Le rêve de LEA

ANNIE  MUNIER

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LE REVE DE LEA

 

ROMAN

                                                                                                         A Olivier

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

Rêvons, acceptons de rêver,

C’est le poème du jour qui commence.

Robert Desnos

PREMIERE PARTIE

1

En vérité, rien ne serait arrivé si la famille n’avait pas quitté la capitale quinze ans auparavant. Alphonse qui était venu à Paris afin de trouver un travail qu’il espérait le moins routinier possible – dans un théâtre, cela aurait bien fait l’affaire – avait planché pendant dix ans sur une table à dessin dans un bureau d’études de la porte Maillot pour subvenir aux besoins d’Andrée et des trois enfants nés de leur union. Fils d’un provençal, il avait ressenti l’irrépressible désir de renouer avec sa terre natale et d’y amener sa famille. C’était sans compter avec l’hostilité à ce projet de sa fille Léa, que l’on sépara à l’âge de dix ans de sa cité-jardins francilienne et de ses copines et qui fit un serment : « Croix de bois, croix de fer, si je ne reviens pas près de Suresnes, je vais en enfer… »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

 

     Le train de nuit s’éternisa fendant une nuit opaque ponctuée de taches de lumière plus ou moins denses. Léa resta éveillée en raison du froid qui régnait dans le wagon et de l’émotion de la séparation. Paris lui apparut inhospitalière, peuplée de silhouettes pressées aux visages absents qui s’entrecroisaient sous un ciel menaçant. Elle s’assoupit dans le train pour Valloise, sommeil léger et apaisant interrompu par la découverte des secteurs pavillonnaires où se marient pelouses et pierres meulières. A la pension de famille, elle découvrit la chaleur et la sécurité de sa petite chambre à la fenêtre exiguë comme celle de Van Gogh à Arles, puis elle s’allongea sur le lit en pin recouvert d’une couette aux motifs fleuris de coquelicots. En se rafraîchissant le visage avec l’eau tiède du lavabo en faïence de Moustiers, elle se souvint avec émotion que sa mère faisait encore chauffer l’eau sur la vieille cuisinière à charbon quelques années auparavant. Elle ouvrit alors le petit sac en plastique, cadeau d’adieu de la prévoyante Andrée qui avait glissé dans la valise de sa fille cinquante boutons récupérés en plusieurs décennies de mariage. Léa qui ne s’y entendait pas en couture se persuada en souriant qu’elle transmettrait intact le stock de nacre, de bois et de cuir à ses héritiers si elle en avait. Il lui parut alors judicieux de découvrir le cœur de Valloise, ses rues pavées et ses étroits passages. La nuit était tombée quand elle revint à la pension de famille où elle s’installa à côté de deux femmes aux cheveux blancs remontés en hauts chignons avec lesquelles elle échangea des sourires convenus et des commentaires élogieux sur les saveurs du cake salé et du gâteau au chocolat. Dans l’imposant escalier au tapis bordeaux qui menait à sa chambre au premier étage, elle croisa un pensionnaire vêtu d’un costume en velours vert qui lui proposa de faire une promenade à la Roseraie, le week-end suivant.

  Léa se présenta au Centre d’Etudes sur le Bien Etre au Travail et dans les Apprentissages (le C.E.B.E.T.A) dès le lendemain. La douce lumière matinale de ce début d’automne semblait figer le parc et le bâtiment moderne au toit d’ardoise. Le Directeur des Ressources Humaines, géant quadragénaire au visage abrupt, l’invita à le suivre au long des vastes couloirs aux murs peints en gris jusqu’à la porte en chêne du bureau des personnels. Dans la vaste pièce éclairée par des néons, trois femmes et un homme, une tasse de café à la main, se levèrent précipitamment tandis que le DRH énonçait d’un ton sec :

  • Monsieur Michel, voici Mademoiselle Mermet qui nous vient du Sud. Vous la présenterez à vos collègues et vous la formerez à son travail ! Je vous souhaite à tous un travail fructueux durant cette journée..

   Il tourna rapidement les talons avec un sourire figé. Le trentenaire à l’envahissante barbe désigna d’un œil malicieux un bureau gris en métal sur lequel se trouvait un sous-main en cuir vert : « Voici votre bureau, Mademoiselle Mermet. Dans le premier tiroir, vous trouverez les photocopies des textes parus au Bulletin Officiel du Ministère du Bien Etre au Travail. Vous les appliquerez pour les promotions des personnels du C.E.B.E.T.A. dont vous allez vous occuper.  Ah, j’oubliais, le porte-manteau est près de la fenêtre. »

   « J’espère qu’ils vont m’aider car je ne comprends rien à ce langage, et pourtant c’est du français ! » se désola Léa après avoir déchiffré quelques feuillets. Elle sentit peser sur elle les regards goguenards des fonctionnaires qui l’observaient à la dérobée. 

   A l’heure du déjeuner, elle accompagna la plus sociable des collègues dans la grande salle bruyante du restaurant perché en haut d’une allée de gravier rose. L’employée ne tarda pas à lui confier : « Le service s’effondre sans Monsieur Michel ! Son seul défaut est de revenir par la fenêtre quand on le met à la porte ! »

  • La ténacité est une qualité, fit observer Léa !

    Elle acquit ainsi, dès le premier jour, une réputation de naïveté qui ne la quitta pas. La douce fin d’après-midi évoqua l’été indien. Le cœur rempli de gratitude et de fierté d’appartenir à une noble Administration, elle s’attarda au long des larges avenues bordées de platanes avant de regagner la pension de famille.

   Léa entendit la porte du palier se refermer et le pensionnaire cria à travers la porte : « Etes-vous toujours d’accord pour une promenade dans le parc ? » Ils traversèrent la salle de restaurant sous le regard amusé de la patronne de la pension. Dans les allées fleuries de la roseraie, les jaunes, les oranges et les rouges flamboyaient et Léa se hasarda à rompre le silence qui s’était installé au fil des rues : « Imaginez-vous que dans la Rome antique, tout ce qui avait été dit dans une pièce où était accrochée une rose devait rester confidentiel et savez-vous qu’il existe un rosier thé qui s’appelle Homère et des roses d’un rose- mauve presque bleu qui se nomment Charles de Gaulle ? » 

– Je l’ignorai. Vous vous intéressez aux roses ? répondit brièvement son     compagnon.

–  Pas spécialement mais j’ai beaucoup aimé le jardin d’un ami d’enfance, en Provence. Des rosiers aux fleurs blanches, jaunes et roses grimpaient le long          des murs de pierre couverts de clématites. J’y ai même vu des roses de Noël sous la neige. Une glycine à fleurs blanches et d’énormes roses-pivoines fleurissaient des arceaux tout comme dans ce parc.

   Il quitta soudain Léa sur le chemin du retour après avoir énoncé d’un ton bienveillant : « Rose lointaine, très secrète, inviolée, daigne à mon heure ultime m’envelopper. Je vous laisse méditer ce poème de Yeats ! »

Dans la soirée, Léa relata dans son journal son insolite promenade.

3

 

Léa calcula des barèmes, reclassa dans des échelons au vu d’une table magique collée sur carton rouge conçue par Mr Michel. Si elle avait eu le pouvoir de noter ce chef coruscant d’humour, elle aurait décrit sa grande capacité de travail, ses qualités de cœur, d’analyse et de synthèse et elle aurait conclu qu’il était indispensable au moral des troupes. A sa grande surprise, Monsieur Michel se vit offrir par un chasseur de tête un poste de travail érémitique dans une direction du Ministère du Bonheur National, rue Caulaincourt, où il oeuvra pendant vingt-cinq ans dans l’isolement !

   Léa acquit peu à peu le sentiment de l’étrangeté de l’institution administrative qui se donne l’illusion d’être en marche en déplaçant ses agents. Léa fut affectée au service des congés où elle fut rapidement confrontée à l’hostilité de collègues assises au même bureau depuis trois décennies. Elles présentaient des visages courroucés et des corps hommasses et brandissaient une circulaire oubliée par les administrateurs du Ministère du Bonheur National ! Leur parchemin jauni minorait les droits à congés tandis qu’à l’inverse, Léa détenait un décret mystérieux qui accordait trois jours de congé supplémentaires aux patronymes de la seconde moitié de l’alphabet dont elle avait la charge. Ceux-ci se réjouirent tandis que la première partie de l’alphabet fulmina. Les anciennes exercèrent un chantage à la dépression. Elles avaient, disaient-elles, perdu le sommeil depuis l’arrivée de Léa et elles décrivaient leurs rêves tourmentés faits de recours en Conseil d’Etat.

   Léa espéra un temps que ses supérieurs rendraient la justice. Le problème fut examiné à tous les étages et tel un manège, il amorça des montées pleines d’espoir et des pentes douloureusement décevantes. Le dossier resta quelques mois sur le bureau du Secrétaire Général et fut mis au panier par jour de grand rangement.

   Heureusement, les employées en souffrance oublièrent les affres qu’elles avaient subies le jour de la retraite. Leur tortionnaire conclut à la grande sagesse de l’hippocampe, capable de reformater le cerveau en ces heures glorieuses de la radiation des cadres.

   Six mois après son arrivée, Léa fut chargée d’évaluer le bien-être des personnels organisant des examens. Sa voisine de bureau refusa de l’aider, l’engageant à se dépêtrer seule avec son travail.  Léa déclina la courtoise proposition de diriger le bureau puisqu’elle n’en maîtrisait pas les tâches mais comme disait Victor Hugo : « dire vrai conduit à l’exil. » Sur un ton papelard, la chef de division déclara qu’elle avait volé son salaire et qu’elle subirait une baisse de note de deux points.  Des collègues perverses ou caractérielles, aussi anciennes que les meubles du bureau, jouaient les vedettes en instaurant leurs lois que des chefs ayant abdiqué toléraient, impressionnés par l’assurance et la longévité de ces histrions femelles : à douze heures, les employées devaient s’épandre à la popote et un Angélus fictif sonnait à dix-sept heures la fermeture des écrans.

   Les gardiennes du temple culpabilisèrent Léa qui dépassait parfois les horaires. Elle avait bien tenté de les amadouer en excitant   leurs papilles de douceurs sucrées qu’elle confectionnait, en écoutant religieusement les détails de leur grossesse, les récits des premiers babillages de leurs enfants et les démêlés avec leurs belles-mères. Mais malgré ses trésors de patience et de bienveillance, elle ne put échapper à l’indélicatesse d’une collègue qui s’empara d’un dossier indolore alors qu’elle était en congé et lui refila en échange un audit sur l’état psychologique des personnels responsables de l’organisation des Certificats d’Aptitude Professionnelle de viande d’autruche. Les dédales labyrinthiques du règlement d’examen donnaient la nausée aux fonctionnaires en charge de l’examen et d’année en année, on notait une dégradation de leur profil psychique. Léa remit son rapport au chef de bureau qui fit état de son propre mal être. Elle subit également la collègue snobinarde qui grimaçait au-dessus de son crâne en détaillant ses cheveux blancs, la Bouvard et Pécuchet moderne qui la qualifiait « d’OVNI de l’étage directorial » parce qu’elle n’adhérait pas à l’utilisation de la trottinette. Son amie, la douce Laura qui se noyait sous la complexité d’une circulaire cabalistique truffée de logarithmes fut dénoncée auprès de la hiérarchie par une rousse trentenaire au plan de carrière bien structuré et aux vigoureuses proclamations de courtisane : « Je vous aime chef ! » 

   Licenciée, Laura retrouva un poste à l’accueil du crématorium où elle exerça sa vengeance en toute impunité en substituant mentalement aux visages des paisibles défuntes celui de la thuriféraire.

   Selon le philosophe Alain, le pessimisme est d’humeur et l’optimisme de volonté. Léa se convainquit qu’il y aurait peut-être encore quelques bons moments à glaner au C.E.B.E.T.A .  Elle abandonna la popotte du personnel pour une cantine inter-agents située dans un hôtel particulier du dix-huitième siècle miraculeusement préservé lors des bombardements de la seconde guerre mondiale. Elle s’y rendait chaque jour dans la deux-chevaux conduite par un chef de service, célibataire, quinquagénaire et chauve qui avait le supplément d’âme qui le faisait voler au secours des mères célibataires et des vieilles filles esseulées affectées prioritairement dans sa division. Visionnaire, il décrivait l’émergence des ordinateurs et d’internet ou plus prosaïquement racontait le « Le choc des titans » ou « Les gremlins » qu’il avait vus au cinéma du centre commercial.

   Un fax du Ministère du Bonheur National non traité un vendredi soir alors qu’il exigeait une réponse immédiate lui avait valu une rétrogradation et un déplacement d’office dans un bureau exigu où s’amoncelaient des pyramides instables de journaux officiels dont il devait assurer la répartition. « Travail d’agent débutant ! » disait-il simplement avec philosophie aux nombreux fidèles qui le saluaient cordialement.

   Sortant de la cantine par un après-midi ensoleillé, il proposa une visite au musée. Il y renonça suite aux récriminations d’une collègue craignant pour sa digestion à la vue de la statue Saint Lucien portant sa tête entre ses mains et qui lui exprima sa reconnaissance : « Quel bon époux vous auriez-fait, Monsieur !

  • Réjouissons-nous plutôt pour toutes celles qui n’ont pas eu à me supporter ! avait-il rétorqué.

Ragaillardie par la présence bienveillante de ce fonctionnaire atypique, Léa retrouva le moral. Elle se rendit chaque samedi aux Galeries de l’avenue et étoffa sa garde-robe, revanche sur l’esprit d’économie d’Andrée qui avait transformé les vêtements de ses enfants, rallongé des jupes et cousu des pièces et des écussons sur les tissus éculés.  Elle achetait quelques tranches de cake chez le vieil épicier puis elle gravissait les marches de la cathédrale. L’église était sombre et froide mais éclairée par le bouquet de roses que tenait Sainte Thérèse de Lisieux.

   La ville entra en hiver et les pavés luirent de givre. Léa contractait tous ses muscles en remontant le boulevard gelé puis son sang se remettait à circuler doucement dans la pièce chauffée qu’elle loua au fond du couloir de l’appartement de Mademoiselle de Luffort, restauratrice de tableaux et créatrice d’abat-jour. Grande femme maigre aux cheveux blancs, la propriétaire avait insisté sur son aversion pour les odeurs de cuisine. Léa investit donc dans une lampe bleuet et se contenta de modestes préparations culinaires dans le petit coin cuisine qui faisait aussi fonction de salle d’eau.

   Elle ne put faire ample connaissance avec une collègue venue du Sud qui campait à l’hôtel de plein air de Valloise, faute de pouvoir s’offrir un logement en ville et qui démissionna la bise venue mais le destin avait prévu une rencontre avec France qui lui proposa un soir de la raccompagner dans sa Fiat blanche.

