous faisons des sorties.
- Tu ne veux pas t’installer avec elle maintenant que la petite est à Sidney pour ses études ?
– C’est encore trop tôt, Evita. Il y a eu Maman, puis deux ans après Carolane. Je ne suis pas encore remis. Toi aussi, tu as eu beaucoup d’épreuves. Vas-tu mieux ?
Eva ne répond pas. Elle caresse la main d’Henri et embrasse son ami. Ils admirent la surface argentée des flots et le ciel encore rempli de constellations puis remontent l’allée de pins colonnaires vers le hameau. Arrivés devant la case ronde, elle lui déclare tendrement :
,« Bonne nuit mon petit coco. Rappelle-toi, je t’appelais ainsi quand je t’ai connu. Tu avais quatorze ans. J’étais une vieille, pense donc, j’avais vingt-trois ans ! »
- La nuit sera courte Evita. L’aube approche, les gazouillis des oiseaux et les chants des coqs ne vont pas tarder. Au fait, quel drôle de zèbre, ton compagnon. Il est quasi mutique, il n’a prononcé que trois phrases pendant la soirée !
- C’est un cancérologue réputé. Il est venu ici pour se ressourcer, déclare-t-elle brièvement en lui envoyant un baiser.
Le bruit des haches et des sabres qui coupent les arbres ont réveillé Eva. Elle est sortie pour solliciter Eric Favrois qu’elle trouve devant sa case, penché sur des dossiers étalés sur la table en bois noir.
- Déjà au travail Eric ! Vous ne vous reposez donc jamais !
- Je me couche dès que je peux, moi, je ne me promène pas au clair de lune jusqu’à l’aube !
Eva a perçu la causticité de la remarque et ne peut s’empêcher d’esquisser un léger sourire. Elle ignore délibérément le sous-entendu et lui soumet la requête d’Hawa.
- Venez avec moi, déclare le médecin.
Hawa les accueille dans la maison en dur avec un doux sourire et des paroles de reconnaissance.
- Suivez-moi, leur dit-elle. Dora a beaucoup de fièvre. Elle souffre au niveau du ventre et je lui ai fait boire une boisson anesthésiante à base de kava. Les plantes et le bouquet magique n’ont pas eu d’effet sur les vomissements.
Elle les guide vers le fond de la salle commune, ouvre la porte d’un cagibi où la lumière perce par un vasistas et les dirige vers une forme tournée contre le mur qui gémit allongée sur une natte. Après avoir demandé à Hawa de soulever la couverture, Eric Favrois exerce une pression sur l’abdomen de la malade qui pousse un cri de douleur.
- Je pense à une péritonite, diagnostique Eric Favrois et s’adressant à Hawa : « Il faut appeler les pompiers et l’évacuer en urgence sur Nouméa. Je vais contacter la clinique de la Baie où je connais un médecin et je l’accompagnerai. »
Hawa s’est inclinée devant le médecin et l’a raccompagné vers la porte. Sur le seuil, elle lui presse la main et ajoute à voix basse : « Dora est la fille de ma sœur aînée. Orpheline élevée par le clan, elle s’était prise d’une passion amoureuse pour le neveu d’Alban. Ils ont transgressé la loi en s’aimant sur la montagne des deuilleurs. »
- La montagne des deuilleurs ? Questionne Eric Favrois.
- Celle que vous voyez face à la mer. Autrefois, les deuilleurs y transformaient les morts en ancêtres. Dora a été chassée du clan, dépouillée de sa case et abandonnée de tous. Elle a survécu sous un abri de fortune dans la forêt grâce à des broussards que je connais. Ils lui apportaient à manger quand ils l’ont découverte inconsciente il y a trois jours. Ils l’ont alors ramenée ici en secret.
Eric Favrois lui sourit et ajoute : « Prévenez-moi quand les pompiers seront arrivés », puis il s’est éloigné.
- Qu’est devenu votre neveu ? Interroge Eva.
- Il est parti travailler à l’usine de nickel près de Koné.
- Le sort des hommes est toujours plus enviable que celui des femmes n’est-ce pas ? murmure Eva. Puis elle ajoute : « S’il vous plait Hawa, pouvez-vous préparer quelques affaires pour Dora. Je vais à Nouméa chez Henri qui reprendra son travail. Je visiterai Dora à la clinique et je laverai son »
- Que le Tout-Puissant vous bénisse pour votre aide, le docteur et vous !
Dora s’est assoupie et se remet peu à peu de son opération auprès d’Eva qui vient la voir chaque jour. « Il ne fait pas trop chaud aujourd’hui. Allez donc vous promener dans Nouméa. Je vous appelle s’il y a un problème », lui suggère la jeune infirmière qui entre dans la chambre.
- Eva, voulez-vous découvrir Nouméa avec moi ? Interroge Eric Favrois qu’elle croise dans le couloir.
- L’infirmière m’a recommandé le Centre Culturel Tjibaou sur la presqu’île de Tina.
Le chauffeur de taxi n’a pas de courses. Il leur fait découvrir la douceur de la place des Cocotiers et ses flamboyants, le marché de la Baie de la Moselle, la Baie des Citrons et le coucher de soleil sur la plage de l’Anse Vata où l’océan leur offre ses remous. « Le Centre Culturel Tjibaou, ce sera pour demain, on ne peut pas le visiter au pas de course » , affirme-t-il. La jeune serveuse de la crêperie, fille de fonctionnaires venus de France travailler à Nouméa dans les années 1975, évoque les squats où vivent des milliers de jeunes qui ont quitté leur tribu pour trouver un hypothétique travail en ville. « Ils disent qu’ils sont plus libres ici mais faute de parvenir à s’intégrer, ils abusent de l’alcool et du cannabis », déplore-t-elle.
Il est à peine dix-sept heures et les passants se font rares. La jeune fille ajoute : « Ici, les journées commencent tôt et finissent tôt, la crêperie va fermer. »
Assis sur le banc de l’abribus, les deux promeneurs hèlent un taxi. « Bonne soirée Eva », murmure Eric Favrois tandis que le chauffeur se gare devant la pension de famille où il loge. Sans réfléchir, elle l’embrasse sur les deux joues puis elle indique la destination du domicile d’Henri : « La Vallée des Colons s’il vous plait. »
Le vent berce doucement les branches de bananiers au-dessus de la tête d’Henri absorbé dans des dossiers et qui exprime sa lassitude quand il aperçoit son amie.
- Je n’ai pris que deux semaines de vacances et je suis déjà débordé ! Ton après-midi s’est bien passé Evita ?
- Oui, le taxi nous a promenés dans les endroits les plus renommés de Nouméa. Demain il nous emmènera au Centre Culturel
- Nous ?
- Oui, j’ai rencontré Eric Favrois quand je sortais de la chambre de Dora.
- Comme par hasard !
- Qu’est-ce-que tu insinues ? Lance-t-elle.
- Je pense que tu l’intéresses.
- C’est impossible Henri. Je suis en rémission d’une grave maladie dont il me soigne. Je suis plus âgée que lui. Mon visage est abimé par les opérations et nous ne sommes pas du même milieu !
- Évidemment à t’écouter, rien n’expliquerait une attirance amoureuse. Je résume tes dires : tu es vieille, malade, dotée d’un physique ingrat et ta conscience sociale interdit un avenir commun avec un médecin ! Evita, es-tu sûre de ne pas te mentir ?
Haussant les épaules, elle l’embrasse et lui dit doucement : « Avance ton travail, Henri. Je vais préparer à manger. » Dans la soirée, il lui confie : « Evita, si j’avais fait ma vie à Paris, je t’aurais demandé en mariage avant Julien. »
- C’est si loin tout ça ! Murmure-t-elle. Que ferais-tu à présent d’une vieille femme en rémission ?
- Tu y tiens décidément !
- C’est plutôt lui qui me tient.
- De quoi parles-tu ?
- Du crabe qui ne manquera pas de ressurgir comme il l’a fait pour Carolane. Excuse-moi Henri. J’attriste une si belle soirée !
- Tu viens te baigner avec moi Evita ? Demande-t-il brusquement.
- Le temps de mettre un maillot de bain.
Quelques longueurs de piscine suffisent à Eva pour détendre son corps et son esprit. Elle se sent enveloppée par la douceur de la lueur bleutée qui nimbe le jardin et qui évoque l’Empire des lumières de Magritte. Tout un passé insouciant renaît, marqué par l’accueil chaleureux de la famille d’Henri, dans le Paris des années 1975. Soucieuses de se reconstruire après la désertion du père, sa mère et ses sœurs avaient ouvert leur foyer à Eva isolée dans la capitale qu’elle avait rejoint pour le travail. Quand elle décide de laisser son compagnon à ses exercices de plongée, il lui crie : « Bonne nuit Evita. Je t’aime. »
Après avoir laissé Dora qui a la visite d’une ancienne camarade de classe, Eva retrouve Eric Favrois. C’est le même chauffeur de taxi que la veille qui les emmène vers le centre culturel Tjibaou. Nouméa se vide déjà quand il les dépose devant un café de la place des Cocotiers.
- J’ai particulièrement aimé les projections sur la philosophie kanak ainsi que les différentes espèces végétales, déclare Eva devant son verre de limonade.
- Poétique aussi le mythe qui fait naître les premiers êtres humains d’un gâteau d’ignames enveloppé de feuilles de taros que la lune jette à la mer ! Reconnaît Eric Favrois.
Eva proclame, désabusée : « Les pensées mythiques disparaissent définitivement sous l’influence nocive de l’homme occidental ! »
- Ah, revoilà Eva militante ! Raille doucement Eric Favrois.
- Au fait Eric, est-ce que l’enquête progresse à Saint-Jean ?
- La police communique peu. Il semble que la secrétaire soit dyslexique et qu’elle ait pu faire une inversion de chiffres mais elle m’a affirmé n’avoir fait qu’une impression du fichier ! Le département informatique a fait d’importantes mises à jour à cette période, ce qui aurait pu effacer le compte rendu du néphrologue. Je dois vous laisser à présent car j’ai du travail.
Ils se quittent en se serrant la main alors que la nuit tombe sur la ville.
Le lendemain, Eva retrouve Dora assise sur son lit, les yeux fixés tristement sur le creux de sa main.
- Ca va Dora ? L’infirmière me dit que tu te rétablis bien. Qu’est-ce-que c’est ? Interroge-t-elle en jetant un coup d’oeil vers la paume recroquevillée.
- C’est une coquille vide de trocas. Elle est un peu usée car elle appartenait à ma mère qui l’avait trouvée dans le creek.
Dora fait chatoyer lentement les reflets de la nacre dans la lumière du soleil. « Je vois le bleu turquoise des vagues du matin, le vert de l’océan quand la tempête approche et le rosé du couchant. Je la garde toujours sur moi car elle m’a aidée à tenir quand ceux de mon peuple m’ont abandonnée. »
- Qu’aimerais-tu faire quand tu sortiras de la clinique ? Questionne Eva avec délicatesse.
- J’ai toujours voulu être infirmière pour aider les gens. A présent, je ne sais plus.
- Tu es jeune Dora. Tout est possible. Pourquoi ne demandes-tu pas au docteur Favrois d’en parler à son copain médecin. Tu pourrais faire une préparation à l’école d’infirmières de Nouméa.
- Ce serait magnifique. Tu crois qu’il le ferait ?
- Je pense qu’il a un grand cœur sous des abords un peu ours. Quant à moi, j’ai la chance d’avoir une certaine aisance financière qui me permettrait de financer tes études.
- Pourquoi ferais-tu ça ? Fait Dora les larmes aux yeux.
