LUMIERES SUR LE CANAL

Annie Munier

  A tous les gens que j’aime

                                                                                     Vous savez qui vous êtes

                                                                                     Même si je ne vous nomme pas.

    Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.

La vie nous donne toujours une seconde chance qui s’appelle demain.

                        Paul Fort

                                                                       1

   Reste calme, Isa, ça va se faire !

   Assise à l’arrière du taxi qu’elle avait hélé à Toulouse, Isa répétait telle une litanie la phrase que lui rabâchait son grand-père soixante ans auparavant et qu’elle avait fait sienne. Elle s’était décidée à faire une croisière sur le canal du Midi en passant devant la vitrine d’une agence de voyage où s’affichait le poster type, des berges plantées de platanes infiltrés de soleil qui se reflétaient dans l’eau sombre. L’employé de l’agence de voyage n’avait pas eu de mal à la convaincre de la justesse de son choix car en cette fin d’été, la navigation était aisée et les prix attractifs. Il avait insisté, la paix et le silence entre les rives du canal lui ferait oublier la vie francilienne agitée et grouillante. 

   Isa hocha la tête alors que le taxi passait devant la terrasse chahuteuse d’un bistrot d’étudiants et elle se souvint qu’à leur âge, elle avait déjà la réputation d’une fille trop sage qui ne fréquentait pas les bars. Plus tard, elle avait refusé les invitations à rejoindre ses collègues de travail qui se délassaient devant une bière dans les brasseries parisiennes : « Mon mari et ma fille m’attendent ! » se justifiait-elle. Femme de devoir elle avait, pendant de longues années, sauté dans le premier R.E.R B afin de retrouver au plus vite sa famille. Se voulant épouse modèle, mère exemplaire et employée au-dessus de tout éloge, elle avait surinvesti ses vies familiale et professionnelle. A présent libérée de ces obligations, elle s’autorisait des échappées qu’elle choisissait sur des coups de tête bien qu’elle appréhendât encore les changements de lieux, de climats et de rythmes. Elle ignorait déjà au temps où elle était mariée l’origine des vertiges qui la saisissaient quand elle faisait les valises pour partir en vacances. Son mari fustigeait alors volontiers sa disposition à l’inquiétude toujours présente dès qu’il s’agissait de partir vers l’inconnu.

   Le chauffeur de taxi maugréait entre ses dents contre les embouteillages et elle exprima sa solidarité :

  • Vous avez raison et je m’y connais parce que je viens de banlieue parisienne ! Je viens dans la région faire une croisière sur le canal du Midi.
  • Moi je préfère me défouler sur le circuit de Nogaro puis faire un gueuleton avec du confit d’oie et du cassoulet !
  • Evidemment, trente kilomètres en six heures, ça fait un peu sauts de puces ! mais ça doit être reposant, ajouta-t-elle.

   Le chauffeur ignora l’éloge de la lenteur que prônait sa passagère qui renonça à susciter un échange. Isa se retourna pour admirer un hôtel Renaissance dont la cour secrète se laissait deviner dans l’embrasure du porche puis soudain le plan d’eau du port de l’Embouchure se déroula devant ses yeux.

  • Voilà, vous y êtes ! Cà fera cent euros !

   Isa régla la course et donna dix euros pour l’aide qu’il lui apporta en sortant les bagages et se dirigea vers le port. Derrière ses lunettes noires, elle scruta les quais écrasés de lumière et se dirigea vers une jeune femme blonde aux cheveux tirés en chignon qui brandissait une ardoise et qui l’interpella par un vigoureux :

  • Madame Gilg ?
  • Oui, et vous les Croisières joyeuses, je suppose, répondit Isa en reculant pour apprécier la hauteur surprenante des talons de la jeune femme. Visiblement son interlocutrice ne souhaitait pas perdre de temps. Elle invita d’emblée Isa à la suivre sur la passerelle pour visiter le Pélicano bleu et blanc, son double poste de pilotage, sa terrasse sur le pont supérieur, sa véranda ombragée par des plantes grimpantes qui retombaient en cascades sur le verre, ses cabines meublées de lits transformables en lits doubles dotées de salles de bains confortables puis elle désigna d’un signe de la main la trappe qui menait à la cale. Isa s’attarda dans la cuisine, inspecta les appareils ménagers et le contenu des éléments bien dotés en ustensiles.
  • Parfait, affirma-t-elle avec un sourire satisfait. Et le co-locataire ? Votre direction m’a parlé d’un navigant expérimenté. Heureusement car je n’ai aucune expérience en la matière…
  • Effectivement. Monsieur Bousquet a fait plusieurs croisières avec notre compagnie. C’est un navigant sérieux titulaire du permis bateau. Cela vous évitera de vous retrouver dérivant au milieu du canal au petit matin. Monsieur Bousquet arrive demain. Profitez-en pour visiter notre belle ville rose…
  • C’est fait ! Je suis arrivée à Toulouse il y a trois jours et j’ai visité la basilique Saint-Sernin, la Cathédrale Saint-Etienne et le couvent des Jacobins. J’ai flâné longuement sur la place du Capitole…

   La jeune femme acquiesça de la tête avec un sourire commercial, conseilla de profiter de l’eau, de l’air, de la lumière et du soleil jusque fin Octobre puis elle affirma avec amabilité : « Vous garderez un souvenir enchanteur de votre voyage sur l’eau et du passage des écluses. Les brigands n’ont jamais établi leur territoire sur le Canal. Vous y serez en sécurité absolue, même dans les endroits les plus déserts et par les nuits les plus obscures. »

  • Super ! J’espère faire la croisière dans une bonne ambiance.
  • Vous n’aurez aucun problème avec votre co-équipier, Monsieur Paul Bousquet. Il est A.D.O.R.A.B.L.E, c’est un écrivain. Allez au plaisir et bon vent Madame Gilg.

   Membre de la société des humains depuis plus de six décennies, Isa avait pris conscience de la complexité déconcertante des êtres et de la subjectivité de leurs jugements. Elle décida qu’elle se ferait sa propre opinion sur Paul Bousquet, s’enfonça dans un transat à l’ombre d’un parasol et médita sur les commentaires divergents qu’avaient faits d’illustres prédécesseurs à l’issue du voyage sur le Canal. Flaubert s’était ennuyé tandis que Chateaubriand y avait fait un voyage exaltant. Un écrivain anglais dont elle avait oublié le nom s’était plaint d’un climat changeant de pays froids…

   Isa ignorait quelle avaient été leurs attentes et si elles avaient été satisfaites. Une angoisse la submergea quand elle pensa à la nouvelle orientation qu’elle devait donner à sa vie et elle se demanda si la descente du long ruban d’eau lui apporterait la sagesse et le discernement nécessaires pour faire le bon choix.

                                                           2

   L’homme descendit de la Porsche Cayenne et il ôta ses lunettes noires pour mieux examiner le Pélicano, déployant une haute silhouette svelte et sportive. Il emprunta la passerelle à grandes enjambées et apercevant Isa, il martela d’une voix directe et dépourvue d’attente :

  • Isa Gilg, je suppose. Bonjour, Paul Bousquet.

   Isa bredouilla un mot de salutation et détailla le visage entaillé par les rides de l’âge, des yeux bleus et profonds, des mâchoires puissantes, une chevelure blonde où se mêlaient d’insolents filaments blancs et une mèche rebelle au-dessus du front. Il poursuivit sur un ton supérieur qui lui déplut d’emblée :

  •  Les croisières joyeuses m’ont annoncé que vous n’avez aucune pratique de la navigation. C’est extrêmement contrariant parce que vous comprenez bien que je ne pourrai pas tout faire, tenir le volant, gérer les imprévus climatiques, accoster dans les écluses, sauter dans les orties pour attraper les amarres, aider l’éclusier à manœuvrer les portes et j’en passe…

   Interloquée, Isa restait silencieuse tandis que l’homme insistait :

  • Il va falloir vous y mettre parce que je ne viens pas ici pour réaliser des exploits sportifs pendant que vous ferez la sieste au soleil dans les vignes…
  • Je n’en avais pas l’intention, répliqua sèchement Isa.
  • Il y a des écluses à passer à la force des bras sans compter qu’il faut faire tous les jours le plein du réservoir d’eau dans les points indiqués sur la carte …Vous devez utiliser l’eau potable uniquement pour les douches, la cuisine et la vaisselle. Je vous charge du ravitaillement dans les commerces alimentaires et de tenir à jour les notes de boulangerie, d’épicerie et de boucherie. Je ne déteste pas manger du poisson le vendredi. C’est vous qui lirez la carte fluviale et relèverez le point kilométrique…
  • J’hallucine, explosa Isa : « Pas question que je prépare les repas d’un ours arrogant.  Vous manipulerez la clé de contact du bateau, vous actionnerez les marches avant et arrière et vous préparerez votre repas ! Au fait, il y a que du vieux parmesan dans le frigo et un pot de moutarde ancienne…

  Paul Bousquet haussa les épaules, tourna le dos et il se dirigea vers l’arrière du bateau où il entra dans une cabine dont il referma la porte. « Heureusement que je ne me suis pas installée là ! C’est bien ma chance de tomber sur un gougeât pareil ! » Bien qu’elle fût décontenancée par Paul Bousquet, Isa refusait de se laisser impressionner. Elle sortit sur le pont et s’assit dans un fauteuil en rotin. Elle avait très peu dormi la nuit précédente, dérangée par la pluie et des pensées tourmentées ramenées d’Australie où elle avait laissé sa fille Margot et sa petite fille Olivia.  Margot, pâtissière qui fabrique des macarons aux parfums variés dans le quartier des affaires de Perth, Théodorus son gendre qui les commercialise et Olivia, sa petite fille bilingue qui se démarque de ses parents à la chevelure blonde et au teint clair par d’épais cheveux noirs et des yeux sombres. Isa retrouvait chez sa petite fille des caractéristiques qui lui étaient propres avant que ses cheveux ne se constellent de filaments argentés. Elle était allée chercher sa petite fille à la sortie de l’école chaque jour à quinze heures. Elle la débarrassait de son tablier, un uniforme vert et rose, puis elle achetait des tourtes de viandes hachées dont les deux complices se régalaient pendant les matchs de foot ovale. La petite adorait manger des saucisses cuites sur les barbecues en libre-service de l’ile aux kangourous. Lors de la soirée d’adieu au restaurant japonais sur Sunset Market, Margot avait annoncé à sa mère qu’elle lui avait retenu une place dans une maison de retraite de Perth. Isa avait senti son cœur battre violemment et elle avait cessé de contempler le coucher de soleil rouge et jaune. Sa fille décidait de son avenir, indifférente aux adaptations qui seraient nécessaires. Il lui faudrait quitter l’Ile de France, sa maison de Bagneux et quelques amis de quarante ans. La froideur de Margot lui avait rappelé celle de son mari, l’homme qui les avait abandonnées brusquement quand la petite avait neuf ans. Margot évoquait à de très rares occasions celui qu’elle appelait son géniteur. Il avait quitté Isa et leur fille sans donner d’explications et Margot qui avait neuf ans n’avait plus parlé de son père.

   Le soleil réchauffait peu à peu le pont après les violentes averses de la nuit. Isa sentait la chaleur gagner son visage. Elle suivit du doigt les sillons qui creusaient ses joues et son front et elle tapota ses poches sous les yeux. Le soleil du Busch australien avait donné à sa peau la texture du serpent. Elle se leva prestement, descendit sur la berge où elle trouva une dizaine d’escargots qu’elle posa sur son visage. Indifférente au chatouillis que causait leur progression, elle maugréa : « Ca passera ou ça cassera ! J’espère que je vais croiser ce mufle et qu’il quittera le bateau écœuré par la bave des gastéropodes. Les Croisières joyeuses m’enverront un autre pilote, je ne peux pas y perdre au change ! »

3

   Isa s’éveilla en sursaut. Tout était silencieux sur le Pelicano. Elle avait mal dormi. Dans ses cauchemars, le capitaine lui avait posé les mains sur le gouvernail et il lui avait demandé de faire ses preuves de navigante. Furieuse, elle avait quitté la pénichette au prochain accostage et elle était rentrée à Bagneux. Elle se prépara une tasse de camomille dans la cuisine déserte, enfourna quelques biscottes dans ses poches et elle s’installa sur le pont. Un appel criard lui fit détourner le regard vers le fourgon bleu de la gendarmerie : « Madame, venez ici ! Nous allons parler un peu… »

  • Que se passe-t-il ? balbutia Isa
  • Madame Bousquet ?
  • Pas du tout. J’ignore où est Monsieur Bousquet. Peut-être dans sa cabine. Je suis la co-équipière.

   Un gendarme descendit à l’intérieur du bateau et il revint avec Paul Bousquet vêtu d’un pyjama-jogging, l’épi dressé au-dessus du front. Du fourgon sortit une gendarme qui accompagnait une femme plutôt âgée aux sourcils assombris et à la mèche rose et aguicheuse.

  • Des automobilistes ont trouvé votre mère errant sur la voie rapide à Toulouse. Elle est fatiguée.
  • Que c’est-il passé ? Ma mère réside dans le secteur surveillé de l’EHPAD, la Farigoulette à Villeneuve… Je suis allée la voir il y a trois jours et je lui ai promis de revenir en Octobre, après la croisière. Elle était d’accord…
  • Bien que votre mère porte des boots et un polaire par trente-cinq degrés, elle ne sera pas la première fugueuse que l’on retrouve morte de froid dans un champ ou sur un chemin de halage… Votre mère est violente, elle a blessé à l’œil notre collègue avec la pointe de son parapluie. Elle doit être prise en charge.
  • Je vais trouver une solution et cela ne se reproduira plus … plaida Paul Bousquet.
  • Je m’appelle Odette et je ne veux pas retourner à la Farigoulette gémit la vieille dame. Ils sont méchants avec moi et les éoliennes tournent jamais dans le même sens.
  • Allez, viens Maman. Je vais te montrer ta cabine, interrompit le fils.

   Paul Bousquet et sa mère disparurent à l’intérieur du Pélicano sous le regard glacé des deux gendarmes qui se dirigèrent vers la passerelle. Restée seule sur le pont, Isa haussa les épaules et murmura avec un rictus d’ironie : « C’est chaud ! Que va-t-il faire de sa mère ? »

   Le Pélicano s’aventura sagement sur le canal avec les trois passagers en début d’après-midi, laissant derrière lui les faubourgs industriels. Il glissait sur l’eau et l’on entendait le clapotement du remous contre la carène. Les paysages du Lauragais devinrent plus champêtres et ils se parèrent de roux tandis que la pierre remplaçait peu à peu la brique. Paul Bousquet passa avec aisance quelques écluses, négociant brillamment les entrées et les sorties de sas. Les éclusiers jouèrent de la manivelle pour ouvrir et fermer les vantaux et se proposèrent même de maintenir la péniche pendant la montée de l’eau, dissipant l’appréhension d’Isa de ne pas être à la hauteur des exigences du capitaine.

   Paul Bousquet se résolut à amarrer en fin de journée dans le bief où les eaux dévalent soit vers la Méditerranée, soit vers l’Atlantique. Se tournant vers Isa qui suivait du regard l’envol d’un héron cendré, il déclara : « Nous allons accoster ici, le chemin est dégagé et vous pouvez sauter. Ne plantez pas les piquets d’amarrage au milieu du chemin et prenez garde aux racines qui percent la berge et qui peuvent endommager le bateau ! » Isa exécuta les consignes, maugréant contre le « sauvage qui avait sciemment arrêté la péniche à la hauteur de buissons de ronces ». Elle s’installa sur la terrasse avec des croque-monsieur qu’elle partagea avec les canards, les cygnes et les ragondins. La douceur de la soirée lui faisait un peu oublier les griffures qui chauffaient la peau de ses chevilles et de ses mollets. De la cuisine où dînaient Paul Bousquet et sa mère lui parvenaient les descriptions pittoresques que faisait le capitaine des auberges dégoûtantes emplies de chiens, de chats, de pigeons et de poules qui avaient accueilli les passagers du canal quatre siècles auparavant.

   La lampe torche projetait des ombres furtives sur les parois de la véranda plongée dans la nuit. Isa jugea nécessaire d’informer Paul Bousquet installé dans un fauteuil qu’elle ferait de bon matin une promenade en vélo et qu’il veuille bien ne pas mettre les moteurs en marche avant son retour ! Au lever du soleil, elle pédala sur les berges du canal, dans la douce lumière tamisée par les peupliers qui se dressaient fièrement. Elle s’aventura jusqu’à l’Arboretum où s’exposait la beauté paisible des cèdres, des érables et des pins d’Alep. Dans la majestueuse allée de platanes à la hauteur vertigineuse, elle se renfrogna en entendant Paul Bousquet l’interpeller : « Madame Gilg, voulez-vous voir le lieu où s’annoncera la fin du monde ? »

  • La fin du monde ?
  • Oui, la légende veut qu’elle survienne quand les fissures qui strient le calcaire se fermeront mais vous préférez peut-être pédaler vers les vallées abruptes et les silhouettes arrogantes des châteaux médiévaux aux parcs de cèdres immenses ?
  •  Non, merci, je rentre à la péniche où j’écouterai les sources qui coulent à travers les rochers. Comment va votre mère ?
  • Elle est extravagante, n’est-ce-pas, avec ses cheveux roses, sa mèche sur l’œil, son rouge à lèvres corail et son pagne fluo…Je l’avais toujours connue avec des cheveux blancs, sans maquillage et attifée comme une nonne ! lança-t-il sur un ton dépité.
  • Elle n’est pas plus ridicule que les hommes avancés en âge et vêtus d’un pantalon blanc …
  • Est-ce pour moi que vous dîtes cela ?
  • Prenez-le comme vous voulez … Permettez-moi de vous dire que votre mère ne se plait pas à l’E.P.A.H.D.
  • Cela se peut en effet mais je ne peux pas prendre ma mère avec moi, j’ai besoin de solitude et de calme pour écrire. Le romancier est un forçat qui doit réfléchir à chaque mot.
  • Vous avez toujours écrit ?
  • Pas du tout ! J’ai d’abord été un pingouin soumis dans une société de contentieux pendant dix ans. Les chefs m’ont proposé le poste de directeur des Ressources Humaines parce qu’ils me savaient capables d’exécuter le sale boulot avec une obéissance aveugle. J’étais un spécialiste des charrettes de licenciés. Je convoquais les individus et je mesurais l’angoisse dans leurs yeux apeurés. Je faisais mon choix parmi les plus fragiles, ceux pour qui le travail n’avait plus de sens et que les fontaines de chocolat, de jus d’orange ou le babyfoot du mess ne détournaient pas de la mélancolie. J’étais un Gallifet, vous savez le militaire qui faisait fusiller les communards à cheveux blancs dans les fossés de Passy. Il disait qu’ils étaient plus coupables que les autres. Je pensais aussi que les employés qui faisaient partie des meubles devaient partir…
  • Vous n’aviez pas honte de vous ?
  • Pas du tout, je tenais à ma réputation de salaud et je n’avais aucun regret de ce que je faisais. Je n’ai jamais pratiqué la repentance.
  • Nous ne sommes pas du même milieu ! Je serai toujours du côté des obscurs, des dominés et des indignés. Ici même, des gardes royaux traînaient de pauvres manants avant de les fouetter pour avoir eu l’audace de pêcher des poissons ou de laver leur linge dans le canal. Les révolutions sont inévitables. Je vous salue, coupa Isa.

   Le jour commençait à baisser et la campagne avait pris une teinte mélancolique que la verdure des bords du canal ne parvenait pas à dissiper. Des nuages obscurs s’amoncelaient au-dessus des platanes. Ils présageaient de froides ondées dans la nuit. Abasourdie par le cynisme de Paul Bousquet, Isa écrasait les pédales de son vélo pour gagner en vitesse et rejoindre le partage des eaux. Elle envisagea de prendre ses bagages et de quitter la pénichette mais elle ne savait où aller. Après le départ de son mari, les quelques amis du couple avaient cessé de lui téléphoner. Elle s’était alors repliée sur elle-même, menant une vie érémitique rythmée par la scolarité de Margot, son travail de secrétaire et les vacances en Chalosse où sa mère possédait une maison au milieu des pins. Elle était décédée depuis quelques années et Isa déplorait de ne pas avoir de parents ou d’amis chez lesquels se réfugier. Elle avait vaguement parlé à ses voisins balnéolais de son projet d’escapade sur le canal mais elle ne répondait plus sur son portable depuis Toulouse. Il se pouvait aussi que Margot ait cherché à la joindre et qu’elle se soit inquiétée de son silence.

   Isa pédala machinalement vers Le Pélicano en prêtant attention au murmure de l’eau, aux platanes décimés par le chancre et à la mauvaise humeur des pêcheurs de carpes ou d’anguilles sensibles aux remous que provoquait le passage des péniches. Certains galégeaient cependant en rappelant le temps où l’on pêchait des poissons de plus de deux mètres… Elle regagna la péniche en fin d’après-midi et se dirigea vers le carré après avoir rangé son vélo dans le local. Odette vêtue d’un short pailleté enroulait sa mèche rose autour de ses doigts et riait aux éclats en écoutant un fringant septuagénaire lui conter avec impudeur sa vie sentimentale du moment : « Un fiasco ! C’est morne plaine pour les joutes amoureuses. J’ai tellement d’heures de vol que les femmes ne font plus escale ! Où sont les gonzesses magnifiques, belles et rebelles d’autrefois ? Elles me fuient comme si j’avais un eczéma carabiné sur les testicules. Quel gâchis ! J’ai un beau tatouage pourtant mais son emplacement fait que je ne vous le montrerai pas. Tous les désespoirs me sont permis à présent et j’ai la nostalgie du temps où je consommais les gourmandises de l’existence. Je déplore que l’on ostracise les pratiques libertines, échangistes et le droit de cuissage ! »

  • Vous deviez être déjà un petit macho dans l’âge bête ! gronda Odette

   L’homme resta silencieux à la vue de Paul Bousquet que sa mère interpella :

  • C’est toi, mon Chéri. Je te présente Georges, il est dans la péniche qui suit la nôtre. Il est venu nous présenter Lara, la chienne qu’il a recueillie.
  • Très heureux de vous rencontrer. Je vous présente ma nouvelle meuf qu’une de mes ex a trouvé sur la route. Elle ne peut pas la garder et les refuges sont complets. Elle m’a conseillé de l’adopter pour ne plus penser à ma prostate. J’ai parfumé Lara avec « Air du Temps ».

   Le bichon femelle aux yeux noirs et aux poils couleur champagne, lovée dans les bras de son sauveur, lui léchait les mains tandis que son nouveau maître décrivait la cohabitation que la chienne avait imposée : « Elle a pris possession de la chambre et elle manifeste une joie extrême quand je me glisse dans le lit. Aucune femme ne m’avait léché les pieds avec une langue aussi râpeuse…

   Paul Bousquet ignora le toutou et son maître :

  • Je meurs de faim, Maman, qu’as-tu préparé pour le dîner ?
  • Rien, mon fils. Il n’y a pas de matériel pour cuisiner sur ce bateau.

   Paul Bousquet fronça les sourcils et grommela : « Mais enfin, Maman, nous avons tout le nécessaire, four à micro-ondes, table de cuisson, marmites, casseroles… »

   Odette protesta vivement : « Ca ne vaut pas une bonne vieille cuisinière à charbon…Rien ne marche sur cette péniche, une douche sans pression, des toilettes mécaniques où il faut pomper, pomper et pomper encore sans parler du tam-tam nocturne de la pompe de cale et des punaises qui ont envahi le matelas… C’est la galère ici pour trouver autre chose que des lingots et de la graisse d’oie et l’odeur nauséabonde du canal m’enlève toute envie de manger.

   Le septuagénaire qui perçut l’agacement de Paul Bousquet s’éclipsa rapidement après avoir adressé un signe de la main à Odette dont le regard perdu l’excluait déjà.