 

 

 

4

   Léa a maquillé ses yeux et elle a revêtu une longue jupe en velours noir. Le froid est vif Boulevard de Clichy ce samedi soir et les deux jeunes femmes se hâtent vers le Badaboum. Le marchand de marrons frotte ses mains ankylosées l’une contre l’autre et les passants se hâtent d’entrer dans la brasserie qui exhale une chaude odeur de steak grillé. Un escalier au tapis rouge puis une porte battante, des couples qui dansent sur une chanson de Michel Delpech et des hommes qui passent et repassent dans l’obscurité. France a été invitée toute la soirée et elle est revenue s’asseoir au moment des sketchs de Fernand Raynaud. Peu habituée des sorties nocturnes et vexée d’avoir été fort peu invitée à danser, Léa est heureuse de retrouver sa chambre à l’aube et quand Mademoiselle de Luffort la réveille vers quatorze heures en tapant vigoureusement à sa porte, Léa ne se manifeste pas sachant que sa logeuse ne manquera pas de verbaliser l’effarement que lui inspirent les filles qui découchent.

   Les vitrines et les rues de Valloise se sont parées de couleurs et de guirlandes. La neige ajoute au mystère de l’attente qui brille dans les yeux des passants. Quand Léa arrive chez France, elle découvre cinq chaussettes brodées de prénoms, de traîneaux et de rennes suspendues sur le manteau de cheminée en brique tandis que son amie supplie sa mère :

« Josée, veux-tu préparer une fondue savoyarde et une bûche aux marrons ? Léa a apporté une bouteille de clairette de Die. » Ils rirent tous comme des gamins pendant la soirée quand les morceaux de pain tombaient dans la fondue et vers minuit, Josée déclara doucement : « Les flocons tourbillonnent dans les bourrasques de vent. Ils brouillent le ciel et la nuit est noire comme de la poix. Léa, tu ne peux pas partir maintenant. Nous aviserons demain. Fais une bonne nuit peuplée de rêves. La vie est courte, parfois monotone et les rêves la transcendent ! ajouta-t-elle en lui adressant un clin d’œil. L’horloge marquait 11 heures trente quand Léa fut réveillée par la sœur de France : 

  • Je ne te réveille pas Léa ? Joyeux Noël ! claironna Claire.

   Sa voix fut bientôt couverte par celle de Nana Mouskouri, dont elle découvrit le disque dans sa chaussette et qui interprétait « Le tournesol ».

   France observait son frère qui déchirait le papier cadeau enveloppant un Monopoly :

« Même Daniel semble serein ! L’ambiance est revenue comme au temps où mon père vivait avec nous. »

  • Ils te doivent tous la force morale qu’ils ont aujourd’hui, répliqua Léa.

« Combien de nuits ai-je passé à pleurer quand mon père a quitté la maison », avoua tristement la jeune fille qui retrouva sa gaieté quand Daniel lui tendit le sac à l’enseigne de chez Twenty. Elle s’empressa d’essayer le petit top noir en strass qui mettait en valeur sa blondeur et la finesse de ses bras et de ses mains.

  • Ma jolie fille qui m’a aidée à supporter une grande épreuve et qui est la meilleure, tu pourrais te lancer dans le mannequinat, déclara Josée en ouvrant un coffret Lancôme puis elle observa Léa qui caressait doucement son cadeau, une écritoire en cuir rouge et elle énonça avec autorité : « En cette période de fêtes, la solitude est difficile à supporter pour toi chez Mademoiselle de Luffort. Reste avec nous quelques jours ! »

   Pendant la semaine qui suivit, les deux jeunes filles échangèrent des confidences et se persuadèrent peu à peu que leur amitié durerait toute leur vie. Léa qui avait quelques connaissances littéraires cita Montaigne qui justifiait sa douce amitié pour La Boétie dans sa fameuse formule : « Parce que c’estoit luy, parce que c’estoit moy. », et France conclut en déclarant : « Nous deux, c’est à la vie, à la mort… »

     

 

 

 

 

 

 5

France marche à grandes enjambées dans le couloir de Mademoiselle de Luffort. Elle vient chercher Léa afin de passer la soirée au Château d’Harfleur, boîte de nuit où le look bon chic est le sésame. Léa a revêtu un manteau et une jupe mode en longueur décalée. Son corsage fuchsia est rehaussé par le foulard Hermès que lui a prêté Josée et France est éblouissante dans son smoking noir et son top crème qui scintille. Ses longs cheveux blonds   flottent autour de son visage illuminant ses yeux bleus aux cils recourbés. Les deux jeunes femmes n’envisagent pas un instant qu’on puisse leur refuser l’accès du night-club. Dans l’atmosphère en clair-obscur, elles s’enfoncent dans les fauteuils en cuir marron qui font face à une table rococo et à deux fauteuils couleur panthère. Trois tapisseries d’Audenarde recouvrent les murs et des miroirs ornent le plafond. Elles évoquent leur semaine de travail, un verre de jus de fruit à la main, tandis que la musique feutrée parvient de la piste de danse du sous-sol. Invitées pour un slow par deux jeunes hommes assis à la table voisine, elles descendent vers la cave voûtée où la lumière irisée de la dance floor est aveuglante.  Comme il en a été au Badaboum, Léa n’est pas réinvitée et c’est avec soulagement qu’elle voit France reprendre sa place auprès d’elle en fin de soirée.

  • Marc propose que l’on se retrouve demain dans un club proche de la rue Royale, déclare France. Viens avec moi, Léa, je t’en prie.
  • Marc ? s’étonne Léa.
  • Oh dis-moi que tu viendras, insiste France qui ressent la réticence de son amie. Son copain sera là et je ne veux pas être seule avec eux.
  • Je ne pense pas avoir subjugué le copain. Nous avons dansé un seul slow. A mon avis, c’est un intellectuel taiseux qui a pensé avoir affaire à une nunuche. A son crédit, il est galant, figure–toi qu’il s’est incliné devant moi quand il m’a raccompagné à ma place…Bon d’accord, je t’accompagnerai demain…

    France aussi resplendissante que la veille dans son boléro blanc est plus loquace que de coutume sur la route de Paris. Dans la grande salle du club où flambe un feu diapré, elle aperçoit Marc qui vient à sa rencontre.

  • Les canapés, les lustres design et les grands miroirs rappellent les bars new-yorkais sauf que la lumière est plus vive ici, dit-il en souriant après avoir salué les deux jeunes femmes.

   France et Léa ont commandé un Gin Fizz que Léa a jugé trop sec. Elle a reposé le tumbler et écoute France évoquer les tests, les salons et les entretiens avec les jeunes qu’elle oriente professionnellement. Tournés vers elle, Marc et son copain déclarent avoir terminé l’ENA et attendre une affectation.

   La soirée est bien engagée et Léa s’est peu exprimée. D’humeur maussade, elle pense que ces deux bêtas ne lui ont pas encore demandé quel est son métier. Il n’y en a que pour France !  Bien sûr, elle est superbe ! reconnait-elle.

            –     Où voudriez-vous travailler ? Demande France à Marc ?

  • J’ai postulé pour le territoire français des Afars et des Issas car mon père est installé là-bas. Il est industriel et exploite une usine de sel.
  • Anciennement Côte Française des Somalies dit Léa.

   L’ami de Marc se retourna vers sa voisine et lui demanda en la dévisageant :

  • Quelle est votre occupation professionnelle ?
  • Secrétaire au C.E.B.E.T.A, répondit-elle laconiquement. Puis s’adressant à Marc, elle s’informa : « Est-ce un beau pays ? »
  • Il est divers avec ses déserts, ses volcans, ses montagnes et ses lacs. Le lac Assal est fascinant par ses rivages de sel et les couleurs y sont lumineuses : turquoise des eaux, blancheur des tas de sel, roches noires et sable jaune.

   Aux premières heures du matin, les quatre clubbers passèrent devant chez Maxim’s. Léa n’impressionna pas son auditoire en racontant l’invention accidentelle de la tarte Tatin en Sologne et son inscription sur la carte du prestigieux restaurant. En rêvant de pommes caramélisées et de glace à la vanille, elle attendit France et Marc qui s’attardaient dans la tiédeur de la nuit.

  • Nous nous reverrons au Badaboum mais je ne souhaite pas être en tête-à-tête avec Marc, confie France à son amie sur la route de Valloise.
  • Je pense qu’aucun des deux n’appréciera ce dancing. Est-ce que Marc danse le rock ? Interroge Léa.
  • Je ne crois pas, répond France.

   Durant la soirée au Badaboum, France initia son cavalier à quelques passes sur la musique de « Rock around the clock ». Le copain resta muet et le coude appuyé sur la table, il observa les danseurs tandis que Léa ruminait son embarrassante situation. Tendue comme une arbalète, les yeux mi-clos de lassitude, elle tempêta contre France qui l’avait laissée seule avec un goujat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6

 

 

   France et Marc étaient revenus de New York et ils regardaient la télévision quand Léa arriva chez Josée. France l’avait accueillie chaleureusement : « Ma Léa, ma Léa, bonjour » puis Marc s’était levé pour lui serrer la main et il s’était absorbé dans un reportage sur les tortues des Galapagos.

–    Et New York alors c’est comment ? Avait insisté Léa en s’adressant à 

     France.

  • Nous avons beaucoup apprécié Manhattan, ses gratte-ciels, Central Park, la cinquième avenue avec ses boutiques chics et ses rues animées. En haut de l’Empire State Building, la vue est à couper le souffle mais la visite est chère et j’ai attrapé froid dans la file d’attente. Nous avons passé beaucoup de temps au Metropolitan Museum of Art. Le métro de New York est complexe. Nous n’y étions pas rassurés après avoir vu le film « les Pirates du Métro ! Nous avons évité Harlem et le Bronx à cause de la criminalité. New York est très bruyant et beaucoup de bâtiments y sont à l’abandon. 

  Deux semaines plus tard, c’est dans la cathédrale au transept flamboyant et sur la musique de l’hymne à la Vierge de Pierre Villette que France fait son entrée au bras de Daniel. Elle n’a pas informé son père de son mariage. France avance majestueuse dans sa robe princesse aux manches de dentelle.   De grosses mèches blondes s’entrelacent en un chignon bas que piquent quelques fleurs roses. S’appropriant effrontément les paroles que Roland Bouhéret adresse à la Vierge, Léa compare France à « une fiancée parée de ses joyaux et ayant revêtu le manteau de la Grâce. » On peut lire dans les yeux de Marc l’admiration qu’il a pour sa future femme mais il ne se départit de sa réserve. Seul son copain est là, ses parents ne sont pas venus d’Afrique.

   Les vitraux sublimés par la lumière projettent des nuances de bleu. Pourquoi a-t-on considéré un temps le bleu comme la couleur des barbares, s’interroge Léa qui, négligeant la cérémonie, médite l’alliance harmonieuse des bleus avec la pierre des piliers.   Les mariés et le petit cortège sont applaudis par les curieux à leur sortie tandis que se font entendre les dernières notes du canon de Pachelbel et que Daniel organise un lancer de riz.

   La noce s’est installée à l’auberge du Chapeau Gris, dans une véranda ouverte sur la pelouse et les massifs d’hortensias roses et bleus nimbés de la douce lumière de fin d’après-midi. Les pâturages verdoyants et les forêts entourent le village fleuri au pittoresque lavoir.

    Léa a détourné son attention des traits d’humour de Daniel afin de mieux observer les mariés. Au regard bienveillant qu’elle pose sur eux succède une interrogation. Pourquoi France semble-t-elle pensive ? Depuis plusieurs semaines, elle a respecté l’intimité du jeune couple et elle n’a pas eu d’aparté avec son amie.

   Ce fut après « La ballade des gens heureux » et alors que les convives savouraient la bombe glacée que le copain de Marc risqua :

  • Alors elle est digérée cette affectation à Saint-Pierre ?
  • J’ai été déçu bien sûr ainsi que mes parents mais maintenant il faut penser au départ. Nous devons être à Saint-Pierre le 1er Septembre.
  • Où est Saint-Pierre ? demanda Josée avec étonnement.
  • Près du Canada, c’est la principale ville de l’archipel Saint-Pierre et Miquelon répondit Marc.

    La stupéfaction crispa les traits de sa belle-mère.

  • Vous allez partir là-bas ?
  • Oui, répondit Marc. J’avais postulé pour la Corne de l’Afrique pour rejoindre ma famille. Je suis affecté à Saint-Pierre et Miquelon ! C’est une surprise.
  • Pour moi aussi affirma Josée d’une voix sèche.
  • Nous reviendrons en France lors des congés bonifiés, ajouta Marc.

France n’a pas dit un mot et Léa s’interroge. Se pourrait-il que France soit séduite par la radicalité des changements dans sa vie et qu’elle ne souhaite pas l’avouer à ses proches ? Ou bien son amie est-elle déjà une épouse soumise ?  Léa se promit de rappeler à France qu’elle avait été héroïque lors du départ de son père. Pourquoi ne mériterait-elle pas la récompense royale accordée à Jeanne Hachette la Beauvaisienne, d’avoir le pas sur son pater familias de mari ?

 

 

 

 

 

7

 

   La fin des vacances approchait mais les cigales chantaient encore et la canicule perdurait. Pendant les retrouvailles en famille, Alphonse avait maintes fois évoqué l’embourbement de la 203 à Boilasse et il scandait : « Boilasse, mélasse ! Boilasse, mélasse ! » Puis il ajoutait en riant : « Bon je reconnais que l’arc d’Apollon n’est pas toujours tendu ! Soyons plus sérieux ! Qu’est-ce qu’on a eu froid cette nuit-là dans la voiture perdue dans ce champ de boue ! Au petit matin, j’ai demandé de l’aide dans une ferme. Tractée, la 203 a retrouvé sa liberté dans un vrombissement de joie puis elle a filé pour trouver son salut Porte de Clignancourt. » Andrée soupirait : « C’était le bon temps ! C’était un temps heureux quand Léa, Louis et Dominique étaient petits ! » Sans que Léa en comprit la raison, sa mère avait coutume de formuler ces regrets quand Alphonse revivait la projection du Collier de la Reine Marie-Antoinette dans la salle à manger de Suresnes et que les enfants se cachaient les yeux quand le bourreau marquait la comtesse de La Motte au fer rouge.

   Son beau-père Adjudant, chef de brigade de gendarmerie à cheval qui avait chargé les mineurs du temps de l’activité et ses beaux-frères nantis d’une retraite après quinze ans de services dans l’Armée qui répand le sang humain, avaient inspiré à Alphonse un roman caustique qu’il dissimulait soigneusement dans un meuble cadenassé. Il cachait sous une bonhomie méditerranéenne un esprit impérieux fait de revendications qui animaient ses conversations et il décochait volontiers ses flèches contre la troisième République source selon lui de toutes les inégalités, contre le progrès, l’eau chaude, les voyages à l’étranger et les sports d’hiver. Sa passion pour l’écriture et la peinture n’avait pas adouci au fil des années son intolérance aux frustrations. Léa avait maintes fois entendu raconter la première entrevue d’Alphonse avec le père d’Andrée. Mal à l’aise, Alphonse s’était assis sur le chapeau du militaire et il avait tenté maladroitement de redresser le galurin tout en balbutiant des excuses. Il fut convaincu dès lors que le père d’Andrée qui avait repris avec brutalité l’objet informe lui ferait baver des « ronds de chapeaux ».