- Parce qu’il y a eu un moment dans ma vie où j’aurais aimé que l’on me donne un coup de main. Devant le regard étonné de la jeune femme, elle poursuit :
« Oui, nous avons eu des ennuis mon mari et moi. Ses chefs lui ont fait comprendre qu’il n’était plus opérationnel et l’ont poussé vers la porte. J’ai donc été obligée de continuer à travailler malgré la fatigue inexpliquée que je ressentais. Et puis tu pourrais être la fille que je n’ai pas eue ! » Le visage illuminé par la joie, Dora a sauté au cou d’Eva qui la quitte en lui confiant :
« Tu auras l’autorisation de sortir d’ici deux jours. N’oublie pas de parler au docteur Favrois. Il est installé dans un bureau à l’étage. Henri nous ramènera dans la tribu pour le mariage de Martial et Malia. »
Dès l’arrivée à Hienghène, Eva met au courant Alban et Hawa de la nouvelle orientation que prend la vie de Dora qui passera sa convalescence à la maison de repos de la baie avant d’emménager dans un studio en ville. Grâce aux interventions d’Eric Favrois et de son collègue, elle est inscrite dans une école privée qui prépare au concours d’entrée à la formation d’infirmière. « Je complèterai la bourse d’étude », ajoute Eva à l’oreille d’Hawa.
Le lendemain, Alban convoque Eva et Eric Favrois dans la case où se réunit habituellement le Conseil des Anciens. Après les avoir invités à prendre place solennellement sur le banc en bois de houp, il déclare : « Hawa m’a dit ce que vous avez fait tous les deux pour Dora. En tant que chef coutumier de la tribu de Goot, je confirme qu’en s’aimant sur la montagne interdite, mon neveu et elle ont enfreint la règle des clans. Ils ont été légitimement bannis à tout jamais. » Après un long moment de réflexion, il fixe Eric Favrois et ajoute d’une voix posée : « A titre personnel, j’ai apprécié les soins que vous avez dispensés à la nièce d’Hawa, docteur. Vous n’êtes pas comme les autres médecins blancs qui grèvent le budget de la CAFAT en prenant des honoraires exorbitants. Vous êtes intervenu dans la vie de Dora bien au-delà de votre devoir de médecin et vous lui permettez de se reconstruire. J’ai donc proposé aux chefs de clans que vous siégiez tous deux au Conseil. La cérémonie d’investiture aura lieu lors de l’ouverture de la culture de l’igname. »
- Je ne pense pas avoir droit à une récompense, réplique le médecin qui ajoute : Cependant vous m’honorez de cette distinction que j’accepte. Et vous Eva ? Demande-t-il en se tournant vers sa compagne.
- J’essaierai d’être digne de l’honneur que vous me faîtes, répond-t-elle en s’inclinant devant Alban.
Les festivités du mariage de Martial et Malia ont commencé depuis quelques heures dans le respect de la coutume ponctuée de chants et de danses. La parentèle de Malia a offert les ignames et les vivaneaux de Maré sur la pelouse entourée de pins colonnaires où un tissu rouge sépare symboliquement les deux familles. Les femmes assises à terre portent leurs plus belles robes de coton à grandes fleurs, agrémentées de dentelle au bas des manches et sur le carré autour du cou. Complimentant Hawa sur la couleur violette de sa robe de fête, Eva s’entend répondre : « C’est la couleur de la tribu d’Alban. Le jour de mon mariage, j’ai ôté la robe bleue qui était la couleur de mon clan pour en revêtir une semblable à celle-ci. Heureusement que je ne détestais pas le violet car il m’a accompagnée dans tous les évènements de ma vie ! » plaisante Hawa avec un grand éclat de rire avant d’ajouter sans amertume : « Je me trouve bien vieille à présent pour avoir une couronne de palmes tressées dans les cheveux et un hibiscus à l’oreille ! »
- Vous êtes très belle ainsi, la rassure Eva.
Hawa souffle à son amie : « Martial va offrir des étoffes et des monnaies coutumières à la famille de Malia puis les anciens réciteront les généalogies. »
Les chants et les danses se sont tus. Alban, monté sur une grande branche, raconte l’origine de la tribu de Goot puis Dui, l’oncle utérin qui a élevé Malia après la mort de son père, fait quelques pas en avant, sa nièce à ses côtés. Durant la nuit étoilée, accompagné par la stridulation des grillons, il récite d’une voix puissante les parentés de son clan, à Maré, avant de proclamer au premier chant du coq : « Je suis venu accompagner ma fille Malia Goapa chez toi. Je te la laisse. Elle est promise à Martial, ton fils. » Malia a franchi le tissu rouge. Emue, elle déclare à Martial : « Aujourd’hui, je change de maison et je prends ton nom. J’ai conscience de ma responsabilité au niveau de la tribu de Goot et je respecterai ses anciens. » Après un moment de silence, elle déclare : « Et maintenant, place au pilou ! »
Henri a mis son bras autour des épaules d’Eva et murmure le regard perdu : « Carolane aimait voir danser le pilou. Elle en connaissait les phases d’accueil et d’au revoir. » Dans un geste de réconfort, Eva a pressé le bras de son ami et malgré la nostalgie, ils s’absorbent dans la rythmique de dix hommes aux corps enduits de noir de charbon qui ont bondi sur la pelouse. Coiffés de casques de feuillages et la taille entourée d’une ceinture de lianes, ils martèlent le sol au son des chants qui vont en s’amplifiant, dans le balancement des bracelets de coquillages qui enserrent leurs chevilles. Tandis qu’ils frappent avec leurs mains des coussins de nattes tressées, des guerriers surgissent fougueusement avec leurs sagaies et leurs casse-têtes enrubannés. Frénétiquement, les danseurs tournent en spirale dans un nuage de poussière au son des tambours en bambou et des tambourins en écorce.
La musique a cessé et les danseurs se sont retirés. Dans le silence de la nuit qu’accompagnent quelques insectes nocturnes, Hawa a invité chacun à prendre place autour de la table du banquet où les femmes présentent le bougna enveloppé dans des feuilles de bananiers ainsi qu’un bon bami croquant.
D’une voix solennelle Alban a proclamé la fin des festivités du mariage de Martial et Malia. Eva salue avec respect les anciens et embrasse affectueusement les jeunes mariés qui s’envoleront de La Tontouta pour Sidney dans quelques heures. Elle aperçoit Eric Favrois assis sur le vieux banc de bois devant la case encadrée par les deux appliques bleues.
- Vous paraissez morose. Quelque chose ne va pas ? s’enquiert-t-elle avec intérêt.
- Mon ex-femme vient de m’appeler. Elle doit se désister de ses fonctions de présidente du jury du concours d’entrée à la Villa Médicis.
- Pourquoi ? Interroge Eva.
- Elle a des problèmes de santé. Eric Favrois enchaîne avec lassitude : « Toutes ces festivités de mariage sont interminables ! Voilà une vingtaine d’heures que nous nous unissons au bonheur de ces jeunes époux et que nous nous réjouissons. Qu’on les laisse enfin seuls ! Mes parents s’étaient mariés avec d’autres couples, sous les bombardements, dans un abri au sous-sol de la mairie de Lyon, en 1943. Le maire avait célébré les dix mariages à la chaîne en une demi-heure avant le déclenchement des sirènes ! »
Eva éclate de rire et ironise : « Les réjouissances ont bien duré huit jours lors des Noces de Cana ! Puis elle ajoute plus sérieusement : « Henri nous emmènera à l’aéroport. Les vacances sont finies. »
Eric Favrois a perçu vraisemblablement la nostalgie dans la voix d’Eva. Il s’est approché d’elle et soudain lui caresse doucement l’épaule et le cou et approche ses lèvres. Elle se dégage en bredouillant :
- Qu’est-ce-qui vous prend Éric ? Ah c’est le pilou endiablé ! On dit qu’il échauffe les sens et les esprits !
Il ne répond pas. Elle ne voit plus qu’un iris bleu dans lequel elle perçoit une tendresse irrésistible. Instantanément, le vieux doute compagnon de toujours, celui qu’elle n’a jamais pu identifier comme son ami ou son ennemi, s’est insinué : « Je dois me tromper. C’est Martial qui regarde Malia. Nous sommes loin de notre culture. Nous sommes sous emprise de sortilèges. »
Il a reposé sa main doucement sur son épaule, y a déposé un léger baiser comme s’il voulait effacer toute brusquerie. « Je vous aime », confie-t-il.
- Vous ne pourriez pas vous exprimer ainsi dans la langue Marquisienne ! Lance-
t-elle caustique.
Devant son expression médusée, elle reprend : « Oui, je vous aime n’existe pas dans la langue des Iles Marquises. » Puis, elle ajoute doucement : «Sérieusement Eric, je suis probablement plus vieille que vous et je suis malade. Les hommes tels que vous n’envisagent pas raisonnablement une aventure avec une femme comme moi. Les évènements douloureux de l’hôpital vous ont bouleversé et vos capacités de jugement sont amoindries. Eric Favrois, le célèbre chirurgien, ne devrait pas passer ses vacances dans une tribu kanak avec Eva Milly, ex petite fonctionnaire dans un centre des finances publiques. Il serait plus logique que vous fassiez du surf aux Bahamas avec des filles qui font la une. » A court d’arguments, elle conclut : « Vous seriez déçu par une relation amoureuse avec moi et hausseriez les épaules demain en y repensant. »
Il ne répond rien. Son visage s’approche du sien. En faisant des efforts pour dominer son émotion, elle murmure : « Cela ne nous mènerait nulle part. »
Elle se ment à elle-même et se rappelle les paroles d’Hawa. Est-elle attirée par lui et refuse-t-elle de se l’avouer ? Une pensée obsédante naît dans son esprit : « Et si c’était ma dernière saison ! » L’obsession de la mort qui a pris possession d’elle depuis le début de sa maladie bat en retraite devant le désir de caresser son visage, ses cheveux et d’échanger un baiser. Ce qu’ils font sous le banian protecteur. Détachant doucement ses lèvres, il murmure : « Viens ». Ils sont entrés dans la case au toit de chaume posée sur une fin de terre au bord de l’immense océan vert. Dénudés, ils sont à présent étendus sur le haut lit de bambou. Elle, femme mûre qui a eu trop peu de relations charnelles et qui lui explique : « J’ai été mariée longtemps et je n’ai pas beaucoup d’expérience en matière amoureuse. Cela n’intéressait pas mon mari. »
Il ne semble pas prêter attention à sa déclaration et l’attire contre lui. A-t-il néanmoins senti son appréhension après tant d’années d’abstinence ? Il lui dit doucement : « N’aie pas peur, n’aie pas peur ! » Depuis combien de temps n’a-t-elle pas connu cette accélération éperdue des battements de son cœur, cette impatience, cette attente de ce qui est encore pour elle en dépit des décennies écoulées le merveilleux de l’existence ? Dix ans peut-être plus ? Avant qu’ils ne s’abandonnent l’un à l’autre, il promet comme elle le lui a demandé : « Je ne te laisserai jamais. »
Yeux mi-clos, elle s’efforce à présent de fixer l’image de ses lèvres qui lui sourient, de son visage penché vers le sien. Elle veut rester dans l’indolence et l’inattendu de ce qui est arrivé afin de fixer ce petit matin dans son cœur. Il n’y a plus d’espace, il n’y a plus de temps. Il veut parler. Elle lui met délicatement la main sur la bouche. « Ne dis rien, ne dis rien, il faut que tu saches. » Elle a réalisé qu’il l’a rendue deux fois au monde des vivants. Il a extirpé le mal qui rongeait son visage et il a éveillé son corps endormi à la sensualité depuis des années. Elle plante son regard dans les yeux bleus qui la fixent. Elle joint les mains autour de son oreille et chuchote : « L’ancêtre protecteur du tiki bleu veille sur nous. Dans ce pays de la parole, je crois en ton je t’aime et il me faudrait du génie pour décrire le sentiment que j’ai pour toi. » Enlacés, ils écoutent Hawa qui appelle Eva à se joindre à la réunion des femmes. Celle-ci explique à son compagnon : « Hawa va animer une réunion sur les ostracisations dont sont victimes les femmes comme Dora. Il sera question aussi des violences des maris qui boivent et de l’exploitation au travail. Je lui ai appris à faire un compte rendu. En tant que membre du conseil de clans, elle relaiera les doléances des femmes.