  • Quelle plaie, ce type ! maugréa Paul Bousquet. La prochaine fois que je le vois, je le désosserai vivant !  On dirait qu’il trompe son ennui en se grisant de paroles…

   Enfermée dans sa cabine, Isa ouvrit avec inquiétude la lettre réexpédiée de Bagneux que lui avait remise l’éclusier au petit matin. L’homme qui roulait les r avait largement fait part de sa mélancolie : « Quelle misère ce ciel gris, les arbres jaunis, le canal désertifié et le cristal de givre sur l’herbe ! Où est la belle lumière du mois d’Août ?»

  • La garrigue a encore sa jolie teinte bleutée…avait suggéré Isa dont les efforts pour réconforter l’éclusier étaient restés vains.

   Durant sa randonnée à bicyclette, elle avait senti à plusieurs reprises le froissement du papier dans sa poche. La lettre de Margot se rappelait à elle avec impatience et lui commandait de l’ouvrir mais Isa avait retardé jusqu’au soir le moment d’en prendre connaissance.

   Margot allait à l’essentiel dès la première ligne :

   Maman,

   As-tu réfléchi à notre proposition ? Théodorus et moi t’avons retenu une place à l’Institution Katrina dans le Busch. Il y a toutes les commodités, salle de gym et piscine, professionnels de surveillance et équipe médicale.

   Bien sûr, tout ça a un coût que tu pourras assurer en vendant la maison. Tu seras ainsi en mesure de profiter de dix années de vie heureuse et sécurisée.

   Même si les médecins sont un peu rassurés par ta rémission de cinq années, tu n’ignores pas que tu as une épée de Damoclès au-dessus de la tête. La vérité est que tu feras à coup sûr une récidive du cancer.

   Le moment est venu où tu dois entendre la vérité, tu vas mourir Maman. Il m’est difficile de te dire cela mais je le fais pour ton bien car tu n’aimerais pas que je te mente. Le moment est arrivé où tu dois faire un compromis entre ton idéal d’indépendance et la nécessité de sécurité qui s’impose. Tu trouveras à Katrina un personnel soignant accueillant, attentif et formé.

  Je ne parviens pas à te joindre sur ton portable. Réponds-moi par courrier, nous avons réservé ta chambre pour le 1er Janvier.

  Bises.

Margot

   Contrariée, Isa replia soigneusement la missive. Elle répondra plus tard à sa fille, quand elle aura surmonté les difficultés de la descente de cent quatre-vingt-dix kilomètres vers Thau et Sète, le dénivelé, les quarante-huit écluses parfois doubles, triples ou même quadruples…Sans oublier biefs, épanchoirs et déversoirs…Et quand elle aura contemplé dans une rêverie voluptueuse les jolies maisons éclusières, les ponts couverts de lierre et les aqueducs moussus.

4

   Isa frappa à la porte de la cabine d’Odette alors que le Pélicano était à quai depuis deux jours et son pilote invisible. Le regard vide et lointain, l’étrange femme aux sourcils assombris, vêtue d’un pyjama de soie couleur saumon ouvrit la porte en balbutiant :

  • Entrez Isa. Depuis que mon mari est parti, je fais de la dépression, j’oublie tout, je n’ai même pas su faire réchauffer mon dîner. Je suis une chienne crevée à la dérive. Et mon époux qui ne répond pas au téléphone… »
  • Je croyais qu’il était décédé…
  • Je ne sais plus. J’ai la tête vide. C’est comme si on avait débranché mon cerveau et je ne peux pas le reconnecter. Ca ne s’arrangera pas. Et Paul qui n’est pas là…
  • Savez-vous où est votre fils ?
  • Il disparaît parfois. Probable qu’il est allé au Vénusien.
  • Au Vénusien ?
  • Oui, un salon où une dame présente des filles. Les clients choisissent celle qui leur plait le plus et la prestation érotique qu’ils veulent avec la fille. Le service est à 150 euros la demi-heure…
  • Vous connaissez bien la vie intime de votre fils…Quel est son type de fille ?
  • Autrefois, c’étaient les grandes blondes avec du chien. A présent, je ne sais pas car Paul ne me fait plus de confidences.
  • Habillez-vous Odette. Nous allons nous amuser aussi…C’est l’heure du passage de la barge. Nous allons acheter des produits frais du pays, des haricots tarbais pulpeux et croustillants pour faire un bon cassoulet. Nous ferons un festin de Sardanapale en l’accompagnant d’une bouteille de Bordeaux.

   Odette acquiesça. Elle semblait avoir retrouvé sa lucidité : « Je ne sais si Paul sera des nôtres. On ne peut rien prévoir avec lui ! »

  • Peu importe. Nous discuterons pendant la préparation du plat, histoire de mieux nous connaître.

   L’épicière fluviale à la face rubiconde et réjouie n’avait que des haricots, du lard de poitrine, quelques grammes d’oie confite et un saucisson à l’ail : « Nous n’avons pas de collet de mouton ni d’échine de porc » cria-t-elle depuis la barge rouge et blanche.

  • Tant pis pour le cassoulet toulousain, nous ferons un cassoulet occitan, de quoi ranimer la guerre des cassoulets rétorqua Isa, puis se tourant vers Odette : « Je crois savoir qu’il y a autant de cassoulets que de cuisiniers et de cuisinières ! »

   Le visage de l’étrange femme parcheminé et lourd de fatigue semblait impavide. Georges qui les rejoignit, s’assit lourdement dans un fauteuil avant d’y avoir été invité : « Là où y’a de la gêne, y’a pas de plaisir ! Comment allez-vous Odette ? demanda-t-il en constatant la lassitude des traits. Vous semblez à l’ouest. Vous avez perdu quelque chose ? » déclara l’incorrigible bavard dont une bouteille de Belzebuth déliait la langue. Mutique, Odette sortait compulsivement des papiers d’un portefeuille en cuir vert, les dépliait, puis les rangeait, le regard absent. Isa reposa la question : « Tout va bien, Odette ? »

  • Pas très bien. J’ai retrouvé la clé de ma cabine dans le frigo…Heureusement que Paul ne le sait pas…Tout est triste et vain…
  • Vous êtes bien sombre ce soir, compatit Georges. Pour vous dérider, je vais vous raconter l’histoire de la tourterelle éconduite qui cherche désespérément l’âme sœur. Ca se passe sur la berge, là juste en face. J’observe chaque jour une tourterelle qui atterrit sur le fil électrique où se sont posées ses congénères. La tourterelle fait sa cour, s’approche avec précaution d’une de ses semblables en chantant, remue la tête de haut en bas puis gonfle le cou …et l’oiseau s’envole. Même flop avec les autres volatiles qu’il drague ! 
  •  C’est idiot votre histoire clama Odette avec une soudaine agressivité. Vous nous racontez là votre histoire de séducteur déchu ! Vous parlez chair et parties de voluptés…Ce n’est pas amusant et vous n’allez pas au fond des choses. La vie est une belle saloperie qui reprend ce qu’elle a donné. Même si votre tourterelle connaissait le grand amour, les amoureux seraient séparés par la mort. Vous occultez la faucheuse mon cher. Elle est là et elle nous guette, prête à foncer sur nous telle un rapace.

   Georges détestait parler de la mort. Il prit rapidement congé des deux femmes en leur souhaitant de joyeuses ripailles avec le cassoulet.

  • C’est ça ! Barrez-vous ! vitupéra Odette.

   Déconcertée par la violence d’Odette, Isa lui proposa une promenade sur le chemin de halage : « Ca nous ouvrira l’appétit pour le cassoulet ! » tandis que Georges lançait sur le mode qui lui était coutumier : « Oui, Oui, allez chercher les plantes aux molécules aphrodisiaques pour vos nuits érotiques… »

   Sur la berge, Isa tenta de fixer l’attention d’Odette : « Les arbres ont pris les couleurs d’automne, le jaune couleur du blé, de l’or, du soleil et le rouge celle du bonheur. »

  • Pour moi, le jaune trompe son monde. C’est le symbole de la traîtrise, de la félonie. Le rouge est plus franc…Le bleu seul me rassure. Nous n’écoutons pas ce que disent les couleurs, poursuivit Odette.
  • Que veulent-elles nous communiquer ?
  • La colère des arbres et de la nature à l’égard de l’espèce humaine qui détruit tout sur son passage.
  • Vous êtes pessimiste Odette. Tout n’est pas fichu. Nous pouvons peut-être encore sauver la nature en relevant la tête et en faisant notre part, même si ce ne sont que des coups de pouces.

   Des bulles montaient et crevaient à la surface de l’eau où clapotaient des gouttes de pluie.

  • Je suis heureuse de ne pas avoir de petits-enfants ! Quel piteux spectacle à leur offrir ! Mamie en pantoufles qui traîne les pieds en marmonnant, qui rentre et sort son dentier en le faisant claquer. Si j’ajoute que j’ai un pace-maker, que les cellules de mon cerveau se ferment peu à peu et que mes souvenirs s’évaporent à jamais, nous tomberons d’accord que la maladie et la mort m’attendent…Je pense que ce voyage ne me vaut rien ! La péniche tangue au passage des bateaux, elle ne va jamais droit et elle se déplace aussi lentement que la charrette à zébus. Il n’y a que de l’herbe verte, des arbres verts, encore de l’herbe verte et des arbres verts, des écluses et une eau noire malodorante et sinistre.
  • Vous ne pouvez pas apprécier le canal aujourd’hui parce que vous êtes d’humeur maussade. Pensez au travail prodigieux des êtres humains qui ont creusé la montagne avec des simples pelles et des pioches. Ils ont même fait passer des rivières sous le canal…
  • Mais où est Paul ? répondit Odette.

5

   Paul Bousquet arriva à la péniche en fin d’après-midi. Il était d’une humeur massacrante : « Saint Waze m’a envoyé dans les bouchons de Narbonne et de Carcassonne. » 

  • Où es-tu allé ? lui demande Odette.
  • Je suis allé consulter un médecin pour savoir ce qui est le mieux pour toi.
  • Oh tu ne veux pas me renvoyer à la Farigoulette. Je préfère mourir…
  • Pas du tout, ne t’inquiète pas Maman. Je voulais avoir quelques renseignements sur ta maladie.
  • Qu’a dit le médecin ?
  • Que tes symptômes sont légers. Tu peux dormir sur tes deux oreilles.

   Isa a ajouté à la demande d’Odette et en maugréant un couvert sur la table dressée sur le pont, premier repas qu’ils prennent ensemble.

– Nous ne savons rien du principe régulateur des étoiles ! souffle Paul Bousquet en désignant la Voie lactée et Orion.

   Quand sa mère lui demande de lui apprendre à effacer les e.mails, il élude doucement : « A quoi bon Maman puisque tu ne t’en souviendras pas. On va faire quelques pas sur le chemin de halage, si tu veux bien ! »

   Il lui a proposé son bras et il a incliné la tête vers l’épaule maternelle comme s’il voulait se mettre à sa hauteur. Appuyée au bastingage, Isa les observe longuement : « La confiance et l’affection existent entre ces deux êtres. Rien de comparable avec la relation distante qui existait entre Margot et son père. La petite ne se lovait pas contre la poitrine paternelle pendant les promenades dominicales en forêt de Chaville. »

   Des morceaux de la conversation entre Odette et son fils lui parviennent : « Je n’ai plus de télomères sur les chromosomes, Paul. »

  • Que me dis-tu là, maman ? Je ne comprends pas.
  • J’ai écouté une émission médicale sur la mort et les télomères. Je n’en ai plus pour longtemps, Paul. Je voudrais être incinérée et j’aimerais que tu disperses mes cendres sur un air de tango. L’orgue, c’est trop sinistre !
  • Pourquoi ces idées mortifères ? La soirée est si belle…
  • Peut-être mais l’univers va mourir dans un froid glacial.
  • Viens, rentrons maman. Tu as besoin de repos.

   Un froissement de papier dans la poche…Une nouvelle lettre ornée de Kookaburras est arrivée d’Australie et signe l’insistance de Margot et son exaspération de ne pas avoir de réponses.

Maman,

   Pourquoi ne me réponds-tu pas ? En te taisant, tu ne fais que confirmer ce que je pense depuis toujours : tu es une mauvaise mère, oui tu as bien lu. J’ai toujours pensé que tu ne m’aimais pas suffisamment. En vérité, tu lui ressembles, à lui le géniteur…

   Je suis sûre que tu n’as pas pris conscience que j’ai vécu dans la peur de ses insultes et de ses moqueries. Je cherchais ce que j’avais pu dire ou faire pour qu’il se comporte de la sorte avec moi. J’avais peur qu’il pose son regard sur moi et que je doive endurer son impulsivité, son humeur changeante et son ironie. Même si je tentais d’être parfaite, il me dénigrait. Pour lui, je n’étais jamais à la hauteur. Il prenait plaisir à me faire du mal, rappelle-toi qu’il a cassé volontairement ma plus belle poupée …J’ai passé ma jeunesse à n’avoir envie de rien. Je me réveillais avec un poids dans la poitrine, je lui dois mes crises d’eczéma et c’est par peur de le revoir que je me suis installée loin de la France.

   J’ai été bousculée dans l’enfance et tu as laissé faire, pire tu t’es faite sa complice. Une mère aimante serait partie avec son enfant pour la protéger de l’enfer que son père lui faisait vivre. Tu es responsable de mon mal être d’adolescente. Te souviens-tu que quelques années plus tard je voulais changer de nom ? Tu as été lâche maman. Quand je pense que tu le qualifiais de séducteur quand il a quitté la maison ! Il avait peut-être un corps de rêve mais c’était surtout un tyran froid sans compassion ni empathie. Il jouait de son charme et suscitait autant d’amour que de crainte. Gentil et mielleux au-dehors et caractériel, pincé, nerveux et dominateur à la maison.

   Tu pleurais sur ton sort de femme abandonnée parce que tu t’imaginais mariée avec cet homme pour l’éternité. J’étais soulagée qu’il soit parti et toi, tu le regrettais !

   Théodorus pense que je ne dois plus me faire de soucis à ton sujet, que tu veux vivre ta vie comme tu l’entends sans te préoccuper de nous et de ton avenir. Il est persuadé que nous ne nous comprendrons jamais toi et moi.

   J’annule la réservation d’une chambre en maison de retraite.                               

                                                                                                                      Margot  

    En dépit de la fatigue et du chagrin, Isa a pris une feuille de papier et elle tente de répondre à Margot. Il va lui falloir parler d’elle et se livrer, elle si réservée depuis toujours sur ses sentiments. Le doute distille son venin dans l’esprit tourmenté d’Isa : qu’a-t-elle raté pour que sa fille ne se soit jamais abandonnée sur son épaule ? Après le départ de son mari, elle a caché sa détresse et elle n’a jamais été blessée par la joie des autres. La bienveillance, la tendresse et la sollicitude n’ont jamais fait défaut à la petite…

   Si elle est injoignable, c’est parce qu’elle a besoin de réfléchir. Une entrée en maison de retraite est définitive et le choix est difficile à faire, avoir ou ne plus avoir de liberté, assumer les corvées ménagères au mieux avec un peu d’aide ou en être totalement libérée… D’une écriture rapide, elle révèle à sa fille l’histoire de sa pauvre vie :

   Chère Margot,

Ma chère fille, il faut que tu me rendes davantage justice et afin que tu ne me condamnes pas, je vais te dévoiler des aspects de ma personnalité. Un père aux abonnés absents avait laissé dans ma vie un vide abyssal. Je n’avais pas travaillé l’abandon que j’avais dissimulé. Quand j’ai rencontré ton père, j’ai confondu l’amour que pouvait me donner cet homme avec l’amour paternel.

   Je n’étais attirée que par les Bad Boys insolents, provocateurs, ironiques mais cultivés. Il n’y avait pas de livres dans mon milieu. Ton père m’a initié à la lecture. Je découvrais dans les livres la complexité de l’âme humaine et je me sentais plus forte. Plus assurée, j’attribuais à tort le mieux-être que je ressentais à la présence que je pensais protectrice de cet homme. Ton père m’a séduite avec une pensée de Sade : « la cruauté est le premier sentiment qu’imprime en nous la Nature. » Tu vois à quel point j’étais naïve ! Ce que j’ai pris pour de l’érudition et de la profondeur psychologique n’était qu’un flash de lumière sur la personnalité de ton père. Je t’entends déjà dire à Théodorus : « Il aurait mieux valu qu’il ne connaisse pas Sade, ma mère ne l’aurait pas épousé ! » Bien sûr, j’aurais dû être plus vigilante mais il savait jouer de ma vulnérabilité et sur la corde sensible du manque d’amour dont j’avais souffert. Je n’avais pas appris à lutter contre la sidération qu’avait causé le départ de mon père ni à faire avec son absence. Je me suis accrochée à ton père et quand il est parti, je ne suis pas parvenue à surmonter mon mal être même si j’ai caché le désarroi qui m’habitait. Te souviens-tu que je fermais les volets pour rester dans la pénombre même quand la nature renaissait ?

   Pervers, manipulateur, cruel à torturer les intestins et déconnecté de tous sentiments humains, tel était ton père et l’homme que j’avais épousé. Il savait exploiter les gens. J’ai été sa domestique, sa secrétaire, son chauffeur, sa cuisinière, sa mère et sa femme et il m’a toujours méprisée. Il nous a rayés de sa vie par un message téléphonique et il n’a pas laissé de traces. Tu allais avoir douze ans ! Ma colère contre lui est intacte depuis vingt-cinq ans.

   Je voudrais te donner un conseil, ne vis plus avec la rancune qui t’empoisonne. Si tu le peux, trouve un monde commun avec ton père, peut-être l’écriture et répares-le en toi.

   Ma chère enfant, sache que tes malheurs ont été mes malheurs. Je te souhaite de tout cœur d’être heureuse.

   Dis à Olivia que sa Mamie pense bien à elle.

  Je vous embrasse très fort tous les trois.

                                                                                                                                                                                                                                            Maman

   Avant de s’endormir, Isa constata qu’elle n’avait pas évoqué la vie familiale, du temps où père et fille à l’unisson et les yeux rivés sur les écrans, répondaient vaguement à son salut du soir où perçait une pointe d’anxiété :

« Tout va bien ? » Isa aurait aimé parler de sa journée et de la leur… Elle enfilait un tablier et préparait le repas avec le souci scrupuleux de leurs santés mais Margot aurait probablement détesté que sa mère lui rappelle les haricots azukis, les flocons de sarrazin, les salades saupoudrées d’algue dulce aux saveurs pourtant tendres et douces d’iode et de noisette…

   Un frôlement presque imperceptible contre les cloisons et le léger couinement de la porte du frigo…Un des passagers du Pélicano a une petite fringale. Il faudra faire un ravitaillement demain ! songea Isa.

6

  • Tu es ridicule, maman, avec cette armure en plastique !
  • Je l’aime bien parce qu’elle cache les horribles piqûres de punaises de lit…mais je vais l’enlever si elle ne te plait pas…

Odette ôta la cuirasse laissant apparaître un tee-shirt rose « I love Carcassonne ».

  • Tu n’es donc pas sensible aux tours, aux courtines, aux échauguettes, aux douves, aux ponts levis ! Paul Bousquet haussait le ton, exaspéré. Tu as acheté une armure en toc dans une vitrine tapageuse. Je sais, plus c’est moche, plus ça se vend…Le tee-shirt est pour une nana de seize ans, pas pour une femme de ton âge. La journée avait pourtant bien commencé, nous avions une place dans le port et nous allions voir un spectacle magique, les remparts de la Cité de nuit…Pourquoi as-tu fait livrer autant de ravitaillement ? L’épicier du port m’a téléphoné, tu lui as fait un chèque de trois cents centimes. La note montait à trois cents euros. Il m’a demandé combien de personnes vivaient sur ce bateau. 
  • Je lui ai dit que nous étions nombreux ! marmonna Odette.
  • Mais enfin, Maman, comment peux-tu dire des énormités pareilles ? Où allons-nous stocker cette nourriture ? Nous allons la perdre !
  • Tu es radin Paul ! Déjà quand tu avais vingt ans, tu étais intéressé par l’argent. Tu disais que le compte en banque signait la réussite sociale et que tu voulais une carte bleue plus bleue que celle de tes amis. Il est temps que tu mettes ton argent à la disposition de tes semblables…Celui qui voyage avec nous par exemple et qui mange comme dix …
  • Qu’est-ce-que tu me racontes ? Tu inventes des histoires maintenant ?
  • Tu sais bien, Paul, je t’en ai déjà parlé. Je l’entends la nuit dans la cuisine.
  • Une bonne fois pour toutes, Maman, nous ne sommes que trois sur ce bateau. Toutes les cabines sont occupées…
  • Pas du tout. Tu n’as pas visité celle qui est dans la cale de la péniche.
  • Mais ce n’est pas une cabine, Maman. Il n’y a qu’un meuble qui a été posé là en dépannage et dont personne ne se sert.
  • Pas du tout. C’est un coffre et quand on relève le couvercle on trouve un lit complet avec matelas, oreiller et couvertures. Bien sûr il n’est pas large mais c’est suffisant pour un jeune. Je te dis que je l’entends la nuit. Certes mon esprit est touché, je n’arrive plus à me concentrer et mes pensées sont confuses mais je suis sûre d’entendre quelqu’un fouiner dans la cuisine.
  • Tu l’as bien dit Maman, c’est une fouine que tu entends. Si tu continues à avoir ces sottes idées, je vais faire appel à un professionnel du feng shui qui harmonisera les flux d’énergie sur la péniche. En attendant, tu ne fais plus de chèques sans m’en parler et Madame Gilg fera les courses.

  Isa attendit qu’Odette ait rejoint sa cabine : « Monsieur Bousquet, j’ai payé la moitié des frais de location de la péniche. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas votre laquais. Vous faîtes vos provisions, je fais les miennes…Je n’apprécie pas votre arrogance. Vous interdisez à votre mère de faire les courses mais elle est fière de se rendre utile parce qu’elle est consciente que son état se dégrade… Vous mettez de l’acide sur les blessures de la pauvre femme !

   Paul Bousquet referma lentement son livre et le pointa du doigt :

  •  Vous devriez le lire « Walden ou la vie dans les bois ». Cette robinsonnade devrait vous faire retrouver vos esprits !
  • Mais enfin, vous accepteriez que vos enfants décident de ce que vous devez faire ou ne pas faire ?
  • Des enfants ! Des enfants ! Je n’en ai pas voulu, ma pauvre dame, voir mes clones toute la journée et faire un transfert névrosé en les regardant comme des petits dieux, beaux, grands, écolos, végan alors qu’ils m’auraient volé les plus belles années de ma vie et dévoré le cœur. Le jour où, malade, j’aurais eu besoin d’eux, ils se seraient envolés au prétexte que la région où je vis est trop chère pour qu’ils y deviennent propriétaires. Des dégonflés anonymes qui donnent leur voix au dernier qui a parlé dans Tweeter ou Instagram qui ne connaissent rien de la vraie vie et qui ne se sont encore jamais mis à genoux. Des rejetons ! Quelle niaiserie de vouloir engendrer sur cette planète surpeuplée. Les enfants sont des pollueurs. Non merci, ni enfants, ni femme ! Balzac a dit : « En amour, il y en a un qui souffre et un qui s’ennuie. » Je me suis ennuyé avec toutes les femmes qui ont fait un bout de chemin avec moi. L’une d’elles m’a dit que je l’avais faite souffrir et que j’étais responsable de sa maladie. Ce dont je suis sûr, c’est que je n’aurais pas supporté une vie terne avec ma semblable, copie grégaire de moi-même à force que nous ayons mangé et dormi ensemble.
  • Ce n’est pas si mal quand les deux protagonistes d’un couple finissent par se ressembler…
  • Sauf que le plus fragile est jeté comme un chien quand il est ruiné ou malade…Ma mère m’a dit que vous aviez eu un cancer. Je suppose que vous fumiez un paquet de cigarettes par jour…
  • Vous vous trompez et vous me culpabilisez à tort. Je suis passée trois fois par la case alors que je ne fumais pas. Vous pensez être tranquille, ça vous tombe dessus et c’est la détresse émotionnelle…
  • Pourquoi faire une croisière fluviale dans votre état ?
  • Pour combattre le cancer-blues. Je suis en convalescence et entre chaque examen, j’essaie de réaliser un rêve inaccompli. Je ne m’attendais pas à rencontrer un scrogneugneu égoïste, colérique, impitoyable et asocial. J’espère avoir plus de chances dans mes futurs projets…
  • Moi, je projette un safari au Kénya, rétorqua Paul Bousquet avec ironie.
  • Faîtes ce que vous voulez ! Alles pêcher l’anguille à la vermée, la grenouille à l’arbalète ou vous faire bouffer par un lion, cela m’est égal ! Par contre j’aimerais que vous chassiez la fouine qui rode la nuit dans la coursive !