   Il y avait eu toutefois des moments de grâce. Ainsi le voyage depuis la région parisienne jusqu’au village de Provence où devait être célébré le mariage. Le gendarme avait établi un ordre de mouvement avec l’horaire de passage au point de ralliement avec les sœurs d’Andrée à Tassin-la-demi-lune. Le départ en traction eut lieu à trois heures du matin.  Deux pauses furent autorisées pendant le trajet que le père d’Andrée ponctua de vigoureux : « Courage mon brave, on est dans les temps. » Alphonse, hébété de fatigue mais heureux d’avoir montré ses talents de chauffeur pensa avoir effacé le fâcheux épisode du chapeau. 

   Faute de logement, le jeune couple avait cohabité avec le militaire. Poussé à bout par les multiples protocoles de propreté collés sur la porte des toilettes, Alphonse avait tempêté après son beau-père qui avait sommé sa fille de divorcer. La famille avait éclaté et bébé Léa avait passé ses premières vacances à l’hôtel jusqu’à ce que ses parents trouvent un logement. Alphonse abandonna peu à peu tout espoir de réussir comme artiste peintre, romancier ou acteur de théâtre et il se crucifia sur une planche à dessin pendant 5 000 heures supplémentaires. Dans ses rêves, la Provence devint une Arcadie à la brise tiède et parfumée résonnant des trilles des flûtes ou du rythme des tambourins et il y migra avec sa famille au milieu des années 50. Léa, bien qu’opposée à cette transplantation géographique, garda des treize années passées dans le sud quelques histoires gourmandes. Alphonse, représentant une compagnie américaine de chauffage, promettait à ses enfants un dîner au restaurant après ses rendez-vous, ce qui donnait lieu à d’innombrables combinaisons de menus avec des fougasses, des nougats, des oreillettes et des pralines.   Après les promenades du jeudi dans la montagnette aux senteurs de thym ou dans les champs de lavande et de tournesols, Léa s’était délecté d’un chocolat froid au sucre de canne qui laissait de la mousse. Elle passait parfois sa langue sur ses lèvres pour en revivre la texture onctueuse et le goût.

   En dépit de la mutation géographique, Alphonse ne parvint pas à guérir d’une paranoïa qui lui faisait ignorer le doute, la dette et l’excuse.  Il eut maille à partir avec le marchand de charbon dont les terrils dépassaient le mur de clôture de son commerce. La préfecture et les délégations à l’environnement ne constatèrent pas de préjudice esthétique. Alphonse renonça à se promener dans le village, développant une misanthropie sévère et se cachant derrière des lunettes noires. Ses concitoyens le considérèrent comme disparu. Seuls quelques non-initiés se risquèrent jusqu’à son domicile : le curé venu se présenter, le facteur chargé d’un colis et un collègue représentant qui arriva à l’improviste et se fourvoya en prenant Andrée pour la femme de ménage, Alphonse lui ayant décrit son épouse comme une poétesse sybarite.

   Alphonse veut voyager jusqu’à Valloise pour vérifier ses rêves et il a pris place avec Andrée dans la 4 L couleur chamois de leur fille. La famille a traversé la montagne noire et s’est dirigée vers l’Océan.  Un édile s’est approché d’eux alors qu’ils sortaient le pique-nique du déjeuner à l’orée d’un chemin forestier de Gascogne. Rassuré sur le civisme de ses interlocuteurs concernant l’interdiction de faire du feu, il s’était fait plus familier, parlant avec véhémence de la douceur de vivre de sa contrée, de sa culture et de sa gastronomie.

  • La commune va créer un lotissement dans une zone boisée de pins maritimes. Il reste encore quelques parcelles dont le prix est modeste. Elles trouveront rapidement des acquéreurs, avait-il conclu en tendant le livret de la commune à

Alphonse.

   Un paon à la livrée bleutée et aux reflets métalliques, chef d’œuvre de la magnificence selon Buffon, battit bruyamment l’air en sautant d’un chêne et se faufila entre les fougères. Alphonse y vit un présage de paix et de prospérité et il s’enfonça dans l’allée forestière, humant à plein poumons l’odeur des sous-bois et des fougères. Y rencontra-t-il des prophétesses, des pythonisses ou des sibylles qui le convainquirent de s’installer in situ ? Revenant à grands pas auprès des siens, il entreprit de les convaincre que l’on foulait la terre de la félicité et qu’il fallait retenir tout de suite un terrain pour y ériger une construction.

    Abasourdie, Andrée objecta :

  • Il n’y a pas de commerces et je ne conduis pas. Que vais-je faire ici au milieu des marécages ?
  • Nous achèterons une machine à faire le pain.
  • Tu feras le pain à la venue des coquecigrues ! grommela Andrée qui poursuivit : pourquoi trouve-t-on des coquillages sur les terrains comme l’a dit le maire ?
  • Parce que la mer venait jusqu’ici il y a longtemps, répliqua Alphonse s’efforçant de rester calme.
  • Et la pharmacie ? Y-a-tu pensé ? Je passe mon temps à l’officine pour un jour du gui, le lendemain de l’olivier ou de la prêle selon ton humeur. Tu as une valise pleine de médicaments !
  • Oh quelle mauvaise foi ! Protesta Alphonse en agitant compulsivement le bras.

   Puis souhaitant amadouer Andrée, il conclut :

  • Je t’emmènerai faire les courses au bourg aussi souvent que tu voudras.
  • Et comment ferons-nous quand tu ne conduiras plus ?
  • Je n’ai que cinquante-cinq ans. Je pense conduire encore pendant plusieurs         décennies. L’air est chargé d’ions négatifs dans cette région où l’on vit centenaire.

    Alphonse vanta alors la tranquillité du village, et de façon hétéroclite la faune, les chevreuils, les hérons, les palombes ainsi que les vertus des habitants qui pratiquaient la solidarité familiale mêlant sous le même toit toutes les générations.

  • Et pourquoi pas les bœufs au milieu des bipèdes, en faisant une brèche entre la pièce de vie et l’étable ? Ironisa Léa.

   Haussant les épaules, Alphonse se dirigea vers la maison capcazalière de l’élu. Résolu à ne pas attendre pour pratiquer le régime longue vie, il pratiqua sur le chemin le yoga des yeux, deux pas les yeux ouverts et trois pas en les fermant.

    Le maire lui remit un pot de foie gras d’oie ainsi qu’un dossier d’assistance architecturale pour la construction. Au sortir de la forêt, il atteignit le camping puis s’asseyant sur un banc près du tumulus, il observa les campeurs dont le mode de vie grégaire l’intriguait. Alors qu’il revenait par le sentier des pins, l’esprit occupé à trouver une rime à « bucolique » pour terminer une strophe, il ne prêta pas attention au panneau qui annonçait la rencontre possible avec des naturistes et il se trouva face à quelques personnages dénudés qui lui adressèrent un sourire bienveillant en le croisant. Il raconta dans la soirée son insolite rencontre à Andrée qui lui lança : « Voilà ce qui arrive aux vieux beaux qui vont se promener seuls en forêt ! » Alphonse allégua perfidement qu’il n’avait pas voulu la déranger pendant sa sieste mais en réalité il calmait son éréthisme nerveux par des marches solitaires et silencieuses loin de la verbosité d’Andrée.

   Léa s’était enfoncée dans un sentier forestier dominé par les grands pins fourbus qui laissaient passer la lumière dorée. Un gemmeur faisait une blessure dans le pin pour obtenir la résine dans le pot de terre. Il marmonnait après les chenilles processionnaires brunes aux taches orangées :

  • A ce stade, elles ne sont pas encore urticantes !
  • Sont-elles dangereuses pour le pin ?
  • Oui, répondit le résinier. Elles se nourrissent des aiguilles et affaiblissent l’arbre.
  • Peut-on s’en débarrasser définitivement ? S’enquit Léa.
  • Non, il faut traiter tous les ans.
  • Elles n’ont pas de prédateurs ?
  • Si, parfois les coucous ou les mésanges répondit-il brièvement.

   Léa salua le gemmeur et revint sur ses pas à travers le sous-bois odorant tapissé de hautes nappes de fougères aigles, demeure d’une Blanche-Neige et de nains imaginaires. Elle proposa à Andrée qui s’était réveillée de voir les terrains à la vente délimités par des genêts aux multiples fleurs jaunes et odorantes et elle lui lut le livret de la commune qui précisait que les Plantagenêt devaient leur nom au genêt que Geoffroy V portait à son chapeau. Elles apprirent aussi que les grandes fleurs jaunes d’onagre courantes dans la région portaient chance à la chasse.

  • La chasse, n’importe quoi … d’ici qu’on reçoive une balle ! nota Andrée d’humeur maussade pour être sortie trop rapidement de sa sieste. Sa fille s’efforça vainement de lui faire admirer les petits buissons rouge violacé de bruyère cendrée serrés les uns contre les autres. L’arrivée d’Alphonse avec le pot de foie gras d’oie n’eut pas plus de succès.
  • Je n’aime pas le foie gras, grommela Andrée qui vitupéra contre Alphonse et Léa qui l’avaient laissée seule au bord d’une route déserte puis elle leur cita les articles les plus troublants du journal local : un feu de forêt, la mer qui gagnait sur la terre, le sable envahissant les maisons et la toxicité de la fougère aigle.

   Léa n’ignorait pas que l’état d’esprit pessimiste de sa mère provenait des récits entendus dans l’enfance qui mêlaient les méfaits des voleurs de poules, les bagarres de pochards le samedi soir et les désaccords entre fermiers qui se tiraient dessus au fusil de chasse. 

   La famille reprit la route au travers des forêts. Enthousiaste, Alphonse ignora délibérément l’odeur nauséabonde dégagée par une cheminée d’usine.

  • On dirait des vapeurs de choux fleurs. C’est écœurant ! déclara Andrée qui referma brutalement la fenêtre de la 4L.
  • Il faut bien valoriser les productions forestières, émit Alphonse faiblement.

                  Les émanations se dirigent vers l’intérieur du pays quand le vent souffle de                          l’Ouest et ce n’est pas tous les jours !

   Posant ses bras sur les tubes des sièges avant de la 4L, il annonça : « Nous devrions partir vers la Loire Atlantique sur les traces de mon ancêtre, le révolutionnaire ! » Léa acquiesça pour prolonger ses vacances et parce que ce voyage semblait être l’échappatoire mental de son père qui n’évoquait plus sa suspicion envers les autres bipèdes et les cellules goudronnées qui lui avaient tenu lieu de chambres dans les prisons où exerçaient ses parents. Il se mit à raconter l’histoire de Pierre Delair : « Mon arrière grand-père s’était engagé comme grenadier et il avait fait les campagnes de 1793 et celles de l’an III. Il sauva cinquante déserteurs des troupes espagnoles ainsi que la diligence poursuivie par les Chouans qui se dirigeait vers la Bretagne. Plusieurs fois blessé, il reçut la Légion d’Honneur des mains de l’Empereur, lors de la première distribution en juillet 1804 au Temple de Mars ainsi qu’une Arme d’Honneur gravée à son nom. » Alphonse s’était senti investi d’une mission, celle de retrouver la décoration et l’arme, sachant qu’elles valaient leur pesant d’or. Il ajouta d’un ton grave : « La loi qui a créé la noblesse d’Empire conférait aux membres de la Légion d’honneur le titre de Chevalier d’Empire, malheureusement ce texte a été annulé par la suite. Tu aurais pu être noble et faire un beau mariage ! »           

  • Je ne suis ni jolie, ni diplômée et je n’ai pas une brillante situation. Il est normal que je sois une dame au chapeau vert.
  • Pourquoi un chapeau vert ? s’étonna Alphonse.
  • C’est ainsi que je vois les femmes célibataires ! répliqua sèchement Léa qui s’irritait dès que l’on pénétrait dans le jardin secret et désertique de sa vie privée.
  • Tu aurais quand même pu trouver un beau parti dans un milieu d’église !
  • Je ne t’ai jamais vu fréquenter ce milieu, non plus ! ironisa Léa qui ne s’étendit pas sur la question. Elle savait que son père avait une belle foi en un Dieu protecteur qu’il évitait de fréquenter dans sa demeure afin d’échapper aux foudres de Satan jaloux. Pour vivre heureux, vivons caché ! Disait le grillon de Florian et Alphonse ajoutait : « Fusse du Seigneur. »

   La famille longea la Côte de Jade et la côte d’Amour par grand soleil et parvint à Nantes où, d’après le document du bureau des pensions au Département de la Guerre, Pierre Delair s’était retiré. Alphonse s’enfonça dans la ville tandis qu’Andrée et Léa se dirigeaient vers le supermarché.

    Dans la file d’accès à la caisse, les deux femmes restèrent perplexes en écoutant les clientes qui se saluaient :

  • Salut bonjou !
  • Salut à tae
  • Conment qe t’as nom ?

   C ‘est du Gallo expliqua une cliente aux deux « étrangères ».

 La caissière apprécia le choix des galettes bretonnes et s’adressa à Andrée : «Mmmm gaoufres. » Vexée de ne pas comprendre, celle-ci fronça les sourcils et demanda à sa fille avec impatience :

  • Mais où est ton père ?
  • Je ne sais pas répondit Léa. Je pense qu’il est entré dans une librairie après avoir vu la maison de son ancêtre.
  • Il traîne ! maugréa Andrée.

–   Ah les hommes, ça crébillonne toujours, commenta l’employée. Andrée fit mine

    de comprendre et esquissa un timide sourire. 

–    Quand je pense que les institutrices nous punissaient si nous chantions le Petit          Quinquin ou si nous parlions picard dans la cour de récréation !, s’exclama

      t- elle sur le parking.

            –    C’était l’école de Jules Ferry ! répondit Léa.

   Totalement imprégné du lieu de vie post-campagne du brave capitaine et ayant visité quelques antiquaires à la recherche de l’arme d’honneur, Alphonse revint l’esprit plein d’interrogations : « Pourquoi le glorieux soldat s’est-il retiré loin de son Languedoc natal ?

  • Il ne faisait probablement pas parti des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ! » conclut abruptement Léa que le chauvinisme de son père agaçait.
  • Aznavour a chanté que certains aventuriers malchanceux sont revenus vieillir chez eux dévorés de regrets, énonça Alphonse avec un haussement d’épaules fataliste. 

   Quant à Andrée, elle récita : « Heureux qui comme Ulysse … »

   Dans les jours qui suivirent, Alphonse se replia sur lui-même. Le mutisme pouvait durer quinze jours chez cet adulte mal consolable et frustré de ne pas être un peintre ou un écrivain reconnu, peut-être même un acteur de théâtre célébré et qui avait projeté sur ses proches ses insatisfactions. Andrée n’avait pas compensé le manque d’amour d’Alphonse en aimant ses enfants. Elle avait une attirance pour les nourrissons qu’elle tempérait par un constat sans faille : « Mais ils grandissent malheureusement… » Léa ne se souvenait pas d’avoir eu des caresses sur la peau ni d’avoir été câlinée sur des genoux d’adultes. Très vite un deuxième puis un troisième enfant étaient nés, mobilisant Andrée qui avait exhorté sa fille aînée à la sagesse, souhaitant qu’elle l’accapare le moins possible. Léa savait combien ses parents ne lui correspondaient pas mais elle n’avait jamais relâché ses efforts pour qu’ils aient quelques motifs d’être fiers d’elle.