Indifférent en cet instant au travail d’Hawa, Eric Favrois demande subitement en lui caressant le visage : « Tu n’es pas obligée de me répondre si ma question est indiscrète. Pourquoi ton mari ne voulait-il pas de moments intimes avec toi ? »
- Je l’ignore. Il avait quitté la chambre conjugale en prétextant que je travaillais tard le soir – j’emmenais alors du travail à la maison – ou qu’il ronflait. J’ai laissé faire d’autant plus que j’étais fatiguée, le cancer devait être en préparation. Quand j’ai été libérée de toute activité professionnelle, j’ai réalisé que nous n’avions pas de vie de couple. J’ai alors tenté de susciter des moments d’amour charnel, mais Julien coupait court en disant : « Tu devrais dormir, tu vas être fatiguée demain. »
- Etais-tu sûre de sa fidélité ?
- Julien avait sa part d’ombre comme chacun d’entre nous. Après un temps de silence, elle ajoute : « Peut-être m’a-t-il trompée mais il est mort dans mes bras et ses derniers mots ont été des mots d’amour. »
- Et tu n’avais jamais eu d’aventures depuis son décès ?
- Non, je lui suis restée fidèle jusqu’à aujourd’hui, a-t-elle répondu doucement.
Ils se sont séparés en silence après une dernière étreinte. Tandis qu’il fait quelques pas autour du lit, elle constate combien il est élégant dans sa robe de chambre bleue.
Après avoir hésité quelques instants, elle lui adresse une requête : « Je ne souhaite pas qu’Henri sache ce qui s’est passé entre nous » puis elle ajoute : « Je le sens très fragile, il s’accroche à nos vieux souvenirs ! »
- Y avait-t-il eu quelque chose entre vous dans le passé ? Demande sèchement Eric Favrois.
- Non, déclare Eva d’une voix posée. Il a toujours été le petit frère que je n’ai pas eu. Il est vulnérable car il a perdu en l’espace de deux années les êtres qu’il aimait le plus au monde, sa mère et sa femme. Il sait combien j’appréciais sa maman qui m’avait considérée comme sa fille. Je l’aide comme je peux à surmonter son chagrin.
Le lendemain, au digestif offert par Alban à l’intention de ses deux hôtes, succéda un pilou d’adieu sur la grande pelouse. Envahie par un sentiment d’allégresse à la fois grisant et d’une incroyable douceur, Eva vit en l’avenir un univers de tendresse.
– 6 –
Deux aides-soignants avaient surgi dans la chambre en poussant un brancard qui avait probablement servi au temps des salles communes dans les hôpitaux. Allongée sur la civière, Eva avait frissonné dans le couloir glacial. « Vous avez froid, ma petite dame, on va se dépêcher », avait observé le moins taiseux. Dans un bruit fracassant, le brancard avait heurté le mur dans le virage et s’était échoué contre la porte de l’ascenseur qui desservait la salle d’opération. Au deuxième sous-sol, l’engin avait été aligné à côté de ses semblables. Eva n’avait pas réussi à nouer la camisole dans le dos et grelottait sous un plaid dit polaire tandis que des sons angoissés émanaient d’une forme corpulente étendue sur le chariot voisin. Elle tourna la tête vers un trentenaire livide qui se redressa sur son séant et déclara : « Qu’est-ce qu’on va vous faire ? »
- une endoscopie répondit-t-elle laconiquement, plagiant la formule lapidaire du médecin venu l’ausculter quelques minutes avant la virée surréaliste vers le bloc opératoire.
Elle n’eut pas le temps de demander au grand gaillard sur quelle partie du corps on allait l’inciser. Un autre colosse vêtu d’une blouse verte était apparu à l’avant du brancard : « Bonjour Madame Milly. Je suis l’assistant du chirurgien. Nous allons vérifier s’il n’y a pas une reprise évolutive trancha l’assistant. Voilà l’anesthésiste qui va vous faire une première piqûre. A tout à l’heure. »
- Oui, à tout à l’heure, docteur, répondit-elle avec un sourire narquois. « Qu’en savait-il ce médecin s’ils allaient se revoir ! »
L’anesthésiste pria aimablement Eva de compter jusqu’à dix. Quelques heures plus tard, elle ouvrit les yeux et dévisagea le calot vert penché vers elle : « Tout s’est bien passé. Vous allez rester en observation quelques heures puis l’on vous ramènera dans votre chambre. Si vous vous sentez bien, on vous installera sur un fauteuil pour remonter. Reposez-vous. Au revoir Madame. » Le médecin se hâta de la quitter. Eva éprouvait une douleur sourde au niveau de la gorge et de la difficulté à avaler sa salive. Le visage d’Eric Favrois revenait de façon obsessionnelle à son esprit : « C’est lui qui aurait dû passer me voir. Pourquoi ne l’ai-je pas vu ? » Elle se convainquit qu’il souhaitait cultiver la discrétion sur leur relation et s’endormit. Elle se réveilla dans une salle sombre où une infirmière juchée sur un mirador central veillait sur trois patients fraîchement opérés. La machine chargée de surveiller son pouls rugissait régulièrement suscitant l’humeur maussade de la surveillante obligée de se déplacer à tous les coups pour la faire taire : « Vous avez mis un temps fou pour vous réveiller ! Voilà plusieurs heures que vous ne devriez plus être là ! » Maugréa-t-elle. Ce fut donc avec un plaisir évident qu’elle fit raccompagner la patiente dans sa chambre où l’attendait une jolie quarantenaire sculpturale et sexy. Une lueur indéfinissable brillait dans ses yeux verts. Un rouge à lèvre abricot soulignait une bouche bien ourlée et rehaussait un teint de porcelaine tandis que des cheveux roux et frisés retombaient en cascade sur ses épaules.
- Bonjour Madame, je suis le docteur Virginie Martin. Vos échantillons biologiques ont été transmis au laboratoire.
Ayant retrouvé toute sa lucidité, Eva avait noté dans la glace son teint terreux, ses traits tirés, l’énorme ecchymose jaune et mauve qui ornait son épaule suite à une glissade dans le vétuste bac à douche de la chambre d’hôpital ainsi que les plaques rosacées sur le visage et le thorax qu’elle devait au chauffeur de taxi qui l’avait amenée à Saint-Jean avec une heure de retard pour cause de libertinage avec une passagère. Peu enclins à comprendre les difficultés du chauffeur à organiser son week-end, les personnels soignants avaient jeté en hâte dans les bras d’Eva une camisole, un slip, des chaussons et un bonnet : « Le chirurgien s’impatiente », avaient-ils expliqué. « On est venu vous chercher à trois reprises ! Vite douchez-vous avec la bétadine ! » Contrariés par le manque d’explications à propos de l’intervention et l’insouciance du transporteur, le visage et le corps d’Eva avaient exprimé leur désapprobation en se couvrant de boutons !
Le docteur Martin constata sans commentaires les différents sujets de déplaisirs. Jetant un coup d’œil sur le dossier médical, elle persifla : « C’est le docteur Favrois qui vous a opérée ! Il a une vilaine affaire sur les bras depuis trois mois ! »
- Que voulez-vous dire ? questionna Eva avec difficulté.
- Une de ses patientes est décédée en raison de ses négligences professionnelles et les enquêteurs sont à pied d’oeuvre. Ils ont interrogé le personnel. Les journalistes se sont introduits à leur suite. Le colonel de gendarmerie et le directeur de l’hôpital ont improvisé des conférences de presse. Quelle galère tous ces flics dans les parages ! Impossible de travailler dans ces conditions. J’ai dû faire sortir un journaliste qui avait investi mon bureau. Si le docteur Favrois travaillait sérieusement, nous n’en serions pas là ! En réalité, la seule véritable préoccupation de ce praticien, hormis l’art de la séduction, est le plan de carrière !
Il sembla à Eva que le visage du docteur Martin était curieusement inexpressif et dénué de sentiments. Avec violence elle poursuivit imperturbablement : « Il fait la cour à des femmes que la maladie et les traitements ont rendu fragiles sur le plan psychologique afin qu’elles participent à des expériences dans le cadre de programmes de recherche. »
- Et elles acceptent ? Interrogea Eva d’une voix peu assurée.
- Évidemment car elles ne pensaient plus possible qu’un homme puisse s’intéresser à elles ! Il loue pendant la consultation médicale leur douceur ou leur élégance et exprime sa compassion face à la maladie qui les atteint. Certaines patientes sont raides dingues de lui ! Aussitôt qu’elles sont bien insérées dans une cohorte, Eric Favrois retourne à ses vrais amours dans les boites gays. Il est le pygmalion du directeur du Centre de Ressources Biologiques qui ne cache pas son homosexualité.
- J’ai entendu dire que le docteur Favrois est reconnu par la communauté scientifique, énonça Eva dans un souffle.
- Il obtient les postes les plus intéressants grâce à son carnet d’adresses, ricana le médecin avec un haussement d’épaules. Connaissez-vous l’expression : « Perish or Publish ? » Eric Favrois pratique le cuisinage des données et les embellissements de clichés dans des revues dites scientifiques. En réalité, ces publications sont toxiques. Il ne fait aucun doute que le bureau de l’intégrité scientifique se saisira tôt ou tard de ses fraudes scientifiques et qu’il sera sanctionné sur le plan pénal. Le bon droit est mis à mal et croyez bien que je ferai tout pour que l’honneur de la cancérologie des VADS soit restauré !
- Les VADS ?
- Les voies aériennes digestives supérieures répondit sèchement le docteur Martin qui tourna les talons à l’arrivée de deux aides-soignantes enjouées.
Troublée, le regard perdu, Eva ne prêta pas immédiatement attention aux deux femmes qui d’ailleurs ne la saluèrent que d’un laconique bonjour et ne s’aperçurent pas de son désarroi. Elles procédèrent au déménagement des affaires de la voisine de lit que l’on avait transférée dans une autre chambre après son opération et par bonheur, elles eurent quelques échanges savoureux qui divertirent Eva : « Beurk, c’est moi qui prends le râtelier ! » signala la benjamine d’un air de dégoût, mimant une danse en se déhanchant et remuant les bras.
- Tu dis ça parce que tu as vingt ans ! Tu seras heureuse d’avoir un appareil quand tu seras plus vieille ! gourmanda l’aînée.
Elles quittèrent la pièce, ignorant son occupante et en claquant la porte. Eva resta prostrée quelques heures dans l’obscurité, éprouvant tour à tour l’émerveillement d’être aimée et l’angoisse de s’être trompée : « Qu’il aime les hommes aussi bien que les femmes m’importe peu ! Il se peut qu’il se défende par des comportements donjuanesques d’une homosexualité qu’il tolère mal. Seul l’Amour a de l’importance. Il m’a dit qu’il m’aime, il me l’a prouvé. Le bouquet de violettes qu’il m’a offert à l’aéroport était un message d’amour pur, fidèle et discret. » Eva sentait néanmoins un mal-être diffus s’installer sournoisement, entravant sa liberté de penser. Elle fut bientôt dépendante d’un sentiment méandreux fait de touches de lumière et d’obscures pensées, ne voyant dans la modeste violette que l’ornement des céramiques posées sur les tombes. Le docteur Martin lui apparut arrogante et menaçante, nouvelle Dalila détentrice des secrets des uns et des autres.
