ANNIE MUNIER
JALOUSIES ET INFORTUNES
A tous les gens que j’aime.
Vous savez qui vous êtes
Même si je ne vous nomme pas.
Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.
I
Tu seras surprise quand on viendra te dire que tu es attendue dans la salle de réunion de la prison. Escortée par un gardien, tu seras invitée à te diriger vers l’estrade où auront pris place les surveillants, Monsieur Sonville le directeur, son adjoint, l’assistant social et les autres personnels du centre de détention. Je ferme les yeux pour mieux imaginer ta surprise. A l’incompréhension qui se lira dans tes yeux succèdera probablement ton arrogance naturelle qui te fera demander ce qu’on te veut ! Christophe Sonville posera alors devant toi le manuscrit que j’ai écrit, installée sur la table de la cuisine, soir après soir depuis un an. Il t’expliquera que cette lecture, si tu la fais jusqu’au bout et que tu prends conscience du préjudice moral que tu m’as causé, peut amoindrir ta peine.
Je pense qu’il t’en a coûté de perdre ta liberté. Tu as été arrêtée, m’a dit le directeur de la prison, alors que tu faisais du naturisme en liberté dans une crique du côté du Trayas, dans le Var. Il t’est reproché d’avoir outragé les bonnes mœurs et en attendant que la justice se prononce, je m’autorise à te condamner.
Tu es responsable de ma rupture avec l’homme que je voulais épouser pour la vie et de la dévastation de ma vie dans les mois qui ont suivi. J’ai réagi à cette blessure d’amour et d’amour-propre en épousant un homme que je n’aimais pas mais qui était riche d’une belle culture de l’honneur. Tu vois que tu ne m’as pas terrassée puisque je n’ai pas sombré dans le désespoir ou dans la rage…Eprouves-tu encore cette haine destructrice ? Tu seras alors satisfaite de savoir qu’Alain s’est éloigné de moi parce que tu lui as révélé que j’avais follement aimé un homme avant d’épouser son père. Là encore, la vie m’a violentée mais j’ai trouvé en moi des ressources nécessaires pour continuer le chemin. J’ignore si la vie t’a apporté les liens particuliers et inexplicables d’amitié et d’affection que l’Oncle Paul et la Tante Jeanne m’ont manifesté. J’ai bénéficié de ces grâces. Ils m’ont accordé une confiance sans faille, ils m’ont encouragée dans les moments difficiles de ma vie en m’invitant à ne pas avoir de regrets et à regarder vers l’avenir et surtout, surtout, ils m’ont aimée comme leur fille, beaucoup plus que ne l’ont fait papa et maman ! Ils seront à jamais des parents selon mon cœur.
Ton goût pour les miroirs aux alouettes ensoleillés t’a amenée à quitter le Nord le lendemain de l’enterrement de notre père, il y a vingt-trois ans. C’était en 1925. J’ignorais ce que tu étais devenue jusqu’à ce que je reçoive une lettre de Monsieur Sonville, m’informant de ton incarcération dans le centre pénitentiaire de Toulon.
Tu vas fulminer contre moi qui, selon ton expression, t’ai toujours empoisonné la vie mais je voudrais que tu saches que j’ai vécu de longues années près de toi sans avoir partagé des moments de bonheur. Certes, nous partagions la même chambre, dormions dans le même lit mais nous ne nous faisions pas de confidences. Tu n’as jamais été la frangine, l’amie, la confidente de tous les coups du sort. Je ressens encore la solitude de cet après-midi de fin d’été où l’oncle Paul et la tante Jeanne de Steenvoorde étaient venus nous voir. Avec le cousin Louis, vous hurliez de rire en vous pourchassant dans la cour de la caserne avec le tuyau d’arrosage. Tu t’opposais à ce que je joue avec vous car tu disais qu’à quinze ans j’étais trop vieille pour participer à vos jeux. Pourtant, j’avais tant besoin de réconfort pour oublier que maman s’affaiblissait et s’exprimait dans un souffle. J’avais vu le docteur Valuis s’entretenir à voix basse avec papa alors en sortant de la chambre où maman était alitée depuis plusieurs semaines. Je ne parvenais pas à comprendre ce qu’ils disaient mais je les sentais inquiets. Au repas, je ne posais pas de questions à papa encore plus taciturne qu’à l’accoutumée. Heureusement, l’oncle Paul était présent. La complicité qui nous unissait depuis toujours me faisait me précipiter vers lui pour l’embrasser sur la joue qui sentait le tabac froid de sa pipe qu’il ne quittait jamais. L’oncle avait fermé l’usine de filature et de tissage du lin et il avait apporté à notre père le produit de la vente de bois du taillis que leurs parents leur avaient légué. Malgré les pillages qu’opéraient les ouvriers en grève, l’oncle et la tante restèrent avec nous dans les dernières semaines de maman. Ils renoncèrent à assister à la première représentation de La Tosca à Paris et à participer à la ducasse de Lille. Cette année-là ne fut pas égayée par les ballons de vin blanc, les pintes de bière, les moules et les frites, les pommes d’amour et les bétises de Cambrai.
Dans l’appartement sombre et silencieux, assise sur le lit, je me souvenais des années heureuses où nous allions à Steenvoorde en automobile avec la vieille Auguste Raynaud. Nous étions assises toutes deux à l’arrière. Papa portait d’affreuses lunettes avec une enveloppe de soie noire. Maman préférait une voilette en mousseline. Nous surprenions notre grand-mère dans les champs où elle ramassait les pommes de terre. Elle était courbée en deux et nous l’aidions à porter sa récolte jusqu’à la maison en torchis au toit de chaume, restée dans le même état que quand elle s’était mariée avec le grand-père. Elle se nourrissait habituellement de pommes de terre, de pain noir et de hareng salé mais en notre honneur, elle préparait un pot au feu, des binges teintées du jaune d’or du beurre fondu et elle étrennait le jambon. Nous prenions place autour de la longue table de ferme en bois et nous dînions sans faire cas de ce que nous présentait la grand-mère. Elle en connaissait la valeur et elle gardait pieusement les morceaux de jambon ou de viande dans la bouche. Je l’écoutais avec intérêt évoquer le bourgeois qui avait racheté ces lopins de terre en déshérence à un paysan ruiné parti en ville. Métayers, nos grands-parents ne roulaient pas sur l’or. Outre la moitié des récoltes de houblon, de lin, de céréales et de betteraves qu’il reversait au propriétaire, le grand-père effectuait des corvées de charrois et de curage des fossés. Il plaçait son espoir dans l’école afin que notre père Hubert et l’oncle Paul ne connaissent pas sa condition de locataire de la terre. Les pratiques usuraires et le crédit hypothécaire que pratiquaient les notables ne lui avaient pas permis d’acheter des terres. Par bonheur, son père lui avait légué un petit bois composé principalement de hêtres dont la coupe tous les cinq ans rapportait un peu d’argent. Notre grand-mère aimait raconter que le grand-père avait animé une révolte du prolétariat agricole en représailles contre la réduction des salaires imposées par le propriétaire foncier et qu’il avait activement milité dans un syndicat de la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture. Républicain, il faisait partie des « bleus » qui prenaient appui sur l’école et sur l’administration et notre père s’était nourri de son activisme actif. Pendant le repas autour d’un pot au feu, j’avais assisté avec intérêt, à un vif échange entre papa sortant de sa réserve pour exalter le grand soir où les ouvriers et les paysans combattraient ensemble dans un esprit de fraternité et l’oncle Paul qui vitupérait contre les ouvriers, brutes alcooliques et xénophobes.
A propos de son aîné, notre grand-mère racontait que notre père avait très peu aidé aux travaux des champs car il réussissait bien à l’école. Ses bons résultats scolaires lui avaient permis d’obtenir une bourse et d’entrer au lycée, privilège alors réservé à une élite, où il avait obtenu le baccalauréat. Ses parents lui disaient : « Tu devrais écrire des romans feuilletons qui seraient publiés dans les journaux à gros tirages. Tu ferais fortune. » Flamand de nature taciturne, il avait fait plusieurs années au séminaire puis il l’avait quitté sans en donner la raison à quiconque. Entré dans la gendarmerie comme comptable, il avait épousé maman, fille d’un collègue gendarme. Il s’était enfermé dans un laïcisme niant la transcendance mais qui ne générait ni haine, ni violence. Il aimait rappeler Jules Vallès « l’avocat des pauvres » et les enfants des ateliers de filatures ou des mines vivant dans les caves, mal nourris après la fermeture des boulangeries coopératives. Il s’était s’enthousiasmé pour le solidarisme de Léon Bourgeois et il appelait de ses vœux le droit à la dignité et au bien-être des citoyens.
A la fin du repas quand notre père avait fustigé l’intransigeance des petits patrons face aux revendications salariales, l’oncle qui se sentait visé mais qui était de nature pondérée déclarait close la discussion en me déclarant : « Allez fi fille, un petit canard dans la gnole de prune pour fêter la réunion de famille. » « Moi, j’en veux de trop » criais-tu alors en tapant de ta petite main sur la table. Papa te souriait, versait l’alcool dans une tasse et il y trempait le sucre qu’il te tendait malgré les protestations de maman. Il était indulgent pour toi et il satisfaisait toutes tes demandes même les plus capricieuses et tu savais déjà si bien en jouer ! Il te suffisait d’ouvrir le cahier bleu où maman consignait ses airs favoris et de te mettre à chanter pour conquérir papa.
Tu voulais déjà gommer mon existence et voilà que je surgis, t’infligeant une sanction rédemptrice dans cette prison du midi. Peut-être ne me la pardonneras-tu pas ! L’étonnement que je devine sur ton visage adoucit toutefois ma rancune envers toi. Cette rancune, je l’ai construite au fil du temps, au long de ton indifférence, de ta jalousie et de ton acharnement à détruire les projets de vie que j’avais formés. Les comptes, je veux les régler avec toi mais sans violence ni ulcération. Il me semble que papa est toujours là, qu’il gomme et rectifie les mots quand ils sont trop durs ou quand je cède à la rage contre toi. Te souviens-tu qu’il citait fréquemment Flaubert : « Nous sommes tous dans un désert et personne ne comprend personne. » Néanmoins, j’espère que tu me connaîtras mieux quand tu auras lu ce manuscrit où je me mets à nu, sans impudeur et sans peur, pour te raconter cinquante-deux ans de ma vie. Lis-moi jusqu’au bout, je t’en prie.
II
Mon ressentiment, je le fais remonter à la mort de notre mère, quand papa décida que je n’irai pas à l’Ecole Normale de Lille. J’étais ambitieuse et j’avais foi en mon rêve d’enseigner. J’ai obéi à papa qui voulait que je tienne la maison et que je m’occupe de toi. Bien sûr, tu n’avais que sept ans et tu étais si perdue de ne plus voir maman et de ne plus l’entendre dire d’une voix inquiète : « Mais où est la petite ? Sophie, aide-moi à trouver Céline. » Je ne m’alarmais pas car je savais que tu sortirais de ta cachette afin que maman te prenne dans ses bras. Malgré la maladie, elle te soulevait du sol avec une telle volonté qu’on aurait dit que vous alliez toutes deux vous envoler. Comment aurais-je pu imaginer, au temps où je rêvais d’enseigner et où je consacrais tout mon temps à l’étude, que maman nous quitterait si vite ?
J’avais été pendant huit ans l’enfant unique d’un couple étrange. Son service de gendarme terminé, notre père, taiseux et taciturne, rentrait dans le petit appartement que nous occupions à la caserne de Lille et il restait de longues heures assis silencieusement dans son fauteuil à lire « Le Journal ». Dans les rares moments où il s’épanchait, il justifiait ainsi sa froideur : « Je tiens la dragée haute aux gens afin qu’ils me respectent ! » Je ne me souviens pas d’avoir chahuté avec nos parents – notre père détestait le bruit – ni d’avoir été câlinée sur leurs genoux. La gaieté ne résonnait pas dans notre maison. Une des rares fois où Papa est venu me chercher à l’école, il ne portait pas l’uniforme. Il me parut plus grand que d’habitude et je fus si dépaysée de le voir en costume que je crus avoir affaire à un étranger. Je ne l’ai pas embrassé, je ne lui ai pas sauté dans les bras comme faisaient les autres enfants avec leur père. Cela ne se faisait pas chez nous et je l’ai suivi docilement. Il venait me chercher car nous partions à la Pommeraie chez l’oncle et la tante. J’aurais préféré qu’il vienne me chercher sans raison particulière, seulement parce que j’étais sa fille.
Je jugeais maman avec la même sévérité parce qu’elle ne m’aimait pas suffisamment. J’ignore encore pourquoi elle me disait : « Adieu » quand je partais à l’école. Les images, récompenses que distribuait l’institutrice me semblaient le sésame qui pouvait lui ouvrir le cœur. Je ramenais donc de bons résultats scolaires mais il advint des fléchissements qui firent chuter encore la courbe que j’avais imaginée mesurer l’affection d’une mère. Un jour où elle avait pris plus particulièrement soin de toi et accédé à tous tes désirs, je m’étais écriée : « C’est ton devoir de m’aimer aussi. » Maladroite et compliquée, elle m’avait alors répondu : « Que veux-tu, le cœur a ses raisons et on ne peut pas aimer tout le monde ! » J’avais alors pressenti que ma mère ne m’aimait pas autant que je le voulais et que l’amour pour ses enfants ne pouvait pas se partager. J’en eus la confirmation quand j’entendis ses propos laconiques et dépourvus de bienveillance : « Regarde Hubert comme Sophie est ridicule avec son air penché ! » Cette remarque me fit beaucoup pleurer parce qu’en plus de ne pas m’aimer, maman me trouvait laide. Il me semblait que seul le père pouvait ressentir la laideur de sa fille ! Si maman avait évoqué ma ressemblance physique avec sa belle-mère, j’aurais admis qu’elle puisse avoir quelque aversion pour moi. Il est bien connu en effet que les jeunes femmes n’apprécient pas la mère de leur époux. Non seulement maman ne voyait pas de circonstances atténuantes à mes turpitudes physiques, mais elle augmentait ces dernières : le jour de la communion solennelle, elle m’affubla d’une tunique blanche ornée d’une corde en guise de ceinture.
Je protestais vigoureusement : « Mais maman, elle est affreuse cette robe ! »
- Comment peux-tu dire ça ! le curé porte aussi une aube.
- Oui mais la sienne est bordée de dentelles et il porte au-dessus un vêtement en fils d’or. Je ne veux plus faire ma communion parce que je ne porterai pas une robe de princesse avec des broderies, des jupons et un long voile comme toutes mes amies …avais-je répondu.
- Eh bien tu ne feras pas ta communion ! Cela fera des économies de repas, de photos et de cartes de communiants et je me fatiguerai moins. De toutes façons, je n’ai pas gardé un bon souvenir de la retraite qui avait précédé ma communion. Des moines en robe de bure nous menaçaient de l’enfer si nous avions oublié de confesser un péché ! Quelle angoisse j’ai eu pendant quelques temps, je n’avais pas avoué que j’avais tiré les cheveux de ma sœur et qu’une touffe m’était restée entre les doigts. Je vis le châtiment promis dans l’absence de repousse de ses cheveux pendant quelques semaines.
Papa, indifférent à la religion, ne commenta pas la décision de maman et celle-ci se ferma à ma souffrance. Prétextant une indigestion, je gardais la chambre pour ne pas voir les garçons et les filles habillés comme des mariés défiler dans les rues en rois et reines le jour de la cérémonie. J’ai pleuré parce que l’on ne m’a pas offert le missel mystérieux à la belle couverture marron ornée d’arabesques dorées et les piécettes qui seraient venues grossir mon pécule dans l’aumônière. Quelques années plus tard, alors que maman nous avait quittés, papa assista à la cérémonie. Tu gravis les marches, vêtue d’une merveilleuse robe brodée en tenant à la main un bouquet de roses blanches. Tu pénétras dans la cathédrale avec les autres communiants dans la lumière des bougies, le parfum des fleurs et de l’encens dispensé par l’encensoir que balançait l’enfant de chœur en surplis blanc et aube rouge.
Je ne veux pas flétrir le souvenir de maman et j’essaierai d’être objective. Te rappelles-tu de cette petite femme brune au teint mat, discrète à l’extérieur du foyer qui, dans l’intimité, devenait plaintive et revendicative ? Telle était notre mère ! Son souvenir m’émeut quand je me la représente pétrie d’angoisses, de peurs et de désillusions. Elle craignait les visites de l’appartement par la hiérarchie qui vérifiait l’état du casernement. Je devais avoir environ onze ans quand je compris que papa la surveillait et qu’il lui faisait des crises de jalousie. Il m’interrogeait sur son habillement et ses activités ainsi que sur les lettres qu’elle écrivait. Un jour où maman affichait sa gaieté, papa lui déclara : « Tu sembles contente aujourd’hui. C’est parce que tu as vu Manu ? » Manu était le patron de l’estaminet de la Citadelle. Nous y prenions une consommation en famille au retour des vacances à La Pommerais, la ferme fortifiée de tante Jeanne dans l’Aisne. Lors de la discussion, Manu et maman avaient découvert qu’ils avaient fréquenté la même école primaire, vingt-cinq ans auparavant ! Le cabaretier ne comprit probablement jamais l’acharnement des gendarmes à inspecter son établissement. Sa licence et l’hygiène de son établissement furent contrôlées maintes fois à l’instigation de papa qui agissait dans l’ombre en proie à des fantasmes de relations amoureuses entre le bistrotier et maman. Les scènes de jalousie faites devant nous sans vergogne assombrissaient les équipées en automobile. Elles se déroulaient toujours selon la même mécanique : papa harcelait maman de questions insidieuses, nuancées de ressentiments, de reproches et de doutes visant à confirmer ses soupçons puis maman laissait éclater violemment son exaspération. Papa, à bout d’arguments, commençait une bouderie de dix jours et il s’ensuivait un épisode de mélancolie durant lequel il prononçait invariablement sur un ton plaintif quelques mots qui me furent longtemps obscurs : « Je n’ai jamais entretenu de danseuses ! »
J’ai perçu les relations entre nos parents comme celles d’un bourreau et d’une victime car maman ne cachait pas ses frustrations de femme mariée. Elle disait avec un sourire sarcastique : « Mariez-vous jeunesse et les ennuis commenceront ! » pire, elle vitupérait contre papa que je finissais par regarder avec défiance. Déçue dès les premiers temps de son mariage, notre mère n’a pas éprouvé de tendresse pour sa première-née. Elle s’est parfois montrée cruelle sans le vouloir et je me sentais bien seule. De ces malheureuses expériences, j’ai tiré des leçons de sagesse : mon bonheur ne dépendait que de moi. Il m’appartenait de le construire faute de me réfugier et prendre conseil dans le giron de mes parents.
A la Pommeraie, un métayer s’occupait des champs de betteraves et d’une centaine de vaches. Tu y appréciais les séjours que nous y faisions et tu aimais particulièrement soigner les petits veaux. J’attrapais les papillons avec un filet et je les libérais ensuite, les regardant voleter autour des roses qui paraient la pelouse où nous passions les soirées d’été. Enveloppée par les longues ombres des charmes dans la douceur et la lenteur d’être tous ensemble autour de la longue table posée sur les tréteaux, je ne ressentais pas d’angoisses. Papa ne gâchait pas l’ambiance et il s’efforçait de dissimuler son trouble que je qualifie aujourd’hui de paranoïa.
J’observais le vol silencieux et rapide des libellules légères et aériennes qui traversaient les journées ensoleillées. Une année, je m’apitoyais sur la brève vie des insectes qui disparaissaient à l’automne et l’oncle Paul répliqua en me regardant fixement : « Les humains aussi sont fragiles et il faut vivre notre vie de façon à ne pas en redouter le terme. » La tristesse que je lus dans son regard m’interpella. J’écoutais attentivement les conversations des grands pendant le repas et j’appris que notre grand-mère avait rejoint son époux, aussi discrète dans sa mort qu’elle l’avait été de son vivant. Je ne versais pas de larmes étant trop jeune pour savoir ce qu’est la mort et dès le lendemain je savourais le bonheur de m’éveiller aux cris des petits marchands de croissants et au son du parler franc des paysans trottinant à dos de mulets.
Les soirs de 14 Juillet, le garde champêtre, un gros tambour sur le ventre, distribuait des lampions et nous suivions la retraite aux flambeaux au rythme de la fanfare municipale.
En septembre, je partais avec la fille du métayer mon aînée de deux ans à la cueillette des mûres. Nous pédalions sur des petits chemins de terre où dialoguaient les fleurs, les arbres et les corbeaux. Tout en arrachant les mûres dans les buissons des champs en jachère, nous échangions sur les appréhensions de la rentrée des classes. Elle avait des difficultés à comprendre les cours et elle me vantait la vraie vie qu’elle espérait pour bientôt, celle des jeunes filles qui entraient à la filature où elles se faisaient des amis. Sa mère nous attendait en fin d’après-midi et elle recueillait notre récolte dans un seau en fer. Elle savonnait les taches violettes que le jus des baies sucrées avait laissées sur nos lèvres et sur nos bras et elle soignait nos griffures de ronces puis elle me renvoyait en me confiant un panier de pots de confitures crémeuses. Avec mon amie de la Pommeraie, nous allions au marché où elle achetait les textes des chansons populaires au marchand de partition qui s’arrêtait une fois par mois sur la place du village.
Tu repartais avec nos parents à Lille à la fin du mois d’Août. Je restais à la ferme avec Jeanne et le cousin Louis pendant le mois de septembre au soleil caché derrière des ciels voilés. En fin de journée, la nuit venait vite et nous allumions les lampes. Je me sentais proche de la tante qui ne revendiquait pas son appartenance à un milieu aisé et qui savait ouvrir sa porte avec simplicité aux journaliers et aux ouvriers. Elle plongeait son beau regard bleu dans celui de ses interlocuteurs qu’elle écoutait avec attention.
Les paroles de Jeanne compensaient le manque d’attention des parents et elles résonnent et m’émeuvent encore : « Tu adores Paris, Sophie, je vais réfléchir aux spectacles qui sont à l’affiche et que tu pourrais voir. Tu feras ton choix puis je réserverai des places en fonction de ton emploi du temps. »
Sur la route qui longeait la forêt, nous croisâmes, c’était en Septembre, un cérémonial équestre, équipages et cors, et le hobereau local aux moustaches en guidon et habit d’apparat juché sur un cheval dont la robe alezane reluisait. Au salut déférent qu’il adressa à tante Jeanne, je répondis par un pied de nez exprimant ainsi vertement ma compassion pour l’animal traqué. Jeanne ne condamna pas mon manque d’élégance gestuelle et elle ne me désavoua pas. Je me souvins qu’elle appuyait chaque description des Journées des drags par un vigoureux : « Pas d’animal chassé ! »
« Te souviens-tu d’un Noël particulièrement froid à La Pommeraie ? Des congères tapissaient les fossés et jalonnaient les prairies. Le vent sec et glacé passait sur la neige et les rues du village formaient une patinoire sur laquelle nous nous sommes tant amusées par un après-midi ensoleillé.
Maman se sentait en confiance avec la tante et elle n’hésitait pas à lui raconter son enfance à Godewaersvelde au milieu de ses nombreux frères et sœurs. Après sa mort et quand la tante regagnait Steenvoorde, je me réfugiais dans une solitude inquiète où je construisais un roman familial plus serein. Jeune fille au visage pâle et aux grands yeux noirs et pensifs, parfois mélancoliques, j’avais perçu les failles psychologiques de mes parents et je leur en voulais de ne pas être parfaits. Pourquoi ma mère trop fragile s’était-elle laissée engloutir dans la maladie ? Pourquoi mon père n’avait-t-il pas préservé son épouse et laissé sa fille aînée aller vers sa vocation propre ?
Ma délicatesse morale me fait craindre d’être injuste envers papa. Je sais que l’allusion à cette conscience chatouilleuse qui me caractérise amènera le vilain pli qui naît au coin de tes lèvres quand il est fait état d’une qualité ou d’un talent que tu ne possèdes pas. Rassure-toi, je ne tire aucune gloire de ma nature scrupuleuse car elle m’a occasionné plus d’inquiétudes et de souffrances que de satisfactions. Mais revenons à papa. Nous pouvons faire l’éloge de sa méticulosité et de son acharnement à rectifier une comptabilité imparfaite. Il n’hésita pas alors que les jours de maman étaient comptés à passer une nuit sur une balance inexacte afin de rendre à l’officier un grand livre ordonné. Homme d’honneur attaché au respect des lois et à la défense des faibles, son amertume s’était accrue en même temps qu’il perdait ses illusions sur l’émergence d’une société solidaire. Il citait volontiers Flaubert : « Tel est le monde, quand on n’en pleure pas de rage, on en vomit de regret. » J’ignore s’il avait séduit maman en usant de telles citations mais je demeure convaincue qu’il ne prit pas garde à son besoin d’indépendance. De fait, il entrava sa liberté et elle resta le plus possible à la maison pour satisfaire les humeurs de son mari. Soucieuse de ne pas provoquer de querelles de ménage, elle délaissa son goût pour les tenues aux tons vifs et elle se vêtit de tailleurs gris. Je suppose qu’elle avait aimé papa au début de leur mariage mais que subsistait-il de cet amour quand elle vitupérait contre celui qui, selon son expression, « lui avait collé deux gosses » ?