   Les deux femmes commentaient les paysages normands baignés d’un soleil fulgurant, notant les toits d’ardoise qui s’imposaient peu à peu, les maisons en schiste, les manoirs au crépi ocre et les maisons à colombages.  Léa engagea la 4L dans des chemins creux, mystérieux et libertaires qui s’enfonçaient vers des collines boisées de chênes et de châtaigniers, des prairies opulentes aux troupeaux blancs et bruns et des vergers de pommiers et de poiriers où les haies dessinaient de jolis tableaux.

   Un bateau de pêche entrait dans une boule de feu diaprée quand les falaises de la Côte d’albâtre furent en vue. Alphonse énonça solennellement : « Quand mon père fut nommé à Dieppe en 1925, des familles pauvres habitaient les trous dans les falaises. Ces gobes existent encore, vestiges d’un temps où habiter la falaise ne relevait pas d’un souhait de vie érémitique », puis il invita sa famille à déguster des crevettes et des soles dans un restaurant du quai.

   Nostalgiques, Andrée raconta ses pêches à la crevette dans les bâches de Berck, Alphonse se souvint des moqueries quand le petit nouveau qui venait du Sud prononçait le mot dindon avec l’accent provençal et Léa rappelait qu’elle était une franchimande à l’accent pointu à son arrivée en Provence.

   Tout en rendant leur liberté à des milliers d’humbles coccinelles échouées sur le pare-brise de la Renault, Alphonse lança : « Regardez le château ! Pendant la Fronde, la Duchesse de Longueville s’en échappa pour gagner un petit port. La marée était si forte que le marinier qui l’avait prise dans ses bras pour la porter dans la chaloupe la laissa tomber à la mer. Heureusement elle fut repêchée. »

   Josée accueillit trop chaleureusement la famille de Léa.

   « J’ai hâte de rentrer. Quelle fatigue, ce voyage ! Et pour finir, ces soirées qui se sont éternisées jusqu’à minuit passé ! Josée a répété dix fois que ton père a de la classe ! » s’exclama Andrée en jetant un regard plein d’aigreur à Alphonse, le jour du départ.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

    Mademoiselle de Luffort avait succombé à une crise cardiaque et l’appartement était mis en vente. Le neveu donna quinze jours à Léa pour quitter la chambre. Abasourdie par la brutalité du décès de sa propriétaire, Léa pensait fréquemment au soir où sa logeuse n’avait pas poussé la porte de son salon comme elle le faisait habituellement à son passage. Léa s’était contentée de lancer un laconique « Bonsoir mademoiselle. » Mademoiselle de Luffort était alors sortie de son salon et elle avait dit avec solennité :

  • Je vais entrer à l’hôpital pour changer la pile du stimulateur cardiaque. Pouvez-vous ouvrir et fermer les volets pendant mon absence ? Je serai de retour dans une dizaine de jours.
  • Bien sûr, ce sera fait. Ce n’est pas grave ?
  • Le moment est venu de remplacer la pile, avait-elle répondu laconiquement.

   « Elle a pensé que je tournais mal quand je la croisais dans le couloir de l’immeuble dès potron-minet, moi, clubber titubant de sommeil et elle, rose et fraîche partant pour l’office du matin. Elle m’a pourtant fait confiance en me confiant sa maison et j’espère avoir un peu égayé les dernières années de sa vie », songeait Léa. Il lui sembla toutefois incongru de demander un souvenir de la défunte à son neveu.

   Elle trouva un deux pièces dans une maison à l’escalier en bois entourée d’un terrain gazonné ombragé par un tilleul. Le seul écueil du logement fut une tenace odeur de morue séchée qui nécessita quinze jours d’aération intense. Quand elle eut restitué le J7 utile au déménagement, elle s’assit au milieu des cartons envahie par un sentiment de joie.  Elle allait pouvoir réaliser des forêts noires nappées de chocolat et de chantilly et surmontées de framboises, semblables à celles qu’elle avait mangées jadis chez des parents dans le Languedoc. Avec une pelle en argent, la cousine découpait méticuleusement des parts dans la cuisine ensoleillée de douceur et de paix où trois adolescentes aux beaux yeux bleus laissaient voir leur joie de retrouver Léa et Dominique mais surtout Louis, beau brun de seize ans.

   En ouvrant ses volets, Léa découvrit un sachet de jambon « VERRAT, JE T’AIME ». Elle observa les maisons en briques dans la rue qui montait vers le centre-ville. Il n’y avait pas âme qui vive. Elle prit le paquet de charcuterie et referma la fenêtre. Le samedi suivant, elle trouva une denrée identique au même emplacement. Vaguement agacée, elle scruta les portes et les fenêtres aux alentours.  Ses recherches restèrent vaines et un sentiment d’incompréhension l’envahit : « Je suis observée par quelqu’un qui ne veut pas se montrer et dépose un morceau de cochon sur ma fenêtre. Veut-il me souhaiter prospérité et chance ? »

   L’incongruité consistait-elle à laisser la salaison sur le bord de la fenêtre ou à en faire le repas de midi ? Léa opta pour la deuxième solution en se promettant de ne plus entrer dans le jeu d’un être humain extravagant. Si sa frénésie de don se renouvelait, elle laisserait la sportule en place afin que l’hurluberlu la reprenne.

   Il frappa au carreau le samedi matin. Il était petit, trapu, portait des lunettes et tirait sur un gros cigare havane. Il devait avoir dans les quatre-vingts ans.

  • Voulez-vous du pain ? Demanda-t-il
  • Non merci. Est-ce vous qui m’avez donné du jambon ?
  • Il est bon n’est-ce-pas ?
  • Très bon mais il ne fallait pas. J’ai fait quelques crêpes. En voulez-vous quelques-unes ?
  • Non merci, j’ai ce qu’il me faut.
  • Elles sont natures, vous pourrez les parfumer à votre gré insista Léa.
  • Je les aime au Grand Marnier dit-il.
  • Moi aussi, mais je n’en ai pas.
  • Bon, au revoir.

   Il cogna à la fenêtre le lendemain et tendit à Léa une bouteille de liqueur au Grand Marnier par-dessus le garde-corps.

  • Mais il ne fallait pas. C’est trop gentil. Je vais refaire des crêpes et j’espère que vous en mangerez quand elles seront parfumées avec cette délicieuse liqueur.
  • D’accord ! merci, répondit-il puis il traversa la rue et il entra dans un pavillon aux volets gris.

   Quelques semaines s’écoulèrent durant lesquelles Léa et Monsieur Bry traversèrent la chaussée avec des vivres, alternativement et en sens inverse. Il habitait le pavillon depuis plusieurs décennies. Il y avait occupé le premier étage avec sa famille du temps où ses parents habitaient le rez-de-chaussée. Sa fille, mariée avec un béarnais, vivait dans le Sud-Ouest et il était le seul survivant de la maisonnée. Son élocution parfois difficile et consécutive à un accident vasculaire cérébral ne cachait pas son accent de la Beauce qu’il avait quittée pour la ville et un emploi de chauffeur de bus. Premier de sa lignée de garçons de ferme à accéder à la propriété, il avait suscité la jalousie de sa parenté qui ne donnait plus signe de vie. Ame de caractère ayant intégré les épreuves de la vie, cœur vert et toujours ouvert, il survivait, tirant sur un gros cigare, versant du vin dans sa soupe et faisant chaque jour le tour de Valloise en bus.

   Il proposa à Léa d’aller au restaurant L’Oisillon qu’il avait fréquenté autrefois. Dans le salon campagnard proche de la flambée, il évoqua les deux guerres durant lesquelles il avait eu faim et l’incendie de 1940 déclenché par les bombes de la Luftwaffe où il avait perdu son meilleur copain, celui qui « faisait chabrot en mélangeant du vin rouge à la soupe de potiron. » 

   Noël approchait et il invita Léa à manger de la pintade rôtie et des macarons. Le réveillon se déroula dans la salle à manger aux chaises revêtues de cuir rouge, tandis que le carillon de la comtoise murale sonnait joyeusement. Il neigeait abondamment quand Léa avait pris congé en lui souhaitant un joyeux Noël et un bon voyage jusqu’à Pau où il partait faire ses trois jours près de sa fille.

   Les soirs d’hiver, alors que la nuit tombait, il guettait l’arrivée de Léa, le nez collé contre sa vitre. Rassuré par le signe de la main qu’elle lui adressait, il fermait ses volets. Le week-end, elle passait un moment avec lui, faisant semblant de découvrir un passé maintes fois répété. Elle s’imagina un soir voir la mère de Monsieur Bry, assise devant la fenêtre et se chauffant les mains sur le gros tuyau gris qui descendait du premier étage.

   En cet odorant après-midi baigné du parfum des lilas, Léa est venue cueillir les burlats rouge-foncé, charnus et savoureux, dans son jardin.

  • Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Interroge-t-il sans préambule, en tirant sur sa pipe.
  • Il faut trouver le bon, répondit Léa, avant de poursuivre en mentant effrontément et avec un sourire, mais je suis bien comme cela !
  • Tout le monde se marie, et à un certain âge, c’est moins facile, ajouta- t-il avec un sourire timide.

   « Il me rappelle que j’ai passé trente-cinq ans et que je suis dans un vide affectif et amoureux », se dit-elle dans la soirée avec un petit pincement au cœur quand son miroir lui renvoya l’image d’une femme sans âge, trop naturelle, trop neutre et au front trop haut.

 

  

 

9

 

   Léa a pris le train pour Paris et le soleil brille quand elle arrive à la gare du Nord. Elle va au hasard des rues en suivant les passants qui tirent leurs caddies vers le marché du dimanche. Les stands de la place sont abrités par des tentures chamarrées et l’ambiance bon enfant s’anime avec la gouaille des vendeurs de légumes qui bradent leurs produits. Elle respire avec délice les bouffées exhalées par les roses et les jacinthes. Les géraniums roses et rouges en pots, les orchidées blanches et fuchsias, les lys jaunes et les tulipes orange dans les seaux argentés côtoient les plantes aromatiques et les savons à la lavande.

   Léa s’est assise sur la banquette au fond du café d’où elle peut admirer la terrasse ensoleillée et elle a commandé un cappuccino. Elle médite sur la décision de Josée de rejoindre Saint Pierre et Miquelon avec Claire et Daniel. « Ils vont tellement me manquer ! France m’a fait découvrir Paris, le bowling, le patin à glaces, la danse, l’amitié et sa famille est ma seconde famille. » Léa apprécie toutefois cette pause au café. La télévision n’y est pas allumée et elle peut observer les consommateurs accoudés au comptoir et rêver sur la vie de ces dizaines d’inconnus. Elle a commandé un deuxième café ce qui a amené le grommellement du serveur : « Allez, encore un café ! » De méchante humeur, il maugréa sur le tragique de l’existence : « Et Monsieur Georges, il disait qu’il vivrait jusqu’à cent cinquante ans. Un mois après il était mort ! Ma belle-sœur qui enquiquinait tout le monde à la maison a bien fait de claboter ! Si je vis encore trente ans, qu’est-ce-que je vais me raser ! »  

   Léa but son café et alla régler la note au barman atrabilaire qui avait eu raison de la fermeté d’âme des habitués et qui ruminait face à l’unique consommateur resté derrière le comptoir.  

   Dans la rue, elle fredonna doucement la chanson de Juliette Gréco :

Et parmi la cohue

Des gens qui, sans se presser,

Vont à travers les rues,

Nous irions nous glisser

Tous deux, main dans la main,

Sans chercher à savoir

Ce qu’il y aura demain.

   Elle éprouva soudain l’envie de revoir le Badaboum et elle se dirigea vers le métro.

   « Quelle drôle d’idée d’aller s’enfermer, comme si je ne l’étais pas assez dans la semaine ! » se reprocha-t-elle.

   Sur la porte du dancing, une affiche annonçait un après-midi consacré aux tubes rock et elle identifia les premières notes de Jailhouse Rock tandis que la piste se vidait de ses danseurs et qu’un couple s’avançait. Le cavalier tournait sur lui-même avec souplesse. Son costume bleu-sombre mettait en valeur ses cheveux blonds et ses yeux clairs. Il devait avoir dans les trente-cinq ans. Son visage rayonnait de plaisir tandis qu’il guidait avec aisance et autorité une jeune femme blonde avec une queue de cheval et vêtue d’une robe noire.   Le couple s’accordait parfaitement dans des passes et des figures fluides et rapides.  Bien qu’incapable de juger de la technique et de l’interprétation de la chanson de Presley, Léa ressentit la séduction que dégageait le danseur. Elle le suivit des yeux quand il disparut  au milieu des tables.

   Pendant la semaine qui suivit, elle rêva de lui et de son sourire tandis qu’une silhouette agile, en costume sombre, tourbillonnait sur ses dossiers. Elle reprit le train pour Paris le week-end suivant. En passant devant l’atelier d’Edouard Manet, elle pensa à son père qui aurait ironisé sur l’occupation qu’elle allait faire de son samedi après-midi au lieu de visiter une exposition. Balèti, Balèti ! aurait-il dit en imitant l’accent provençal et il aurait ironisé sur les « bovidés » qui fréquentent les bals au lieu de se cultiver. « Tant pis, si je suis une bovidé !  Socrate lui-même a aimé danser ! » Léa monta l’escalier du dancing le cœur battant. Il était là près de la porte… Elle s’assit à l’opposé de l’entrée en regardant les couples évoluer.

   Quand un slow s’annonça, il contourna la piste, s’arrêta devant elle et ce fut sur la musique de « la drague » de Sophie Daumier et Guy Bedos qu’il l’entraîna sur la piste.   Elle ne sourit pas aux balourdises du tombeur qu’interprétait Guy Bedos. Tremblante comme Saul de Tarse après son aveuglement, les yeux éblouis par l’éclair amoureux, elle perçut toutefois un sourire sur le visage qui s’inclinait vers elle.

  • Pourquoi venez-vous au Badaboum ? questionna-t-il.
  • Pour l’ambiance, répondit-t-elle lamentablement.
  • Il faut savoir bien danser !

   Elle accepta d’aller chez lui près du canal Saint Martin. L’appartement était meublé sommairement d’une armoire, une chaise et un lit. L’éclairage tamisait la pièce d’une lumière douce. Il ôta sa chemise et son pantalon, les pliant consciencieusement sur la chaise. Il l’attirait vers lui quand on frappa à la porte qu’il alla ouvrir puis il attira une jeune femme à l’intérieur de la chambre en l’embrassant sur les lèvres. Eberluée, Léa attrapa ses vêtements, bouscula le couple et descendit l’escalier en frissonnant : « C’est un obsédé ! un débauché ! » Elle cacha ses larmes sous ses lunettes noires dans le train pour Valloise.