7

   Tendue comme une arbalète, tremblante, le cœur battant et manquant d’air, Isa referma brutalement la porte de la cabine et elle soliloqua : « Je ne supporte pas cet olibrius ! » La colère et la mélancolie ont pris possession de son cerveau qui s’enveloppe d’un brouillard épais et froid. Des phrases reviennent en boucle : « J’ai soixante-cinq ans aujourd’hui. Le temps m’écrabouille et me détruit inexorablement. Ma jeunesse et ma fraîcheur sont parties. Ce qui m’attend, c’est la vieillesse et la décrépitude couronnées par la mort. »

   Isa aurait aimé partager ce jour spécial avec les passagers du Pélicano. Elle n’aurait pas triché sur son âge… « Mais il est impossible de se confier à ce bourrin… »

   Elle a vérifié ce matin dans le miroir ce qu’elle sait déjà, son visage est fané et des sillons creusent ses joues et son cou. Sous la douche, elle a constaté la peau flasque et desséchée, les seins qui tombent, les muscles affaissés et les vagues et les creux d’un corps qui se détériore insidieusement. Elle s’habille différemment depuis quelques années. Les robes dans lesquelles elle se sentait bien autrefois ne lui correspondent plus. C’en est fini des tenues bains de soleil, des dos-nus. Les corsages qu’elle revêt aujourd’hui recouvrent ses avant-bras jusqu’aux coudes afin de cacher les plis disgracieux. Avancer en âge lui apparaît aussi apocalyptique qu’un naufrage. Elle va devenir fragile, tremblotante, invisible, puis elle s’éteindra dans l’indifférence générale et on ne se souviendra plus d’elle.    

   A la détresse qui l’étreint face à sa décrépitude physique s’ajoute la peine et de la colère de ne pas avoir été aimée comme elle avait besoin d’être aimée. Son mari a méprisé sa nature romantique et sensible. Il a amplifié ses doutes et ses peurs. Elle n’aura pas connu l’amour qui reste parce qu’il vous a rendu heureuse et fait que l’on accepte de vieillir ensemble sans se poser de questions.

   Isa n’ignore pas qu’elle est le produit d’une époque qui prédéterminait le destin d’une femme et le champ de ce qu’elle pouvait faire ou ne pas faire, quand elle n’était plus en puissance de mari comme disait sa mère pour qualifier sa situation de femme divorcée. Au fil du temps, Isa a renoncé à l’amour, aux contacts physiques et au peau contre peau mais la douleur de ne plus être prise dans les bras lui fait toujours aussi mal…

   Elle bouscule ce soir la patience inscrite dans ses gênes et elle se révolte à l’idée d’avoir vécu sur le rivage vide et ennuyeux de la vie. Une petite voix insinue que l’amour n’est pas l’accomplissement ultime, que les modes de ce temps configurent le partenaire sur les sites de rencontre et qu’elles placent l’argent et le pouvoir comme buts de la vie. La petite voix rappelle aussi que les couples se tolèrent pendant trente ou quarante ans parce que l’autre s’absente du matin au soir. La petite voix insiste : « On ne peut pas sauter dans un trou noir pour éviter les chagrins. Rassemble donc quelques souvenirs de philosophie : Hérodote et son récit du nouveau-né au sein du peuple Thrace dont la famille se lamente sur les malheurs qui vont fondre sur lui au long de sa vie au lieu de se réjouir de son arrivée et c’est dans l’allégresse qu’elle enterre ses morts enfin libérés de tous les maux. » La petite voix conclut : « La vie est souffrance parce qu’elle ne reste pas. Si tu ne veux pas souffrir, il te faut mourir. »

– Pas avant d’avoir écrit ce que j’ai sur le cœur…

   Isa Gilg veut se libérer. Elle détache avec brusquerie une feuille du bloc posé sur la table de nuit et elle fait glisser le stylo sur le papier d’une écriture convulsive :

Chère Margot,

   Tu as bien fait d’annuler la chambre à l’Institution Katrina car ce projet ne me convient pas. Je n’irai pas dans cette maison de retraite perdue dans le Bush rejoindre d’autres vieux. Je ne veux pas devenir une vieille femme recluse et hors du monde qui a lâché prise.

   Je ressens l’ambivalence de ta proposition, ta sollicitude certes mais aussi ton souhait d’être débarrassée de moi. Je suis un poids pour toi et je suis peu intéressante. Si j’avais vécu dans la Rome antique, tu m’aurais peut-être proposé un breuvage fatal…

   Tu es partie en Australie avec Théodorus il y a dix ans. Il était normal que tu vives ta vie mais il faut que tu saches que j’ai lutté seule dans la nuit d’un hôpital où les souffrances, les angoisses poignantes et la peur anesthésiante ne manquaient pas. Je pense que je t’ai donné tout mon amour mais que tu restes pour moi une inconnue.

   Aujourd’hui, j’ai eu soixante-cinq ans. J’arrive à l’âge où chaque année qui passe est du bonus. Je n’aurai probablement pas le temps de lire tous les livres pour lesquels j’ai un coup de cœur mais il me reste la liberté de décider de ce que je veux faire des dernières étincelles de ma vie, m’assumer pleinement.

   Je vous embrasse.

                                                                                                                                                                                                                                                        Maman

  Les cris d’Odette ont raisonné dans le silence de la nuit. Isa constate, effarée, les coquilles d’œufs évidées, les trognons de pommes, le café répandu et le sac de déchets ménagers éventré qui ont laissé des taches sur le sol de la cuisine. Une odeur âcre se dégage du petit espace parsemé de touffes de poils, de crottes et de traces d’urine.

  • Une fouine est venue visiter la péniche. Elle est restée car il y fait chaud. Elle a laissé des poils près du conduit d’aération ce qui signifie qu’elle nous observe à notre insu, probablement depuis le toit. J’installerai une lampe avec un minuteur pour qu’elle ne s’aventure plus dans la cuisine ! Voyons le bon côté des choses, nous n’aurons pas de rats tant qu’elle sera sur la péniche…
  • C’est une vraie brise fer ! Elle a rongé le câble du micro-ondes, cassé une pile d’assiettes et gobé six œufs et trois pommes, s’exaspère Isa !
  • Maintenant elle dort roulée en boule et l’estomac bien rempli…J’espère qu’elle n’a pas repéré le batracien qui vit sur le pont, s’inquiète Paul Bousquet.
  • Vous paraissez plus soucieux du sort du crapaud que de celui du micro-ondes…s’exclame Isa dépitée avant de s’éclipser.

   Elle inspecte les trous dans les cloisons de sa cabine et elle laisse la lumière allumée pour guetter la bestiole aux oreilles pointues et au jabot blanc. Paul Bousquet avait raison, la fouine, repue, faisait sa nuit.

8

  • Le crapaud est là ! articule Paul Bousquet, avec un soupir de soulagement.

Il a nettoyé les ravages de la fouine, dressé la table du petit déjeuner et fait griller des toasts. Il invite Isa à s’asseoir comme s’il voulait effacer les échanges peu courtois qu’ils ont eus :

  • Vous avez probablement compris que ma mère souffre de la maladie d’Alzheimer…Elle en est au stade trois. La maladie a déjà fait des dégâts dans le cerveau depuis plus de dix ans. Ma mère me reconnaît encore mais pour combien de temps ?
  • Elle s’est inquiétée pendant votre absence…Elle m’a dit que vous étiez au Vénusien…
  • C’est sa blague favorite depuis que je lui ai dit, il y a près de quarante ans, qu’un de mes potes de l’Armée avait fait son initiation amoureuse au Vénusien. En réalité, je suis allée consulter un spécialiste à la Fondation Aloïs. J’aurais préféré aller au Vénusien… Les nouvelles ne sont pas bonnes. Ma mère développe des troubles du comportement et elle devient une autre femme, exubérante, irritable…Son état s’aggrave mais nous allons continuer la croisière jusqu’à Narbonne !

   Le pilotage du Pélicano n’est pas aisé et Paul Bousquet fulmine contre les courbes capricieuses, les méandres et les crochets trop brutaux. L’attente à l’écluse du Pont-Canal l’agace et il décide d’arrêter la péniche à l’écluse de l’Ermite où d’étranges êtres en bois, longilignes, les accueillent sur la berge.

  • Ils me font peur, murmure Odette
  • Il est vrai que certains semblent inamicaux. Les plus sympathiques sont ceux qui nous invitent à vivre la guitare à la main…
  • Moïse ! articule lentement Odette. De larges cernes bleues autour des yeux signent sa fatigue et sa lassitude. Elle désigne en tremblant une statue masculine, le doigt tendu vers le ciel, armée d’un bâton.
  • Je ne pense pas que ce soit le prophète…observe doucement son fils.

   Odette reste silencieuse, absente. Paul Bousquet veut intéresser sa mère aux sculptures animalières : « Regardes donc, maman, ils sont bienveillants et interrogateurs comme Chipie qui penchait la tête à droite et à gauche pour comprendre ce que tu lui disais ! Tu as eu combien de chiens et de chats ? On va dire une dizaine…

  • Je ne sais plus…Oui Chipie…
  • J’aurais aimé que l’artiste sculpte les animaux en colère contre la folie des hommes : le singe et l’éléphant, la patte levée contre la déforestation et le braconnage, la vache qui dit stop aux fermes-usines et les jolies coccinelles devenues belliqueuses qui dégagent des substances toxiques sur les humains…
  • J’ai faim, se plaint Odette.

–    Le traiteur fluvial a recommandé le gratin de pommes de terre au roquefort. Il affirme en avoir été nourri après le biberon, que ça lui donne la pêche et que ça rend l’âme sereine. Tu vas en manger et ça te fera du bien.

   Le commerçant a-t-il perçu chez Paul Bousquet les humeurs tumultueuses, chaotiques et nostalgiques de Paul Bousquet qu’il pourrait combattre avec le plat Aveyronnais… De fait, après avoir médité sur les rives qui baignent dans la lumière mordorée de l’automne, Paul Bousquet devient disert : 

  • Je rêve de m’exiler dans un cabanon bucolique perdu dans la nature. Si Dieu existe, il a fait cette perfection où l’on peut se gouverner soi-même, sans traces ni contrôles. Je refuse de m’en remettre aux totems technologiques de la société du vingt et unième siècle et de noyer ma liberté dans des univers ripolinés où règnent les protocoles robotisés. Le canal est devenu terne par rapport au temps où naviguaient des bateaux remplis de farines et de tonneaux d’armagnac. Pourquoi ne promène-t-on plus en farandoles au son des flutes et des tambourins, les exvotos des mariniers et les statues des saints protecteurs des charpentiers ou des aubergistes ? Pourquoi ne tire-t-on plus de boites à l’arrivée et au départ des barques ?
  • Grâce aux touristes et à la navigation de plaisance, les villages abandonnés se repeuplent et les écluses condamnées revivent, plaide Isa.
  • Tout cela me paraît insuffisant. Par bonheur, le vieux mammouth que je suis vit aujourd’hui une belle histoire d’amour. Elle s’appelle Foxette et je me fais tout petit devant elle !

– Où as-tu rencontré cette femme, demande Odette dans un sursaut.

  • Sur le chemin de halage. Tu sais bien que j’aime prendre les chemins à la marge…

   Il éclate de rire en constatant le visage sidéré de sa mère :

  • Foxette est une jeune renarde sauvage au pelage roux et laineux, aux yeux bridés et candides couleur ambre et aux oreilles noires et pointues dressées en arrière. Nous nous voyons régulièrement, aventure naïve certes mais je ne veux pas manquer ce rendez-vous. Le soir, je vais à sa rencontre dans les flagrances de l’herbe coupée. Elle avance vers moi, en zig-zag, curieuse et observatrice, quémandant de la nourriture. Je lui jette des biscuits, des fruits et des saucisses qu’elle attrape au vol. C’est la bringue du siècle ! Je ne l’ai pas vue depuis deux jours. Elle est peut-être partie avec Grimbert, le blaireau laissant en paix les campagnols… J’aime penser que pour me rejoindre, elle traverse des rochers, des rivières, des prairies et des forêts. Elle s’apprivoise peu à peu et je lui tends la main qu’elle vient renifler. Je ne la caresse pas pour préserver sa nature sauvage et ne pas trahir sa confiance. Avec elle j’ai des échanges sans mots alors que les médias qui déversent des flots de phrases pour finalement dire peu de choses ne laissent pas de traces dans mon esprit. Je reste près d’elle jusqu’à ce qu’elle me tourne le dos en levant la patte, un peu comme un chat. Peut-être me dit-elle : « A demain ! » Les bottines noires détalent dans la nuit vers les vignes endormies et la belle queue touffue fouette l’air. J’espère qu’elle ne dort pas à même la terre mais dans un terrier, protégée par une barre rocheuse des tirs des chasseurs qui visent entre les deux yeux.   

­- Vous êtes un ami des animaux sauvages, questionne Isa.

  • Je suis un ami de tous les animaux car ils sonnent vrai. Ce n’est pas le cas de tous les humains…
  • Paul, je n’aime pas quand tu as la bile noire. Reste dans la mesure !
  • Les humains ont construit un monde affecté, mensonger et hypocrite. Ils se croient libres mais ils sont sous la surveillance des GAFA. Les hommes et les femmes de ce siècle sont réfractaires aux hypersensibles qu’ils trouvent ridicules et les traitent comme des fantômes. Ils préfèrent les amis virtuels qui brandissent les « like », les faux-culs charmeurs ou les médiocres emplis de vices et de vanités qui, anonymement, mettent à mort sur les réseaux sociaux. Ces orgueilleux ne sont que des impuissants parce que la subtilité fera toujours mieux que le buzz.
  • Les humains peuvent aimer d’un véritable amour, avec une infinie patience, objecte Odette.
  • Non maman, l’amour n’est le plus souvent qu’un immense égoïsme. L’amitié est supérieure à l’amour. Dans l’amitié, on veut le bonheur de l’autre, en amour on veut le sien propre. Les femmes qui ont partagé ma vie n’ont pas supporté mes humeurs variables. Elles ne m’ont pas aimé tel que je suis, avec mes problèmes. Miraculeusement, une renarde sauvage, sociable et adaptable m’offre son amitié. Si tu n’étais pas là, maman, il y a longtemps que j’aurais fui dans le désert ou dans les bois comme Timon d’Athènes !

   Paul Bousquet s’est arrêté de parler. Sa mère désorientée, le regard hagard et la parole bredouillée s’agite alors que le dernier oiseau salue la tombée de la

nuit :

  • Il est là, il est là et il vient me chercher …
  • Que dis-tu, maman, qui viens te chercher ?
  • J’approche du quai d’embarquement pour le grand voyage. Des choses nous dépassent et le monde invisible existe !

   Le silence se fait épais. Paul a pris la main de sa mère et Isa l’a imité. Tous deux l’aident à franchir la passerelle de la péniche. Odette se plaint de vertiges et de palpitations. Son souffle se fait court et de grosses gouttes de sueur roulent sur ses tempes mais elle s’endort aussitôt qu’elle est allongée sur son lit.

– Ma mère devient hypochondriaque, souffle Paul Bousquet.

  • Je connais les sensations dont parle votre mère. Elles peuvent être très pénibles…
  • Vous avez eu des crises d’angoisse ?
  • J’ai mangé des poires d’angoisse, estomac noué et nœud au plexus solaire, durant ma vie professionnelle. Violence d’un travail de secrétariat routinier, carrière à genoux dans un open-space agité et bruyant.
  • La vie familiale serait-elle plus sereine ?
  • Je ne sais pas…Je me souviens de réunions familiales nerveuses et folles, à fêtes fixes. Après s’être rués dans les bouchons et avoir subi la mauvaise humeur de mon ex-mari, il fallait essuyer les assauts de dominants décomplexés, sans peur et sans sursauts qui projetaient les diapositives de leur bivouac en Yakoutie ou préparaient leur tour du monde en ULM ! Dans ces fêtes où les normes sociales imposaient de se retrouver, la sans pouvoir que j’étais, dépourvue de réseaux et de carnets d’adresse, incapable de parler pendant des heures et de refaire le monde, attrapait des palpitations qu’il fallait dominer. J’apprendrai à votre mère des techniques de respiration lente et profonde pour faire face aux délires émotifs…
  • Merci de ce que vous faîtes pour elle. Vous voyez un visage vieilli et crevassé par les souffrances mais ma mère fut autrefois resplendissante de beauté.
  • La vieillesse n’existe pas pour elle car elle bouillonne d’amour pour vous et cela m’émeut.

   Ils sont parvenus devant la cabine d’Isa. En inclinant la tête, il lui confie :

  • Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, nous quitterons le canal dans quelques jours pour rejoindre Narbonne. Ma mère voudrait visiter une abbaye qui abrite des ex-votos de mariniers. Si vous voulez arrêter là le voyage, je vous accompagnerai à la gare la plus proche.
  • Voyager seule n’est pas pour les femmes. Je continue le voyage avec vous…Il faut bien que quelqu’un remplisse le frigo pour nourrir Foxette et la fouine…

9

Les villages aux soudaines ruelles et aux maisons bancales semblent endormis, nullement dérangés par le glissement des péniches sur le canal. La vie se fait jour dans les prés où paissent les troupeaux de moutons, autour des meules de foin bâchées et sur les côteaux boisés dominés par les châteaux-forts où courent les jeunes taureaux. Les lys jaunes annoncent les humbles maisons éclusières dont les volubiles occupants, emplis de bienveillance à l’égard d’une co-équipière maladroite et sans expérience, maintiennent le Pélicano au-dessus des flots. Ils en profitent pour lui transmettre leur savoir sur les tilleuls, les peupliers blancs et les chênes chevelus qui remplacent les platanes malades du chancre doré. Un pur instant de bonheur olfactif s’offre aux plaisanciers imaginatifs près d’une écluse condamnée. Le jardinier a refusé de regarder passer des navigateurs indifférents et il a cultivé les terres autour de la maison occupée jadis par l’éclusier. Les passagers de la péniche l’accompagnent dans les carrés de florales où il a cueilli le jasmin à l’aube puis sur le flanc du côteau enrichi en potasse et phosphore où croissent les plantes aromatiques. Dans les parcelles de fruitées, Isa froisse les feuilles de mélisse qui laissent leurs dentelles et leur parfum citronné sur ses doigts. « La mélisse ramène les abeilles vers les ruches ! » assure le passionné qui offre des feuilles et des baies de myrte, du fenouil et de la menthe poivrée pour aromatiser le plat de viande du déjeuner.  Pour la mémoire et les fonctions cognitives d’Odette, ce sera du romarin et de la sauge.

  L’amoureux des rhizomes d’iris les a divisés et il les a remis en place directement en n’enterrant que les racines pour que les rhizomes affleurent et profitent du soleil :

– Broyés en poudre, ils feraient par distillation un excellent beurre d’iris à l’odeur poudrée et boisée pour « L’heure bleue de Guerlain » mais je suis un grand jaloux et je les garde pour moi ! Non, je ne suis pas si égoïste que ça. Les mauvais jours seront là dans deux mois et je vais construire des nichoirs pour sédentariser, qui sait, peut-être les hirondelles, les bergeronnettes, les loriots ou d’autres oiseaux. Il faut aussi aménager des hôtels à insectes et des refuges pour les animaux du jardin… Les générations qui se sont succédé n’ont pas respecté la nature, les arbres et les anciens. On paie cher aujourd’hui la destruction des espèces, les changements climatiques…Les humains ne sont pas heureux parce qu’ils ont fait du mal et qu’ils ont perdu l’estime d’eux-mêmes. »             

   « Pour les roses, il faudra repasser l’année prochaine au mois de mai ! », lance-t-il sur la rive. 

   Au fil des écluses, Isa ne s’est pas montrée ingrate. Sa minuscule cabine s’est remplie de bocaux de pruneaux fourrés enrobés de chocolat, de bouteilles de blanquette de Limoux, de vin de Fitou et de crus des Corbières qu’elle a achetés dans les épiceries des éclusiers bienveillants et qui, âmes généreuses, lui ont apporté leur aide lors des amarrages.

   Paul Bousquet ne commet pas d’erreurs en manœuvrant au ralenti la péniche. Calme et concentré, il surveille avec méfiance les bateaux qui attendent pour l’éclusage, en particulier La Mouette et son pilote désabusé qui récrimine :     

  • La vie est trop lente et trop calme sur le ruban d’eau ! Heureusement, vous êtes là, vous êtes ma bouée de secours et je vous suis avec constance depuis Toulouse ! Je suis abimé, épuisé… Monsieur Paul, vous êtes un honnête homme. Je vous supplie d’accepter ma modeste compagnie Je vous suivrai jusqu’au bûcher. Pour moi, ce ne serait que justice, moi le pêcheur, le suborneur dépravé, le queutard, le noceur impudique, le bambocheur criblé de dettes et coursé par les créanciers alors que vous, vous êtes un saint…
  • Arrêtez, vous me saoulez avec vos outrances verbales. Vous avez mal digéré des blessures d’amour-propre, c’est pas possible autrement ! Vous dîtes que vous n’êtes pas un marin d’eau douce, mon cher. Il vous faudrait peut-être les quarantièmes rugissants mais ici il faudra vous contenter de la tumultueuse et voluptueuse halte de Plaisance. Nous y serons dans une heure. Vous ne pouvez pas trouver plus bel endroit pour courir le guilledou et ramener une vamp en combinaison de cuir. Et qu’est-ce-que vous me racontez avec vos soucis d’argent ? Si vous étiez désargenté, vous ne vaporiseriez pas « L’air du temps » sur les poils de votre chienne ! Laissez moi tranquille avec vos gémissements.

   L’amarrage à Plaisance se fait au rak, rak, rak rauque d’un rollier égaré dans la cavité d’un chêne et qui a oublié de migrer plus au sud. Un ragondin qui a creusé son terrier sur la berge s’enfuit à la vue de Georges qui descend prestement de La Mouette, émoustillé par l’animation du port et l’invite de l’auberge gourmande du quai.

  • Je vais m’enfiler un onglet de bœuf sauce au poivre, du foie gras, des frites et une forêt noire, lance-t-il en se frottant l’estomac.
  • Vous êtes un drôle de zèbre ! Du foie gras ! Vous donnez dans cette barbarie infligée à des oies et des canards sans défense ! Venez donc plutôt avec moi visiter la grotte aux bouquins, propose Paul Bousquet avec une intonation de janséniste.

   La stratégie se révèle payante, Georges le philistin a déjà filé le long du quai.

  • Enfin, il me lâche les baskets ! » marmonne Paul Bousquet avec un hochement de tête.

   Dans la grotte surréaliste creusée dans le roc à laquelle on accède par une grille en fer forgé, la lumière irisée bleue et or se reflète sur les piliers et les voutes. Au détour des affiches anciennes et des rayonnages en chêne, Paul Bousquet croise Isa qui se tord le cou pour déchiffrer la tranche des livres.