Je tenais à divulguer la personnalité de papa dont tu n’as pas pu prendre pleinement conscience vu ton jeune âge. Tenaillé par sa situation sociale inférieure à celle de l’oncle Paul, il déplorait une solde à peine suffisante pour nourrir sa famille et payer l’avoine de son cheval et il souffrait d’avoir à accepter l’hospitalité de son frère sans laquelle nous n’aurions pas eu de vacances. Misanthrope, d’humeur maussade et chagrine, notre père était mis à l’écart par les personnels de la caserne et leurs familles. Il avait peu de relations avec les gendarmes en dehors du service et sa réputation d’homme renfermé était bien connue des militaires qui ne s’aventuraient pas à sonner à notre porte. Seuls Monsieur Govilet et son épouse nous fréquentaient. Ils occupaient l’appartement contigu au nôtre et Madame Govilet venait boire le café qui chauffait sur la cuisinière à charbon, tenant ainsi compagnie à maman qui se plaignait que notre appartement fût adossé à la colline, ce qui l’empêchait d’entendre les chanteurs des rues, le rémouleur avec sa charrette à main et le vitrier. Madame Govilet savait tout juste lire et écrire le français mais elle excellait en langue picarde. Elle aimait les redondances qui survenaient fréquemment dans la conversation de maman qui, peut-être te souviens-tu, relatait souvent les mêmes évènements. Madame Govilet appréciait maman car elle assouvissait son goût pour les évènements mondains que notre mère découpait dans les Figaro que lui donnait tante Jeanne. La fille de Madame Govilet prénommée Théodora en l’honneur d’une impératrice de Byzance avait également des goûts prononcés pour les grands de ce monde. Jalouse de la complicité des centres d’intérêts de maman et de Théodora, j’énonçais perfidement au dîner, que l’impératrice Théodora était une prostituée choisie comme épouse par l’empereur Justinien. Maman rétorqua, cinglante : « Cà ne m’empêchera pas d’aimer la fille des Govilet ! Elle est simple, elle au moins, et elle n’étale pas son savoir ! » Vexée, je ne fis plus étalage de mes connaissances et à l’heure du goûter après l’école primaire supérieure, je me joignais aux protagonistes qui s’exclamaient sur la robe de la Reine Wilhelmine le jour de son mariage ou sur le chapeau de la Reine Ranavalona.
Ma préférence pour la Goulue ne tenait pas à ses toilettes mais à ce qu’elle avait invité à ses noces un roi des pasticheurs et un charmeur de serpents.
L’oncle Paul et sa femme recevaient chaque année une invitation pour assister à la journée des drags à Paris. Elle avait apporté en dot une propriété et une filature à Steenvoorde et elle avait gardé de son enfance choyée et aisée le goût de cette garden-party qui se déroulait à Auteuil. Elle y arborait des toilettes en mousseline, des chapeaux en paille de riz fleuris de roses élégantes, des capelines en tulle et des bijoux chics signés Lenthéric. Elle décrivait à notre mère cette solennité sportive insistant sur l’élégance de l’assistance, le décor de fleurs et de verdure, les piqueurs en habit rouge, les drags se présentant face aux tribunes. Des soirées à l’opéra, elle relatait les messieurs en smoking à la moustache noire et conquérante et les dames aux robes ajustées. Elle rapporta à notre mère une jolie ombrelle de la maison Brigg mais papa décréta que cet accessoire ne convenait pas à sa femme et il l’obligea à la donner à l’épouse d’un de ses collègues gendarmes. Maman s’exécuta en pleurant mais elle continua d’écouter religieusement tante Jeanne évoquer le Duc de Noailles et les mondains de l’époque. La bouche gourmande et tout en avançant un ouvrage de couture, elle retransmettait les anecdotes à Madame Govilet reconnaissante d’avoir, elle aussi, sa part de rêve.
Tu te souviens peut-être des dimanches dans la grande salle à manger de la propriété de Steenvoorde. L’argenterie fourbie de la veille s’étalait sur les tables de desserte et Tante Jeanne sortait du haut dressoir en chêne des grands plats de vermeil sur lesquels elle disposait de succulents vols au vent ou les poules au riz qu’elle avait minutieusement confectionnés. Elle entretenait notre gourmandise de desserts avec un soin jaloux. Ses yeux bleus s’emplissaient de joie quand nous dévorions ses pâtisseries qu’elle servait dans des assiettes de faïence à fleurs roses. « Nul besoin de levain frais et d’attendre une nuit pour que le gâteau lève depuis l’arrivée de la levure Alsa des usines Moench ! » lançait-elle avec enthousiasme. Le petit sachet rose nous autorisait à arriver à l’improviste, sûrs de dévorer au goûter les gaufres dorées et croustillantes. L’oncle Paul, très épris de sa femme, ne perdait jamais une occasion de la complimenter : « Jeanne est une cuisinière et une pâtissière merveilleuse. » Puis il ajoutait à l’attention de maman : « Après ses douceurs saines et nutritives, je vous jouerai la sonate au clair de lune de Beethoven. Vous puiserez de belles forces, ma chère Angèle ! » Il exécutait le morceau après avoir délié ses doigts puis il écartait les chaises Louis XIII et il invitait sa femme à valser. Leurs évolutions dans le salon aux fauteuils et poufs rembourrés me rendaient nostalgique. J’avais douze ans et j’aurais aimé que notre père invitât aussi maman à danser. La gêne que je lisais sur son visage quand il voyait son frère enlacer la taille de sa femme m’enlevait tout espoir de voir un jour nos parents proches l’un de l’autre.
Il me reste aujourd’hui, pêle-mêle, les souvenirs du vase style Art Nouveau illustré par Mucha et de la femme aux formes généreuses et à la longue chevelure s’y incarnant en saison, des platanes dont les branches dénudées dessinaient dans la grisaille des jours d’hiver de grandes ombres noires enchevêtrées et surtout, le visage bienveillant de l’oncle Paul dont les yeux gris rieurs et quelque peu rusés me faisaient un clin d’œil complice. Tante Jeanne nous servait le thé tandis que le cousin Louis nous assommait de ses gammes et que papa et l’oncle commentaient l’arrêté d’un maire de banlieue parisienne interdisant le port de la soutane. Applaudissements de notre père, ricanements de l’oncle Paul : « Il ferait mieux de s’occuper de sa ville si triste avec ses pavés boueux et si poussiéreuse avec ses tramways à chevaux ! »
Grâce à l’oncle Paul et à tante Jeanne je découvris Cyrano de Bergerac dans un théâtre parisien dont j’ai oublié le nom. On m’expliqua que le petit nez de l’acteur Coquelin avait été recouvert par un nez postiche fabriqué en cire, ce qui m’amusa beaucoup. Je ne compris pas que Cyrano, héros français plein de panache, exaltait le patriotisme et faisait rêver d’une revanche contre l’Allemagne. En 1900, à l’Exposition Universelle, tante Jeanne fut surtout intéressée par le palais des Fils et Tissus et le Salon de Lumière avec les créations des grands couturiers. Tandis que l’oncle Paul arpentait le palais de l’Electricité, nous pûmes toutes deux admirer les vitrines de toilettes. Tante Jeanne passa plusieurs heures, assise devant la vitrine de Redfern, le couturier des reines. Elle observa puis dessina chaque détail d’un modèle ; je revois encore la longue gaine de guipure avec des manches mitaines et des beaux plis drapés en traîne sur laquelle était jeté un manteau de soie brodée. Nous revînmes la contempler le lendemain puis la tante déclara à son
mari : « Je vais commander ce modèle à ma couturière et je le porterai pour le mariage de Louis. » L’oncle Paul me fit un clin d’œil entendu : « Ce sera plutôt pour le mariage de Sophie dans quelques années ! » Je répondis en jurant avec emphase que je ne me marierai jamais. Nous fîmes dans la soirée une promenade le long de la Seine. Les yeux pleins d’étoiles, je contemplais les bateaux illuminés qui glissaient sur l’eau. Comme c’était beau ! Je revins à Lille gonflée de mon importance de spectatrice de l’Exposition, mais appauvrie car j’avais distribué quelques sous à chaque mendiant que j’avais rencontré, au grand dam de tante Jeanne qui voyait dans cette générosité une hypersensibilité à surveiller. Elle me recommanda de taire que nous n’avions vu de la manifestation que les vitrines des couturiers. Par bonheur, Maman et Madame Govilet, subjuguées par la description de la robe de souveraine que fit tante Jeanne ne me posèrent pas de questions sur les autres palais.
Tante Jeanne avait de la prestance. Femme gracile aux cheveux bruns lourds et épais qu’elle coiffait en un chignon haut, sa taille tenait entre deux mains. J’apprécie moins aujourd’hui les bustes jetés en avant, les hanches trop forcées à mon goût et les croupes violemment repoussées à l’arrière qu’imposait la mode. Elle tint à ce que je l’accompagne aux essayages, rue Esquermoise à Lille, pour le cas où je me souviendrais d’un détail qu’elle aurait oublié sur la toilette vue à l’Exposition. La boutique de Mademoiselle Avez débordait de frous-frous : chemises en coton, en batiste, corsets, bas de dentelles et jupons. Délaissant les tissus, les gants de chevreau et d’agneau, les bottines de cuir fermées par des petits boutons et les ombrelles, je partais à la découverte des canevas déployés sur les présentoirs muraux puis je revenais vers la cabine où Mademoiselle Avez, les épingles dans la bouche, procédait aux ajustements de la toilette. Quand tante Jeanne sortit de la cabine après le sixième essayage, un murmure d’admiration résonna dans la boutique. Une bourgeoise présente conseilla un bijou de Mucha mais la tante renonça à en faire l’acquisition. Ayant découvert mon intérêt pour le canevas, elle s’empressa de m’en acheter ainsi que des poignées de cotons colorés.
L’oncle et la tante me firent connaître le métro parisien illuminé par les étincelles bleuâtres qui flamboyaient sur les lignes. Tante Jeanne refusa d’essayer les banquettes de bois cannelé en seconde classe et nous ne voyageâmes qu’en première, dans le confort des sièges de cuir rouge des élégantes voitures vernies. A la station Champs Elysées, une ondée estivale fut la bienvenue, nous faisant oublier la canicule et nous contraignant à attendre sous le toit dentelé des édicules. Sous les gris nuancés de Paris, la pluie fut prétexte à trouver refuge dans les cafés et les grands magasins.
J’appréhendais les retours à la caserne silencieuse entourée de hauts murs et de grilles. Seul le bruit des sabots des chevaux sur les pavés de la cour troublait le calme du grand bâtiment de pierres grises. Les gendarmes rentraient de mission et ils regagnaient les écuries pour soigner leurs bêtes. Une porte de fer très haute donnait accès à un couloir qui desservait les logements. Rien ne filtrait des appartements. Les couples parlaient à voix feutrée et ils avaient appris à leurs enfants à ne pas jouer bruyamment.
Riche des quelques pièces que m’avaient données l’oncle et la tante, j’achetais des plaques de chocolat chez la Lyonnaise, c’est ainsi que nous nommions la commerçante arrivée des rives du Rhône plusieurs décennies auparavant et qui tenait la petite épicerie du bout de la rue. Tu te souviens peut-être de sa longue silhouette maigre toujours vêtue de noir ! J’aimais le papier doré qui enveloppait les plaques de chocolat. Je le lissais avec mon pouce afin d’en obtenir un son argentin. Le chocolat, je le destinais à Juju, le fils des Govilet qui était mongolien et de dix ans mon aîné. Je le rejoignais dans le bosquet où j’ai pu constater plus tard ta duplicité. J’étais déterminée à lui apprendre l’alphabet et je récompensais chacune de ses lignes d’écriture par un carré de chocolat fourré à la pâte de noisette. La règle du jeu que j’avais instituée le faisait rire. Il arriva un jour dans le bosquet pantelant et essoufflé. Je compris qu’il savait écrire son prénom.
Tu venais vers nous quand tu t’ennuyais. Ton air pincé m’avertissait que tu trouvais inconvenant que je lui consacre du temps : « Il a une sœur, c’est à elle de s’en occuper ! » affirmais-tu. Ton appétit pour l’argent que je découvris plus tard te faisait dire : « Tu ferais mieux de garder tes sous ! » Devant Juju stupéfait, tu sortais de ta poche une bourse verte aux cordons coulissants et tu faisais tinter les pièces avant de les sortir une à une en insistant sur leur provenance. Papa et maman te donnaient ce qui restait en fin de mois dans la corbeille en osier doublée de velours rouge qui avait contenu la solde de papa. « C’est normal qu’ils me donnent des sous, disais-tu, puisque c’est moi qu’ils préfèrent ! »
J’avais quinze ans. Je cachais mon front que je jugeais trop haut sous une épaisse frange. Je restais naturelle tout en m’efforçant de soigner ma mise. La gravité de mon regard me faisait paraître plus âgée alors que j’avais la naïveté et l’ignorance des jeunes filles d’autrefois, celles que l’on sortait du couvent afin de les marier. Malgré ma culture littéraire, je ne connaissais pas le sens du mot amant. Je me souviens en souriant de la remarque du pharmacien de Steenvoorde chez qui je venais acheter de la bouillie, un aliment que maman appréciait pendant sa maladie. Il me demanda la première fois qu’il me vît : « Quel âge a votre bébé ? » Sa question me mit fort mal à l’aise et je ne lui répondis pas. D’un geste je désignais l’aliment miracle que maman pouvait encore avaler. Je ne parvenais pas à dissimuler ma timidité et ma sensibilité m’handicapait. Insuffisamment rassurée depuis l’enfance, je pleurais souvent en cachette. Je me souviens de la première fois où j’ai éprouvé un poignant sentiment d’abandon, je devais avoir sept ou huit ans. L’amertume m’avait brusquement submergée dans la salle à manger où régnait la vieille horloge qui égrenait ses tic-tac. Je m’étais dirigée, nauséeuse, vers la fenêtre de la chambre. J’aurais aimé exprimer à papa et maman le désarroi dans lequel je me trouvais, j’aurais aimé qu’ils me prennent dans leurs bras et qu’ils me disent qu’ils m’aimaient. J’avais longuement fixé, à travers la brume, le terrain vague aux herbes folles où maman nous emmenait afin disait-elle d’échapper à la lourdeur du casernement. L’obligation de vivre en communauté lui pesait. Contrôlée dans ses faits et gestes, tenue à avoir l’attitude exemplaire exigée des femmes de gendarmes, elle étouffait. Sa tristesse générait chez moi des épisodes de mélancolie que je dissimulais et je déplorais qu’elle ne mesure pas combien je voulais lui plaire ainsi que les efforts que je faisais pour qu’elle soit fière de moi. Elle ne m’a jamais demandé de lui montrer mon amour, se contentant de me dire avec froideur, quelques semaines avant sa mort : « Tu ne m’aimes pas ! » Je ressens encore de la honte pour ne pas lui avoir avoué mon amour avec simplicité. J’avais répondu à la hâte : « Bien sûr que si ! Mais il faut que tu guérisses ! » Ne sachant pas qu’elle était mortelle, je l’avais culpabilisée d’être malade.
Je souffrais aussi des exigences de papa qui n’appréciait pas que je feuillette la semaine de Suzette et les mésaventures de Bécassine. Il me mettait entre les mains les œuvres de Chateaubriand, de Stendhal, Balzac et Maupassant. La lecture de Boule de Suif me fut particulièrement pénible et la cruauté des êtres qui l’entouraient me tira des larmes que j’étouffais en arpentant la cour de la gendarmerie. Quand je croisais papa devant l’écurie avec Delair, le cheval qu’il aima le plus, il me tança : « Tu traînes comme une wassingue ! » Papa ne me regardait pas comme il le fallait. Il ne me vit jamais enfant mais adulte en devenir qui devait donc se comporter en adulte. Il ne comprit pas que je souffrais de la maladie des scrupules qui me rendait finalement vulnérable, gauche et réservée.
Par bonheur l’oncle Paul complimentait mes bonnes manières que je glanais en observant le monde. Au temps de la maladie de maman, il s’efforçait de me faire sourire en évoquant le Docteur Sangrado initiant Gil Blas de Santillane à soigner par des saignées furieuses et des quantités phénoménales d’eau chaude. Il poursuivait avec humour : « Le médecin ne faisait pas fortune : l’état du malade empirait après la première visite, il entrait en agonie après la seconde et il mourait avant la troisième. » Un fou rire nerveux et saccadé me secouait et m’étranglait. Papa me sommait d’arrêter et l’oncle disait avec bonhomie : « Heureusement, ta mère a un excellent docteur, pas comme ce toubib incompétent. » En dépit des paroles réconfortantes de l’oncle, j’étais tenaillée par des terreurs nocturnes à propos de maman. On nomme aujourd’hui leucémie le mal dont elle souffrait. Le Docteur Valuis n’avait pas de remèdes et il préconisait l’air de la campagne. Nous allions à Steenvoorde le dimanche respirer le bon air des Flandres. Tante Jeanne installait maman dans une chaise longue sur la pelouse. Nous lui évitions les contrariétés et veillions à ce qu’elle ne prenne pas froid. Papa avait cessé de faire des scènes de jalousie. Je perdis peu à peu espoir dans les vertus curatives de ces séjours et dans le même temps, je cessais de m’émerveiller sur les étoiles et les fleurs du parc.
Un dimanche matin, je surpris papa et l’oncle Paul dans la cuisine. Ils se tenaient tous deux devant la cuisinière à charbon. Papa pleurait et l’oncle Paul le réconfortait à voix basse. En un éclair je compris que Dieu avait repris la vie de maman. Je m’effondrais sur l’épaule de l’oncle qui m’avait ouvert les bras et j’hoquetais : « Maman ne dira plus : mais où est Céline ? Où est mon petit bouchon ? » Je ne jalousais plus les mots doux qui ne m’avaient jamais été adressés. Pour que maman se réveillât, j’aurais accepté de l’entendre te dire, telles des litanies, toutes les expressions hypocoristiques du monde.
Quand on m’autorisa à la voir avant la fermeture du cercueil, j’ai constaté le désespoir de papa. Les larmes sillonnaient ses joues et il caressait les mains et les cheveux de maman.
L’oncle et la tante négocièrent âprement pour que papa ne me charge pas de la tenue de la maison et de ton éducation. La sœur de maman, femme douce et maternelle qui avait trois enfants et qui habitait Roubaix, acceptait de t’élever en même temps que ses propres enfants. Papa pouvait te reprendre chaque soir mais il refusa la proposition : « Céline restera ici. Sophie a quinze ans. Elle est suffisamment mûre pour élever sa sœur. Elle n’a pas besoin de faire d’études. Quand elle se mariera dans quelques années, son mari subviendra à ses besoins. »
L’oncle Paul s’était écrié : « Ne rends-tu compte que tu sacrifies Sophie ! Elle a toujours voulu faire l’Ecole Normale ! Rappelle-toi il y a quelques années déjà, quand tu lui demandais ce qu’elle voulait faire plus tard, elle te répondait : Maîtresse ! ». L’oncle et la tante nous quittèrent irrités tandis que je restais mutique, silencieuse, prostrée et dans l’incapacité de me révolter contre la volonté de papa.
Jeanne m’inscrivit au Cours privé de secrétariat du Vieux Lille. Quand nous la revîmes, elle menaça papa : « Sophie suivra les cours de sténo et de dactylo deux jours par semaine. Si vous refusez, vous ne serez plus le bienvenu à La Pommeraie et les petites ne verront plus les animaux de la ferme ! » Elle était fine négociatrice et n’ignorait pas ta prédilection pour les petits veaux. Ton chagrin puis le mutisme dans lequel tu t’enfermas pendant quelques heures eurent tôt fait de faire céder papa. Je fus heureuse au Cours de Madame Cordier où je nouais de solides amitiés.
Tu ne peux pas nier que je ne me sois pas efforcée de compenser loyalement et avec courage l’absence de maman. J’ai été opérationnelle dans la tenue de la maison et dans les tâches de ton éducation et de ton bien-être, pour preuve mon refus d’accompagner à Paris l’oncle Paul et la tante Jeanne à la féérie des ballets de Diaghilev quand tu contractas la rougeole. J’aurais pourtant savouré de voir la grâce de la Karsavina et les bondissements de Nijinski. Je me suis privée aussi d’assister au spectacle de Fregoli qui caricaturait de multiples personnages. Tu relevais d’une appendicite et je me devais de rester près de toi pendant ta convalescence. C’était comme une injonction du ciel, tu allais avoir besoin de moi.
Dans les mois qui ont suivi la mort de maman, je me suis occupée de toi avec bienveillance et une autorité pleine de sagesse. J’ai découvert peu à peu cependant ton narcissisme combatif, impitoyable qui fit naître en moi un amour de la révolte. Il me revient en mémoire l’histoire du service à café et des ballerines bleues.
Tante Jeanne m’offrit lors d’une visite à Steenvoorde un service à café décoré de bleuets. Dépitée, les traits contractés par l’envie, tu éclatas en sanglots et hoquetas : « Et moi, je n’ai rien… » Papa, en osmose avec toi, répondit lâchement : « Sèche tes larmes Céline, Sophie te donnera le service. »
- Jamais de la vie Hubert ! Sophie aura bientôt l’âge de se marier. Il est temps qu’on songe à lui constituer un trousseau.
- Ne faîtes pas des histoires pour rien, Jeanne. Sophie est ma fille et je dirige la maison comme je l’entends !
Tante Jeanne ne répliqua pas. Elle ne fit plus de cadeaux devant toi mais le jour de mon mariage, un livreur m’apporta en secret, une centaine de pièces de linge de maison et de vaisselle dont un service à café à fleurs bleues.
Le cadeau de papa pour mes dix-sept ans, des ballerines bleues, suscita pareillement ta fureur jalouse qui éclata quand tu m’entendis déclarer à tante Jeanne que je les aimais tellement que je voulais qu’on me les mette aux pieds quand je serai dans le cercueil…Propos infantile s’il en était, mais qui traduisait mon bonheur de posséder ces trésors.
Papa m’avait prise au dépourvu en rentrant plus tôt. Je faisais la lessive et il m’avait demandé de délaisser ma tâche : « Tu la feras plus tard. Tes chaussures sont trouées et il est grand temps d’en acheter d’autres. Ce sera ton cadeau d’anniversaire. » Aux Galeries de la rue d’Artois, j’avais eu un coup de foudre pour des ballerines dont la couleur bleu ciel tranchait avec la grisaille d’un printemps pluvieux qui s’éternisait. Je voulais me donner le style d’une jeune fille solide, ayant les pieds sur terre, qui assumait les lourdes tâches de tenir une maison et de contribuer à élever une gamine. Je devais parfois courir jusqu’à l’école quand l’heure de ta sortie approchait et les chaussures plates me permettaient d’être véloce. Seyantes avec leur petit nœud, elles symbolisaient ma première paire de chaussures de jeune fille soucieuse d’élégance et de féminité. J’affirmais ma part de princesse, un peu comme les pantoufles de vair de Cendrillon et même les demoiselles du Cours de Secrétariat de Madame Cordier ne pouvaient que leur trouver du chic. Elles ignoraient bien sûr la part de ma vie qui s’apparentait à celle de la Cosette des Misérables. Mes condisciples ne virent jamais ces merveilles qui disparurent quelques jours après leur acquisition ! J’explorais l’appartement sans succès à mon grand désarroi. Madame Govilet transgressa la promesse qu’elle avait faite à sa fille de ne pas me révéler la triste fin des ballerines. Tu t’étais vantée auprès de Théodora de les avoir abimées avec un cutter et de les avoir cachées. J’ai gardé le silence. A quoi bon t’en parler, tu aurais nié le forfait et tu aurais pris papa à témoin de mon mauvais état d’esprit ! Je les ai retrouvées dans une cantine poussiéreuse quand j’ai vidé l’appentis de Fives après la mort de papa. Par dépit et par haine, tu avais voulu détruire la joie qu’elles m’avaient procurée, allant jusqu’à les lacérer.
J’avais compris qu’il ne convenait pas que j’extériorise mon bonheur et mon orgueil me commandait de m’en sortir seule. L’épisode des ballerines me fut si pénible que je ruminais une vengeance. Je déclarais tout d’abord à papa que le meurtre d’Abel était certes regrettable mais qu’après tout Caïn n’était pas responsable de son frère Abel puis je l’informais que tante Jeanne avait pris des billets pour trois représentations dominicales de Mistinguett. Papa n’osa pas objecter car il craignait sa belle-sœur et il se transforma pendant plusieurs dimanches en cuisinier et en nurse tandis que j’éclatais en rires irrésistibles quand Jeanne me disait, en haussant les épaules avec fatalisme : « C’est l’heure du déjeuner, ton père doit être en train de faire cuire les pâtes dans un fond d’eau outrageusement salé ! »
Le passage à l’état d’adulte approchait et j’entrais en résistance, ivre d’air et de liberté.