 

 

 

 

10

 

 

   Elle écoute interminablement la chanson d’Aznavour :

            « Aussi tu m’as détruit

            En me faisant si mal

            Que je n’ai qu’un espoir

            Celui de m’évader. »

   Léa est blessée. Elle a aimé des hommes depuis quinze ans et ils ont piétiné son cœur et y ont laissé des cicatrices. « France, elle, savait ce qu’elle voulait, elle ne s’était pas encombrée d’amours aléatoires et elle n’était pas tombée amoureuse d’un aficionado de danse ! » se dit-elle pendant quelques mois. Josée à qui elle décrivit son amertume et son chagrin lui répondit : « Si tu penses que ton jugement n’est pas fiable, laisse faire le hasard en répondant à des annonces matrimoniales ! Fontenelle disait que si la raison dominait la terre, il ne s’y passerait rien ! »

   « Les hommes sont des introvertis velléitaires qui vivent sous le joug d’une mère autoritaire et qui ne concrétiseront jamais leur rêve de foyer. Les femmes, elles, sont des inhibées qui ne sortent pas de chez elles. Tous dissimulent leurs tares sous de prétendues qualités morales. » Malgré ces diatribes, Isaure ne parvint pas à dissuader son amie Léa qui dévora les annonces du journal « Un temps pour rêver » où les hommes dotés de belles situations, aux physiques agréables, à la taille fine et avantageuse, altruistes, enjoués et sérieux à la fois, cherchaient à vivre un amour comparable à celui de Tristan pour Yseult. Cachant son front trop haut sous une frange et son corps qui n’était pas encore trop blessé par la vie dans une robe en crêpe couleur corail surmontée d’une cape asymétrique en voile, elle partit à la rencontre de demi-dieux, les dieux étant spécialisés dans l’enlèvement des femmes.

   Le prétendant au mariage avait fixé rendez-vous au fond d’un café proche de la gare. Il surgit dans la pénombre en émettant un banal : « Ah c’est vous ! » Léa surnomma l’homme d’environ quarante ans au visage figé par un rictus soupçonneux : « Louis XI, le Prudent ». Il ne laissa pas son numéro de téléphone à la fin de l’entretien. 

   « Le succès fut toujours un enfant de l’audace ! » Léa rencontra un cynique libidineux et paillard qui expliqua sa stratégie avec jouissance : il donnait rendez-vous aux femmes sur le banc d’une station que le métro ne desservait pas systématiquement et il observait la candidate quand la rame passait à vive allure. La lassitude qu’il lut sur le visage de Léa, assise sur le quai depuis quarante minutes, lui fit reprendre le métro en sens inverse pour la rencontrer. Elle coupa court à l’entretien.

   Le troisième aspirant avait prévu une rencontre dans sa voiture devant l’Opéra. L’entretien eut lieu à travers la vitre ouverte. Il clama bientôt qu’il avait perdu une heure et qu’elle ne répondait pas aux critères exigés dans l’annonce.

   Le citoyen Lambda avait oublié son porte-monnaie au moment de régler son demi.

   Un militaire se présenta en claquant des talons. Il raconta Dien Bien Phu, les assauts dans les Aurès et il tendit sa carte à la fin de l’entretien en disant : « L’éclaireur Bison Sauvage vous salue bien ! »

   Socrate avait choisi délibérément une épouse acariâtre afin de s’accommoder de tous les caractères dans la société des hommes ! Léa, incapable de fixer son choix sur un crétin, reconnut qu’elle manquait de la fermeté d’âme  de l’illustre philosophe.

 

 

 

11

 

 

 Le vol depuis la Nouvelle Ecosse avait été annulé pour cause de brouillard et Léa fut heureuse de quitter enfin le cargo sur le quai de Saint-Pierre après dix heures de traversée. Des ombres furtives se détachaient sur une brume dense. Par bonheur, les voix connues et joviales de Josée et Daniel résonnèrent dans la purée de pois :          

 –     Bonjour Léa, comment vas-tu ? As-tu fait bon voyage ?

  • Je suis si contente de vous revoir ! Le traversier tanguait et j’ai eu des nausées. Et vous comment vous portez-vous ? Répondit Léa surprise par la fraîcheur de la température.
  • Nous attendons une redoutable tempête, claironna Daniel dont l’humour naturel avait viré au noir, peut-être par mimétisme avec la teinte des côtes bosselées de Saint-Pierre.
  • Est-ce que ce brouillard va disparaître ? Interrogea Léa
  • Il faut attendre les rafales de vent. Tu dois être fatiguée. Rentrons vite à la maison pour déjeuner, conseilla Josée.

   Léa se laissa guider le long des rues fantomatiques, irréelles, aux formes indistinctes de Saint-Pierre. Un vent violent se leva subitement et arracha le brouillard, découvrant le bleu du ciel et les jolies maisons jaunes, vertes et indigos.

  • Les variations dans la direction des vents peuvent modifier rapidement les températures. S’il fait bon cet après-midi, nous pourrions nous installer dans le jardin. Voilà, nous sommes arrivés, ajouta Josée.

Des poutres au plafond et des murs lambrissés ornaient la maison de bois et son tambour peint en vert.  Les rideaux en laine à carreaux et les meubles en chêne s’harmonisaient avec les dossiers des chaises bleu lavande générant chaleur et douceur. Josée s’était très vite décidée à louer la maison qui s’agrémentait d’une véranda et d’un jardin d’où l’on voyait un petit coin du port.

   Josée décrivit pendant le repas les hivers rigoureux qui faisaient la joie des sapins, les masses d’air polaire affluant des régions arctiques, les banquises en dérive et les tempêtes de neige. L’hiver précédent, elle s’était perdue dans Saint-Pierre lors d’un « blanc dehors » :

  • Une lueur blanche du blizzard enveloppait la ville. Un passant m’a pris la main et il m’a tiré vers un poteau de signalisation auxquels nous nous sommes cramponnés pendant plus d’une heure. Le temps nous a semblé l’éternité. Nous ne pouvions nous parler car le froid paralysait nos mâchoires. Nous nous parlions avec les yeux. Les secours nous ont enveloppé dans des couvertures de survie. Je me suis estimée heureuse car certains « blancs dehors » peuvent durer trois jours !

   Josée souffrait d’engelures irréductibles aux oreilles, aux mains et aux pieds. Des boursouflures violacées et douloureuses et des ampoules la réveillaient la nuit. C’était donc de fort méchante humeur qu’elle avait écouté le chef du service météorologique expliquer pendant un dîner chez France que si la visibilité était nulle au sol, elle était excellente à quelques mètres au-dessus, la neige se comportant en advection horizontale pendant un « blanc dehors ». Josée lui avait répondu qu’elle n’avait pas le don de lévitation !

  En fin d’après-midi, Josée et Léa s’assirent à l’abri du vent dans le jardin bien soigné.

  • Quelle joie de voir les feuilles et les fleurs sur le lilas et de sentir l’odeur des héliotropes ! confia Josée qui désigna les fleurs bleu violet sur lesquelles butinaient des papillons :
  • Elles ont une odeur suave. Je viens de les sortir de la véranda.  Au fond du jardin fleurissent les rhododendrons, les violettes, les bleuets et les sabots de vénus. J’ai confectionné des confitures de framboises et de canneberge ainsi que de la gelée de rhubarbe que nous goûterons au petit déjeuner !
  • Sur le treillage, c’est du chèvrefeuille n’est-ce-pas ? Quel parfum enivrant ! Vous êtes bien installés ici. J’en suis heureuse, et comment va la petite famille ?
  • Claire se plaît à la blanchisserie. Elle a beaucoup de travail mais elle est heureuse. Quant à Daniel, il est bien intégré dans son entreprise qui transforme les poissons en farines et en congelés. Tout est à faire au niveau informatisation et il a beaucoup d’autonomie, ce qui convient bien à sa personnalité. Je regrette qu’il m’ait quittée pour s’installer avec Audrey, une secrétaire de l’entreprise. Sa famille qui possède plusieurs bateaux s’est enrichie pendant la Prohibition. Daniel et Audrey habitent un appartement sur le port. Je ne pensais pas que mon fils quitterait si vite la maison. Quand je lui ai dit qu’Audrey est trop âgée pour lui, il m’a répondu avec colère que lui, il n’était pas beau ! Mon Daniel, pas beau ! A présent, nous sommes seules, Claire et moi, sur ce caillou boréal.
  • Il fallait bien que ça arrive un jour, il a vingt-cinq ans et il envisage probablement de fonder une famille ! Il n’est pas souhaitable que les mères, telles Déméter, s’attribuent un droit de possession sur leurs enfants, déclara Léa en modérant ses propos par un clin d’œil bienveillant.                 

–   Oui, concéda Josée qui poursuivit en parlant de France. Elle s’est adaptée à        l’archipel, au climat et à son service où elle a créé un fonds documentaire. Puis Johann est arrivé. Il a presque cinq ans maintenant. Marc est accaparé par son poste à responsabilité. Ils parcourent en jeep les routes de Langlade et de Miquelon et ils passent leurs vacances à Montréal.

   Le lendemain, Josée ne se joignit pas à sa famille qui souhaitait faire découvrir la montagne à la visiteuse : « La végétation y est rabougrie, les arbres paraissent souffreteux et les forêts ont un aspect rude et sauvage », avait-t-elle déclaré avec vivacité. Léa découvrit avec surprise l’enthousiasme de Daniel sur les monticules de Saint-Pierre : « Léa, admire les sapins ! On en fait le baume du Canada. Regarde les amelanchiers aux fleurs blanches étoilées et aux petits fruits rouge-foncé ainsi que les genévriers rampants ! Ici la végétation prend feu en automne avec le jaune des fougères et le pourpre des éricacées. »

« Mon père nous a initié à la flore et à la faune de l’archipel, renchérit Audrey. Je vous montrerai la prochaine fois la canneberge que les Saint-Pierrais appellent atocas et qui croît dans les sphaignes. Dans mon enfance, nous ramenions de la montagne des castilles et des mûres sauvages ainsi que des gerbes somptueuses d’orchidées blanches de Langlade. »

    Dans la soirée, le petit groupe arriva chez France pour le dîner. La table était dressée dans le coin séjour. Josée, bien droite devant son assiette, écoutait France solliciter son époux à propos de la tenue qu’il lui fallait revêtir.  

  • Mets ta robe noire, ton collier et tes boucles d’oreilles en perles et fais un chignon.
  • Sais-tu, broda Léa, que Louis XI avait décrété que les Valloisiennes se pourront vêtir de vêtements, joyaux et ornements que bon leur semblera, sans qu’elles puissent être blâmées ?

   L’humour était-il congelé à deux mille kilomètres de l’Arctique ? France avait gardé son sérieux et s’était vêtue comme le souhaitait son mari. Quelques rides marquaient à présent son front mais elle portait la toilette avec la même aisance qu’à Paris. Léa se félicita de ne pas être en puissance de mari et chuchota un quatrain d’Alphonse Karr à l’oreille de Josée :

« Et pour la pauvre femme

Etant du sexe faible et que toujours on blâme,

La seule ressource est – puisqu’il faut obéir –

De se faire ordonner ce qui lui fait plaisir. »

–  Sais-tu que Marc écoute ses conversations quand elle est au téléphone. Je  ne        sais pas si c’est par souci de la facture ou bien s’il la surveille ! murmura Josée.

 –  Mais enfin, France est une femme qui gagne sa vie. Ce n’est donc pas une affaire d’argent !

–  Je pense qu’il souhaite effacer la vie qu’elle a eue avant lui.

   Pour fêter son invité, un jeune Administrateur des Affaires Maritimes qui avait évoqué ses lointaines origines basques, France avait préparé un filet mignon de porc basquaise. Claire s’intéressa à la pêche à la morue et Gérard fit un rapide exposé du secteur :

  • Ce sont des chalutiers venant de Saint-Malo ou de Fécamp qui assurent la grosse pêche avec le chalut qui traîne dans le sillage du navire. Les campagnes sont plus longues qu’avant car les poissons se cachent dans les glaces. Les conditions de travail demeurent pénibles pour l’équipage qui fait face à des températures de moins vingt degrés, à des brumes perfides et à des glaces provenant des eaux salées des banquises. Il doit trier rapidement une à deux tonnes de poissons par coup de chalut. Le poisson est mis en cale réfrigérée et traité à Saint-Pierre avant d’être exporté.
  • Il faudrait promouvoir aussi l’élevage des Charolais. Miquelon pourrait nourrir facilement mille moutons, interrompit Marc.
  • Des troupeaux de moutons ont été anéantis par les chiens errants, objecta France.
  • L’exploitation des importants gisements de jaspe et du beau porphyre pourrait aussi être envisagée poursuivit Marc sans relever l’intervention de son épouse.

     L’Administrateur s’enquit de l’impression que dégageait l’Archipel.

  • Les habitants sont chaleureux et attachants. Je déplore toutefois l’insuffisance des spectacles, l’absence de ventes d’articles souvenirs pour les passagers des paquebots de croisières et pour les étudiants de l’Université de Toronto qui viennent apprendre le Français et que les sites intéressants soient difficilement accessibles. Il y a des améliorations nécessaires pour faire connaître cette terre, confia France.
  • Je ferai suivre ces judicieuses observations. Et vous, Josée, quelle est votre impression ?
  • Les magasins de Saint-Pierre sont bien achalandés, malgré des vitrines vétustes. En campagne, il faudrait des sentiers de grande randonnée et aménager les forêts comme chez moi, dans l’Oise.
  • Je déplore votre absence de cette après-midi dans les bois de Saint-Pierre, ironisa Marc.

   Léa déclara apprécier la proximité du Continent Nord-Américain dont elle ressentait ici l’influence et insista sur la charmante impression qui se dégageait de Saint-Pierre.

  • Ici, c’est comme quand on est affecté dans le Nord-Pas de Calais : « On pleure deux fois, quand on arrive et quand on part ! » proclama le notable en souriant.

   Marc conclut en regrettant que l’économie de l’archipel soit pensée dans le court terme et que la population invoquât les spécificités locales afin de se soustraire aux règles.

   L’invité proposa une promenade sur l’Ile aux Marins le week-end suivant et prit congé en s’assurant de la présence de Claire.

   Sur le chemin du retour Josée plaisanta sur la sollicitude de l’Administrateur pour sa fille :

  • Tu es trop jeune pour te marier, Claire.
  • J’ai vingt-cinq ans et à mon âge, France avait quitté la maison, rétorqua Claire.
  • Elle était beaucoup plus mûre que toi, répliqua sa mère.

–   De toutes façons, je fais ce que je veux et je pars chez Daniel pendant quelques        jours ! lança Claire avec exaspération avant de rebrousser chemin.

  • Elle a pris de l’assurance depuis qu’elle travaille avec la clientèle. Elle me paraissait plus effacée à Valloise nota Léa, soulignant l’évolution favorable de la jeune femme.
  • Elle a le temps de faire sa vie ! Tu es plus vieille qu’elle et tu es encore célibataire !
  • Il ne faut pas me prendre en exemple ! Je fais partie du troupeau lamentable des vieilles fille. J’ai atteint l’âge où au dix-neuvième siècle on sortait de la littérature et de la vie ! répliqua Léa en souriant.