  • Que cherchez-vous, lui demande-t-il.
  • Rien de particulier, je regarde. Il y a tant d’ouvrages, dans tous les domaines…

   Une jeune trentenaire, rousse et frisée vêtue d’une sobre robe noire décolletée en V s’est approchée d’Isa : « J’ai le livre que vous cherchez, Madame. C’est une occasion dans un état impeccable. Je vous le fais à 2 euros. »

   Isa a quitté la grotte et elle s’est installée dans l’herbe en compagnie de Thackeray et de « La foire aux vanités », sous le pont en dos d’âne qui l’isole du reste du monde. Au Relais des Plaisanciers, elle a aperçu Paul Bousquet et Georges en compagnie de la jeune femme rousse dont la voix musicale résonne dans la salle de restaurant : « Ecrire change le goût du monde et modifie les souvenirs. On est seul maître à bord. On prend des choses dans la réalité, on les agrège, on les assemble, on omet des détails trop prégnants. On échappe à ses démons car l’imaginaire et le rêve sont des bienfaiteurs. »

  • Je pense que le romancier ne peut ressentir que des plaisirs brefs qui n’impriment pas, ce sont des bonheurs d’occasion qui s’estompent comme des lampions ! Non l’écriture n’est pas réparatrice. J’écris sur ce qui me pose problème, les angoisses du présent, celles qui me hantent. Je ne suis jamais tranquille, remarque Paul Bousquet dont le sourire séducteur corrige le ton incisif.

   Les deux pilotes n’ont pas noté la présence d’Isa qui, la dernière bouchée de pizza avalée, s’éclipse alors que Georges tente de séduire la jeune femme avec les allusions sensuelles dont il est coutumier. Une compagnie occitane doit jouer « la porteuse de pain » dans la vieille et insolite barge bleue posée sur l’eau tandis qu’une exposition organisée dans le long couloir d’accès à la salle de spectacle par les amis du canal donne sens aux aqueducs, épanchoirs et déversoirs. Quand retombe sous les applaudissements le lourd rideau rouge, Isa savoure le moment de liberté et d’évasion que les acteurs lui ont procuré mais la nuit sur l’étroit chemin de halage peuplé de quelques humains amoureux des étoiles n’est pas pour les femmes. Elle presse le pas dans l’obscurité où s’élancent soudain les sons de deux langues empâtées qui heurtent, égratignent « le doux, le tendre, le merveilleux amour… encore aimé… malgré les éclats des vieilles tempêtes… »

Le doigt levé, Georges entonne : « Je voudrais qu’elle s’abandonne une nuit sur mon épaule… » tandis que Paul Bousquet, yeux mi-clos, déclame les cœurs mis à nus et les morsures de l’amour fou.  Les deux hommes sont ivres mais leurs égos sont restaurés par l’alcool. 

  • T’es génial…Nous deux, c’est à la vie, à la mort ! s’écrie Georges en tapant sur l’épaule de son compagnon
  • Toi t’es pas moche…et pas bête balbutie son interlocuteur. On lui plaît pas parce qu’on est vieux, angoissés et qu’on garde nos chaussettes au lit…
  • Toi peut-être mais pas moi…
  •  Peu importe…Elle aime les mâles invincibles et sans complexes, du style de ceux qui offrent un mariage gothique dans la chapelle blanche de Las Vegas. Tu la vois en robe à froufrous brodée d’une tête de mort, avec son bouquet de pivoines noires et de plumes et juchée sur des escarpins à semelles rouge ? Elle serait moche tu crois pas ? Dis moi que t’es d’accord avec moi parce que t’es mon ami. T’es David, moi c’est Jonathan et je prendrai soin de toi jusqu’à la mort…

   Isa a écouté avec amusement les divagations de Paul Bousquet et une formule que son mari avait ramené du Quebec lui revient à l’esprit : « L’homme éconduit a son quatre pour cent… ». Elle ne connaît plus le sens de la formule et cela l’indiffère. Elle s’étonne toutefois de sourire en évoquant son ex mari…lui, l’homme dédaigneux et sombre, irréductible de l’aigreur. La colère aveuglante, la vague amère et vengeresse qui la submerge depuis si longtemps lui fait improviser et scander des mots de hargne et de revanche :

Il m’a quittée il y a vingt-cinq ans,

Me laissant seule avec l’enfant,

S’il revenait, vieilli, en ce temps,

A moi de lui donner le quatre pour cent.

Que n’ai-je pu éviter dans le secret du logement,

La face cruelle, le regard assassin,

La langue fourchue du patelin,

Je m’en souviens chaque jour, c’était il y a vingt-cinq ans.

Que n’ai-je eu le courage de partir avec l’enfant,

Moi le « Toutou » qui le suivait emplie de peurs…

   Isa s’interrompe, muette de terreur. La sueur coule sur ses tempes. Des sangliers adultes et redoutables descendent vers le canal dans un fracas de branches brisées. L’un d’eux s’attarde en fouillant les sillons creusés sur la berge. Il lève le museau pour scruter l’intruse qui tourne autour d’un large tronc de platane puis par bonheur il rejoint la horde qui nage, groin dehors, dans l’eau noire. Isa prend alors une grande bouffée d’air et d’assurance et constate qu’elle peut se montrer courageuse.

  • Le pervers serait bluffé ! marmonne-t-elle en se hâtant vers le Pélicano.

10

   Odette est assise dans la véranda, l’air accablé elle s’inquiète de l’absence de Paul :

  • Ne vous inquiétez pas, il ne va pas tarder, la rassure Isa.
  • Il est toute ma vie, je n’ai plus que lui, vous comprenez …Je ne survivrais pas s’il lui arrivait malheur.
  • Il ne lui arrivera rien !

   Isa a répondu mécaniquement. Perturbée par le face à face avec la bête noire, elle constate que ses mains tremblent et que son dos est trempé de sueur. La terreur qu’elle a ressentie la paralyse encore et elle ne manifeste pas l’empathie qui conviendrait à la vieille femme que l’absence de son fils emplit de panique et qui apprécierait qu’on la dorlote.

– Vous êtes une mère pour moi… Vous comprenez mes angoisses…poursuit Odette.

– Toutes les femmes comprennent ce genre d’inquiétude.

– Même celles qui n’ont pas eu d’enfants ?

– Oui. J’ai une amie qui n’a pas voulu d’enfants parce qu’elle voyait le mort qu’il serait !

   Isa s’est assise sur le rocking chair à côté d’Odette et les yeux fixés sur les silhouettes ténébreuses des troncs d’arbres elle confie :

  • Le face à face avec l’enfant ne remplit pas une femme. J’en ai vu combien, le regard vide devant le bac à sable, épuisées par quatre-vingt pour cent des charges ménagères, familiales et parentales, l’absence de preuves d’amour et un dialogue cassé. Elever un enfant est trop stressant dans les joies comme dans les peines. Il faut l’éveiller au monde, l’aider à grandir quand il découvre que les amitiés sont éphémères, lui apprendre à se défendre dans ce monde violent où il devra accomplir des prodiges pour être respecté…Si c’était à refaire, je n’aurais pas d’enfant. La vie m’apparaît plus confortable et intemporelle pour celles qui ne sont pas mères. Elles font leurs choix de vie sans scrupules ni reproches…
  • Vous avez des enfants ?
  • Oui une fille qui vit à l’étranger. Nous avons un différend à propos de  l’orientation à donner à ma vie…  

   Odette la regarde fixement puis elle l’interrompt :

  • Savez-vous que Paul, enfant, était morose et agressif… Il faisait des crises de rage sans raison. Son père et moi nous ne pouvions pas le raisonner et sans que l’on comprenne pourquoi, le soleil se mettait soudain à briller et il redevenait doux. Il ne dormait pas beaucoup et se promenait la nuit dans la maison. Il s’était pris de passion pour des jouets, une figurine de Batman et un pistolet à eau rose et bleu avec lesquels il dormait. Il pouvait se montrer entêté, coléreux, cruel et il s’isolait dans sa chambre pendant des heures. Mon mari disait qu’il allait souffrir car il était intelligent et émotif. Une profonde angoisse le taraudait quand je partais m’occuper de ma mère. Je me suis davantage occupée de Paul que d’elle dans sa vieillesse parce qu’il ne supportait pas que je m’éloigne. Ses professeurs lui reconnaissaient des qualités mais ils déploraient ses difficultés de concentration et son manque de respect des règlements qu’il discutait toujours âprement. Il lui était difficile d’affronter le monde extérieur malgré une volonté réelle de bien faire. Trop indépendant et trop excentrique, il se fit renvoyer de cinq établissements pour s’être disputé avec d’autres élèves. Il pouvait immédiatement adorer ou détester. Quand il avait douze ou treize ans, nous lui avons fait faire un stage sur un voilier. Abattu, accablé, il ne supporta pas d’être éloigné de nous et mon mari alla le récupérer à Carthagène, en Colombie. Il eut une phase punk, se décolora les cheveux, porta des boucles d’oreille, un anneau dans le nez et il se fit tatouer en fluo une vingtaine de papillons sur le torse, les bras et le dos malgré notre désapprobation et notre colère. Il nous a confié plus tard que le tatoueur avait proposé d’arrêter là. Mais Paul ne savait pas maîtriser son impulsivité et il lui en demanda d’autres sur les jambes qu’il se fit enlever plus tard au prix de bien des souffrances. Vous voyez, Isa, que Georges et son dessin sur la fesse, ça me fait bien rire ! Il avait quinze ans quand son père mourut et son chagrin fut immense. J’entendais la nuit ses gémissements de bête blessée. La vie à la maison devint alors impossible. Il s’endormait au petit matin et il se levait dans l’après-midi. Déscolarisé en Seconde, il suivit vaguement des cours par correspondance. Par bonheur, des professeurs bénévoles acceptèrent de lui donner des cours à domicile dans les dernières années de lycée. Grâce à eux, Paul n’a pas perdu pied avec les études. Il ramenait ses conquêtes féminines à la maison. Certaines sont restées plusieurs mois et je leur assurais gite et couvert jusqu’au jour où il les mettait à la porte pour des motifs futiles. Il a cessé de fréquenter une fille « parce qu’elle était toujours heureuse ! » Paul pouvait être brutal avec moi quand je lui faisais des reproches. Je voulais qu’il cesse de se faire du tort et je glissais des papiers sous sa porte qu’il déchirait sans les lire. Le chagrin que je ressentais me torturait. Je me suis efforcée de l’encourager mais il est resté mauvais avec le quotidien, égocentrique, ne s’intéressant pas suffisamment aux problèmes des autres. Rien d’étonnant que ses compagnes l’aient toutes quitté après quelques mois de vie commune !
  • Comment se comportait-il avec les femmes qui ont partagé sa vie ?
  • Il vivait pour lui, indifférent à leurs problèmes mais il n’était pas agressif.
  • Avait-il des amis ?
  • Oui quand il était enfant et adolescent mais je ne lui en ai pas connu dans sa vie d’adulte. 
  • A-t-il consulté des psychiatres ?
  • Oui. Je me souviens de l’un d’entre eux, haletant pendant cinq minutes, la tête et le haut du corps penchés sur son bureau. Quand il voulut bien commencer l’entretien, il préconisa une psychothérapie pour l’entourage. Ma belle-mère refusa et je fis de même. Je pense qu’il aurait tout aussi bien demandé d’examiner Eole, le chien que nous avions à l’époque…Les sachants ne sont pas si sachants que cela et les psychiatres ont tâtonné pendant près de dix ans. Finalement l’un d’eux m’a annoncé après lui avoir fait passer une batterie de tests que Paul était maniaco-dépressif et qu’il vivrait toute sa vie avec la maladie qui alterne les phases d’excitation et de mélancolie. Paul devait avoir dix-huit ans. Ce psychiatre prescrivit du prozac, ce qui améliora sa vie et l’aida à garder son équilibre. Les troubles disparurent au bout de plusieurs mois et Paul se croyant guéri arrêta son traitement. Il devint nerveux, irritable, surexcité, ce qui annonçait une phase maniaque. Le psychiatre préconisa une hospitalisation que Paul refusa tout d’abord en disant qu’il avait dix-huit ans et qu’il dirigeait sa vie comme il l’entendait. Sans médicaments, il dégringola la pente et il fut obligé de faire ce que lui prescrivait le médecin. Il sortit de la clinique calme mais fatigué et maussade. J’ai gardé depuis une sourde inquiétude par rapport à sa santé. Il ne se confiait pas et ne parlait jamais de sa maladie et des lourds traitements parce qu’il avait peur d’être rejeté. Ses collègues et ses compagnes ont fait face à des colères homériques qui pouvaient durer des heures et qui le transformaient en sale type asocial et démoniaque. En réalité, il était fragile émotionnellement et il combattait constamment ses peurs et ses limites. Un froncement de sourcils désapprobateur de son employeur pouvait avoir des conséquences dramatiques. Il donnait alors sa démission, au motif du travail peu valorisant qui lui faisait perdre son temps ! Voilà près de vingt ans qu’il ne travaille plus.
  • Comment vivait-il le chômage ? Excusez-moi Odette si je suis indiscrète mais votre fils ne me semble pas manquer de revenus.
  • Sa grand-mère paternelle lui a légué des maisons. Il en vend une quand c’est nécessaire… Après chaque échec professionnel ou sentimental, il est venu se réfugier près de moi, dépressif, vide et pitoyable. Il reste au lit parfois pendant six mois. Se lever, s’habiller lui coûterait des efforts énormes qu’il ne peut fournir. D’après le psychiatre, il n’est pas exclu que Paul attente à sa vie. J’ai tenté de lui insuffler de l’élan vital et il a réussi tant bien que mal à surmonter ses démons même s’il parle parfois de se détruire. Je voudrais lui transmettre une force positive pour lutter contre les pressions qui l’étouffent et trouver le calme, l’équilibre et la mesure. Il faut qu’il soit gentil avec lui-même ! Acceptez-vous de l’aider s’il est en difficulté ? Je l’aime à jamais et j’espère que Dieu le gardera en paix !
  • Oui, souffle Isa en lui caressant le visage.

11

   Paul et Georges, arque boutés et titubant ont grimpé la passerelle. Sur le pont, dans l’air frais de la nuit, Odette veille sur son fils et sur Georges, massant doucement leurs tempes avec de la menthe poivrée et leur versant régulièrement des verres d’eau, stoïque face aux relents de tabac hollandais que dégagent leurs vêtements et qui lui donnent la nausée.

   Les commandants de bord retrouvèrent à l’aube leur lucidité et après quelques heures de sommeil, ils mirent les moteurs dans la lumière du soleil et la légère brise du matin. Les péniches, fanions au vent, glissèrent sur l’eau dans le sillage des canards et des poules d’eau enthousiastes, jusqu’à ce que les pins parasols se retirent sur la pointe des pieds vaincus par la majesté des platanes aux feuilles jaunissantes qui forment une haie d’honneur voûtée au-dessus des quais de Narbonne. Le Cers « allégresse et détresse qui se mélangent » selon le poète déchire le ciel bleu lavande. Au bistrot du quai, Odette a fait peu d’honneur aux encornets farcis et au turbot qu’elle a commandés d’une voix lasse, pas plus qu’à la promenade sous le ciel immense tandis que se déploient les paysages bleus du littoral, les plages animées, les criques de sable blond où friselisent les vaguelettes et les garrigues vert-sombre constellées de calcaire blanc. Seuls les flamants rose aux becs élégants qui posent leurs pattes effilées avec une infinie douceur sur les étangs salés et cachent leurs têtes sous les ailes pour se protéger du vent la font sourire. Ses yeux brillent quand ils lui offrent le spectacle de leurs corps ondulants qui enchaînent de belles chorégraphies nuptiales. Expression de physionomie qui disparaît à la vue des Corbières, des villages perchés et de l’oppidum gallo-romain :

  • Paul, tu ne me ramènes pas à la Farigoulette, n’est-ce pas ?
  • Jamais de la vie, Maman ! La voix est assurée tout comme sa décision qui est définitive : il gardera sa mère près de lui…Tant pis si son roman doit prendre du retard…Il ne fera que rendre à sa mère ce qu’elle lui a donné…

   Les sources murmurent dans le massif où se dressent les cyprès noirs, l’abbaye, sa cour de grès ocre, ses frontons et ses jardins en terrasse.  Odette hoche la tête quand son fils commente avec dérision les photos exposées dans le cloitre aux chapiteaux sculptés et fustige les moines d’antan aux discours interminables en latin de cuisine, jouisseurs et cupides, égarés par la bonne chère et les jeux de billard. Elle désigne du doigt les religieux en robe blanche et scapulaire noir qui regagnaient leur immense dortoir obscur et glacial. Sur la margelle du petit puits, source d’eau vive, elle confie à son fils : « Dans ma prochaine vie, je serai religieuse en robe de bure, agenouillée au milieu des autres sœurs. Nous formerons une grande famille priante et silencieuse et je soignerai les malades avec les plantes et les fleurs médicinales du vallon. »

  • Tu apprécies les personnages jansénistes sombres et noirs ! Les rigueurs de la vie monastique et des cellules monacales ne te font pas peur ?
  • Non. Le silence est un antidote à l’agitation désordonnée de la vie. La peur et la méfiance ont trop facilement submergé mes pensées et troublé mon cœur. Il m’aurait fallu un gilet pare-balles contre les mesquineries, les méchancetés et les épreuves même si je reconnais que ces dernières m’ont rendue plus philosophe. Si j’avais été religieuse, le port de la paix se serait dévoilé plus tôt !
  •  Je t’ai toujours connue sage. Tu savais prendre de la distance et calmer mes humeurs fluctuantes. Je t’aime maman et je t’ai toujours aimée.
  • Je t’aime aussi mon fils. Je suis fatiguée, peux-tu me ramener sur la péniche ?

   Sur la route des étangs aux senteurs marines, Paul Bousquet murmure à sa mère endormie : « Des rêves d’absolu t’habitent toujours, maman. Tu es restée lucide et perspicace et la maladie ne te submergera pas… »

12

– C’est une rupture d’anévrisme, ça a été rapide, assure le jeune médecin.

  • A-t-elle souffert ? questionne Paul d’une voix blanche.
  • Non, elle n’a pas réalisé ce qui arrivait. Elle a eu une quinte de toux puis elle a perdu connaissance.
  • Vous êtes sûr qu’elle n’a pas eu le temps d’avoir peur ?
  • Non, la mort a été foudroyante.

   Quelques heures plus tard, Paul Bousquet, prostré, engourdi et les yeux emplis de larmes s’écrie : « Je ne peux pas concevoir l’irréparable et je n’irai pas à l’enterrement de ma mère…C’est une tâche trop difficile, ça m’accable et ça me paralyse…Le courage me manque et je voudrais pouvoir me surpasser mais c’est impossible. Je suis une loque abandonnée et démoralisée. Isa, acceptez-vous de me remplacer et de vous charger des formalités ? Dîtes oui, je vous en prie. Ma mère voyait en vous une femme courageuse sur laquelle je pouvais compter… Vous avez toute latitude pour décider pour le caveau, les fleurs, les couronnes, le service religieux… »

   A l’employée des Pompes Funèbres professionnelle et trop pimpante qui la reçoit dans un petit bureau vert jade, Isa qui a accepté la mission déclare être une amie d’Odette Bousquet. Elle imagine, invente, transforme la vie de la défunte :

« L’hôpital de Narbonne m’a prévenue. Nous y avions partagé la même chambre avant qu’elle rentre à la Farigoulette. Nous avions sympathisé et elle m’avait désignée comme personne de confiance. Quand son mari a pris sa retraite, ils étaient venus habiter dans l’Aude. Elle l’a soigné quand il a déclaré une sclérose en plaques. Il est mort et je ne sais pas où il est enterré. Elle avait un fils qui vit en Bolivie je crois. »

   Vie plate et fade sur laquelle ne s’étend pas la jeune employée qui s’enquiert de l’existence de petits-enfants.

  • Pas à ma connaissance, répond Isa.
  • Un service religieux ? demande mécaniquement la jeune femme.
  • Oui.

   Isa a choisi un cercueil en chêne clair et le capitonnage en satin bleu sur catalogue, comme pour sa mère.

  • L’enterrement aura lieu le 1er Octobre à 15 heures au cimetière de Villeneuve. Voici les dispositions pour la mise en bière, ajoute la préposée en tendant un papier sur lequel elle a inscrit le jour et l’heure.

   A la bénévole laïque aux cheveux blancs qui la reçoit dans la sacristie de la cathédrale, Isa refait le récit d’une vie ordinaire et elle passe sous silence la maladie mentale du fils tant chéri.

  • Odette Bousquet allait à la messe très régulièrement et elle communiait. Nous avions découvert que nous avions toutes deux fait notre communion à Sainte Monique à Bagneux. Pas la même année…
  • Y-a-t-il un chant religieux qu’elle aimait plus particulièrement ?
  • Oui, elle fredonnait parfois : « Tenir une lampe allumée… » La bénévole acquiesce, elle connait le chant.

   Le reposoir de l’hôpital a demandé des vêtements pour habiller Odette. Paul parvient à articuler entre deux sanglots : « Elle va se réveiller, elle me fait une blague…Voulez-vous bien leur donner sa robe grise à fleurs jaunes ? Les cheveux de ma mère ont repris leur aspect poivre et sel. La robe sera assortie aux cheveux…» Paul Bousquet s’est exprimé sur un ton si respectueux qu’Isa a cru l’entendre dire : « Voulez-vous me faire la grâce… » Le décès d’Odette, femme de devoir, l’attriste profondément et elle compatit à la douleur de Paul tout en pensant qu’il trahit sa mère en choisissant une robe pour l’ensevelir. Avant sa maladie, Odette avait jeté jupes et robes dans la poubelle de la liberté. 

– J’aurais voulu être assez fort pour assister à la mise en bière déplore Paul. J’aurais pris ma mère dans mes bras, je l’aurais bercée, serrée contre mon cœur et je lui aurais dit combien je l’aimais.

– Je sais, répond son interlocutrice avec empathie.

   Le corbillard a pris la route des Corbières à travers les vignes aux teintes mordorées où s’activent les vendangeurs. Le vent s’enfle sur les montagnes dénudées et les ailes des éoliennes saluent humblement la dépouille d’Odette Bousquet. Le fourgon noir entre lentement dans le village aux étroites ruelles que croisent les vestiges de remparts. Face à l’église du village qui fut l’ancienne chapelle du château cathare en ruines, des hommes et des femmes resteront assis pendant la cérémonie sur les murets, devant les maisons aux façades austères et fières qui ont inscrit la croix rebelle au-dessus de leur porche. Humains silencieux, fidèles à la mémoire des Parfaits, des Bons hommes, des Bonnes femmes et des minuscules indéfinis que les croisés jetèrent indistinctement dans les bûchers, ils se joindront plus tard au convoi vers le cimetière que conduit le prêtre africain au son du glas.

   Isa Gilg déteste par nature ce qui est vain, fugace et absurde, les paillettes à la noix comme la brièveté de l’existence aux tours de piste limités. Enfant sensible, elle avait aspiré à une éternité d’amour, d’amitié, de connivences et de consensus à laquelle les fées ne l’avaient pas destinée. De déceptions en solitudes, elle a cherché une raison d’espérer. Isa Gilg n’est pas une intellectuelle, elle n’a pas lu Pascal et son pari. Puisqu’aucun humain n’avait su la consoler, il ne lui parut pas incongru de faire confiance à un Ailleurs et au long du chemin bordé de cyprès qui monte vers le cimetière, elle veut croire qu’Odette Bousquet vit dans la paix d’une promesse qui a pris forme.

   A Narbonne, elle va au long des rues lasse et abattue et elle ne peut se résoudre à regagner la péniche. A la terrasse du café, elle ressent l’âpre contradiction entre les propos insipides et sans lendemain de ses voisins de tables et son regret d’un enterrement vite expédié où l’officiant n’a pas su donner d’ampleur à la vie humble et dévouée d’Odette Bousquet.