III
C’était en 1913. Tu avais dix-huit ans et tu étais devenue une très jolie jeune fille sur laquelle les militaires de la caserne se retournaient. Tes grands yeux verts et ton sourire désarmant et charmeur ne laissaient pas les célibataires indifférents. Extravertie, tu aimais séduire. Tu n’as sûrement pas oublié Gilles Jaudon, le jeune lieutenant fraîchement nommé à la brigade. Bien évidemment, tu t’en souviens. Pourquoi m’avait-t-il intriguée dès notre première rencontre dans la cour de la gendarmerie. Ce sentiment trouble que j’avais ressenti quand son regard bleu s’était posé sur moi, je ne le connaissais pas. J’avais vingt-cinq ans, je n’avais jamais été amoureuse et je me trouvais dans un vide affectif. Il est vrai que je ne faisais pas d’efforts pour séduire car je me jugeais dénuée de grâces. Les garçons n’avaient donc pas fait la farandole autour de moi comme disait papa. Il y avait bien eu le neveu du colonel qui hâtait le pas pour porter mes sacs quand je rentrais du marché mais j’avais éconduit ce pauvre garçon qui, selon l’expression sibylline de papa, était parti dans les colonies. Il y avait aussi Jacques Parent, le gendarme-comptable qui secondait papa. Il ne m’avait pas caché qu’il souhaitait rencontrer une jeune fille qui me ressemblât. Mais Gilles Jaudon, au regard clair et franc, conquit ma vie. Il m’avait invitée au bal de la gendarmerie qui accueillait la population de Lille dans la vaste cour pavée de la caserne, le soir du 14 Juillet. Je portais une robe en crêpe crème et un petit bonichon assorti. Après avoir écouté l’interprétation par un artiste local des chansons d’Yvette Guilbert, nous avions fait un tour de valse et nous étions venus nous asseoir pour nous désaltérer avec un verre de bière. Quand Gilles m’avait raccompagnée à la maison vers minuit, j’avais le cœur serré parce que la fête était finie. J’avais eu la sensation trompeuse que cette soirée durerait une éternité. J’étais si émue que je suis restée muette quand il s’est penché vers moi et qu’il a déposé un baiser sur ma main. Je ne parvins pas à trouver le sommeil cette nuit-là, me reprochant ma réserve et de ma timidité qui me donnait l’esprit de l’escalier et je constatais amèrement que je ne m’étais jamais laissée aller au sentimentalisme, même avec l’oncle Paul dont j’étais proche. Les fous rires de connivence de mon adolescence avaient disparu et je m’exprimais avec sécheresse. N’avais-je pas, quelques mois auparavant, répondu vertement à papa que je n’irais jamais dans un salon attendre d’être choisie par un homme pour une danse comme une bête dont un maquignon flatte l’encolure. Je découvris avec surprise pendant ces heures d’insomnie qu’en dépit de la distance que j’avais mis entre les êtres et moi, mon cœur était prêt à palpiter. Je réalisais que je n’avais pas pensé à moi pendant les dix dernières années. Ma rencontre avec Gilles tenait du miracle, de l’apparition et j’étais résolue à me donner du mal pour lui plaire. Je le revis dans le bureau de papa à qui j’étais venue demander l’argent de la blanchisserie et mon cœur cogna tandis qu’une grande chaleur se répandait dans mon corps et que mes joues s’embrasaient. Aujourd’hui encore, mon âme est chavirée par mon histoire d’amour. Dans les semaines de plénitude et de légèreté à la fois qui avaient suivi, Gilles et moi nous promenions chaque soir dans l’allée des saules, derrière le long bâtiment gris du matériel. Quand j’apercevais sa haute silhouette, une étincelle de vie jaillissait dans mon âme. Dans la douceur des soirées d’Août, je me sentais en confiance, heureuse et désarmée. J’étais émerveillée par son sourire attentif, présent, rassurant qui mettait à distance la guerre qui nous semblait inévitable. Nous évoquions des sujets plus légers mais loin d’être futiles. La candidature de Mademoiselle Denizard à la présidence de la République ne suscitait pas son ironie. Il affirmait qu’une femme pouvait exercer la fonction suprême. Il m’écoutait avec attention quand j’évoquais le sort des employées des postes qui, entrées à seize ans comme apprenties non payées, connaissaient le déracinement après leur réussite au concours. Je me faisais l’écho des journaux qui évoquaient ces femmes dotées d’un sens aigu du service public mais flétries par la faim, la désillusion, souffrant souvent d’anémie, de chlorose ou de tuberculose qui percevaient un salaire inférieur à celui des hommes et une maigre retraite à soixante ans. Gilles hochait la tête en signe de connivence et ses yeux bienveillants me souriaient. Des pensées empreintes d’un sentiment tendre, lumineux, fort et beau m’absorbaient. C’était la première fois. Tout me semblait merveilleux. Il était amusant et cultivé. Je louais le respect dont il m’entourait. L’amour n’était pas dangereux, source de désillusions et de souffrances comme dans les romans d’Octave Mirbeau que papa affectionnait et qu’il me pressait de lire. J’avais l’arrogance de me croire bénie des dieux car mon cœur battait pour quelqu’un. Je l’aimais tel qu’il était avec sa mèche de cheveux rebelles qui se dressait au-dessus de son front en dépit des efforts qu’il faisait pour la discipliner. J’aimais sa peau claire, ses yeux bleus qui respiraient la bonté et son menton bien dessiné. J’avais découvert la saveur de ce qui pouvait évoluer vers la tendresse qui m’avait tant manqué dans mon enfance et mon adolescence. Cet amour de pur cristal, vrai, patient, sans calculs occupait mes pensées dès mon réveil et je me persuadais peu à peu que Gilles serait mon époux. Grâce à lui, je prenais conscience qu’une part de mysticisme s’insinuait en moi. Il avait fait naître une lumière qui faisait écran à ce qu’il y avait eu de difficile dans ma vie. Près de lui, j’oubliais la peur et le doute qui constituaient mon histoire. Son âme parlait à mon âme qui se révélait en harmonie avec l’être le plus humain, le plus beau, le plus charnel et le plus proche de moi qu’il m’avait été donné de rencontrer. J’avais pris à Notre Dame de la Treille un feuillet dans lequel Monseigneur Bolo recommandait aux jeunes filles d’observer leur prétendant pendant de longues fiançailles. Selon lui, le fiancé, délicieux menteur, ne se montre tel qu’il est que dans les petites choses. Je m’imaginais que ces prescriptions ne me concernaient pas. J’éprouvais un impérieux sentiment amoureux et la sensation d’un accord parfait. Je le rêvais en manque d’amour et pressé de se déclarer. Nous allions nous marier à la cathédrale avant Noël et faire le repas de noces au Chapeau Gris dont il aimait l’atmosphère sereine. Je me voyais vivre des tendres soirées de couple dans un amour fusionnel. Contre l’amour véritable, les maléfices du diable ne pourraient rien. J’acceptais à présent les épreuves et les jours ternes de la vie où il ne se passe rien. Je pouvais enfin dire « nous » et cicatriser la plaie toujours ouverte du manque de confiance en moi. Je n’avais toutefois personne à qui confier ce sentiment éblouissant et romantique renforcé par l’attente et les rêves. L’oncle Paul et la tante Jeanne séjournaient dans l’Aisne où ils embellissaient La Pommeraie. Les rares sourires de papa étaient pour toi et je pouvais mourir d’amour sans que personne ne comprenne rien à l’ivresse que je ressentais. Superstitieuse, je songeais néanmoins que la déesse Némésis pouvait briser un bonheur aussi éclatant.
Dans la semaine qui suivit la Toussaint, nous ne nous donnâmes pas rendez-vous comme nous le faisions chaque soir. Gilles avait évoqué des réunions à la caserne. Après le repas où papa avait été peu loquace comme de coutume, je m’étais dirigée vers la saulée largement éclairée par la lune. Quand je reconnus ton rire sans gaieté et sonnant faux qui résonnait dans la gloriette en bois, je m’enfonçais vivement dans le bosquet et je vous vis sortir. Tu ajustais ton corsage. Je reçus alors un coup de poing brutal à l’estomac. La bouche sèche, les tempes moites, je fus submergée par des vagues d’émotion, d’incrédulité, de colère et de rage meurtrière. Je m’accrochais au tronc d’un saule tandis que vous vous éloigniez et je m’effondrais au pied de l’arbre. Peu à peu je repris mes esprits et prenant appui sur le muret où la femme du colonel disposait les jarres de géranium, je me dirigeais vers la porte d’accès aux appartements que j’ouvris en tremblant. Dans ma chambre, je m’effondrais sur mon lit en sanglotant, comment aviez-vous pu me faire cela ? Tout ce que je pensais de Gilles pouvait être le fruit de mon imagination mais toi, toi, la petite sœur arrivée dans ma vie quand je ne t’attendais plus, Céline que j’avais bercée, consolée pendant la maladie de notre mère, Céline pour qui j’avais perdu tout espoir de devenir institutrice et d’être une femme libre et respectée, tu m’avais trahie ! Pire, tu m’avais détruit. Au fil des heures d’insomnie, je devins plus calme et je me souvenais de ton insolence qui faisait que tu ne regardais jamais les garçons qui te courtisaient. Pourquoi avais-tu jeté les yeux sur Gilles ? La réponse m’apparut avec une limpidité lumineuse. La jalousie fraternelle t’étouffait. Tu avais une cour de jeunes gens prêts à se consumer doucement pour que tu leur adresses un sourire et tu séduisais le seul garçon qui m’intéressait. Je constatais amèrement que ma vie n’avait été que solitude. Je prétextais le lendemain une indisposition digestive et je ne quittais pas ma chambre afin de réfléchir à l’orientation que je voulais donner à ma vie. Il m’apparaissait indispensable que vous n’ayez pas, Gilles et toi, la satisfaction de me voir souffrir. Un désir meurtrier de vengeance m’habitait. Gilles réaliserait le peu de cas que je faisais de nos promenades vespérales et il me fallait trouver rapidement un nouveau prétendant afin que tu meures de jalousie. J’éprouvais cependant une douleur crucifiante dans la poitrine quand je le croisais. Il tenta d’arrêter mon pas en posant sa main sur mon bras. Je me dégageais brusquement et dans la rue, je scandais avec la fougue de la jeunesse et pour ne pas m’effondrer : « C’était notre dernière rencontre. Cette histoire d’amour ne finira jamais puisqu’elle n’a pas commencé… »
Jacques Parent s’intéressait à moi depuis longtemps. Je m’arrangeais pour me retrouver seule avec lui lors de sa pause déjeuner. Assise dans son bureau mal éclairé par une fenêtre grillagée, je lui suggérais sans détours que nous pourrions unir nos destins. J’exprimais fermement mes conditions : « Je souhaite de courtes fiançailles et que notre mariage soit célébré avant Noël. Puis-je vous demander d’assumer les frais de la noce ? » Je ne voulais rien devoir à papa. Sans attendre la réponse, j’ajoutais : « Je souhaiterais que vous demandiez une mutation et que vous déposiez chez Maître Duret un document m’autorisant à disposer d’une partie de mon salaire, au cas où j’exercerais une activité. » Il acquiesça à tout. L’enfant gauche et timide que j’avais été fut surprise de son audace : j’avais transgressé les codes de la société qui veulent que l’homme fasse le premier pas et demande une femme en mariage.
Dans le parc de la Citadelle, sous un ciel pâle un peu laiteux qui diffusait une lumière d’hiver, nous scellâmes nos fiançailles le samedi suivant. J’avais soigné ma mise en revêtant une robe de mousseline de soie de couleur crème et en posant sur mes cheveux un chapeau en paille de riz noir fleuri de roses. Trente-cinq ans plus tard, je garde le souvenir d’une agréable flânerie et du léger baiser que Jacques déposa sur ma main en déclarant : « Notre mariage reste subordonné à l’autorisation de ma hiérarchie qui seule est habilitée à affirmer que vous contribuerez à maintenir à un haut niveau le prestige de l’Arme par un comportement digne et exemplaire. Si nous pouvons nous marier, vous ne regretterez pas d’avoir choisi un gendarme ayant du bon sens, dévoué, efficace, fidèle et prêt au sacrifice. Je suis resté célibataire jusqu’à mes trente-cinq ans car je ne n’ai pas rencontré une jeune fille remplissant les conditions du code de l’honneur : moralité, honorabilité, discrétion et capacité à tenir un ménage. » Il m’apparut que Jacques Parent insistait inutilement sur des qualités que je pensais posséder mais je ne retins que son expression de sincérité et son costume rehaussé d’une belle chemise blanche qui lui donnaient un air distingué ce dont je ne m’étais jamais aperçue. Nous regagnâmes la caserne. Le soir avant de m’endormir, je songeais qu’il ne m’avait pas dit qu’il me trouvait belle ni qu’il était heureux de notre prochaine union. Quand je me retrouvais seule avec papa, je lui annonçais que j’étais fiancée avec Jacques Parent et que le mariage aurait lieu avant Noël. Papa ne me posa pas de questions. Il se contenta de louer la loyauté indéfectible du jeune gendarme à l’égard de ses chefs et du service qu’il rendait à l’Etat et à la population. Il ajouta qu’il m’appartiendrait de « créer une chaude ambiance familiale, vecteur d’équilibre et de soutien afin d’assurer la réussite de Jacques au concours de chef de brigade. » Je laissais papa t’informer de mon mariage et quand je croisais ton regard sans l’avoir voulu, je constatais l’expression pincée de ta bouche, trait de physionomie que je connaissais bien. Tu étais jalouse car j’allais provisoirement être l’objet de l’intérêt des gendarmes et de leurs familles. J’avais visé juste. Dans les semaines qui suivirent, les préparatifs m’accaparèrent et je me réfugiais dans un silence d’abbaye quand je me retrouvais face à papa et à toi. Un soir toutefois, j’ai failli crier « au secours », raconter à notre père ta trahison, lui ouvrir les yeux sur ce qu’il pressentait peut-être mais qu’il refusait d’admettre car dans sa crainte de la solitude, il se raccrochait à toi et vous formiez un bloc. Je me suis tue car je me sentais exclue de votre vie. Pourquoi crier « Au voleur » quand il n’y a personne pour vous entendre ! De même que je n’avais pu parler de la lumière qui m’avait envahie, je ne pouvais partager ma douleur. Notre père n’aurait pas jugé ton comportement car il avait pour toi un amour qui le rendait aveugle à tes défauts.
L’oncle Paul et la tante Jeanne vinrent nous visiter en Novembre. Papa les informa de mon mariage et l’oncle me déclara : « Es-tu sûre de ton choix, Sophie ? Tu sais que tu n’es pas obligée de te marier si tu as des doutes sur toi-même ou sur ton futur. » Cachant ma détresse, je lui répondis laconiquement que Jacques était un homme loyal et fiable et qu’il me rendrait heureuse. L’oncle n’insista pas.
Jacques n’eut probablement jamais conscience pendant la publication des bans qu’il devrait se contenter d’un cœur en miettes. Je ne pouvais plus jamais aimer comme j’avais follement aimé. Ma lucidité me remplissait d’amertume et mettait à mal ma conscience. Avais-je le droit de cacher à Jacques les raisons de cette hâte soudaine à l’épouser ? Plus tard, dans un jour d’aigreur tel que tous les couples en connaissent, je lui jetterai probablement au visage que mon cœur fracassé s’était tourné vers lui pour ne pas mourir de chagrin. Jacques serait probablement bouleversé par ma confession et qui savait si une légitime fureur ne le conduirait pas à envisager le divorce ? Je me promettais de faire de mon mieux pour devenir une bonne épouse et pour aller vers le mieux de nous deux. Je lui reconnaissais d’ailleurs des qualités de droiture, de rigueur et de solidité qui auraient sûrement provoqué ton hilarité et ton mépris. Ta nature jalouse n’avait pas supporté qu’un gradé me fasse la cour. Après votre union qui me semblait naïvement devoir advenir, je savais que tu ferais souffrir Gilles car je n’ignorais pas ce que tu attendais d’un homme. Tu voulais qu’il soit béat d’admiration devant la beauté de ton visage et de ton corps que ta jeunesse rendait parfaits. Tu serais grisée tant qu’il te sanctifierait comme une déesse et qu’il te couvrirait de cadeaux. Tu exigerais qu’il s’intéresse à tes journées faites de fadaises et de frivolités sans rien te reprocher. Aveugle et sourde, tu ne saurais pas l’écouter, l’aimer en faisant tiennes ses lassitudes et ses épreuves. Je réalisais que je n’avais pas cessé de l’aimer.
La noce fut vite préparée, rappelle-toi, le diner fut fort simple avec les parents les plus proches. Tu parus t’amuser beaucoup avec Julienne, une des quatre sœurs de Jacques. Sur les photos du mariage, on vit une jeune femme sérieuse fixant l’objectif et un jeune homme rêveur, un peu lunaire dont le regard se tournait vers ses collègues de la brigade.
Notre premier enfant naquit deux mois après l’entrée en guerre. Dans cet intervalle trois cents mille hommes avaient péri, hécatombe sournoisement tue afin que nul ne pensât à la paix. Les Anglais et les Allemands furent plus respectueux de leurs morts et publièrent les listes nominatives des disparus. En dépit de mes réticences, Jacques avait demandé à rejoindre les armées dans les plaines de Flandre afin disait-il de venger les humiliations et de défendre l’honneur de la patrie. Il souffrait de la réputation des gendarmes embusqués à la recherche de fuyards ou de véhicules à réquisitionner. Pendant ma grossesse, Jacques fut trop occupé par les évènements qui se préparaient pour penser au bébé. Nous n’avions pas choisi de prénoms. « Attendons qu’il soit là et nous aviserons. De toutes façons, nous ne savons pas où nous allons ! » Le souci de la collectivité l’emportait toujours chez Jacques sur notre bien-être personnel.
Le gendarme Govilet et son épouse furent les premiers à venir voir le bébé dont je dis maintenant qu’il passa comme une lettre à la poste avec l’aide de la sage-femme. Ils s’exclamèrent sur la beauté du nouveau-né aux cheveux noirs et drus et aux traits reposés. « Pourquoi ne pas l’appeler Alain ? » déclara Madame Govilet. Le prénom me plut. Quand tu arrivas avec papa, je vous présentais cette petite vie chaude puis je le remis entre les mains de la sage-femme et je m’enfuis dans le sommeil afin de ne pas voir ton visage fermé. Madame Govilet était penchée sur le berceau à mon réveil. La brave femme vint me voir chaque jour. Elle constata mon isolement mais elle ne fit pas de commentaires.
Après la naissance du bébé, je devins craintive. Je redoutais un événement terrible, la mort du bébé ou celle de Jacques. J’adoptais après mes relevailles un remède pour lutter contre mes angoisses : je m’immergeais dans mes tâches de mère et de maîtresse de maison. Alain était facile et ses sourires gracieux m’attendrissaient. Quand il s’assoupissait, une pensée folle me venait parfois à l’esprit : il aurait pu être le fils de Gilles mais je me ressaisissais très vite, fustigeant ma naïveté et mon inexpérience amoureuse qui avaient transformé en passion amoureuse réciproque de banales promenades vespérales. Je ne posais pas de questions à papa au sujet de votre idylle. J’avais ma vie, tu avais la tienne. Du reste, je te voyais fort peu et je ne m’informais pas de ce que tu devenais. Lors d’une de nos rares rencontres, tu t’exclamas en regardant Alain : « Cet enfant grossit à vue d’œil. Je ne fais pas mes compliments aux parents, ils n’ont pas fabriqué un prix de beauté ! »
Un soir papa m’apprit que le colonel était intervenu pour que tu sois recrutée dans une brigade du Vieux Lille comme personnel administratif. Tu y travaillais depuis plusieurs mois mais tu envisageais de quitter la gendarmerie et d’ouvrir une épicerie afin d’avoir des échanges avec les fournisseurs et les clients. Je n’en fus pas étonnée car ta personnalité fantasque et indisciplinée ne pouvait pas se satisfaire de la rigueur militaire. Je n’eus pas le loisir d’approfondir ce que devenait ta relation avec celui que j’avais aimé car les sirènes résonnaient dans la nuit étoilée. Nous devions rejoindre les abris. Papa enveloppa Alain dans une couverture et il nous accompagna à la cave. Il partit ensuite avec Monsieur Govilet en mission de repérage, au plus fort du bombardement de Lille. Nous aperçûmes à travers les barreaux du soupirail les flammes rouges des incendies qui s’élevèrent toute la nuit sur le fond noir du ciel. Le vacarme des immeubles qui s’écroulaient me tint éveillée jusqu’à l’aube. Les chevaux hennissaient dans l’écurie. Je pensais à Delair, le cheval tant aimé de papa qui devait être épouvanté par les relents de poussières, de fumées et de vapeurs. J’avais la foi et j’offris cette nuit-là la plaie béante de mon amour perdu afin que mon enfant, lové contre moi, restât en vie. Je priais aussi mon ange gardien que je voyais semblable à l’ange au sourire de la Cathédrale de Reims. Je restais sans nouvelles de notre père pendant de longues heures. Madame Govilet s’était risquée à monter chez elle pour y prendre quelques victuailles, des tranches de pain collant qui manquait de cuisson sur lesquelles elle avait disposé des morceaux de saucisson qu’elle avait obtenu en économisant sur les bons de nourriture. Nous étions habitués à avoir faim et à nous satisfaire de peu car tout était hors de prix, rappelle-toi qu’un poulet maigre et un pain blanc valaient cent Francs ! Papa et Monsieur Govilet revinrent dans la soirée du lendemain et ils nous firent un récit apocalyptique des rues du centre-ville écrasées par les montagnes de briques et les poussières des bâtiments. Ils avaient ramassé les fusils laissés à terre par les soldats français et ils nous annoncèrent d’un air sinistre que les légions allemandes poursuivaient leur ruée vers la mer laissant les Lillois en pleurs devant les tas de cendres de leurs logements, de leurs meubles, du lit où ils étaient nés et où ils avaient vu mourir leurs parents. Monsieur Govilet avait humé l’odeur de bois carbonisé qui s’était répandue dans la cave puis il nous avait dit avec un sanglot dans la voix : « Même l’estaminet Paul a été brûlé. Il n’y a plus rien dans les garde-manger. Les Uhlans ont tout saccagé. » Son service fini, il avait l’habitude de se rendre à l’estaminet pour boire et jouer aux cartes, aux coqs et aux pigeons. Ce grand gaillard qui ne s’en laissait pas compter face aux malfaiteurs pleurait à présent la destruction de son café. Il se tourna vers moi et signala que Coquet Pêle-Mêle, le magasin de nouveautés où je me servais avec d’autres familles de gendarmes était saccagé par les pillards. Vidées de marchandises, les épiceries du quartier avaient fermé et la famine sévissait. Des hommes allaient chercher l’eau dans un trou de bombe où la canalisation d’eau avait éclaté. Des soldats français exténués et des chevaux fourbus erraient dans les rues. Papa avait ajouté : « Des haillons blancs en signe de capitulation ont été hissés sur le clocher de Saint Maurice », puis il s’était tourné vers moi en marmonnant : « Tu pourrais te préoccuper du sort de ta sœur tout de même ! Pour le cas où cela t’intéresserait, apprends qu’elle est en sûreté chez les parents de son amie Renée. » Je ne lui répondis pas.
Nous restâmes trois jours dans l’abri puis le colonel vint nous dire que nous pouvions remonter dans les logements. Monsieur Govilet m’aida à remplacer les carreaux brisés avec du papier huilé. Avant la guerre, je ne fréquentais pas les femmes de gendarmes car leurs conversations puériles à propos des cotisations de pension m’ennuyaient. La promiscuité forcée dans les abris pendant les bombardements fit que je me rapprochais de certaines d’entre elles. Nous partagions les informations que nous recevions. Dans ses lettres Jacques resta tout d’abord réservé sur la vie des hommes dans les tranchées puis je sentis qu’il avait des moments de mélancolie. En 1915, il m’écrivit : « Je vais sortir de mon trou en frissonnant face aux mitrailleuses sous mon casque et mon uniforme bleu horizon. Les trois lignes de tranchées allemandes, espacées l’une de l’autre de 50 à 70 mètres, constituent un puissant ensemble de défense. Les abords sont défendus par des réseaux de fils de fer barbelés qu’il faut abattre, sous le feu, la cisaille à la main. Je ne suis plus aussi sûr qu’auparavant du bien-fondé des décisions de l’Etat- Major. » Il terminait en disant : « Je pense à vous. » J’ai gardé cette lettre qu’il m’arrive de relire en hochant la tête. Pourquoi était-il aussi renfermé ? Même en ces jours terribles où se déroulait vers Lens une bataille d’une extrême violence, il ne parvenait pas à exprimer des paroles de tendresse pour Alain et moi. Jacques revint en permission pour quatre jours en compagnie de deux camarades de garnison. Il parut heureux en voyant son fils pour la première fois mais dès le lendemain, il souhaita aller au cinéma où nous retrouvâmes des soldats bras en écharpe, visages ou têtes bandés, corps inclinés sur la grosse canne ou les béquilles. Sur la capote et le dolman, certains portaient les distinctions rouges et jaunes de la médaille ou de la croix. Ils voulaient tous savoir si l’Histoire de la guerre était bien écrite. Dans la salle surchauffée, ils se parlaient brièvement et à mi-voix penchés les uns vers les autres. Emmurés dans la guerre et dans une inexprimable angoisse, ils ne se préoccupaient plus de leurs femmes, de leurs fiancées, de leurs parents. A la fin de la permission, j’éprouvais un malaise quand ils disparurent au coin de la rue chargés de leurs ceinturons, de leurs bretelles, cartouchières et musettes. Je me demandais si Alain reverrait son père. En me quittant, il avait déclamé avec grandiloquence les paroles du général Joffre : « C’est à petits pas que nous progresserons vers le succès final et que nous terrasserons l’hydre germanique », puis il m’avait embrassée ainsi que le petit avant de rejoindre ses compagnons. J’avais perçu à cet instant son courage empreint de discipline et de résignation fataliste.