    Puis, elle ajouta plus sérieusement :

  • Certes, je ne voulais pas me marier jeune car j’étais influencée par ma mère qui vitupérait contre le mariage asservissant pour les femmes. Mon père voulait qu’elle reprenne une gérance de commerce avec ma sœur. Quel dommage qu’elle ait refusé car elle se serait affirmée au lieu de se complaire dans des diatribes. 

              –   Mais ta maman était d’infirmière, n’est-ce-pas ?

–    Effectivement. Elle avait arrêté de travailler après la naissance de ma sœur par            souhait personnel mais aussi en raison de la jalousie de mon père pour qui 

sa profession était la pire de toute. Que sa femme voit la nudité des hommes  

lui était insupportable !

  • Mais pourquoi Monsieur Mermet éprouvait-il de la jalousie ?
  • Il n’avait pas de raison objective car ma mère considérait qu’elle était suffisamment empoisonnée avec un homme sans aller en chercher un !

Elle ne le valorisait pas suffisamment. Dénuée de diplomatie, elle exaltait avec emphase sa parenté réunie après les déjeuners dominicaux, la cousine au piano, l’oncle industriel au violon sans parler du cousin à la clarinette, celui qui parlait sept langues. Elle évoquait souvent les prérogatives dont bénéficiait son père, le chef de brigade, qui avait occupé gratuitement les meilleures places au théâtre et au cinéma.   

   Un vent violent se leva et la pluie se mit à tomber. Les deux femmes hâtèrent le pas vers la maison. Le bulletin météo décrivait une mer agitée sur Saint-Pierre avec des vagues de sept mètres. La tempête sévissait actuellement sur la Nouvelle-Ecosse, les rafales de vents allaient s’amplifier dans la nuit et il convenait de fermer méticuleusement portes, fenêtres et volets.

  • Daniel est rentré, très probablement, déclara Josée. Il pourrait m’appeler pour me rassurer !

   Le vent vrombissait, s’enflait, assaillait la maison, la contournait, exprimant des plaintes aiguës par la cheminée. Une brèche dans les volets permit à Léa d’observer les fortes lames qui roulaient, s’entassaient et revenaient, formant des montagnes d’eau qui s’abattaient sur les bateaux. Il était presque minuit et la pluie crépitait contre les volets dans un fracas assourdissant. Des rideaux d’eau se déversaient sur les portes-fenêtres de la véranda que Josée et Léa allèrent explorer munies d’une bougie. 

   Qu’adviendrait-il si les vitres se brisaient sous l’effet des rafales qui soulevaient, telles des fétus de paille, des masses d’eau noire ?

   L’inquiétude gagna les deux femmes quand le sapin du jardin se déchira et, lui faisant écho, l’œil de bœuf de la chambre qu’avait occupée Daniel s’ouvrit violemment.  Elles luttèrent contre les éléments déchaînés pour refermer la lucarne. En fin de nuit, le vent faiblit enfin.

   Les tintements des haubans et les grincements des baumes en bois réveillèrent Léa qui trouva Josée dans le jardin ravagé.

  • Il ne reste que ce plant de framboisiers. Il a survécu grâce au palissage constata Josée avec tristesse.

   Emportée par une vague de lassitude, elle déplora aussi l’envol de ses enfants.

  • Hier, Gérard nous disait que l’on pleure deux fois dans le Nord-Pas de Calais. Il me semble qu’une mère est pareillement déstabilisée à deux reprises : quand l’enfant paraît et quand il s’en va ! Répondit Léa. Souhaitant dérider son amie, elle ajouta : « Tes enfants ne sont pas des laiderons et ils ont des prétendants ! Tu es « smart », vive et en bonne santé, n’est-ce-pas ? Lors des prochaines vacances, nous pourrions faire un voyage toutes les deux, chez les Nénètses par exemple, dans l’Arctique russe ? Qu’en dis-tu ? Nous conduirions un attelage de rennes dans l’immensité du grand blanc, nous dormirions dans des tchoums avec quinze autres personnes et nous verrions des aurores boréales !

 

 

 

 

 

 

 

 

12

 

   Après un quart d’heure de traversée, le petit groupe atteignit l’île aux marins. Gérard s’écria : « Vous êtes sur l’île des pieds rougis par le froid ! »

   Josée grimaça un sourire : « Je m’y connais en matière d’engelures », puis jetant un coup d’œil circulaire, elle s’exclama : « Mais il n’y a ni arbres, ni routes sur cette île ! ».

   Gérard expliqua que l’île était inhabitée depuis plus de dix ans et que les édifices témoignaient de la vie à l’époque de la grande pêche quand les marins utilisaient les cabestans pour remonter les doris vers les habitations.

  • Pourquoi une telle merveille de calme et de beauté s’est-elle désertifiée ? Questionna Claire.
  • Les conditions de vie étaient plus favorables sur Saint-Pierre où les séchoirs artificiels de la morue remplaçaient les graves. On ressent ici les tragédies et les naufrages.

   La brume céda la place au vent, au soleil et aux nuages échevelés. Johann signala au loin des chiens de mer et un groupe de timides baleines aux corps longs, effilés et bleutés : « Ce sont les plus gros animaux ayant existé sur terre. Leur langue pèse quatre tonnes et leur chant s’entend à des milliers de kilomètres. Elles peuvent vivre quatre-vingt-cinq ans. Elles mangent du krill parce que la mer est rouge. »

  • Il est passionné par la baleine bleue depuis quelques années et il correspond avec un groupe de gamins en France qui veulent les sauver du braconnage, des filets de pêche et des polluants, ajouta fièrement France en caressant la tête de son fils.

   Gérard ouvrit la marche en direction de l’église Notre Dame des Marins au plafond bleu en forme de coque de navire inversée. Claire et Léa l’écoutèrent décrire avec éloquence l’assemblée dans l’ancien temps, quand les hommes occupaient les chaises de l’entrée et les femmes s’asseyaient sur les bancs loués à l’année avec les enfants.

   Josée s’affairait à cueillir des airelles.

  • Vous cueillez là des bleuets, belle dame. Prenez garde à ne pas vous tacher avec le jus frais !
  • Ce serait vraiment dommage que des hommes d’affaires transforment cette île en paradis du jeu ! S’indigna Josée.
  • Oui, il serait préférable de créer un écomusée, approuva Gérard qui proposa à Claire une promenade vers les canons du fort.

   France s’était approchée de Léa : « Ton petit garçon est éveillé et heureux de vivre. Le voir jouer au foot avec son père est un plaisir ! »

  • Tu as raison. Il est d’autant plus joyeux qu’il va aller voir ses grand-parents à Djibouti dans quelques semaines. Il faut attendre que les températures baissent un peu en Afrique !
  • Et un voyage dans l’Oise ne te tente pas ? Je rencontre parfois tes oncles et tantes. Ils aimeraient te revoir et connaître le petit.

   Tout en portant son attention sur Johann qui l’appelait pour une partie de foot, France  lança avec une pointe de snobisme :

  • Nous allons fréquemment à Montréal où nous avons un appartement sur le plateau du Mont-Royal. J’apprécie la vieille ville, ses rues pavées et ses cafés pittoresques.    

   Marc venait vers les trois femmes avec un groupe de promeneurs chargés de brassées de fleurs.

  • Ces messieurs dames sont enseignants. Ils ont cueilli du sumac grimpant. Ils vont le faire connaître à leurs élèves afin qu’ils se méfient des graves éruptions qu’il provoque sur la peau. Vous pouvez en offrir aux deux dames ici présentes, déclara-t-il ironiquement en désignant Josée et Léa.

   Se détournant avec mépris de Marc qu’elle considéra définitivement comme un sombre crétin, Léa concentra son attention sur le visage mobile de Claire, sur ses yeux rieurs et son teint rosé qui avait ignoré les morsures du froid de l’hiver.  De longues boucles brunes se répandaient librement sur ses épaules. Imperméable à la frustration et dénuée de jalousie, elle exprimait avec franchise ses ressentis. Elle n’avait pas pris ombrage de l’attention privilégiée pour sa sœur aînée, pour ses études et son brillant mariage avec le gouverneur du pays, comme disaient ses oncles qui avaient peu voyagé et qui avaient bouté la vérité au fond du puits.

   Lors du retour vers Saint-Pierre, les flots se parèrent d’un voile blanchâtre où résonnaient les cornes de brume et les cris rauques et perçants des mouettes et des goélands qui suivaient les doris. La navette accosta à l’appontement à proximité des gros chalutiers, des cargos et des navires de pêche alors que le port s’embrasait soudainement.

   La fête Basque battait son plein. Six hommes tiraient avec une corde un camion de pompiers tandis que des jeunes femmes en costume folklorique rouge, noir et blanc dansaient autour d’un poteau en tenant des rubans.

  Josée entraîna Léa vers une caravane à la grande banderole jaune « Gilles, oniromancien déchiffreur de rêves » où deux hommes étaient assis à une table. Le plus âgé se leva et quand il déploya sa haute silhouette, Josée poussa un cri de surprise : « Je suis heureuse de vous revoir. Vous souvenez-vous de moi ? Vous m’avez aidée par un jour de blanc dehors. Je n’avais pas pu vous remercier… »

  • Oui, je me souviens bien de vous. C’était votre premier blanc dehors et la panique s’était emparée de vous. Je pense que vous venez voir mon fils. Je vous laisse avec lui. Au plaisir de vous revoir.

   L’oniromancien fit asseoir Josée à une table éclairée par deux chandeliers et lui demanda de décrire ses rêves.

  • J’ai fait un cauchemar cette nuit. Je courais sous une pluie diluvienne. J’étais trempée, le tonnerre grondait et je ne savais pas où m’abriter des éclairs. Je me suis réveillée avec une impression de poids sur la poitrine. Mon cœur battait fort et la sueur coulait sur mon front.

  Le colosse ferma les yeux quelques minutes. Quand il les rouvrit, il déclara d’un ton rassurant : « Vous avez une colère rentrée et il y a urgence à agir. L’orage et le tonnerre signifient que vous vivez ou revivez un conflit angoissant dont vous devez vous libérer. Vous courez parce que ce vécu s’inscrit douloureusement dans votre chair. Soyez rassurée, vous avez la capacité d’échapper à ce danger et de prendre soin de vous. Une chose encore, consultez un médecin pour les apnées du sommeil. » Son visage lumineux exprimait l’intelligence, la bienveillance et la profondeur. En raccompagnant les deux femmes, il inclina son grand corps devant Léa et chuchota : « Rêvez, acceptez de rêver, accueillez vos rêves et retenez-les, ils feront apparaître comment vous vous réconcilierez avec vous-même. Promettez-moi d’être attentive à vos songes ! »

   Léa s’entendit répondre affirmativement tandis qu’il poursuivait :

  • Faisons un pacte : venez avec vos rêves inscrits sur du papier au Salon de l’Onirisme à Paris en Octobre. Je vous y attendrai ! »
  • J’y serai, répondit-elle laconiquement.

Tout paraissait si simple, si fort, si beau que c’était presque irréel ! 

   Les titans de l’archipel, dynamisés par les encouragements du public, se livraient à la levée avec une poulie de bottes de paille au bout d’une corde tandis que résonnaient les coups secs des balles sur le fronton. Le chistera fixé à la main, Gérard vêtu de blanc et la taille enveloppée d’une ceinture rouge propulsait la pelote sur le mur où le visage d’un hurluberlu apparut en hurlant : « Che Guevara au pouvoir en 1988 ! » La partie terminée, Gérard s’avança vers Claire. Léa comparait leur idylle naissante à la luminosité de l’île, quand la brume s’est dissipée laissant place au vent et au soleil : « Tout a été très vite, elle est celle dont il rêvait et il doit représenter la sécurité et la confiance trahie quand elle avait treize ans, au temps où, avec leur mère, ils m’ont accueillie pour changer leur vie. A présent les jeunes adultes la maîtrisent et ils me demandent d’aider Josée à accepter leur départ. »

–  Tu seras un pôle de stabilité, de complicité et de transmission pour Johann et tes autres petits-enfants, plaida Léa assise près de son amie sur un banc de la pelouse.

–  J’ai refusé de garder Johann un soir où ses parents souhaitaient dîner au restaurant. Quand je cumulais plusieurs emplois pour survivre avec mes enfants, ma mère travaillait la terre et elle ne prenait jamais de vacances. Elle m’a dit de me débrouiller avec mes gosses comme elle avait fait en son temps ! France et Marc peuvent payer quelqu’un pour garder leur fils ! 

– Tes relations avec Marc sont tendues mais il ne faut pas quitter Saint-Pierre à cause   de lui. Je crains fort qu’il cache sous un aspect lisse de haut fonctionnaire doté du  sens  du Service Public une personnalité anxieuse et jalouse de l’affection que sa femme vous porte et tu ne peux rien à ses problèmes caractériels. Tu n’étais pas préparée au départ de tes enfants et le temps des petits-enfants est venu. Pourquoi ne noues-tu pas des relations avec les habitants de l’île, les Saint-Pierrais me paraissent naturels et sympathiques.

  • A quoi bon puisque je veux rentrer en Picardie, répliqua Josée avec lassitude.
  • Mais enfin, s’étonne Léa, pourquoi ?
  • Quand mon mari m’a quittée, j’ai fait une tentative de suicide. Les enfants étaient chez une de mes sœurs. Je dois la vie à une voisine qui s’est inquiétée parce que je ne répondais pas et qui a appelé les pompiers. Le danger dont parlait l’oniromancien, je le connais bien, c’est le couvert que je ne mettrais plus pour Claire et Daniel. Tant que j’avais espéré le retour de mon mari, j’ai mis son assiette sur la table. Le jour où j’ai cessé d’y croire, je n’avais posé qu’une assiette, la mienne, et j’ai voulu mourir…

      Léa prit Josée dans ses bras. En l’embrassant avec tendresse, elle lui dit : « Egoïstement, je suis heureuse que tu reviennes à Valloise. Au fait, ajouta-t-elle avec un clin d’œil, ma proposition de voyage chez les Nénètses tient toujours… »

   Gérard organisa un pique-nique sur les dunes de l’isthme séparant Miquelon de Langlade. Par un gentil vent de Noroît caressant les flots et au milieu des rires des jeunes gens qui se baignaient, Léa pêcha des crevettes grises oubliées par la marée, prit des photos des limicoles qui colonisaient la lagune du Grand Barachois, des chevaux sauvages qui passaient au galop et des phoques gris sur les bancs de sable.

–  Léa, garde le souvenir des doris bleus et orange ! Pour les courageux marins de l’archipel, les grands bateaux de guerre ou de commerce n’ont pas plus de qualités que leurs modestes embarcations qu’ils nomment Providence, Amiral Muselier ou Général de Gaulle, déclara Gérard à qui un vieil homme au visage buriné qui passait adressa quelques mots. Je t’autorise en raison de ton départ à me prendre en photo, mal accastillé comme l’a dit ce marin, eh oui mon maillot de bain a mouillé mon bermuda !