   Paul Bousquet, le visage défait et pas rasé fait irruption dès qu’il l’aperçoit, montant lentement la passerelle du Pélicano :

  • Merci, Isa, de m’avoir représenté. Je ne pouvais rien faire, si ce n’est penser très fort à elle. Ce fut tellement rapide. J’aurais voulu être auprès d’elle quand elle s’est sentie mal mais je n’ai rien ressenti. Je me serais campé devant sa porte et j’aurais empêché la camarde de rentrer.
  • Elle n’a pas souffert, dit le médecin.
  • J’aurais dû lui dire plus souvent que je l’aimais. De ma mère, je n’ai reçu que sollicitude et tendresse. Je me sentais plus fort quand j’entendais sa voix. Je l’appelais tous les soirs quand je travaillais à Montréal. Une de mes ex me l’a reproché : « Tu ne peux pas réussir une vie de couple parce que tu es marié avec ta mère ! » Je pense qu’elle a dit à la Camarde qui s’approchait : « Donne-moi encore un peu de temps parce que mon fils a encore besoin de moi. »

 Pendant les décennies où elle fut égale à elle-même, je me suis efforcé d’être un bon fils malgré ma maladie et mes sautes d’humeur. Elle fut le seul être au monde pour lequel j’acceptais de faire des efforts. Je me souviens de si beaux, si précieux moments passés en sa compagnie…

Même du vivant de mon père qu’elle a aimé, j’en suis sûr, elle se montrait plus mère qu’épouse. Quand il mourut, son chagrin fut intense et je ne parvenais pas à la consoler. Elle me négligea pendant une année, s’autorisant à se laisser aller à l’abattement. Elle invita le jour de mes seize ans des jeunes du quartier et quelques amis fidèles. Pendant la fête, elle m’offrit un sourire tout neuf, à la fois grave et plein de connivences derrière lequel elle s’est protégée jusqu’à ce que la maladie la foudroie. Les tee-shirts décolorés, les lunettes noires et les mèches roses, ce n’était pas ma mère ! Elle demeurera toujours la dame de bon genre aux tailleurs sobres et aux cheveux blancs bien entretenus. C’était une guerrière et ces derniers temps, je restais encore convaincu qu’elle terrasserait la maladie qui enténébrait son esprit. Je me reproche de n’avoir pas pris conscience de la douleur qu’elle dissimulait et dont j’étais la cause.

  • Votre mère est partie vers une terre où règne plus de justice. Allez-vous reposer, Paul.
  • Je vous suis tellement reconnaissant pour tout ce que vous faîtes. Veuillez m’excuser si j’ai pu être désagréable avec vous. La vie continue et Georges est venu cet après-midi avec sa chienne. Il a tenté de me changer les idées en parlant de son excursion à Marseillan et de la dégustation du Noilly-Prat au milieu des fûts de chêne. Il dit que ce lieu est touché par la grâce et qu’on n’a plus envie de se désirer ailleurs. Il y a découvert un restaurant tenu par des Cahorsins où il a bu un Cahors de dix ans d’âge en accompagnement d’une omelette aux truffes et d’une tranche de gigot d’agneau du Quercy. Il insiste pour que je fasse mon deuil et que je continue la croisière vers les chapelets d’étangs. Il se voulait même poète, en me parlant des vagues de vent sur les ajoncs…Je ne suivrai pas ses conseils. Comment faire le deuil de sa mère que l’on connait depuis toujours ?
  • Oui, je sais qu’il peut être énervant parfois avec ses propos allègres et badins mais ici il a peut-être raison…La Farigoulette vous demande de vider la chambre de votre mère.
  • J’irai quand je m’en sentirai capable.
  • Il semble que ce soit urgent. Ils attendent une nouvelle pensionnaire.
  • Acceptez-vous de m’accompagner à l’E.H.P.A.D. Vous pourriez m’aider à annuler le sentiment que je vais imprimer à chaque objet. Vous êtes si courageuse !
  • Moi, courageuse ! J’ai mis mes pas dans ceux des autres durant ma vie ! Je ne suis ni courageuse, ni créative croyez-moi. Bon, je vous accompagnerai à la Farigoulette.

   Paul Bousquet, une écharpe violette autour du cou et caché derrière des lunettes noires pénètre dans la chambre aux murs couleur fuchsia, suivi de l’infirmière-chef. Impressionnée par l’autorité qui se dégage du fils de la défunte, la cadre de santé consent à tout. Une société de nettoyage emmènera les meubles et leur contenu à la décharge. La vie d’Odette sera encore perceptible à travers la télévision et le fauteuil électrique qui migreront vers les chambres les moins confortables. Paul Bousquet quitte la pièce avec les chouettes qu’il avait achetées pour elle à Mexico et une statue en bois de Sainte Rita de Cascia. D’un pas rapide, il longe le couloir et il jette un coup d’œil aux résidents allongés sur leurs lits qui subissent, indifférents, les flashs publicitaires pour jeunes actifs réceptifs et consuméristes.

  • Les burgers sont insupportables quand le monde s’écroule parce qu’on vient de perdre sa mère ! maugrée-t-il tandis que son regard se fait aussi tendre que celui d’un requin.

Son visage cependant se nuance de douceur quand il se dirige vers la table où sont assises, silencieuses, les compagnes de table de sa mère. Il embrasse Louise quand elle lui dit qu’elle a le sida et il prend dans ses bras Lucette qui s’est placée volontairement à la Farigoulette à la mort de son mari il y a vingt-cinq ans. Josette défigurée par une maladie de peau qui grêle son visage et dont nul ne connait l’histoire lui confie à l’oreille : « Je prierai pour vous. »

  • Je viendrai vous voir à Noël. Prenez bien soin de vous !

   Sur la route de Narbonne, Paul Bousquet est silencieux. Isa dirige ses pensées vers l’Australie. Margot l’aime-t-elle encore ? A-t-elle essayé de la joindre à Bagneux ? Est-elle inquiète de son silence ? La croisière est finie avec le départ d’Odette et il lui faut songer à rentrer à la maison sans avoir trouvé la réponse à ses interrogations et sans être libérée de ses peurs et de ses angoisses.

  • Vous avez bu de la bière, Paul ? interroge Isa sur la péniche en brandissant des canettes vides et décapsulées.
  • Pas du tout. Il y a plus d’un demi-siècle que je n’ai pas bu de la bière. Je m’étais pris d’un goût immodéré pour cette boisson quand mon grand-père m’emmenait au café de la Gare. Je faisais des caprices quand nous passions devant les brasseries parce que je voulais de la mousse blanche autour de la bouche ! Les ordres de mes parents étaient formels : mon grand-père ne devait plus assouvir ma passion ! Avec habileté il détournait mon attention, faisant mine de m’initier aux marques des voitures. Je fis un matin un énorme caprice afin d’entrer dans un estaminet et assouvir ma passion. Mon grand-père refusa, je me déchaussai sur le trottoir et je rentrai pieds-nus à la maison. Mon grand-père qui était un rêveur ne s’était aperçu de rien. On ne retrouva pas les sandalettes ce qui provoqua la colère de mon père qui s’en prit à son beau-père. Ce dernier rétorqua ironiquement que j’avais trouvé ma voie professionnelle : « Il sera zythologue. Je vous ai fait gagner du temps et de l’argent, pas de rendez-vous dans les Centres d’Information et d’Orientation, pas d’arpentage des Salons de formation professionnelle. La voie est toute trouvée, ce sera la bière. » Le bougre n’avait pas prévu que la fessée que je reçus me guérit à jamais du goût du houblon…
  • Je ne comprends pas, j’avais nettoyé la cuisine avant de partir. Ce n’est quand même pas la fouine qui a ouvert des canettes…
  • Je vais en parler à Georges. Il a peut-être une idée.

   Paul revint bredouille : « Georges a passé son temps à se servir de larges rasades d’Armagnac céleste et de Noilly-Prat sur le pont de La Mouette et il n’a rien remarqué. Idem pour la capitainerie qui dit que j’ai probablement oublié de fermer la porte d’accès aux appartements, les touristes qui osent tout de nos jours se seront aventurés sur la péniche.

  Paul a pris sa tête entre ses mains et Isa l’entend murmurer : « J’ai trouvé une touffe de poils blancs au pied du vieux marronnier du quai. Les poils sont semblables à ceux de Foxette. Un pic-vert qui niche dans l’arbre m’a réveillé ce matin en frappant du bec à coups redoublés… Je suis sûr que tu me regardes, maman et je voudrais hurler ma colère de ne plus te voir. Le compte à rebours a commencé pour ton fils. Deux décennies et nous serons à nouveau réunis. »

13

  • C’est l’heure du déjeuner, Paul …

   Sans réponse, Isa insiste : Ca va Paul ?

Elle pousse doucement la porte et stupéfaite découvre Paul Bousquet prostré sur le lit et le regard fixe. Il porte un pyjama en flanelle grise qui accentue sa mine défaite et sa pâleur : « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et je n’ai pas la force de me lever et de m’habiller. Monter sur le pont équivaudrait pour moi à grimper en haut du Mont-Blanc. Les maux de tête et les douleurs m’oppressent et annoncent une dépression. J’en ai fait quelques-unes dans ma vie et celle-ci s’annonce carabinée…Je dois être pitoyable à voir ! »

  • Je comprends votre peine. On serait accablé à moins ! Mais il ne faut pas vous laisser entraîner dans la spirale du désespoir ! Votre mère ne serait pas d’accord.
  • Rien ne peut me sauver…
  • Créez et écrivez…
  • Je n’en ai pas l’envie ni la force. Je peine à trouver mes mots et mes idées. C’est comme si j’étais paralysé…
  • Je vous apporte un plateau repas, interrompit Isa. Il y a du poulet froid et des tomates à la provençale…
  • Vous êtes gentille mais je ne peux rien absorber, ni aliments, ni boissons. Je suis malade ! Je suis louf ! J’ai toujours été cinglé !
  •  Votre mère m’a expliqué que vous avez eu des problèmes…
  • Je connais mes peurs et mes limites. Sans ma mère, je ne peux pas me conduire dans la vie, décider de ce qui est bon pour moi et de ce qui ne l’est pas…Je me sens si coupable d’avoir abrégé sa vie en la fatiguant. Je ne méritais pas d’avoir une mère comme elle…Je ne mérite pas de vivre…La tristesse m’accable, mes nuits sont peuplées de papillons noirs et je voudrais mourir…
  • Je vous le répète, écrivez ! Reposez-vous quelques jours, pensez à votre roman et priez pour votre maman qui veut que vous viviez et que vous réussissiez votre vie.
  • Il y a même chez un bien-portant une part d’impuissance et d’impossibilité à faire quelque chose de sa vie. Que puis-je faire moi qui suis malade et désespéré. Ma mère vit encore en moi. J’écrirai un roman dont elle sera l’héroïne et ce sera un livre posthume.

   Paul Bousquet resta quatre semaines au lit. Le médecin du quartier qu’il appela un soir où il se disait au fond du trou fit une prescription étrange : « Vous êtes apathique, neurasthénique, alangui et disons-le tout net, dérangé. C’est très ostentatoire d’être au bout de sa vie ! Avez-vous déjà fait de longues marches ? »

  • Non, répondit Paul.
  •  Vous pourriez faire une randonnée hygiénique pour secouer la poussière de votre vie ! Laissez parler votre instinct, n’ayez pas d’itinéraires, d’horaires ni de contraintes. Le bonheur est dans l’errance. Munissez-vous d’un bâton au bois tortueux, noueux et au bout ferré pour vous sentir en sécurité.  Respirez par le nez pendant que vous marchez obstinément le long des plages, vers les bois de pins au milieu des ions négatifs ou vers les sommets des massifs. Multipliez les observations de perspectives, de paysages et vos pensées et ruminations deviendront plus joyeuses. Découvrez les paradis sauvages et votre stress disparaîtra ainsi que son cortège d’extra systoles.
  • Combien de temps faudrait-il marcher pour atteindre le Nirvana ?
  • Marchez au moins quinze jours ! Je pourrais aussi bien vous recommander de pratiquer la lutte comme le faisaient les aristocrates grecs de l’Antiquité dévêtus et enduits d’huile d’olive ou bien de suivre une formation à la transe. Il se pourrait que ces pratiques marchent pour vous mais je pense que la marche est préférable.
  • Vous ne me prenez pas au sérieux. J’ai le souffle coupé, le cœur qui cogne et une boule à l’estomac…Vous n’avez donc jamais fait de dépression !
  • Qu’en savez-vous ? Je suis collapsologue et…
  • Vous n’allez rien arranger à mon état si vous me parlez d’une fin proche !
  • Je voudrais arrêter la machine infernale qui détruit notre terre et ses habitants. Vous avez entendu parler de la vengeance de Gaïa ? Il y a cent ans, mon grand-père croyait au progrès, aux voitures volantes et à l’homme immortel. En un siècle, la confiance en a pris un coup. Les gens sont déçus de ne pas avoir trouvé le bonheur. Ils sont contaminés par le virus de la méfiance qui les rend hargneux et jaloux. Ils veulent trois portables, deux Ferrari, un écran plat dans chaque pièce de la maison…
  • Vous exagérez …
  • Vous croyez ! Mon ex-femme a commencé par vouloir une superbe maison, puis un appartement dans une station de sports d’hiver avec un garage pour le 4×4. Quand nous nous sommes séparés, elle venait de faire construire un caveau de quatre places alors que nous n’étions que deux. Elle avait sauté le stade de l’abri anti atomique parce qu’elle avait la tête ailleurs…en fait elle me quittait pour un perdreau de l’année.
  • Pourquoi m’infligerais-je une telle fatigue ? interrompit Paul Bousquet.
  • Marcher améliorera vos humeurs et votre résistance au froid et à la faim. Vous apprendrez la souplesse et le dépliement, à commencer par celui du pied. Vous saurez peu à peu vous protéger sous une bâche, tenir dans une couverture de survie, recharger votre portable avec les panneaux solaires pliés dans votre sac à dos. Ce sera une purge pour votre cerveau.
  • Je crains que vous accordiez des vertus à la marche qu’elle n’a pas. Quand j’aurai passé la nuit à retenir la tente que le vent emporte, je serai démoli physiquement. Je survivrai tout aussi bien au repos dans ma chambre en prenant du lithium.
  • Après la randonnée, vous prendrez moins de médicaments et vos risques cardiovasculaires seront moindres. Comme a dit quelqu’un : « L’homme naît de ses douleurs puis de sa marche en avant. »
  • Mais je n’ai aucun sens de l’orientation !
  • On marche bien à l’aveugle dans la vie…Vous resterez sur les sentiers balisés, ça aura le mérite de ne pas déranger les animaux, lança le soignant en quittant la pièce.
  • Il est fou, ce toubib, encore un médicastre abêti comme disait Rabelais ! tempêta Paul quand Isa lui apporta le plateau du déjeuner.
  • Qui sait si vous ne trouverez pas dans la nature le sujet de votre prochain roman !
  • Vous y tenez décidément. A quoi bon écrire, aucun éditeur ne fait confiance à un plumitif. Savez-vous quel est le motif du refus de mon dernier manuscrit ?
  • Non
  • « Roman au style amphigourique aussi ennuyeux que les récits d’anciens espions sur les activités secrètes de la C.I.A. » Ca fait plaisir n’est-ce pas ?
  • Certains romanciers ont écrit pendant vingt ans avant d’être édités ! Mais revenons à la marche. J’ai lu que les mouvements indéfiniment répétés rendent les idées confuses, ce qui selon moi devrait atténuer vos douleurs à l’âme. Il faudrait prescrire cette thérapie à Georges qui semble particulièrement accablé ces derniers temps !
  • Que lui arrive-t-il ?
  • Il a perdu l’argent qu’il avait investi dans une start up créée par son neveu. Il est ruiné et furieux contre la terre entière, contre les champions du Cac 40, les premiers de cordée qui attendent dans leurs tours d’ivoire le moment de tirer la corde à eux. Il veut pendre les grands patrons avec les tripes des actionnaires !
  • Qu’est-ce-qui s’est passé au juste ?
  • La start up importait des essences d’arbres de Madagascar qui étaient transformées en parfums vendus dans des flacons miniatures. Le neveu de Georges faisait de fréquents séjours à Tananarive. Il y a rencontré une aventurière qui l’a piégé en lui faisant miroiter un débouché conséquent s’il versait de prétendus droits d’entrée sur le marché russe. Le neveu a versé l’argent que Georges lui avait confié mais il n’a jamais revu l’intervenante ! Il paraît qu’elle n’en était pas à sa première escroquerie.
  • Le neveu est-il fiable ?
  • D’après Georges, oui…Il me semble que le toubib lui prescrirait une longue marche afin qu’il retrouve un peu de sérénité.
  •  Quelques semaines plus tard, Paul Bousquet se leva, se rasa et il alla proposer à Georges une marche à l’aventure sur les sentiers de l’Aude et d’ailleurs : « Nous pourrions faire la route des vins pour connaître les cépages, pas pour devenir des poivrots ! »
  • Tout vaut mieux pour moi que d’attendre les papiers verts des huissiers ! Il faut que mon corps secrète des endorphines et que je muscle mon fessier. Le sport c’est très bon pour la libido.
  • Je vois que tu as repris du poil de la bête.
  • Il faut bien plaisanter… Nous devrions proposer à Isa de venir avec nous pour faire la cuisine.
  • Je pense que tu ne perds pas le Nord. Tu veux aussi qu’elle balaie nos tentes ! Isa déteste qu’on décide de ce qu’elle doit faire. Il est certain que sa compagnie serait agréable. Nous serions trois, Brassens disait que c’est à partir de quatre qu’on est une bande d’imbéciles. Je vais lui en parler.

   Isa consentit à partir en randonnée : « Si je parviens à vider mon cerveau des souvenirs qui le polluent, je pourrais mieux réfléchir, soit je migre à l’autre bout du monde près de Margot qui me placera en institution, soit je vieillis à Bagneux, solitaire mais libre. S’il s’agissait de marcher vers des lieux renommés où tout le monde s’agglutine, je vous dirais non mais sur des chemins déserts et à l’aventure, c’est tentant. C’est décidé, je pars avec vous… »

14

   Comme l’avait pressenti Isa, les marcheurs eurent l’impression de vivre hors de la société. Pliés sous le poids de leurs sacs à dos et s’aidant de leurs bâtons, ils s’enfoncèrent dans des bois touffus sans âme qui vive, laissant derrière eux le littoral céruléen, les plages de sable fin et les lagunes. Ils suivirent des petits sentiers sous des ciels changeants, tantôt indigo et lavande, tantôt menaçants. Au fil du chemin et dans le silence, car parler fort leur aurait semblé de l’arrogance, leurs yeux découvrirent des villages désertés, des maisons vides aux façades en ruine et aux carreaux cassés ainsi que des plateaux calcaires au panorama immense. A l’ombre des châteaux, de beaux villages, refuges des poètes et des troubadours du Moyen-Age, se révélèrent quand la vigne gagna sur la garrigue. Les éoliennes géantes sur les crêtes ciselées les décentraient toutefois de leurs rêves :

  • Elles ruminent en grinçant. Je suis d’accord avec votre mère qui ne les appréciait pas. Je les trouve maléfiques…maugréait Isa.

Ils longèrent ensuite des chemins serpentant au milieu des chênes verts et des genévriers et quand apparurent les eaux vertes et fraîches des cours d’eau, ils ne résistèrent pas à l’envie de s’y plonger vêtus de leurs vêtements qui collaient à la peau.

  • Autrefois, on se baignait nu dans les rivières, maudite pudeur ! maugréait Georges.

   Dans les vallées profondes et les gorges sauvages, paysages rudes et austères, ils perdirent peu à peu leur élégance et devinrent indifférents à leur apparence, à leurs pantalons tachés et leurs chemises maculées de sueur séchées. Ils avaient l’impression de macérer dans leurs vêtements quand les rideaux de pluie les trempaient. Une barbe broussailleuse dévora peu à peu le visage des hommes. Les orteils rougis se recroquevillèrent douloureusement dans les chaussures, les ampoules s’infectèrent et l’arthrose rongea les os meurtris par le froid mordant, l’humidité et le vent glacial. Rompus de fatigue quand la nuit s’annonçait, ils installaient leurs tentes à la belle étoile mais ils préféraient se grouper les uns contre les autres dans les capitelles qui les protégeaient des torrents dévalant les sentiers, se félicitant d’avoir trouvé au hasard des garrigues ces igloos protecteurs contre les frimas et les bourrasques de la tramontane. Ils se sentaient raffermis pour braver les animaux sauvages qui auraient eu l’audace de vouloir récupérer leur tanière mais nul sanglier ni chevreuil n’eut l’outrecuidance de faire état d’un droit de jouissance. Chaque jour la nature, tyrannique et indifférente aux pieds blessés, réitérait les appels à se remettre en route et les marcheurs lui obéissaient avec d’autant plus de docilité qu’ils reconnaissaient son pouvoir. Quand ils quittèrent le climat méditerranéen pour rejoindre les pâturages et les montagnes âpres et arides, ils éprouvèrent le besoin irrépressible d’entrer dans une auberge pour se laver, faire un repas qu’ils espéraient plantureux et dormir sur un épais matelas. Les lumières tremblotantes du paradis à atteindre apparurent un soir, brillant au loin sur un éperon rocheux. Ils atteignirent le refuge dans la souffrance et poussèrent une lourde porte qui ouvrait sur une vaste salle aux poutres en vieux bois, aux tommettes cirées et ornée de têtes de sangliers et de chevreuils. Des bûches flambaient dans la cheminée qui dégageait une chaleur agréable. Sals, frigorifiés, affamés, ils s’assirent sur un banc de bois et attendirent silencieusement qu’on leur prêta attention. Un homme vêtu d’un tablier en épais drap blanc traversa la salle et pénétra par une porte battante dans une pièce, au fond de la salle où les marcheurs discernèrent des marmites en fer blanc d’où s’échappait un délicieux fumet. L’endroit aurait pu être le havre de paix idéal pour des chemineaux qui retrouvaient brusquement le monde après huit jours d’errance si des jeunes avec des boucles d’oreilles, des tatouages et des blousons à clous n’avaient fait irruption et envahi les lieux en braillant. Les visages des randonneurs pétris de silence, de solitude et de fatigue exprimèrent leur hébétude et ils bredouillèrent quand l’aubergiste leur demanda d’où ils venaient, ce qui le persuada d’avoir affaire à des abrutis. Négligeant la présence des trois vagabonds, il soliloqua à propos des jeunes : « A coup sûr, ils viennent de la rave party. Ca va y aller les pétards ! »

   Seule Isa prit quelque repos pendant la nuit. L’aubergiste lui avait attribué une chambre à l’écart et elle fut soulagée de ne pas entendre les ronflements virils et simultanés de ses compagnons de route tout comme les délires des jeunes. Même le bruit des camions lancés à pleine vitesse sur l’autoroute, au début du voyage, n’avait pas dissipé son attention des souffles puissants en provenance des deux tentes voisines. Leurs occupants s’endormaient aussitôt qu’ils avaient posé la tête sur l’oreiller tandis qu’elle devait patienter de longues heures, allongée sur le dos et les yeux ouverts, avant que la torpeur ne l’envahisse. Pendant ses insomnies elle revivait sans nostalgie sa vie active qui lui apparaissait terne et fastidieuse.  Pendant plusieurs décennies Isa avait descendu les mêmes avenues, longé d’immuables arbres malingres et franchi les portillons rébarbatifs d’accès aux escaliers noircis des transports franciliens afin de rejoindre le bureau, s’installer devant l’ordinateur dans une pièce éclairée par un pâle néon en maugréant contre les humeurs changeantes ou pathologiques des chefs et collègues qu’elle devait subir jusqu’à l’âge de la radiation des cadres. Dans l’attente d’un sommeil qui tardait déjà à l’époque, elle s’était inventé un avenir dans l’écriture plus prometteur que le secrétariat : « J’écrirai pour divertir les passagers des métros et des R.E.R qui partent labeurer et leur faire oublier l’odeur de plastique brûlé et le crissement déplaisant du freinage des pneus. »

   Dans les capitelles, Isa n’aspirait qu’à sentir ses orteils plus à l’aise dans les        chaussures et à voir s’estomper la lassitude physique des jours d’errance.