Te souviens-tu que nous nous sommes croisées à la journée du Poilu. Je distribuais sur la voie publique des insignes et des médailles. Ce devait être vers Noël 1915. Après que tu eus déposé un baiser glacé sur ma joue, je te demandais sur un ton plein de rancœur : « Pourquoi n’as-tu pas épousé Gilles Jaudon avant son départ pour le front en Champagne ? »
- Pour ne pas étouffer à son retour dans une caserne avec mari, enfants et maison à tenir.
- Pourquoi l’as-tu séduit alors si tu n’en voulais pas ? avais-je insisté.
- Parce que je veux m’amuser avant de trouver un homme riche qui me promènera en voiture des grands hôtels de Dieppe aux restaurants huppés de Deauville en passant par les casinos des villes d’eaux. Mais ma parole, tu penses encore à ce lieutenant ! Evidemment, il avait plus d’ambition que ton falot de mari !
- Tu n’es qu’une égoïste matérialiste qui mise sur le pouvoir et sur l’argent. Tu te prépares de belles déceptions !
Je t’avais quitté en toute hâte et je ne pris pas garde ce jour-là à la lueur étrange qui traversait ton regard.
Monsieur Govilet me demanda quelques semaines plus tard si j’acceptais de cacher un soldat français que les allemands avaient fait prisonnier pour espionnage et qui s’était évadé. Le commandement de la gendarmerie était au courant. Monsieur Govilet argua que les autorités allemandes ne soupçonneraient pas une jeune mère de famille dont le mari combattait. Il aménagea une cache dans le parquet au fond du couloir commun et je m’arrangeais pour avoir une ration supplémentaire de pain et de lard quand le ravitaillement arrivait. Je vécus six mois dans la crainte d’une perquisition et obsédée par le tableau de Corbella, je connus la hantise d’être fusillée comme Edith Cavell. Le soldat sut se faire discret et il quitta la caserne par le bâtiment des écuries en me remerciant avec chaleur. Je n’eus plus jamais de ses nouvelles.
Dans la seule missive de Jacques de l’année 1916, j’appris que l’armée l’utilisait comme agent de liaison. Le fils d’un gendarme qui revint blessé du front m’alerta sur les missions dangereuses que l’on confiait aux agents de liaison. Il leur fallait traverser les barrages dans les vapeurs empoisonnées, sous les obus de la grosse artillerie allemande et les balles des mitrailleuses. Leurs pantalons rouges en faisaient une cible facile pour les tireurs adverses. D’après ce que me rapportait Monsieur Govilet, les hommes se ruaient sur leurs semblables à Verdun puis le long du Chemin des Dames. Peu à peu des soldats exprimaient des doutes sur les assauts meurtriers et des troubles éclataient dans certaines unités de première ligne. La presse nous mentait en présentant comme une superbe victoire le désastre de la percée des lignes allemandes qui fit 50 000 morts et
80 000 blessés le 16 Avril 1917. En 1918, papa m’assura que la guerre serait bientôt finie car le généralissime Foch avait pris les commandes, aidé par le retour à la guerre de mouvement et le renfort des troupes américaines. Monsieur Govilet arriva un soir qu’il avait bu plus qu’à l’accoutumée. J’avais couché Alain et je lisais Le Rire rouge. Je remarquais son regard trouble. Il balbutiait mais je compris qu’il venait d’assumer la douloureuse tâche de prévenir une famille de la perte d’un être cher. Il se reprocha d’avoir tiré autrefois sur des ouvriers lainiers manifestant pour les huit heures de travail. Je lui tournais le dos pour préparer une tasse de café quand je me sentis empoignée et pressée contre sa poitrine par des mains tremblantes. Je parvins à me dégager et je constatais que des larmes coulaient sur ses joues. Je n’eus pas le cœur à le gifler et je lui conseillais de rentrer chez lui. J’avais senti sa chaleur d’homme et quand il s’éloigna en titubant, je m’effondrais en sanglotant sur une chaise de la cuisine. Des angoisses me tenaient éveillée. Je ne recevais pas de lettres de Jacques et au plus profond de la nuit, tourmentée et les yeux grands ouverts, j’imaginais Monsieur Govilet et papa s’acquittant de la difficile mission de m’annoncer sa mort.
Je regrettais qu’oncle Paul ne soit plus là pour me réconforter. Il avait été arrêté et envoyé en Allemagne en 1917. Des dénonciateurs avaient affirmé aux autorités allemandes qu’il cachait des stocks de tissus. La Kommandantur avait menacé de brûler l’usine et de supprimer les ravitaillements des ouvriers. Tante Jeanne tint tête à un officier, refusa d’exécuter les commandes et déclara que « Steenvoorde ne travaillera pas pour l’ennemi. » Elle fit face courageusement aux vols à l’usine, aux réquisitions des allemands qui multipliaient les actes d’oppression et les brimades et dévastaient la fabrique en enlevant l’électricité, les dynamos, les machines ainsi que les métiers, les cartons et les dessins de tissus. Tante Jeanne survécut la rage au cœur dans l’usine désaffectée et sonore grâce au ravitaillement que le cousin Louis dérobait à l’hôpital où il poursuivait ses études de médecine.
Tu avais quitté le Nord et tu habitais chez un frère de maman dans le centre de la France. Tu écrivais peu mais papa affirmait que tu étais en sécurité. J’avais organisé à la demande de la veuve d’un gendarme qui m’avait confié son attirance pour notre père une rencontre dans un estaminet près de la gare. Il comprit ce que j’avais tramé et il me déclara sèchement qu’il serait à jamais le mari d’une seule femme.
La joie éclata le 11 Novembre 1918 et les cloches des églises se mirent à sonner à toute volée. Les drapeaux, les oriflammes et les étendards furent hissés sur les bâtiments et sur les véhicules de France tandis que Clemenceau pleurait en arrivant dans l’hémicycle.
IV
Jacques revint le 20 Novembre 1918 par une température glaciale. Il était pâle et amaigri et il s’appuyait en marchant sur un bâton de bois. Je l’embrassais et je m’empressais d’aller réveiller Alain qui se mit à pleurer quand son père lui tapota la tête. J’allumais la lampe à pétrole et je pus constater le teint blafard et la lassitude de mon mari. Je me hâtais de faire cuire quelques pâtes qu’il mangea lentement et en silence. Alain et moi, nous avions déjà dévoré nos trois cents grammes de pains et nous avions partagé les dernières pommes de terre de la resserre. Quand Jacques se leva et se dirigea vers la chambre, l’émotion m’étrangla et je fus désemparée par ces étranges retrouvailles. J’établissais un parallèle avec la joie du gendarme Dischler quand il avait retrouvé sa famille. L’appartement avait résonné de chansons, de cris de joie et d’effusions dont Madame Dischler nous fit la relation durant plusieurs mois. Il me semblait que Jacques fuyait mon regard. Du reste, il s’endormit aussitôt qu’il fut allongé en émettant un laconique : « Bonsoir ». Je passais une partie de la nuit qui s’écoula lentement, à couvrir quelques pages sur mon cahier d’écolier. Dans la pénombre et le silence, mes rêves de construire un foyer solide restaient entiers. Il fallait tout reconstruire. Malgré les cicatrices inscrites dans ma chair, je décidais que nous irions, mon mari et moi, vers des jours de grand bleu. La santé de Jacques m’inquiéta dans les mois qui suivirent son retour. Le Docteur Valuis vint le voir à plusieurs reprises et il diagnostiqua un épuisement physique et psychique dont Jacques récupéra peu à peu. Il reprit son service à la caserne. En tête à tête, il ne me répondait que par monosyllabes. Son indifférence me préoccupait et je me souvenais avec amertume qu’il ne m’avait pas embrassée le soir de son retour. Je m’étonnais aussi qu’il ne souhaite pas reprendre une vie de couple. Je me trouvais plus belle, plus harmonieuse qu’avant la guerre, dans la plénitude et l’épanouissement de la trentaine. La pensée que je puisse vivre avec lui sans faire l’amour me semblait toutefois dans l’ordre du possible et j’imaginais que cela se produisait dans de nombreux foyers. Le temps allait ensevelir les souvenirs éprouvants de la guerre et les âmes meurtries guériraient. Après plusieurs mois de patience, j’évoquais avec mon mari notre vie de couple bien terne. Je m’y pris probablement maladroitement car la discussion dégénéra en scène de ménage, la première depuis son retour. Quelques disputes suivirent au cours desquelles nous voulions tous deux avoir raison, chacun affirmant avec force son point de vue et reprochant à l’autre avec véhémence de ne pas le comprendre ou d’avoir fait exprès de dire ou de faire. Je me lassai de l’absence de dialogue et je franchis la ligne au-delà de laquelle le monde devint triste et gris, particulièrement quand nous rentrâmes dans l’hiver 1919. La nostalgie que j’éprouvais quand le jour commençait à descendre se transformait en angoisse quand j’entendais le tour de clé dans la serrure. Jacques m’embrassait furtivement, tapotait la joue de son fils puis, sans un mot, il se dirigeait vers la chambre. Il demeurait immobile pendant de longues heures assis à sa table de travail, observant les volutes de fumée de sa pipe. Quand nous dînions, j’éprouvais un sentiment oppressant en observant sa posture, Jacques se courbait au-dessus de son assiette et ses jambes en-dehors de la table donnaient à penser qu’il allait fuir d’un instant à l’autre. Il ne me regardait jamais, gardant les yeux rivés sur le tableau qui lui faisait face : une place de village sous la neige avec une fontaine que contemplait un couple. L’homme portait un chapeau et la femme un fichu, ils regardaient dans la même direction. Il avait passé son bras autour des épaules de la femme et il la protégeait avec un parapluie. A cet instant, Jacques m’apparaissait comme un personnage déchu que l’espoir avait déserté. Assis l’un en face de l’autre, nous nous réfugions tous deux dans le mutisme au cours de la soirée. J’exécutais mécaniquement mon rôle de ménagère et de femme fourneau et je continuais stoïquement d’animer le foyer, renonçant à envisager un quelconque avenir professionnel. Jacques pourvoyait aux besoins quotidiens de la famille ; il travaillait ses bilans avec obstination et conscience professionnelle comme le lui avait appris papa. Sa fréquence vocale se faisait plus tendre quand il se mettait au niveau d’Alain mais je ne le ressentais pas comme un père protecteur et médiateur. Son imaginaire semblait détruit et tout lui semblait futile : les paroles d’enfants, les oranges et les Jésus en pain d’épice que l’on offrait à Alain pour Noël. Je restais démunie devant ses accès de fureur. Il s’empara un soir des ciseaux et tondit le crâne d’Alain. Aux cris de l’enfant, il répondit en clamant d’un ton acerbe : « Quand j’avais ton âge, mon père me donnait des coups de fourchette dans la main. Toi, je te coupe seulement les cheveux ! » Je consolais Alain lové contre moi et je m’efforçais dans les semaines qui suivirent de compenser le manque d’affection que lui manifestait son père. Le Docteur Valuis m’apprit que le corps et le cerveau de Jacques revivaient en boucle le traumatisme des tranchées et qu’il souffrait d’une paralysie psychique. « Il faut que vous vous résigniez, Sophie, votre mari ne pourra plus témoigner d’affection à sa famille. »
Un soir où Jacques était rentré avec un visage plus serein que de coutume, je le rejoignis dans la chambre. Assis à la table qui lui servait de bureau, il se tourna lentement vers moi et il désigna un couteau posé devant lui : « Les chefs l’ont distribué en 1915 dans les tranchées. Je l’ai toujours sur moi… » J’inclinais la tête en signe de compréhension puis je me hasardais à vaincre nos mutuelles ténèbres :
- Il faut que nous parlions sérieusement, Jacques. Nous ne pouvons pas continuer à vivre comme des étrangers ! Alain sent que quelque chose ne va pas et il commence à me poser des questions. J’ai l’impression que tu m’en veux ! De quoi, grand dieu ? Je t’en prie, réponds-moi…
Jacques me regarda attentivement. Il sembla hésiter puis il balbutia : « Pourquoi m’as-tu épousé puisque tu en aimais un autre ? » Il semblait quelque peu soulagé, son visage se détendait, son front se lissait tandis qu’il me regardait intensément.
- Que veux-tu dire ? J’ai été une épouse fidèle pendant les années de guerre et je t’ai attendu, répliquai-je désorientée et d’une voix mal assurée.
- L’as-tu revu depuis son retour du front ?
Je ne répondis pas et je baissais la tête. Jacques sortit de la poche intérieure de sa veste une enveloppe froissée, parsemée d’empreintes boueuses. Je parvins à déchiffrer le timbre de Saint Léonard en date de Janvier 1916. Il déplia la lettre qu’elle contenait et il me la tendit. Elle comportait une seule phrase dactylographiée : « Sophie Delaire vous a épousé par dépit d’avoir été délaissée par l’Adjudant Jaudon avec lequel elle avait une liaison. » Je me tus le temps de récupérer mon calme. Avec franchise, je lui racontais la pauvre histoire d’amour que tu m’avais volée : « Je n’ai jamais revu Gilles Jaudon depuis Octobre 1913. Ma sœur t’a envoyé cette missive de Saint Léonard. Elle y était réfugiée et elle demeurait chez l’oncle Gourmont pendant la guerre », ajoutai-je d’une voix tremblante.
- Mais pourquoi ta sœur aurait-t-elle fait ça ? C’est ignoble, déclara-t-il en se tenant le front avec sa main. Quand j’ai reçu cette lettre au front, j’ai voulu mourir et j’ai accepté les plus dangereuses missions d’agent de liaison.
- La grande prêtresse prédatrice agit dans l’ombre. Elle t’a envoyé ce mot par passion de régner.
- Régner sur moi ? Elle ne m’a jamais regardé ! énonça-t-il en haussant les épaules.
- Par jalousie, si tu préfères. Elle rêvait d’être la fille unique de mes parents. Ma présence lui a volé de l’amour. Au long des années, j’ai constaté son orgueil, son manque d’attention aux autres et à tout ce qui ne tourne pas autour de sa personne. J’ai été la victime de sa malveillance et de son désir jamais assouvi de s’approprier ce que j’avais. Je ne savais pas qu’elle éprouvait autant de haine pour moi…concluai-je, un sanglot dans la voix.
Il me dévisagea et décontenancé, il quitta la pièce.
Quelques jours plus tard, j’ouvris mon cœur abasourdi par ta perfidie et empli de désarroi à Renée Govilet. Elle me regarda avec tristesse, jeta Modes et Travaux sur la table puis elle jura avec colère : « Quelle garce ! C’est honteux d’avoir fait ça ! Cà ne lui portera pas bonheur ! » Puis d’une voix adoucie, elle déclara : « Au commencement d’un couple, tout paraît exceptionnel. Le mari est en adoration devant sa femme et il ressent les mêmes envies qu’elle. La femme, elle, est infiniment reconnaissante à son jeune époux de l’avoir choisie. Elle pense qu’elle sera amoureuse de lui pendant quarante ans et que seule la mort les séparera. Les responsabilités et la répétition des tâches journalières les détachent l’un de l’autre. L’homme va parfois s’amuser ailleurs, vous me comprenez n’est-ce-pas ? La femme reste avec cet homme qui est le père des enfants. Les parents disparus et les enfants partis, il reste des souvenirs à partager, pour nous c’est la courte vie de Juju. » Une ombre passa sur son visage puis elle ajouta : « Je disais à Monsieur Govilet à midi que je craignais la visite d’inspection du logement par le colonel, la semaine prochaine ! Il s’est alors moqué de moi et il a haussé les épaules. J’aurais préféré qu’il compatisse mais ce n’est pas son genre ! En bref, je le prends comme il est sur cette terre mais je ne voudrais pas avoir à le supporter dans l’éternité ! » J’éclatais de rire et nous bûmes un café réchauffé sur la cuisinière à charbon puis elle me quitta. Je soulevais les rideaux de la cuisine et je la vis attendre stoïquement son époux sous le crachin glacé. Une bouffée d’affection pour Renée Govilet m’inonda : elle avait remplacé maman en m’informant avec lucidité des embuches que l’on rencontre sur le chemin de la vie à deux. Quelques mois plus tard, Monsieur Govilet prit sa retraite. Le couple emménagea dans une petite maison de Fives avec un jardin. Ils devinrent coulonneux et jardinèrent leur potager.
Jacques tint la promesse qu’il m’avait faite le jour de nos fiançailles. Il demanda une mutation et nous emménageâmes à la caserne de Douai, bâtiment de briques doté de deux ailes parallèles, auquel on accédait par un porche voûté sous lequel passaient les gendarmes leurs montures. Je me familiarisais avec le paysage industriel fascinant des tuyaux et des réservoirs et le centre de Douai restauré. Je faisais de mon mieux pour rendre notre foyer chaleureux et serein. Je redoublais de douceur et d’attention pour Jacques, je lui confectionnais des petits plats et je m’efforçais de ne pas laisser échapper une phrase qui lui aurait fait du mal. Je pensais que l’amour viendrait me surprendre dans mon couple. Jacques donnait du sens à mes journées par sa présence et je trouvais des raisons à sa froideur dans une enfance dominée par un père plus prompt à distribuer le travail et les taloches à son aîné que des caresses. Il régnait entre nous une connivence bienveillante dès que nous abordions des sujets extérieurs au couple comme les progrès scolaires d’Alain ou les détails de notre prochain week-end à Steenvoorde.
La loyauté me commandait de vivre pleinement mon mariage en dépit du manque d’enthousiasme de Jacques pour les relations intimes. Je provoquais ces moments malgré ma pudeur en l’assaillant de questions. Ne sachant ni demander, ni parler, il se réfugiait dans le mutisme ou bien il s’échappait et il me répondait : « Tu vas être fatiguée demain. Dors ! » Quand je prononçais le mot « amour », Jacques souriait avec le sourire amusé de celui qui n’y croit pas. Furieuse, je poursuivis un soir mes investigations, en y ajoutant des conjectures dont j’avais conscience de l’outrance : « Tu vis avec moi par habitude, dans le respect des conventions mais tu négliges tes responsabilités. Nous sommes unis depuis peu – je faisais débuter notre vie commune à son retour du front – et tu ne parles jamais de nous. Tu ne peux pas m’expliquer pourquoi, pas plus que les raisons de ton désir engourdi pour moi. Ce n’est certes pas l’usure du temps ! Que sais-tu de moi au juste, de mes idées sur la vie, l’amour, la mort ? Tu t’accroches à des racontars sur ma vie d’avant. Je suis différente de toi et j’ai des attentes. J’ai fait des efforts pour te comprendre et te connaître. Tu m’apparais apathique. Dans un couple qui s’aime, l’un termine les phrases de l’autre, les âmes se parlent, il existe même des scènes de ménage ! Je pense que tu fréquentes une autre femme ! »
- Je ne vois personne, j’ai épousé une femme à qui je suis fidèle, affirma-t-il d’un air contrarié, avant d’ajouter : « Tu vas chercher des problèmes sous tes pieds, comme disait ma grand-mère. Laisse-moi travailler, je dois rendre un rapport. »
- La belle affaire, m’étais-je écriée avant de fermer vivement la porte derrière moi, tu ferais mieux de réfléchir aux bases de l’entente dans un couple plutôt que sur le poste frais d’entretien du cheval dans le budget de la maréchaussée !
Dépitée par l’attitude de Jacques, je sentais parfois mon identité mise à mal et mon avenir incertain. Je souffrais aussi de ne pas être en phase avec ce que je montrais aux autres. L’absence de dialogue et de vie sexuelle dans mon couple générait rancœur, colère et frustrations que j’intériorisais. Je pensais que la malchance me poursuivait. J’étais passé à côté d’un l’amour passionné sept ans auparavant et à présent mon ménage n’allait pas bien. Mon énergie romanesque me faisait rêver à des moments d’échanges charnels où nos lèvres se chercheraient, nos peaux se trouveraient et nos corps s’étant confondus, nous demeurerions aimants, désarmés et le regard éperdu. J’avais allumé la petite flamme d’espoir, celle qui veut croire en l’amour en dépit de tout.
Contraints à l’économie par la maigre solde de Jacques, nous sortions peu. Nous allions au cinéma avec les billets gratuits que nous donnait le colonel lorsqu’il n’en usait pas en famille. J’eus la joie de découvrir la mer à Berck chez Florine, une sœur de Jacques qui y tenait la Ruche Picarde. Elle habitait une maison de pêcheurs cachée derrière une haie d’hortensias roses. Pendant les vacances, la famille se réunissait dans sa maison aux volets rouges qui se trouvait près de la mer. Je m’intégrais facilement dans ma belle-famille où je découvrais la solidarité familiale autour des parents que chacun s’interdisait de contrarier. Je constatais aussi que le respect des normes sociales habillé de courtoisie polie excluait d’afficher rivalités et jalousies inhérentes à la nature humaine. Chacun y mettait du sien afin que règne la bonne humeur. Je m’étonnais parfois que Jacques garde ses distances avec son père qu’il saluait d’un serrement de main et à qui il ne s’adressait que rarement. Florine avait placé une boite en carton sur la console de l’entrée et nous y déposions un écot proportionnel à nos revenus. Il ne venait à l’idée de personne de contester les contributions de chaque famille et la bonne entente qui régnait dans la famille me motiva à passer les vacances à Berck pendant vingt ans.
C’est avec Florine que j’ai noué le plus de liens au fil du temps. Mes autres beaux-frères et belles-sœurs me semblaient trop conformistes. La vie de cette femme corpulente aux cheveux déjà blanchis qui souffrait de ne pas avoir été mère et qui veillait avec dévouement son mari malade m’interpellait. L’époux de Florine passait plusieurs heures par jour assoupi dans un fauteuil et son visage ne s’éclairait qu’à la vue de sa femme qui le rejoignait dès la fermeture du magasin. Il n’acceptait que ses soins qu’elle lui dispensait avec tendresse en souvenir du temps où, patron de pêche, il lui avait déclaré sa flamme à elle, fille d’un simple matelot, comme elle disait. Ils vécurent heureux pendant quelques années espérant l’arrivée d’un enfant. Puis il y eut la terrible tempête en mer. Occupé à réparer le tangon afin de ramener à Florine les plus beaux poissons, son mari ne put anticiper la déferlante qui emporta le jeune mousse. Accablé de chagrin, l’oncle au visage triste comme le nommait Alain sombra dans une sévère dépression qui rongea sa santé et le priva peu à peu de la parole. Florine dut vendre le bateau pour indemniser la famille du jeune disparu.
Florine, lumineuse comme son terroir, généreuse, authentique et conviviale …Elle fermait la Ruche avant l’heure et elle nous emmenait contempler l’embrasement changeant du soleil qui déclinait vers l’horizon, instants magiques et fugaces où se mêlaient les tons dorés et rouges parfois sublimés par un rayon vert. De son enfance au milieu des marins pêcheurs, elle avait gardé des relations qui, soucieuses de lui être agréables, nous embarquaient pour des sorties en baie d’Authie, nous faisant découvrir les techniques de navigation et différencier les phoques gris des veaux marins à têtes rondes. Florine nous aménagea quelques séances d’initiation à l’aéroplage dispensées par un marin passionné par ce nouveau sport. Elle consacrait ses rares moments de détente aux enfants, construisant avec eux des châteaux de sable, ramassant des coquillages malgré la morsure du soleil brûlant et faisant voler les cerfs-volants. Ils rentraient à la maison éclatant de santé et rendus ivres par les embruns iodés. Avec simplicité Florine recueillait à la marée montante l’écume mousseuse dans ses mains jointes ou foulait de ses pieds nus les algues sèches. Elle aimait voir les villas balnéaires parées du halo féérique de la lune scintillante. Dotée de supplément d’âme, elle nous fit découvrir le Calvaire de la Marine et les traditions religieuses de la bénédiction des bateaux et de la prière sur les filets. Libérée des choses superflues, Florine faisait émerger des valeurs humaines fortes en se centrant sur le bien-être de son époux, celui de sa famille et des clients de La Ruche.
Elle m’apprit à cuisiner la ratte, les maquereaux, les crevettes grises, les harengs tout autant que les moules et les coquilles Saint Jacques. Alain et Christiane n’ont pas oublié la saveur des sucettes et des berlingots carrés et colorés qu’elle leur offrait.
L’imprévu se produisit à Berck pendant un après-midi caniculaire, lors des vacances de 1920. La maison désertée par la famille partie assister avec notre fils à un spectacle d’hypnose au Casino Kursaal, Jacques et moi nous étions assoupis. Je me réveillais dans les bras de Jacques qui m’enlaçait. La tendresse se lisait sur son visage tout autant que le désir et nous conçûmes Christiane. Nous ne devions plus jamais nous donner du bon temps, selon l’expression de Renée Govilet quand elle parlait des relations intimes.
Dans les jours qui suivirent, l’expression enjouée de mon mari surprit Florine : « Jacques me paraît heureux en ce moment ! Vous vous en occupez bien et vous êtes la femme qu’il lui fallait ! Il n’a pas toujours été détendu comme ça ! »
- Que voulez-vous dire, Florine ?
- J’ai toujours eu une affection particulière pour Jacques parce qu’il était moins agressif que notre frère Marc. Ils ne s’entendaient pas et notre père ne cachait pas sa préférence pour Marc, marin comme lui. Je me souviens que Jacques s’arrachait les cheveux et les cils quand il était jeune homme…C’est si loin, tout ça ! conclut-elle dans un soupir.