   En dégustant le crabe des neiges et un nid de pâtes au pesto avec ses amis à « La belle fourchette », Léa contempla pendant le dîner d’adieu les déclinaisons de rouge et d’oranger propices aux rêveries bucoliques qui coloraient le ciel. A Valloise, il serait toujours temps de penser au pacte des rêves qu’elle avait conclu avec l’oniromancien…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

On se prend à aimer la réalité, parfois, après un très long détour

par les rêves.

Pierre Reverdy

13

 

 

 Trois cent millions de dieux et déesses indiens retiennent la pluie place du Trocadéro. Josée et Léa participent au Mela Indien, au milieu d’une profusion de couleurs safran, vert, blanc, bleu, rouge. Les papiers multicolores et les broderies réjouissent le regard dans les allées où se produisent les jongleurs, les baladins et les danseurs. Les dieux se mêlent aux histoires d’amour magiques et sacrées du Pandavani et du Mahabharata accompagnées aux tamburas tandis que défilent au son des cors et des hautbois des éléphants caparaçonnés d’or, de bijoux, de soie et de velours. Josée et Léa sont installées sur des bancs où les serveurs apportent des pains au fromage, du riz et du poulet tandoori.  Les voisins de table de Josée à l’accent québécois vont rester sur place cette nuit car il n’y a plus une seule chambre d’hôtel dans Paris.

  • Avec mon amie, nous dormirons dans la voiture, répond Josée.

–  Vous serez courbaturées demain et vous ne pourrez pas profiter des spectacles. Nous pouvons vous proposer un matelas à terre dans notre appartement du quatorzième arrondissement, intervient un couple qui leur fait face.

   Léa et Josée s’interrogent du regard.

          – Pourquoi pas, ce n’est que pour une nuit ! chuchote Léa.

  Le groupe a sympathisé et s’est immergé une partie de la nuit dans les temples de Bénarès qui se projettent sur les murs des berges de la Seine.

   Les Dieux ont veillé sur le sommeil de Josée et de Léa qui sont réveillées vers dix heures par l’hôtesse, jeune femme prolixe sur l’Inde qu’elle affectionne et dotée d’une abondante chevelure. Assise sur une banquette de 4L adossée au mur qui tient lieu de canapé, elle s’exprime facilement et avec éloquence : « Imaginez les lendemains de fêtes alors que les Indiens se sont jeté de la poudre colorée ; la bleue symbolise la vitalité, la rouge l’amour et le bonheur et l’orange l’optimisme. Ils n’ont pas peur des taches ! »

Elle montre ses trésors, des petits pots en terre qui contiennent des épices : safran, gingembre, girofle, curry, cannelle et coriandre. Son mari, amateur des cuisines du monde, excelle dans la confection du Rajama, plat végétarien, explique-t-il, à base de haricots rouges. Le frère de l’hôtesse s’exprime peu. Il jette des coups d’œil circulaires dans l’appartement et demande des nouvelles des enfants.

  • Ils sont chez des amis en Alsace où ils terminent leur année scolaire à « L’école en quad. » C’est une nouvelle pédagogie, sais-tu, Luc, que les enfants étudient les matières générales le matin et ils apprennent à s’orienter dans les déserts, la toundra ou l’Amazonie l’après-midi !

   Léa et Josée ont quitté les sympathiques parisiens après avoir échangé les numéros de téléphone. En regagnant l’Oise, Léa psalmodie : « Je vais me rendre au temple de Gauri avec un pot de cuivre sur la tête, je demanderai à la Déesse Parvati de m’accorder un mari et selon la légende, je le ferai avec sincérité et réelle joie pour qu’il ne soit pas grincheux et acariâtre. »

  

 

 

 

14

 

 

   Luc a téléphoné à Léa pour lui proposer une promenade en forêt le week-end suivant. Elle a accepté, curieuse de connaître cet homme de grande taille, taciturne et si différent de sa sœur.

   Au long des sentiers balisés, il a confié qu’il aime Paris, le Slow Club et le Petit Journal. Il sourit malicieusement de ne plus avoir son permis de conduire, annulé pendant le service militaire car il a endommagé la voiture du colonel avec sa jeep. Ils ont découvert qu’ils apprécient tous deux les chansons de Mouloudji et fredonnent bien fort « Comme un p’tit coquelicot » et « La complainte de la butte », faisant fuir les lièvres et les blaireaux   En Septembre, ils sont revenus pique-niquer en forêt. Détournant les yeux du ballet des écureuils sautant sur les plus hautes branches des charmes, Léa s’est adressée à Luc :

  • J’ai fait des gougères au fromage, en veux-tu ?

    Après en avoir dévoré trois, Luc déclare : « ça bouche un coin ! »

   Léa anticipe une suite possible : « Ces amuse-gueules m’ont mis en appétit. Qu’on m’amène les poulardes rôties, les dindes truffées et les carpes dorées ! » Mais Luc ne dit mot et il regarde fixement devant lui. Étourdie par le grand air et la contemplation de la trouée bleue entre les chênes vigoureux, Léa l’entend énoncer d’un ton grave : « Il faudra que l’on parle sérieusement tous les deux », puis après un silence, il ajoute le regard perdu : « De mariage. »

   « Je n’ai pas l’habitude, je n’ai pas l’habitude », les mots tournent en boucle dans sa tête sans qu’elle puisse émettre un son.

   Tout nous est donné en une seule et même impression ! Un rayon de soleil irise le tronc du hêtre auquel ils sont adossés, faisant danser des bleuets dans les yeux de Luc et tandis qu’ils s’embrassent deux agiles chevreuils détalent avec fougue pour fêter l’événement.

   Ils se marièrent à l’automne par une température glaciale dans un village de Thiérache où Luc, enfant, avait passé des vacances heureuses. Union de deux solitaires étonnés de la mansuétude brusque, violente et qui tenait du miracle que Dieu voulait bien leur manifester.  Ils s’empressaient de s’en saisir, craignant qu’il ne se ravise et que l’âge venant, ils ne vivent plus jamais rien. L’officiant en blouson de cuir noir et doté d’une barbe qui lui mangeait le visage gara sa Harley Davidson devant l’église fortifiée du seizième siècle en briques rouges et au toit d’ardoise. Les témoins bienveillants : Josée, sa sœur que Léa avait surnommée Dame Verveine car elle transportait toujours avec elle un thermos de tisane et un capitaine des pompiers chauve baptisé Barbe déplumée ainsi que la présence de son frère atténuèrent la déception que causa à Eva l’absence du reste de sa famille. Alphonse allégua que son ulcère variqueux au mollet l’empêchait de voyager, Andrée argua de sa présence indispensable à côté d’Alphonse pour soigner la jambe malade et Dominique, laconique, envoya ses félicitations et un service à vaisselle.  Peu familiers des arcanes du rite catholique, immergés dans un monde inconnu, les parents de Luc et sa fratrie se levèrent et s’assirent au moment opportun tandis que leurs plissements de fronts et de sourcils attestaient de leurs louables efforts pour ne pas s’enfoncer dans les abysses insondables du culte. La mère du marié aux yeux noirs et perçants prénommée Odette, Conservateur des sites Mayas à Belize, releva d’une voix monocorde que ses ancêtres, les vikings, étaient protestants et que l’on aurait pu tout aussi bien aller au temple qui se trouvait à cinq cents mètres. La religion faisait partie de ses thèmes de querelle favoris :

  • Personne dans la famille avant toi ne s’était marié à l’église. Quelle nigauderie !
  • Tu aurais dû attendre hors de l’église si tu étais à ce point importunée ! s’autorisa Luc. Il sembla à Léa qu’il ne pouvait pas dire moins le jour de son mariage !

   Odette révéla les secrets de Luc qui préférait la chasse aux scorpions rouges à l’apprentissage de la lecture, les tentatives d’orientation avortées même les plus judicieuses comme la formation sur le Belem qu’avait négociée son père, officier dans la marine marchande. Le commandant du voilier s’était défait du mousse Rebours qui avait refusé à trois reprises de monter au mât de misaine. Léa l’écouta tout d’abord avec curiosité puis elle sourit en prenant connaissance des dons précoces de ses deux autres enfants, des confortables revenus de sa belle-fille gratifiée de l’ensemble des biens d’un testateur et de ceux de son gendre fils d’un chef d’entreprise en biscuits d’Amsterdam. A la fin du repas, Léa se sentit submergée et vaguement agacée par la nitescence de la famille de son époux.

   Divorcée du père de Luc et remariée, Odette avait gardé une profonde inimitié pour son premier mari : « J’ai quitté Paul à vingt-cinq ans emmenant mes trois enfants en coopération en Amérique centrale. Il était infidèle, du reste, sa seconde femme est tombée malade et est décédée cinq ans après leur mariage. Elle était trop sensible alors que moi, je n’étais ni jalouse, ni impressionnable. J’ai demandé le divorce quand il m’a volé le bracelet de mon arrière grand-mère pour partir en week-end avec sa maîtresse. » 

  • Il était jeune en ce temps-là, souligna Josée.
  • Je ne suis pas sûre qu’il se soit vraiment amendé. La fourberie et la déloyauté le caractérisaient et je voudrais bien savoir si ses nouvelles vocations d’élu local du peuple et d’écologiste soucieux de la sauvegarde des océans sont sincères.

   Luc, rouge de confusion et contrarié par les confidences farouchement rancunières de sa mère, interrompit la diatribe et proposa une coupe de champagne.    

 Trentenaire brun aux yeux noirs, le frère de Léa fit la conquête des femmes mûres en leur faisant déclamer des poésies de Rimbaud :

J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;

Oh ! Là ! Là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées ! 

   Léa répéta comme le lui demanda Luc : « Notre vie sera belle, nous serons riches et nous ne vieillirons pas. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15

 

 

   Après la noce, Léa et Luc passèrent une semaine de vacances en Gascogne. Luc fit la connaissance de ses beaux-parents. Alphonse se remémora la mise en place du cinéma aux armées en 1941, la construction d’une centrale thermique et l’installation du chauffage et de la climatisation au Palais des rois de Majorque, les plus grands exploits de sa vie professionnelle. Luc confia qu’il avait abusé de l’école buissonnière et que les enseignants le faisaient passer de classe pour ne plus le voir. 

   Dans leur studio, Luc et Léa changeaient fréquemment les meubles de place, perpétuant les bouleversements survenus dans leurs vies ces derniers mois. Ils revenaient en pèlerinage dans la clairière, ils faisaient résonner les paroles qui les avaient liés, ils en détachaient les syllabes qui s’accrochaient aux branches et aux feuilles cuivrées par l’automne et qui montaient vers la voûte forestière.

   Paul, père de Luc, invitait parfois les nouveaux mariés à passer quelques jours à son domicile dans un petit village de la Baie de Somme dont il était le maire. On accédait à la maison au toit d’ardoise par une petite route qui serpentait à travers la forêt. En cette fin du mois de Juin, les fleurs lilas et carmin des rhododendrons embrasaient les pelouses qui descendaient doucement vers les champs de colza. La tribu des enfants, beaux-enfants, petits-enfants et amis du monde exigeait un ordonnancement méthodique des couchages et des repas.

    Après le déjeuner, Paul proposait à quelques sympathisants prêts à sacrifier un après-midi de marche dans les dunes, d’écouter ses souvenirs de marin. Léa occupait le fauteuil près des tikis océaniens puis elle se transportait par la magie qu’opéraient les récits devant les turbines géantes, les moteurs et les chaudières des bâtiments de guerre, imaginant la chaleur torride et suffocante, la soif desséchante, l’endormissement difficilement contrôlable, le bruit des vagues sur l’étrave et les petits restaurants dans les ports où les filles servaient des vins généreux.

   Paul se confiait : « J’ai éprouvé ce que les grecs appelaient l’enthousiasme, c’est à dire que j’avais le sentiment de communiquer avec quelque chose de divin quand j’étais en mer. La mer m’a tout appris : la vie, la mort, la nécessité de se conduire en adulte, d’oublier les regrets stériles et de réparer ce qui est réparable car le jour finit toujours par se lever. Quand j’ai été promu officier, j’ai étudié comment diriger les hommes, ce qui n’exclut pas l’écoute, l’encouragement et de laisser parler son cœur. Sous mon commandement aucun homme ne s’est révolté pour avoir été sanctionné à tort. Bien sûr les matelots récalcitrants comme Luc sur le Bélem, allaient à terre sur la jambe du Maître Coq ! Je traduis, Luc était consigné et restait à bord. »

   Les enfants, venus se ravitailler en orangeade et gâteaux, poussaient bruyamment la porte du salon pour s’assurer que les adultes étaient là.

   Le dimanche matin, le couple s’aventurait parfois sur un chemin de randonnée qui le conduisait, à travers les dunes plantées d’argousiers aux feuillages argentés et aux fruits orangés, vers une petite crique déserte fréquentée par les sternes qui, nourriture au bec, appelaient leurs jeunes. Léa humait à plein poumons l’air iodé.  Les phoques gris aux museaux allongés, au repos sur les bancs de sable découverts par la marée, lui remettaient en mémoire les mammifères marins dans l’isthme de Miquelon. Luc lui apprit à les distinguer des veaux marins. Sur les immenses plages de sable fin, il déployait un cerf-volant qui jouait avec le vent. Léa se représentait son enfance cahotante : Odette déchirait les lettres que Paul envoyait à son fils. A dix-neuf ans, Luc avait repris contact avec Paul par un serrement de mains puis il s’était efforcé de connaître ce père qui avait opté pour un poste sédentaire dans un établissement militaire construisant des sous-marins.

   Luc aimait recevoir à déjeuner toute sa famille. Sa sœur évoquait ses escapades sous la tente dans des sites agrestes qu’elle atteignait en stop. Un routier italien l’avait récemment conduite de Grèce à Venise où elle avait pris l’Orient Express jusqu’à Paris. Elle avait éprouvé une sensation de luxe inouï et de douceur de vivre dans la voiture-restaurant du train de légende aux boiseries en acajou et aux marqueteries délicates.

   Odette blâmait le mode de vie de sa fille :

  • Tu as bien de la chance que ton mari comprenne tes désirs d’indépendance et d’évasion et finance tes voyages ! Je réprouve votre mode de vie de bourgeois-bohèmes. Vos enfants étaient trop jeunes quand ils ont voyagé seuls pour la première fois. Vous êtes-vous demandé ce qu’ils ressentaient quand ils rentraient dans l’appartement déserté par leurs parents et occupé par des inconnus ?

   Il n’y avait jamais de combat avec Odette, faute de réponses vives ou spirituelles de la tablée, incriminés ou pas. Soucieux de maintenir le calme, Luc dirigeait la conversation sur le Koulibiac de saumon et le parfait au praliné.

   Monsieur Bry était l’invité d’honneur. En tirant longuement sur son cigare, il buvait les rares paroles du frère de Luc et il y découvrait le vaste monde. La nuit, le vieil homme rêvait de la bible maya, des premiers hommes nés du maïs et de la situation dramatique des indiens Quiché. Ses yeux bleus rêveurs oscillaient entre les volutes de fumée et l’homme de l’ombre. Le frère de Luc était-il ethnologue ? Nul ne savait. Une observation attentive de ses plannings de voyages aurait révélé toutefois qu’une insurrection suivait de peu sa présence dans un pays.