   Georges subissait le martyr de la marche. A l’étape du soir, il jetait son sac à dos à terre puis il s’affalait sur les bancs près des fours à pains ou contre les bandes de pierres sèches aux lézards assoupis des collines et des oppidums. Paul Bousquet avait institué des roulements culinaires. Georges, spécialisé dans la cuisson des pâtes et des œufs, se libérait hâtivement de la popotte et de l’absorption des plats pour s’installer à l’écart de ses compagnons et fixer les oliviers tourmentés, les chênes verts perdus dans la campagne qui s’étirait à perte de vue quelque point cardinal vers lequel il se tournait. Ses compagnons compatissaient à ses soucis et respectaient son isolement tout en s’inquiétant de son comportement taciturne et de ses mains croisées sur la poitrine dans une attitude priante. Georges grimaçait pour exprimer sa souffrance quand il se déchaussait puis il repliait ses jambes courbatues sur la poitrine et il les massait longuement. Il baignait avec volupté ses pieds enflés, sanguinolents et meurtris par les cals, les cors et les ampoules ainsi que son oignon enflammé et cramoisi dans l’eau glacée des sources. Un chien de ferme qui avait probablement pressenti l’humeur à l’ouest du randonneur dévala un soir le ravin et vint enfoncer ses puissantes mâchoires dans son arcade sourcilière, y laissant une plaie ouverte. Soucieux de conjurer le mauvais sort, le blessé se lança dans d’ultimes délires, se promettant de découvrir le trésor des Templiers afin de retrouver son aisance d’antan et de domestiquer le Cheval de Przewalski malgré son caractère exécrable, avant de sombrer dans une déconcertante économie de paroles faites d’onomatopées.

   Accaparé par les exercices de respiration et de yoga des yeux, il ne semblait plus manifester d’intérêt pour les femmes, ce que Paul lui fit remarquer avec ironie quand le groupe, en errance et sans but précis, rejoignit Erna et chemina avec elle sur un sentier de l’Aude : « Alors mec, avant tu me racontais des films salaces et égrillards avec des héros épicuriens… Elle est canon cette femme et on dirait que tu t’en fous ! » Erna était Islandaise et se dirigeait vers un fleuron viticole qui hébergeait des artistes contemporains et des stagiaires futurs vignerons. Son étonnante jeunesse de traits laissait croire qu’elle avait dix ans de moins que la cinquantaine qu’elle annonçait. Sa mère venait de décéder et elle avait décidé de fuir les réunions familiales institutionnalisées où les conseils de vie « après maman » lui étaient trop abondamment dispensés pour visiter la région natale du fou chantant, son idole de toujours.

  •  Maintenant que ma mère est partie, je suis en première ligne et personne ne me tiendra la main… Tous ceux qui, au fil de la vie, m’ont crié leur amour ou m’avaient donné leur cœur et leur vie se sont défilés au fil des coups durs ! Les chansons de Charles Trénet ont été le seul rempart à mon chagrin, leur confia-t-elle à l’étape.

   Les quatre compagnons parvinrent au château niché dans un écrin de verdure en fin d’après-midi et par un vent glacial. Le bâtiment avait des origines très anciennes, wisigothe, gallo-romaine et médiévale et le domaine produisait des A.O.C Corbières dont les volutes aromatiques exhalaient une noblesse naturelle et raffinée, selon le dépliant de la Maison des Vins ainsi qu’un pastis Grand Cru à l’armoise. Le maître des lieux traversa la cour carrelée à grandes enjambées pour venir à la rencontre des quatre randonneurs. Il était grand, blond aux yeux bleus, vêtu d’un pantalon de velours de couleur bronze et il dégageait l’assurance du hobereau dont la réputation excède le domaine de la vigne. Son apparence emplie de certitudes pouvait au premier abord mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui lui accordaient toutefois leur confiance quand ils comprenaient que l’homme était amoureux de sa terre et qu’il souhaitait partager ses connaissances en ampélologie. Il accompagna les marcheurs vers leurs chambres respectives et proposa de les retrouver pour le dîner que l’on servait à 19 heures 30 dans la salle à manger. Les visages aux traits tirés s’éclairèrent d’un sourire, les estomacs malnutris manifestèrent des gargouillements de joie et les corps malmenés se réjouirent de reprendre une apparence soignée et de s’abandonner au sommeil sur un matelas confortable.

Les ex campeurs rejoignirent leur hôte autour d’une longue table en orme. Paul Bousquet déclina sa profession de romancier, Georges Du Souich celle de navigateur, Erna déclina son prénom – signalant avec humour que son nom était imprononçable par des cordes vocales françaises – et sa fonction de directrice du laboratoire de recherche sur l’autisme de Reykjavik. Entre deux crépitements de bûches de chêne dans la cheminée, Isa se signala comme retraitée. Le gentleman viticulteur confia quelques secrets d’ampélographie : « Quand la sève ne circule pas dans les rameaux, il faut pratiquer une taille courte au sécateur, ne laissant que huit bourgeons sur deux bois de vigne qui donneront la future récolte. Le pied de vigne, près du sol et à l’abri du vent développera une végétation retombante qui protègera les grappes du soleil. Savez-vous que l’effeuillage doit se faire au soleil du matin, donc à l’est et qu’il faut stresser la vigne, c’est-à-dire la laisser manquer d’eau ?»

  • Quels traitements phyto-sanitaires utilisez-vous ? demanda Erna.
  • Tous types de produits bio « cuivre et soufre ». Je pratique une agriculture raisonnée en laissant entre chaque rang de vigne de l’herbe naturelle pour  réduire les herbicides. Les terres sont peuplées de chevreuils, de sangliers, de renards, de couleuvres inoffensives et de lézards. Les moutons viennent paître dans les vignes et un apiculteur y fait travailler ses essaims.
  •  Faîtes-vous des analyses microbiologiques du sol (vers de terre, etc…) ?
  • Oui pour constater l’équilibre entre matière organique et éléments minéraux. Quand j’ai repris le domaine, j’ai fait réaliser des fosses pédologiques. Le sol est bien aéré par sa vie microbienne et ses vers de terre…Mais revenez donc au printemps avec vos compagnons ! Vous marcherez dans les senteurs de thym, de romarin, de lavande quand la garrigue se pare du jaune des genêts d’Espagne et des coronilles, du blanc des asphodèles, du rose des cistes et des orchidées, du bleu de la lavande, du romarin et de l’aphylante. Il faudra rester avec nous jusqu’aux vendanges, vous aurez ainsi l’honneur de goûter la chair des raisins qui se délite en bouche… Le chef vous préparera le moment voulu des omelettes parfumées aux asperges sauvages. Il a mitonné pour le dîner une truffade de pommes de terre et châtaignes.

   Affamés car ils avaient marché de longues heures et n’avaient avalé qu’une médiocre ratatouille préparée à midi sur le feu de la lampe bleuet, les convives dégustèrent le met succulent qui eut le mérite de les réchauffer. Bien qu’absorbé dans la dégustation, Paul usa de raillerie quand il nota les regards appuyés que l’hôte posait sur Erna : « Il en jette ce type et il peut tout se permettre…Sûr que des gus comme nous avec nos sales gueules et nos vêtements crades n’ont aucune chance de la séduire. Les femmes sont insensibles aux grâces naturelles des corps et des esprits masculins… » Hochant la tête, Isa murmura quelques regrets : « Il fut un temps où j’aurais aimé inspirer de telles œillades ! »

   Erna ne semblait pas remarquer les tentatives de séduction du propriétaire des lieux. Elle racontait son pays de glace, de cascades, de baignades dans les eaux que filtraient les pierres de lave. Quand le serveur fit flamber l’omelette norvégienne qui s’effondra, elle confia qu’elle militait contre la disparition des merveilleux glaciers, dégradés de bleu, de blanc et de gris et l’éveil des volcans sous les glaciers en fonte.

  • Femmes, je vous aime…lança le chatelain. Vous travaillez avec les deux hémisphères de votre cerveau. Militer pour la préservation des richesses et des beautés de notre planète, voilà qui grandit l’être humain. Nous aurons dans quelques jours un spectacle époustouflant d’étoiles filantes. Je serai très honoré de vous le faire découvrir pas loin d’ici, près de la cascade, la bien nommée « Fontaine d’Or ». C’est féérique !

   Erna ne manifesta pas d’intérêt particulier à la proposition de Nathan et elle afficha son indépendance en se mettant en route le lendemain après avoir dispensé des conseils de longue vie : « De retour à la maison, marchez deux heures par jour, ne mangez qu’à votre faim et ne buvez qu’à votre soif. Ne dîtes que la moitié de ce que vous pensez et n’oubliez jamais que les autres compteront sur vous mais que vous ne devez pas compter sur eux…Donnons-nous rendez-vous aux prochaines Lyrides ! » Elle s’éloigna en chantonnant les vers du chanteur poète : « La vie n’est pas méchante, ce qu’elle veut c’est refleurir…Oui, tout devient azur dès que le soleil brille… »

   Paul subissait la contradiction qui prend peu à peu possession des randonneurs fourbus, trempés jusqu’aux os, perclus de douleurs, qui n’obéissent qu’à la litanie de leurs pas et négligent les injonctions du corps qui commande le repos. Il avalait chaque soir une pilule de nature qui faisait diminuer son stress, du ciel pur et immarcescible que couronnait la tache laiteuse de la constellation d’Andromède à l’orée d’un autre univers. Quand la pluie d’étoiles filantes se précisa, il se dirigea vers la falaise en tuf d’où chutait la cascade verticale. Le murmure de l’eau amplifié à cette heure tardive se mêlait au sifflement des chouettes. Des odeurs d’humus remontaient du sol détrempé. Enveloppée dans une couverture qui la protégeait des branchages, des feuilles et des pierres, Isa contemplait dans l’obscurité profonde la multitude de traits fulgurants, poussières et éclats de lumière verdâtre, morceaux de ciel tombant sur la terre.

  • Le médecin collapsologue nous aurait conseillé d’ouvrir grands nos yeux à ce dernier spectacle.
  • Le viticulteur a dit qu’il se reproduira dans trente ans.
  • Peu importe…La poésie du ciel appelle à faire des vœux. Quels sont les vôtres ?
  • J’espère que ma fille va bien.
  • Ne pouvez-vous pas l’appeler ?
  • Je lui ai écrit que je ne rentrerai pas dans l’E.H.P.A.D australien qu’elle a choisi. Je suis du signe du bélier, je fais les choses et je les comprends après. Il se peut que la maladie et l’âge m’aient endurcie mais je pense que l’être humain agit principalement dans son intérêt. 

Paul s’assit sur les vestiges mégalithiques et regarda silencieusement les dernières poussières incandescentes.

  • J’ai été un fils tyrannique…murmura-t-il soudain.
  • Ne soyez pas dur avec vous…
  • Il le faut parce que je me suis abandonné avec volupté à la mélancolie alors que j’aurais dû lutter contre mes humeurs dépressives. J’aurais allégé le fardeau que je représentais pour ma mère. Ma maladie et mes humeurs lui ont causé de profondes angoisses qu’elle fut seule à supporter après le décès de mon père. Des collègues m’ont manifesté de l’intérêt mais je les ai découragés en restant dans ma tour d’ivoire. Je cachais mes troubles. Je faisais tout pour être désagréable et ils me considéraient à juste titre comme un ours infréquentable qu’ils ignoraient même à la cantine. Leurs réactions me rendaient ombrageux, susceptible et plein d’aigreur face au rejet. Dans une spirale vertigineuse de rancœur, je démissionnais de mes emplois. Je me sentais alors le maître du monde et j’élaborais des projets grandioses que je ne pouvais pas mener à bien faute de rigueur. Quand j’avais quarante ans j’ai démissionné de chez Rhône Poulenc. Je dépensais sans compter, deux fois par semaine je prenais un vol pour Londres pour revoir une jeune femme qui tenait un pub à Abbeville Road et que j’imaginais amoureuse de moi. Je conduisais la Range Rover à pleine vitesse jusqu’à Orly. J’étais excité de prendre l’avion in-extrémis. Les clients du pub londonien adoraient le Frenchy désinhibé qui draguait les filles de la nuit. Je ne me souciais pas de la gestion du quotidien. Quand mon banquier tira la sonnette d’alarme, je vendis sans scrupules une maison qui était dans la famille depuis plusieurs générations et où j’avais passé de merveilleuses vacances. Je buvais trop d’alcool et je vivais dans un maelstrom intense qui rendait la récidive inévitable. Je perdis connaissance dans le métro londonien et je fus hospitalisé pendant un an dans une clinique spécialisée du Sussex où l’on enseignait la psycho-éducation. Ma mère vint me voir régulièrement à Eastbourne. A la fin du séjour, je lui ai annoncé que j’avais été mon pire ennemi en me laissant aller à mes humeurs… Elle fut heureuse de me voir dans cet état de grâce et elle veilla très sérieusement sur ma santé et sur la qualité de mon sommeil pendant vingt ans. Sa sollicitude et sa rigueur me permirent de stabiliser mes humeurs et d’écrire des romans structurés et cohérents que j’ai envoyés à quelques éditeurs. J’ai fait des rechutes sans gravité et globalement les pensées douloureuses et les blocs de peur au ventre qui avaient inhibé mes projets se sont estompés et je me suis senti suffisamment bien pour faire des croisières sur les canaux. Vous connaissez la suite, la mort de ma mère puis à nouveau la dépression… Depuis deux semaines que je marche en silence, je m’intéresse au foisonnement végétal et animal, à la petite tourterelle des bois et au museau du petit renardeau qui me persuade que je reverrai Foxette. Je dialogue avec ma mère comme si elle était encore là : « Entends-tu le grillon ? Regarde le milan royal avec ses bandes blanches sous les ailes ! » Son visage tendre se penche vers moi en opinant de la tête et ma peine s’adoucit. Je suis consterné par le chaos qu’ont construit avec minutie et une efficacité remarquable les humains méfiants et revanchards du dernier siècle. Ils sont déconnectés de la nature et ils adorent un veau d’or nommé technologie. Je me demande pourquoi ils font des gosses… Je voudrais refabriquer mes repères… Etes-vous croyante, Isa ?
  • Je n’aime pas parler de la foi parce que c’est personnel. Disons que j’essaie d’avoir un regard d’espérance chrétienne. Quand je vivais en couple, je suppliais Dieu de transformer mon manipulateur de mari. Il ne m’a pas exaucée mais il m’a relevée et aidée à continuer sur le rugueux chemin de vie.
  • Comment avez-vous rencontré Dieu ?
  • Je ne sais pas. C’était peut-être inscrit dans mes gênes.
  • Que vous apporte la foi ?
  • Elle m’aide à croire que l’être humain est capable d’aimer.
  • Avez-vous été heureuse ?
  • Entre un père qui, comme on dit, ne retrouva pas le chemin de la maison et une mère repliée sur elle-même, vivant dans le silence et la tristesse d’avoir été abandonnée et qui oublia que j’existais…Je fus une enfant qu’on a laissée pleurer mais dont le cœur ne s’était pas endurci. J’ai vécu une adolescence mélancolique et dans l’attente de l’amour. Adulte frustrée, je me sentais mieux quand je sortais de l’église que quand j’y entrais parce que je m’étais confié à quelqu’un. Je serais heureuse si je retrouvais la paix, l’espérance et la confiance…
  • Etes-vous toujours d’accord avec les rituels ?
  • Je les accepte au même titre que les règles de vie en société. Je voudrais que l’on ordonne des femmes prêtres ou évêques. Autrefois je n’appréciais pas la misogynie latente de certains officiants qui qualifiaient perfidement les femmes de commères devant l’assemblée des fidèles. Certains hommes sont plus verbeux que les femmes ! Mais à tout prendre, je préfère un prêtre misogyne ou qui m’accuserait de ghosting peccamineux et cruel vis-à-vis de ma fille à une professeure de maths qui me déféra devant une directrice-ayatollah quand j’avais douze ans, des nattes et une médaille de baptême catholique qui s’afficha malencontreusement sur le pull.
  • Avez-vous été punie ?
  • Ils n’osèrent pas confisquer la médaille mais la prof me harcela et n’oublia jamais de relever mes erreurs de calculs et de raisonnement. Il faut dire que j’étais hermétique à la logique de la matière et que je cumulais exercices faux sur exercices faux. Je l’entends encore déclamer en me fixant du regard : « Et nous mettons en touche comme d’habitude la dernière roue de la charrette ! »
  • En avez-vous parlé à votre mère ?
  • Non, je méritais mieux que d’être la victime d’une peau de vache ! J’exerçais ma vengeance en la suppliciant avant de m’endormir. Je lui arrachais la langue et les dents. Je vérifiais au cours suivant qu’elle avait toujours ces derniers attributs et je réitérais le crime…
  • Vous n’avez pas été heureuse avec votre mari ?
  •  Pour la ratée du cœur du cœur que j’étais, l’amour en couple représentait peut-être une cause perdue mais j’aurais dû prendre garde au visage éteint, dur et fermé qui s’éclairait subitement de douceur de celui que je voulais épouser… Je me souviens d’une promenade dans une forêt francilienne où il s’emporta subitement sans raisons et il jeta sa bicyclette dans le fossé. Il hurla qu’il n’était pas amoureux de moi parce qu’il n’était pas heureux dans les moments où nous nous retrouvions et qu’il ne pensait pas à moi quand il était seul. Plus tard, face à l’inéluctable faillite de notre couple, j’ai pensé que la patience et le dévouement pouvaient rendre la vie plus belle. Je le suppliais d’accepter mon aide pour résoudre ses conflits intérieurs mais sa personnalité aux multiples facettes ne pouvait se satisfaire d’une compagne n’aspirant qu’à la plénitude du corps et du coeur. Il jugeait ridicule et suspecte la sentimentalité qu’exhibent certains couples et ce pervers sadique pouvait par un mot me rendre heureuse ou malheureuse. Froid, indélicat, ironique, dominateur et toxique, il répondait à mes exhortations visant à le pacifier en alléguant de ruminations qui me déconnectaient de la réalité. Il disait que je le déstabilisais et que je devais consulter un psychiatre. En quinze ans de vie commune, j’ai vécu de rêves et de chimères, espérant qu’il équilibrerait ses humeurs, qu’il communiquerait avec moi en me parlant sans condescendance et sans me donner l’impression que j’étais idiote ou coupable. Je voulais qu’il me séduise comme il le faisait avec les gens de l’extérieur mais je n’étais jamais à la hauteur, soit trop effacée et anonyme, soit menteuse et vantarde. Pendant mon mariage, j’ai renoncé à une partie de moi-même car je courais, je courais pour montrer à cet individu que j’étais la femme parfaite pour lui. J’étais une femme soumise qui trouvait son bonheur dans le devoir et l’abnégation. Je suis restée avec cet homme pour ma fille qui en réalité n’aimait pas son père ! J’ai tendu l’autre joue à un bourreau qui me maintenait dans une sujétion délétère et qui m’entraîna dans un abime de découragement, lit de la maladie que j’ai déclaré vingt ans plus tard.

Pendant la randonnée, j’ai réalisé que mon ex-mari aurait été dans l’incapacité d’apprécier la beauté et la douceur des paysages. Je serais peinée qu’il n’ait pas trouvé la paix depuis notre rupture. Je suis peut-être en bonne voie de cicatrisation mentale. Quelle satisfaction si j’étais délivrée du poison de l’amertume…

  • Vous n’avez pas refait votre vie ?
  • Quelques années après le divorce, j’ai contacté une conseillère matrimoniale qui me proposa un rendez-vous avec un homme « aisé et cultivé »… Le cliché habituel…J’ai tout d’abord refusé en argumentant d’une différence de milieu social, obstacle à une relation saine. La conseillère réfuta mes objections et elle me persuada de me rendre à l’entretien, ne serait-ce que pour mieux maîtriser les futures rencontres. Paralysée par le trac, j’ai rencontré au jardin des Félibres de Sceaux un joueur de golf au débardeur moulant, du genre septuagénaire qui mûrit et ne vieillit pas. C’était un vieux prétentieux, arrogant et insolent qui se jouait la comédie de la jeunesse et qui déclara rapidement qu’il devait filer. Je pense que le rendez-vous dans un café se prêtait mieux aux circonstances mais le gougeât craignait de devoir payer les consommations. J’entendis le compte-rendu qu’il fit à la conseillère : « Qu’est-ce-qui vous prend de m’envoyer ça ! Vous me prenez pour le ravi de la crèche ! Le flirt c’est bon pour les gamins et j’ai passé l’âge des amours platoniques ! Ne me présentez plus de séniores frigides du cul. Une jeune plutôt blonde ou à la rigueur une quinqua botoxée !»
  • « Les cons, ça ose tout ! »
  • L’amour, c’est l’emprise de la libido, mon cher Monsieur. Bien sûr, je savais depuis mes dix-sept ans que je n’étais pas canon. Un lycéen caricaturiste et railleur avait écrit un quatrain sur les filles de la classe. J’étais la chaste Isa ! Les jeunes gens de l’époque aimaient le sexe sans amour et ils auraient adoré les sex tape. Quelle gloire auprès des copains s’ils étaient parvenus à faire l’amour avec une adolescente romantique difficile à choper parce qu’elle se gardait pour le grand amour. A l’époque je me consolais de leurs remarques ironiques avec les paroles d’une chanson : « L’âme fait de plus belles flammes que tous les tristes culs. » mais après ma rencontre avec le vieux queutard, je me suis affalée sur un banc. Mon miroir de poche m’a renvoyé l’image impitoyable d’une femme dépourvue d’attente à la quarantaine fatiguée et largement engagée. Je ne pus retenir des larmes d’amertume. Il me fallait renoncer définitivement à vivre des quarts d’heure de tendresse à deux même s’ils s’inscrivent dans un tryptique mélodramatique.
  • Un tryptique mélodramatique ?
  • Oui, l’attente des premiers rendez-vous en robe légère par des soirs d’été envoûtants et tièdes, la jouissance de l’autre puis la rupture sentimentale.
  •  La passion amoureuse s’éteint inévitablement.
  • Oui mais certains couples arrêtent leurs vies ensemble, main dans la main, dans une chambre d’hôtel, celle-là même où ils avaient passé leur nuit de noces. Le temps de la passion passé, ils se sont aimés en voulant vivre, vieillir et parfois mourir avec l’autre dont ils avaient accepté les défauts. J’aurais aimé qu’il en soit ainsi de ma vie sentimentale. Langage de dinosaure !

Paul Bousquet poursuivit : « Vous êtes svelte, calme et empathique. Je suis sûr que vous avez eu des admirateurs…

  • Oui, un punk aux cheveux teints en vert qui cachait un rat sous son blouson et une trentenaire qui me suivit de la Bastille à Bagneux ! Je portais ces jours-là un grand chapeau qui cachait mon visage ! Plus sérieusement, j’ai définitivement renoncé à faire l’amour parce qu’il vaut mieux rêver d’un homme que de coucher avec lui. Une femme résolue à rester seule est dégagée du paraître pour séduire comme de la domination et de l’oppression d’un mec bourré de testostérone qui vous donne envie d’une vengeance glacée quand il vous largue. Les années passant, j’ai pris conscience que j’étais une séniore quand un jeune homme bien élevé s’est levé pour me laisser sa place dans un bus bondé. N’avez-vous jamais éprouvé le sentiment d’aller vers le crépuscule de votre existence :

  • « Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
    Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.
    Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
    Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »

 Victor Hugo…

–    Je ne me vois pas encore comme un sénior !

  • Je reconnais bien là votre appartenance à la gent masculine…Acceptez-vous les signes de l’âge ?
  • Et vous ?
  • J’accepte l’idée que je suis vieille quand je vois les plis de mon visage et de mon corps mais je ne me ferai pas tirer la peau pas plus que je ne m’habillerai ni ne parlerai « jeune ». Mon cher Monsieur, j’entends agir selon mon bon plaisir en choisissant de refuser d’être reléguée dans un EHPAD. Et qui sait si l’improbable, peut-être le doigt de Dieu ou une justice naturelle et immanente qui restaure les cœurs brisés ne se produira pas dans ma vie ? Je ne sais pas ce que j’attends au juste. C’est une gageure, une intuition mystérieuse que je ne peux pas expliquer. Je pense avoir été trop sage dans ma vie ! Je n’avais pas d’autres attentes que celles que ma mère et ma grand-mère m’assignaient sur le chemin que je devais prendre : la situation dans l’administration, le mariage, le rôle de mère… la voie expérimentée par ma grand-mère entrée dans le rang en obéissant à son père qui exigea à la mort de sa femme qu’elle interrompt ses études à Normale Sup pour tenir la maison et élever sa jeune soeur. Elle se conditionna à accepter une vie déjà tracée : « Moindre mal disait-elle que la mise au ban de la famille si je m’étais rebellée. » J’ai suivi la voie ingrate de ces femmes blessées et amoindries ! Le temps est venu de suivre ma voie. Pourquoi ne vivrai-je pas l’inimaginable pour compenser le négatif que j’ai absorbé ? Vous devez penser que je suis trop optimiste. Peut-être ! Illusion ou croyance prétentieuse de mon imaginaire, peu importe, je ne me considérerai comme vieille qu’après avoir renoncé à l’imprévisible.
  • Qu’espérez-vous donc ?
  • Dominer mes peurs et rééquilibrer ma vie.
  •  André Maurois a écrit que le plus grand mal de la vieillesse est l’indifférence de l’âme. Je vous souhaite d’assumer vos utopies sympathiques mais naïves et de garder un cœur romanesque.