A la fin des vacances, malgré ma grossesse qui me fatiguait, nous partîmes quelques jours à Steenvoorde. Je fus heureuse de retrouver le cousin Louis qui venait de terminer ses études de médecine, ainsi que ses parents. Tante Jeanne qui aimait toujours la mode nous reçut dans une robe en satin de chez Molyneux avec des accessoires en crêpe de soie. Les modes éphémères l’exaspéraient : « Autrefois une mode pouvait durer plusieurs décennies, de nos jours, les collections de l’année précédente sont démodées. » se lamentait-t-elle. Elle dansa le fox-trot avec Louis, tint salon de mah-jong en jupe courte avec les dames de la bonne société de Steenvoorde et elle m’accompagna chez le médecin, coiffée d’un chapeau insensé. En revenant à la propriété, elle me confia : « Quand je pense que mes grands-parents et mes parents lisaient le Figaro ! Comment le journal peut-il affirmer que les femmes sont incapables de conduire une automobile ? Elles ont remplacé les hommes pendant la guerre s’occupant des moissons et tirant les charrues quand les allemands réquisitionnaient les bœufs. On a oublié les munitionnettes enveloppées de poussières qui produisaient les cartouches à fusils ! Que seraient devenus les soldats blessés sans Marie Curie et ses voitures radiologiques qui repéraient les éclats métalliques dans les corps ? Les hommes osent dire à présent aux femmes : « Allez viens, on va faire une promenade en famille jusqu’au bureau de vote mais je serai seul à y déposer un bulletin ! Cocotte, tu retourneras ensuite à tes fourneaux et tu feras de beaux bébés pour le pays ! » L’Académie de médecine demande qu’on réprime la propagande des pratiques anticonceptionnelles. L’Eglise s’y met aussi en excommuniant les danseurs de tango et en édictant un code épiscopal de la mode : pas de décolletage au-dessous de la clavicule ni de bas résille. » Jeanne savait que j’adhérais entièrement à ses idées mais elle ne me fit pas grâce d’un long discours et elle affirma avec force : « A chaque fois que les femmes essaient de s’en sortir, elles se prennent un grand coup de massue. Les lois sont votées pour les hommes qui s’opposent au vote des femmes suspectes de cléricalisme et d’idées conservatrices. Ils leur refusent de s’élever dans la société. J’applaudis les suffragettes qui agressent Churchill à coups de cravache ! Les femmes ont toujours fait passer leurs aspirations personnelles après celles des pères, des maris et des enfants. Il leur faut lutter pour s’affirmer : quand j’ai repris la filature après la mort de mes parents, des amis m’ont jeté à la figure que j’étais présomptueuse et qu’une femme doit rester à sa place car les ouvriers veulent parlementer avec un homme et pas avec une femme. Ma famille me conseillait de laisser mon mari diriger l’usine. J’ai tenu bon même si cela ne fut pas facile, surtout pendant la guerre… De toutes façons, Sophie, sans vouloir te choquer, je dois te dire que je n’avais pas le choix : abbesse d’un couvent ? Je n’avais pas la vocation… Prostituée ? Satisfaire le désir d’un seul homme me suffisait…
Après avoir éclaté de rire, je déclarais à Jeanne : « Les défenseurs du Pater Familias romain ne combattent plus qu’à reculons depuis quelques années … »
- Bien sûr nous sommes moins hantés que les générations précédentes par le châtiment divin mais ne transgressons pas les valeurs traditionnelles et ne crions pas comme le Satyre d’Hugo : Jupiter à genou ! Le bien et le mal existeront toujours et nous continuerons de trouver le bonheur dans le respect de certaines vertus ancestrales.
Jacques fut présent pendant ma grossesse et la naissance de Christiane mit en pleine clarté qu’il voulait accomplir une œuvre familiale. Militant avec des anciens combattants pour la cause pacifiste, il jeta à la poubelle les soldats de plomb et il apprit la rengaine à Alain : « La guerre de 14-18 doit être la der des ders. » Il devint un père attentionné pour Alain et il lui manifesta une grande tendresse, rattrapant les années perdues. Christiane, elle, l’attendait impatiemment pour se lover contre lui. Jacques affichait une complicité touchante avec les enfants, s’ingéniant à fabriquer un théâtre de Guignol où il jouait des saynètes, et à décorer majestueusement le sapin de Noël avec des pâtes de fruits et des sucres d’orge multicolores. Il fut le seul gendarme à apprendre inlassablement à ses enfants à faire du vélo sur l’impasse revêtue de mâchefer qui longeait la caserne. Les petits eurent plus de cadeaux à Noël que leurs camarades, pour la plupart enfants de « gueules noires ». Alain a gardé le souvenir des petites voitures enveloppées dans du papier doré, des jeux de construction en métal et des Cœurs Vaillants. Christiane choisissait elle-même ses cadeaux, le plus souvent des cerceaux de bois et des poupées de porcelaine. Je perpétuais la tradition de Noël où nous recevions, t’en souviens-tu, un album de la semaine de Suzette. La petite souhaita lors d’un réveillon de Noël assister au film sur l’expédition de la Croisière jaune qui lui fit découvrir l’Asie mais ayant attrapé froid dans la salle de cinéma, elle oublia les papillotes et les fondants que l’on remplaça par des tasses de tisanes de bourrache censées chasser la fièvre. Jacques installa dans un recoin de grenier une baignoire chauffée par une rampe à gaz que Christiane découvrit émerveillée quand elle fut remise. Au long des terrils formés à la sueur des « gueules noires », il accompagnait Christiane à des goûters dans les petites maisons de porions en briques vernissées, dans les jardins aux clôtures ornées des motifs de la Compagnie des Mines ou dans les parcs des demeures des ingénieurs des fosses.
A cette époque, tu m’étais devenue étrangère. Je n’évoquais jamais ton nom et je m’abstenais de demander de tes nouvelles à papa. J’appris par Théodora que tu vivais un chagrin d’amour. Après deux années de vie en croisière sur des bateaux de luxe aux côtés d’un dandy de la mondaine, tu te retrouvais seule. Comme elle me le rapporta avec fatalisme, l’amour avait eu pour ton compagnon un autre sourire que le tien… Papa entrait dans une grande fureur quand il évoquait tes amours déçues : « Pauvre Céline, elle n’a pas eu de chance, elle n’a rencontré que des Casanova, des Don Juan irresponsables qui se laissaient aimer par ma fille et ne lui donnaient rien. »
J’interrogeais notre père :
- Tu veux parler d’un don en nature quand Céline avait demandé à son compagnon du moment dont j’ai oublié le nom, c’était un huissier de justice je crois, de lui acheter un appartement face à la colonne de la Déesse.
Papa ne m’avait pas répondu, j’ignorais donc si tu disposais d’un pied à terre à Lille. A l’époque, la rancœur me dévorait et je me désintéressais de tes moyens de subsistance.
Je te revis en 1922 pour le baptême de Christiane. Papa nous avait invités à déjeuner la veille de Noël afin de fêter l’évènement. Tu arrivas avec ton nouveau chevalier servant dont le rire irritant empoisonna la soirée. Quand il te vit, Jacques se renfrogna et il se tourna ostensiblement vers le reste de la tablée. Tandis que tu pestais après la petite qui pleurait dans sa longue robe blanche de dentelles, Tante Jeanne déplora d’avoir dû, la mort dans l’âme, se séparer d’une dizaine d’ouvriers qui travaillaient à l’usine Bonnechère de père en fils : « Le lin est un textile cher par le coût élevé de la matière première et du travail qu’il nécessite. Il est de plus en plus concurrencé par des textiles nouveaux et moins onéreux et il a fallu licencier des ouvriers. Privés d’emplois, certains développent des pathologies sans parler des problèmes conjugaux et de leurs sentiments d’insécurité ou d’humiliation… »
Tu interrompis Jeanne d’un ton acerbe : « Ne crois-tu pas, tante, qu’il serait temps que les gouvernants revoient les privilèges de certaines familles ? Considère les avantages de Sophie : assurance de la paye, des congés payés et des spectacles gratuits. Que sait-elle au juste des difficultés de la vie avec son mari fonctionnaire ?
Tu justifias tes propos vengeurs et rancuniers en clamant : « Je dénonce cela, c’est une question de justice ! »
Jacques se leva et frappant du poing sur la table, il déclara sur un ton glacial :
- Cessez de nous faire croire que vous défendez les pauvres, Mademoiselle Delaire ! Vous manipulez votre monde en tenant ces propos ! De par la situation de votre père, je pense que votre jeunesse fut plus heureuse et plus favorisée avec du bien-être et des vacances que celle des ouvriers dont parle votre tante. Je ne comprends pas les raisons pour lesquelles vous refusez que votre neveu et votre nièce aient les mêmes avantages que vous en son temps. Dans ma famille, on a coutume de se réjouir quand un de la fratrie a quelque avantage. Par égard pour votre père et vos oncle et tante, j’ajouterai seulement que vos propos acerbes sont mal venus en ce jour où devrait régner la paix !
Jacques se tourna vers moi : « Tu peux rester avec les tiens, Sophie, si tu veux. Moi, je rentre ! » Alain se blottit contre moi et il me caressa le visage. Avec la simplicité de son âge, il murmura : « Ça va maman ? Elle est méchante tante Céline. De toutes façons, elle sert à rien. »
L’oncle Paul nous encouragea : « Noël n’est pas Noël sans vous, Sophie et Jacques, restez je vous en prie. Le photographe va arriver pour immortaliser le baptême de la petite. Quant à toi, Céline que nous voyons si peu, je te conseille de faire un effort pour que cette journée se déroule dans la correction, à défaut d’être chaleureuse… »
Nous nous croisâmes dans la cuisine où j’étais venue préparer le biberon de blédine de la petite. Tu me reprochas ma sournoiserie doublée de perversité, mon arrogance et ma façon de mettre tout le monde dans ma poche, particulièrement l’oncle et la tante. Dominant les pleurs de Christiane, je répliquais vertement : « Tu n’as jamais douté de rien, tu n’as de dettes à l’égard de personne et tu ne sais pas t’excuser. Tu es proprement imbuvable ! »
Tu fis signe à ton compagnon et vous vous éclipsèrent à l’arrivée du photographe qui monta sur pied son appareil à soufflet pour nous immortaliser. Tu avais oublié d’embrasser papa ! Sur la photo, on est surpris de voir la physionomie fermée et les mâchoires serrées du père du bébé. Pour me remettre des émotions de la journée, je chantais le P’tit Quinquin et la cantate à Jean Bart alors que le bébé dormait depuis longtemps.
V
Quand il fut radié des cadres pour cause de retraite, papa loua le rez-de-chaussée d’une petite maison de ville à Fives, à quelques minutes de chez Monsieur et Madame Govilet. Un couloir traversait l’appartement de part en part, desservant la cuisine sur la gauche et la chambre sur la droite. Tu dois te souvenir de ce logement ancien dépourvu de salle d’eau mais dans lequel papa se sentit chez lui quand il eut refait les peintures et rénové la plomberie.
Au printemps 1924, Renée me signala que papa s’était perdu en revenant de l’épicerie. Son mari l’avait retrouvé, le visage défait et anxieux dans la rue du Prieuré qu’il avait remontée et redescendue maintes fois sans savoir où se diriger. Le médecin diagnostiqua une légère attaque. Quand je visitais papa quelques temps après, son regard bleu-glacé se figea sur moi tandis qu’il hurlait : « Qui êtes-vous ? Comment osez-vous entrer chez moi ! » Je prononçais quelques mots et ma voix évoqua des souvenirs familiers car il s’écria : « Ah oui, je sais ! Vous êtes Jeanne, ma belle-sœur ! » Je revins le lendemain, angoissée, et il m’accueillit calmement en me disant : « Tu es gentille, Sophie, de venir passer un moment avec moi ! » Je me remémorais alors toutes les fois où j’avais essayé de lui faire plaisir sans recevoir de compliments. Dans les semaines qui suivirent, papa me demanda si j’étais mariée et combien j’avais d’enfants. Je compris peu à peu que dans son cerveau il y avait des faux contacts qui se réparaient puis se défaisaient à nouveau.
Avertie par Théodora, tu vins à Lille au début de l’été. Tu mis en place un service d’infirmières qui n’avaient pas inventé l’eau chaude ! L’une d’entre elles particulièrement maladroite ou myope, je ne sais, ne cibla pas le bras de papa mais l’oreiller. Papa suivit du regard l’envol de trois plumes et déclara malicieusement : « Dorénavant, je vous appellerai Fléchette ! » J’eus peu de contacts avec ces soignantes qui me cachaient les dégradations de l’état de papa, pour obéir à tes recommandations : « Vous faîtes comme vous le sentez, bien sûr, mais il faut que vous sachiez que ma sœur materne exagérément papa, ce qui l’empêche de progresser. Elle n’a pas l’esprit pratique… Moins vous lui parlerez et mieux ce sera … Quand il y a un problème, venez m’en parler et je vous dirai ce qu’il faut faire… », chuchotais-tu à leur oreille, à celles des voisins, des commerçants et des Govilet. Sous ton influence, papa voulut que je lui rende les clés de sa maison. Jacques appuya mon refus, ce qui suscita ta fureur. Tu me giflas et avec violence, tu te retournas contre Jacques : « Vous êtes une carpette devant votre femme ! Faîtes la taire ! faîtes la taire ! Agissez donc comme un homme ! Je suis tombée sur des machos d’accord, mais c’étaient des hommes, eux ! » Tu molestas Jacques en agrippant sa manche de chemise et en le secouant. Il resta stoïque et sur un ton méprisant il te conseilla des soins psychiatriques. Cet échange violent provoqua trois jours de chaos dans le cerveau de papa qui demanda des nouvelles de maman décédée depuis longtemps.
Confortée par les services de soins que tu avais mis en place, tu repartis chez l’oncle Gourmont. Nous pensâmes d’abord que tu ne supportais pas de voir papa malade mais Renée Govilet à qui tu t’étais confié nous fit envisager que tu étais opposée à une entrée de notre père en institution qui aurait grevé l’héritage.
Nous proposâmes à papa de venir s’installer chez nous mais il refusa. Jacques m’accompagna chaque jour à Fives en Panhard. Sa présence accompagnante me rassura. Il me fut une aide appréciable dans l’épreuve de la maladie et je compris que je pouvais compter sur lui dans les moments critiques. Il sut d’instinct mettre en place des dispositifs appropriés pour rendre la vie de notre père plus heureuse.
Il est étrange de penser que papa et moi nous nous sommes rapprochés quand son état s’est aggravé. Il ne m’apparaissait plus aussi froid et distant qu’autrefois et je mettais ma main dans la sienne quand il me déclarait : « Tu es formidable ! » J’ai gardé pieusement en mémoire cette déclaration comme s’il s’agissait d’un secret. Nous allions tous deux boire une bière à l’estaminet pendant les heures creuses de l’après-midi car le bruit le fatiguait. Il en imposait encore quand il déployait sa haute stature et saluait d’un signe de la main le garçon de café en lui criant : « A la prochaine ! » Puis, nous nous dirigions vers l’épicerie que tenait Mademoiselle Follet. Elle nous déridait quand elle s’exclamait avec humour : « Est-ce de ma faute à moi si j’avais un ancêtre complètement fou ? » En sortant de l’alimentation, papa voulait porter le sac de provisions et la fierté d’être utile se lisait sur son visage. Il me confia un soir que le gendre de Monsieur Govilet, gendarme à Fourmies, n’appréciait pas le colonel Jaudon qui dirigeait le peloton. Il le décrivait comme un chef dur, intransigeant et indifférent aux problèmes familiaux de ses subordonnés.
– A-t-il une femme et des enfants ?
– Je ne sais pas…
Le cerveau de papa s’était embrumé et je ne pus obtenir d’informations. Perplexe, je m’interrogeais sur les raisons pour lesquelles le cœur de Gilles Jaudon, si bienveillant avant la guerre, s’était endurci.
Papa m’avait adressé un beau sourire et caressant doucement ma joue, il avait déclaré : « Tu ne m’as jamais causé d’ennuis. Il faudra que tu t’occupes de Céline quand je ne serai plus là parce qu’elle n’est pas aussi forte que toi… » J’aurais aimé qu’il ait plus à me dire que sa reconnaissance pour ma docilité…
Je te vois déjà afficher un rictus de jalousie. Ne crains pas, je n’ignore pas de quelle joie il rayonnait quand il t’accueillait en s’écriant, les yeux pleins de tendresse : « Comment vas-tu ma cocotte ? As-tu fait bon voyage ? » Tu donnais un sens à sa vie et tu continuais de vivre en lui quand tu t’absentais.
Le chaos s’installa au début de l’automne. Le Docteur Valuis souhaitait que papa consultât un médecin spécialisé dans les cerveaux complexes. Bientôt le raisonnement n’eut plus de prise sur son comportement et il devenait agressif dès que je m’impatientais. Il se sentait attaqué, m’invectivait puis restait prostré, se réfugiant dans un monde inaccessible où je ne parvenais pas à pénétrer. Renée proposa de me relayer auprès de notre père, aidée par son mari. Ils passaient leurs après-midis auprès de papa qui ne les reconnaissait pas. Monsieur Govilet étalait un jeu de cartes et tentait vainement de le familiariser avec les personnages. « Son cerveau est un morceau de gruyère avec des trous partout ! Quand on pense à l’homme qu’il était avant, on a envie de pleurer comme un veau », disait Renée avec tristesse. Papa avait la tête vide.
Je me sentais épuisée, mes nuits se peuplaient de cauchemars dans lesquels je me battais contre le temps qui s’écoulait trop vite alors que tant de tâches m’attendaient…
L’état de papa s’aggrava à la fin de l’année 1925. Je craignais qu’il fugue et je passais mes nuits à Fives. Tu revins à Lille sur les injonctions pressantes de Monsieur Govilet. Tu ne prêtas évidemment pas attention à l’aide que j’avais procurée à papa. Nous nous retrouvâmes un soir assises dans la pénombre près de la cuisinière à charbon. Christiane dormait sur mes genoux et je caressais les cheveux d’Alain. Par la fenêtre, je voyais les rares passants se hâter vers la chaleur de leurs foyers. Tu semblais d’humeur maussade. Quelle représentation te fis-tu du tableau d’une mère et de ses enfants quand tu me lanças d’une voix hostile :
- Rentre chez toi avec ta famille. Tu n’es pas utile ici en ce moment. C’est moi que papa préfère et je vais le veiller.
J’éprouvais l’envie de te gifler. Je parvins à taire toute velléité de violence et je déclarais d’une voix que je m’efforçais de rendre la plus neutre possible : « Il faudrait appeler le curé pour que papa se confesse et communie. Il m’a avoué que toutes les sagesses antiques étudiées pendant ses études de philosophie avaient été inopérantes quand maman est morte… »
Je me tus quand le Docteur Valuis ouvrit brusquement la porte en disant : « Venez vite, votre père est au plus mal… » Nous nous précipitâmes dans la chambre blafarde à l’atmosphère étouffante et je m’approchais du lit. Papa était livide et je lui caressais l’épaule. Il me fit signe qu’il ne souhaitait pas ce contact puis il se tourna vers le mur et il expira. Le médecin nous serra la main et il déclara : « Quelle lucidité chez votre père ! Il y a quelques jours à peine, il fustigeait la vanité de toutes choses. Je l’entends me dire : à quoi bon faire le tour du monde en solitaire comme Gerbault puisque toutes les terres ont été découvertes ! »
Nous eûmes toutes deux quelques moments de connivence quand je parvins à prononcer au milieu des sanglots : « Un père, ça ne meurt pas, un père c’est éternel. Papa est parti vers une éternité d’amour. » Tu m’avais regardée en inclinant la tête et tes lèvres avaient esquissé un sourire … Tu repartis après l’enterrement avec la moitié des économies de papa, la photo de nos parents jeunes mariés et deux tableaux à l’huile peints par notre père, peut-être te souviens-tu des personnages qu’ils représentaient, un vieux clown triste au nez rouge et un juge de paix affublé d’un costume d’Arlequin. Peut-être les as-tu encore ? Tu me laissas exténuée, en état de choc et en me recommandant de me ressaisir et de pratiquer l’optimisme « pour en profiter… »
Aidée par Renée, je déménageais le logement de papa. Ses meubles et la malle où tu avais dissimulé les ballerines mutilées continuèrent leur vie chez Théodora à Fourmies. Je ne gardais que les albums de photos qui font revivre les insouciantes réunions de famille et une lettre de papa adressée à ses parents alors qu’il était au Séminaire. J’ai découvert que je formais les lettres comme lui.
Après avoir vidé le logement de Fives, je me joignis à Paul et Jeanne pour une sortie au théâtre des Champs-Elysées où la belle Joséphine Baker aux cheveux d’ébène se déployait dans un charleston endiablé vêtue d’un pagne de bananes, au son des tambours, des cymbales et des tam-tams. En allant vers l’hôtel avenue George V, Paul mit son bras autour de mon épaule et il murmura doucement : « Tu dois savoir que ton père disait avoir pris en conscience toutes les grandes décisions de sa vie. Cela vaut pour ce qu’il avait décidé pour toi à la mort de ta mère. »
Papa avait agi en conscience ! Ces mots furent un déclic et pour la première fois, notre père m’inspira de la compassion.
VI
Florine me remit un courrier de Monsieur Govilet. Il me renvoyait les billets d’entrée aux bains-douches que j’avais trouvés dans la poche du pantalon de Jacques à son retour de stage au Fort de Vincennes. Ces tickets m’avaient intriguée car Jacques s’était plaint du casernement et de l’interdiction de sorties dans la capitale qu’on leur avait imposés. J’avais demandé à l’ancien collègue de papa de se renseigner sur l’adresse de la rue de Penthièvre qui figurait sur les billets. Je pris prétexte de la torpeur caniculaire pour rejoindre la chambre et lire la lettre. Dès les premières lignes, Monsieur Govilet me préparait à la gravité de la nouvelle : les hommes en quête d’amour avec d’autres hommes se donnaient rendez-vous dans les bains-douches. Passé la stupeur étouffante, je me culpabilisais d’être à l’origine de la déviance de Jacques : je ne l’avais pas rendu heureux ce qui l’avait détourné d’une orientation sexuelle normale. Je me résolus à explorer son passé et à prendre conseil du médecin de famille, le Docteur Brunet.
Je rejoignis Florine qui épluchait les légumes pour le repas du soir. Par la baie vitrée, je pouvais observer la magie des vagues qui passaient du vert au gris doré en quelques minutes. Je m’emparais du moulin à café et je tournais la manivelle. Dominant le broyeur, je m’enhardis à interroger Florine : « Quel enfant était Jacques ? »
- Dans la classe, le plus grand, le plus âgé et renfermé, solitaire et mélancolique avec ça…Jacques restait à la maison et il ne sortait pas avec les jeunes de son âge. Il craignait les mauvais garçons du pays qui se moquaient de lui et l’avaient boxé. Notre père aussi le raillait.
- Pourquoi ?
- Il disait qu’il avait honte d’avoir un fils qui s’isolait et perdait son temps en rêveries. Il s’est montré parfois très méchant envers Jacques. Notre père s’aigrissait au fil des années car il savait qu’il ne serait jamais patron pêcheur faute d’argent, de diplômes, d’avoir voyagé…
- Jacques, avait-il des amis ? insistais-je.
- Je ne lui en ai connu qu’un : Dorian qui a épousé notre sœur Julienne quelques années plus tard. Nous avons été étonnés de ne pas voir Jacques à leur mariage. Il est vrai qu’il venait d’être nommé à Lille ! En famille, nous l’appelions « Le Vieux » et nous pensions qu’il ne se marierait pas.
- Pourquoi ?
- Je lui avais présenté quelques jeunes filles mais aucune ne lui plaisait. Il leur trouvait des défauts au physique et au moral. Pardonnez-moi de vous dire cela, ma chère Sophie, la fille du propriétaire du cinéma « Le Cristal » le trouvait plutôt à son goût…
- Et alors …
- Eh bien, il lui a trouvé un strabisme ! Dieu du ciel, nous étions amies et je n’ai jamais constaté d’anomalies dans son regard.
De retour à Douai, je pris rendez-vous avec le Docteur Brunet. Je ressens encore l’embarras qui s’empara de moi dans le cabinet vieillot de la rue de Paris. Le médecin m’écouta attentivement puis il déclara d’un air grave : « Votre mari est malade. Vous n’ignorez pas que pour beaucoup de gens, il s’agit d’une maladie scabreuse même si personnellement je n’y trouve pas matière à scandales. Votre mari ne montre qu’un aspect superficiel et rigide de lui-même et il dépense une énergie psychique considérable en cachant son orientation sexuelle. Il souffre en silence de la solitude, de la honte, de la peur et il a le sentiment d’être un raté. Vos enfants ont besoin d’un père debout qui ne soit pas submergé par la dépression, l’anxiété et la culpabilité. Bien, envoyez-le-moi puis vous reviendrez me voir… »
Il me raccompagna jusqu’à la porte et sur le seuil je lui demandais : « Mon époux peut-il avec mon aide changer d’orientation et ne plus considérer la relation amoureuse comme un travail ou une fatigue ? Voilà des années que mon mari ne me regarde plus ! »
Le Docteur Brunet me répondit d’un air narquois : « Voilà bien les femmes ! Elles pensent avoir la capacité de délivrer les hommes de leurs traumatismes émotionnels. Croyez-moi, votre mari ne changera pas et vous devez l’accepter tel qu’il est ! »
Je fus agacée par l’assurance du médecin : « Vous êtes pétri des certitudes rationalistes que l’on vous a inculquées pendant vos études, Docteur. Si je vous comprends bien, la médecine ne peut pas guérir mon mari…Je ferai donc appel aux capacités que l’on reconnaît volontiers aux femmes dans le domaine de l’intuition et des subtilités de langage afin de le remettre dans le droit chemin car son état n’est, somme toute, qu’une variante de la normalité. Mon époux, timide et délicat, a idéalisé les femmes. Voilà la raison pour laquelle il s’en est éloigné. » Je laissais le Docteur Brunet interloqué. Il ne comprit probablement pas que je tentais de restaurer l’honorabilité de mon mari.