A son réveil le lendemain, une jeune infirmière aux cheveux blonds sagement coiffés en chignon annonça la tournée des médecins pour le début de la matinée. Eric Favrois pénétra dans la chambre suivi d’un cénacle de soignants, orthophonistes et infirmières qui s’alignèrent contre le mur dans un silence religieux. Il fustigea d’un ton sec le personnel du bloc opératoire qui venait de le biper : « Ils sont au taquet ! Ils savent bien qu’il y a la tournée des malades le jeudi ! » Le regard dirigé vers les membres de son équipe, il désigna Eva d’un geste de la main : « J’ai opéré Madame Milly d’un carcinome sous la langue puis d’une récidive sous la mâchoire. Il y a eu chimiothérapie et radiothérapie. La patiente subit actuellement des contrôles. » Le cœur d’Eva battait à se rompre dans sa poitrine. La pièce se vida peu à peu à l’exception de Virginie Martin qui s’attarda dans la chambre et railla : « Ouf la tournée est finie. Quelle perte de temps ! De nombreux médecins ont abandonné cette tradition monarchique qui date d’un autre temps. »
- Est-ce que la tournée ne resserre pas les liens dans l’équipe ? Demanda Eva qui tentait de surmonter son émotion.
- Pas du tout ! L’ambiance est très mauvaise à Saint-Jean. Je me méfie du docteur Favrois et de tous ces médecins-courtisans, les nationaux comme ceux qui arrivent de l’étranger. Ils sont tous malins, imbus d’eux-mêmes et savent comment s’y prendre pour obtenir les postes les plus gratifiants.
- Je suppose qu’il y a peu de postes et qu’il faut user de patience avant de grimper dans la hiérarchie hospitalière.
- Je n’ai plus de temps à perdre ici, poursuivit le docteur Martin avec humeur. A présent, je n’obéirai qu’à ma géographie intérieure. Je souhaite quitter Saint-Jean car je ne veux pas subir la contagion de la petitesse.
Un long silence s’ensuivit dans lequel Eva crut percevoir une réaction de retrait chez son interlocutrice. Avait-elle peur de trop se livrer ?
– Dans quelle région voudriez-vous travailler, docteur ?
- Je souhaite réintégrer la Bretagne d’où je suis originaire. J’ai eu une enfance studieuse, ajouta-t-elle en souriant. Imaginez-vous que j’étais la meilleure en classe dans toutes les matières, même dans les activités sportives et artistiques, de l’école primaire à la terminale.
- Depuis combien de temps êtes-vous à Lyon ?
- Sept ans.
- Est-il facile d’y avoir une vie sociale ?
- Depuis ma jeunesse, je suis convaincue que la seule compagnie qui vaille la peine est celle de soi-même et que « l’enfer c’est les autres ! » On veut à toutes forces nous obliger à sourire, à participer à la fête des voisins… Non, il faut qu’on nous laisse être malheureux si on veut être malheureux ou en rage contre l’espèce humaine qui marche sur la tête !
Eva hocha la tête en signe d’assentiment. Ce faisant, les échanges avec le docteur Martin sombraient dans un pessimisme que le patient d’un service de cancérologie se doit d’écarter.
- Je suppose que vous avez choisi votre métier car vous avez un message d’humanité et de compassion à faire passer. Cela n’exclut pas que vous affirmiez votre propre créativité, votre sagesse et vos expériences de vie.
- Toutes qualités inutiles ici, croyez-moi je suis lucide.
Le médecin ne semblait pas pressée de quitter la chambre. Eva se hasarda à évoquer ses propres préoccupations : « Le médecin nutritionniste m’a signalé que j’ai perdu cinq kilos et qu’il envisage une sonde pour m’alimenter. En réalité la nourriture de l’hôpital n’est pas propice à une prise de poids. »
- Aurez-vous de l’aide quand vous serez rentrée chez vous ?
Eva se laissa aller à quelques confidences : « J’ai quelques amies qui m’aideront. Certes, j’ai vécu repliée sur moi-même après mon veuvage. Depuis que je suis malade, je crois à l’entraide et à la solidarité, en particulier avec les autres malades cancéreux. »
- Je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas eu de rayons après votre première opération ! Le docteur Favrois, encore une fois, peut être accusé de négligences car la radiothérapie aurait finalisé les résultats de l’intervention et limité les risques de récidive.
- Les décisions sont prises en réunion de concertation pluridisciplinaire, n’est-ce pas ? Le docteur Favrois n’était pas seul à décider.
- Les médecins se rallient à l’avis du patron. Ouvrez la bouche s’il vous plait.
Munie d’une lampe frontale elle réalisa un examen ORL minutieux puis se débarrassant du matériel d’examen, elle ajouta : « Vous avez une plaie au fond de la gorge, due probablement au passage du tuyau. », puis elle salua brièvement Eva et quitta la chambre.
Dans l’après-midi, le brouhaha tamisé des conversations du couloir fut interrompu par l’arrivée d’Anna dont le visage poupin apparut timidement dans l’entrebâillement de la porte.
- Anna ! Je suis heureuse de vous voir. Comme c’est gentil de venir jusqu’ici ! Comment vont Chipie et les youyous ?
- Ils s’ennuient de vous. Quand rentrez-vous à La Roche ?
- Pour le week-end j’espère.
- Je vous ai apporté des mouchoirs comme vous me l’avez demandé.
- Merci Anna. Mon porte-monnaie est dans la poche du sac qui est dans le placard. Payez-vous.
Anna se dirigea vers le minuscule placard en s’aplatissant entre la potence et le mur. Après quelques recherches, elle déclara avec surprise : « Etes-vous sûre d’avoir pris de l’argent ? Votre porte-monnaie est vide. »
- C’est impossible Anna. L’infirmière coordonnatrice m’avait recommandé de prendre cent euros. Ce que j’ai fait.
Anna sortit du sac les sous-vêtements et les pyjamas et les étala sur le lit. Ayant vérifié qu’il n’y avait pas d’argent, elle fixa son amie : « Mais bien sûr ! On a vidé votre porte-monnaie pendant que vous étiez au bloc ! Vous devriez informer le docteur Favrois de ce qui se passe dans son service. »
Eva esquissa une grimace qu’Anna interpréta comme une répugnance à attirer l’attention du personnel sur sa personne.
- Tant pis pour l’argent Anna. Je suppose que celui ou celle qui l’a pris en avait besoin !
- Quand il y a une brebis galeuse dans une équipe, il faut l’identifier !
- Il y a tant de passages dans les couloirs. Il s’agit peut-être d’un visiteur.
Désireuse d’en finir avec le sujet, Eva ajouta : « Comment se porte le palmier que j’ai ramené de Hienghène ? »
- Il s’étiole dans la serre en dépit de la paille et des écorces que j’ai disposées sur la terre pour le protéger de la fraîcheur.
Une Vénus de Praxitèle vêtue d’une blouse blanche, une baguette en bois à la main, apparut sur le seuil de la porte. D’une voix haut perchée, elle articula en détachant les syllabes : « Excusez-moi de vous déranger Madame Milly. Je suis l’orthophoniste. Accepteriez-vous de servir de modèle pendant la leçon que je dois faire à mes étudiantes ? La patiente de la chambre d’en face qui avait accepté s’est endormie. »
Eva acquiesça car à la réflexion, l’assemblée serait exclusivement féminine et il lui semblait qu’il fallait beaucoup plus qu’un urticaire tenace, une bouche de guingois et une glossectomie pour déstabiliser l’avenir de l’homme ! C’était sans compter avec la délicatesse de sentiments d’une jeune fille qui refusa de visionner la bouche d’Eva et quitta la chambre. Ses esprits recouvrés dans la solitude de la nuit qui suivit, Eva loua la hauteur de vue de cette obscure aspirante qui n’avait pas souhaité la mettre mal à l’aise et lui faisait découvrir la solution de l’énigme : « Eric Favrois se manifestera quand je serai plus présentable ! »
En fin d’après-midi, elle négocia âprement sa libération auprès du docteur Martin : « Docteur, me donnerez-vous l’autorisation de sortir demain. J’ai un chien et des oiseaux qui nécessitent des soins. »
- Je ne vous cache pas Madame Milly que je préfère que vous restiez jusqu’à lundi.
- Non merci docteur. Je pense que le vagabondage est non seulement un droit du malade mais il est aussi propice à sa guérison, déclara Eva avec un rictus ironique.
Sans sourciller, Virginie Martin répliqua : « Il ne tient qu’à vous d’errer dans les couloirs de Saint-Jean si vous souhaitez vagabonder ! »
- Merci docteur mais étant claustrophobe, l’univers des hôpitaux m’est contre-indiqué.
Le lendemain matin, Eva fit connaissance avec le service de médecine nucléaire et goûta la quiétude d’un petit local silencieux à la lumière tamisée. On l’invita à s’installer dans un fauteuil et à ne pas bouger pendant une heure tandis qu’on lui injectait un produit en vue du scanner et qu’on la couvrait d’un plaid.
Le docteur Martin signa le vendredi une autorisation de sortie. Titubant sous le poids de son sac qui lui sembla de plomb, Eva se dirigea vers la sortie de l’hôpital. Le taxi n’était pas encore arrivé. Elle s’assit sur un banc au soleil à l’extérieur du bâtiment. Elle se sentait faible, sa tête tournait et des étoiles brillaient devant ses yeux. La sensation de malaise qu’elle ressentait lui fit regretter de ne pas être restée à l’hôpital pendant le week-end. Une ample cape violette enveloppant une jolie rousse qui sortait du bâtiment de verre la détourna quelque peu de son mal-être. Eva reconnut Virginie Martin, admira son élégance et la suivit du regard jusqu’aux parkings réservés aux médecins de Saint-Jean sur sa droite.
Quelques instants plus tard, elle sortait de la zone de stationnement au volant d’une BMW noire, contournait le secteur visiteurs et s’arrêtait au feu rouge avant de s’engager en direction du centre-ville. Eva constata l’esthétisme du véhicule et nota entre autre son immatriculation répétitive du chiffre 7 : « D’un point de vue ésotérique, cette immatriculation convient parfaitement à la personnalité solitaire de la conductrice ! » Elle réprouva aussitôt d’un signe de tête cette idée irrationnelle, ramenée à l’instant présent par les cris d’un jeune homme : « Madame Milly, Madame Milly. » Eva se dirigea vers le taxi et se fit aider pour monter dans le crossover Toyota. Deux heures plus tard, le chauffeur la déposait à La Roche, soulagée d’avoir échappé à la pestilence de la ville. Anna l’attendait et l’aida à monter les marches de la villa. Tandis que Chipie exprimait sa joie des retrouvailles en aboyant furieusement, Eva arrêta son regard sur le clocher de l’église au-dessus des platanes, écouta avec attention les bruits familiers, le chien qui aboie dans la campagne ainsi que les trilles du couple de rossignols dans la haie puis, soutenue par son amie, entra chez elle et se laissa tomber dans le canapé de cuir marron.
- Mon Dieu, que vous êtes pâle et que vous avez l’air triste ! Vous allez commencer par déjeuner puis vous irez vous reposer ! ordonna Anna.
- Je ne peux avaler que du liquide. Ma gorge est douloureuse.
Anna attendit qu’Eva ait terminé son assiette de minestrone puis elle l’accompagna jusqu’à sa chambre. Etalant un plaid sur ses épaules, elle lui déclara doucement : « Je reviendrai à dix-huit heures, essayez de dormir. » Quand Eva se réveilla, la nuit était tombée. Elle entendait Anna s’affairer dans la cuisine et elle décida de se lever. Elle se sentait un peu mieux bien que nauséeuse. Chipie ne la lâchait pas d’une semelle et lui léchait les chevilles comme si elle avait conscience des difficultés de sa maîtresse à tenir sur ses jambes. A la fin du dîner, Anna nota que le visage d’Eva avait repris quelques couleurs.
- Je n’irai pas par quatre chemins, Eva. J’ai fort bien compris qu’il y a quelque chose de neuf dans votre vie. Depuis votre retour vous me semblez triste et pensive. C’est à cause du docteur Favrois, n’est-ce-pas ? Je ne veux pas être indiscrète. J’en parle car vous m’avez dit avoir fait le voyage avec lui.