   Isa ne s’attarda pas à convaincre Paul Bousquet de la fermeté de son espérance et elle poursuivit :

  • Mon cœur a été arrêté plusieurs fois, décès de mes proches, abandon de mon mari puis plus tard départ de ma fille alors que j’étais malade… J’ai voulu mourir dix fois mais c’était à chaque fois le terme d’une étape et je renaissais… La randonnée m’a fait prendre conscience que je veux vivre comme je le sens et je trouve le courage nécessaire quand j’écoute Britney Spears chanter « Stronger »… La nuit est fraîche, je vais rentrer à la capitelle…
  • Je vous accompagne. Vous pourriez rencontrer des sorcières adorant la Grande Ourse sur le chemin du sabbat, des elfes et des trolls farceurs menant joyeuse sarabande ou même des Ménades en train de hurler…Que comptez-vous faire après la croisière ?
  • La croisière est arrivée à son terme. Je vais rentrer à la maison où j’attendrai un appel de ma fille ou l’imprévisible…

   Paul resta pensif quelques instants puis il déclara : « Nous sommes exténués. Il est temps de retourner à Narbonne pour nous reposer… »

  • Quels projets avez-vous ?
  • Les démarches suite au décès de ma mère et faire construire un caveau. Je louerai le Pélicano jusqu’au printemps.

   Le retour vers Narbonne se fit dans un train à vapeur au charme anachronique qui crachait une épaisse fumée et sifflait bruyamment à l’approche des petites gares perdues dans la garrigue. Assis sur les banquettes de bois verni, les trois compagnons demeurèrent longtemps sous le charme des forêts de cornouillers aux feuilles orangées et argentées dont la chute laissait découvrir par endroits le bois fluorescent. L’arrivée à Narbonne déconcerta les deux hommes importunés par les lumières trop vives de la ville, de ses bars et de ses terrasses. La vieille misanthropie de Paul reprit le dessus : « Rien n’a changé. Demain, après avoir écouté les infos et le cargo des misères humaines, il faudra comme avant faire preuve de courage pour ne pas retourner se coucher en regrettant le temps où personne n’avait la funeste idée de surcharger l’esprit des auditeurs ! » Isa qui trouvait de la poésie aux trottoirs luisant de pluie et au halo des réverbères l’exhorta à ne pas oublier ce qu’il avait appris sur le chemin : « Vous exerciez votre volonté en marchant encore et encore malgré vos pieds blessés et endoloris. Ne soyez donc pas sous l’emprise des médias tout puissants qui vous abusent, influencent votre capacité de jugement et vous rendent dépressifs au bout du compte. Informez- vous de ce qui se passe dans notre pauvre monde avec légèreté en n’écoutant que les grands titres. »

   A Paul Bousquet qui grommelait de jalousie en entendant les gémissements d’amour de Lara mêlés aux onomatopées de son maître « Mon Toutou, mon beau Toutou, mon merveilleux Toutou », Isa suggéra que la fouine facétieuse et le crapaud énigmatique aux yeux dorés avaient organisé une haie en leur honneur sur le pont du Pélicano.

  • Le crapaud n’est pas énigmatique. Il adore qu’on lui gratte la tête…rétorqua Paul Bousquet en souriant.
  • Comment savez-vous ça ?
  • Il est venu un soir sur mes épaules !

15

   Le visage de Paul Bousquet exprime une colère aussi effrayante que celle d’un guerrier Samouraï ayant reçu plus que son compte de testostérone.

  • Qu’est-ce que vous faîtes ici ? Foutez-moi le camp, lance-t-il d’un ton rauque.

   Il s’est rué sur le jeune homme aux cheveux noirs, en jean lâche et chemise à carreaux ouverte sur un T-Shirt qui hurle des mots inconnus dans un micro. Le garçon aux cheveux gominés garde son calme quand Paul Bousquet l’attrape par son vêtement et lui botte l’arrière train avec vivacité et précision. A peine peut-on discerner chez l’intrus au visage impavide un léger frisson qui secoue ses épaules. Il ôte son casque et il lève les bras pour signifier qu’il ne veut de mal à personne. Isa est demeurée immobile et silencieuse au milieu de la cuisine où règne un désordre hétéroclite, les boites d’œufs jonchent le sol et les murs sont couverts de dalles de liège qui tiennent avec des punaises. Elle s’attendait à un comité d’accueil prudent et discret de la part de deux bestioles et elle est abasourdie de découvrir ce jeune, presque un adolescent, dont l’intrusion l’effraie comme le règlement de compte expéditif que son co-équipier aux mâchoires contractées et aux poings fermés s’apprête à mettre en œuvre. Elle s’écrie avec autorité : « Vous êtes fou. C’est un gamin. Vous allez le tuer ! »

–    Est-ce que vous parlez Français, demande-t-elle au jeune. »

  • Oui.
  • Que faîtes-vous sur la péniche ?
  • Madame Odette m’a autorisé à rester.

Le jeune a fait mouche. Paul Bousquet relâche sa pression musclée d’autant plus inutile que l’intrus ne manifeste pas d’agressivité.

  • Laissez-le s’expliquer, ordonne Isa. Depuis quand êtes-vous ici ? Pourquoi parlez-vous de Madame Odette ?
  • Je suis monté sur le bateau à Toulouse et j’ai croisé Dame Odette une nuit où j’allais chercher de la nourriture dans le frigo. Elle m’apportait tous les jours à manger dans la cale.
  • Vous êtes là depuis le départ… hurle Paul mais vous n’avez pas le droit…Pourquoi ma mère ne m’en a pas parlé ? Vous l’avez menacée ?
  • Jamais de la vie ! Elle était très gentille. Elle me disait que je ne devais pas faire de bruit pour ne pas vous alerter…
  • Ma mère, c’était Mère Térésa…Tout à fait inconsciente du danger…assène Paul.
  • Mais je ne lui voulais pas de mal, à vous non plus. Je me cache de la police, des gyrophares et des aboiements des chiens. Je ne veux pas retourner en centre de rétention.
  • Mais tu vas y aller mon petit bonhomme ! Tu crois qu’on va risquer d’avoir des ennuis à cause d’un olibrius qui veut voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? D’où viens-tu d’ailleurs ?
  • Je viens d’Idleb en Syrie. Les immeubles sont éventrés, les vitres soufflées et les voitures carbonisées. Il n’y a plus d’eau au robinet alors qu’il fait 40 degrés. On vit là-bas sans électricité ni nourriture. C’était une si belle région avant avec des terres fertiles où l’on produisait du coton, des céréales, des olives, des figues, du raisin, des tomates, du sésame…
  • Où sont tes parents ?
  • Ils sont morts dans une frappe aérienne qui a détruit notre maison. Je suis en vie parce que j’ai été éjecté dans le jardin. Le fracas de l’explosion était effroyable. J’étais blessé et je ne pouvais pas me mettre debout. Un obus est tombé à vingt centimètres de moi mais il n’a pas explosé. Quand je pense à ce qui s’est passé, je sens l’odeur de la poudre à canon et je n’arrive plus à respirer…Les explosions déclenchent des incendies mais il n’y a ni pompiers ni ambulances pour nous secourir.  Les enfants qui ont perdu leurs parents vivent à la rue. Pourquoi l’ONU et l’Europe ne font rien ? Les médias ne parlent pas de ce que vivent les populations. Ils font pleurer à propos de la dictature des tyrans qui torturent et assassinent, puis plus rien, ils passent à autre chose. Les obus avaient abimé l’hôpital et détruit les équipements. Il n’y avait plus de citernes d’eau. Un Casque blanc est arrivé avec une civière. Il m’a évacué sur la Jordanie où j’ai été soigné. Quand j’ai pu remarcher je suis retourné dans ma maison. Elle était criblée de balles, il n’y avait plus de portes ni de fenêtres. Je marchais sur des bouts de verre, des morceaux de meubles, les souvenirs et les photos de famille. Mon père était polyglotte et il enseignait la littérature au lycée français. Il avait rejoint un groupe d’opposants au régime de Bachar El Hassad et il nous disait de ne faire confiance à personne, pas même à son frère ou à sa sœur. Un de ses collègues tombé dans un piège était mort dans une cellule des suites de coups de fouets répétés et du manque de nourriture. J’avais perdu mes parents et une tante qui vivait avec nous. Je n’ai plus qu’un oncle qui est dans les geôles de Bachar el-Assad. Il est peut-être mort à l’heure qu’il est. Quand j’ai appris que mon sauveteur avait été arrêté et torturé par le régime, j’ai décidé de partir en Europe. J’ai laissé derrière moi Idleb, les tonnes de gravats dans les rues et les tags islamistes sur les murs. J’étais triste de quitter mon pays mais je n’avais pas le choix parce que j’étais suspect aux partisans d’Assad qui voulaient que je dénonce les terroristes et les Casques blancs. Je flippais grave et je me suis caché sur une pirogue avec la peur au ventre et les jambes en coton. J’ai subi les passeurs mais bah, ceux-là c’étaient des sous-fifres, des crevures, des guenilles qui nous faisaient du mal pour cent euros pas plus.
  • Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ? murmure Isa
  • Ils nous braillaient dessus puis ils nous ont confisqué les passeports et ils nous ont rackettés. Ils font ça pour manger, pour nourrir leur famille.
  • Vous êtes bien sympa de leur trouver des circonstances atténuantes.
  • Ils ne me connaissaient pas ! relativise Sidhiki. Ces passeurs-là n’avaient rien à voir avec ceux qui font des trafics d’êtres humains en les obligeant à travailler sans contrat pour réunir cinq cents euros. C’est le prix à payer pour traverser la mer. Parfois ils ne versent pas le salaire et ils dénoncent à la police qui bastonne et envoie dans les geôles où l’on meurt de faim. Une règle quand on prend la route de l’émigration est de ne faire confiance à personne parce que tu commets des erreurs si tu es trop en confiance.  Je pouvais payer la traversée mais ça ne s’est pas passé comme je l’espérais. Un soir où la mer montait et descendait et où il fallait beaucoup de foi pour continuer à espérer, le moteur de la pirogue a pris feu et l’embarcation trop frêle s’est cassée. Plus de cent personnes sont mortes et la mer était couverte de plaques rouges. Je déteste le rouge. J’ai fait partie des rescapés mouillés et grelottants parce que nous étions assis à l’avant. J’aimerais toujours la couleur dorée parce que l’équipage du Sea Watch 4 – c’est un navire de sauvetage de l’Eglise Protestante d’Allemagne qui nous a secouru – a distribué des couvertures de survie dorées. Ils nous ont donné à boire et à manger dans une salle bien chaude. Vous avez entendu parler du Sea Watch 4 ?
  • Pas du tout, murmure Isa.
  • Le sol bougeait quand j’ai mis pied à terre. Les sauveteurs m’ont aidé à marcher puis ils m’ont envoyé dans un camp de réfugiés en Sicile d’où je me suis échappé pour fuir la puanteur, la gale, la nourriture avariée, les détritus qui jonchent le sol et le vent glacial qui s’infiltre sous les tentes. Des enfants vivaient seuls, sans famille…Les habitants du pays ne voulaient pas de nous parce qu’on venait manger leur pain et qu’on n’était pas de leur race. Mon père disait que quand on se coupe, le sang est de la même couleur pour tous et que les racistes sont des cancrelas qu’il faut écraser. Mes parents étaient francophiles parce qu’il existe une tradition d’amitié entre la Syrie et la France depuis le roi Saint Louis. Je voulais rejoindre la France. Je suis fier d’avoir tout bravé pour gagner l’eldorado. Je veux rester ici même si je sais que ce ne sera pas facile. 
  •  Qu’avez-vous fait depuis votre arrivée ?
  • J’ai vécu dans une Jungle, un grand bidonville dans une zone industrielle de Marseille puis je suis parti parce qu’il y avait trop d’histoires avec les flics. Je n’aime pas la bagarre. Il n’y a pas d’avenir dans la Jungle. On attend les repas, que le temps passe et on s’emmure dans le silence.
  • Vous avez fraternisé avec des Syriens pendant votre exil ?
  •  Non, les Syriens que j’ai rencontrés n’appartenaient pas à ma communauté.
  • C’est-à-dire ?
  • Je suis syriaque, répond Sikhiki laconiquement.  
  • En quelle langue chantez-vous, demande Isa.
  • En dialecte syrien. Je suis un rappeur qui dénonce la dictature, la corruption du gouvernement et les bombardements meurtriers du régime et de son allié russe. Tuer des civils, ce n’est pas la guerre, c’est un crime. Je veux libérer mon pays de l’oppresseur mais je dénonce aussi les universités fermées par les jihadistes et les rebelles. Dans mon pays, les voix dissidentes sont torturées puis liquidées. J’aime le rap du Syrien Bu Kolthoum et de l’Américain Tupac. Je suis une tuerie quand je chante. Vous voulez m’écouter chanter ?
  • Jamais de la vie ! explose Paul. Vous croyez que vous allez vous en tirer avec une chansonnette…La dolce vita aux frais de la princesse et les emmerdements pour nous. Qu’attendez-vous bon sang ?
  • Madame Odette me manifestait de la sympathie et je suis peinée qu’elle soit morte. Je cherche une famille d’accueil…

   Paul Bousquet faillit s’étouffer : « Mais vous ne manquez pas d’air mon vieux ! Je viens de perdre ma mère. Je suis envahi par le chagrin et j’aspire au calme. Vous arrivez dans ma vie comme un cheveu sur la soupe. Aider un clandestin, c’est les ennuis assurés avec la justice Française. Sans compter les règlements de comptes de vos compatriotes, partisans du régime de Bachar El Hassad. »

   Le jeune clandestin fixe Paul Bousquet dans les yeux puis il baisse la tête pour pacifier son humeur maussade et coléreuse. S’efforçant d’oublier le tremblement de ses épaules et les cognements de son cœur, il se met à dodeliner fièrement de la tête et à scander :

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux,

            Surmontons la peur et le désespoir pour ne pas aller en esclavage… »

   Furieux, Paul Bousquet le tance : « Mais vous arrêtez de me prendre pour un idiot ! Votre musique, c’est l’art du temps court. De toutes façons, pour moi la musique c’est du bruit et ça me donne des palpitations… Quant aux paroles… »

  • Mon père disait que c’est de La Boétie… Le Rap m’a sauvé du désespoir quand mes parents sont morts et il m’a permis de supporter les bombes, les snipers, la guérilla dans les rues.

   Le jeune garçon aux cheveux bouclés et au teint sombre continue de scander :

« C’est quand on n’a plus rien à espérer qu’il ne faut désespérer de rien. Il ajoute que son père disait que c’était du Sénèque. »

  • Quel âge avez-vous et quel est votre nom, murmure Isa émue qui vient de s’apercevoir que le jeune homme boite.
  • J’ai 19 ans et je m’appelle Sidhiki, répond le garçon en sortant lentement de sa poche des papiers jaunes et vieillis. Gardez-moi jusqu’à Noël…C’est dans quinze jours ! Dans la tradition, on réserve une place pour un pauvre de passage. La place du pauvre, elle est pour moi. Je ne demande pas de cadeaux, pas de jean The Kooples ni de Converses ni d’Iphone. Nous célèbrerons l’hospitalité sans foie gras, sans chapon ni bûche.  Dehors il y a un froid de canard. Je veux rester ici parce que ça me rappelle mon enfance, avant Bachar el-Assad, avant Daesh…

16

   Paul Bousquet est irrité. Il a peu dormi et il a pensé à maintes reprises aux rencontres de sa mère avec le jeune migrant. Il se souvient qu’elle lui avait parlé d’une présence sur la péniche et il s’en veut de ne pas y avoir prêté d’attention. Elle n’avait pas eu peur du garçon. Il savait qu’elle était bienveillante et généreuse.  Elle donnait facilement des coups de mains mais il est convaincu que la maladie avait amoindri ses facultés de discernement et qu’elle avait pris des risques. Le migrant aurait pu la menacer ou la faire chanter. Pire, c’est peut-être un terroriste qui prépare un attentat.

   Quand il rejoint Isa dans la cuisine, il lui fait part de ses doutes sur un ton incisif : « On ne peut pas prendre pour argent comptant ce que dit ce pignouf, ce neuneu de village décalé et nerveux qui dodeline de la tête comme ceux qui draguent les gonzesses qui ne les regardent pas. Nous n’avons pas de preuves de ce qu’il dit. Quand bien même son histoire serait vraie, ce jeune est instable, il s’est enfui de tous les centres d’hébergement. Je me demande d’ailleurs comment il a fait avec son pied bot pour ne pas être rattrapé ! A tous les coups il nous ment…La réaction d’Isa ne se fait pas attendre :

  • Cessez donc votre discours « C’est un migrant ! Au secours ! » Vos médicaments vous enlèvent toute sensibilité. Le garçon a décrit la vie inhumaine dans les camps de réfugiés et on peut comprendre qu’il ne veuille pas retourner dans ces camps mouroirs où des centaines de tentes sont alignées. Quant à son problème d’handicap, répondez-moi. Est-ce qu’il entend ?
  • Oui, répond mécaniquement Paul.
  • Est-ce qu’il voit ?
  • Bien sûr, mais…
  • Comment fonctionne son cerveau ?
  • Normalement.
  • Il parle mieux le Français que vous le Syrien n’est-ce pas ! Alors son pied équin n’est pas un problème ! L’intelligence avant la beauté ! De toutes façons, j’ai lu sur Internet qu’un poète chinois a écrit qu’un pied non déformé est un déshonneur…
  • Quel barjot ce poète ! réplique Paul en haussant les épaules puis il poursuit :  Si ce jeune est un terroriste, la police pensera que nous sommes ses complices.
  • Ce n’est pas un terroriste, c’est un réfugié qui fuit la guerre dans son pays de mutilés et d’ensanglantés. Ses parents sont morts, il n’a quasiment plus de famille et il est handicapé. Il est marqué par des mois de vie d’errance et de fuite et il nous demande de l’héberger quelques semaines. Si nous le mettons dehors, il rejoindra un squat, il sera victime de pogroms organisés par les passeurs et il finira sa vie d’errance dans un camp en Grèce ou en Turquie. C’est plus intense de voir un migrant en chair et en os que d’écouter les informations et l’on a des jugements péremptoires sur les gens quand on ne les connait pas. Ce jeune a vécu des épreuves qu’aucun humain ne devrait connaître. Ceci dit je suis d’accord avec vous, il ne devrait pas être là parce qu’il trouve en France une autre forme de violence mais soyons pragmatique et demandons-nous quelle conduite tenir et que faire avec lui ? Je suis assez intuitive et je crois qu’il est sincère et courageux et que nous devons l’aider. Nous avons perdu le sens de l’humanité parce que nous avons peur et que nous avons oublié que les Français ont aussi été des migrants à la recherche d’un asile sur une terre.
  • Ce n’est peut-être pas un terroriste mais imaginez qu’il soit un affabulateur voulant vivre à nos crochets et squatter la péniche…
  • Il me suffit de voir ses épaules voûtées qui ont lutté contre le froid pour avoir envie de le secourir. La société est terriblement sauvage et son gentil regard ne lui sera pas rendu. Et puis cela pourrait vous changer les idées si vous l’aidiez dans son parcours, plaide Isa.
  • Je ne lui montrerais pas le bon exemple parce que je suis nonchalant et libertaire. Je me lève quand je n’ai plus sommeil et je fugue du monde en faisant des siestes royales de deux heures. Je suis un jaloux du temps pour moi mais il n’y a pas que cela. Je refuse de mentir pour faire croire au gosse que je peux le rassurer et le protéger alors que ce n’est pas vrai.
  • Vous savez bien qu’on ne réussit jamais une éducation.
  • Je vous répète que je ne suis pas la personne idoine pour m’occuper de ce jeune.  Je suis aussi sociable qu’un bigorneau, je fuis le monde et vous voulez que j’y revienne alors que je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire pour légaliser sa situation. Il existe des communautés formées à accueillir les migrants. Qu’il frappe donc à la porte de la Mosquée ou qu’il aille en Angleterre comme les autres !
  • Il faut qu’il sorte de la clandestinité.
  • C’est précisément ce qu’il ne veut pas !
  • A nous de le convaincre de se signaler.
  • Je pense que vous êtes candide et que votre sensibilité à fleur de peau vous joue des tours, Mère Térésa. Trêve d’enfantillages ! Et si on s’en foutait de ce jeune ! Pour ma part, j’ai suffisamment de soucis dans la vie et je n’ai pas envie de perdre mon énergie à déplacer des montagnes pour un étranger. Il y a plein de Français à secourir d’abord, les miséreux, les sans emploi, ceux que les voisins de paliers laissent crever de faim…
  • Je parie que vous n’avez pas plus de sollicitudes pour les français que pour les Tibétains ou les Birmans…
  • Qu’en savez-vous ?

   La réplique est cinglante : « Vous êtes psychorigide et asocial. Tout pour votre pomme ! Dans ces conditions vous n’avez pas de mouvement vers les autres. »

  • Je revendique d’appartenir à la catégorie des parasites sociaux ! J’ai vécu dans la communauté des hommes et des femmes et je ne leur fais pas confiance.
  • Vous êtes un vieux ratiocineur alors que vous ne savez même pas faire une soupe quand on vous offre un cageot de légumes, comme disait ma grand-mère. Bon je ne vais pas tourner autour du pot. Monsieur Bousquet, nous ne sommes pas quitte ! Je vous ai aidé quand votre mère est décédée, à mon tour de vous demander un service, agissons ensemble et trouvons une solution pour ce jeune !
  • C’est des blagues tout ça ! Vous ignoriez son existence il y a trois jours ! Quelqu’un le prendra en charge…
  • Pourquoi pas nous ?
  • Un prochain sans frontières ! Vous voulez gagner votre paradis en imitant le bon samaritain ! Savez-vous que c’est fatigant d’être dans le Bien ?
  •  Je ne pourrais pas être en paix si on le met à la rue. Ce serait faire preuve de l’égoïsme le plus noir. Vous n’êtes pas un crétin alors expliquez-moi pourquoi la solidarité et l’altérité font dérision et catho-cucu. Ce jeune est résilient, idéaliste et il a des rêves qu’il ne pourra pas réaliser seul.
  • Et vous croyez que deux marginaux comme nous vont réussir là où d’autres plus aguerris dans l’aide aux migrants se cassent les dents.
  • Deux marginaux ?
  • Oui un homme bipolaire et une femme qui cherche une raison d’exister alors qu’elle devrait se poser et profiter du jour qui passe près de sa famille.
  • Vous ne comprenez rien ! Et puis pensez ce que vous voulez ! Si vous refusez de l’accompagner dans ses démarches, je fais mes bagages et j’appelle un taxi.
  • Vous m’abandonnez et lui aussi ?
  • Non je loue deux chambres d’hôtel et je fais les démarches avec lui.
  • Et bien faîtes-le ! Pourquoi voulez-vous m’embarquer dans cette histoire ?
  • Vous présentez bien, vous vous tenez droit comme les gens importants. Vous influencerez favorablement les bureaucrates et cela jouera pour Sidhiki.
  • Etes-vous sûre que je réussirais dans le dédale des démarches ?
  • Non. Même Jésus a douté dans le désert !
  • Dîtes moi pourquoi il demande à rester ici jusqu’à Noël ? Ce n’est pas une fête musulmane que je sache.
  •  Ce n’est pas la question ! Que décidez-vous ?
  •  Vous faîtes du chantage ! Vous êtes folle ! J’espère pour vous que c’est la folie douce ! soupire-t-il.