Jacques s’attarda dans la salle à manger après le dîner et je m’enhardis à lui parler du billet d’entrée aux Bains-Douches ainsi que de l’entrevue avec le médecin. La colère défigura son visage : « Qu’est-ce-qui t’est passé par la tête ? Le docteur a dû te prendre pour une névrosée !
- Pas du tout. Il m’a écoutée et son diagnostic est sans appel : la médecine ne peut rien pour toi.
Jacques capitula et dans un souffle, il laissa échapper : « Les hommes qui fréquentent ce genre d’établissement sont des parias dans notre société. As-tu réalisé les conséquences pour ma carrière si mes chefs apprennent que je suis allé dans des bains-douches peuplés comme ils disent de pécheurs, de criminels et de malades mentaux ? C’est la prison qui m’attend assurément !
- Ne te fais pas de soucis, Jacques. Un médecin, c’est comme un prêtre, on peut tout lui confier. Que s’est-il passé ? Jacques, n’aie pas peur de parler, les mots sont salvateurs.
- C’était en Février 1916, un mois après avoir reçu la lettre de ta sœur. J’avais demandé une permission pour te voir mais elle m’avait été refusée. Je ne croyais plus en rien. Le doute avait distillé son venin et l’espérance de te conquérir m’avait quitté. J’étais exténué par les longues marches nocturnes pour échapper à l’ennemi. La veille, à l’aube, nous étions tombés sur des boches embusqués et nous avions subi de lourdes pertes. La peur m’habitait en permanence et particulièrement quand il fallait sortir de la tranchée après avoir ingurgité quelques gorgées de gnole, puis essuyer les rafales de mitrailleuses et les obus qui explosaient à quelques mètres. Aujourd’hui encore, dans la torpeur de mes réveils, je revois des fusils Lebel, des baïonnettes, des hommes et des casques Adrian projetés en l’air et les cadavres de chevaux qui tiraient les affûts des canons. La révolte nous gagnait face au discours patriotique de la propagande et nous n’avions plus foi dans un commandement exécutant des stratégies militaires obsolètes et qui dédaignait les souffrances des hommes. Nous obéissions à des ordres autoritaires et absurdes par crainte de la sévérité d’une justice expéditive qui sanctionnait la moindre défaillance et nous nous battions pour prendre deux cents mètres de terre que les boches allaient reprendre le lendemain…Les animaux tapis aux alentours et apeurés devaient être abasourdis de ce que des hommes faisaient subir à leurs semblables…
Le froid intense m’avait engourdi durant cette nuit de Février, les engelures aux mains et aux pieds me faisaient terriblement souffrir et je ne trouvais pas le sommeil, frigorifié par la neige accumulée sur ma capote et tenaillé par la faim. Le moral au plus bas au milieu de cette fin du monde, obsédé par la percée qu’il fallait faire dès l’aube hors de la tranchée, je m’étais tapi tel une bête au fond d’un trou de terre, ne prenant pas garde à l’odeur des cadavres de ces héros anonymes morts sous les obus et qui se décomposaient à vingt mètres. Comment penser que cette antichambre de la mort et de la folie pouvait être le lieu d’éclosion d’un amour ? Jacques le taciturne, Jacques le mélancolique avait prononcé le mot qui devait le tarauder depuis plus de dix ans. Il avait pris sa tête entre ses mains. J’essuyais les larmes qui roulaient sur ses joues et doucement je demandais : « Que s’est-il passé Jacques ? »
- Je sentis une présence furtive qui caressait ma main et ma joue. Les étoiles scintillaient dans le ciel laiteux. Je compris plus tard que cette guerre cauchemardesque m’avait paralysé. Anesthésié, je ne fis aucun geste et je cédais à la douceur de la caresse du lieutenant Paul Moreau. J’espère que tu ne me tiendras pas rigueur de ce que je vais dire : cette impression d’ivresse, d’harmonie, mais aussi d’angoisse effroyable, je ne l’avais jamais ressentie. Aujourd’hui encore, je ne sais pas pourquoi j’ai obéi à une pulsion qui m’a fait accepter son étreinte. Dans les semaines qui suivirent et au milieu du chaos des obus, j’ai puisé dans son regard fixé sur moi le courage de sortir de la tranchée.
- Tu éprouvais de la passion pour ce lieutenant ?
- Peut-être…Je ne l’ai jamais exprimée car depuis toujours, je ne sais pas parler…Le Lieutenant Moreau a été muté peu après à Saint-Dizier. J’ignorais s’il était sorti vivant de la tuerie jusqu’à ce stage au Fort de Vincennes il y a trois mois. Je l’ai reconnu immédiatement malgré ses cheveux filetés d’argent aux tempes. C’était le même regard un peu perdu et la même discrétion. La haute silhouette filiforme se mouvait toutefois avec un déhanchement que je n’avais pas discerné auparavant. La marche ralentie, une mauvaise blessure probablement…
- T’a-t-il reconnu ?
- Probablement mais nous avons feint de nous ignorer. Je pris bien garde à ne pas croiser son regard. Toutefois, un jour, je n’y tins plus et je le suivis jusqu’aux Bains-douches proches de la Bourse. Les billets que tu as trouvés dans ma poche m’ont permis d’accéder à des lieux interlopes et des boites illégales. Je parvins à me dissimuler et j’ai lu au fil des soirs la peur, l’amertume et la honte sur son visage. J’ai évité d’aller dans les bosquets, les massifs sombres du Bois de Boulogne, et les water-closets publics. Dans ces endroits obscurs, Paul Moreau évitait la police des mœurs et les sanctions d’outrage public à la pudeur qui conduisent à la prison et au renvoi de l’Armée.
- Le royaume de l’homme qui aime est parfois sordide. As-tu éprouvé du plaisir sexuel avec un homme ?
- J’en ai souvent rêvé mais je ne suis jamais allé jusqu’au bout d’une relation intime. Ce qui me plait, c’est qu’avec un homme, il n’est pas nécessaire de prendre l’initiative.
- Et les femmes ?
- Faire l’amour avec une femme est décevant.
- Et Dorian ? avais-je demandé brusquement.
- Dorian ? Décidément tu es bien informée … Il était timide et compatissant aux malheurs des autres. Il n’a eu qu’un tort, c’est d’être amoureux de ma sœur.
- Sois franc avec moi, Jacques. Quels sont tes projets ?
Mon mari resta silencieux quelques instants, les yeux perdus, puis il déclara : « J’apprécie la vie stable et équilibrée que je mène avec les enfants et toi et comme dit mon père, je suis dans la norme depuis que j’ai une épouse et des enfants. »
- En bref, j’ai été utile avais-je répondu avec un haussement d’épaules désabusé.
Les mains de Jacques s’étaient jointes pour se faire suppliantes : « Je ressens une amitié profonde pour toi, mon âme sœur. J’aimerais que nous restions ensemble. Surtout ne me juge pas mal, je ne suis pas un fourbe dissimulateur ni un égoïste… Je peux comprendre que tu te poses des questions sur ton avenir et celui des enfants et je respecterai ta décision si tu veux divorcer. »
Je fus surprise que les mots me viennent avec facilité : « Comme te l’a écrit la tendre et loyale Céline, mon cœur était déjà pris quand nous nous sommes fréquentés. La relation sentimentale de ma sœur avec l’Adjudant Jaudon m’avait ébranlée et j’ai joué l’indifférence en me lançant dans un nouvel amour. Je ne pensais qu’à me venger en rendant Céline encore plus jalouse, comme si c’était possible…Un homme et une femme qui avaient déjà vécu le flamboyant feu de la vie s’étaient choisis comme compagnons de route. Je ne souhaite pas m’arrêter sur le chemin même s’il semble hasardeux. Il nous faut prendre en compte l’intérêt des enfants …A cet instant, des hurlements nous parvinrent de la chambre de Christiane qui émergeait de cauchemars. Elle était coutumière du fait et nous parvenions, Jacques et moi, à la rassurer et à calmer ses angoisses lorsqu’elles survenaient. Complices, nous nous précipitâmes pour la consoler et l’embrasser. Le bonheur nous parut à cet instant simple et dépouillé…
Dans la soirée, mes pensées revinrent de façon obsédante sur la terre promise d’un amour inachevé en 1913. A l’aube, je fis le rêve étrange de mon repos dans une éternité de paix près de mon époux. Mon corps avait un grand trou rouge dans la poitrine et loin, bien loin, deux cœurs emplis de tendresse dansaient tout à la joie d’être à jamais réunis.
VII
« Il faut que je te parle, Sophie, assieds-toi ! » Le ton direct m’avait fait craindre une mauvaise nouvelle. Je m’étais enfoncée dans un fauteuil chez l’oncle Paul qui paraissait pensif et embarrassé. Il croisait et décroisait les mains et une lueur de colère luisait dans son regard d’ordinaire plus doux.
Ce que j’ai à te dire, Sophie, n’est pas facile mais je n’irai pas par quatre chemins. Malgré tous tes efforts pour nous tromper, nous savons, Jeanne et moi, que tu n’es pas heureuse dans ton ménage. Quelle qu’en soit la raison, nous te suggérons de ne pas te résigner à ne plus avoir confiance en la vie. Tu as droit toi aussi à ta part de bonheur. L’homme que tu aimerais et qui te serait dévoué et aimant existe certainement. Tu es une passionnée et je constate que tu t’étioles … En son temps, ton père t’a commandé de tenir la maison et d’élever ta sœur…Aujourd’hui il me semble que tu te sacrifies…et je ne sais pas pourquoi… Ce gâchis me rend malade !
Paul s’était interrompu à l’entrée timide de sa femme.
- Entre ma chérie. Je disais que nous serions heureux de retrouver la Sophie qui nous faisait confiance. Son mari la néglige. Il semble absorbé dans de longues rêveries que n’interrompent pas les affaires Oustric ou Stavisky… Non rien ne l’émeut, même pas la débâcle de Wall Street, ni le développement de l’Action française et des Croix-de-feu, pas même Hitler promettant la Volkswagen au « peuple des seigneurs. » Et que dire de son indifférence face à la « Nuit des longs couteaux » ou à la victoire d’Owens aux jeux Olympiques de Berlin ? C’est le vide sidéral…Ton mari sortira-t-il de sa torpeur quand le triste sire allemand fera rouler ses divisions motorisées sur ses « autostrades » et sur toutes les routes de l’Europe…Irrité, oncle Paul avait martelé le sol avec son pied.
- Tu es injuste mon oncle. Jacques a applaudi le Front Populaire et il s’est offusqué que l’on puisse dire que les voyous arrivaient sur la plage…Et tu te souviens sûrement qu’il est resté prostré pendant un mois quand son cheval est mort.
- Là n’est pas le sujet.
- Oncle Paul et tante Jeanne, je vous aime tant ! Vous avez plus compté pour moi que Papa et Maman. Je vous dois la vérité mais je vous demande le secret.
Je leur confiais l’orientation sexuelle de Jacques et mon souhait de continuer à donner l’image d’un couple dans la norme. « Bien sûr je ressens un peu d’amertume d’avoir trop peu connu la plénitude d’une vie de femme mais j’ai souvent entendu dire que l’amour est une construction. Les couples restent ensemble par commodité car leurs moyens financiers ne leur permettent pas de se loger séparément. Non, le plus important, ce sont les enfants et je commettrais une faute si je divorçais. Jacques a rempli son rôle de procréation et la société ne peut rien lui reprocher. Alain et Christiane aiment leur père et ils ont besoin que leurs parents restent ensemble. Je suis résignée à mon sort même si je déplore la part de mensonges qui existe dans ma vie. »
L’oncle et la tante demeuraient silencieux et ils semblaient attendre une suite. Je résolus de rendre l’atmosphère plus légère et je déclarais : « En fait, je reproche à Jacques de ne pas savoir être gai ! Il n’a jamais proposé que nous nous essayions à une valse à la guinguette de la Scarpe. J’aurais aimé voir les couples tournoyer et peut-être aurais-je ressenti, moi aussi, le sentiment de bonheur qui se lit sur les visages de ceux qui dansent… »
L’oncle Paul m’avait jeté un regard d’amitié puis il s’était adressé à sa femme en hochant la tête : « Nous ferons tout pour qu’elle s’ouvre au monde, n’est-ce-pas Jeanne ? »
S’ouvrir au monde…Je me rappelais cette phrase en sortant du cabinet du docteur Brunet…La cinquantaine alerte et sportive, le médecin faisait partie de l’association sportive d’escrime comme en attestaient les photos accrochées au mur du cabinet. Il s’était installé à Douai une dizaine d’années auparavant et sa clientèle qui appréciait son dévouement au service des malades avait pris de l’importance au fil du temps surtout dans les milieux populaires. Les enfants de mineurs devenus adultes continuaient d’avoir recours à lui pour leurs familles. Elu sur une liste radicale socialiste, il participait aux affaires de la commune en tant que conseiller municipal chargé des questions d’hygiène et d’aménagement sanitaire et il s’investissait dans de nombreuses manifestations publiques. Le Docteur Brunet ne semblait pas avoir de famille ce que nul ne se hasardait à savoir en posant des questions personnelles à ce personnage austère, réservé et qui habitait une ferme fortifiée isolée de la campagne du Douaisis où ne s’aventuraient pas ses patients pour la plupart citadins. Il m’avait confié lors d’une consultation que son père, journalier, avait été incapable de signer le registre d’Etat-Civil à sa naissance.
L’ascension sociale du médecin demeurait donc une énigme tout autant que le personnage qui quittait parfois sa ferme en pleine nuit pour assister un patient dans ses derniers instants.
Le Docteur Brunet m’avait mis dans l’embarras en me demandant à l’emporte-pièce : « Vous avez un chien Madame Parent ? »
Surprise par la question, j’avais balbutié je ne sais quelle réponse aussi incompréhensible que la question. Aux allusions qu’il fit, je compris qu’une femme l’avait abandonné et qu’il se proposait de remplacer mon mari qu’il savait dénué d’attrait pour les ébats amoureux. Au fil des mois, ses œillades enamourées et ses propositions de plus en plus précises devinrent gênantes. Je dus reconnaître que l’homme me plaisait, mes joues s’empourpraient et mon cœur battait la chamade en sa présence mais je privilégiais mon honneur. Je me devais d’être la digne descendante de nos parents et de nos ancêtres austères, loyaux et vertueux. Répondre aux avances et engager une relation charnelle avec le médecin aurait signifié que je devais obligatoirement subir un châtiment, soit me suicider comme les femmes au temps de l’Antiquité romaine, soit subir le bannissement prononcé par mon époux bafoué et courroucé, soit être enterrée vivante. Dans tous les cas, je laissais deux enfants en souffrance, associés à l’indignité de leur mère par le qu’en dira-t-on. Je trouvais mon salut dans la fuite, je changeais de médecin en invoquant l’éloignement du cabinet, au grand désarroi d’Alain et Christiane qui appréciait le Docteur pour ses piqures indolores.
Dans l’année qui suivit, j’accompagnais Jacques à une conférence du Docteur Brunet sur l’histoire des compagnies minières. Sa conclusion visionnaire m’impressionna particulièrement : « L’histoire de la région Nord-Pas-de-Calais est indissociable de l’histoire de la mine. Mais dans quelques décennies – qu’il est impossible de chiffrer – les puits fermeront. Qui sait s’il subsistera des marais, des bâtiments d’extraction avec chevalements, machines, moulinage ainsi que des ateliers de triage et criblage du charbon ? Il conviendrait dès maintenant de sauver la mémoire industrielle et technique en affectant des bâtiments aux expositions de matériels désuets : pics, lampes, wagons ayant acheminé le charbon, documents sur les syndicats ouvriers et les conditions de travail si pénibles du prolétariat minier. Ce que nous ferons aujourd’hui permettra plus tard à vos enfants et petits-enfants de mieux connaître l’histoire de la mine et la mémoire ouvrière qui aura été la vôtre puisque dans cette salle vous êtes nombreux à travailler pour les compagnies minières. J’espère que dans le futur les visiteurs pourront découvrir la réalité du carreau d’une fosse tout comme les corons, les terrils et les industries que la mine et le charbon ont générés. »
A la fin de ses conférences, le Docteur Brunet avait l’habitude de se tenir près de la sortie et de saluer les auditeurs de la Société Sciences et Arts. Il salua Jacques et je garde aujourd’hui encore le souvenir du regard plein de gravité et empli de toute l’affection du monde qu’il posa sur moi.
L’oncle Paul et sa femme multipliaient les escapades dont je faisais partie. En Mai 1927, nous tentâmes sans succès et à la grande déception d’Alain d’obtenir un minuscule morceau de toile du Spirit of Saint Louis à son arrivée au Bourget.
Les souvenirs de la mode dans les années qui suivirent se mélangent mais j’ai gardé la mémoire précise des robes fourreau que portait Jeanne dans la première moitié des années 1930. Elle les rehaussait de jolis pendentifs qui s’inspiraient des Perruches de Louis Comfort Tiffany. Les pinces et les découpes collaient la robe au buste et aux hanches et allongeaient la silhouette. Plus tard notre tante adopta le style asymétrique de Mademoiselle Chanel et elle ne dédaigna pas les aigrettes et les coiffures en plumes d’autruches. Elle n’osa cependant pas le pantalon qui jetait le discrédit sur celles qui le portaient. J’ai accompagné tante Jeanne à Paris lors de chaque sortie des nouveaux parfums de Guerlain et j’ai porté Flore, Sillage, Heure bleue et Shalimar.
Ce fut à l’époque où tante Jeanne adopta la jupe culotte que nous fréquentâmes les salons des Arts Ménagers. La fortune dont la tante avait hérité lui permettait de vivre avec aisance malgré le déclin de sa filature. La machine à laver le linge qu’elle m’offrit fut un magnifique cadeau qui allégea mes tâches. J’oubliais vite la lessiveuse en fer blanc qui distillait une odeur âcre et je m’absorbais dans l’écoute du tambour du nouveau matériel. Tante Jeanne m’acheta un grille-pain d’où je sortais de délicieux toasts rôtis avec lesquels je déjeunais lentement après avoir accompagné Christiane à l’école.
Tu verras que je ne dissimule rien et que je révèle une part de moi-même que j’ai toujours tenue secrète. J’aurai le courage d’être impudique pour que tu me connaisses bien. J’avais dépassé la moitié du chemin de la vie. Une conscience aigüe de la fuite du temps m’étreignait et je rêvais, tout en faisant mes tâches de ménagère, que j’avais éprouvé une grande passion pour un chevalier superbe et généreux. Empli d’assurance et d’humour, il m’avait offert son regard pénétrant dans lequel je m’étais sentie jeune et belle mais je ne vis jamais ses traits. Je m’étais abandonnée entre ses bras quand il m’avait pris par la taille et qu’il m’avait demandé la permission de m’embrasser. Dans sa demeure où le grand salon s’habillait de tapis persans, mon seigneur avait loué, enflammé, la douceur qui se dégageait de mes yeux, le rouge délicat de ma bouche, la rondeur fragile de mes épaules et il avait murmuré : « Je veux un enfant de toi. » Quand nous quittions son manoir au toit d’ardoises bleues pour les dîners aux chandelles du Pavillon de Thé, j’avais ressenti des sensations de vertiges et d’incrédulité. Comment un tel être délicat, attentionné, respectueux avait-il pu s’intéresser à moi ? Il m’avait offert le bonheur, il avait juré de veiller sur moi, promettant que nous nous serions dit, chaque jour de la vie, la vérité et ce qui n’allait pas entre nous…Il était parti en 1914 et je ne l’avais jamais revu…
Les jours d’espièglerie, le chevalier n’avait pas disparu et je lui dévoilais une réalité impitoyable : « Je suis mariée ! » Nullement déstabilisé, il poursuivait :
- Venez avec moi. Divorcez et épousez-moi. Votre mari ne vous mérite pas.
- J’aimerais tant revenir quinze ans en arrière et partir avec vous. Je vous aime comme une femme n’aime qu’une fois dans sa vie.
- Tout est possible. On peut reconstruire sa vie à tout âge !
J’imaginais à cet instant une discussion acide avec Jacques :
- Je ne supporte plus nos soirées à écouter la radio quand les enfants sont couchés. Nous ne nous confions pas l’un à l’autre ou plutôt tu ne parles que des comptes de la caserne et de tes angoisses professionnelles dès qu’un chef te demande autre chose que tes tableaux, comme le jour où on t’a demandé de faire un rapport sur un tueur de poules d’eau…Quelle histoire ! Je t’ai choisi car je croyais que tu m’aimais et parce que j’appréciais ton calme. Je ne savais pas qu’il pouvait être aussi morne et délétère !
- La seule chose que tu appréciais chez moi, c’était mon calme ? Ah oui, c’est vrai, je n’ai pas le physique de Charles Boyer !
Je haussais les épaules en ricanant : « Ta lenteur pour préparer tes toasts m’insupporte, pense donc, une demi-heure pour les beurrer et y déposer de la confiture, toujours la même, de l’abricot… Je déteste l’abricot ! Et quand je te vois mastiquer les yeux fixés sur la boite à sucre au lieu de me regarder, ça me fait loucher…Je ne veux plus vivre une vie où l’on se détruit avec des disputes où chacun veut avoir raison coûte que coûte. Après les crises je ne veux plus prétendre en rongeant mon frein que je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je veux en terminer avec nos silences, nos rancœurs. J’aspire à partager la vie d’un homme qui adhèrera à mon rêve d’infini. Tu sais bien, dans l’histoire de Philémon et Baucis : le chêne et le tilleul qui ont mêlé leurs feuillages, dans un oui pour toujours.
- Dieu du Ciel, mais te quoi te plains-tu ? Je travaille, je tiens mon rang et je ne m’autorise pas d’impairs. En bon père de famille, je rentre tous les jours à la maison à dix-huit heures et c’est chez moi que je fais les heures supplémentaires sur les balances comptables. Je reste accessible…
- Disons plutôt que tu demeures absent…
- Tu m’agaces… J’ai d’autres soucis que de m’occuper de toi en permanence ! Après mon service, j’ai besoin de me reposer et de réfléchir. Je subviens à tous tes besoins et à ceux des enfants. As-tu conscience de la pression que je subis ?
- Moi aussi, je travaille… Tenir la maison et m’occuper d’un fils dans l’âge bête qui se prend pour Tarzan et d’une gamine obsédée par Babar à qui je refais chaque soir le programme parce qu’elle pense toute la journée au petit éléphant orphelin, ça n’est pas une mince affaire. Au fait, sais-tu que Christiane fait des cauchemars parce qu’elle a peur que Madame Tomason – je te rappelle que c’est le nom de son institutrice ! – découvre qu’elle est assise sur le livre de catéchisme … Elle n’a pas le droit de l’avoir avec elle à l’école et le curé exige qu’elle l’apporte pour 11 heures 30. Je tire une sonnette d’alarme depuis quinze ans : je ne veux plus d’anniversaires de mariage célébrés sans joie dans la cuisine autour d’un plat de pâtes au gruyère …
- Je n’avais pas entendu Jacques pousser la porte et je sursautais quand il s’écria depuis le couloir : « Où es-tu Sophie ? » Face à lui, j’ai murmuré : « Es-tu heureux ? »
- Que dis-tu…Je n’ai pas beaucoup de temps, le rapport est à quatorze heures dans le bureau du colonel… Bien sûr que je suis heureux d’avoir Alain et Christiane… La vie m’a fait un beau cadeau en me les donnant.
- Et moi ?
- Bien sûr. Tu m’en poses des questions bizarres aujourd’hui…
- ..
- Oui ?
- Non, rien. Je te fais un casse-croûte avec du vieux hollande ?
- Ah au fait, la prime de vêtements, ce n’est pas pour ce mois-ci. Je suis désolé pour le repas d’anniversaire de mariage au Chapeau Gris…
- Cela ne fait rien. Nous le célèbrerons tranquillement à la maison.
Son air contrit m’avait inspiré de la bienveillance : cet homme avait lutté contre le découragement parce que la société lui refusait le droit de se laisser aller à son inclination sexuelle. J’avais fait une erreur en l’épousant certes mais le devoir commandait que je sois une épouse attentionnée.
Jacques prit sa retraite en 1930 et nous emménageâmes à Dorignies dans une maison en pierres blanches qui surmontaient un soubassement en grès. On pénétrait dans la cuisine et la salle à manger agrémentée de boiseries par une porte d’entrée en rez-de-chaussée dominée par une imposte vitrée. Au premier étage où se situaient les chambres, deux porte fenêtres ouvraient sur des balcons en fer forgé. Jacques ne parût pas souffrir de sa situation de retraité. Quelques semaines plus tard, il installa un lit dans le petit local qui servait de débarras :
- Je me fais un abri pour la nuit où je pourrais méditer pendant mes heures d’insomnie. Qu’en dis-tu ? »
- Je n’y suis pas favorable car je ne pourrais pas te confier mes soucis de la journée… Mais si ton repos doit être meilleur…Je dois t’avouer que je ne te trouve pas bonne mine en ce moment. Je ne fis pas allusion à la longue ride qui creusait son front, à son regard désabusé et perdu qui regardait si souvent par la fenêtre pas plus qu’à son coucher quand j’étais déjà endormie et à son lever avant mon réveil. Il m’aurait fallu reparler de sa volonté d’évitement des corps ce qui aurait inévitablement entraîné des paroles d’aigreur et de reproches.