A quoi bon mentir ? Eva opina de la tête : « Je suis amoureuse de lui mais je pense que cet homme est énigmatique. Il a des problèmes professionnels à Saint-Jean et il ne fait pas l’unanimité parmi ses collègues. Nous avons vécu une relation sentimentale en Nouvelle Calédonie mais il est étrangement silencieux depuis notre retour. Bref, je vis dans l’intranquillité. »
Anna haussa les sourcils : « Qu’aimez-vous donc chez lui ? »
- Je lui serai toujours redevable d’avoir prolongé ma vie et de l’avoir embellie. Sans amour, nous sommes fragiles n’est-ce-pas Anna et manquons de courage. Nous perdons confiance dans le monde, nous n’avançons plus et nous nous replions sur nous-même.
- Je veux bien vous croire. Mais pourquoi lui ? Insista Anna
- La question est difficile, répliqua Eva avec un sourire. Je l’aime pour sa singularité. Il ne raille pas et n’abrutit pas de sarcasmes. Je suis formidablement bien avec lui.
- Qui se ressemble s’assemble ! Vous aussi, vous êtes différente des autres femmes. Le moule dans lequel vous avez été faite est cassé !
Après quelques instants de silence, Anna soupira avant d’ajouter : « La solitude est difficile à supporter. Je rêve de trouver un brave garçon qui viendrait chez moi, même pour une seule nuit et croyez-moi, je ne me plaindrai pas s’il prend toute la place dans le lit ! »
Les deux femmes éclatèrent de rire. Anna insista pour rester jusqu’au lendemain car une de ses cousines de passage veillait sur sa mère. Restée seule après qu’Anna ait rejoint la chambre verte, Eva contempla longuement le portrait de Julien et ne put retenir sa colère : « Si tu ne m’avais pas laissée, rien ne serait arrivé. Je n’aurais pas eu de cancer et je ne serais pas tombée amoureuse de quelqu’un auquel je ne comprends rien. Pourquoi n’avons-nous pas été de vieux fous toi et moi ? »
– 7 –
François Pellen était mince et élancé. Il approchait de la cinquantaine et ses cheveux grisonnaient aux tempes. Des yeux noirs bienveillants et vifs mettaient à l’aise ses interlocuteurs. Arrivé comme à son habitude avec un quart d’heure d’avance à la Brasserie Nouvelle, il s’installa sur une banquette d’où il pouvait admirer la grande terrasse-véranda fleurie de yuccas et de dracaenas. En semaine, la brasserie présentait l’avantage d’être tranquille le matin. Au bout de quelques minutes, il ouvrit son attaché-case et en sortit un dossier dans lequel il s’absorba. Il avait donné rendez-vous à neuf heures à Eric Favrois. Les deux hommes se connaissaient depuis leurs années d’internat à Bordeaux. Chercheur en biologie cellulaire, le docteur Pellen était responsable du Centre de Ressources Biologiques en vue de Recherche Clinique et Fondamentale à Saint-Jean. Il menait des études sur les échantillons prélevés sur les patients pendant les interventions chirurgicales au Pôle d’Oncologie Thoracique. Ces recherches, destinées à améliorer les prises en charge et les suivis, présentaient un bénéfice direct pour les malades. Le matériel tissulaire non utilisé était anonymisé et cédé à des laboratoires en vue de l’analyse génomique des tumeurs. Parallèlement, François Pellen avait créé à l’hôpital la société Ecotec qui avait mis au point une chambre de provocation environnementale. Des volontaires indemnisés y participaient à des études visant à évaluer l’impact des produits ménagers sur la santé. Il se leva quand il aperçut Eric Favrois. Le vent violent avait décoiffé le cancérologue plus que de coutume. Après une accolade, les deux médecins s’assirent sur la banquette et commandèrent un petit déjeuner.
- Que deviens-tu depuis la dernière fois ? C’était ici en Septembre, je crois.
- C’est exact. Je reviens d’une terre lointaine. Dépaysement garanti sur les terres Calédoniennes, répondit évasivement Eric Favrois.
- Te rappelles-tu que nous avions un bon copain à Bordeaux. Il est parti là-bas et s’est mariée avec une fille de l’île.
- Je l’ai vu à l’hôpital de Nouméa. Il est intervenu pour aider une femme de la tribu où nous étions hébergés.
- Nous ?
- Oui, j’ai accompagné une copine qui partait en vacances à Hienghène.
- Tu es bien discret ! Elle est jolie ?
- Visage intéressant.
- Je m’attendais à ce que tu me dises qu’elle est particulièrement mignonne.
- Ce n’est pas le plus important.
- Tu n’as pas toujours dit cela ! Rappelle-toi quand nous étions étudiants, il te fallait les plus piquantes.
Le docteur Favrois esquissa un léger sourire. Encouragé, François Pellen poursuivit : « Qu’est-ce qu’elle fait ? »
- Enfin, rien de notable. Elle ne travaille plus. Soucieux d’en finir avec les questions de son collègue, il déclara : « Elle est veuve, c’est une de mes patientes. »
- Quel est le pronostic médical ?
- Je l’ignore. C’est bizarre chez elle.
- Tu vis avec elle ?
- Elle refuse. Elle pense qu’elle est trop vieille pour moi et que nous ne sommes pas du même milieu.
- Trop vieille ?
- Oui, je te l’accorde. Rien n’est normal dans tout cela.
- Tu t’intéresses à présent à une femme au physique quelconque, malade, vieille et qui ne veut pas de toi ! Tu vas bien vieux ?
- Non pas très bien. Sophie, mon ex-femme, a un cancer du sein métastatique. Son moral n’est pas bon. Elle vit mal l’inactivité et elle regrette de ne pas être restée à Rome. Elle est nostalgique de la Villa Médicis où elle travaillait, des promenades dans ses jardins et même des oranges offertes par les jardiniers ! Pour la faire sourire, je lui ai dit qu’il s’agit d’oranges amères et que les murs des bâtiments ont des fissures ! L’intervention est prévue dans huit jours. Le professeur Gallois prévoit des séances de chimiothérapie, Evérolimus combiné à Herceptine.
- Je suis profondément désolée de ce qui arrive à Sophie. J’ai gardé le souvenir d’une femme intelligente et cultivée. Si je peux faire quelque chose, n’hésite pas !
- Je prendrai des RTT pour l’assister. J’ai contacté l’employée de maison que nous avions quand nous étions ensemble. Elle accepte de reprendre du service auprès de Sophie pendant les traitements.
- Didier Durand m’a confié que les investigations se poursuivent à l’hôpital autour du décès de la patiente mais la police et la justice communiquent peu. Les enquêteurs analysent les données stockées sur les disques durs et les clés USB. Cela prendra du temps car les informations sont nombreuses. Il paraît que l’adjudant-chef Ranque qui dirige l’enquête est particulièrement intuitif. Il aurait un flair particulier pour découvrir les petits éléments qui mettent sur une piste plausible.
- Pourquoi m’as-tu donné rendez-vous ? Interrompit brusquement Eric Favrois.
Les yeux mobiles du Docteur Pellen se fixèrent sur son collègue.
- Nous avons des problèmes à propos d’études que nous menons sur le matériel tumoral et les échantillons sanguins, en partenariat avec le laboratoire Scott de Londres. Elles induisent des recherches sur les caractéristiques génétiques pour quelques patients pour lesquels il semble qu’il y ait eu des négligences administratives des équipes d’accueil lors des admissions.
- En quoi suis-je concerné ?
- Il y a une patiente soignée à Saint-Jean. Tu es son médecin.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Milly, Eva Milly.
Eric Favrois fixa le chercheur : « Quel est le problème ? » questionna-t-il froidement.
- Nous n’avons pas son accord écrit pour les prélèvements, l’utilisation de ses tissus et de son sang dans le cadre des programmes de recherche.
- Tu veux dire que la cession des spécimens était illégale ?
- Tout à fait. En toute bonne foi, j’ai demandé des prélèvements de fragments tissulaires frais lors de l’intervention récente de Mme Milly. A la demande de l’équipe du docteur Scott, ils ont été mis en culture ici pour analyses moléculaires complémentaires. Je t’ai appelé à ton bureau mardi après-midi quand l’adjoint administratif m’a informé du problème. Ta secrétaire a pris la communication. Tu venais de partir et elle m’a passé le docteur Martin.
- Le docteur Martin ? Tu lui as fait part de ton souci ?
- Elle devait t’en parler.
Le visage d’Eric Favrois se colora sous l’effet de la colère. Ses mâchoires se serrèrent tandis qu’il tapait du poing sur la table : « C’est impensable ! Pourquoi n’ai-je pas été mis au courant ? Je suis parti vers quinze heures mardi pour accompagner Sophie chez l’anesthésiste. La réunion de concertation pluridisciplinaire a duré toute la journée de mercredi. On a statué sur soixante dossiers. J’ai vu Virginie Martin pendant la tournée jeudi matin. Elle ne m’a rien dit. Je suis parti au colloque à Liège vers onze heures. »
François Pellen garda son sang-froid : « Tu penses bien que je n’aurais pas demandé ces spécimens si j’avais su que nous n’avions pas les consentements. »
- C’était pourtant une vérification élémentaire avant de prélever ! Déclara abruptement le cancérologue qui ajouta : « Les accords sont numérisés n’est-ce-pas ? »
- Le service travaille sur l’année 2010. Madame Milly a été opérée en 2012.
Le regard pénétrant de François Pellen scruta le visage d’Eric Favrois : « Quel genre de patiente est Madame Milly ? Procédurière ou compréhensive face à l’erreur humaine ? »
Le souffle court, Eric Favrois fulmina : « L’erreur humaine a bon dos ! Voilà deux fois que l’on n’arrive pas à me joindre ! Madame Chandy en est morte ! Je ne suis pas un dinosaure !
J’ai un portable, que diable ! Vous laissez un message et je rappelle. Plus personne ne fait son
travail correctement à Saint-Jean. Si Madame Milly porte plainte devant les tribunaux pour non respect de la loi sur la protection des personnes se prêtant à des recherches biomédicales, l’hôpital sera définitivement déclassé. »
François Pellen marqua quelques instants d’hésitation. D’une voix peu assurée, il déclara :
« Pourrais-tu obtenir de Madame Milly qu’elle signe ces quatre documents ? »
Eric Favrois maugréa en se saisissant du dossier : « Ce n’est quand même pas à moi de réparer les erreurs de l’Administration ! »
- Je suis désolé Eric. Je comprends ton irritation. Les médecins sont les mieux à même de communiquer avec les patients surtout quand une relation de confiance s’est installée. Quant à Virginie Martin, je la croyais plus professionnelle !
- Professionnelle ! ricana Eric Favrois.
- Y a-t-il eu un problème entre vous ? Je l’ai rencontrée à la cafeteria, il y a quelques semaines. Elle m’est apparue hostile à ton égard.
- J’ai obtenu la présidence de la réunion de concertation. C’était son plan de carrière.
- C’est la seule raison ?
- Je vois où tu veux en venir ! Nous étions bons amis Virginie Martin et moi jusqu’à il y a quelques mois. Nous allions au cinéma et nous dansions dans des guinguettes des bords de Rhône. Je travaillais beaucoup et les sorties avec elle me paraissaient une bouffée d’oxygène. Elle était enjouée et prévenante. Tout s’est compliqué le jour où j’ai accepté une invitation à dîner à son domicile. En fait, ce soir-là, elle espérait une relation amoureuse et je lui ai fait comprendre, trop froidement peut-être, qu’elle n’était pas mon type de femme puis je suis parti. J’ai une devise : jamais dans le diocèse ! De ce jour, tout est devenu difficile. Elle ne communiquait plus avec moi, même au sujet des patients et elle se révélait systématiquement critique, voire opposante en réunion. Récemment, des collègues m’ont signalé sa psychorigidité, son isolement progressif et ses erreurs de jugement. A mon avis, il y a une souffrance sous-jacente sans rapport avec un amour blessé.