   Il avait épousé une bretonne qui se déplaçait avec les produits de son terroir. Elle apportait du pâté, un poulet cuit truffé d’échalotes bretonnes, des galettes et des caramels au sel de Guérande. Les poissons venaient de Douarnenez et toute la famille dégustait d’autorité du chouchen au cours du repas. Le jour de ses six ans, leur fils Guénolé reçut une gifle pour avoir déclaré à sa mère : « Est-ce que tu as bu de trop du chouchen avec des abeilles et du venin ? Alors tu vas bientôt mourir et moi je pourrais aller jouer chez Léonard. » Sa mère le consola en chuchotant : « Panoramix a mis du chouchen dans la potion magique, ce qui rend fort, joyeux et fait vivre longtemps. Je vivrai vieille tout comme toi grâce au chouchen. Tu pourras jouer avec Léonard mercredi quand tu auras fait tes devoirs. »

   La Bruyère a dit que les enfants sont hautains, menteurs, qu’ils rient et pleurent facilement, qu’ils ne veulent point souffrir de mal et qu’ils aiment à en faire, bref qu’ils sont déjà des hommes, moralisa Paul. 

   Les parents de Luc voulurent connaître Alphonse et Andrée qui les accueillirent en Gascogne. 

   Paul évoqua longuement sa dernière lecture : « Le Livre Vert » du Colonel Kadhafi. Alphonse répliqua qu’il n’était pas nécessaire de faire des révolutions pour faire progresser l’humanité, des petits coups de pouce suffisaient.

   Paul eut le savoir-vivre de repartir après le repas. Odette, elle, resta cinq jours afin de fuir les nuisances sonores de la fête locale de son village. 

   Alphonse et Andrée, dérangés dans leurs habitudes de vie et de sieste, tentèrent de hâter le départ des visiteurs. A la troisième visite d’Odette, Alphonse voulut la faire partir. Il se rua sur le téléphone et simula une conversation avec son médecin dans laquelle il évoquait de violents battements de cœur. Odette dépourvue d’intuition ne comprit pas l’agacement de son hôte et elle écouta attentivement la description par l’intéressé de ses désordres cardiaques. Irénique et prêt à tout pour éviter les discordes, Luc entraîna les siens pendant trois jours sur les plages de l’océan du lever du soleil au crépuscule. Odette qui semblait apprécier la compagnie d’Alphonse réclama une nouvelle visite. La rencontre se fit à l’occasion d’adieux vespéraux durant lesquels les parents de Léa remercièrent hypocritement les deux visiteurs et souhaitèrent les revoir.

   Le gîte à peu de frais impliquait certaines obligations : la peinture de la façade de la maison et la pose des lambris dans la salle à manger, sous le contrôle sévère d’Alphonse qui scrutait les imperfections. Odette réquisitionna son fils pour la cueillette des tomates et courgettes du jardin mais avait-elle précisé : « Tu viens sans ta chatte ! La caisse des félidés sent mauvais dans une maison ! »

  • Que fait-on de la minette ? interrogea Luc
  • Je demanderai à mes parents s’ils acceptent de s’occuper d’elle.

   Alphonse avait froncé des sourcils ombrageux : « Pourquoi nous demandes-tu à nous ? » 

  • Parce qu’Odette a une exacerbation de l’odorat, avait plaidé Léa.

   Le séjour chez Odette avait été rythmé par le lever matinal, le jardinage, les heures rituelles de repas rendus indigestes par les jeux télévisés sous un ventilateur de plafond dispensant un air glacial. Impossible de laisser l’esprit vagabonder, les yeux noirs traquaient les visages des compagnons de table et des candidats qu’elle qualifiait de nuls parce qu’ils n’avaient jamais entendu parler de Gil Blas de Santillane ! Impossible aussi de s’assoupir devant la télévision sans que ses reproches fusent, l’inconscient d’Odette faisant resurgir sa peur de la solitude et du silence.

   La sentence tomba brusquement le jour du départ. Au petit-déjeuner, deux yeux noirs fixèrent Léa, emplirent la salle à manger et énoncèrent la condamnation : « Nous ne sommes pas du même milieu ! » Léa exerça son droit de réponse en évoquant un cousin de son grand-père, ministre du sucre sous la troisième république. Une houle d’amertume la submergea : « J’ai accepté et toléré ses critiques et d’une certaine manière, je l’ai encouragée à me dénigrer. J’ai fait ce choix car je me considérais comme une vieille fille que son fils a bien voulu regarder et épouser ! » Au marchand de fruits qui avoua avec humilité, dans la matinée, ne pas s’être aventuré au-dessus de Lyon, Odette claironna avec un sourire plein de fatuité : « Ma fille est actuellement en vacances au Rajasthan, c’est le pays des rois, mon gendre qui parle sept langues en déplacement professionnel à Toronto et ma petite fille étudiante à Buenos Aires. Quant à moi, j’ai passé vingt ans au Bélize. »

  • Bien ! S’exclama le commerçant qui n’osa pas demander sur quel continent se situait Bélize. Il enleva du panier un fruit talé et le remplaça par un bel agrume qu’il posa délicatement dans le caddie d’Odette. Agacée, la femme de l’agriculteur pesa les abricots avec brusquerie et persifla Odette qui faisait la difficile.

   L’estocade vint au repas quand Odette déclara : « Vous n’avez même pas un enfant, c’est honteux ! »

  • Mais de quel droit …commença Léa.
  • Chut, émit Luc en posant son doigt sur sa bouche.

Les derniers jours de vacances en Gascogne ne furent pas plus sereins. Andrée stigmatisa la chatte qui avait griffé l’ulcère variqueux d’Alphonse duquel avait coulé du sang noir.

Pourquoi cette minette qui ne se réveille que pour manger et ronronner a-t-elle griffé ? interrogea Léa.

   Sans répondre à la question, Andrée avait fulminé : « Vous nous fatiguez à venir tous les ans ! »  

   Léa décida de prendre ses vacances comme elle l’entendait en pique-niquant à l’orée de belles hêtraies ou de champs de tournesols et en parcourant les itinéraires bis où se dévoilaient les âmes des châteaux forts et des cafés de campagne. 

 

16

 

 

   Sur la route de la Somme où Paul avait organisé une fête en l’honneur d’Antoine Parmentier et de Rose Bertin, natifs du département, Josée révéla sa relation sentimentale avec le père de Luc et leur futur mariage. Elle confia ensuite que France, de passage dans l’Oise, était descendue chez sa tante Dame Verveine et que ce n’était qu‘à l’occasion du déjeuner chez sa sœur qu’elle avait embrassé sa fille et son petit-fils.

  • Daniel et Claire m’écrivent rarement. Ils m’en veulent tous d’avoir quitté Saint-Pierre. Daniel et Audrey ne m’ont pas envoyé la photo de leur fille.

–    Il faut lutter pied à pied contre cette cabale afin de faire comprendre à vos   enfants que vous les aimez toujours ! Leurs réactions sont démesurées et la zizanie est savamment entretenue, se révoltait Léa.

   « Tu étais près de tes enfants, tu n’avais qu’à y rester ! » disaient ses sœurs. Josée avait découvert avec étonnement leur jalousie et leur agressivité de n’avoir pu sortir de leur milieu en faisant un beau mariage. Elles n’avaient pas compris que Josée n’avait pas appris les codes dans son ex belle-famille mais qu’elle avait toujours su d’instinct s’adapter à tous les milieux.

   Oubliant les épreuves que Josée avait traversées, ses sœurs lui faisaient honte de sa confiance dans la vie : 

  • Tu dois penser aux pauvres, Josée, susurrait l’une d’elles qui tenait un vestiaire dans une association d’aide aux démunis.
  • Mais, montre-les-moi. Si j’en connaissais, je ferais le bien ! répondait Josée patiemment mais la tristesse obscurcissait peu à peu ses yeux.

   La dame âgée atteinte de sénilité dont elle s’occupait nuit et jour, fredonnait « Etoile des neiges » dès qu’elle voyait l’animateur de la matinale. Josée la plaçait devant la télévision et tout en travaillant, elle acquérait une meilleure connaissance des battements d’aile du monde qu’elle n’avait pas perçus durant sa vie de fourmi affairée.

   Paul accueillit Josée avec la déférence qu’il aurait eue pour la reine Cléopâtre, puis il   dirigea le groupe sous le chapiteau où les panneaux d’exposition glorifiaient Antoine Parmentier qui, en réhabilitant la pomme de terre, avait limité les terribles famines où avait sévi l’anthropophagie. Les restaurateurs servirent les vitelottes violettes à la vapeur, boulangère, en robe des champs, sautées et en salade.

   L’animateur du défilé fit ovationner les créations de la couturière de Marie-Antoinette : la robe à panier et à longue traîne, la haute coiffure à la conquête assurée et aux sentiments repliés ainsi que les chapeaux ornés de dentelles, de plumes, de fleurs et de perles tandis que Paul présentait Josée avec une boutade : « La porte de notre mairie est trop basse pour que ma future épouse porte une coiffure de Marie-Antoinette le jour de notre mariage qui aura lieu le 2 Mars ! »

   Après la fête, Léa confia à Paul le différend entre Josée et ses enfants et ce qu’elle avait pressenti des zones d’ombre du mari de France.

   « Je souhaite visiter Saint-Pierre », avait répondu Paul laconiquement.

     Je pense que Paul va réussir à réconcilier Josée et ses enfants, déclara Léa à son mari.

  • Qu’est-ce-qui te fait dire cela ?
  • Des chercheurs ont découvert que les personnalités contradictoires, comme celle de ton père, sont les plus créatives…répliqua-t-elle.

 

 

 

 

17

 

 

   Paul s’échappa pendant le repas de noces pour envoyer un fax :                                          

            Monsieur Paul Rebours

            Maire d’Ame                                                            Ame, ce 2 Mars,                   

                                                                                               à Monsieur le Secrétaire Général

                                                                                               de la Préfecture de Saint-Pierre

 

           

Monsieur le Secrétaire Général,

            Mon épouse et moi-même avons l’honneur de vous convier à une réception à l’hôtel « Les Bleuets » à Saint-Pierre, le 29 Mars prochain à 11 heures.

            Nous attachons du prix à la présence de toute la famille, des conjoints et des enfants.

            Sauf cas de force majeure, je considérerai l’absence d’un membre comme une humiliation qui nous serait faite et dont je vous demanderai personnellement réparation

en duel à l’épée au premier sang, dans les jardins de l’hôtel du « Vieux Bouquetin » à Genève, le 17 Avril prochain à 14 heures.

 

                                                                                                                                  …/…  

  • 2 –

 

 

Le combat sera dirigé par Monsieur Johan RÖSTIS, Colonel de l’Armée Suisse et cessera en raison de l’état d’infériorité manifeste d’un des protagonistes, dûment constaté par les témoins.

            Vous voudrez bien me communiquer les noms et qualités de vos témoins.

            Pour le cas où ce courrier resterait sans suite, j’informerai mon excellent ami

Monsieur Douglas DERRY, journaliste au « Central Park Gazette », périodique aux nombreux correspondants dans le monde, de la trahison morale d’un fonctionnaire supérieur.

            Je vous prie d’agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l’assurance de mes sentiments respectueusement dévoués.

 

 

 

                                                                                                          Paul REBOURS

 

 

            Liste des témoins :

  • Monsieur Fridolin VERBIER Conseiller Fédéral
  • Monsieur Adolf FERAS Président du Conseil National Suisse
  • Monsieur Jasmin ENGADINOIS Lieutenant-Colonel de l’Armée Suisse
  • Monsieur Samuel BRICELET Commandant de Corps de l’Armée Suisse

           

   Tous les invités furent présents à la réception du 29 Mars.

   Paul rompit l’ambiance austère et silencieuse en demandant à l’hôtelier d’installer Josée et ses enfants dans un salon de réception.

   Johann s’approcha de Paul :

  • Qu’est-ce-que tu fais comme métier ?
  • Je naviguais sur des gros bateaux.
  • Est-ce-que tu as vu des baleines bleues ?
  • Bien sûr. Elles sont douces et aimables, aussi grandes que huit voitures alignées. Leur cœur est gros comme une automobile. Pour manger, elles ouvrent grand la bouche et laissent entrer la nourriture, l’eau mais aussi des sacs plastiques et des canettes qui les font mourir. Il est donc très important de ne pas polluer les océans. J’ai appris aux marins à utiliser les ordinateurs et à ralentir leur vitesse à dix nœuds pour éviter les collisions entre les navires et les baleines.
  • Maman, s’écria Johann quand sa mère fut de retour, j’aime bien Paul parce qu’il sauve les baleines bleues !

   Paul et Josée partirent deux jours plus tard faire le tour du monde et promirent de revenir passer l’été à Saint-Pierre.

   Les rêves avaient gardé le sommeil de Léa pendant douze heures. Ils furent interrompus par la voisine qui toquait à la porte.

 

 

 

 

  

 

 

18

 

 

   Au Palais des Congrès, Léa trouva aisément le stand de Gilles, l’oniromancien. Elle lui tendit le récit minutieux de ses rêves dans lequel elle avait décrit les personnages et les situations de son écriture fine qui avait laissé sur le papier des mots et des émotions.

   Il en prit connaissance et, la lecture terminée, il déclara avec douceur :

  • Mon père aimerait revoir Josée. Voici ses coordonnées. Voulez-vous les remettre à votre amie ? Il est psychiatre et psychanalyste et il se propose de l’aider dans ses difficultés familiales.

   Léa prit le post it sur lequel il avait griffonné un nom et un numéro de téléphone.

  • Où exerce votre père ?
  • A Paris, répondit-il avec un sourire. Il ajouta : « Pour tout vous dire, il aimerait revoir votre amie. »
  • Mais que faisait-il à Saint-Pierre dans une baraque foraine ?
  • Il m’aidait à recueillir des observations sur les rêves. Je suis neurobiologiste.
  • Pourquoi Saint-Pierre ?
  • J’étais allé voir un collègue à Montréal et j’ai fait une halte dans l’Archipel. A mon tour de poser des questions si vous le voulez bien. Acceptez-vous de me répondre ?
  • Oui, je vous écoute.
  • Combien de fois, Luc vous a-t-il dit « Je t’aime » ?
  • Mille fois.
  • Combien de fois vous l’a-t-il prouvé ?
  • Etait-il fier d’être avec vous ?
  • Euh…
  • Vous a-t-il écouté ?
  • Je ne sais pas.
  • A-t-il fait de vous sa priorité, faisant éclore tous les talents qui sont en vous ?
  • Pas vraiment.
  • Aimez-vous qu’on vous regarde dans les yeux quand on vous demande en mariage ?
  • Voulez-vous être riche ?
  • Acceptez-vous de vieillir ?

   Les yeux de Gilles brillaient quand il murmura avec tendresse :

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