- Le Docteur ne voit rien d’alarmant dans ma santé, poursuivit Jacques.
- Certes mais tu ferais mieux de dormir plutôt que de penser…
Jacques considéra qu’il avait mon consentement. Il fit chambre à part. et nous évoquâmes les problèmes du quotidien au dîner devant Christiane qui avait grandi.
A l’exposition coloniale de 1931, Jacques et moi découvrîmes émerveillés les répliques du temple d’Angkor Vat et le palais fortifié de Tombouctou. Un spectacle exhibant, tels des animaux de zoo, des Kanaks de Nouvelle Calédonie nous déplut et nous écourtâmes la visite.
Nous retrouvâmes Alain en 1935. Il avait terminé sa formation chez les Compagnons Boulangers du Devoir. Le visage de Nordiste, le laborieux – c’est ainsi qu’on le désignait en compagnonnage – avait pris en gravité. Il portait une barbe en pointe qui le vieillissait. J’étais si heureuse de revoir mon fils que j’assommais les commerçants où je m’approvisionnais en ne leur parlant que de lui. Quelques jours après son retour, je fis part à Jacques de mon embarras :
– Alain me semble tendu et plutôt revêche. Sa sensibilité s’est émoussée. Qu’en penses-tu ? »
- Il a mûri !
- Peut-être mais je sens que quelque chose le tracasse.
Désarçonnée par la fixité de son regard qui paraissait vouloir pénétrer mes pensées, je passais doucement la main sur ses cheveux bruns et raides coupés courts, ainsi que je le faisais quelques années auparavant. Afin de réactiver notre vieille complicité, je lui soufflais à l’oreille :
- Tu piques comme un hérisson… » Alain repoussa ma main et se tourna vers moi : « Maman, tante Céline m’a dit que tu n’as jamais aimé papa… C’est vrai ? »
- Que dis-tu Alain ? Pourquoi parles-tu de tante Céline ?
- J’ai revu la tante.
- Où ?
- A Limoges. C’était une cliente du Fin Palais où je travaillais.
- T’a-t-elle reconnu ?
- Oui quand le patron a prononcé mon nom. Il m’a demandé de m’occuper de cette cliente qui tenait un restaurant et faisait d’importantes commandes.
- Et alors ?
- Elle m’a invité plusieurs fois à dîner dans son établissement et elle venait s’asseoir à ma table. Elle m’a dit qu’elle aurait voulu nous fréquenter, Christiane et moi, mais que tu t’y opposais…Maman, étais-tu gentille avec ta sœur dans la jeunesse ? Tante Céline dit que tu la persécutais et que tu t’arrangeais pour avoir toujours la première place.
- Que t’a-t-elle dit d’autre ? coupais-je d’un ton glacial.
- Que tu avais abusé papa alors que tu avais une passion amoureuse pour un lieutenant. Tu m’as toujours dit qu’il fallait être honnête dans la vie ! Pourquoi as-tu fait ça maman ?
- Céline a séduit ce lieutenant que je voulais épouser et que je croyais épris de moi. Elle est malade. Elle souffre d’une enflure de la représentation d’elle-même et d’une jalousie maladive. Il lui faut la puissance et la gloire. Elle t’a manipulé parce qu’elle ne supporte pas l’idée que je puisse avoir des bonheurs…
- Tu n’as pas répondu à ma question : pourquoi as-tu épousé papa sans l’aimer ? Tu t’es moquée de lui… Vous ne dormez pas ensemble…papa dort dans le débarras…
Je fis profil bas et je ne laissais pas voir la colère qui s’était emparée de moi et me faisait trembler. Je parvins à tirer une chaise vers moi, m’y laissais tomber et d’une voix que je voulais la plus tranquille possible, je déclarais à mon fils : « J’avais conscience de mes futurs devoirs d’épouse et de mère quand j’ai épousé ton père. Je n’y ai jamais dérogé… »
- Maman, je ne veux plus être boulanger. Cela ne m’intéresse plus.
- Mais tu as investi plusieurs années de ta vie dans cet apprentissage…
- Oui mais je veux changer d’horizons, naviguer sur les mers…
- En voulant tout changer dans ta vie, tu ne ferais que te fuir toi-même…Tu traverses une période de fatigue. Repose-toi avant de reprendre le travail…
- Non, je ne veux pas de l’avenir tel que tu le vois : je ne veux pas épouser une fille dont vous connaissez la famille qui m’avouera après notre mariage qu’elle a aimé éperdument un autre garçon et qu’elle ne sera jamais amoureuse de moi…Je veux apprendre comment fonctionnent les turbines géantes, les moteurs et les chaudières des bâtiments. Je veux m’endormir dans le bruit des vagues sur l’étrave…
Alain signa un engagement dans La Royale et il embarqua quelques semaines plus tard à Marseille pour rejoindre Palerme. Nous ne le revîmes qu’après la guerre. Il était installé à Fort de France avec Apolline son épouse et Anna leur fille.
J’avais envisagé que ta haine trouvait son origine dans la violence que tu avais connue entre nos parents mais après le départ d’Alain, je fus si affligée que je refusais de chercher des raisons à tes jugements erronés, tes difficultés d’échanges fraternels depuis l’enfance et la farouche vindicte que tu avais fait subir à Jacques puis à Alain.
J’avoue Céline t’avoir haï et avoir souhaité ta mort…Ange déchu qui avait vécu pour faire du mal…tu avais autant de sang sur les mains que le Richard III de Shakespeare qui avait envoyé ses neveux à la Tour de Londres ! Je souhaitais que tu vives les pires échecs, que la gloire et la richesse t’aient fuie en même temps que ta beauté. Sans amour ni amitié, tu sombrais dans la folie et tu mettais fin à tes jours… Après ta disparition, le monde s’éclaircissait enfin…
Oncle Paul et sa femme nous ont soutenu moralement Jacques et moi et ils nous ont sortis de nos sombres pensées. Nous découvrîmes le sud de la France dans leur souple et silencieuse « 7 » Citroën dont l’oncle Paul disait qu’elle ressemblait à un lévrier d’acier. Où que nous allions, des villageois accouraient du plus loin qu’ils voyaient la voiture. D’autres, effrayés, se cachaient. Tante Jeanne entretenait la conversation, se félicitant tout autant d’avoir plus de temps pour elle depuis la fermeture de l’usine que de l’arrivée de trois femmes sous-secrétaires d’Etat au gouvernement, trois femmes qui toutefois n’avaient pas le droit de vote ! Nos périples prirent fin à l’exposition internationale de 1937 qui nous laissa le souvenir angoissant de l’aigle germanique et de la croix gammée dominant l’impressionnant pavillon allemand.
Paul et Jeanne tentèrent d’oublier les sombres pressentiments d’une nouvelle guerre en embarquant sur le Normandy où ils profitèrent de la vie confortable sur les ponts supérieurs, du vin à discrétion, de la piscine et du jeu de tirs aux pigeons. Je me promis qu’à mon prochain voyage à Paris, je me placerai face à la tour Eiffel afin d’imaginer le paquebot pointant son étrave vers le ciel et la dominant de la hauteur d’un immeuble à quatre étages.
Je n’eus pas le loisir de réaliser mon projet, la mort subite de Jeanne d’un transport au cerveau pendant l’hiver 1938 laissa Paul anéanti et demandant la mort. Un matin de printemps, il me demanda avec ses derniers souffles de lui mettre une mazurka douce et mélancolique de Paderewski puis il s’éteignit dans mes bras. Il allait enfin rejoindre celle qui avait durablement illuminé sa vie.
Paul et Jeanne avaient amoindri les peines et les morsures de mon âme en me donnant un supplément d’amour. J’espère que la grande affection qui nous a liés tous les trois sera inscrite dans l’éternité.
VIII
Partis dans les larmes sur les routes de l’exode, nous avons chaque jour partagé le désarroi de nos concitoyens avec lesquels nous fustigions les politiques, les militaires et le rapport de forces inégal quand les Panzers déferlaient sur nous. Pendant la débâcle, nous avons connu la peur sous les mitraillages des Stukas qui larguaient leurs bombes, dans le hurlement aigu des sirènes des bombardiers en piqué. Des pluies de bombes explosives et incendiaires allemandes et italiennes fauchaient des hommes et des femmes en pleine course ou figés dans une immobilité tragique sous une planche de bois censée les protéger.
Ne t’attends pas toutefois à ce que j’expose mes cicatrices de guerre comme le faisait le Général romain Caius Marius ! Christiane avait dix-neuf ans et nous avons craint pour elle les exactions des Allemands comme nous les rappelait notre voisin, douaisien de toujours : « Vous ne pouvez pas savoir, comme nous avons souffert pendant la guerre, les rafles, les réquisitions des hommes et la confiscation des logements, la saisie des valeurs placées en banque, le couvre-feu et les laissez-passer, la faim, le prix exorbitant des denrées sans compter la saisie des matelas… De lourdes amendes sanctionnaient collectivement les inscriptions hostiles aux Allemands. Quand des jeunes gens s’échappaient et refusaient de travailler pour eux, les boches déportaient les notables en Lituanie où ils sont morts. L’occupant a démonté le monument à Jean de Bologne pour récupérer le bronze… Ils transformaient en engins de guerres les métaux et les objets confisqués…Nous contribuions ainsi à l’effort de guerre Allemand et nous tuions des nôtres…Sans oublier qu’ils coupaient les bras des bébés avec des dagues à dents de scie… » Jacques réfutait cette menace : « L’histoire des bébés, c’étaient des arguments de propagande pour que les civils, ignorant ce qui se passait dans les tranchées, ne pensent pas à la paix ! »
Nous restions silencieux, ne sachant s’il fallait quitter Douai ou rester. Des Douaisiens ajoutaient : « La Kommandantur avait donné des consignes : s’effacer devant les officiers allemands, interdire la lecture des journaux français, apprendre à fabriquer du pain de seigle qu’il fallait manger, nettoyer les trottoirs et arroser les rues, arracher les orties des bords des routes…Des fillettes avaient été condamnées et emprisonnées pour n’avoir pas balayé les voies…Des femmes et des jeunes filles avaient été déportées… »
Douai, vieille ville militaire, avait pris une physionomie assez particulière en Septembre 1939, durant la drôle de guerre ! « Ce n’est plus le bel enthousiasme d’Août 1914, plus de fleurs aux fusils ni de chants patriotiques… » constatait notre voisin. Les visages soucieux et moroses, les hommes ivres, la circulation des automobiles limitée, Douai semblait figée dans la terreur viscérale des exactions Prussiennes de l’autre guerre.
Nous avons rejoint les colonnes de réfugiés sur la route d’Hénin-Liétard avec des bicyclettes surchargées de valises, laissant une centaine d’irréductibles manquant d’eau, d’électricité, de gaz et de pain dans la ville dévastée que les édiles avaient fui.
Fatigués, souffrants, avec au cœur l’humiliation de la faim et de la crasse, nous avancions dans notre voyage dénué de sens, indifférents à l’été qui s’invitait impétueusement, aux pâturages verdoyants, aux troupeaux blancs et bruns, aux forêts mystérieuses et aux sympathiques cafés de campagne dans les villages fleuris. La vue des charmantes maisons à colombages et des majestueux manoirs au crépi ocre nous laissait insensibles, pire elle nous nouait la gorge car nous pensions à nos maisons réquisitionnées et à nos souvenirs de famille que nous avions laissés aux mains des officiers et hommes de troupes allemands. Les soldats français en fuite après la défaite sur la Somme et l’Aisne ou abandonnés à Dunkerque par les Britanniques et les Belges, dormaient, tout comme nous, dans les champs ou dans les vergers sous les pommiers gorgés de fruits. Nous connaissions tous la même faim au ventre qui nous faisait nous engager dans des chemins creux vers des fermes cachées au fond des vals que nous imaginions dotées d’abondantes réserves. Apeurés par les troupes ennemies qui nous suivaient, des fermiers nous fermaient la porte au nez, d’autres nous faisaient payer le verre d’eau que nous leur demandions. « Pas d’argent, pas d’œufs ni de fromages ! » clama un rustre à qui j’étais venue demander de la nourriture pour Christiane affaiblie par les longues journées de marche.
A l’orée d’une forêt du Gatinais, nous croisâmes une biche et son faon qui fixaient intensément de leur regard noir figé par l’effroi et la sidération les pauvres hères que la fureur et la folie des hommes avaient jetés sur les routes à la merci des bombardiers. Désespérant de l’espèce humaine, les silhouettes graciles aux ventres rose nous présentèrent leur croupe et bondirent dans les sous-bois. Un âne plein de profondeur manifesta son hostilité à l’homme aux pulsions assassines et se refusant à distinguer les bons des truands jeta à terre Christiane qui tentait de le monter.
Les autorités civiles des villes et des villages que nous traversions sous un soleil resplendissant, diffusaient par haut-parleurs l’ordre de nous soumettre aux lois militaires des occupants. Une fermière compatissante qui observait sur le bord de la route le troupeau dépenaillé des fugitifs nous offrit des biscottes et du fromage que nous mangeâmes assis sur des pierres du chemin. Je tirais de ma poche une lettre d’où s’échappa la photo d’un petit bout de chair colorée, Anna, un peu de ma chair et de mon sang à Fort de France. Je murmurais en fixant le papier dégradé par les jours
d’errance : « J’espère que tu ne vivras jamais une telle apocalypse, petite puce… » puis je lus et je relus le courrier de sa mère qui, après les salutations d’usage écrivait : « …La vie d’une personne noire a moins de valeur que celle d’un humain à la peau blanche. La couleur noire n’est pas considérée comme belle dans la culture dominante à qui elle paie un lourd tribut. Mon frère vient de mourir, tué par un chauffard blanc qui n’a été condamné qu’à trois ans de prison pour délit de fuite. Mon père tomba malade des poumons en arrivant en Métropole pour combattre en 1914. Il a été tué sur le front oriental, dans les Dardanelles. Après la guerre, la Métropole n’a pas eu de reconnaissance pour nous et elle a envisagé de vendre mon île, comme du bétail, aux Etats-Unis d’Amérique.
Le racisme n’a pas bougé depuis le temps où les africains échangés contre des tissus et enferrés deux par deux sur les bateaux de la traite quittaient le port de Nantes pour servir de main d’œuvre dans les plantations des Caraïbes.
Vous m’avez demandé pourquoi je ne souhaitais pas m’installer en Métropole. Parce que je ne veux pas y être une négresse comme les autres, puis une déracinée quand je reviendrai finir mes jours au Pays.
Ce qui fait une société très belle, ce sont ses minorités…
Je vous embrasse. » Apolline
J’ignore si les nouvelles de France parvenaient aux Antilles. Apolline n’en faisait pas état. Je ne répondis pas à son courrier car nos angoisses et nos souffrances me paraissaient au-delà de ce qui était descriptible. Je me promettais que si je sortais de cet enfer, je l’encouragerais à combattre pour la reconnaissance de l’identité antillaise mais aussi à militer pour que toutes les filles du monde envisagent d’exister pour elles-mêmes, afin que plus jamais un père ne les sacrifie sur l’autel de la tenue de la maison et de l’éducation du plus jeune.
Je tissais des liens mystérieux, ceux qui unissent les gens nés sur la même terre et qui se rencontrent loin de chez eux. Le Nord nous avait forgées et dans la colonne de réfugiés, il nous a unies, Germaine, Andrée et moi. Mes deux amies, femmes sages et matures à qui j’ai accordé ma confiance pour la vie, s’étaient battues seules pour survivre mais elles ne gémissaient pas sur leur sort. Il me semblait que ma vie avait été enviable tandis que j’écoutais Germaine décrire la technique harassante du lavage qui la laissait trempée de sueur : « Nous amenions le linge dans des brouettes jusqu’à la rivière puis nous le trempions dans un cuvier relié à une chaudière où l’eau bouillait. Nous récupérions l’eau de la chaudière et la reversions sur le cuvier. Infatigablement, nous refaisions ce geste jusqu’à ce que les lavures montrent que le linge est propre. Je lavais avec la cendre de bois, j’utilisais les boules de bleu pour blanchir et les rhizomes d’iris pour parfumer le linge. Les nuits où je ne parviens pas à dormir, il me revient parfois les couinements aigus des roues des brouettes chargées de linge. »
Gênée, j’avais avoué à Germaine que j’avais eu une machine à laver.
- Alors tu n’étais pas une bonne ménagère parce que tu rudoyais le linge qui s’usait avant l’heure.
Germaine ne me flattait pas dans le sens du poil, signant là une véritable amitié mais elle avait le tact de ne pas me traiter de bourgeoise qui jetait l’argent par la fenêtre. En l’écoutant, je mesurais la chance que j’avais eue : la machine à laver travaillait pour moi et elle me laissait tout à loisir et à l’abri rêvasser à un chevalier sans reproche tandis qu’à quelques lieues, une femme courageuse gagnait à peine de quoi survivre en faisant travailler inlassablement ses doigts meurtris par des crevasses douloureuses.
- – Je n’ai jamais été une adepte forcenée du progrès ! Ma tante m’avait offert une gazinière mais j’ai regretté la vieille cuisinière en fonte à charbon qui chauffait si bien le logement. Elle gardait au chaud la cafetière et elle faisait revenir le sang dans nos pieds gelés…
- Ma remarque avait amené un sourire sur le visage ridé de Germaine.
Les chairs de la cheville qu’il s’était foulée dans un fossé avaient noirci et Jacques grimaçait de douleur. Prenant appui sur mon épaule, il avait sautillé sur un pied jusqu’à la ferme entourée d’arbres qui nous avait hébergés ainsi que d’autres réfugiés pendant la nuit. Une file d’attente s’était formée devant la porte et d’emblée un campagnard au visage violacé nous interpella : « Vous venez voir le marcou ? »
- Le marcou ? répéta Jacques d’une voix faible.
- Ben dame, c’est celui qui a reçu un don du bon Dieu, un secret que lui a dit son père quand il allait mourir. Il va vous remettre la couenne sans faire de simagrées sauf s’il est mal luné… C’est un bon soigneur, il découvre la maladie avant le docteur. Il fait que les gens, pas les bestiaux et il ne veut pas être payé. On lui donne ce qu’on veut ou on ne donne pas. C’est égal !
Nous pénétrâmes deux heures après dans la pièce des consultations aussi ténébreuse qu’une geôle et nous affrontâmes un géant aux yeux étincelants qui scruta Jacques jusqu’au plus profond de son âme avec une lueur étrange dans le regard. Sans bonjour ni salut il désigna un escabeau et s’agenouillant, il tira d’un coup sec sur la cheville avec ses grosses mains calleuses sans se préoccuper des gémissements du blessé.
- C’est de l’huile de chènevis et des simples ! dit-il en apposant un onguent. C’est ta femme ? poursuivit-il.
- Tu sais, les Romains, pas ceux qui nous tirent sur la gueule de là-haut, mais ceux du temps du Christ et avant, ben ils disaient que l’amour c’est une maladie fumeuse qui fait des amochés et des désordres dans le ciboulot, que les gestes d’amour c’est de la berlue qui vient des substances du corps. T’es né avec l’envie de goûter à tous les mets du buffet, appelons ça comme ça ! Puis tu as choisi une femme – t’étais pas obligé – et là tu es resté droit et debout. Tu t’étais engagé à vieillir avec elle jusqu’au jour du grand repos et c’est ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui… C’est bon maintenant, tu peux y aller. Dans un quart d’heure, t’auras plus mal et tu pourras essayer de sauver ta peau en te couchant dans les fossés. Je te souhaite d’échapper à la connerie et la méchanceté des hommes qui font couler le monde.
Désarçonnés, nous marchâmes en direction du convoi des réfugiés. Jacques dont la souffrance s’apaisait doucement, me déclara : « Drôle de type, ce marcou ! Qu’est-ce-que tu en penses ? »
- Drôlement perspicace et il a pas mal lu ! C’est vrai que nous sommes déterminés quand nous tombons amoureux et que le joug de la passion peut nous rendre malheureux …Je me sens sale, dépenaillée, des brins de paille de la grange s’accrochent à mes vêtements froissés…Surréaliste d’assister à un cours de philosophie dans de telles conditions !
Nous cessâmes de parler du marcou quand les motards allemands, lunettes en haut de la poitrine, nous rattrapèrent au Chambon sur Lignon. La mort dans l’âme, nous continuâmes de marcher sous leur escorte infernale.
Andrée sentait mon abattement et elle s’efforçait de me changer les idées : « T’es de min coin et tu vas voir, on va s’entendre entre gens du Nord, francs et droits ! » Quelques phrases lui avaient suffi pour décrire trente années passées dans les Postes : « Le facteur avait besoin d’aide pour sa tournée et il s’était déchargé des hameaux les plus éloignés où je devais livrer le courrier qu’apportait deux fois par jour le train, des sacs bien lourds surtout au moment des vœux et des élections, que je ficelais sur le porte-bagages de la bicyclette. Je n’avais que deux jours de repos, le 14 Juillet et le 11 Novembre ! J’ai chuté plus souvent qu’à mon tour sur les routes boueuses et pleines d’ornières mais ce que je craignais le plus, c’était le brouillard. Je dus un jour mon salut au charretier qui passait sur le chemin et qui entendit mes appels à travers la purée de pois. Quand il neigeait ou qu’il verglaçait, j’enfilais par-dessus les sabots de grosses chaussettes et je jetais les sacs de courrier sur mes épaules. J’apportais des commissions si on me le demandait avec les lettres et les colis. J’ai souffert d’infections pulmonaires parce que je ne pouvais pas me nourrir convenablement et même si je peux reprendre du service après la guerre, je n’aurais qu’une maigre retraite à soixante ans… »
Pendant l’exode, nous avons vécu avec nos deux amies quelques joies, le recueil d’un griffon perdu qui suivait obstinément Germaine et le partage d’un pain blanc et tendre offert par un fermier bienveillant. Des gestes d’entraide et des relations nullement utilitaristes ou intéressées nous ont permis de ravaler nos larmes et de faire naître un peu d’espoir dans nos cœurs.
Où te trouvais-tu en Juin 1940 ? Si tu habitais Paris, tu te souviens probablement des haut-parleurs qui annonçaient, dans le vacarme et le vrombissement des avions, l’occupation de la ville. Les tanks allemands avançaient comme un rouleau compresseur. La soldatesque ennemie défilait sur les Champs Elysées et les bottes conquérantes martelaient déjà le sol des restaurants et des brasseries. Des parisiens mettaient fin à leurs jours envahis par la honte de vivre sous le joug des bannières à croix gammée qui flottaient de la Tour Eiffel jusqu’à l’Arc de Triomphe.
Bouleversé, Jacques prenait les passants à témoin, il fustigeait les chefs militaires français et il persiflait la technologie militaire et la ligne Maginot contournée : « Croyez-les à présent ! Nous devions vaincre car nous étions les plus forts ! » Je le pressais de se relever quand il s’effondra sur un banc en sanglotant et qu’un attroupement se forma autour de nous. Il s’exécuta, blanc comme un cierge, et nous rejoignîmes notre petite chambre d’hôtel rue Dauphine. Tenaillée par la faim – nous avions laissé à Christiane les derniers biscuits – et abasourdie par la chaleur étouffante de la pièce, je ne m’endormis qu’au petit matin. Jacques me réveilla, exalté et fiévreux : « Allons en vélo-taxi à la gare Montparnasse. Nous prendrons le premier train pour Versailles…Nous essaierons d’oublier les incapables qui nous gouvernent et les chefs de guerre arrogants et sanguinaires… » J’objectais que les Allemands seraient aussi à Versailles !
- Sur la Place d’Armes, je contemplerai le château. Je penserai aux rois qui ont fait la grandeur de la France et aux chefs de guerre, Duguesclin, Vauban et tous les autres.
Une fièvre délirante s’était emparée de Jacques qui mêlait la cocarde et le lys…
Nous nous installâmes dans un meublé exigu de la rue du Peintre Lebrun et nous découvrîmes les larges avenues de Versailles, détournant notre regard des occupants qui s’ébrouaient à demi-nus dans les fontaines gelées et des affiches représentant un grand blond viril aux yeux clairs qui tenait dans ses bras un garçonnet et invitait les populations abandonnées par leur armée et leur gouvernement à lui faire confiance.
Nous survécûmes pendant les années de guerre grâce à la nourriture que Christiane, élève-infirmière à l’Assistance Publique, mettait de côté et nous apportait en fin de semaine. Le froid s’ajouta bientôt à la faim. Jacques ramassait du bois dès la nuit tombée dans les décombres des bombardements. L’indocilité était devenue pour lui une vertu. Il fut désigné chef d’îlot, creusa des tranchées et il fit appliquer les consignes de refuge dans les caves voûtées. Je fis parti de la Défense Passive. J’ai toujours le casque et le brassard à croix bleue que je portais le jour où j’ai aidé à délivrer un garçon coincé sous un pan de mur d’un immeuble de la rue des Chantiers. Mais notre triste vie se passait surtout à faire des queues interminables et stériles sous des pluies battantes, indifférents aux militants qui faisaient leur propagande.