- Sais-tu qu’elle a demandé une mutation ?
- Je l’ignorais. Pour en revenir à l’accord de Madame Milly, j’essaierai de l’obtenir, mais en ce moment je me consacre à Sophie. Son opération approche.
- Merci pour ce que tu pourras faire, Eric. Au fait, nous déjeunions Arnaud et moi samedi, quand une jolie blonde, Gickie de son prénom, est venue me demander de tes nouvelles. Elle est hôtesse le week-end au dancing de la Brasserie et dans la semaine, elle participe à des études sur les allergies à Saint-Jean. Elle semblait déçue de ne pas te revoir.
Eric Favrois posa quelques questions sur Arnaud, le nouveau compagnon de François Pellen et le petit vietnamien qu’ils envisageaient d’adopter. Le docteur Pellen avait un rendez-vous avec le conseiller culturel pour le dossier d’adoption. Il régla l’addition et les deux hommes se dirigèrent vers la sortie. Sur le trottoir et après un instant d’hésitation, le chercheur tapa sur l’épaule de son copain : « N’oublie pas, cette fille, Gickie, me semble une fille bien et elle s’intéresse à toi ! »
– 8 –
Une nuit sans lune et des rouleaux de brouillard ont envahi la pelouse. Il fait bien sombre ce soir, songe Eva en jetant un coup d’œil par la porte-fenêtre. Elle se dirigea vers l’entrée, saisit son manteau sur la patère et sortit. L’humidité s’insinuait sous son vêtement tandis qu’elle longeait la rue principale du village. La supérette était encore éclairée. Elle pourrait faire quelques provisions pour le dîner. Elle passa devant le Relais de Poste généreusement décoré. Le cocasse bonhomme de neige en plastique saluait les clients dans l’allée menant à l’hôtel. Attirée par son apparence débonnaire, Eva s’engagea sur le passage piétons pour s’en approcher. Le bruit d’un moteur qui accélère, des pneus qui crissent, la lumière falote des phares, le choc avec un véhicule discerné dans la brume mouvante, des sons et des images qui se fixent dans la mémoire…
Elle ouvrit les yeux, regarda l’appareil à transfusion et se tourna vers la voix feutrée penchée au-dessus d’elle.
- Comment allez-vous Madame ?
Eva dévisagea le jeune médecin. De vives douleurs dans les jambes et l’épaule gauche la firent grimacer.
- Que s’est-il passé docteur ? Articula-t-elle avec difficulté.
- Vous avez été renversée par une voiture. Les pompiers vous ont amenée sans connaissance à l’hôpital. Vous êtes à Sillanges. Vous souffrez d’une plaie profonde sur la jambe et de nombreuses contusions mais vous n’avez rien de cassé. Il faudrait être plus vigilante quand vous traversez la chaussée !
- Je me souviens d’avoir vu une voiture de couleur sombre. Le conducteur a accéléré à l’approche du passage piétons.
- Vous pensez qu’il vous a renversée volontairement ? Demanda l’interne intrigué.
- Je ne sais pas. Je me souviens de l’immatriculation du véhicule.
La surprise s’exprima sur le visage du médecin : « Vous récupérez vite, Madame Milly. Le traumatisme n’a pas entamé votre mémoire ! » Eva jugea inutile d’ajouter qu’en un éclair, malgré la lumière blafarde, elle avait reconnu l’immatriculation de la BMW du Docteur Martin de Saint-Jean.
- Il faudra déposer une plainte au commissariat quand vous irez mieux.
Le surlendemain, Eva s’empressa de se déclarer en meilleure forme. Sa maisonnée lui manquait. Les youyous vivaient l’un pour l’autre quand elle s’absentait mais selon Anna, Chipie s’étiolait à chaque absence de sa maîtresse.
Installée dans un fauteuil roulant et poussée par un ambulancier, Eva pénétra dans le bâtiment vitré du commissariat de police. Deux blondes trentenaires aux épaules bien charpentées égrenaient leurs souvenirs de vacances en Crète et se plaignaient de la température glaciale du Vercors. Eva attendit patiemment la fin de la conversation.
- Je voudrais parler au commissaire, déclara Eva d’une voix peu assurée.
Elle se sentait exténuée. Une sueur glacée coulait sur son front et lui donnait la nausée.
- C’est pourquoi ? Demanda sèchement la policière.
- J’ai été renversée sur la chaussée à La Roche de Chapenet le 29 Mars.
- Vous êtes blessée ?
- Je sors de l’hôpital répondit Eva en dépliant le certificat médical.
La jeune femme lut le papier et sans un mot interpella un de ses collègues assis devant son écran.
- Tu peux venir pour une déposition ?
- Excusez-moi, je n’ai pas dû être suffisamment explicite. Je souhaite parler au commissaire. C’est important.
La policière maugréa puis s’enhardit à appeler le secrétariat. Une demi-heure plus tard, un homme grand et large d’épaules, aux rides profondes autour des yeux et de la bouche, la faisait entrer dans un bureau à la sobriété spartiate. Eva avait insisté pour que l’ambulancier n’assiste pas à l’entretien.
Face à des yeux plissés et soupçonneux et à un regard incisif, elle déclina les trois chiffres et les deux lettres de la plaque et l’identité du Docteur Martin. Celle-ci n’était peut-être pas la propriétaire du véhicule mais Eva l’avait vue le conduire. Le plus pénible fut d’expliquer à cet homme pragmatique qu’elle avait toujours utilisé des moyens mnémotechniques pour exercer sa mémoire et qu’elle aimait mieux observer que comprendre. Elle concéda en terminant que sa méthode n’était pas rationnelle.
- Pour ce qui concerne les chiffres, je veux bien croire que votre mémoire les ait enregistrés puisqu’ils sont identiques, déclara le fonctionnaire d’un ton froid mais les lettres ?
- VM sont les initiales du Docteur Virginie Martin.
- Vous déclarez que vous avez été renversée par une voiture immatriculée VM777MV.
- Les dernières lettres sont les initiales inversées.
- Avez-vous eu un différend avec le médecin que vous nommez ?
- Absolument pas. Elle m’a soignée lors de mon hospitalisation et nous avons eu quelques échanges. A mon sens, c’est un bon médecin mais elle me semble psychorigide.
- Pensez-vous que le conducteur ait voulu attenter à votre vie ?
- Je l’ignore. Il y avait du brouillard mais le passage piétons était éclairé par les lampadaires de la rue et les lumières du Relais de Poste.
- Il se peut que la voiture ait été volée. Je vais mettre un enquêteur sur l’affaire. Vous recevrez une convocation pour venir signer votre déposition, ajouta le commissaire en se dirigeant vers la porte puis il appela l’ambulancier et lui demanda de raccompagner la plaignante à La Roche.
Dans les semaines qui suivirent, Anna planifia les repas et s’occupa du ravitaillement aussi bien que des oiseaux et des plantes. Elle dépassa largement son rôle d’employée de maison en étant présente lors des passages de l’infirmier et du médecin et en sélectionnant les programmes TV les plus délassants et divertissants. Les jours où elle s’occupait plus particulièrement de sa mère, elle appelait à deux reprises pour s’assurer que tout allait bien. En dépit de ses soins, Eva ne récupérait pas. Son épaule immobilisée lui interdisait tout travail physique. Elle avait abandonné le fauteuil roulant et se déplaçait avec une canne. Sa pâleur et ses cernes sous les yeux inquiétaient Anna qui avait fait du docteur Favrois un bouc émissaire et exprimait ouvertement son ressentiment : « Rien ne va plus dans votre vie depuis que ce toubib froid et égocentrique y est entré ! Je me demande s’il est vraiment fait pour vous. Décidément, les hommes n’apportent que des ennuis aux femmes ! »
- N’est-ce pas vous qui m’avez dit que vous aimeriez qu’un brave type s’invite chez vous et que vous ne vous plaindriez pas s’il ronflait ?
- J’ai dit que je ne me plaindrais pas s’il prenait toute la place dans le lit, ce n’est pas pareil, rectifia Anna.
Assise sur le canapé, Eva esquissa un sourire et signala : « Je me souviens d’une remarque d’Eric Favrois dans l’avion : j’aiderai mon ex-femme dans l’épreuve de la maladie. »
- Paroles, paroles ! Le fera-t-il ? Grommela Anna.
Eva se pencha en avant et frotta nerveusement ses mains l’une contre l’autre avant de s’exclamer : « Je ne sais pas, de même que j’ignore si le conducteur de la BMW m’a renversée volontairement. En tous les cas, je préfère être prudente. Je n’ouvre pas le portail et je ne réponds au téléphone que si j’ai identifié mon interlocuteur. C’est ce que j’ai fait hier quand Carlos m’a appelée.
- Lui avez-vous raconté vos mésaventures ?
- Je n’ai pas compris tout d’abord ce qu’il me disait. Il me citait un fabliau, la couverture partagée, que je lui lisais quand il avait huit ans.
- De quoi s’agit-il ? Demanda Anna.
- Sous l’emprise de sa femme, un fils veut chasser son vieux père qui lui a donné tous ses biens. Le petit-fils coupe une couverture en deux. Une moitié est pour son grand-père, l’autre sera pour son père le moment venu. La leçon est comprise, le fils rend ses biens à son père et le garde avec lui.
- Où voulait en venir Carlos ?
- Il m’a dit qu’il ne sera pas un fils ingrat et qu’il serait rassuré si j’allais m’installer près de lui. Carlos a l’esprit compliqué mais c’est finalement un bon garçon !
- Bon, je dois rentrer. Ne sortez pas de chez vous Eva ! J’ai lu un roman policier où l’assassin était un voisin de la victime. Il la jalousait pour son argent !
Eva s’installa sagement sur le canapé avec un petit ouvrage qu’elle prit au hasard dans la bibliothèque. Elle ne l’ouvrit pas immédiatement et s’efforça sans y parvenir de faire le vide dans son esprit. D’humeur mélancolique, elle pensa à ses proches et ne put que constater qu’Anna mise à part, personne n’avait partagé ses soucis, ni ses parents, ni sa sœur, ni Julien. Ils avaient tous compté sur elle. A l’inverse, elle avait misé sur Eric Favrois pour lequel elle ressentait un sentiment ambigu fait d’amitié, d’amour et de doute : « Tu vois, j’avais encore raison ! Heureusement que je suis là pour te faire reprendre tes esprits ! » murmurait sans cesse la voix de la méfiance. Avec un soupir, elle ouvrit le livret et relut plusieurs fois à voix haute : « Le moment présent est une frêle passerelle. Si on le charge de regrets d’hier et de l’inquiétude de demain, la passerelle cède et l’on perd pied. » Demain il ferait jour.
– 9 –
En fin d’après-midi, le Docteur Favrois sortit contrarié de la salle de réunion de la gendarmerie du 2ème arrondissement. Pendant l’entretien avec l’adjudant-chef Ranque, petit homme au visage tavelé, il lui avait fallu s’exposer et parler de sa vie privée, ce qu’il n’appréciait pas particulièrement. Psychologue et subtil, ce qui aurait pu être attesté par de nombreux suspects à présent sous les verrous, le directeur d’enquête avait très vite perçu l’ambivalence du soignant, homme réservé voire pudique et en même temps professionnel direct, pouvant manquer d’humilité, d’écoute et de tact. Il s’était alors secrètement amusé à diriger un interrogatoire serré ne permettant pas à Eric Favrois de se dérober. Le médecin avait dû révéler son mariage, son divorce, la perte de l’enfant unique, les aventures sentimentales sans lendemain ainsi que ses relations avec Virginie Martin.
- Vous portez assistance à Madame Sophie Jablon dont vous êtes divorcé, avait poursuivi impitoyablement le redoutable enquêteur.
- Mon ex-femme a un cancer du sein. Depuis qu’elle a appris qu’elle est atteinte d’une maladie grave, elle fait une dépression et alterne des phases de révolte et de désespoir. De plus elle souffre de solitude, loin de ses collègues et relations de Rome.