Paul Bousquet accepta à contre cœur la présence du migrant jusqu’à Noël : « Hors de question qu’il s’incruste après le 25 Décembre, pas un jour de plus, je ne suis pas suicidaire ! J’aurai fait ma B.A ! »

On n’est jamais tout blanc ou tout noir n’est-ce pas Monsieur Bousquet ? se moque Isa.

17

  • On devrait vous congeler parce que vous ne dégoulinez pas d’émotions ! assène Isa.
  • Me congeler ? grommelle Paul Bousquet
  • Oui comme le font les fermiers américains avec certains dindons, gros mâles mécontents, qu’ils n’ont pas vendu pour Thanks Giving.
  • Qu’est-ce qui vous fait rire, jeune homme ? interroge l’invectivé avec vivacité sur un ton théâtral.
  • Je ris parce que je vous imagine sous la pluie tout dégoulinant, répond Sidhiki amusé.

   Isa vécut deux semaines chaotiques durant lesquelles Paul Bousquet exprima des sentiments violents et fugaces alternant joie débordante et colères sans cause. Un matin, il réveilla dès l’aube Sidhiki en tapant à coups redoublés sur la porte de sa cabine : « Debout mon garçon. Nous avons rendez-vous avec l’Association Welcome. » A l’attention d’Isa qui sortit de sa cabine en s’étonnant de l’heure matinale, il rétorqua sur un ton incisif : « Vous ne pouvez pas à la fois m’exhorter à m’impliquer pour ce jeune et insinuer qu’il faut prendre son temps. Si vous croyez que je n’ai pas autre chose à faire que d’accompagner cet extra-terrestre dans ses démarches ! »

Passant outre le bureau de la secrétaire de l’Association, Paul Bousquet frappa à la porte du directeur général. Face à ses exigences et ses revendications, le responsable téléphona à son homologue du Réseau Education sans frontières et souhaitant se défaire de son interlocuteur, il insista avec succès pour obtenir l’inscription immédiate de Sidhiki en premier cycle universitaire. Paul Bousquet perdit alors toute notion de pudeur et quitta la pièce, Sidhiki penaud sur les talons, en citant Benjamin Franklin face à Danton : « Il faut utiliser le pouvoir de la honte ! » Levant l’index, il insista dans une délectation joyeuse à se croire supérieur : « Ce pouvoir, nous l’avons ! »

   L’enivrement fut de courte durée. Dans les jours qui suivirent, Paul eut les nerfs à fleur de peau. Irritable, irascible, il s’énervait après Sidhiki :

  •  Vous me perturbez ! Cessez de vous exprimer par onomatopées ! »
  • Il faut que vous utilisiez davantage l’imparfait du subjonctif ! raillait Sidhiki. 

   Avec sobriété toutefois, Paul aida le migrant à faire les dossiers de demandes d’asile, de permis de séjour étudiant et d’inscription à l’Assurance Maladie. Il ne se hasarda pas à user du mode subjonctif lors des entrevues avec des machines administratives renfrognées et bien rodées qu’il jugea hermétiques aux subtilités de la grammaire française.

   Voulant conforter l’orientation scolaire de Sidhiki, il prit rendez-vous avec un Conseiller d’Orientation.

  • Qu’est-ce- qui vous intéresse jeune homme ? demanda le technicien.
  • Je veux convoyer du matériel médical et de la nourriture vers la Syrie.
  • Ca n’existe pas, il ne faut pas vous prendre pour un cow-boy.
  • Bien sûr que si ça existe, qu’est-ce-que vous croyez ? Je veux chercher les douilles d’obus et déblayer les gravats…

   Sidhiki serre son visage dans ses deux mains et Paul Bousquet fulmine après le technicien de l’orientation : « Vous êtes un couillon. Avec le mioche, on va consulter Monorientation.net. »

  • C’est ça ! Encore un con qui pense qu’on est mieux servi si on paye ! grommelle entre ses dents le conseiller.

   Isa comprenait le malaise que ressentait Sidhiki, sa volonté de rester discret et de ne pas se faire remarquer : « Je ne me sens pas chez moi en France. Je suis écartelé entre deux cultures. » lui disait-il parfois, le regard vague.

  • Mais tu es content de rejoindre la fac, n’est-ce-pas ? Tu as des compétences et tu vas reprendre confiance en toi. Un jour, tu t’autoriseras à rêver et tu te donneras les moyens de réussir ce que tu entreprendras. 
  • Je voudrais partir comme volontaire pour déminer les zones bombardées qui n’ont pas explosé à l’impact, pour rebâtir les églises, les couvents, les maisons, les écoles et les hôpitaux et pour convoyer le matériel dont les Syriens ont besoin.
  • Je ne comprends pas Sidhiki, pourquoi veux-tu reconstruire les églises et les couvents ? Tu veux dire que tu veux rebâtir des mosquées ?

   La sidération se lit sur le visage du jeune qui balbutie : « Je suis un chrétien d’Orient. Je parle l’Araméen qui était la langue du Christ ! »

  • Nous pensions que tu étais musulman…
  • Je connais le Coran parce que nous vivons près des arabes. Chacun vit sa religion. Les Chrétiens d’Orient ne sont pas une seule famille, il y a des syriens catholiques, des syriens orthodoxes, des latins, des protestants, des chaldéens, des coptes, des maronites et d’autres… Avec les catholiques occidentaux nous partageons la foi. Des communautés catholiques syriaques sont implantées à Poitiers et à Tours. Si j’avais des papiers, je les rejoindrais pour célébrer Noël. Les femmes se voilent, déposent un baiser sur la croix puis elles s’installent au fond de l’église. Debout face à l’autel, des hommes endimanchés entament avec allégresse des chants liturgiques. On se croirait au paradis parce qu’en ce jour Saint, tout le monde est le bienvenu dans l’église, musulmans, juifs, chrétiens, nous sommes tous les enfants du Seigneur. Dans votre pays, les catholiques ne sont pas suffisamment joyeux.
  • Il a raison confirma Paul Bousquet. Nietsche disait qu’il croirait quand il verrait des fidèles qui montrent leur bonheur en sortant de la messe. Il n’est pas possible que vous alliez à la messe à Tours ou Poitiers tant que vous n’êtes pas régularisé. Comment fête-t-on Noël dans votre peuplade ?
  • La chaleur de la nuit de Noël donne courage et réconfort à ceux qui n’ont plus de toit, aux personnes âgées, aux communautés de sœurs dont les prêtres ont été assassinés par les jihadistes. Dans les cabanes en tôles, on entend les rires des enfants pieds-nus dans le froid. Ils partagent le riz, le poulet mariné dans l’huile d’olive et les pommes. Ce n’est pas l’opulence des réveillons que vous connaissez ici mais nous gardons dans le cœur les souvenirs de Noël en famille et des messes de minuit dans les couvents. Les chants traditionnels sont pleins de joie et d’espérance.
  • Il y a encore des couvents ?
  • Bien sûr mais ça court pas les champs.
  • Les rues…
  • Comment ?
  • On dit « Ca court pas les rues. »
  • O.K. Les religieuses n’ont pas baissé les bras face au terrorisme et elles ont continué d’aider les pauvres et les handicapés…
  • Ne fais pas ta pleureuse, gamin, parce que si on se met tous à pleurer, ça va pas le faire ! interrompt Georges qui a franchi le pont à grandes enjambées, Lara sur les talons, et qui a surgi dans la cuisine. « Je ne voulais pas rester seul avec ma chienne ce soir ! Nous avons pris la liberté de nous inviter au réveillon !
  • Pas de problèmes, Georges. Tu peux rester. Sidhiki larmoie. J’ai parfois l’impression d’être son psy ajoute Paul en hochant la tête.  Des emmerdes, il y en a plein ici aussi, des emmerd. dans la cuisine, des emmerd. dans les cabines. Tu peux me croire si je te dis que dans le rôle du père de substitution bien compréhensif, je donne. Ca fait quinze jours que je le connais et j’ai l’impression que ça fait six mois !
  • Je compatis à ce que tu vis, Paul mais j’ai faim. Quel est le menu ? Il y a des épices dans l’air me semble-t-il.
  • Oui confirme Sidhiki qui salue Georges en portant la main droite à son cœur puis à son front. Au festin : Feuilles de vignes, tranches de pastèques et baklavas.
  • Tu es sûr que c’est un repas de réveillon ? On dirait une bouillasse infâme s’offusque Georges en désignant les feuilles de vigne.
  • Pas du tout, s’offense Sidhiki. La nourriture, c’est du sincère. Tout y est, saveurs, onctuosité mais je ne n’ai pas pu mettre les odeurs de mon jardin, celles des néfliers, des cédratiers, des orangers et des citronniers ni celles de ma maison bleue avec ses moucharabiehs et son patio.
  • Quelles odeurs respirais-tu dans ta maison, demande Isa.
  • Le savon, l’arabica et le tabac.
  • Difficile de mettre ces odeurs dans des plats de fête insinue Georges.
  • Tu as décidément un côté épicurien. C’est bizarre parce que je t’aurais plutôt vu en moine tibétain avec des tongs et un banjo, réplique Sidhiki.
  • Si je te racontais la magie des Noëls de mon enfance, me croirais-tu, poursuit Georges. A la Sainte-Barbe, je plantais du blé sur du coton humide dans des coupelles. Mes grands-parents provençaux me demandaient de les arroser chaque jour pour que les jeunes pousses voient le jour le 24 décembre. Je patientais donc tout en faisant la crèche avec de la mousse et des brindilles de thym. On me confiait la boite précieuse contenant les santons. Je l’ouvrais avec précaution et je les disposais dans la crèche. Je veillais jusqu’à minuit le 24 pour déposer le petit Jésus dans l’étable. Plus tard, j’ajoutais les trois Rois mages et j’enlevais la crèche le jour de la Chandeleur.
  • Pourquoi le jour de la Chandeleur ?
  • C’est le jour de la présentation de Jésus au Temple de Jérusalem.
  • Je ne te savais pas aussi fin connaisseur des croyances chrétiennes. Qu’est-ce-que tu as fumé, s’inquiète Paul.
  • Rien. Ce n’est pas tout ! Sur la table revêtue de trois nappes blanches et décorée avec le blé de la Sainte-Barbe, on célébrait en famille Le Gros Souper. Avec cérémonie, je déposais trois chandelles pour la Trinité sur la table tandis que mon aïeule apportait sept plats maigres en souvenir des sept douleurs de la Vierge Marie. Les douceurs venaient ensuite. Après la messe de minuit, nous dégustions les treize desserts en référence au Christ et à ses douze apôtres. Mendiants, figues, raisins secs, amandes et noix rappellent la pauvreté des ordres religieux. S’y ajoutaient parfois des dattes, des nougats blanc et noir, mandarines, fruits confits, pâte de coing, pompe à huile…J’ai oublié la suite !
  • Tu étais un gamin, Georges et tu as été pardonné mais à ton âge, tu ne vas pas ajouter le péché de gourmandise à tous tes péchés. Ca ne se fait pas la nuit de la Nativité ! Tu n’as pas besoin de dindes truffées, de gélinottes et de carpes dorées.
  • Je suis un vieux marin solitaire qui a deux cents ans et une tête sans jugeotte ! Ne crois surtout pas que je suis un sybarite qui s’est vautré toute sa vie dans la luxure, plaide Georges.
  • Plante donc ta fourchette dans mes plats au lieu de dire des bêtises.
  • C’est très…particulier balbutie Georges après avoir goûté avec précaution. Je dois dire que je n’ai jamais fait de réveillon aussi frugal.
  • Nous sommes en union avec les frères de Syrie. Pour égayer la soirée, je vais chanter …
  • Non, pas de rap, s’insurge Paul Bousquet.
  • C’est soft, clame Sidhiki qui transgresse l’interdit : 

  Je ne suis pas menteur comme la lune si j’ose dire

  M’aimera-t-on encore comme mes parents savaient me chérir ? 

  A défaut de soleil, il me faudra savoir mûrir sans les trahir

  Et Dieu tracera ma route il me faut en convenir.

  • Tes parents t’aimaient beaucoup, n’est-ce-pas ? murmure Isa
  • Oui mais ça n’empêchait pas mon père de me houspiller : « Mais qu’est-ce-que tu fais sur le sofa, vas donc écrire un livre ! 
  • Il avait raison. J’espère que tu l’écoutais !                                  
  • C’est nouveau, tu tutoies le mioche maintenant ! se moque Georges.
  • Nous nous sommes déjà tutoyés quand nous sommes allés sur l’île Sainte Lucie, confesse Paul.
  • C’est venu naturellement comme deux vieux potes. Nous avions fait du vélo puis tu as acheté un cerf-volant…renchérit Sidhiki.
  • Il y avait une poésie étrange au milieu des lagunes, des étangs et des dunes et je t’ai tutoyé…
  • Tu es compliqué…Tu m’a dit que le cerf-volant était le symbole de l’élévation et que tu faisais du vélo pour oublier l’absurdité de la vie. Tu m’as dit que tu voyais davantage la beauté de la vie depuis la mort de ta maman. J’ai pas tout compris…
  • Ne raconte donc pas tout ce que je t’ai dit ! Je voudrais que tu ne mettes plus ce jean troué, Sidhiki, ce n’est pas classe ! poursuit Paul.
  • Ne me juge pas ! Nous n’avons pas les mêmes références vestimentaires.
  • Peut-être mais je te demande de porter un pantalon décent après-demain.
  • Pourquoi ?
  • J’aimerais que tu m’accompagnes à l’abbaye du Vallon.
  • Pourquoi faire ?
  • C’est un endroit paradisiaque à une heure de voiture.
  • Je ne suis pas très avancé dans la remise à niveau…
  • Ca ne prendra qu’un après-midi.
  • O.K. En chemin je ferai ton éducation musicale avec la musique de Queen. C’est universel.
  • Sainte Patience, priez pour nous, soupire Paul. Bon d’accord je suis résigné.
  • Qu’est-ce-qui vous arrive ? lui demande Isa à l’écart. Un coup d’Alzheimer précoce ? Vous vouliez vous débarrasser de Sidhiki après Noël et voilà que vous lui proposez une virée !

– Ma mère doit penser que je suis devenu adulte depuis que je m’occupe de ce jeune. Elle doit être heureuse et se sentir plus libre…

   Face aux ex-votos de remerciements des rescapés de naufrages et des malades guéris, Sidhiki confie : « Madame Odette voulait que je sois patient avec toi à cause de ta maladie. Je prie la Vierge pour que tu guérisses. »

  • Tu es indulgent parce que tu ne me tiens pas rigueur de t’avoir rudoyé. L’abbaye du Vallon est la dernière promenade que j’ai faite avec ma mère. Il me semble qu’elle est là, toute proche quand tu parles d’elle. Et toi comment vas-tu ?

–     Je vais bien parce que je ne suis pas seul au monde.

  • Il faut que tu reprennes confiance en toi.
  • Ca sera difficile ! répond Sidhiki.
  • Pourquoi ?
  • La nuit, j’entends le claquement des armes, le sifflement des balles, les vitres qui se brisent et les murs qui s’écroulent. Ce sont des vagues successives qui me paralysent. Je me sens coupable de ne pas avoir secouru mes parents.
  • Pourquoi te flagelles-tu ? Tu ne pouvais rien faire. Il faut que tu mettes de la distance avec le traumatisme de la guerre.
  • Maintenant je veux aider à reconstruire la Syrie.
  • Il faut étudier d’abord !
  • Le problème est que ça ne m’intéresse pas d’aller à la fac. Je vais m’embêter alors qu’il y a tant à faire là-bas.
  • En quoi veux-tu les aider ?
  • Je veux apprendre à replanter des oliviers et des vignes et à travailler la terre parce que ça donne du sens à ce que l’on fait.
  • Ca tombe comme un caillou dans l’eau sombre ! Tu veux être un gabatch comme on dit par ici et t’enfermer à la campagne ? Tu ne peux pas arriver comme un cheveu sur la soupe dans les vignes. Tu n’as pas reçu en héritage le savoir-faire d’ancêtres vignerons et sans formation tu vas y laisser ta peau. Tu ignores tout des fleurs de vignes, des sarments et du goût des raisins. Le vigneron est vingt-quatre heures sur vingt-quatre au service de sa vigne où il travaille beaucoup et un jour, peut-être, il récoltera.
  • Tu as l’air de t’y connaitre.
  •  Non mais je connais un bon professeur.
  • Tu crois qu’il voudra m’apprendre le métier ?
  • J’en suis sûr parce que c’est un passionné.
  • Super. Ta mère avait raison, tu es bienveillant. Je kiffe être avec toi, même s’il faut te caresser dans le sens du poil. Un conseil, ne te fais pas plus bourru que tu n’es !
  • Toi tu veux quelque chose !
  • Les gestes d’amour valent mieux que les mots d’amour. Paul, j’aurais besoin d’un jean.
  • Il y a un marchand pas loin.
  • Je voudrais un « The Kooples » !
  • Tu t’occidentalises mon vieux ! D’accord puis direction les Corbières, chez le viticulteur.

   Ils prirent la route sinueuse qui grimpe dans la montagne jusqu’au château viticole. Sidhiki demanda soudain : « Pourquoi n’as-tu pas de femme ? »

–  Je ne suis pas bon avec le quotidien.

– Pourtant tu t’entends bien avec Isa.

– Oui mais je ne suis pas amoureux d’elle.

– Et si on la rafistolait pour que tu la trouves à ton goût ?

– T’es bien un gamin ! C’est l’amitié que je veux faire avec Isa !

– J’ai compris. Tu veux une pin-up, je t’en trouverai une !

   Le soleil avait brillé et tout était redevenu azur pour Erna qui n’avait pas attendu les Lyrides pour venir retrouver Nathan.

–  Hello, comment allez-vous ? Voilà donc votre protégé ! Il peut commencer les cours dès demain, lance le maître des lieux.

  De retour à la péniche, Paul prit soin de rassurer Isa :

  • Nathan et Erna veilleront sur lui pendant la semaine et j’irai le rechercher tous les vendredis après-midi. La détermination du gamin est totale. Il veut donner du sens à sa vie et ça passe par le travail de la terre, l’étude de la vigne et de l’horticulture pour aider les paysans de Syrie. Il perdrait son temps sur les bancs de la fac. S’il le souhaite, il pourra fréquenter le week-end la bibliothèque, la médiathèque et les musées.
  • Leur avez-vous dit qu’il n’aime pas les légumes et qu’il est handicapé ?
  • Ils veilleront à ce que le gamin s’alimente correctement. Dans quelques semaines, ce sera le carassonage des vignes. C’est l’entretien des tuteurs et des piquets. Nathan a vérifié que le gamin n’a pas de difficultés à s’accroupir. Le mioche va faire des connaissances parce que Nathan loge sur le domaine des jeunes, français et réfugiés, qui font leur service civique en reconstruisant le château en ruine.
  • Combien de temps durera sa formation ?
  • Deux ans au moins.
  • Que comptez-vous faire pendant ce temps ?
  • Rester sur la Robine.
  • Il faudra… que le gamin ait du linge propre chaque semaine…balbutie Isa.
  • Il est assez débrouillard pour laver son linge tout seul…mais on ne sera pas trop de deux pour faire ce qu’il faudra pour l’aider…

18

   Lauréat du prix de la SPA pour son roman « San Francisco et les coyottes » et fort de cette soudaine notoriété, Paul Bousquet fait des conférences pour inviter les humains à se défaire de leur domination brutale et cynique à l’égard des animaux : « Dans mon prochain livre les animaux se réapproprieront le monde mais ce ne sera pas une dystopie ! » 

   Ses revenus d’auteur lui ont permis d’acheter avec le domaine de la Route des Vins qui se perd dans les garrigues, deux cents hectares où il a entrepris une action citoyenne en faveur de la biodiversité. En faisant revivre une terre abandonnée sur laquelle il a créé une réserve naturelle privée interdite aux chasseurs, il offre à tout ce qui vit un espace de tranquillité et de régénération. « Ce n’est qu’un petit coup de pouce et l’on n’évitera pas une grave crise écologique d’ici vingt ans » martelle-t-il.

    Dans la circulade du village, Georges accompagné de Lara ouvre chaque jour « La Cave » où les touristes dégustent et achètent les bouteilles produites sur le domaine. Il apprécie la compagnie de Théodorus avec qui il vide régulièrement des bouteilles de vin rouge : « Vous me ramenez trente ans en arrière au temps de ma jeunesse, quand je courais le guilledoux ! Je vous rassure, tout ça c’est du passé parce qu’à présent j’ai charge d’âme ! » L’époux de Margot éclate de rire en entendant les jappements de connivence de Lara. Après avoir tout perdu dans les incendies de Perth, Théodorus est venu s’installer avec sa famille dans les Corbières où il apprend l’œnologie. Il a convaincu Margot de travailler sur le domaine où vit sa mère : « Les étoiles sont alignées ici… »

   Margot veut y croire et elle s’initie en ce matin printanier à l’horticulture, amendant le sol, plantant des bulbes de tubéreuses, débuttant les jasmins et repiquant les annuelles tout juste sorties du chaud de la serre,

   Sidhiki a terminé sa formation et il a obtenu un permis de séjour. Armé d’une maxime que Paul aime à faire entendre : « Sois humain et mesuré ! », il va se joindre à un convoi humanitaire pour la Syrie en tant que bénévole. Au journaliste de l’Indépendant venu en reportage sur le domaine, le gamin a déclaré : « Outre nos activités de vignerons et d’horticulteurs, nous aidons les associations qui oeuvrent pour la sauvegarde des koalas d’Australie, sauvent les animaux victimes de la guerre, replantent les oliviers, les pommiers et les vignes partis en fumée en Syrie…Vous permettez que je fasse un appel aux jeunes qui sont démotivés et désespérés : Allez les jeunes, venez à la ruralité. Epatez vos parents ! » Paul et Isa n’ignorent pas que Sidhiki peut être entraîné dans la spirale du bureau de rétablissement des liens familiaux mais ils ont sa promesse d’être de retour pour les vendanges. 

     Isa s’est confiée à sa fille avec sincérité : « La croisière sur le canal fut inattendue. Quand tu m’as proposé d’entrer en E.H.P.A.D, j’ai fait une fugue comme une adolescente emplie de doutes et de rancoeurs contre les siens ! J’ai pensé que tu étais comme ton père, que tu ne m’avais jamais aimée et j’ai voulu te punir en ne te donnant plus de mes nouvelles. Manque de maturité qu’a réparé une femme généreuse et aimante à la fin de sa vie quand elle m’a demandé de veiller sur son fils malade. Nous nous sommes accrochés l’un à l’autre et j’ai peu à peu repris confiance en moi parce que j’étais utile. La suite tu la connais, ce jeune migrant caché sur la péniche… »

    Paul Bousquet affirme volontiers qu’il apprivoise son avenir au milieu des autres humains. Il n’hésite pas à discuter et à tutoyer les randonneurs en marche vers le plateau crayeux, le long des vignes prometteuses.

–  Comme c’est agréable de causer avec les gens, a-t-il déclaré à Isa. Quel idiot, pourquoi n’avais-je pas pensé plus tôt qu’on ne peut pas avancer seul sur le chemin de la vie ? 

  • C’est normal, ironise Isa. Votre cerveau est plus lent à vous les mecs !
  • Ne forcez pas sur votre misandrie. C’est un mec que vous avez accompagné dans les coups durs et que vous avez aidé à affronter ses démons !
  • Je ne suis pas sectaire en effet et je sais remercier… Merci à mon ex-mari parce qu’il m’a appris ce qu’est l’amour ! Et surtout merci à vous qui m’avez fait découvrir un paradis où l’amitié est mieux que l’amour.

Laisser un commentaire