Germaine avait souhaité rester à Paris : « D’ici, c’est plus facile de retourner dans le Nord. » Andrée, énigmatique, déclara que son destin se jouerait à Versailles. Elle loua une sous-pente de quinze mètres carrés sous les toits, Boulevard de la Reine, qu’elle transforma en lapinière. Quand elle entendait le marchand de peaux de lapins crier : « Peaux d’lapins ! » elle se précipitait à la fenêtre et lui faisait signe de monter. Il arrivait au huitième étage, essoufflé, frappait à la porte de la chambre de bonne et Andrée lui servait un café. Puis venait le moment où elle lui remettait les lapins. Quatre pour les dimanches du mois à venir ! Pas un de plus ! J’allais chaque samedi boulevard de la Reine chercher le civet qu’Andrée avait accommodé avec des topinambours. Quel festin nous faisions en y ajoutant le pain, le fromage, le beurre et le sucre que ramenait Christiane !
Le chiffonnier aurait aimé récupérer davantage de petits mammifères, mais Andrée qui était née dans une ferme ne se séparait d’eux que pour se nourrir. Le marchand récupérait contre quelques francs les quatre lapins qui voulaient s’assurer une position dominante et se montraient volontiers belliqueux avec leurs congénères. Il les empilait dans un gros sac en jute après les avoir estourbis – c’était son expression – puis il jouait sur le registre de la compassion : « Je suspendrai les peaux aux poutres de ma grange pour les faire sécher. J’en ai plusieurs centaines que je dois remettre à celui qui livre les tanneries. Cet hiver est terrible et les gens ont tellement besoin de manteaux, de gilets de laine, de moufles, de chapeaux ! Si vous pouviez faire un petit effort… » Il saluait, partait sans attendre la réponse car Andrée se serait inévitablement récrié qu’on ne tuait pas les bêtes pour le plaisir. Il revenait quelques jours plus tard avec la précieuse viande.
Andrée avait toujours fait partie des invisibles. Elle prit sa revanche et devint notre informatrice en nous apportant des nouvelles du Nord pendant la guerre. Elle tenait ses informations de Gaston, le directeur de la prison d’Abbeville qui avait été mis à pied. Andrée ne se lassait pas de donner les raisons pour lesquelles le fonctionnaire campait à présent sous une tente, dans un jardin du Chesnay. Ces deux-là éprouvaient une inclination réciproque depuis plus de trente ans quand il l’avait portée sur son dos lors d’une crue de la Scarpe. Madame Mère, comme l’appelait Andrée, exprima vertement son refus de partager le fils qu’elle avait élevé seule depuis la mort de son mari au combat pendant la première guerre. Le soupirant n’eut pas le courage d’imposer la présence de la jeune femme et Andrée s’effaça, ne voulant pas bouleverser la vie de son amoureux. Elle ressentait un sentiment de tristesse pour être passée à côté du bonheur mais elle ne se faisait pas prier pour décrire, admirative, la brillante carrière de Gaston. Le destin avait basculé quand les bombes incendiaires ennemies avaient embrasé le centre de détention qu’il dirigeait. Intègre et soucieux du Service Public, Gaston resta à son poste faute d’obtenir des directives à la sous-préfecture désertée et vidée de ses chefs. Quand le feu envahit les cellules, il ouvrit les grilles et libéra les prisonniers qui s’égaillèrent dans la ville et s’enivrèrent dans les caves avec force clameurs. Les soldats allemands les sommèrent de faire silence puis ouvrirent le feu… Licencié, Gaston ramassa quelques vêtements et il rejoignit la cohorte des errants. Son exode s’arrêta au Chesnay et il campait sous une tente dans le jardin d’un surveillant retraité compatissant à ses infortunes.
Nous apprîmes que le Docteur Brunet avait été condamné à dix ans de travaux forcés par une juridiction d’exception qui persécutait les dignitaires de la loge de Douai et les militants communistes surpris à distribuer des tracts et des journaux. Privé de ses biens mis sous-séquestre par la police allemande et le Service de police antimaçonnique de Vichy, son mobilier vendu aux enchères sur le trottoir, le médecin échappa à la guillotine qui fonctionnait dans la cour de la prison de Cuincy. J’ignore ce qu’il advint du Docteur Brunet, je pense toutefois avec amertume qu’il ne doit plus poser de regard bienveillant sur aucun être humain.
Nous avions invité Gaston et Andrée à passer la veillée de Noël et le 25 Décembre 1940 avec nous. Ils arrivèrent en milieu d’après-midi à cause du couvre-feu. J’oubliais pendant deux jours les angoisses de la guerre en participant à la joie du couple qui s’autorisait à passer une nuit sous le même toit pour la première fois de sa vie.
Madame Mère était décédée depuis quelques années et plus rien ne s’opposait à leur union. Seul un lieu prestigieux comme l’église Notre Dame de Versailles, dont les registres paroissiaux renfermaient les actes de mariage des rois de France pouvait sacraliser trente ans d’attachement irréductible d’un homme et d’une femme.
La venue de Christiane chaque fin de semaine nous réconfortait et nous nous divertissions aux récits des petites fêtes aux airs de jazz auxquelles elle participait avant le couvre-feu, avec ses collègues Versaillais et les zazous de leur parenté aux cheveux ondulés, et aux pantalons serrés aux chevilles. Christiane nous avoua qu’elle ne succombait pas au charme de ces jeunes gens préférant rêver au Jean Gabin fort et tendre de Quai des brumes.
Nous retournâmes à Douai dévastée par les terribles bombardements de Mai 1944 après l’arrivée des chars anglais de la division blindée de la Garde. On nous relogea provisoirement dans des baraquements où nous attendîmes le rétablissement des fournitures d’eau, de gaz et d’électricité en même temps qu’un nouveau monde politique.
IX
La vie a suivi son cours et une petite Catherine est née en banlieue parisienne au foyer de Christiane et de Clément son époux qui visait la reconnaissance des ses talents d’acteur de théâtre et d’artiste peintre.
La venue à Douai de la petite famille pendant l’été 1946 aurait dû être une joie mais il n’en fut pas ainsi. Je vais te raconter la scène que nous fit Clément et qui a généré ma rancœur !
La petite avait suspendu son mouvement de la cuillère de Blédina vers la bouche, surprise des vociférations et de l’impétuosité de son père. Ses pleurs, le couvert qui tombe et la bouillie qui se répand sur le carrelage avaient exacerbé la colère de Clément courroucé par le refus de Christiane de l’accompagner au musée de Lille.
- J’ai toute la vie pour voir les œuvres des peintres Flamands… Je préfère rester avec mes parents. Je ne les vois pas souvent et pour une fois qu’on vient à Douai, j’en profite …
Clément n’avait pas l’habitude que sa femme s’oppose à ses volontés. Elle lui appartenait depuis leur mariage et il contrôlait la situation y compris les relations qu’elle entretenait avec nous. Sa réaction fut brutale et teintée de mépris : « Tu es bien une fille de gendarme, tu sais ces militaires violents et cruels qui font couler le sang humain et se repaissent en tuant leurs semblables. Ton milieu est insensible à toute forme de culture… Ta mère, femme fourneau, a construit sa vie sur de douces habitudes et perd son temps à faire des confitures et des conserves…Clément avait tapé du poing sur la table en chêne, ce qui irrita fortement Jacques :
- Je ne vous permets pas de nous parler de la sorte. Vous nous faites un procès en humiliation alors que même si vous connaissez un jour la gloire au prix d’un travail de toute votre vie d’artiste, vous connaîtrez le déclin et qui sait, il ne restera peut-être rien après vous. Au cours de ma carrière militaire, je me suis efforcé de faire preuve de qualités humaines. J’ai obéi aux ordres de l’Institution, même s’il m’en a parfois coûté. Oui, mon cher Monsieur, je suis fier d’avoir appartenu à la Maréchaussée de France riche de huit siècles d’histoire. Contrairement à ce que vous pensez, elle bénéficie de prestige auprès de la population en œuvrant sans relâche pour son bien-être et sa sécurité. Pandore et Courteline – vous voyez que moi aussi j’ai des Lettres – sont bien loin…J’ai été honoré quand elle m’a décoré. Les décorations habillent l’homme et rendent visibles son âme. J’ai subi l’espionnage de la vertu et je me dois de rester digne toute ma vie. J’ai voulu m’engager en 1940 mais ils ne m’ont pas pris à cause de l’âge. Qu’avez-vous fait, vous, pour votre pays ? Vous étiez jeune et en bonne santé et vous avez fait la guerre, bien planqué, au Service Cinéma des Armées à ce que l’on m’a dit ! Encore une chose, ne traitez pas votre femme comme un chien et n’attristez pas votre fille. Votre épouse vous aidera à accomplir votre destin avec honnêteté et détermination. Pour ma part, quand viendra le moment de partir, je veux que la mienne soit près de moi et qu’elle me tienne la main.
Jacques avait quitté la salle à manger le visage fermé et un rictus d’ironie au coin des lèvres. Désemparée, Christiane avait pris Catherine dans ses bras, puis elle s’était levée brusquement et m’avait embrassée en murmurant : « Maman, je vais à Lille avec lui puisque ça lui fait plaisir ! »
J’avais rejoint Jacques qui se reposait les yeux fermés, il laissait pendre son bras hors du lit et j’avais réchauffé sa main glacée. Se tournant vers moi, il avait déclaré avec tendresse : « Tout fut difficile. Merci d’être resté avec moi pendant toutes ces années… » J’avais déposé un baiser sur son front en lui disant à demain…
Ce que je pressentais de la triste vie familiale de Christiane m’emplissait d’angoisses. Pourquoi ma fille s’était-elle éprise de ce Clément prétentieux, arrogant et coléreux. Il me revenait en mémoire le repas de noces où j’avais évoqué une œuvre de Shakespeare. Clément avait jeté un froid en disant qu’il n’aurait pas pensé que j’avais des connaissances en littérature. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie. » avais-je répondu. Il n’avait pas daigné répondre mais il nous avait assommés avec son exil douloureux dans la banlieue de Paris au ciel plombé et aux bâtiments-ghettos, si éloignée de sa région natale où les trilles des flûtes se mêlent à la brise parfumée.
- Pourquoi y êtes-vous venu ? avais-je demandé avec brusquerie.
- C’est un passage obligé mais regrettable vers le succès artistique.
- Absolument pas. Combien d’artistes ont quitté le grand foyer de l’Art parisien pour retourner dans leur village et des musées leur sont aujourd’hui consacrés !
Clément ne releva pas ma remarque. Je craignais que le succès ne venant pas, il développe une misanthropie sévère et projette sur sa femme et sa fille ses insatisfactions. Sa jalousie me préoccupait également. Il voulait Christiane pour lui seul et il coupait peu à peu, sans états d’âme, les liens qu’elle avait tissés avec nous.
J’imaginais qu’au cours d’une crise de jalousie, il n’hésiterait pas à mettre en doute la légitimité de la petite et à insinuer qu’elle était le fruit des turpitudes de sa mère…
Quand je me réveillais, le silence régnait dans l’appartement. Je me dirigeais dans la chambre de Jacques que je trouvais tourné contre le mur. Il semblait dormir mais à la fixité de son regard je réalisais qu’il était mort. Je ne pus m’empêcher de crier puis je tombais à genoux en sanglotant. Quand j’ai repris mes esprits, je lui caressais le visage et je lui parlais : « En bon guerrier, tu t’es tourné vers le mur quand tu as compris qu’Elle rodait dans la chambre. Tu voulais que le choc me soit plus doux. Ne t’inquiète pas, je vais demander à Florine, Germaine et Andrée de venir près de moi. Andrée enverra les télégrammes à la famille et aux connaissances.
Oh Jacques, j’avais oublié que tu pouvais mourir et je ne t’ai pas fait rire suffisamment. Tu n’avais pas à me remercier d’être restée près de toi… Si j’avais eu conscience que tu partirais le premier, je me serais moins disputée avec toi pour des peccadilles et je t’aurais dit bien plus souvent combien je t’appréciais. Rappelle-toi tout ce que nous avons vécu depuis 1930 quand nous avons quitté la caserne. Tu voulais rester à Douai, ta dernière affectation. Nous avons surmonté ensemble les tourments de l’exode, de la guerre, du froid sans compter la faim et le déracinement. Tu as été une partie de moi-même et tu es lié aux souvenirs majeurs de mon existence. Certes, je n’ai pas eu la chance de connaître l’état amoureux au long cours mais j’avais accepté de vieillir avec toi. Bien sûr, je me suis plainte parce que tu ne me parlais pas suffisamment mais tu te justifiais par une boutade que t’avait ressassé ta grand-mère et à laquelle tu t’agrippais : Le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien. »
En reconduisant le médecin qui avait donné le permis d’inhumer, je voulus savoir si la mort de Jacques pouvait être la conséquence de la dispute avec Clément. Le Docteur répliqua : « Votre mari présentait des symptômes d’engourdissement au niveau du bras et de la jambe. Il est décédé d’une crise d’apoplexie. Il voulait vous éviter toute inquiétude et il ne souhaitait pas que je vous parle de ses problèmes de santé. »
Dans un tiroir de la table de nuit, j’avais retrouvé les carnets à la couverture bordeaux laminée par le temps dans lesquels Jacques avait consigné sa guerre jour après jour. Sur une feuille volante datée de la veille de son décès, il avait écrit : « J’ai noté dans ce carnet ce que j’ai réprouvé lors de la première guerre, les généraux assoiffés de sang et de mort pour lesquels nous n’étions que de la chair à canon et les gouvernants retors qui privilégiaient la prospérité des producteurs de garance à la vie des soldats qu’ils avaient affublés d’un pantalon rouge, cibles rêvées des Uhlans. Tous ont poussé la perversité jusqu’à manipuler l’opinion qui ne sut rien de la boucherie. J’ai souvent pensé, parfois de façon obsessionnelle, à ce que ces hommes se sont permis de nous faire subir…Sophie, si une telle situation devait advenir, incite Alain à désobéir à des chefs iniques. L’amour de la patrie ne justifie pas que les mères pleurent sur les corps de leurs enfants.
J’espère m’en aller sans trop te causer d’alarmes. Merci ma douce Amie d’avoir gardé secret ce que tu savais de moi et de m’avoir révélé le chemin de la confiance, de la détente propre au bonheur et ce quelque chose ressemblant à de l’amour. »
Amies véritables dans l’épreuve de la mort de Jacques, Germaine et Andrée n’avaient pas la même conception de la consolation. Germaine la pragmatique, me recommandait ne pas me fixer sur les souvenirs douloureux : « Ils s’affadiront avec le temps et il restera la mémoire de l’immense affection que ton mari t’a portée et que tu lui as rendue. Va rejoindre Alain et sa famille à Fort de France. Je t’accompagnerai si tu veux et je reverrai une cousine qui vit en Martinique. Elle m’a décrit un rêve tropical fait d’anthuriums, de légumes et de tubercules exotiques que l’on trouve sur les marchés. Nous admirerons les embarcations colorées qui ramènent dans les baies les langoustes et les vivaneaux puis nous déjeunerons de blaffs d’oursins dans les petits restaurants à l’abri du soleil sous les arbres à pains, les cocotiers et les manguiers. »
Andrée hochait la tête : « Oui bien sûr, mais il faut aussi penser que Jacques en a fini avec les désirs, les passions et la méchanceté des hommes. Il connaît enfin la sérénité dans la lumière du Royaume que Dieu réserve à ceux qui l’ont aimé. »
Je ne t’avais pas informée du mariage de Christiane. L’idée ne me vint pas davantage de t’annoncer le décès de Jacques.
X
L’automne s’installa peu à peu. Au jardin du Luxembourg, les feuilles volaient dans les allées peuplées d’enfants que les mères appelaient pour serrer une écharpe autour de leur cou. Je me fixais chaque jour la découverte d’un parc de la capitale ou d’un quartier inconnu. Un barman m’apprit que la rivière des Castors coulait sous le quartier des Gobelins. Sans me préoccuper des arbres dépouillés qui se détachaient sur le fond du ciel ni du vent sec et coupant, je cheminais au fil des rues et des jours, dans la confusion des phares et des klaxons, tout en détaillant les affiches aux grandes lettres géométriques. Le matin, je partais à la recherche du souffle chaud des boulangeries. J’y achetais une brioche dorée et sucrée, choix difficile parmi les viennoiseries croustillantes posées sur les étagères de verre. J’aimais me promener dans les rayons de la Samaritaine. J’y ai acheté un calicot de couleur parme pour lequel j’avais demandé un emballage cadeau. J’ouvris le paquet l’année suivante lors de ma sortie de deuil. Après la torpeur et le chagrin qui avait suivi la mort de Jacques, j’avais éprouvé un besoin irrépressible de liberté et de penser à ma guise sans me surveiller. J’étais déterminée à me perdre dans la ville avec la sécurité de n’y connaître personne afin de noyer dans la solitude mes secrets et mes démons. La France s’était mise à palpiter au milieu des décombres deux ans auparavant… Et moi, j’avais quitté Douai après le décès de mon époux, fuyant les dictatures du faire ce qu’il faut : être une veuve respectable portant un châle noir sur une longue robe sombre de grand deuil ainsi qu’un voile en crêpe fixé au chapeau, demeurer une bonne mère et devenir une affectueuse grand-mère. J’ai refusé mon destin parce qu’il ne me permettait pas de changer le sens des rivières.
Clément focalisait ma rancune et ma colère et je le tenais pour responsable de la mort de Jacques qu’il avait fortement contrarié. Pendant mes nuits d’insomnie, je voyais le regard hautain et narquois de mon gendre et je l’imaginais à la recherche d’indices d’une double vie que j’aurais bien dissimulée du vivant de Jacques : « Ta mère avait probablement un coquin depuis longtemps…Toutes les femmes sont tentées par la débauche…Leurs regards croisent un Jules au torse nu et aux pectoraux bien bronzés et les voilà qui se pâment… »
J’avais choisi de me perdre dans Paris parce que Montaigne a écrit : « Je ne suis français que par cette grande cité…La gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. » Je louai un garni sommairement meublé dans un immeuble bourgeois de la rue Dauphine, une pièce principale et une petite annexe qui faisait office de salle d’eau et de cuisine que j’équipais d’un réchaud à pétrole. Le propriétaire attendait les tickets pour faire le plein de la cave à charbon et j’ai grelotté pendant quelques mois, dormant emmitouflée dans mon manteau. J’avais donné une fausse identité à mon logeur afin que nul ne puisse me joindre. Je dus lui inspirer confiance car il se contenta de mes déclarations sans me demander mes papiers.
Noël approchait, premier Noël de veuvage… Les sapins déracinés ornaient les coins des rues. Je m’abritais de la pluie glacée et de la neige dans les grands magasins, les musées, et les cafés. Je rentrais à la nuit tombée, les joues rougies par le froid et les os et pieds gelés.
Je me liais d’amitié avec ma voisine de palier au visage sec et fripé, grise des cheveux à la robe. Elle restaurait des tableaux et des statuettes et créait des abat-jours en lin qu’elle vendait à un magasin d’Antiquités de la Place Vendôme. Je lui rendis visite la veille de Noël, me faisant la plus discrète possible et m’appliquant à multiplier les points de croix sur le paysage d’hiver de mon canevas tandis qu’elle peignait, ponçait, plâtrait, découpait et cousait. Quand elle fixa son regard sur la neige fine qui tombait, inexorable, Marie-Simone déclara d’une voix sourde : « C’est un 24 Décembre que mon petit garçon est mort…une rougeole rentrée… »
Nous sommes veuf ou veuve de quelqu’un, orphelin ou orpheline de nos parents mais il n’existe pas de nom approprié dans le cas de la perte d’un enfant. Le silence me sembla la seule réponse possible à l’indicible.
- Et vous Sophie, qu’avez-vous à dire ? poursuivit Marie-Simone
- Je fais une parenthèse…Je me laisse un peu ignorée pendant une année sabbatique.
- Alfred de Vigny a dit que seul le silence est grand…Je vous souhaite de reprendre votre souffle.
Je hochais la tête en signe de doute :
- La confiance en l’être humain, je l’ai perdue car il faut bien constater que de tous temps, les hommes ont mené des pogroms, persécuté les homosexuels, pendu, éviscéré, coupé des têtes, obligé le fils ou la fille du supplicié à boire la coupe qui avait reçu son sang. Moi-même, j’ai constaté le néant des choses humaines : j’ai eu un époux, deux enfants qui ont soudé notre couple. Ils ont quitté le foyer puis mon mari s’en est allé… Le cœur meurtri, j’ai constaté que la vie m’avait repris ce qu’elle m’avait donné et que j’éprouvais de nouvelles inquiétudes. Je ne comprenais plus mes enfants et l’expérience de vie que j’avais acquise ne m’aidait pas à dominer mes émotions.
- Vous avez été victime de la cruauté de vos semblables ?
- Disons de la jalousie qui détruit tout et qui est l’énigme de ma vie.
Après un silence, Marie-Simone avait ajouté : « Vous verrez, vous reprendrez confiance, avec le temps… »
Marie-Simone avait raison. Au fil de mes errances urbaines, j’ai acquis peu à peu la paix et c’est du haut des passerelles romantiques du canal Saint-Martin que j’ai confié aux eaux verdâtres ma colère et mes rancœurs. Il se peut qu’elles aient accompagné les péniches d’écluse en écluse ou qu’elles aient disparu sur les berges plantées de marronniers et de platanes. Seule subsistait la certitude que la guérison n’existe pas après la perte d’un être cher.
L’été arriva avec ses longues soirées tièdes et pleines de langueurs. J’ouvrais la fenêtre quand il pleuvait doucement et je fermais les yeux afin de raviver la moiteur des étés brumeux de Berck et l’odeur qu’exhalait l’herbe mouillée après les pluies de Juillet.
Les habitants de l’immeuble sortaient les tables et les chaises dans la cour pavée. Ils buvaient des apéritifs au quinquina et ils chantaient le répertoire d’Yvette Giraud en s’accompagnant de l’organette jusque tard dans la nuit. Les enfants se disputaient pour des billes de verre. Le soir du 15 Août, un curé en soutane, son calot sur la tête, se joignit à la fête puis un violent orage éclata et dispersa les convives.
Dans la soirée, j’envisageais l’avenir avec sérénité et je décidais de rentrer à Dorignies.
XI
Paris, le 24 Décembre 1948
Chère Céline,
J’arrive au terme du récit de ce récit et j’ai une dernière révélation à te faire. J’ai revu Gilles Jaudon il y a trois mois à une réunion des anciens de la Gendarmerie du Nord où j’étais conviée en mémoire de papa et de Jacques. Nous avons parlé sans amertume ni vindicte, comme deux vieux amis qui n’avaient rien oublié du passé. Je lui ai appris qu’une pulsion de jalousie t’avait jetée dans ses bras et je lui ai expliqué le contexte parental dans lequel nous avions grandi. Tu dois savoir que Gilles ne souhaitait pas une relation amoureuse avec toi. Ses blessures de guerre qui ont raidi sa haute silhouette sont inscrites au plus profond de son corps au même titre que la cicatrice que j’ai laissée en épousant un autre, sans l’avoir laissé s’expliquer. Nous nous sommes revus et nous avons sillonné les côtes sableuses du Nord et du Pas-de-Calais dans sa vieille Salmson d’avant-guerre. Nous avons rêvé devant les falaises rocheuses du Boulonnais et les reflets opalins de la mer au cap Blanc-Nez puis nous sommes partis à Paris pour assister au tour de chant d’Edith Piaf et des Compagnons de la Chanson à l’A.B.C. Sur le chemin du retour, il m’a demandé de l’épouser afin de ne faire qu’un seul cœur et qu’une seule âme. Gilles veut entretenir avec soin la flamme de la tendresse, mener la quête du bonheur jusqu’au bout de la vie et il assure que ce n’est pas parce que l’on n’a plus vingt ans que l’on n’a pas le droit de croire en ses illusions…
J’ai accepté de vieillir avec lui.
En retrouvant un amour patient et fidèle, je ne peux que devenir meilleure. Je me souviens d’une histoire que mes enfants adoraient, celle d’un chevalier qui osa l’amour comme remède et qui sauva son roi malade en lui murmurant : « Je t’aime ». L’amour peut nous guérir et bannir toute rancœur, prouvant ainsi que la vie ne finit pas toujours mal.
Dans notre jeunesse, je me suis enfermée dans l’illusion narcissique que j’existais par moi-même puis, plus tard, je me suis emmurée dans un silence orgueilleux, rancunier et hostile, donnant l’impression que je te rejetais. J’admets volontiers que ne t’ai pas regardée avec altérité et au-delà des rancunes et des humiliations.
Selon une tradition gitane, il convient de formuler des vœux de mauvais débuts
– puisque le malheur est inévitable dans l’existence – afin que la suite soit heureuse. J’ai foi en l’espérance que nous oublierons ce qu’il faut oublier et que nous nous retrouverons. Les chers visages du passé ne pourront que se réjouir que nous ne soyons pas restées au seuil de la vie. Rappelle-toi que papa citait Victor Hugo : « Etouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. »
Quand tu seras libérée grâce au rapport positif de Monsieur Sonville et que tu feras du nudisme dans un lieu dédié, fais-moi signe afin que je partage cette expérience avec toi. Je ne te cache pas que je me ferai violence dans les premiers temps. Ce sera le prix à payer pour que mes enfants voient dans notre rapprochement sincère et complice surgir le monde de l’Amour.
Ta sœur Sophie