- Pourquoi est-elle venue se soigner ici ?
- Je l’ai convaincue que je l’aiderais. Actuellement, je m’emploie à ce qu’elle se batte contre le cancer, qu’elle maintienne une vie aussi normale que possible et qu’elle se persuade que, même diminuée, elle aura encore un rôle à jouer.
- Où loge votre ex-épouse ?
- Dans un studio qu’elle possède en Centre-Ville.
- Vous arrive-t-il de ne pas rentrer chez vous ?
- Que voulez-vous dire ? questionna le Docteur Favrois d’un ton cassant.
- Vous arrive-t-il de passer la nuit avec Madame Jablon ?
- J’accompagne moralement mon ex-épouse avec la sagesse et la bonne volonté qui doit caractériser tout médecin. Rien de plus.
L’adjudant-chef se tut quelques instants. Le coude appuyé sur le bureau, il glissait la main sur son front et sur ses sourcils épais et broussailleux. Son regard se durcit subitement. Il dévisagea Eric Favrois et lui demanda : « Que faisiez-vous dans la soirée du 29 Mars ? »
Perplexe, son interlocuteur ouvrit son Quo Vadis : « C’était un vendredi. En principe, nous dînons au restaurant avec mon ex-femme, le Vendredi soir. »
- Quel restaurant ?
- Le bouchon des gones en bas de son immeuble au 34 rue Albrecht. Les restaurateurs nous connaissent à présent. Pourquoi me demandez-vous cela ?
- Vous savez probablement que Madame Eva Milly a été percutée sur un passage piétons ce soir-là.
Stupéfait, le médecin balbutia : « Je l’ignorai, est-elle blessée ? »
- Elle a été hospitalisée pour de multiples contusions. Une enquête est en cours pour déterminer s’il s’agit de violences volontaires.
Impassible, l’enquêteur poursuivit : « Quel type de relations entretenez-vous avec Madame Milly ? »
- Nous avons eu une très courte relation amoureuse pendant un voyage en Nouvelle Calédonie.
- Relation terminée ?
- Madame Milly est une personne loyale que je ne veux pas abuser. Je vous le répète, je suis très préoccupé par la maladie de Sophie Jablon.
En raccompagnant le docteur Favrois, l’adjudant-chef Ranque laissa tomber négligemment : « Fréquentez-vous les dancings ? »
- Il m’est arrivé d’aller à La Brasserie Nouvelle. Mais les boîtes ne sont pas mes lieux de distraction favoris !
Eric Favrois avait volontairement omis de signaler qu’il devait se rendre dans l’établissement. L’entretien terminé, il se hâta de récupérer sa moto et de rejoindre Gickie qu’il avait invitée à dîner. Il n’avait qu’un vague souvenir de la jeune femme qui, son service de vestiaire terminé, s’était invitée à sa table. Il n’eut pas cependant à dévisager les femmes installées dans la salle de restaurant car Gickie se leva et vint à sa rencontre. Il fut d’emblée à l’aise avec la jeune personne brune à la démarche gracieuse et aux yeux noisette. Elle évoqua longuement son travail à l’hôpital où elle participait à une étude sur les phénols contenus dans les désinfectants ménagers.
- Comment se passe l’exposition aux produits et quelles protections avez-vous ? interrogea le médecin.
- Je suis très bien surveillée par les médecins et les infirmières qui sont derrière les vitres. Je revêts une combinaison intégrale avant d’entrer dans la salle d’exposition puis une fois installée dans un fauteuil confortable, je réponds à des questionnaires sur les picotements dans le nez et les yeux. On m’a fait sortir de la pièce quand je participais à une étude sur les bombes déodorantes d’intérieur : des gouttelettes de produit étaient vaporisées depuis deux ou trois heures quand j’ai eu des difficultés à respirer.
- Pourquoi faîtes-vous ce travail ?
- Pour payer mon loyer, avoua-t-elle sans ambages. 200 euros par jour ce n’est pas négligeable et cela complète bien mon salaire d’hôtesse au dancing. Je n’aime pas la monotonie et j’ai l’impression d’avoir deux vies !
A la fin du repas, Eric Favrois régla l’addition. Le trottoir luisait d’humidité quand ils se retrouvèrent dans la rue éclairée par les réverbères. Le médecin sortit un petit carnet de sa poche, déchira un feuillet sur lequel il griffonna son numéro de portable et le tendit à Gickie : « N’hésitez pas à m’appeler si vous avez des problèmes à l’hôpital », déclara-t-il avec un sourire bienveillant. Il s’éloigna puis revint sur ses pas pour déposer un baiser sur la joue glacée de la jeune femme et murmura : « Au plaisir de vous revoir ! »
– 10 –
Le juge Gillet plut à Eva. Il lui semblait que l’homme la mettrait à l’aise. Il était grand et mince et devait avoir la cinquantaine bien sonnée. Son visage osseux et intelligent s’éclairait parfois d’un sourire que précédait une légère crispation de la commissure des lèvres. Le trait d’humour arrivait ensuite. La sobriété régnait dans son bureau où était accroché un portrait du Président de la République. Il invita Eva à s’asseoir sur le côté gauche du bureau à côté de Didier Durand. Les docteurs Virginie Martin et Eric Favrois complétaient le rang des témoins. En arrière-plan, le colonel de Gendarmerie et l’adjudant-chef Ranque observaient les participants tandis que le greffier disparaissait derrière son écran.
Le juge Gillet se tourna d’emblée vers Virginie Martin dont l’incessant croisement de jambes dénotait la nervosité et d’une voix pondérée, il demanda : « Madame Martin, où étiez-vous le Vendredi 29 Mars au soir ? »
Avec hostilité et un rictus de dépit, elle répliqua : « A Perros Guirec. Je l’ai déjà dit à votre enquêteur. Pourquoi m’avez-vous convoquée ? »
Le juge Gillet fit observer sèchement que c’était lui qui posait les questions puis il ajouta : « Vous avez déclaré avoir passé le week-end chez votre tante Madame Rose Lanno qui demeure Rue de Saint Léonard à Perros-Guirec. Vous avez confirmé par ailleurs être la propriétaire du véhicule BMW de couleur noire immatriculé VM777MV. »
- C’est exact. Tout cela ne me dit pas ce que je fais ici, déclara-t-elle avec un mépris furieux.
- Votre véhicule a été flashé à Villard-de-Lans le Vendredi 29 Mars à 20 heures 47.
- A 20 heures 47 ? C’est impossible ! J’étais dans le TGV pour Paris-Montparnasse où je suis arrivée dans la soirée. J’ai dormi à l’hôtel d’Armorique et j’ai pris le premier train du matin pour Lannion le Samedi. J’avais laissé ma voiture sur le parking de Saint-Jean et pris un taxi pour aller à la gare de Lyon Part-Dieu. Encore une fois, monsieur le Juge, pourquoi me posez-vous toutes ces questions ?
Le juge garda le silence pendant quelques instants et il poursuivit : « Quand avez-vous repris votre véhicule ? »
- A la fin de mes gardes, le mercredi vers midi.
- Avez-vous noté quelque chose de particulier ?
- Absolument rien.
L’intonation du magistrat se fit plus percutante : « Madame Milly ici présente a été renversée sur un passage piétons dans un village du Vercors, La Roche de Chapenet, le Vendredi 29 Mars vers 19 heures 30. Elle a formellement identifié votre véhicule BMW.
Interloquée, Virginie Martin se tourna vers Eva : « Comment pouvez-vous être sûre qu’il s’agit de ma berline ? »
- Je vous ai vue sortir du parking de Saint-Jean. J’ai la mémoire des chiffres.
Le juge Gillet continua son interrogatoire : « Madame Milly, reconnaissez-vous en Madame Martin le chauffeur du véhicule qui vous a renversée ? »
- Il faisait nuit, monsieur le Juge, il y avait un épais brouillard. Quand j’étais à terre, je n’ai pu voir que l’immatriculation.
Eva tourna les yeux vers le docteur Martin et constata ses joues écarlates et les mouvements saccadés de ses mains qu’elle passait dans les cheveux. Elle paraissait en proie à un choc émotionnel. Les yeux exorbités, les mèches ébouriffées, elle laissa éclater sa fureur : « Pourquoi vous en prenez-vous à moi ? Demandez donc plutôt au docteur Favrois comment il a soigné Madame Milly ! Il l’a inscrite dans une cohorte de recherches génétiques et il n’a pas prescrit les séances de radiothérapie qui auraient évité la récidive. Sans son consentement, il a fourni des échantillons biologiques au responsable du Centre de Ressources Biologiques de Saint-Jean qui les a cédés à un laboratoire londonien. Monsieur le Juge, je dénonce les agissements des docteurs Favrois et Pellen qui bafouent les droits des patients.
Impassible, Eva ne manifesta pas d’intérêt particulier aux déclarations de Virginie Martin pas plus qu’elle ne se tourna vers le visage livide d’Eric Favrois. Décontenancé, le regard perdu, le cancérologue déclara d’une voix blanche : « Comment pouvez-vous insinuer de telles choses ? »
- Vous avez la parole docteur Favrois. Expliquez-vous, trancha le juge.
- Des photos et du matériel tissulaire correspondant à la lésion de Madame Milly ont effectivement été fournis au Département Recherche, Innovation en Cancérologie et Génétique. Mon devoir de médecin consiste à informer les patients que des travaux de recherche peuvent être réalisés à partir des échantillons prélevés et non utilisés. Le service du docteur Pellen doit ensuite collecter les accords des patients, ce qui n’a pas été fait auprès de Madame Milly. A l’occasion d’un examen de contrôle que la patiente a subi récemment, le docteur Pellen a demandé des prélèvements tissulaires. Il a découvert ensuite que le dossier n’était pas en règle et il a tenu au courant le docteur Martin qui ne m’a pas informé.
- Pourquoi n’avez-vous pas prescrit de radiothérapie pour Madame Milly, interrompit le juge Gillet.
Le médecin eut un rictus désabusé : « Madame Milly n’avait pas le profil pour faire un cancer des voies aériennes digestives supérieures et une récidive. La commission pluridisciplinaire a décidé que la patiente relevait d’un protocole de soins qui ne prévoyait ni rayons ni chimiothérapie. La maladie a malheureusement récidivé. La médecine n’est pas une science exacte ! »
Le juge Gillet pointa ses notes avec son stylo et déclara solennellement : « Suite aux éléments qui viennent d’être exposés, j’aimerais entendre Madame Milly. »
Avec un léger tremblement dans la voix, Eva déclara qu’elle régulariserait sa situation en signant le consentement à des travaux de recherche et qu’elle pensait que les oncologues avaient usé de sagesse et de discernement dans son parcours de soins. Puis elle ajouta : « Monsieur le Juge, mes blessures me font souffrir. Puis-je rentrer chez moi ? »
En lui adressant quelques mots dont Eva jugea le sens obscur, le directeur du CHU ne permit pas au juge de répondre immédiatement : « Madame Milly, en tant que responsable du fonctionnement de Saint-Jean, j’aimerais être sûr que votre réponse est libre et exempte de pressions ou de considérations sur la suite de vos soins. Dans l’éventualité où vous porteriez plainte au pénal contre les docteurs Favrois et Pellen, les médecins du service de carcinologie seraient à votre service et s’attacheraient à vous assurer la meilleure qualité de soins possible. »
Eva détourna son regard des yeux pers de Didier Durand, esquissa un sourire et confia au juge Gillet : « M’autorisez-vous également à m’absenter ? Je dois partir en Nouvelle-Calédonie dans quelques semaines. »
- Tenez-vous à la disposition des autorités de Nouméa. Vous voudrez bien signer votre déposition et n’hésitez pas à demander qu’on vous appelle un taxi.
Eva remercia le magistrat, traversa la pièce et s’entretint avec le greffier, n’esquissant aucun signe de connaissance en passant devant Eric Favrois. Les deux agents de police de faction devant la porte s’écartèrent pour la laisser passer tandis que le greffier remettait un fax au juge qui se tourna vers Virginie Martin après l’avoir lu :
- Docteur Martin, j’ai le rapport de gendarmerie qui atteste de votre présence dans les Côtes-d’Armor pendant le week-end des 30 et 31 Mars dernier. Par ailleurs, le veilleur de nuit de l’hôtel d’Armorique a confirmé votre arrivée le 29 Mars vers 22 heures.
Par un léger haussement d’épaule, Virginie Martin laissa entendre qu’il était incongru de l’avoir soupçonnée. Le juge poursuivit : « L’enquête fait état de vos difficultés relationnelles et professionnelles avec le docteur Favrois dont une patiente est décédée suite à des actes de malveillance. Vous étiez alors de garde avec l’interne. »
- Le docteur Favrois ne m’avait pas laissé de consignes particulières ainsi que cela se fait pour certains patients. Avec le docteur Levardon, nous avons soigné Madame Chandy avec les éléments dont nous disposions.
Le juge déplaça son regard vers Eric Favrois : « Vous avez déclaré avoir entretenu une amitié avec Madame Martin qui vous aurait fait des avances amoureuses. »
Le docteur Favrois répondit à contrecœur : « Je n’ai pas souhaité m’engager dans une aventure sentimentale avec Madame Martin. »
- Docteur Martin, continua le magistrat, j’ai le rapport du médecin psychiatre qui mentionne une demande d’amour blessé dans l’enfance et de profondes humiliations que vous dissimulez mais qui sont susceptibles de se transformer en haine. Vous avez exercé une justice vengeresse envers le docteur Favrois qui vous infligeait une blessure d’amour-propre en ne s’investissant pas avec vous sur le plan amoureux. Dans le but de lui nuire, vous avez commis des actes criminels qui ont conduit au décès d’une mère de famille.
Sidérée, Virginie Martin déclara : « Je n’aurais jamais commis de tels actes car j’ai un code de l’honneur. » Un calme froid s’empara d’elle tandis qu’un sentiment d’omniscience lui fit ajouter : « Je n’ai pas besoin de psychiatre, je m’en suis toujours sortie toute seule. Ma valeur n’a pas été reconnue jusqu’à maintenant mais elle le sera un jour quand on me nommera professeur. J’en ai davantage les capacités que tous les médecins de Saint-Jean. »
Le magistrat rompit le lourd silence qui s’ensuivit : « Une dernière question Madame Martin, écoutez-vous le chanteur George Michael dans votre véhicule ? »
Avec un air de profond mépris, Virginie Martin répondit : « Jamais de la vie ! Je n’aime que Brahms. »
Après le départ de Virginie Martin, le magistrat énonça d’un ton solennel : « Monsieur Favrois, vous avez signalé à l’enquêteur que votre ex-femme se sentait seule à Lyon. Vous n’avez pas fait état de la présence auprès d’elle du père biologique d’Emilie que vous aviez adoptée après votre mariage avec Madame Jablon. »
Eric Favrois inclina la tête sans répondre. Avec virulence, Didier Durand répliqua : « Eric Favrois a toujours souhaité que je disparaisse de la vie de Sophie et de celle d’Emilie. »
- Vous savez bien que c’est faux. Vous ne vous êtes jamais intéressé à Emilie. Vous n’êtes même pas venu à ses obsèques.
- Monsieur Durand, interrompit le juge, n’avez-vous jamais éprouvé le besoin de voir votre fille ?
- J’avais voulu cette enfant, monsieur le Juge, et je m’en suis occupée jusqu’au jour où Sophie m’a annoncé qu’elle allait vivre avec Eric Favrois. Sa famille acceptait mal notre relation. Je n’étais pas issu de la bourgeoisie et sans la bourse, je n’aurais pas pu faire mes études, vous comprenez ? J’ai alors accepté un poste à Papeete pour apaiser mon chagrin. Je pensais à tort que l’oubli viendrait avec le changement de décor. Il n’en a rien été et la rancune m’a aveuglé pendant des années. Je me suis enfermé dans le mutisme et je n’ai jamais reconstruit ma vie. Quand j’ai appris le divorce de Sophie, j’ai voulu la reconquérir car je ne l’avais jamais oubliée. La petite n’était plus là malheureusement. J’ai fait plusieurs voyages à Rome, j’ai demandé et obtenu la direction de Saint-Jean pour être plus près d’elle.
- Vous avouez avoir une rancune tenace à l’encontre d’Eric Favrois. Vous n’avez pas accepté que Sophie vous quitte pour l’épouser et qu’il élève votre enfant. Vous avez décidé de détruire sa carrière en provoquant le décès de Madame Chandy puis vous avez tenté de tuer Madame Milly qui était proche de lui. Où étiez-vous dans la soirée du 29 Mars ?
Didier Durand consulta son Agenda : « J’étais à l’hôpital pour la réunion de programmation budgétaire. Nous nous sommes séparés avec les équipes administrative et financière vers 22 heures. Je n’ai pas à me venger d’Eric Favrois car j’ai récupéré Sophie. Un simple décalage dans les calculs de Dieu…Nous avons décidé de reconstruire ensemble quand elle sera guérie et nous adopterons un enfant en Polynésie.
Le juge Gillet mit fin à l’interrogatoire afin de permettre à Eric Favrois de se remettre de sa surprise. Resté seul avec les deux enquêteurs, le magistrat esquissa son fameux sourire et tapant son stylo sur ses notes, il déclara : « Messieurs, passons aux choses sérieuses ! Demain nous irons danser ! »
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L’adjudant-chef Ranque n’appréciait pas toutes les missions. En ce samedi soir pluvieux, il s’imaginait dans sa robe de chambre et ses charentaises, enfoncé dans son fauteuil avec en mains le dernier livre d’un collègue de la Crim spécialiste des plongées palpitantes au cœur de la condition humaine.
Il termina son deuxième verre de green fizz au bar de la boîte de nuit en fulminant contre le colonel de gendarmerie et le juge. Il se les représentait dans la douce quiétude de leurs foyers, tandis que lui, l’obscur, le sans grade – c’était une expression dont il usait volontiers quand il renâclait à une tâche – grelottait dans ses chaussettes et ses chaussures transpercées par l’averse qui s’était abattue à la sortie du métro.
Il s’adressa au garçon aux cheveux gominés tout en montrant sa carte : « Vous connaissez la petite blonde avec le boléro à paillettes et la queue de cheval qui danse seule sur la piste ? »
- Oui, c’est une habituée. Elle vient souvent. La plupart du temps, elle n’est pas accompagnée. Elle prend parfois un verre en compagnie mais elle repart toujours seule.
- Elle est mignonne ! Savez-vous si elle est amateur de musiques particulières ?
- Vous devriez poser la question au DJ. Ils se connaissent bien. Allez lui demander maintenant. Il va être tranquille pendant cinq minutes.
« Curieux bonhomme, ce flic ! » Grommela le barman. « Comme si j’avais le temps de discuter musique avec les clients ! »
Le DJ répondit sans détour qu’il pourrait diffuser « Careless Whisper » pendant deux heures sans que la petite jeune s’en offusque : « J’ai même fait un pot-pourri spécialement pour elle. Cela m’évitera d’être lynché par les clients qui satureraient. Je vous explique, j’ai fait un medley d’extraits des chansons de George Michael. Si vous restez un moment, je vais passer Freedom. »
Lucien Ranque acquiesça. Il oublia provisoirement sa mission quand le DJ lui tendit la traduction pendant la diffusion : « Aujourd’hui ma façon de jouer doit changer. Maintenant, je vais me rendre heureux… Alors s’il te plait, ne m’abandonne pas parce que j’aimerais vraiment, vraiment, rester avec toi… »
A la fin de la chanson, il serra la main du DJ avec un sourire bienveillant.
- C’est tout ce que vous vouliez savoir ? Vous n’êtes pas gourmand, vous alors…, constata le DJ.
La mission du militaire touchait à sa fin. Il sortit du dancing par une lourde porte qui ouvrait directement sur la rue et fit quelques pas sous le crachin glacé. Il sentit une main sur son épaule : « Excusez-moi, vieux, j’ai été retardé par le procureur. Où en sommes-nous ? »
- Le cador l’a échappé belle ! Déclara l’enquêteur en adressant un clin d’œil au juge.
Pierre Gillet resta silencieux quelques instants avant de déclarer avec un air détaché :
« Toujours en quête de l’idéal féminin ? »
– L’enquête fut instructive. Dorénavant, je chercherai du côté de la maturité
bienveillante, répliqua Lucien Ranque.
– Tenez-moi au courant quand vous l’aurez trouvée. Bonsoir adjudant-chef.
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Si sa jeunesse était évidente, elle ne paraissait pas vulnérable. Pendant l’interrogatoire que mena le juge, Sylvie cultiva la haute science de l’ambiguïté, de l’obscurité et du faux-fuyant.
Ses collègues témoignèrent de son dévouement. Elle apportait à son médecin un café quand il revenait du bloc ou après sa tournée des malades. Le docteur Favrois avait un quart vittel pendant sa consultation vers seize heures. Pendant ses jours de repos, elle tapait ses publications et restait à l’hôpital après ses heures de travail pour préparer avec lui la réunion de concertation du mercredi.
Personne n’avait soupçonné que ses pensées s’organisaient autour de la conviction d’être aimée du grand patron. Seul un personnage d’un rang social élevé pouvait s’éprendre d’elle ! Il était tombé amoureux le premier et faisait tout pour dissimuler sa passion.
Sylvie épiait les sorties d’Eric Favrois. Elle l’avait suivi dans les boîtes de nuit, La Brasserie Nouvelle et La Péniche où il avait retrouvé pendant un temps Virginie Martin. Elle fréquentait ses lieux de distraction, persuadée qu’un jour il serait là, torturé de jalousie en la voyant danser avec un autre. La folie meurtrière s’était emparée d’elle après qu’elle l’eût suivi jusqu’au domicile de Virginie Martin. Cette femme empêchait la concrétisation de leur amour. Les six jurés de la Cour d’Assises, bien que particulièrement attentifs et vigilants, ne purent cependant discerner si les actes criminels qui avaient conduit au décès de Madame Chandy étaient également destinés à nuire au docteur Favrois. Sylvie n’exprima aucun regret par rapport au décès de la mère de famille. Elle reconnut avoir guetté l’arrivée d’Eric Favrois au Terminal 2 de Saint-Exupéry et avoir ressenti du dépit et un sentiment de persécution en voyant Eva Milly embrasser tendrement celui qui l’aimait. Comment une femme qui aurait pu être sa mère, pouvait-elle entraver l’amour d’Eric Favrois pour elle ? Il fallait qu’Eva Milly disparaisse.
Quand elle avait ramené la BMW de Virginie Martin sur le parking de Saint-Jean, elle avait omis de sortir du lecteur le CD de George Michael qu’elle avait écouté pendant le trajet.
Les jurés prirent en compte le jeune âge ainsi que les tendances suicidaires de Sylvie et prononcèrent une condamnation à quinze ans de réclusion incompressible avec obligation de soins psychiatriques.
– 13 –
En ce mois de Juillet, Alban, chef coutumier de la tribu de Goot, a déclaré ouverte la culture de l’igname. Il a intronisé, en leur présence, Eva Milly et Eric Favrois citoyens d’honneur de la tribu et membres du Conseil des Chefs de clans. De retour dans la case au tiki bleu, Eva a murmuré le texte de Paulo Coelho à l’oreille de son bien-aimé :
« Personne ne peut revenir en arrière,
mais tout le monde peut aller de l’avant.
Et demain, quand le soleil se lèvera,
il suffira de se répéter :
Je vais regarder cette journée
comme si c’était la première de ma vie. »